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                    <text>Nº 2. -

REVUE

Jo Décemhre

1922.

Directeur:

F. STR0WSKI
Professeur

a la Sorbonne

DES

CouRs

Prix du Numéro : 3 francs

ET

CON FÉREN CES
La Re'\-·ue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décembre au 30 juillet
Les Cours et Conférences publiés sont rédigés par les professeurs
eux-memes, ou sous leur direction.
Gustave LANSON

Le XVIII• siecle el ses principaux aspects.

!17

Les théorits de l' Induction et de l"Expé•
rimentation suite). . . • • • .
Le Capitalismo en France au XVI• siecle.

1 lt
128

Lef')ns sur l' histoire de la' littératurt latine
(suite) . . . • . . • • • . . •

t:l!I

Le théátre romantique, de Dumas pero a
Dumas fils (suite et fin). . . . • •

147

Dir(..-ctcur de l'Écolc Kormale

M. LALANOE
Proíe.sse:ur

a

la Sorhonne

Henrl HAUSER
Profcg,;eur i la Sorhonne et au Cons,rvatoire dl.'I Arts et ~létiers

Abbé LEJAY
:'llembre de rlnstitut
Profeueur ñ l'lnstitut catholique

A. LE BRETON
~lailrc de Coníérences it la Sorbonne

Jean POMMIER
Chorgé d, Courall l'Universitéd'Amsterdom

Augustln FLICHE
l 'rofess,ur

a

l°Univel"9ité de MootpeUier

BIBLIOGRAPHIE

Renan, essai de bibliographie intelltctuelle
(suite) . . . • . • • . .
La crise uligieuse depuis lamort de Grégoire
T' I ! ju~qu'a r auentment d' Urbain l l
(1085-1088) (suite). • . .
La pensée el l, langagt, ¡,ar Ferdinand
Bruno/ ((;, ,U.). • .

.

.

.

169

• • •

177

L' Espagnr et le romantisme franrais, par
Ernest .lfartinencht (.Uax Doriztaux). .

180

PA,Rl S
BOJ Vl N &amp; Oe, Éditeurs
3 el 5. rue Palatine (V1•)
Télépbone Fleurus 07-88 -

161

Compte cheques postaux Paris n• 1604

Tous droits de traduction er de reproducrion réservés.

��BIBLIOTECA CENTRAL
U. A. N. L
ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE. -

BOJVJN &amp; Ci•, Édit.eurs
COMPTE CHÉQUES POSTAUX, PARIS hº 1604

TÉLÉPHONE FLEURUS 07·88

3 &amp; 5, - Rue Palatine -

PARlS (VI•)

24•

REVUE DES COURS
ET

30

ANNÉE (1" Súi.c}

DÉCEMBRE

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

DES

Para1ssant le 15 et le 30 de chaque mois
(du 15 décembre au 30 juillet)

COURS ET CONFÉRENCES

\

ABONNEMENT,

UN AN

DJRBCTEUR :

1 France . .
1 Etranger. .

.
.

40 fr.

.
.

1922

ll. F. STROWSKI,

Professeur

a la Sorbonne.

46 fr.

Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages : 3 fr.

Le X VIIIº sieele
et ses principaux aspects

LISTE DES PRINCIPAUX COURS
qui seront reproduits dans la Reuue, en 1922-1923
EDOUARD LB Rov, Membre de I' lnstitut, Professeur au Col/ége de Franco: Les
principes del'analyse mathématlque. - P. Rm.ouv1N, Maitre de Conférences
á la Sorbonne : Les origines immédiates de la guerre. - FoRTUN.,T
STROWSKI, Professeur á la Sorbonne : Alfred de Vigny. - LAI.ANDB, Professeur
á la Sorbonne : Les théories de l'induction et de I'expérimentation. MARTINO, Professeur d l'Université d'Alger: La poésie symbollque: Verlaine.
G. CoHBN, Professeur á l' Université de Strasbourg : Ronsard, sa vie et son ceuvre. - Po11MIBR, Chargé decoursá l'C.:niv,rsitéd'Amsterdam: Biographie intellectuelle de Renan . - FucaB, Professeur á l' Université d, Montpellier : La crise
religieuse depuis la mort de Grégoire VII jusqu'i\ l'avenement
d ' Urbain II. - AlleÉ LBJAY, Membre del' lnstitut, Professeur a l' Institut catholique : Lec;ons sur l'histoire de la littérature latine. - LA.Tunos, Professeur d la Faculté des Lettres de Montpellier : La poésie dans leá Bucoliques.
- HueBRT, Mailre de Conférences d l'Université de Lil/e: Cours de Pédagogie.
- f&gt;oucBT, Professeu1· d la Faculté des Lettres d'Alger: Le regne de Louis XI.

- Des le~ons de MM. Lanson, Sorre, Brunot, Vulliod, Hauser, Moreaux, Prentoul,
etc.

VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MÉMES ÉDITEURS :

BIBLIOTHÉQUE DE LA REVUE DES COURS
EDMOND ESTEVE
Professeur l la Faculté des Lettres de Nancy

LECONTE DE
L'HOMME

ET

LI SLE

L'CEUVRE

Un volume in-16 broché.

7 fr

Lec;oo d'ouverture,
prononoée a la Sorbonne le 13 décembre 1922, pour
l'inauguration de la chaira Alphonse Peyrat,

Par GUSTAVE LANSON,
Direcleur de l'École Norma/e el titutaire &lt;ie celle chaire.

En inaugurant la chaire Alphonse Peyrat, consacrée a
l'Histoirc littéraire du xvnie siecle fran&lt;1ais, je veux d'abord
remercier la marquise Arconati Visconti qui a pris l'initiative
de cctte magnifique fondation ; M. le recteur Appell, le conseil
de l'Université et la Faculté des Lettres qui ont accueilli l'offre
libérale d e la marquise Arconati Visconti, et M. le ministre de
l'lnstruction publique qui a signé le décret de fondation et
nommé le premier titulaire.
C'est un tres grand honneur pour moi d'avoir été appelé
a occuper cette chaire, ce sera pour moi un grand regret de
ne pouvoir, au moins présentement, l'occuper effectivement ;
mes fonctions actuelles m'obligent a me contenter d'en inaugurer
seulement l'enseignement dans cette séance. Le cours et les
conférences seront faits par M. Daniel l\Iornet que la Faculté
a désigné, et que je n'ai pas besoin de vous présenter ; ses beaux
travaux sont connus de quiconque s'intéresse a l'histoire des
idées et de la sensibilité fran~aises au xvuie siécle.
7

MM. J.-F. OURTH &amp; E. GARDAX
PUBLICITÉ

régisseurs exclusifs, 154, Bd Haussman, P ARIS l'lll•
TÉLÉPHONE

ÉLVSÉES

51 - 96

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Marquise Areonati, a qui nos Académies, nos_Dniv:~rsités,
et surtout l'Université de Paris, ont été tant de fo1s déJa redevables de généreuses fondations, a voulu que cette chaire fut
créée en mémoire de son pére Alphonse Peyrat, dont le nom y
demeurera attaché.
Alphonse Peyrat, publiciste de tal~nt, jour~aliste _vigo~reux démocrate et libre penseur convamcu, apres avoir fa1t
une ~pposition ardente a l'Empire, fut l'un des fondateurs de
la République, dont il se faisait une fiére idée, ~~ute ~t pure.
II refusa d'etre ministre ; il accepta seulement d etre scnateur.
Ce fut une forte intelligence, une ame incorruptible. _
II vécut pauvre, sans compromis et sans org_ue1I. ~omme
il venait de perdre sa mére, un journaliste d~ ~ro1te,_ qui ne le
connaissait pas personnellement, et avec qm 11 av_a1t eu ph~s
d'une polémique, M. Laurentie, accourut chez lui._ II sava~t
Peyrat sans ressources _et venait lu~ o~frir de quo1 p~urvoir
aux obséques : « J'y a1 pourvu », lui d1t Peyrat en lm montrant un rayon vide de sa bibliothéque. !l ~vait _vendu un
ouvraoe précieux. Ces deux adversa1res etaient dignes de se
comp;'endre ; l'un ne s'étonna pas de l'offre, ni l'autre du refus.
On sent du respect autant que de !'estime intellectue(le da1'.s
les lettres qu'adressaient a Peyrat les_ aut~ur~ _dont ~l ava1t
critiqué les reuvres. Juste aux adversaires,_ 11 eta1t _séverement
sincere avec les amis. Il ne leur consenta1t pas meme, quand
il ne pouvait les approuver, la conces~io~ facpe du silence:
Vous imagincrez aisément ce q~e pouva1t etre ~ homme a q~1
Guizot écrivait: « Je crois a la pmssance de la vér1té entre honnetes gens » ; et Victor Hugo : &lt;t C'est. m~e ~oie pour m~i, dans
l'épreuve que je traverse, de me sentir mtimement uru par la
pensée a un homme tel que vous ... Votre éloquente~ntrépidité
fait de la lumiére » ; Et Renan : « Vous venez de réahser ce que
j'aurais voulu faire ,, ; et dont Ju!~~ Ferry disait, au ~o~ent
ou la mort l'enleva : &lt;t Ce fut au milieu des éprem.-es qui n ont
point été épargnées a ma vie publique, dans les jours des plus
rudes combats comme aux jours des déceptions, une force, un
secours, une fierté singuliére, de me sen~ir en co~t~nte communion avec ce noble esprit, de trempe s1 fine et s1 v1goureuse,
et de si parfaite bonne foi. Son amitié était un support, son
estime une récompense. Il ne m'a refusé nil'une ni l'autre. J'en
garderai toute ma vie le précieux souvenir. &gt;&gt;
La Révolution et le xvuxe siécle avaient formé !'esprit

LE X\'JIIe SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

99

d 'Alphonse Peyrat. Malgré sa sympathie pour Robespierre, il était
le disciple de Voltaire et des encyclopédistes plus que de
Jean-Jacques Rousseau.
Aprés 1870, pendant les jours de l' Assemblée Nationale,
dans le trajet quotidien de Paris a Versailles, Peyrat émerveillait journalistes et députés par sa connaissancedu xvnxe siécle.
« Il avait lu, nous dit Henri Brisson, des Mémoires qu'on ne
lisait déja plus, et des manuscrits qu'on ne lit pas encore ; il
abondait en détails sur la société de ce temps ; il ne tarissait
pas d'anecdotes ; il ne recherchait pas les histoires un peu salées,
il ne les écartait pas davantage, si elles achevaient de peindre
un caractére ou les mreurs d'une époque ... &gt;&gt; Mais il saisissait
surtout le sérieux de ce siécle a travers l'agrément írivole, le
persiflage léger, et la bouffonnerie insultante ; des gamineries
les plus folles de Voltaire, qu'il nommait « le patron », il savait
extraire et détacher l'idée grave, la pensée humaine et civilisatrice. Voila pourquoi, entre toutes les fondations possibles,
la filie d'Alphonse Peyrat a choisi le xvuxe siécle fran~ais pour
y attacher le nom de son pére.

II
Gardons-nous de déprimer les autres siécles ; je ne répéterai
pas avec Michelet : • le Grand Siecle, c'est le xvuxe siecle que je
veux dire ». Le xv,ie siécle est grand aussi ; grand encore « le
stupide x,xe siécle ». Mais le xv1e, et le xme, et le x1ie,ne sont-ce
pas aussi de grands siécles ? Nous comptons actuellement
huit cents ans aumoins d'activité littéraire; je crois bien que de
ces huit cents ans, il n'y a que les cent ans écoulés de 1350 a
1450, - la période de la guerre de cent ans-,qui ne méritent
pas le nom de Grand Siecle. Disons done seulement que notre
xvuie siécle est un grand siécle, égal aux plus grands, et qu'il
offre un champ immense a l'étude, une infinité de problémes
passionnants a la curiosité.
Je ne m'arreterai pas a faire valoir l'intéret que présente le
mouvement des idées qui s'est exprimé dans la littérature : il
suffit d'évoquer les noms de Voltaire, de Montesquieu, de
Diderot, de Jean-Jacques Rousseau, des Encyclopédistes. Les
idées que tous ces écrivains ont inventées, développées, vulgarisées, ne sont-ce pas, - qu'on les aime, ou qu'on les déteste,
- les idées par lesquelles nous sommes aujourd 'hui gouvernés ?
Nous les trahissons peut-etre souvent dans notre vie politique
et sociale, mais nous sommes obligés de, les proclamer d'autant

7 / 8/

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus haut que nous les trahissons davantage ; et la minorité rncme
qui les répudie dogmatiquement, en réclame tous les jours
pratiquement les bénéfices.
Les idées du xv11ie siecle, ne sont-ce pas les idées qui ont
révolutionné l'Europe et. organisé le monde au x1:,..e siécle ?
Ne sont-ce pas les idées qui, partouL, onL redressé les peuples
opprimés et formé les conscienccs des peuples libres ? Ne sonl-ce
pas les idées qui viennent de rallier presque toutes les nations
civilisées au drapeau de la France ? La justice et le droit qui
ont concilié á nolre cause les trois quarts de l'humanité, ne
sont-ce pas la justice et le droit qu'avait définis la philosophie
Iran&lt;_;aise du xvme siecle ? 11 est caractéristique que toutes
les idées organisatrices du monde moderne sont partout, ou
redoutées cL maudilcs, ou embrassées rt célébrées sous le nom
d'idées francaises.
Non moins important que le développement de la philosophie sociale cst celui de la philosopbie scientifique. Les écrivains
d. les gens du monde font de l'étude des sciences une partie
nécessaire de la culture humaine ; et l'exposition de la science
t.levient comme une fonction propre de la littérature. 11 e~ résulte
quelques-uns des chefs-d'reuvre originaux du siede: les ELémenls
de La philosophie de Newlon, les Pensées sur l'inlerprélalion de
la Nature, l' Hisloire nalurelle.
On accuse, non sans raison, ce siécle d'avoir édifié trop íacilement des systémes, d'avoir abusé de la généralisation eL de
l'a priori. Cependant il est Vrai que, dans ces erreurs, le xvm•siéclc
se démenL plus qu'il ne s'exprime. Sa caractéristique, lorsqu'on
le compare au siecle qui l'a précédé, c'est la grande place qu'y
prennentl 'observation et l 'expéricnce. C'est alorsquecommencent
a se constituer et a se développer les sciences physiques et naturclles, dégageant leurs métbodes propres, faisant effort pour
éliminer la métaphysique et l'a priori; c'est alors que se font
des tentatives, aussi fécondes pour !'avenir qu'imprudentes el
prématurées dans le présent, pour organiser les sciences morales,
historiques et sociales sur le type des sciences physiques et natuPelles, et sur les memes bases de l'observation et de l'expérience.
Le meme esprit pénetre jusque dans la théorie littéraire, et,
par l'introduction de la notion de relativité, fait peu a peu sortir
de la critique dogmatique du xvue siecle, l'histoire littéraire
et l'histoire comparée des littératures, que le x1xe siécle achévera de constituer.

III
Toute cette effervescence d'esprit, cette création abondante

LE

xnne

SIBCLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

101

d'idées, ce refus de dormir sur l'oreiller des traditions, cet impitoyable examen des vérités anciennes, cette course infatigable
aux vérités cachées·, cette soif que rien n'apaise de certitude
rationnelle et de progres, tout cela, on ne le refuse guere au
xvnie siécle ; tout au plus en conteste-t-on la bienfaisance. Mais,
bien souvent, J'opinion a été émise meme par de sinceres admirateurs de l'reuvre pbilosopbique du xvme siecle, que le développement excessif du rationalisme et de l'analyse a été funeste
a l'art et a la poésie, et que, du point de vue proprement littéraire, le siécle de Louis XV a été un siecle de décadence, un reflet
affaibli du siécle de Louis XIV. Voltaire l'a dit et redit : on l'a
pris au mot plus qu'il ne l'eut voulu. On flélritlegoutdu xvnie siecle du nom de pseudo-classique. Je ne suis pas moi-méme tout
a fait sans reproche sur cet article.
11 n'est pas niable que le xvnie siecle a été inférieur au xvne
dans tous les genres que celui-ci avait portés a la perfection.
Corneille, Racine, Moliere, Pascal, La Rocbefoucauld, LaBruyere,
Bossuet n'ont pas d'égaux dans les genres qu'ils ont cultivés.
Le xvme siecle acceptait leurs chefs-d'reuvre comme des modeles;
et c'est pour cela qu'il y restait inférieur. L'imitation n'atteint
jamais ce qu'elle se propose d'égaler.
Je ne ferai pas non plus un grand mérite au xvme siécle de
ce que la Henriade est tout de méme quelque chose de mieux'
que le Clovis de Desmarets ou la Pucelle de Chapelain. Ce n'est
pas dans le noble et l'héro:ique que triomphc le gout des régnes
de Louis XV ou de Louis XVI, pas plus en littérature qu'en
peinture ou en sculpture.
Mais partout ou il ne s'agit que d'etre aimable, fin, élégant,
piquant, spirituel ou tendre, tant que I'on reste dans J'ordre du
souriant, du délicat ou du délicieux, tant que la force méme
et la profondeur peuvent s'exprimer en aisance, grace et légereté, le xvme siecle atteint a une perfection d'art, différente de
celle du xv1ie siécle, mais égale. Surtout dans les voies et dans les
genres ou ni l'antiquité ni l'age précédent ne lui imposent l'imitation. C'est pour cela qu'il íait plus dans la Comédie ou
Marivaux et Beaumarchais ne suivent pas Moliere, que dans
la Tragédie ou Volt.aire est obsédé de Racine.
Les Considéralions sur La Grandeur el la Décadencedes Romains.,
l' Esprit des Lois, 1' Essai sur les Mreurs, le Siecle de Louis XI V.,
Candide, la Vie de Marianne, Manon Lescaut, Le Neveu de
Rameau, des Facéties de Voltaire en vers ou en prose, telles que
le Pauvre Diable, le PolPourri, ou la Conversation de M. l' I ntendani
des Menus en exerciceavec M. l' abbé Grizel; certaines parties de la

�]02

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

NouvelleHélolse , des Confessions et des Réveries:
, autant de chefs..
d'reuvre, a n'en considérer que la forme, d un art auss1 mcontestable que l'art de Watteau, de Fragonard et de Latour.
Cet art ne détonne et ne fléchit que lorsque l'emphase en altere
la pureté, lorsqu'on veut le contrain~re a~ poses orgueilleuses,
comme il arrive a Buffon, aux gesticulat1ons effrénées et aux
effusionsintempérantes, comme il arrive a Diderot eta ~ousseau.
11 y a meme une poésie du xvnie siecle. Le Rom~ntisme _nous
l'a trop longtemps fait oublier ; il identifiait poés1e_ et lyr1sme,
et le lyrisme avec une éruption déréglée de pass1ons trucuJentes.
Sur cette idée théorique, que d'ailleurs la pratique de plus
d'un romantique a tempérée,il est aisé de nier que le xvnie siécle
ait créé de la poésie ; mais, aujourd'hui, ne sommes-nous pas
mieux préparés a sentir ce qui circule de poésie vraie, ,quoique
discréte dans les vers de Voltaire et de beaucoup d'autres ?
Sans do~te,il y a beaucoup d'incurable prosa'isme danslesinnombrables productions en vers de cet~ époqu~ ; il y a beaucoup
de clinquant et de bijoux faux ; ma1s parm1 tout ce fatras, on
découvrirait des mélodies légéres, des airs vifs ou tendres o~
J'émotion se voile de badinage, ou l'esprit, l'ironie, le pers1flage, laissent passer un peu d'ame, et chantent en rythmes
greles, mais charmants. La poésie pureet ab?olue ne se re~contr!
pas au xvIIie siécle: c'est entendu, est--elle si fréquen~ -~illeurs .
L'esprit et la raison se melent partout a la sens1b1lité et a
J'imagination ; il en résulte un équilibr~ exq~is et bien. fran1
gais des facultés littéraires, dans lequel l mtelhgence ~omme.
Le xvnie siécle met fin au mouvement de la Rena1ssance; la
Querelle des Anciens et des Modernes est la liq~ida~ion_ de la
grande entreprise de Ronsard et de Du Bellay. L ~bqmté ~st
enfin digérée, et l'Italie. Tout ce qui, selon la mentahté franga1~e
du temps, pouvait etre assimilé, a été assimilé. Les grands écr1vains du régne de Louis XIV avaient su crééer un bel art a
l'antique, et pourtant tres frangais. En devenant des mode~es,
Ieurs cheís-d 'reuvre auront beau agir par leur aspectgréco-romam :
Je caractére national, qu'ils fortifiaient, l'emporta.
Si bien que, aprés les deux siécles pendant lesquels la France
s'était mise a l'école de l'antiquité, le xvnxe siécle se trouve
rejoindre le xve et le début du xvie, avant l'invasion de l'~?manisme. II rejoint meme, encore par dela, le xneet le xnie siecles.
Je veux dire que les qualités qui, aux belles époques _d~ moyen
~ge, avaient été les qualités fondamentales et caractér!stlques ~e
nos prosateurs et de nos poétes - clarté, légéreté, grace, espnt,

,.

xvn1e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

103

ironie, lumiére, netteté, ríen d'outré, de tapageur ni de vertigineux - ces qualités se retrouvent celles de notrexvniesiécle,
épurées et affinées par le contact prolongé des anciens. Pour
la phrase et le style, le xvnie siecle (celui de Voltaire, non pas
ccrtes celui de Rousseau}, dans ses limites comme dans sa perfection, est un retour a la pure tradition frangaise ; c'est en
ce sens, quoi qu'on ait dil, le plus frangais des siédes, depuis
le xme.
Je ne voudrais plus meme accorder aujourd'hui que, pour la
grande poésie lyrique, ce temps ait été aussi radicalement stérile et inintelligent qu'on l'a cru. Le rationalisme sec et prosaique dont on fait sa marque distinctive, et qui régne en effet
dans la multitude de ses productions inférieures et dans quelques
&lt;euvres de haute valeur intellectuelle,ce n'est pas Je xv111e siecle
qui l'a inventé ; il l'a hérité du xvne.
N'est-ce pas Descartes, bien ou mal entendu, tel en tout cas
qu'on l'entendait vers 1680 ou 1700, qui a orienté les esprits
vers l'intellectualisme pur et l'analyse desséchanle ? N'est-ce
pas a la fin du siecle de Louis XIV qu'a sévi cette critique des
géomeires que Mme Dacier dénongait comme un fléau- pour la
poésie, et qui, dans la querelle des Anciens et des Modernes,
prétendant soumettre le gout a la raison, détruisait, d'abord
l'autorité des anciens, ensuite jusqu'a la notion meme de poésie?
N'est-ce pas le public du xvue siecle qui, aprés 1650, se montrait de plus en plus réfractaire a la poésie, et de plus en plus,
ne demandait aux vers que les qualités d'une bonne prose ?
C'était celles que l'on admirait cC'mmunément chez La Fontaine,
dont on ne goulait la pure poésie que comme un« je ne sais quoi,,
qu'il ne fallait pas songer a expliquer.
L'époque antipoétique de notre nalion cst véritablement
celle qui va de 1680 a 1730. Lé.)!vme siécle, qui n'a pas créé ce
courant de prosai'sme, a fait un effort continu pour retrouver
la poésie. Toutes les innovations qui disloquent la tragédie,
celles de La Motte, de Voltaire,de De Belloy, de La Harpe ou
de Ducis, ont pour objct d'y réintégrer la poésie épique ou lyrique,
dont on prend l'idée tour a tour dans Aihalie, a l'Opéra, dans
Shakespeare, el chez les Grecs. Young, Ossian, Thomson, Haller
et les Allemands servent ~ amuser cette faim de poésie que
nos vers ne satisfont plus. Qu'est-ce que la critique de Diderot,
sinon un examen des raisons pour lesquelles la grande poésie
était alors impossible en France et une recherche des conditions
dans lesquelles elle pourrail:. rena'.itre ? II y a bien autrc chose
&lt;fans cette critique ; mais cela y est.

�104

RE\°t;E DES COURS ET CONFÉREXCES

Dés le début du xvIIie siécle, la sociéLé frangaise comprit
l'erreur et le danger du rationalisme absolu, la nécessité naturelle et la beauté morale de l'activité sentimentale. On s'appliqua
a sentir, doucement, délicieusement d'abord ; orageusemenb,
frénétiquement ensuite; eL, a force de s'exercer au scntiment,
nos Frangais ravivérent en eux la capacité de sentir. ll y a la
un cas, qui n'est pas unique dans notre histoire littéraire, ou l'on
voit la raison tracer la voie au génie, et la volonté réfléchie
précéder l'activité spontanée. Ceci nous explique, remarquons-le
en passant, pourquoi si souvent, au xvn1c siécle, l'cxpression
de la sensibilité nous parait fausse, artificielle et déclamatoire ;
elle traduit moins l'émotion que la volonté d'etre ému.
Le romantisme s'est ainsi préparé chez nous pendant ce
siécle ; et l'on a le droit de dire, J\1. Mornet l'a bien montré,
que les états romantiques de sensibilité et de gout ont été définis
par la critique, mieux encore, vécus dans la société avant 1789,
a partir surtout de 1750.
11 y eut alors meme des essais d'expression pittoresque
ou plastique que résume pour nous le nom d'André Chénier.
Personne n'ignore que, Chénier mis a part, toutes les tentatives de restauration d'une grande poésic avortérent alors ;
un obsLacle infranchissable fut opposé a tous les efforts par
les regles, les bienséances, les conventions de toutes sortes, et
surtout par la fausse conception de l'usagc de la langue. Mais
les réussites furent moins rares dans les genres oi.t le xvne siecle
avait laissé moins de modeles et moins de regles ; c'cst pourquoi
la poésie (sauf la poésie légere) déserta le vers, et se réalisa
dans la prose. Les thémes romantiques et lyriques abondent,
on le sait, chez Rousseau et chez Diderot.

IV
Le champ des études, déja si vaste, comme on voit, s'élargit
encore immensément pour !'historien littéraire du xvnie siecle,
si l'on veut bien ne pas considérer la littérature en soi, comme
l'expression d'un type abstrait de vérité ou de beauté, mais
l'étudier dans la vie, et commc une manifestation de vie, sans
la séparer jamais du public qui la suscite et qui en jouit.
D'abord se pose le grand probleme : quelle a été la part de
la littérature et des écrivains dans la Révolution frangaise ?
Des historiens, d'esprit positif et attachés aux faits, ont été
tentés en ces derniéres années de réduire cette part que l'on
avait peut-etre faite trop grande antérieurement. 11 est bien

LE

xv1ne

SIECLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

105

probable que ce ne sont pas_ les li~res et le~ idées des philosophes qui ont été les cause~ 1mm~d1ates .et _d1rectcs des événements révolutionnaires. Ma1s est-1! témera1re de penser que
l'ame du peuple frangais, dans les années qui précéderent et
qui suivirent 1789, réagit aux faits_ sociaux, _et contre le~ acles
de ses gouvernants, selon la mentahté que s01xante ou so1xantedix ans de littérature philosophiquc lui avaient faite, avec les
lumiéres et les passions que ses écrivains favoris lui avaient
données. La psychologie des Frangais est un des éléments --de
l'explication de la Révolution ; et cette psychologie, ~n ~ 7~9,
est stricLcment dans la dépendance du mouvement hLteraue
du siécle.
Pour év,aluer au juste l'action de la littérature sur la société,
sur la nation il faut en étudier la diffusion a travers le royaume
et les classe~ · il faut rechercher jusqu'a quel point les idées
nouvelles desc'endirent dans le peuple, ou s'étendirent dans les
provinces ; quelle formation d'esprit avaient regue les hommes
qui jouérent des roles dans les assemblées ou les armées révolutionnaires. Il y a la bien des problemes intéressants, dont
la solution dépasse mémesinguliérement la question de l'inrlucnce
des philosophes sur la Révolution.
C'est, dans un beau cas concret, la question des rapports de la
littératurc et de la vie ; jamais, en aucun temps, ces rapports
n'ont été plus intimes, jamais public plus homogéne, n~ P!us
intelligenL, ne s'est offert aux écrivains, jamais _les écnvam~
n'ont été plus pleinement d'accord avec le pubhc sur ce qm
fait l'intéret, l'agrément et la bcauté d'un livrc.
Curieux contraste avec l'époque ac.tuella ; nous sommes au
pole opposé ; le divorce est presque complet aujourd'bui ~ntre
le public et la littérature, ou du moins les chapelles httéraires. On ne dédaigne pas le succes aulant qu'on affecte parfois de le dédaigner. Máis on veut l'avoir sans faire de « concessions » au public. On s'applique a le heurter, a ne le
subjuguer qu'en le heurtant ou le moditiant. Le mot_ d'ordre, chez les jeunes, est le mépris insolent du pubhc. Et
souvent, par snobisme, par peur de n'étre pas dans le _mo~vement le bon lecteur se laisse imposer des reuvres ou 11 n Y a
ríen ~ui l'intéresse ou qu'il comprenne. L'arti~te pré~en~ant
(a bon droit certes) ne relever que de sa consc1ence d art1ste,
en tire la conséquence plus douteuse, qu'il n'a ríen'~ faire pour
plaire au public, et que le signe du génie est unecertame ~olo~t~
de ne pas plaire. II se pique de faire son reuvre pour lu~ : mrht
cano el i\1usis. En fait, il est rare qu'un autcur n'écnve que

�106

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour lui-meme ; les Muses dont il cherchel'approbation, sont des
camarades de cénacle ou de brasserie ; a l'idée d'un grand public
il substitue celle d'une toute petite église au credo de laquelle
s'asservit aussi bien que les écrivains de salons du xvn!.6 siecle
s'asservissaient au gout des gens du monde. Les deux manieres
ont leurs avantages et leurs inconvénients. Si celle d'aujourd'hui
e~t favorable au progrés du raffinement tcchnique, peut-etre
nsque--t-elle d 'entratner pour la littératurc un abaissement
de la valeur sociale et de la signification homaine.
L'accord des écrivains et du public au xvnie siecle, !'intime
communion des créateurs et des lecteurs, nous explique non
seulement le caractére mondain, mais aussi le caractére philosophique, critique et réformateur, utilitaire et pratique que prit
alors la littérature. Toute la France souhaitait qu'on éclairat
sa raison, qu'on détruistt les erreurs, les préjugés et les abus.
La littérature s'y appliqua, parce que, chez les gens de lettres
meme, la conscience de l'artiste obéissait a la conscience du
citoyen.
Ici encore éclate l'opposition de ce temps et de notre temps.
Aujourd'hui, l'art utile et social est honni, l'art pour l'art
triomphe. La littérature est une spécialité aussi technique que
la chimie, et plus sau"age, car enfin la chimie se laisse appliquer aux besoins des hommes. La littérature actuelle prétend
exclure tout ce qui a un intéret pour la masse des hommes et
pour les sociétés : questions poli tiques et sociales, patriotisme, etc.
Elle voudrait n'admettre que ce qu'il y a dans le tempérament
et dans la sensibilité de l'auteur de plus insociablement, incommunicablement individue!. Elle tend aprement a se mettre
hors de l'usage commun de la vie.
11 est curieux de remarquer qu'en vertu du meme príncipe,
du meme désir de créer de la beauté, les beaux-arts suivent
une direction exactement contraire. Songez a la brillante renaissance des arts industriels et appliqués depuis vinrrt ou trente
an~. De vrais et de grands artistes n'ont pas déd¡igné de trava11ler a la décoration de nos habitations ; il ne leur a pas
paru indigne de leur talent, au-dessous de la dignité des arts,
de donner un caractére de beauté a nos mobiliers, a nos étoffes,
a nos bijoux, a tous les objets d'usage familier. 11s ont voulu
que toute notre vie domestique et journaliere baignat dans la
lumiére et la joie de l'art.
C'était la justement le point de vue du xvnie siecle. On trouvait naturel qu'un pamphlet contre un ministre, un écrit de
finance ou de législation, qu'on lisait dans un salon, eut un style

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

107

tout comme les consoles ou les fauteuils dont ce salon était
garni. La pensée n'y perdait ríen : sa puissance d'action en
était multipliée ; on ne pensait pas que l'art s'avilit a servir
a des fins pratiques de vérité, de justice ou d'humanité ; on
savait reconnaitre l'art partout ou i1 se rencontrait, asa qualité
meme, et l'étiquette voyante de l'inutilité n'était pas nécessaire
pour le signaler. Quelle que fút la matiere traitée par un écrivain,le public lui demandait l'élégance et la grace de la forme. Ets.it-ce
si déraisonnable ?

ii

V

i

Il serait injuste, il serait ridicule de prétendre que le xvuie siecle
n'ait pas été connu jusqu'ici, que tout soit a faire. Non, mais
beaucoup reste a faire.
Je ne puis oublier, et je ne vewc pas diminuer tant de contributions, éclatantes ou fortes, de Sainte-Beuve, de Villemain,
de Vinet, de Bersot, de Barni, de Desnoireterres, de Loménie, de
Schérer, etc. ; plus réc,eroment, de Taine, de Brunetiére, deFaguet,
de Larroumet, d'Espinas, de Bengesco, de Barckhausen, de
Tourneux, de Lintilhac, de Philippe Godet, etc.; hier encore, pour
ne parler que des morts, d'AlbertMonod etde ce Pierre-Maurice
Masson, dont la disparition est un désastre pour nos études.
Je me reprocherais de ne pas nommer Ruplinger et Pierre
Hennant, ces jeunes normaliens morts comme Masson pour la
France et qui ont eu tout juste le temps d'indiquer, par leur premier essai, qu'ils voulaient consacrer au xvme siecle toute leur
force de travail et de pensée.
Si considérable qu'ait été la somme des recherches et des
résultats obtenus depuis 1830, et surtout depuis une quarantaine
-d'années, le champ est illimité, les problemes innombrables, les
documents abondants a tel point qu'on n'en a étudié encore
qu'une petite partie. De riches dépots, d'immenses collections ont été a peine exp]orés. Ni Montesquieu, ni Voltaire,
ni Rousseau, sur lesquels on a tant écrit, ne sont encore completement connus. Tous les jours on nous apporte de l'inédit,
des lettres, des mémoires, meme des ouvrages achevés ou presque
achevés, qui n'ont pu etre publiés en leur temps. 11 est impossible de prévoir le jour ou il ne restera plus de lettres de Voltaire
et de Rousseau a publier, plus de manuscrits de Diderot.
Beaucoup de sujets, etdesplus considérables, sont a reprendre;
nombre d'études faites par des hommes d'un talent séduisant
ou supérieur ont hesoin d'etre vérifiées, soit qu'on dispose

�108

REVUE DES COGRS ET CO~FÉREXCES

aujourd'hui de documents qu'ils n'ont pas connus, soit que
leurs conclusions passionnées soient a redresser. Longtemps
le xvme siécle a été un champ de bataille : on était pour ou
LOntre les philosophes, pour ou contre Voltaire, pour ou contre
Rousseau. On n'en abordait l'étude que pour démolir ou vengn
l'Église, la propriété, la Monarchie, ou bien la libre penséc, le
libéralismc, la démocratie. Les parties et les sectcs du x1x.e siécle
s'invectivaient a travers le xv11ie.
Ce temps-la n'est pas encore tout a fait disparu, et les passions ne sont point éteintes. Cependant le monde a marché ;
des questions sont refroidies, d'autres sont résolues, ou ne se
posent plus du tout dans les memes termes. Pour une bonne
part, le xvme siecle est décidément du passé, est entré dans
l'histoire ; l'étude objective est possible.
De plus, un réel progres s'est fait dansles méthodesde travail.
Les esprit ont acquis des habitudes exigeantes d'exaclitude et
de critique ; si elles ne sont point encore universcllcs, du moins
sont-elles suffisamment répandues.
Le grand príncipe souvent énoncé, est la recherche patiente
et scrupuleuse du vrai. « Le vrai, le vraiseul. disaitSainte-Beuve,
notre ma1tre ; et que le beau et le bien s'en tirent cnsuite comme
ils peuvent (1). » 11 envoyait au diable, une autre fois, tous les
&lt;( fétichcs ». Dans le meme esprit, Alphonse Peyrat écrivait
en 1856:
&lt;&lt; 11 y a, en poli tique et en philosophie, aussi bien qu 'en religion,
des íanatiques qui font du tombeau de lcurs s~ints un sanetuaire pour toutes leurs folies ; c'est la un mal contre lequel la
police littéraire doit se montrer sévere (2). »
Peyrat ajoutait : « Mais la sévérité n'est pas l'injustice. »
Souvenons-nous-en ; le dénigrement et la diffamation n'ont
rien a voir avec l'esprit critique; la justice et la vérité n'interdisent pas la sympathic ; elles l'exigent bien plutot. Aucune vie
étrangére ne se pénetre que par la sympathie. Comme Bergson
nous invite quelque part a nous faire guépes, si nous "oulons
saisir l'élan de la vie naturelle instincthe, de meme, pour r.omprendre Voltaire et Rousseau, iI faut nous faire un moment
Voltaire et Rousseau ; et faisons-nous Pompignan, pour etre
justes a Pompignan. L'analyse et la ,:ritique ont besoin de la
sympathie, qui n'est p8s la iantaisie, pour pénétrer jusqu'au
fond d'une ame et d'une reuvre. Mais la sympathies'égarerait,
( l) C()rrespondance, II, 41.
(2) Hisloire el religion p. 250.

LE

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

109

tout comme la haine, si l'érudition ne l'éclafrait et ne tui apportait a chaque instant ses controles.
L'histoire ne se fait avec quelque süreté que par l'érudition,
qui est une reuvre collective. Alphonse Peyrat le savait. 11 y a
80 ans, daos un vigoureux article consacré au troisieme volume
de Michelet, Peyrat insistait, nous dit M. J. Reinach, « sur les
périls et les incertitudes des grandes syntheses, l'impossibilité
de formuler des idées générales en l'absence des centaines de
monographies que réclame une époque aussi complexe et aussi
vaste que le Moyen Age, et les erreurs particulieres que son besoin
de tout généraliser a fait commettre a l'éloquent auteur de
cet ouvrage prémaluré. »
Nous ne pouvons pas regrctter, et Peyrat, ce lettré, ne regrettait, certes pas, que Michelet ait écrit son chef-d'reuvre ; mais
le génie suit des routes a part. La mcrveille de vision et de sensibilité personnelles, que Michelet a donnée, n'est pas, etnepouvait pasetre l'histoire de France vraie et défmitive. Une armée
d'érudit,s fabrique depuis un siecle les centaines et les centaines
de monographies qui seront les pilotis sur lesquels pourra s' élever
une synthese moins hasardeuse. L'histoire littéraire n'est pas
dans une condition différente du resl,e des sciences historiques.
Des lettrés s'inquietent ; a la lumiere crue des documents,
dans l'enquete impitoyable de la critique, que vont devenir nos
grands hommes ? Il y a des gens de goíit qui sont genés pour
admirer si Voltaire et Rousseau, comme La Fontaine et Racinp,
comme Stendhal et Víctor Ilugo, n'ont pas été sans faiblesse.
Ils sont pcinés, ou ils s'indignent, quand aux nobles figures de
légende qu'ils étaient habiLués a vénérer, lapointilleuse érudition
substitue d'autres images moins idéaleset moins pures.
Jusqu'au xvnie siecle, ce danger n'étaitguére a craindre pour les
grands écrivaius ; le document est rare sur leur vie ; et quand il se
trouve, il touche plutot la vie extérieureque la vie intime: c'es~ une
piece d'archives plus souvent qu'un document psycholog1que.
La curiosité du public ne s'at,tachait guere en ces temps.-la.
a la personne des écrivains ; aussi sait-on bien peu sur les horomes
que furent Rabelais, Moliere, et meme Racine avant sa retraite.
Leur humeur, leurs sentiroenLs vrais, les mouvements profonds
de leurs ames nous échappent. D'ordinaire, le lecteur qui
ne se résout pas a ignorer l'auteur, se le faital'image de son livre:
Rabelais est ivrogne ; Racine, doux, et Pascal tragiquement
désespéré.
Au xv111e siécle, les choses changent : l'homme de lettres
est un homme du monde ; le monde a les yeux fixés sur lui ;

�LE XVllle SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECT:',

IIO

RE\' UE DE!&gt;. COUR" l'T co:-.FÉRE:SCES

la publicité s' at.lache a tous ses geste!'. Lui-meme prend volont.iers
l'univers a t.émoin en tout.e occasion. Voltaire n'a pas une colere,
ou une colique, dont une de ses dix ou douze mille Jet.tres ne
nous fasse la confidence. Comment voulez-vous qu'un hommese dresse devant. la postérité en posture de héros de Plutarque,
quand il s'est ainsi confcssé t.ous les jours pendant soixant.e ans,
ou quand, pendant vingt ans, l'Europe a défilé a sa table ou
dans sa chamhre il coucher ? Rousseau a-t-il moins vécu en
public, malgré la mauvaise humeur dontil accueillaitles visiteurs?
11 faut nous résignrr a voir et a présenter ces grands homme,;
du xvnie siecle comme ils furent, et non pas comme nous désirons qu' ils aient été.
Faut-il apres tout. nous étonner qu'un grand homme ait été
un homme ? « Ordinairement, écrit Pascal, on regarde saint.
Athanase, sainte Thérese et les autres commc couronnés de
gloire et agissant avec nous comme des dieux ... - C'ét.ait des
saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous.-Que se passait-il
alors ? Saint. Athanase élait un homme appelé Athanase, accusé
de plusieurs crimes, condamné &lt;&gt;n tel et tel concile pour tel ou
tel crime. Tous les éveques y consentaient, et le pape enfin. 11
Mgr Dupanloup fa.it écho a Pascal dans une page curieuse
de son Journal intime. « Depuis quelque temps, vue claire de
la misere, de la faiblesse humaine, en chaque homme, dans les
plus éminents et les plus saints: Quid esl horno? M. T ... , M. G... ,
M. V ... Je ne sais pas si les saints ét.aient mieux que ceux-ci.
Nous ne les voyons que de loin, et de Join on ne sait rien commc
il faut ... De loin on ne sait pas le fond, ni les détails. On sait
quelques traits qui ont sailli sans raison, et. qui ne sont pas le
vrai d 'un homme. »
A la lumiére de l'impartiale érudition, celui quiétudie Volt.aire,
Rousseau, Diderot, Beaumarchais, n 'importe qui des plusgrands,
est tenté de dire souvent comme Mgr Dupanloup : « Et tout
cela, c'est ce qu'il y a de mieux I » Ne regrettons pas le temps
oil la transfiguration ét.ait possible et pour ainsi dire inévitable.
Consolons-nous de toucher « le vrai de l'homme ». Voila qui
compense la perte d'un mensonge charmant, plus solennel
que charmant. Au lieu de héros raidis dans les altitudes légendaires, nous voyons des hommes comme nous, plus grands
que nous par le génie, mais participant a toutes les miseres,
a toutes les faiblesses de la commune humanité : ni dieux, ni
monstres.
Est-ce que les Confessions ont perdu de leur poésie par le
travail critique de Ritter, de Mugnier, de tant d'érudits Suisses

111

ou Fran!;ais qui les ont épluchées ligne aligne? Ces érudits ont-ils
détruit autre chose que des mensonges et des fadeurs ? Le
Rousseau qu'ils ont fait surgir des documents, ce Rousseau, plus
u:oub_le, plus douloureux, plus réel, parle-t-il moins a nos imagmabo~s et a nos c~ur~, est-il moins humain, que le bonhomme
at~(•ndnssant, en b1scmt. ou en porcelaine, que nos péres dressa~entsurleurs bureaux, une herhe a la main, en face d'un Volt.aire également attendri et bonhomme ?
~st-ce que le simpl_e spectacle de la vie n 'est pas plus merve1lleux, plus pat.hét.ique, plus chargé d'enseignements virils
que l'éle~nelle contemplation des bustes académiques dont 0 ~
no.us a s1 longtemps offert la majestueuse galerie ? Est-ce que
meme ~es grands ho°!~es ne sont pas vraiment plus grand:-.
des qu i1 esl avéré qu 11s sont de notre race faits de la meme
argile, les pieds rivés au meme sol, mais l¡ tele et la pen"-fo
dans les cieux ?
' ,
, On _n~ s'ap~toie ~as moins quelqueíois sur le traitement que
1 érud1t10~ fa1t subir aux chefs-d'reuvre. N'est-ce pas diminuer
leur prest1ge que de remonter a leurs sources 7 C'est la un senliment assez rép?_ndu par~i les gens de lettres et les poetes : pour
les hommes d 1magmabon un caractere mystérieux et sacré
s'attache aux reu'Vres littéraires, comme aux fleuves dont les
sourc~ sonl inconnues. Les explorateurs du x1xe sieci'e ont fait
du N1l un fleuve banal qui 'Vienl de quelque part. N'est-ce pas
M. d~ Sacy, au xv1ie siede, qui en voulait a Descartes d'avoir
détrmt la beauté du soleil, en nous en faisant connattre la constitution physique (1) ? On aime que le chef-d'reuue ait l'air
com~~ tom,bé du_ ciel, qu'il donne l'impression d'une création
ez nih1lo, d un m1racle. Le miracle du Cid; le miracle d'Andromaque ; le miracle des A1édilalions.
Mais ce que la_ iantaisie peut perdre de reves, l'intelligence
le _regagne en vénté. N'est-ce ríen de savoir comment ont été
fa1t~s le~ Lellr~s philosophiques et Candide, la Nouvelle Hélolse,
ou l Ém_1Le ? C est par la_ q~'on pénétre dans la psychologie d'un
auteur , ~te1 est en multiphant les études de ce genre qu'on arrivera_ a_fa1~e, avec quelque sureté, la psychologie de l'invention.
Est-11 md1fférent de savoir ce que Volt.aire et Rousseau pour
!'un ou l'autre de leurs ouHages, ont du a leurs deva~ciers,
11lustres ou obscurs, aux courant.s d'idées qui circulaient en
F,ranc~ et en Europe ? ~ourq_uoi iaut-il qu'il ne soit permis
d exphquer les reuvres httéraires que par la biographie des
(1) Sainlc•Beuve, Porl•Royaf, l. II, p, 339.

�11"'2

HEVUE DE';

couns

ET CONFÉflE:\CES

auteurs, par les événements personnels de leur vie, par les acci.
dents de leur santé ? :riioyen précieux d'information a coup súr,
mais qui ne donne pas touL.
Est-ce que la connaissancc des sourccs d'un livre en delruit
l'originalité ? Point du tout. Elle la cerne ; elle la précise ; en
dislinguant les éléments empruntés, elle fait apparattre ce que
l'auteur a mis daos son ceu'lire de soi, de personncl, d'unique et
de nouveau. Ne nous privons pas d'un moyen d'écarter l'erreur
1&gt;t de diminuer le , ague dans l'bistoire littéraire. 11 restera toujours assez de « miracle », c'cst-a-dire d'imprévu et d'incxplicable, dans les créations du génie.
C'est la recherche aLtentive des sources et des influenc.es qui
nous fait apercevoir avec quelque exaetitude les communications des esprils : et non seulement d'une généraLion a l'autre
dans la meme nation, mais d'une nation a l'autre. On a beaucoup
dit sur les relations de la France et del' Angleterre au xvniesiecle,
JI y a beaucoup a dire encore.Que Voltaire aitvécu a Londres,
qu'il ait été influencé par Shakespeare et par Lillo, par Toland,
par Collins et par Bolingbroke : il y a meme des bacheliers qui
le savent. Mais jusqu'oi.t précisément est allée sa connaissance,
jusqu'ou son intelligence des choses anglaises ? Jusqu'A quel
point s'est-il laissé pénétrer, modifier, é'\leiller par la poésie ou
la philosophie anglaises? Et qu'avons-nous rendu a l'Angleterrc.
dont nous a'\1011s tant regu ? Ce que la Fran..:e et l'Angleterre
se sont mutuellement emprunté, n'est-ce pas ce dont elles sentaient secretement le besoin, et que leurs littératures nationales
n'étaient pas capables ou refusaient de leur donner ? 11 n'y
a pas d'étude plus passionnante que celle qui s'applique Asuivre
d'un pays a l'autre le jeu des échanges intellectuels, et le passage
des courants européens, de pensée et de sensibilité. Mais autant
il est aisé sur ce sujet de débiter éloquemment des choses vagues,
autant il faut d'érudition scrupuleuseet patiente pour se rendre
compte a peu pres du mouvement réel, multiple et irrégulier,
de la vie.
Plus large encore est le sujet qui s'offre a notreinvestigation,
quand nous songeons a l'empire exercé par la civilisation frangaise au xv11ie siécle. On lit nos livres a Londres, en Espagne, et
meme, vers la fin du siécle, :i Philadelphie. On joue nos pieces
en Allemagne, a Saint-Pétersbourg et a Naples. On parle frangais a Berlin, en Suede et en Russie. Des rois, des genllemen et
des boyards, des hommes et des femmes de toutes les nations
s'inscrivent alors parmi les écrivains frangais. La conquete
commencée par le xvu8 siecle, s'étend et s'acheve dans le xvuie.

LE

w

xv111e

113

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

C'est connu en gros ; mais le détail et les modes infiniment variés
de cette conquete sont encore en grande partie a rechercher.
Q_uels ouvrages franliais a-t-on lus ici ou la ? Quels étrangers
vmrent chez nous ? Quels Frangais séjoumérent a J'étranger ?
Quelle fut I'ceuvre de tous ces pionniers obscurs, mattres de
l~n~~e, précepteu1:5, par lesquels se sont allumés des foyers de
c1vil1sation franga1se en Russie, en Moldavie en Valachie en
Ho1;1gri_e ? De tous ces contac~ avec !'esprit fran 11ais, qu~lles
exe1tat1ons reliurent, dans les d1vers pays de l'Europe ou de l'Amérique, les littératures ou les eonsciences nationales ? 11 n'y a
pa~, pour u~ Frangais, de recher~he plus réconfortante que celle
qui nous fa1t contempler la dommation universelle qui fut concédée a la France en ce temps-la par l'humanité civilisée : domination pacifique qui, assurément, au siecle de Louis XV au
temps de Ros~ach, n'était pa_s fondée sur la force et le pre~tige
des armes, mais sur la séduction de !'esprit et le charme de la
société.
~a connaissaD:e,e é~udi~e est lente et facheuse a acquérir ;
ma1s l?utes le1s 1magmat1ons_ sont pauvres en comparaisoi. des
évocations qu ell_e rend poss1bles. Seule, je le répéte, elle nous
approche de la v1e du passé.
Quand ce ne serait pas assez pour nous persuader de nous
soumettre a ses méthodes et de leur pardonner Ieur lourdeur et
leur austérité, nous y serions amenés par l'intéret de soustraire
le xvnie siécle aux controverses des partís et des sectes. On
n'aura jamais fini de disputer sur la vérité ou la fausseté sur
la bienfaisance ou la malfaisance des idées de Voltair; de
Diderot et de Rousseau ; mais quand il s'agit d'en démele; les
origines, de tracer la courbe de leur succés ou la carte de Ieur
circulation, on peut s'entendre sans sacrifice d'aucun c6té : et
l'on s'e~tendra d'autant mieu.x qu'onpratiquera les memes méthodes _mdépendantes des sentiments qu'on professe et des
conc:lus1ons q~'on dé~ire. Ainsi s'a,! crottra de jour en jour le
nombre des fa1ts acqms et des résultats certains ou consentis ·
ains~ ira s'élargissant le domaine commun des intelligence;
cultivées: pendan_t qu~ peu_ ~ peu _l~ paix s'étendr~ d'un probleme a I autre. Ams1 1 érud1bon cnhque dont le v1sage effraie
parfúis les gens du monde et des gens d~ lettres, sera un instr~ment de concorde spirituelle entre les Frangais ; elle trava!llera e!flcaLement, sur les terrains les plus brulants de l'histo1re des 1dées, a créer une sorte d' U nion Sacrée dont le renom
et l'autorité de la pensée frai.liaise dans le monde profiteront.
8

�LES THÉORIES DE L'J:-;DUCTION ET DE L'EXPÍ:RIMENTATION

Les théories de l'induotion et de
l' expérimentation
Cours de 11. LALlNDE
Profuseur 4 la Sorbonne.

LE~ON

III

Lea origines de la m é thode expérlmentale.

Nous avo~s ~u précédemment qu'il y avait au moins trois
~~oblelll:cs d1stmcts 5?';1S _le nom commun de « fondemcnt de
l mducbon » : 1° la lég1timité de tellcs et telles inductions dctellc
ou _telle sortc_ d'cxtrapol~tion ou d'hypothesc ; 20 le príncipe
logtqu? du ra_1sonncment mductif ; ~o les raisons psychologiqucs
e~ philosoph1qucs de notre assentimcnt aux vérités expérienttclles.
~e _Prcmier de ces problemcs est celui auquel nous consacrerons
pnnc1p~lemcnt le cours de cette annéc. II est, d'ailleurs, la base
nécessaire des ~e~x ~utres. En efict, toute scicnce normative
suppose m~e d1stincbon spontanée, antérieure a la réflexion
entre ce qw est, dans son domaine, correct ou incorrcct réus·i
ou manqué. La logiquc es~ une scie~ce normative, des qu'~lle ne
b_orne pas ª':1 pur formalis~e (qw par lui-meme, d'aillcurs, n'a
ricn de_ spéc1fiquement lo?1que)_: elle a pour objct la distinction
du vrai_ et du faux, d':1 _bien raisonné et du mal raisonné. C'est
avec raison que les _logtc1cns de Port-Royal ont défini lcur reuvre
c?mme u les r_éflexions que les_ hommcs ont faitcs sur les princ1~ales opérations de leur esprit•, ajoutant que u tout cela se
fa1t :naturellcment, et quclquefois mieux par ccux qui n'ont
apprJS a~cune regle de la logique que par ceux qui les
ont appnses » et q'!e « cet ar~ ne c~nsiste pas a trouver le moycn
de faire ces op~rati~ns ..., ma1s ~ fa1re des réflcxions sur ce que la
natur~ n?'!s frut fa1:e • , réflexions qui dans la suitenemanquent
pas ~ ut1lité._ Condillac a _presque dit la meme chose dans le
premi~r chap1tre de sa Log,que, et J .-S. Mili, au début du V Je livre
de la s1enne, a propos de la méthode des sciences morales.

:e

•

115

. Comment s'est formée la mélhode expérimcntale ? On pourrait
dire, avcc une égale justcsse, que !'origine en est toutc récente
ou qu'cllc se perd dans la nuit des temps. Toutc récente, si
l'o~ considere les procédés syslématiques et réfléchis d'explorat-1on pratiqués par Léonard de Vinci, les astronomes de la
Renai~sance, Galilée, et digérés par Bacon en un nouvel Organon ;
tres antique, si l'on considere les démarches spontanées dont la
scicnce moderne est la rationalisation. Il y a la une sorte de loi
générale. Toute rationalité est r ationalisation. L'empirisme
pur est absurde : ce qu'on appelle « les faits • incorpore des
éléments cmpruntés a l'activité de l'esprit et a ses tcndanccs.
Mais le rationalisme pur n'est pas moins absurde : il n'y a pas
pour toutes les époques et pour tous les peuples un tableau invariable des príncipes de l'entendement pur ; comme les nations
dont parle Vigny, nous nous éveillons in mediis rebus, au milieu
d'une connaissance déja acquise et déja en mouvement. C'est
une idée fausse de dire avec Hegel que la philosophie ne peut rien
présupposer. Ce qui est vrai, c'est qu'clle rcvient sans ccsse sur
ses présuppositions, pour les confrontcr l'une avec l'autre, et
avcc les conséquences qu'elles annonccnt ; elle cherche a les
éprouver, a les élucider, a en diminuer le nombre. C'est un travail
de dissolution ou d'involution, guidé par le besoin de se rapprocher autant que possible de l'unique et de l'identique. De sorte
qu'a la limite, en eflet, elle les éliminerait toutcs; mais cela n'est
qu'une asymptote. A chaque moment, elle dégage un systeme
logique relativement stable, pratiquement invariable par rapport
aux erreurs ou aux fantaisics des individus, et qui fait autorité
par rapport a cux. C'cst la raison constiluée, dans laquelle il
faut avoir confiance, et de laquelle est vrai presque tout ce que
le rationalisme a coutume d'opposerau traditionalisme, a la sagcsse empirique des hommes qui ont « de l'expérience ». «Autre
chose, disait Claude Benard, est d'avoir de l'expérience, autre
chose de fairc des expériences. •
Dans l'Antiquité, on a cu généralement lemépris de l'expérimcntation, comme de quelque chose de manuel et de servile.
On le voit dans le fragment si caractéristique d'Eudéme (conservé
par Proclus dans son commentaire sur Euclide) : « Pythagore,
le premier, fit de ces connaissanccs(lesconnaissances arithméticogéométr;ques) une discipline libérale en considérant de haut leurs
fondcmcnts et en examinant (démontrant ? ) les théoremes d'une
maniere immatérielle et rationnelle. » Voir encore ce que dit
Platon sur le langage des géometrcs, grossierement matériel
en apparence, tout idéal au fond (Républ., VII). L'idéal est

�116

REVUE DES COl'RS ET CONFÉRENCES

de reconstituer les choses par !'esprit seul, cornme le fait par
exernple Archimede dans son traité Des corps floltanls, qui est
typique. 11 commence par des propositions purement géométriques et par la définition d priori du fluide : « Hypolhese :
On adrnet que la nature d'un fluide est telle que ses parties sont
également placées et continues entre elles ; que celle qui est
moins pressée est déplacée par celle qui l'est davantage ; que
chaque partie du fluide est pressée par le fluide qui est au-dessus
suivant la verticale. » Partant de la, il démontre que la surfacc
de tout fluide en repos doit etre spbérique ; qu'un corps ayant
meme densité que le fluide descendra jusqu'a ce qu'il soit complétement immergé, etc., etc.. Et ~es démonstr~tions se suiv_ent
comme dans un traité de géométne, quelquef01s meme dédwtes
par l'absurde. Aucun appel n'est fait a l'expérience; et meme, au
cours du Trailé, il n'introduit qu'une seule « hypothése » nouvelle :
« On suppose que les corps qui, dans un fluide, sont poussés vers le
baut le sont suivant la verticale qui passe par leur centre de
gravité. » Que la légende soit vraie ou fausse, l'expérience a
suggéré ces constructions, mais exactement comrne elle peut
suggérer au géometre de construire_ des ce~cle_s ~u des cylindres.
Sans doute Archiméde, dans la pratique, Ia1sa1t-1I quelques expériences, mais sans en parler, a titre de tatonnement ou de v~ri~
fication. Mais la science exige pour lui l'enchatnement d prior,
d'idées défmies in abslraclo.
S'il n'y avait dans le monde que des solides, s?nt raité des corp_s
flollanls garderait touLe sa valeur démonstrat1ve : seulement, il
ne s'appliquerait a ríen.
Cette méthode existe toujours. On refait, par des postulats
admis a titre de príncipes, une nature schématique qu'on tache
de rendre aussi adéquate que possihle a certains faits connus.
C'est évidemment un bon moyen d'assimiler entre eux les choses
et !'esprit, qui s'efiorce d'en construire un double d'aprés ses
propres lois et en n'y me_ttant que des pensées.. Cependant,
au point de vue pratique, d y a de grands mconvéments . a procéder ainsi. D'abord, il y abien des résultats qu'on n'attemt pas
d priori. De -plus, on détruit com~e un échafaudage inut~le, la
vérítable suite de la pensée créatnce ; on force ceux a qui ~ on
présente les cboses de cetle maniere arecevoir d'.ah~rd des noti_ons
et des principes qui semblent purement arb1tram~s et qw ne
peuvent cesser d'etre obscurs po~r eux que lorsq~'ds en seronl
venus tardivement aux efiets qui en sont les vra1s fondements.
Enfin: on relie par '1'analyse mathématique des faits qui certai:
nement, en eux-memes, sont reliés d'une tout autre fa~on. S1

LES THÉORIES DE L'l'.';OUCTION E'F DE L'EXPÉnI\IE:0.TATION

117

la nature « ne se soucie pas des difficultésd'analyse », c'est parce
qu'elle ne procede pas par développements en séríe ni par intégrales. Les mathématiques rendent a coup sur des services
immenses: mais elles ne seraient un véritable instrument d'assinúlation entre le pbysique et le mental que si elles se composaient
exclusivement de ces opérations ou démonstrations queCournot
appelaiL rationnelles, par opposition a ces opérations seulement
logiques, qui forment la majeure partie, et peut-etre la totalité
du calcul algébrique appliqué aux phénoménes matériels.
La mélhode d'A.,rchimede avait done besoin, pour devenir
féconde, d'etre d'abord abandonnée pour une méthode rnoins
ambiLieuse, plus directe, consistant a inventorier la nature,
a en faire la description, quitte a ne pas la comprendre tout
de suite. Bien qu'elle ressemble étroitement aux formes les plus
avancées de la méthode expérimentale, elle était un obstacle
au développement de celle-ci. L'idée de recueillir des faits,
puis de construire des dispositifs matériels tels que le résultat de l'observation ne soit pas le meme suivant que le
cours de la nature aura été tel ou tel, voila précisément ce qui a
renouvelé la physique de Bacon, de Galilée, et meme de Descartes. De la, le balancement perpétuel entreles deuxpréceptes:
Ne cherchez pas a deviner d'avance, constatez. - Tachez
d'abord de deviner : la nature ne répond ríen a qui ne sait pas ce
qu 'il faut lui demander.
Comme l'a fait tres justement observer M. Egger (Science
ancienne el science moderne, Revue de l'enseignement, 1890) les
anciens savants, meme au musée d'Alexandrie, n'ont jamais eu
de laboratoires.« Dans les idées d'alors, dit-il,lascience et l'expérimentation étaient choses distinctes,presqueopposées.L'idée de
laboratoire était associée a celles de magie, de superstition, de
charlatanisme. »- Ce qui prépare le plus directement, dans
l'Antiquité, la science proprement expérimentale, ce sont: 1° les
recettes des artisans: il ya eu dans l'Antiquité de vraismanuels
techniques, les Traités de mécanique pratique de Héron d' Alexandrie, de Vitruve ; des manuels de chimie dont on retrouve la
postérité dans les Composiliones ad lingenda, Liber ignium, ele.•
(Voir les études de Berthelot sur les Origines de l'Alchimie) ; 20 (tres étroitement liées aux premieres) des recettes thaumaturgiques: moyen de faire un autel ou le feu s'allume delui-meme,
ou bien dont les portes s'ouvrent seules quand on y fait du feu.
Dans les temples égyptiens, il y a eu certainement une physique
&lt;l'illusionnistes. Longtemps encore, de nos jours meme, on a
vendu, sous le nom de« boites de physique ll, des boites de petits

�118

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

appareils de prestidigitation : gobelets, piliers de Salomon,ete..
On trouve cependant une idée juste de la méthode expérimen•
tale, semble-t-il, chez les médecins dits empiriques ou sceptiques.
Voir BROCHARD, Les sceptiques grecs, livre IV : Les médecins
sceptiques. Ménodote de Nicomédie (1er siecle aprés J.-C.) ;
Sextus Empiricus (vers 200). Ils semblent bien avoir eu l'idée,
dans leur domaine médica!, d'une enquete systématique, coruportant invention d'idées théoriques, puis vérification par les faits,
La tradition de la science expérimentale anciennea été prolongée au Moyen Age par les occultistes et les alchimistes, et,
par suite, est longtemps restée liée a leurs attitudes d'esprit.
On trouve encore la trace tres nette du secret scientifique
jusque chez Francis Bacon, surtout dans ses petits ouvrages :
De Inlerprelalione nalurae proemium ; Temporis Partus masculus,
Valerius Terminus (voir étudesur le Valerius Terminus dans le
Congres d'Hisloire des sciences de 1900). Il veut que le livre de
science « lectorem sibi deponat et quasi adoptet » /Temp.,-art.
mas.). Cf. aussi l'expression : « Ad filios scientiarum ». Son
Atlantide est une cité savante, organisée comme une société
secrete : on s'est meme demandé si elle ne tenait pasaux origines
de la franc-ma1t0nnerie.
Le Moyen Age avait done hérité d'une masse de connaissances
empiriques confuses et plus ou moins suspectes, en meme temps
que de la tradition mathématique qui vient de Pythagore et de
Platon. On sait que! rllle les Arabes ont joué dans cette transmission. Mais l'assimilation de ces matériaux scientifiques
hétérogénes a été tardive. L'idée de ce qu'il faudrait faire pour y
mettre de l'ordre, pour constituer un vrai savoir, en donnant
a tous les phénomenes la forme intelligible que les mathématiques
donnent a quelques-uns d'entre eux, semble avoir couvé obscurément pendant des siécles avant d'éclater dans les systémes de
la fin du xv1e et du xvue siecle. - On l'apergoit tres nettement
au passage chez Roger Bacon, franciscain que Henan a appelé
« le vrai prince de la pensée au Moyen Age ». Mais lui-meme
rapporte ses idées a l'influence d'un matLre peu connu, Pierre de
Maricourt, Dominus experimenlorum (1). Bacon était un alchi(1) Des travaux récents ont mis en lumiere un autre précurseur, Robert
Grosseteste, éveque de Lincoln (Roberlus Lincolniensis, Roberlus Capito,

(1175 Y-1253). Duhem avait assez longuement parlé de lui, mais presque

exclusivement comme astronome, aux lomes III et V de son Systtme du
Monde, dans lesquels il étudie aussi Roger Bacon a ce méme point de vue.
L. Baur, qui avait déjá contribué a l'ouvrage collectif ~ur Roger Bacon
(publié a úxford en 1914, sous la direclion de A. G. Lillle) par un article

LBS

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION 119

miste, accusé de sorcellerie, et parle dans ses ceuvresd'unequantité de tours magiques (magie naturelle). II y a chez lui un mélange d'erreurs singulieres et de connaissances tres avancées, et
surtout une puissance d'anticipation singuliere. II est, comme on a
dit, antiscolastique ; il se plaint des scolastiques, ses contemporains, par lesquels il a été persécuté, et qui ne cessent, dit-il,
d'anathématiser a les mathématiques, l'expérience, l'alchimie,
la• perspective • (optique géométrique) 11. II y a lieu de remarquer
chez lui cette ferme volonté d'unir les mathématiques et l'expérience : toute la 4e partie de l'Opus Maius, notamment, est un
plaidoyer pour l'utilité des mathématiques dans la connaissance
des choses humaines et divines. « On peut, dit-il, démontrer par
les mathématiques tout ce qui est nécessaire a la physique; et.
sans elles, il est impossible d'avoir une connaissance exacte des
choses de ce monde. ,, - La 6 8 partie a pour titre De scientia
ezperimentali. II y écrit : « Il y a trois manieres de connattre la
vérité : l'autorité, qui ne peut produire que la foi, quand elle est
justifiée aux yeux de la raison ; le raisonnement, dont les conclusions les plus certaines laissent a désirer, si on ne les vérifie
pas ; et enfin l'expérience, qui se suffit a elle-meme. » Il constate
(Opus lerlium, ch. XIII) que l'expérience naturelle est imparfaite, en ce qu'elle n'a pas conscience de sa puissance, qu'elle
ne se rend pas compte de ses procédés ; elle peut suffire a des
artisans, non a des savants. Au-dessus d'elle, « il y a la sciencede
faire des expériences qui ne soient pas débiles et incomplétes ».
Mais pas de regles précises pour la conduire : il connatt bien,
commc nous l'avons vu, et il rappelle, dans ce passage meme, le
rl:lle que doivent jouer les mathématiques dans cette expérience
savante ; il y a ajouté ce qu'il appelle « l'inspiration divine ». Émile Charles, par une critique des textes, a soutenu qu'il
s'agissait, sous ce nom dela raison, de l'interprétation de la nature
pa1· nos idées (1). Encore n'est-ce pas évident.
Entre Roger Bacon, mort dans les derniéres années du
sur l'influence de Grosset.este, a fait parallre en 1917 un ouvrage étendu¡
Die Philosophit des Robert Grosselesle, qui cont.ient un grand nombre de
rapprochements entre ses idées scienliflques et celles de Bacon r communauté
de questions, quelquefois méme communaulé de formules; éloges ~e
Grossete~te et aJlusions a te! ou tel de ses ouvrages. 11 reste cependant clair,
semble-t-il, qu'il y a de \'un a l'autre un progril~ ~onsidérable des idées.-:Sur les rapporls de la science et des croyances reilg1euses au Moyen Age. v01r
les belles Etudes de philosophie médituale de !lf. Gilson (Publication de l'Université de Strasbourg, 1921).
(!) Voir son ouvrage sur Roger Bacon, remarquable surlout pour s011
époque (1861).

�120

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE:-CE,';

xme siécle, et Frangois Bacon s'étend une période ou il n'y a plus
d'homme aussi symptomatique de la « traditio lampadis ~ et
de l'effort vers la constitution de ce que nous appelons la science.
Une autre forme de philosophie domine, surtoutaristotélicienne,
défiante a la fois de l'expérienceetdumathématisme. lly a la des
i:aisons analogues a celles de l'Antiquité: association a des doctrines réprouvées : astrologie, magie, sorcellerie (malhemalicus
souvent pris pour astrologue, comme philosophus pour alchi:n1iste) ; suspicion d'impiété a la fois et de charlatanisme, qui
a du etre souvent fondée. On y trouve presque toutes les idécs
qui serviront plus tard a l'édification de la méthode expérimentale, quclquefois d'une fagon surprenante ; mais a l'état fragmentaire. dispersées,melées d'erreurs et souvent de divagations
extraordinaires.
L'ceuvre de la science est surtout une reuvre d'assimilation
de malériaux hélérogenes, venus de provenance tres diverse.
Contrairement au préjugé évolutionniste qui vicie actuellemcnl
presque toutes nos études (meme chez ceux qui parlent avec
dédain de la philosophie de Spencer !),les origines des choses ne
sont presque jamais unes et simples, pour se dillérencier ensuite.
C'est parliculiéremcnt ncl dans la physique, dont les origines
sont visiblement polygénétiques : diversilé des matiéres sur
Jesquelles s'exerce l'induction des divers art.isans ; diversité des
régions ou les connaissances ont pris naissance ; diverbité des
oµinions et des systemes qui se forment a leur occasion. Elle ne
n•ssemble pas a un arbre, mais a un fleuve grossi d'affiuents. D 'autre part, la science, telle que nous la comprenons, a be;;oin
d'un public comme l'arl. C'est parce que l'exislence d'une communauté de pensée esl nécessaire a l'acquisition de la Yérité.
Peut-etre l'exislence de ce public est-il le véritable « plomb », dont
parle Bacon, et qui est nécessaire pour !ester l'intelligence hu111aine. L'imprimerie a été l'une des causes de la renaissance
scientifique, bien moins parce qu'elle répandail des connaissances acqúises, des vérités découvertes solitairement par quelques hommes, et qui sanselle scraient restées sous leboisseau, que
parce qu'en appelant un nombre considérable d'esprils a connattre les pensées les uns des aulres, elle amenait sur ces pcnsées
ce lravail de critique el de controle, et par suite d'unification,
qui est le nerf de la pensée ralionnellc.
C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'cn regardanL de pres
cette période encore mal connue, on y découvre des précurseurs
de la science lclle que nous l'enlendons. Duhem, notamment
(tn parliculier dans son Sysleme du .llo11de el ses Éludes sur

1

LES TRÍ:ORIES DE L'I~DUCTIO'.li ET DE L EXP:f:RI~E!IITATlON

121

Uonard de V inci), a mis en lumiere des hommes qui prolon~ere_nt
la tradition d'Oxford et les idées de Roger Bacon, part1culierement a l'Université de Paris, et parmi les partisans du nominalisme de G. d'Occam. Jean Buridan, qui paratt avoir eu
l'idée de l'inertie des corps en mouvement, anlicipant une
question de méthode .qui sera discutée jusqu'a nos jours, déclare
que les astronomes, en tant que tcls, doivent adopter l'hypothese
la plus commode pour représenter exactement les mouvement:5
du ciel qu'on observe en fait « et no~ deben~ curare u_trum ~1t
ita in re sicut ima"inantur » ; ma1s le ph1losophe, aJoute-t-il,
(le1philosopbe natur~l ») ne peut ~·en te~irla_; il f~u~ qu'il atteigne
la vérité des choses : « sed de tahbus 1magmabombus eorum et
aliorum philosopbus habet inquirere quae_sit vera et quae non
(üuhem, Sysleme du Monde, IV, 139). - N1cole ?res~~• son contemporain, n'est pas seulcment u_n b?.n mathematic1_en, ~t un
aslronome qui a pris en considération 11dée de la rota~10n diurne
de la Terre ; il a des réflexions d'excellente mécamque sur le
mouvement pendulaire ; il a déftni tres clairement la représcntation des phénomenes naturels au moye':1 des cour~es du
genre de celles qu'étudie la géo1;Délrie analy~1qu~ e~ qui . sont
devenues si courantes dansles sc1ences ; et meme il 1 aapphquée
a l'étude du rnouvement varié. Son ouvrage est connu sous le
tilre De laliludinibus formarum (1), ou formae désigne les quali~s
observables dont on étudiera la variation, par exemple le po1ds
d'un animal qui grandit, l'espace parcouru par un mobile en un
lemps donné.
..
Pierre d'Ailly (vers 1400), également attaché a l~ trad1tion
des« nominaux », rcproduit ou développesouventles 1dées expériment.ales de Roger Bacon.
Le Cardinal Nicolas de Cusa, ou de Cues (1401-1463) app~~att
surtout comme un pythagoricien, ~présenta?t d'une ~rad1t1on
un peu différente a l!que)le apparti~nt le Timée et qw se°?ble
n'avoir jamais cessé. ::;on 1dée directr1ce est dans le mot célebre
que Plutarque ..ttribue a Platon : « Dieu est l'é~rnel géome~re 11
(mais entendu surtout chez lui au sen~ numénque). ,cette 1dée
est évidemment un des facteurs de la sc1ence : nous 1 avons vue
chez RogerBacon; nous la retrouvonscheztouslesgrandsméth~Jo)oaistes : au second plan chez Bacon de Verul~m, ma1s
1res Join malgré cel:t d'élre négligée, comme on le cro1t souvent;
(1) Ce litre, a !nit observer Dullem, n'est pas d~ l'auteur.. 11 a ét.é aJouté
postérieurement. On trouve ~ans l~s ms. D_e {lgur_atwr1;e polc_nllarumetrmn,urarum ditformilalum et De umform,lale el d1florm1lale mler1S1onum.

�122

REVUE DES COURS ET COXFÉRE:'&lt;CES

prépondérante chez Descartes, Newton. - Le cardinal de Cusa
~st :i~ssi un précurseur par son appel au sens commun, a la raison
md1VIduelle. Dans ses u Dialogues de l'Idiot II il met en scene
un Idiota (t8Lw-r-i¡c;, un simple particulier un homme du commun •
celui ~ui n'est pas un homme du métier: un savant de profession:
et qw pourtant ~n. remon~re au_x éru~ts). Parmi cesdialogues,
le 46 est De slalicis experimenlis, ou 11 vante I'importance de
l~ balan~e pour _la constitution de la science : « Per ponderum
d1fTerentiam arb1tror ad secreta rerum verius pertingi et multa
scir~ posse veri~imiliori conjectura » (au début, p. 172). Il fait
~e_rur_ étymologiquement mens de mensurare (3e dial., 149) et
d md1que ~~s recherches a faire par ce procédé sur l'bygrométrie
et la préVISion du temps, sur la nutrition des plantes. II a aussi
projeté une sonde perfectionnéepour la mesure des profondwrs,
des_ procédés pour mesurer le battement du pouls, etc.. II est
vra1 que les applications qu'il indique sont souvent erronées.
II a écrit un De conjecluris, dont le premier aspect, surtout quand
on le rapprocbe . de ce qui précede, suggére une conception
moderne de la sc1ence, et du rapport entre la pensée humaine des
cboses, et sa limite, la pensée divine. Livre I, ch. III, au début,
on lit ce passage qui a vraiment, sous sa forme tbéologique, une
saveur d'idéalisme tres philosophique :
« Conjecturas a mente nostra, uti realis mundus a divina
infinita ratione, prodire oportet. Curo enim humana mens, alta
Dei _s~~litudo, fecunditatem creatricis naturae, ut potest,
partic1piat, ex seipsa, ut imagine Omnipotentis Formae in
realium entium similitudinem rationalia exerit. Con;ecluralis
ilaque mundi humana mens forma exislit, 11li rea/is divina. Quapropter_ ut absoluta illa divina Entitas est omne id quod est,
m quohbet quod est, ita et mentís humanae unitas est conjecturarum suarum unitas. » e Dieu crée le monde, dit-il encore,
comme nous créons la série des nombres. »
.Mais il y a le revers de la médaille. Ces conjectures ne sont que
le role du ternaire, du quaternaire, du dénaire ; le rapport de
1. 2. 3. 4 aux éléments ; de 7 avec les etres qui se reproduisent, etc.•
L_a figure fondamentale du De conjecluris, qui rappelle imméd1atement la théorie pythagoricienne de 1'ú1ttpox_,\ et de l'ultL&lt;}L&lt;;,
consiste en deux pyramides opposées, la base de chacune d'elles
contenant le sommet de l'autre : l'une est Dieu « base de la
pyramide des lumiéres », l'autre est le Néant, « base de la pyramide des ténebres ». - De meme, par une sorte de rythme hégélien, la Trinité est le tbéme du monde:tout se fait de la combinaison de deux contraires. Le titre du De docta ignoranlia es~

LES THÉORIES DE L'INDL'CTION ET DE L'EXPÉRDIENTATIO:\

123

d~ja _en lui-memc une application de cctte synthesc des contradi~to1res. - De plus, ces « conjectures » ne sont pas des hypotheses au sens moderne, des formules a vérifier. Elles sont bien
pluWt des probabilités, apparentées au probabilisme de Cicéron :
« •.•
hom?nculus, probabilia conjectura sequens. » Ce sont
aus~1. des_ conJectur~s ~ur_ l'avenir, des prévisions historiques, des
antic1pallons de ullLmis diebus. Tout cela est curieux, mais n'intéresse que tres indirectement la formation de la méthode expérimentale.
Elle ?oit bea~coup plus a Léonard de Vinci (1452-1519) - sur
lequel 11 y a lieu de consulter G. Séailles. Léonard de Vinci
l'artisle el le savanl; et Duhem, Éludes sur Léonard de Vinci '.
~eux qu'il a lus,_ ceu.x qui l'onl lu. (II y fait d'ailleurs une pla~
unportante a l'iicolas de Cusa). Je vous ai déja cité cet ouvr_age~ qui a l'intér~t de bien marquer la continuité de la pensée
~c1e~hfique, sa tens10n dans un meme sens avant qu'elle réussisse
a s y avancer au vu et au su de tous, et avec J'assentiment
commun. Chez Léonard, point d'exposé systématique de méthode: d'ailleurs, ce qui nous a transmis sa pensée, ce sontle plus sou•
ventdes notes prises pour lui-meme. Mais les traitsdominants de
s?n esprit sont le rejet de l'autorité et la défiance de l'imagina!-i~n. Seule, « l'expérience ne trompe jamais ». II déplore la fausse
idee de noblesse philosophique qui fait rejeter comme inférieur
ce qui vient des sens. llfautinterroger la nature, quines'exprime
que par nos sensations. ll indique comment on pourrait observer
la fa~on dont l'eau s'écoule, en la faisant sortir par divers orifi~es, tortueux ou droits, longs ou courts, ronds ou carrés, a bords
mmces ou arrondis. Il dessine un liquide en équilibre dans des
tuy~u.x de pompe de diametres divers, ce qui ressemble tout
a f~1t a un_ sc_héma
presse hydraulique. II pose des questions
qui aboutiraient d1rectement a la connaissance expérimentale
de la chute des corps : « Si un poids de cent Iivres tombe dix fois
de la hauteur de dix brasses sur un meme terrain, et l'enfonce
d'une brasse, de ccmbien l'enfoncera-t-il en tombant en une
seule fois de cent brasses ? Si un poids tombe de deux cents
brasses, de combien tombera-t-il plus vite dans les deuxiémes
cent brasses que dans les premiéres ? etc.. » (Séailles, 197). On
trouve d~ns ses cahiers de nombreuses pages de calculs ou de
construcllons géométriques, mais toujours subordonnées a
l'observation, destinés a l'explication ou a la prévision. II est
tres préoccupé, comme Je seront Bacon et Descartes de « science
active», d'une _Philosophie qui nous rende mattres ~tpossesseurs
de la nature (Disc. de la Mélhode). II est plein d'idées vivantes ;

!1t

?e

�124

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ila l'idée que tout corps pese dans Le sens de son mouvement, ce
qui est l'inertie ; voir dans Duhem toute l'histoire de la vis
impressa, opposée a la théorie de la continuation du mouvement
par la réaction du milieu. 11 connatt le príncipe des vitesses
virtuelles; il a pressenti l'importance des ondulations. 11 indique
des moyens d'étudier la croissance des plantes, Je vol des oiseaux.
11 dit, comme le répéteront G. Bruno,Bacon, Pascal, que }'esprit
humain est semblable a un homme qui apprend de plus en plus,
et que l'Antiquité était l'enfance du savoir. Enfin, il a pleinement l'idée que la science, par opposition aux discussions scolastiques, a pour vraie marque l'unanimité tranquille des hommes compétents : « Ou l'on crie, dit un beau texte cité par
M. Séailles, il n'y a pas de vraie science, parce que la vérité a
une seule conclusion qui, publiée, détruit Je litige pour jamais ;
et si le débat renatt, c'est qu'il s'agit d'une science menteuse
et confuse ... On ne discute pas sur la question de savoir si
deux fois trois font plus ou moins que six, si un triangle a ses
angles moindres que deux droits(l}, mais avec un éternel silence
reste détruite toute controverse, et en paix les dévots de ces
sciences jouissent de leurs fruits. » (Séailles, 202-203).
Le meme passage montre qu'il croyait a la possibilité de
dégager dans toutes les sciences, par l'observation directe, des
« príncipes » vrais et certains, d'ou J'on déduirait ensuite
tout le reste ; les mathématiques luí en paraissent, un exemple.
On peut rapprocher cet idéal, évidemment alTecté d'un certain •
manque de critique, de ce que dira plus tard Newton de la déduction a partir des íaits observés. Mais c'est de nos jours
seulement que les idées ont été mises tout a fait au clair sur ce
point.
11 n'est pas possible de faire ici, meme sommairement,l'inventaire du mouvement d'idées de la Renaissance, qui vient se
concentrer et s'amplifier dans l'reuvre retentissante de Bacon.
Lui-meme a indiqué comme ses précurseurs tous ccux qui « a
granda cris ont appelé les hommes a l'étude de la nature », Paracelse (quoique ses théories memes, il les traite fort sévérement),
Severinus le Danois, Telesio de Cosenza, que Galilée appelait
« le pére vénérable de la philosophie » et Bacon lui-mcme « le
(1) On serait peut-etre tenté de dire que, de nos jours, • on discute• celte
égaltté. Mais ce ne serait pas tout a íait exact. On s'accorde á dire qu'ils sont
egaux a deux droits si l'on pose l'existence et l'unicité d'une parallele, comme
on la posait au temps de Vinci ; et l'on s'accorde aussi sur les conséquences
des autres postulats. Quant a savoir quel systeme représente le mieux les
phénoméncs de dimension astronomique, la scicnce n'esl pas faile sur ce
r oint. Inlenfo si grida.

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L EXPÉRI111ENTATJON

125

premier des modernes ,, ; de Patrizzi de Venise, de soncompatriote
Gilbert (auquel on doit non seulement les mots éleclrique, électricilé, mais des études d'observation tres solides). Il s'est un peu
moqué de Jui pour son excés de systématisation : il a voulu
tirer, dit-il, toute la philosophie de la théorie de l'aimant; mais,
en réalité, leDemagnele de Gilbert est une ceuvredegrandeportée,
et qui n'a été sans influence ni sur le progres de la méthode
expérimentale, ni sur l'idée de la gravitation universelle, telle
que la reprendrontHooke et Newton.« Pour faire des découvertes
et pour dégager les causes cachées des choses, disait Gilbert dans
la préface du De maqnele, les expériences dignes de foi et les
arguments démontrables fournissent des raisons bien plus
Iortes que les conjectures probables et les opinions de ceux qui
philosophent a la maniere ordinaire ... C'est seulement apres
avoir longuement constaté les choses par expérience qu'on peut
les exposer a partir d'hypothéses probables. »
Mais a coté de ceux-la, beaucoup d'autres seraient a mentionner. Rémusat, qui aécrit un bonouvrage sur Bacon, voit dans
Vives un de ceux qui ont préparé ce mouvement scientifique.
Ce serait a examiner. On peut citer a coup sur Cesalpini, excellent
biologiste observateur, qui fait profession d'aristotélisme, mais
qui adapte aux sciences la logique aristotélicienne : ce Nous atteignons, dit-il, la connaissance parfaite par trois degrés : Induction,
Division, Définition. Par l' Induction, nous réunissons les ressemblances et les concordances tirées de l'observation ; par la Division, nous réunissons les ressemblances et les oppositions ; par la
Définition, nous formulons l'essence propre de chaque etre. »
Quaesliones peripalelicae (1569), au début. Cela ressemble beaucoup aux Tables de Bacon, quand on leur donne leur vrai sens.
De meme Maurolycus, Benedetti, J .-B. Porta (Magia naluralis,
1589 ; et beaucoup d'autres ouvrages). - Puis les astronomes,
surtout Copernic (De revolulionibus orbium creleslium, 1543 ;
avec une préface curieuse sur laquelle nous reviendrons, en ce
qui concerne la nature de l'hypothése). Enfin, les contemporains
memes de Bacon, plus jeunes que luí et qui lui ont survécu, et
dont il peut avoir connu les travaux, quoiqu'il n'en ait guére
profité, semble-t-il : Galilée, Képler, Campanella.
Quels ont été les grands ressorts de ce mouvement scientifique
de la Renaissance, qui aboutit a poser les formules fondamentales
de la science expérimentale 'l
11 en est un qui a souvent été signalé : la floraison nouvelle,
par suite de causes bien connues, de toutes les doctrines antiques:
atomisme, pythagorisme, platonisme, physique meme de Par•

�126

REVUE DES COURS ET CO:'\FÉRE:\CES

ménide, opposées a l'aristotéli~m". Le plarnwdium renouvelle la
vie de la pensée commecelledes amibes. Le ramisme, qui est une
expression de cet éclectisme, contribua beaucoup a répandre l'esprit nouveau. Il eut un retentissement considérable, a un point
que nous avons peine a nous représenter aujourd'hui. 11 servit
puissamment l'idée de mélhode, qui devait peu aprés dominer
toute la réforme philosophique. II répandit la foi dans la raison
telle que chacun la trouve en lui-meme, révélation intérieure et
universelle, considérée comme plus súre que la tradition (voir les
textes cités par Waddington a la fin de sa thése sur Ramus,
• verbis nempe usus quae forte Malebranche non dedignaretur).
Il servit aussi l'idée d'expérience en recommandant de dégager
la logique, d posleriori, de l'étude des chefs-d'ceuvrede l'éloquence
et de la géométrie. Mais Ramus lui-meme, s'il a été mathématicien, n'est pas physicien. II aurait voulu trouver un physicien
qui développat la philosophie naturelle selon ses principes. ~lais
ce projet ne paralt pas avoir eu de suites.
Une action plus directe dans le sens de l'expérience et de l'observation des choses est le culte de la nature et de la vie qui
regne au xv1 9 siécle (Rabelais, Giordano Bruno, etc). 11 eut un bon
et un mauvais coté. Au Moyen Age déja si la saine physique fut
si généralement persécutée, c'est peut-etre qu'elle s'alliait souvent a des tendances non seulement antiscolastiques, mais, il
faut bien l'avouer, antichrétiennes. Comparer le mot de Pascal
sur toute la philosophie (physique) « qui ne vaut pas une heure
de peine ». - Et meme a un point de vue purement rationnel,
il y a certainement, entre la science et la vie, une antinomiequ'il
ne faut pas négliger. En face de l'idée du dualisme, de la nature
corrompue, des sens instruments de séduction et de péché, du
salut par le mépris de la vie, la Renaissance répand a flots l'amour
des réalités physiques : le panpsychisme, opposé a la transcendance, domine tout le xv1e siécle. II ne paralt pas douteux que
cet état d'esprit, bcaucoup trop simpliste au point de vue
philosophique, et dangereux au point de vue moral, a serví
au développement de la physique et de l'histoire naturelle.
M. Blanchet, dans son ouvrage récent sur Campanella, a
bien mis en relief ce caractere, en montrant aussi un autre dangerde
cette ivresse sympathique qui faisait voir partout dans la nature
l'analogue de l'ame humaine: l'insuffisance de critique et d'esprit mécaniste, la croyance a la possibilité de produire les
effets les plus merveilleux par l'action sur )'ame des choses. Un
peu plus tard, au xvue siécle, i1 y eut, au contraire, un retour
excessif en sens inverse : l'absence du sentiment de la nature,

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET D1': L'EXPÉRIMENTATION

127

a l'époque classique, a été souvent relevée. Mais cet amour
enthousiaste de la vie, ce a printemps •, ce foisonnement d'idées
et d'espérances, qui en était la conséquence, ont été provisoirement tres utiles pour faire entrer l'observation et l'expérience dans la connaissance scientifique.
(d suiore.)

..

�129

LE CAPITALISME EN FRANCE AU xv1e SIECLE

Le Capitalisme en France
au XVIe siecle 11i
par BENRI BAUSER,
Professeur a la Sorbonne el au Conserualoire
des Arls el Méliers.
I. Le Capitalisme commercial.

et les matieres premieres sont concentrés dans les mains du donneur d'ouvrage, pendant que le salarié n'a plus que la propriété
de_ ses bras. Par_tout la création d'un marché mondial pour certames marchandises, partout l'abondance des métaux précieux
et !'essor du crédit, tant d'État que privé, ont donné une générahté et une ampleur nouvelles a des tendances qui ne s'étaient
guere manifestées auparavant, et des le xme siecle que dans
les républiques italiennes.
'
I

La meme évolution s'est-elle produite en France ?
Notons to~t de suite qu'elle y est moins apparente qu'en
::souabe, a Genes ou en Flandre. La France de Louis XII de
Fran~ois Jer et de Henri II est, avant tout, une nation de paysa~s. La noblesse franc;aise est encore une noblesse rurale.
L'rmmense majorité_ de la population vit aux champs, d&amp;ns le
« plat pays ». Les v11les elles-memes ont gardé, dans une forte
mesure, le caractére de marcbés des produits rur~ux: ; elles sont
entourées de faubourgs a demi paysans. Dans ces faubouró8
comme dans les bourgs et les villages, l'artisan est souvent un
laboureur qui est, a ses heures, forgeron, charron charpcntier
parfois tisserand.
'
'
En second lieu, la révolution monétaire déterminée par
l'afflux subi_t ~es 1?étau~ précieux ne s'est pas produite en
France auss1 vite m aussi brusquement que dans certains pays
voisin~. On n'a pas chez nous, comme en Allemagne, ou en
Hongrie, vu s'accrottre le rendement des mines indigenes d'or
et d'argent. D'autre part les richesses métalliques du Nouveau
Monde n'ont péaétré que leJ1teme11t dans l!otre pays pour une
raison tres simple : c'est que, de 1516 a 1559, la Fr~nce est .a
peu pres consta~ment en ét~t de guerre a~ec l'Espagnc. Aussi
la hausse des pnx est-elle moms forte et moms rapide en France
que dans les terres voisines, soumises a la domination espagnole,
comme la Flandre ou la Comté. Vers 1550, un Anglais estimail
que la vie était deux fois aussi coüteuse aux Pays-Bas qu'en
France. Cepe~dant, ~e~ 1544, une ordonnance royale signale la
hausse des pnx, qui s aggravera a partir de 1560. Mais cette
hausse profite surtout a la classe paysanne dontles redevances
généralement fixées en livres, sois et deniers, décroissent ave~
le pouvofr de l'ar{:ent. C'est done l'élément permanent de la
société fran~aise qui est le principal bénéficiaire de la révolution économique.
~

J'imagine que personne n'en est plus a considér~r le capitalisme comme un phénomene relativement récent, simple conséquence de la révolution industriel~e qui a d~b~té en Angleterre
dans le dernier quart du xvme s1ecle et qui s est propagée sur
le continent au début du x1xe.
Personne ne conteste plus la valeur historique de ce_ m~t de
Karl Marx : « Le commerce mondial et le marché mo~dial m3:ugurent au xvxe siecle la biogr~phie mo_derne du capital. » Biographie moderne, car les soc1étés antiques ont _Possédé, elles
aussi, des formes d'organisation capitaliste. Mai~, pour, no~s
en tenir au régime capitaliste te! que nous le connaissons, l afh~mation de Karl Marx a été vérifiée maintes fois. Pou~ la_ Belg1que, M. Pirenne et ses éleves o~t montré que le cap1talisme Y
était constitué avant l'époque ou ce pays f~t séparé des P3:y~Bas du Nord. Les érudils allemands, spécialement ceux qui s_e
sont occupés des Fugger, nous ont décrit la puiss~nce ~u cap~talisme dans ces villes de l'Allemagne du sud qm, apres avoir
été l'arriere-pays de Venise, s'orienterent vers le porL d' ~nvers.
En Angleterre aussi, on admet qu'avec le regne _d'Ehzab_eth
un élément perturbateur s'est introduit dans le vieux rég1me
corporatif.
.
.
Partout, a la suite des grandes découvertes qui ont subitement élargi la terre, et parallelem~1;1t ~ _ce mouvement de la
Renaissance qui est l'apothéose de l md1~d~, parto_ut se développe un individualisme écon?mique, qu~ brise les v1eux cadre~.
Partout naissent des entreprises ou les mstruments de trava1l
(l) L~ons professées en 1920-21
gique.

a l'Institut des

Hautes 11:tudes de Bel•

9

�LE CAPITAUSME EN FRANCH AU XVI"' SIECLE

I\EVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
130
Ajoutez a cela que le caractére dramatique de l'histoire de
France au xv1 8 siécle, en concentrant l'attention sur les événements d'ordre politique, militaire et religieux, a souvent empeché
les hisloriens d'apercevoir quelques faits essentiels.

II
Le premier de ces faits, c'est l'importance prise dans la vie
nationale par le commerce exlérieur.
Le plus pénétranL des observateurs de la vie économique
qu'ait produit la France du xv18 siecle, Jean Bodin, s'interroge
en 1568 sur les causes de la révolution des pri.x. Comparant
son temps a celui qui l'a précédé, il rappelle que l'époque antérieure avait été marquée par une sorte de marasme commercial :
« le marchand et l'arlisan, qui font venir l'or et !'argent, 11 ne
jouaient alors qu'un r6le médiocre. « Le trafic du LevanL n'avait
point cours, pour la crainte des Barbares qui tiennent la cüte
d' Afrique ... Et quant au trafic du Ponant, il était du tout
inconnu devant que l'Espagnol eut fait voile en la roer des Indes.
L'Anglais, qui tenait les ports de Guyenne et de Normandie,
nous avait clos les avenues d'Espagne et des tles. »
TouL change a la fin du xve et au début du xv18 siecle. Débarrassée des Anglais, la royauté frangaise est sortie triomphante
des guerres civiles de la noblesse, des A.rmr,gnacs et des Bourguignons. Avec Louis XI et ses suc, esseurs, elle évolue vers
le type d'un État centralisé el d'un État puissant. Les gucrres
d'ltalie ont pu elre une faute, une déviation de la tradilion
nationale, elles n'en donnenL pas moins a la France un grand
prestige et elles la mettenL en contact avec des marchés nouveaux. La France, unifiée politiqueroent, devient une unité
économique. Elle passe déridément de la phase de l'économie
urbaine a celle de l'économie nationale.
Elle est exportatrice de produits naturels, de blé d'abord.
Théoriquement interdite, l'exporlation du blé peut etre autorisée
par des licences royales, qu'on appelle des traites. Comme
l'Espagne, déja famélique, est nolre principale acheteusc de
céréales, les contemporains signalent cette situation paradoxale :
le blé est bon marché en France quand nous sommes en guerre
avec nos voisins d'outre-Pyrénées, cher quand nous sommes
en paix. L'ampleur de ces fluctualions permet de mesurer le
volume de ce trafic. Ensuile viennent les vins, la vieille production nationale, toujours réclamée par les tables anglaises ou

131

flamandes. Puis le sel, celui des marais salanls de l'Océan1 destiné aux pecheurs des pays du Nord, et celui des salins du Midi,
-:- ce qu'on appelle le sel de Peccais - qui vient faire en SavoieP1émont et en Suisse une concurrence généralement victorieuse
au ~el de la Comté et a celui de la Haute-Allemagne. Entre les
mams de la royauté franc;aise, le sel sera meme une arme polit!~ue de premier ordre. Joign,ons-y !e pastel du Languedoc, dont
l 1mportance ne décrottra qu a la fm du du xv1e siécle devant
~ difT~sion de l'anil ~~s Indes ou índigo. Avec cette drogue
tinctonale se sont éd1fiées les fortunes de ces capitalistes toulousaius qui ont peuplé leur ville de palais, les Assézat les
Bernuy, mécénes de la Renaissance languedocienne.
'
Parmi les produits fabriqués, le plus gros article d'exportation est la toile, car la culture du chanvre est alors tres répandue.
En se_conde ligne les draps, qui n'ont de rivaux que les draps
angla1s.
Les relations commerciales de la France sont des plus variées.
llalgré les guerres, gr~ce aux intervalles ménagés par les paix
et les treves, l'Espagne est pour le commerce franc;ais un admirable terrain d'exploitation. « L'Espagnol, dit Bodin en 1568
!'Es~agnol ne lient vie que de France, étant contraint par forc:
méVILa~le de prcndre ici les blés, les toiles, les draps, le pastel,
le pap1er, les livres, voire la menuiserie et tous ouvrages de
mai.a •, et c'est pour nous payer qu'il • nous va chercher au bout
du monde l'or et. !'argent et les épiceries ». Non seulement la
France tire ainsi bénéfice de la mise en valeur du Nouveau
M~nde, mais'. par suite_ de l'attraction exercée par les hauts
prix, la pénmsule dev1ent, pour nos populaLions laborieuses
du cent~e, L"1:1ousins et Auvergnats, un domaine d'émigration
te~i;&gt;ora1re .. V1gnerons, _laboureurs, charpentiers, mac;ons, menms1crs, tailleurs de p1erres et c&amp;rriers, tourne.irs charron!l
voituriers et charretiers, cordiers, selliers et bourr~liers, tou~
ces g~ns, en Navarre et en Aragon, sont Franc;ais, et on ne
croya1t pas exagérer en disant qu'il y avait ll. Valence 10.000
Franc;ais u serviteurs et arLisans ~11 y en avait en llalie. Brant6me découvre a Turin un mattre
cordonnier de la Réole, qui avaiL eu en sa boutique une douzaine
de valets.
L'ltalie est surtout notre fournisseur de produits de luxe
draps d'or et de soie, gants, parfums, fa'iences el porcelaines'
mcme lorsque ces industries ont été impli ntées chez nous. '
Mais si importanLes q1,1e soieflt nos relatioas uvec nos voisin!&lt;,
avec l' Angleterre, avec les Allemagnes, ce qui favorise le plus

�132

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la rapide formation des grosses fortunes commercial~s a caractere capitaliste, c'est l'essor de notrecommerce ~éd1terranéen.
11 est lié a la politique de Frangois ¡er apres Pavie, au rappr~chement si gros d'avenir de la France et de !'Islam, a la fo1s
!'Islam turc de la Méditerranée orientale et !'Islam barbaresque.
C'est une bien curieuse histoire que celle des entreprises de la
France du xv1e siecle dans l'Afrique du Nord, au Maroc et en
Algérie. Autour d'un point, le Ba~tio~ ~~ Fr3:.nce pres de__ la
Calle, et d'un produit rare, le cora1l, s éd1fie me~~ la premiere
de nos grandes compagnies de commerre, la Magmhque Compagnie du Corail, créée en 1553.
Au Maroc c'est des 1533 qu'apparaissent les gens de Honfleur,
et en 1570 u'ne compagnie de ralfmeurs rouennais fait cultiver
la canne a sucre dans le Sous.
Mais c'est surtout le grand commerce d'outre-mer qui sollicite la concentration des capitaux. De tres bonne heure, la France
songe a enlever aux Espagnols et aux Portugais le monopole,
qu'ils ont voulu s'arroger, des relations fructueuses avec les
tles des épices et avec le Nouveau Mon~e. D'Olonne, de la
Rochelle de Saint-Malo, de Honfleur, de D1eppe surtout partent
de hardi~ marins moitié marchands, moitié corsaires, qui vont
se poster sur les ;outes de la mer, capturent les galions chargés
de l'or et de !'argent du Mexique ou les carave_lles bondées de
poivre et de gingembre. I~s cherchent le chen:im des ~oluques
et du Catay, tantot par l Est, par la Moscov1e, tantot par _le
Nord-Ouest, par le Saint-Laurent, tantot, comme les Portuga1s,
par le sud de l'Afri~u~, par Madag~s~a_r et Sumatra.
Comment s'orgamsa1ent ces exped1t10.as ? Les fortunes formées dans la banque ou dans le commerce, celles que d'autres
ont ramassées dans les fonctions administratives et surtout
dans les offices de iinance se joignent aux fonds des armateurs
pour financer les voyages de déc~uver~e. En 1523, ci_nq maiso~s
de banque florentines de Lyon s associent avec tro1s Lyonna1s
dont deux sont les beaux-freres d'un des banquiers - l'un de
ces beaux-freres est receveur du droit d'entrée sur les soies. A
eux huit ils rassemblent les fonds d'un voyage de Verazzano
vers le C~tay et chacun touchera sa quote-part, proportionnellement a ses ~ses sur les profits de l'expédition. En 1524, c'est
le vicomte de Ro~en et un marchand de Troyes qui équipent
quatre navires « pour l'entreprise d'un vorage en certai~es tles
inconnues es parties des Indes ». En ma1 1?26, ce P:ºJ~t est
repris par l' Amiral de France Ch~bot, assoc1é a u~ Geno1s, au
général des finances de Normand1e, a un bourgeo1s de Rouen

LE CAPITALISME EN FKANCE AU XVI 9 SIECLE

133

et a un armateur de Dieppe, qui forment une société en commandite au capital de 20.000 livres.
L'armateur, c'est le fameux Jean Ango, celui que la légende
appelle le « roi de Dieppe ». L'origine de sa fortune ? 11 est
grenetier et controleur du magasin a sel, receveur du teroporel
de l'archeveque de Rouen, puis vicomte et capitaine de Dieppe
pour le roi. C'est !'argent ramassé dans ces offices qu'il va engager dans l'armement des navires. II entretient une pléiade de
marins, des Normands comme Fleury, les fréres Parmentier, des
Italiens aussi comme Verrazzano. On rencontre autour de luí
quelques-uns des noms les plus illustres de la Renaissance florenline, un Brunelleschi, des Ruccellai, des Toscanelli. Cet homme
qui tient tete au Roi Catholique et a Sa Majesté Tres Fidéle, qui
améne en Fraoce, sans passer par Lisbonne, la cannelle, le gingembre et le girofle, cet homme est un amateur d'art, un mécéne. II se construit a Dieppe un Mtel aux terrasses a l'italienne,
aux murs ornés de bas-reliefs, garnis de boiseries sculptées et dorées. A Varangeville, en vue de cette mer d'ou lui vient la richesse, ilédifie un superbemanoir, avecune loggia, desmosai'ques,
des fresques. II donne, a la suite de ses fructueuses captures, des
fetes splendides oú l'on voit défiler une partie de son butin.
Si l'on veut chercher en France un exemple, analogue a celui
des Fugger, de capitalisroe triomphant, c'est la qu'il faut le
chercher.
Ce commerce de roer restera tres tard, et dans toutes les directions, d'une tres grande activité. En 1567, l'ambassadeur du roi
de France a Copenhague voit passer huit navires de Dieppe,
pujs cinq ou six de Rouen et de la Rochelle qui vont a Narva,
et d'autres a Dantzig. Ce commerce est tellement important que,
l'année suivante, les Polonais ayant bloqué le port de Narva,
les marchands frangais évaluent le dommage qui leur est ainsi
causé a 100.000 écus. Les Polonais voulaient diriger tout ce
trafic sur Dantzig, tandis que Lubeck et les a u tres villes de la
Hanse revaient d'avoir en France un comptoir comme a Londres
et a Anvers. « Vous n'ignorez point, écrivait en 1570 l'ambassadeur, combien le commerce de Moscovie, qui se fait communément en la ville de Nerve, est profitable a vos sujets, voire
nécessaire a tout votre royaume ».
A l'intérieur, le commerce a pris également une allure toute
nouvelle. Entre le prvducteur et l'acheteur s'interpose de plus
en plus un intermédiaire, le marchand en gros ou mercier. Officiellement, les merciers forment une communauté jurée, mais,
par son organisation meme, cette communauté est la négation

�LE CAPITALISME EN FRANCE AU

134

HEVUE DES COURS ET CONPÉRE:'\CE,,;

du régime. c~rpo:ratif. lis é~happent, par définitio11, aux regles
sur la spé~1alisation profess1onnelle, puisqu'ils vendent les objets
les plus d1vers, sans clre obligés de faire leur apprentissage e:r
chacun des métiers donl ils manipulent les produiLs.
C'est eux surtout qu'on voit dans les foires, notamment dans
ces foires de Lyon dont nous ne saurions parler avant d'avoir
exposé lE: mécanisme d'un commerce aussi considérable alors
que le trafic des marchandises, le commerce de !'argent.

III
Le per_spica~e ob~ervateur de la vie économique des PaysBas, Loms Gmchardm, a noté que de son temps « une partie de
la noblesse et de l'état de marchandise • préférait aux risques
de l'_acti~ilé profcs~ionnell~ r?guliere le commerce de l'argent
« qui attire les cap1taux, d1t-Il, par des gains silrs et élevés •·
Cela n'est pas spécial aux Pays-Bas.
En France,le commerce de l'argent, ainsi que celui de nombreu~es marchandises d'importation et d'exportation, est centralisé
a _Lyon. Le transfert a Lyon des foires de Geneve des les prem1ers lemps du xve siecle a mis en valeur !'admirable silualion géographique de l'ancienne capitale des Gaules. Comme
l'écrit des 1528 le Vénitien Navagero, « dans les quatre foires
le Lyon se font d'innombrables paiements de toute part si
bien qu'ils Iorment le fondement du commerce de l'ar&lt;&gt;ent' de
toute l'l~alie et d'une bonne partie de l'Espagne et de~ PaysBas 11. AJoutez-y, comme le dira Nicolay en 1573, « les hautes
All_emagnes • , parmi lesquelles il faut alors comprendre la
Swsse, et meme«ce qui est joint des paysseptentrionaux, savoir
cst Danemark, Norvege, Suede, Prusse, Livonie, Lithuanie et
autr?s •· L'organisation douaniere de Franc;ois Jer dirige obligatoirement sur Lyon les soies et soieries italiennes. Grace a
l'essor de la typographie et de la librairie lyonnaises, auxqu, Hes
~oll;-borent un tres grand nombre d'imprimeurs ou de libraires
1~ahens ou allemands, Lyon devient aussi le grand marché des
hvres. Tel Espagnol, « marchand fréquentant les foires », s'engage
a transporter a Barcelone, ou a\Lx foires de Medina del Campo,
tant de tonneaux de livres reliés ou brochés tant de tonneaux
aussi de car~ctéres ou de papier. Tel libraire de Cologne, demeura~t en la cité de Lyon, donne procuration a un Lyonnais pour
fa1re des achats a l'autre grande foire des livres, a celle de Franefort.

xv1e

SIECLE

135

Le commerce des foires échappe completement aux regles
corporatives. Un épicier accepte a Lyon des toiles en paiement
~e ses épices ; si le prix des toiles dépasse le montant de sa créance,
11 réglera le reste en épices. Un cordonnier de Bourges y vendra
non seulement ses cuirs, mais des draps du Berry, un drapier
lyonnais y fera venir des cuirs d' Auvergne. En réalilé, on y
échangc moins des marchandises contre de l'argent que des eréanees contre des créances.
Ce qui rend possible cette sorte de spiritualisation du commerce,
c'est que Lyon est alors, avec Anvers et Genes, le plus grand
marché de eapitaux disponibles. A peine y a-t-il quelque exagération, due a l'orgueil local, en ces vers du poete lyonnais
Charles Fontaine :
·
Oil est la ville ayant tel bruit
En change5, foire~, marchandises t
Nulle mieux que Lyon ne bruit,
Soient les Anvers ou les Venise.

Cettc concentration des capitaux a commencé par l'installation a Lyon 1:oit de banquiers italiens, florentins surtout, exiléa
de leur pays par les luttes politiques, soit de succursales de
banqucs italiennes qui s'occupaient du drainage des deniers
franc;ais vers la trésorerie pontificale. Médicis, Peruzzi, Pazzi,
Capponi, Strozzi, tous les grands noms de la banque italienne
sont représentés a Lyon, devenue • une Toscane franc;aise •· Ce
sont ces banquiers qui ont financé, des le regne de Charles VIII,
les expéditions d'Italie. A c6té d'eux sont venus, des le début du
siecle, les banquiers des « Hautes Allemagnes •, ceux de SaintGall, mais aussi ceux de Nuremberg, d' Augsbourg, d'Ulm,
d'abord les agents de l'opposition a Charles-Quint, les finan-ciers de la Ligue évangélique, puis encore des maisons écleetiques, pour qui l'argent n'a pas d'odeur, et qui travaillent avec
les deux partis. A la fidélité habsbourgeoise des Fugger, dit
Ehrenberg, s'oppose la politique financiere d'équilibre des
Welser. L'internationalisme capitaliste est représenté encore
par Seiler, né Suisse, par Sébastien Neidhart, qui, avec dea
capitaux allemands et florentins, pretent aussi bien au gouvernement de Bruxelles qu'aux agents a Lyon du gouvernement
franc;ais, et qui s'enrichissent par des arbitrages entre Lyon
et Anvers.
Que! usage faisait-on des capitaux accumulés a Lyon ? lli
servaient d' abord au reglement des affaires proprement commerciales, aux paiements qui suivaient les foires. Ces paiementa

r

�136

REVUE DES COURS l!:T CONFÉRENCES

se faisaient par compensation. Lyon, pendant les semaines qui
suivaient chacune des quatre foires annuelles, se transformait
en un vaste clearing house. Lorsque les créances avaient été
oompensées, livres contre épices, toiles contre cuirs ou monnaies contre monnaies, seul le solde restait exigible. Encore
pouvait-il etre reporté de foire en foire, moyennant un ou plusieurs escomptes supplémentaires, qu'on appelait changes et
rechanges.
Le traficdesfoires étaitdonc essentiellement un lrafic par écritures, consistant en remises de lettres de change,en inscriptions
sur des carnets, en virements de parties, et reposant tout entier
sur la bonne foi commerciale. « 11 est notoire, disaient en 1596
deux marchands de Saint-Gall, il est notoire que le plus
grand trafic qui s'y fait, soit pour la banque, soit pour la négociation et marchandise, il se fait en cédules et aux assurances
qui s'y donnent... En telle foire, iI sera négocié pour un million
d'or, et toutefois, entre tous ceux qui auront négocié, il n'aura
pas été toucbé et manié 10.000 écus ». Et l'année suivante,
lorsqu'un réformateur mal avisé veut imposer a Lyon le résime
des mattrises jurées, avec obligation de l'apprentissa6e et du
chef-d'ceuvre, les échevins répondront, avec une énergie pittoresque : « Quelle mattrise fera-t-on faire et de quelle matiére
sen. le chef-d'reuvre de ceux qui négocient sur la place de Lyon
avec ur.e écritoire et un hilan, sans art, métier, boutique, magasin, ouvroir ni marchandise ? »
D'ou sortaient les capitaux qui alimentaient cette abondante
eirculation ? Les veuves, les orphelins par leurs tuteurs plac;;aient
dans les banques leurs fonds disponibles contre un intéret de
5 a 8 % et bien des gens, tournant les prescriptions canoniques
sur le pret a intéret, imitaient les veuves et les orphelins. La
masse ainsi constituée était une formidable tentation pour la
royauté, perpétuellement obligée de réaliser par avance et
d'hypothéquer ses richesses futures. En un seul jour, le 7 avril
1'522, le roi emprunta a Lyon 22.000 écus aux Gadagne, 25.000
a Bartolini, 31.000 aux Strozzi, sans parler d'emprunts moindres
aux Albizzi et a d'autres encore.
Un homme se rencontra qui sut organiser ce recours de l'État
au crédit des banques lyonnaises. En groupant les banquiers
italiens, allemands et autres de la place, en leur offrant, pour les
sommes pretées au Trésor, un intéret supérieur a celui qu'ils
servaient a leurs déposants, le cardinal de Tournon attira a Lyon
les capitaux flottants en Europe. C'est ainsi, moyennant des
taux de 10, de 12, finalement de 16 % que ful financée la poli-

LB CAPITALISME EN FRA!'1CE AU xv1e SIECLE

137

t ique de Franc;;ois ¡era partir de 1543 surtout, et celle de Henri II.
C'est a ce consortium de banques que l'on donnait le nom, souvent mal compris par les modernes, de cr banque de Lyon ». Institution si commode pour la royauté que Henri II essaya de créer
a Toulouse, des 1549, une « bourse commune » sur le modele du
• change 11 de Lyon, puis a Rouen en 1556 ; Charles IX l'essaya
aussi a Paris en 1563. 11 réussira, avec l'aide du clergé, a y
organiser les rentes de l'Mtel de Ville.
Mais Lyon resta la seule place ou la royauté p~t faire de
grosses opérations d'emprunt. En 1553, pour la guerredeSienne,
ces emprunts avaient dépassé 700.000 écus.
Deux ans plus tard, une énorme opération ful lancée, qui
devait a la fois procurer d'immenses ressources a la royauté
et préparer, de foire en foire, l'amortissement de la dette de
l'État. Par un appel hardi au public, Henri II inaugurait la
formule des émissions modernes. Ce « grand parti », comme on
l'appela, exerc;;a sur la masse des capitaux disponibles, petits
et grands, une attraction irrésistible. Les chroniqueurs lyonnais
comme Claude de Rubys, les économistes comme Jean Bodin
nous ont laissé des détails savoureux sur le délire qui s'empara
de tous, délire précurseur des scenes de la rue Quincampoix :
ce Chacun accourait pour mettre son argent dans le grand parti.
Jusqu'aux serviteurs y apportaient leurs économies. Les femmes
vendaient leurs bijoux, les veuves aliénaient leurs rentes pour y
participer. Bref on y courait comme au feu. » A coté des petits
6pargnants, les gros capitalistes : « Non seulement les princes
et seigneurs qui avaient argent a la banque de Lyon, mais les
cantons suisses, les princes allemands, mais les pachas et marchands turcs sous le nom de leurs facteurs. »
Malheureusement la royauté se montra incapable de payer les
intérets stipulés et la prime d' amortissement. Les étrangers, en
vendant a temps Ieurs litres, précipiterent la débacle. Du pair,
les obligations du grand parti tombérent a 85 % en 1559, puis
a 70, a 50, a 40 %, Cette retentissante banqueroute royale vint
d'ailleurs se fondre dans l'immense crise financiere qui secoua
l'Europe en 1557-1560, qui multiplia les faillites a Anvers et dans
l'Allemagne du Sud, et qui ébranla memela position des Fu6ger.
Crise d'inflation, causée surtout, en tout pQys, pH l'abus des
crédits d'État.
On comprend combien une situation aussi troublée, aussi
fertile en succes et en catastrophes, était favorable a la formation
rapide des fortunes, a la création d'une classe de capitalistes.
L'un des types les plus intéressants, en France, est celui d'u».

�138

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

simple bourgeois de Nuremberg, Hans Kleberger; peut--etre
descendant de banqueroutiers, d'abord employé a Lyon d'une
des banques allemandes; puis fournisseur d'argent du roí de
France, naturalisé franc;ais, nommé valet de chambre du roi et
« noble homme ». C~~m~ il a moins_ preté lui-meme que réuni
des fonds pour le ro1, il la1sse des cap1taux liquides, et il se donne
par surcrott le luxe de passer pour un mécene, un bienfaisant,
et de rester, dans la légende populaire lyonnaise, le « bon AUemand ».
C'~st d~~ cette classe d' Allemands, d'Italiens, de Franc;ais
auss1 ~nr1ch1~ dans le commerce de !'argent que Richelieu,
Mazarm, Loms XIV trouveront les capitalistes qui preteront a
!'Eta~, qui _affermer~nt les revenus de la royauté, ceux que La
Bruyere a 1mmortahsés sous le nom de partisans ces parvenus
protecteurs des arts qui hébergeront comme les Hervart un La
Fontaine et commanderont leurs p;rtraits de famille ~omme
les Jabach, a un Lebrun.
'
(d suiure.)

Le9ons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours dé 11. L'ABBÉ LEJAY,
M embre de l' Jnstitut,
Professeur a l' In1lilu.t calllolique.

Les actions.
Chez nous, qui dit procédure dit grimoire. A l'imagination
d'un ancien Romain, la procédure représentait quelques-uns
des mille spectacles de la rue. Quand nous parlons des proces se
déroulant devant les tribunaux, nous nous servons d'un singulier
générique et abstrait, l'action ; ce terme condense l"idée de la
protection juridique. Les Romains ne connaissaient que des
actions bien déterminées, isolées, qui avaient chacune son
scénari~ réglé et son objet. Ga'ius en compte cinq. II y en avait
probablement davantage a !'origine ; mais on a toujours pu les
énumérer et les compter.
Un homme nu, vetu d'un simple calegon, porte d'une main sur
la tete un plat; il tient de l'autre une balance ; il entre dans une
maison. II cherche un objet volé : s'il le trouve, le voleur pourra
etre traité comme s'il était pris sur le fait et devenir la chose du
volé. Cette perquisition est la quaestio lance el licio (1 ).
.
Nous entendons des cris dans une maison. Un voleur surpr1s
a cherché a se défendre. Le volé pousse des cris avant de le mettre
a mort (2).
( 1) GAIUS, Inslilul. ,

III, 192; Glose de T~rins_ur les Instilules, IV, I, 4, &lt;:i,ans
Geschichle des róm1schenRechts in M1tlelalter, 2° éd., t. 11 (Heidelberg, 18), p. 475.
(2) AULU-GELLE, XI, 18, 8, citant les XII tables.

SAVIGNY,

�140

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Un ht.mme en saisit un autre en lui disant : « Quant au fait
que j'ai contre toi jugement (ou engagement) de dix mille
sesterces, attendu que tu n'as point payé, a cause de cela, moi,
pour un jugement de dix mille sesterces, je mets la main sur
toi n. Survient un tiers qui revendique la dette ou qui la nie ¡
c'est le uindex sur qui toute l"aftaire retombera. Tandis que le
débiteur ne peut pas nier la dette, Je uinde:i; peut soutenir que
la prétention du créancier n'est pas fondée, sauf a payer le double
s'il perd le proces. Quand un débiteur ne trouve pas de uinde:i;,
il doit payer ou suivre le créancier, qui l'enfermera et l'enchatnera. Chaque pere de famille a sa prison privée, 011 il met les
débiteurs insolvables et les gens de la maison qu'il veut punir.
Le créancier ne peut se saisir du débiteur que trente jours apres
J'échéance de la dette ou a pres la sentence. 11 le gardera soixante
jours en prison. Avant l'expiration du délai, a trois marchés
successifs, il le conduira en proclamant a haute voix le chiffre
de la dette, pour le cas ou surgirait un répondant. Au bout des
soixante jours, il lui fera passer le Tibre pour le vendre a l'étranger, ou il le tuera. 8'il y a plusieurs créanciers, ils se partageront le cadavre au prorata de la dette. L'acte initial de cette
procédure est la saisie par corps, la main mise, manus inieclio.
Elle sert done apres jugement, mais aussi en dehors de tout proces quand il y a une créance (1).
Un passant lance une pierre contre un mur en construction,
en présence de celui qui fait construire ou de son esclave : c'esL
la dénonciation de nouvel reuvre. Celui qui construit n'a pas le
droit de le faire, soit parr.e qu'il est sur Je terrain d'autrui, soit
pour toute autre raison. Le jet de pierre produit un effet immédiat : le constructeur doit s'arreter, sauf proccs subséquent (2).
Les parties agissent seules, sans la présence d'un magistrat
ni d'une autorité quelconque. Ces procédures sont les survivances fixées et cérémonielles des actes de la justice privée qui a
précédé l'institution d'une justice sociale. Les procédures qui
(1) GArns, IV, 21-27. La formule est donnée § 21 : • Quod tu mihi iudieaLus
(siue damnatus) es sestertium x milia, quandoc non soluisti, ob eam rem ego
tibi sestertium x milium iudleati manum inicio •·
(2) Le texte déeisif est dans le D~geste, iX:X:XIX:, 1, 5, 10.. Le jet de pier~e
suffit quand on bMit sur notre terram. Quand quelqu'un bAtit sur son terram
de maniere a nous faire du tort, il faut reeourir a une déclaration verbale,
operis noui nuntialio ou denunlialio. Le aet de pierre devait étre accompagné d'une formule. Une charte de 1407, citée par Du Cange, Glossarium
mediae et infimre latinilalis, t. IV (Paris), Didot, 1845), p. 660, nous
montre un prétre de Montesquieu de Volvestre, au diocese de Rieux, en
pays de drolt romain, protestant contre une construction des Carmes ; il
lance trois fois la pierre, en disant : • Ego denuntio uobis opus novum •·

LITTÉRATURE LATINE

141

requierent la présence d'un magistrat appartiennent a un &lt;legré
plus avancé de ch-ilisation.
A Rome, des ces temps reculés, elles présentaient toutes une dfa..
tribution curieuse. Elles étaient divisées en deux actes. Le ~r~mier était présidé par le magistrat, qui disait le droit et ha1t
le proces. Le second avait pour arbitre le juge, iudex, au se?~
technique du mot. C'était plutot un juré. Simple citoyen cho1s1
par les parties ou désigné par ~e magistral d'.accord a'\-ec elles,
iJ rendait sa sentence, pur avis ~ur 1~ quest~on p~ée,_ d ont !es
1
parties avaient ensuite ~ p_ours~1v~e I_ e?'écubon. Amsi I afTaué
passait par deux stades, in wre, in wdic!º· , .
L'action d'usage le plus général éta1t l acbon par serment,
sacramenli aclio. Les deux parties consignaient d'avanc~ un
certain nombre de tétes de bétail au pont de Rome, le v1eux
pont Sublicius, ad ponlem, c'est-a-dire pres du pontife qu~ en a'\-ait
la garde. Puis, devant le roi, plus tard devant le mag1strat, le
demandeur affirmait solennellement sa créance ~ « Je prononce
que tu dois I)1e donner tant (1). Le défendeur répl~quait par une
négation symétrique. Le demandeur l~ _provoquait au sern_i.e~t,
sacramenlum · le défendeur : « Et rn01 Je te provoque u. S1 l amende consistant en tetes de bétail ou en argent, n'avait pas été
&lt;léposé~ au pr~alable, c'~tait a ce moment ~u'elle _é tait ~romise
avec la garanbe de ca~tions,_ praedes: ~ll_e s appelai~ au_ssi sacra_menlum. Le juge était désigné. Pnm1bveme?t, e é~a1t le ro_1.
L'affaire était Jiée par le serment. La quest10n qui se posa1t
désormais était de savoir qui avait fait un faux serment.Car tou~
serment faux meme preté de bonne foi, était un sacrilege qm
devait etre e~pié. C'est a cela que servait l'am~nde dé_posée ou
promise. La deuxieme partie du proc~s succéda1t sans mterrupLion a Ja premiere, dans le temps des ro1s et des amendes en béta1I.
Les termes de la réponse du roi étaient dict~s _d'avance pa~ la
question : sacramenlum iusl~m, sacr~menlum in_wslum. Ensmte,
les animaux du perdant étaient sacnfiés aux d1eux (2).
.
Cette procédure avait de no:nbr_eux a~anta~es. ~e prenner
de tous était d'intéresser a la Jusbce prr~ée I autonté la plus
puissante, le roi ou les magistrats qui c~ntinuaie~t le roi sous
ta République. Chez beauco~p d_e peuples, Il a fallu bien des tAton ·
nements pour créer une JUSbce d Etat ; pendant longtemps,
(1) Une !acune de Galus oblige a reconstruire la procédure ~énéra~e.du
sacramentum, d'apres divers renseignements d'ai_lleurs s.o.i:s, On msere 1c1 la
rormule eitée par V~LERIUS PRosus, IV, I : • A10 te m1h1 dare oportere •·
Cf. VARR0N, De lingua lal., V, 180.
. .
. ..
(2) FEsTus, v• Sacramentum : • Consumebatur 1d m rcbus d1um1s •·

r

1

�142

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ils ont vécu sous le régime de l'arbitrage. La solution du sacramenlum a transformé en affaire d'ordre public un débat privé.
Le roí n'a cure de savoir si Gaius doit des moutons a Titius.
Mais il ne peut tolérer un faux serment, crime religieux _qui
demande une expiation. u Les Italiotes ont trouvé au probleme
une solution de rare élégance ou se manifeste ce gout de la regle
et de la précision qui n'est pas moins saillant d~D:s ~eur droit
privé que dans leurs institutions religieuses ou mihta1res. (1) ».
Un tel détour implique bien quelque affaiblissement du sen~n~e_n~
religieux et de la révérence pour le mystere. 11 met la d1vmite
du serment au service du trafic et la rabaisse a garder les enjeux
d'un parí. Les Romains ne concevaient gue~e des dieu~ qui ne
fussent pas leurs auxiliaires dans leurs affa1res domestiques et
dans leur politique.
Un autre avantage de l'action par serment est qu'elle contenait en germe la distim.tion qui allai~ p~nétr~r e~ ré_gl_er tout? la
procédure romaine, en deux phases, m iure! in iu~icio. JI . n est
pas sur qu'a l'origine, quand tout se passa1t ~e sui_te san~ mte~ruption, quand le juge du droit et le j uge du fait_ é~t le roi, on a1t
eu conscience de cette distinction. Elle existait cependant.
Toute la premiere partie, cérémonielle, n'a pour bll:t que de lier
le proces, ou, sil' on veut, d' établir le pari. Dans la suite des temps,
une fois l'enjeu versé ou promis, l'action était suspendue (2). Les
parties s'engageaient a revenir trente jours a1;1res pour s'entendre
sur le juge de !'affaire. Ce délai leur donn~•t le temps de réf~échir et de transiger. Sinon, elles se retrouva1ent devant le magistral au bout des trente jours; le juge était désigné; demandeur et
défendeur se promettaient réciproquement de comparattre le
surlendemain: cela s'appelait la comperendinalio,~u no1? ?u ~ll:rlendemain, perendinus dies. Ce jour-la, devant _le Juge, m iud,cio,
les parties commengaient par un exposé ~omm~ir~, appel~ caus~
conieclio; puis elles plaidaient. Si le soled déc)ma1t, la smt~ ét~1t
remise au lcndemain, parce qu'on ne pouva1t rendre la JUSbce
qu'a la lumiere du jour. Le juge pronongait enfin la ~enlence;
Ces débats solcnnels, ces délais, cette lenteur, mamfestc memt!
(1) P.-F. GmARD, Histoire de t'organisalion judiciaire ~es _Ro~ain,, t. I
(París, 1901), p. 41-42. M. Girard su_ppose d'a~res _cer~ams mdices que la
procédure par sacramentum appartient aux msL1tullons communes de
l'Italie.
· p·maria,
· d'é poque
(2) Cette inLerruption avait été prescrite p~r une_ ¡01.
inconnue, tort ancienne sans doute. Les déta1ls qm sm".ent sont donn_és
ar GA1us IV 15 dont nous retrouvons Je te,d.e a partir de cet endr01t.
t.obligation d~ soJmettre le droit et le íait a deux juges. dislincts remonte
a Servius Tullius d'apres DENYS o'IlALICARNASSE, Anllq. rom., IV, 25 et
26; aux tondateurs de la République d'apres C1cÉR0"N, Rép., V, 3.

LITTÉRATURE LATI!'iE

143

dans la _procéd?re plus rapide de l'époque royale, permettaient
la_ solubon_ am1able d~ !'affaire. Tant que le parí n'était pas
f~1t, le déb1teur pouva1t reconnattre sa dette · il était alors imméd1~tcment saisi par le créancier qui procédait a la main mise sur
101, la manus inieciio, que nous avons décrite. Une fois au pouvoir
du créa~cier, il pouvait_s~ dé_gager en payant, ou mettre a profit
les, déla_1s de 1~ ma~us ime~iw dans les conditions un peo dures
qu cl)e 1mp~sa1t. Meme apres le parí (sacramenlum), une entente
resta1t poss1ble, du moins quand le sacramenfum eut cessé d'etre
une affai~e religieus_e. Reconnattre sa dette, ou ne pas se défendre
par les r1tes prescr1ts, formait comme une action distincte, qui
sera rcc_o1:~ue et réglée dans la procédure formulaire {l) .
. L~ d1_v1s10n du ~roces en de?x parties, in iure, in iudicio, Ia
d1stmc~10n du 1;11agistrat et du Juré ou juge de fait, sont un trait
du gén!e romam. On pourrait y voir la principale cause de la
perfection qu'atteignit le droit civil, tandis que le droit crimine!
resta lo~~emps, sinon toujours, imparfait, mal réglé. Dans Je
proces c1v1l, les deux parties de"aient d'abord entamer des pourparle~s ~•un ca~actere privé :pour concerter leurs démarcbes.
C~r l action ne Joue qu une fois pour une affaire. Le moindre
vice de forme, la moindre incertitude dans les débats sulfisent
pour anéantir le p~o~es ~ª!1~ laisser aucun espoir de le trancher a
nouveau par la vo1e J udic1a1re. Les parties étaient tenues de formuler ~~ de motiver la demande et la réponse. La brieveté et
la P~~c1s1on des t~rm~les condensaient en quelques mots l'objet
~u htige. Les explicat10ns subséquentes et les plaidoiries avaient
lie? non pas de"ant le magistral, mais de"ant le juré. Ainsi le
P?mt de droit devait etre parfaitement défini en présence du ma8'l;strat, en dehors _de toute _chicane et de toute équivoque ;
d autre part, le dro1t des parties a exposer leurs vues était sauve~~rdé. Une_ ne~teté rigoureuse était la loi de la premiere phase de
l m~tance m iure. De son c6té, le magistrat, en définissant le
dro_it, avait u_n ro~e plus clair, plus mesuré, effacé en apparence.
~fa1s ~n dev,:u_t v01r, dans la période suivante, quel role puissant
Il alla1t revet1r, quand aura1t succédé aux vieilles actions un
systcme moins ~igide. L'~ntervention du juré pour tran~er le
déba~ permetta1t de temr compte de toutes les circonstances
de fa1t.
L'action du serment se diversifiait suivant les cas. Le schéma
1

. (1) En ce ~~s, !e défendeur est dit in iure co_nfessus, s'il reconnalt sa dette,
mdefensus, s d n a .~as répondu a la provocat1on du créancier par la formule
co!respondante, • s 11 ne s est pas détendu comme il faut, disent les ;uristes
uti oportet.
'
•
'

�144

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que nous avons décrit était suivi en matiere personnelle. En
matiere réelle, quand on revendiquait la propriété d'une chose,
le débat se corsait. L'objet du litige était la, en totalité ou figuré
par un fragment : une brebis, une chevre, un poil de brebis ou de
chevre valaient tout un troupeau ; un morceau quelconque
détacaé prenait la place d'un navire ou d'une colonne ; une
motte de terre, une tuile suffisaient pour évoquer un champ, une
maison. Gaius nous a conservé la mise en scene et le dialogue a
propos d'un esclave. Les deux parties sont en présence, une
baguette a la main. Le demandeur se saisit de l'esclave, en disant :
« Moi, je prononce que cet homme est mien de par le droit quiritaire conformément a son statut, comme j'ai dit, voici qu'a
l'encontre de toi, j'ai imposé la baguette »; en meme temps,
le demandeur touchait l'esclave avec la baguette. L'adversaire
faisait de meme en pronongant les memes paroles. Ce simulacre
de combat était arreté par le préteur : « Lachez tous deux cet
homme ». Alors Je premier demandait a l'autre pourquoi il l'avait
interrompu : (( Je te demande si tu ne me diras pas pour quelle
cause tu as revendiqué ». Le défendeur répondait: « J'ai accompli
le droit en imposant la baguette ». Le premier disait enfin : « Du
moment que tu as revendiqué injustement, je te provoque par
un serment de cinquante (ou de cinq cents) as. - Et moi toi. » (1).
Cicéron prétendait malicieusement que les jurisconsultes,
avaient inventé les formules d'actions pour se rendre nécessaires.
Elles sont certes bien plus vieilles que l'apparition des jurisconsultes. Mais il se moque des formules pour faire rire des jurisLOnsultes et, du coup, nous donne un tableau de la revendication
d'un champ. « Quand cela aurait pu tres bien marcher en disant:
1&lt; La terre de Sabine est « mienne », « mais non, mienne », ensuite,
jugement : ils n'ont pas voulu. « La terre, dit-on, qui est sur
« le territoire qui est appelé Sabin »: cela est assez verbeux. Prends
ce qui vient ensuite : « Cette terre, moi je prononce qu'elle est
« mienne de par le droit quiritaire». Et ensuite? « De la, sur le lieu
« moi en vertu du droit je te provoque a en venir auxmains ».
A un pareil chicaneur si ba"Vard, l'autre, qu'il attaquait, n'avait
pas de quoi répondre. Le jurisconsulte vire vers lui, a la Iagon

•

(1) GArns, IV, 16. Voici le texle des formules:• Hunc ego hominem ex iure
Quiritium meum esse aio secundum suam causam ; sicut dixi, ecce tibi
uindictam imposui. - Miltite ambo hominem. - Postulo annedicas qua
ex causa uindicaueris. - Ius feci sicut uindictam imposui. - Quando tu
iniuria uindicauisti, naeris sacramento te prouoco. - Et ege te. • Les mots
secundum suam causam sont obscurs. J'y vois la cause radicale en quelque
sorte du statut juridique de l'obget en lillge : manus, mancipium, potestas.
La baguette a un nom spécial ; e est la baguette de revendication, uindicla.

145

LITTÉRATURE LATINE

d'un joueur de nute latín : « D'ou toi, dit-il, tu ?1'~s en vertu du
droit provoqué a en venir aux mains, de lasurle lieuJe terappellei,.
Cependant pour que le préteur ne pense pas qu'il vit bel_ et heureux
et pour l'empecher de rien dire de son propre _cru, on lui a composé
a lui aussi sa partie, partout absurde, ma1s surement ~ans ce
couplet : « L'un et l'autre ayant. ses témoi~s présents, Je p_arle
de ce chemin : allez par ce chemm ». II éta1t la ce sag~ qui les
invitait a prendre ce chemin. « Revenez par ce chemm ». Le
meme guide les ramenait. Alors des ce teIIiI_&gt;S, ch~z d_es ?º_mmes
ayant barbe au menton, voila, je pense, qui para1ssa1t r1d1c~le :
que des gens qui s'étaient arretés a propos et sur place, a1e?t
rec;u l'ordre de s'en aller, pour revenir a ce meme point d'ou ils
étaient partís (1). »
.
•
.
Le combat simulé devena1t quelquefo1s un combat réel. Céc1?a,
client de Cicéron et Aebutius se disputaient un champ. Cécma
se rendit sur pla~e pour la cérémonie _que yient de _décr~re ~e
Pro Murena et qui s'appelait la deduclio. ~a1s Aebutm~ s éta1~
arrangé pour la rendre impossible. II éta1t la et ava1t garm
d'hommes armés tous les abords du champen litige et d'un champ
voisin par ou on aurait pu passer_. Céc~a. s'apI_&gt;roche cependant
d'une ligne d'oliviers qui marqua1t la hm1te suivant la coutume
d'ltalie. Aebutius donne a haute voix a son escla':e Antiochus
l'ordre de tuer quiconque tenterait de pas~er. Cécu~a s'avance
toujours. La troupe com;mandée par ~tiochus lu1 la~ce des
traits et se précipite. Cécina bat en retra1te ~vec les _amis et les
assistants qu'il avait appelés pour une bata1Jle moms dangereuse (2).
.
· · t t
Apres la manuum conserlio, les deux adve~sa1r~s par_1a1~n e
déposaient Jeurs enjeux, le sacramenlum. L affaire suivait le
cours que nous avons décrit.
Dans les proces sur serment en mati~re ~éelle se trouve done
insérée une action distincte, la revend1cation par la . baguette.
Cette action apparatt sans mélange d:,i-ns les a~franc~ssement~Le mattre comparai&amp;sait devant le ~agistr_at et ~1~ul~1t un proces
avec un tiers bénévole, l'adserlor lzberlalis, qui JOU~1t !e r6le de
demandeur. L'adserlor soutenait que l'esclave é~a1~ li?re et ~e
touchait de sa baguette, uindicta. L_e mattr~ ne d1s_a1t nen, ma1s
lui faisait faire une pirouette, et lui donna1t parfo1s un soufflet.
Le magistrat déclarait libre l'escl3:ve: .
. .
La fixation des actions, leur llIIlltatlon, la combma1son de

11

(1) CtCÉRON, Pro Murena, 26 ; pour le
FESTUS, v• Superst ites.
(2) Voy. C1CÉRON, Pro Caecina, 20-22.

sens de supersles, témoin, voy.
10

�}46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

scenes particulieres en des actions complexes, la séparation du
droit et d1:1 fait montrent le penchant des Romains pour l'ordre,
la régular1té, la netteté. Le r6le des parties, qui ont l 'initiative et
ne laissent aucune liberté au magistrat, est un trait de cette prépondérance de la volonté qui commande toute l'histoire romaine.
Le formalisme remplace dans le sacramenium une affaire privée,
de dette ou de propriété, par une affaire religieuse c,u un parí,.
engage la revendication comme une bataille, substitue a l'affranchissement direct une revendication. L'acte simulé envahit
tout et se mue en de petits drames. D'autres peuples, dans leurs
coutumes juridiques, useront davantage du symbole, mais connattront a peine les scenes a personnage unique et a monologue,
bien loin d'avoir cette poésie du mouvement, cette passion raisonneuse et rude, qui affrontent les adversaires et font songer a
un tfi.Mtre de marionnettes. Ce thM.tre est monotone ; on peut
conjecturer que son répertoire a été réduit par cet impitoyable
esprit d'analyse et d'économie qui regle le droit romain. Mais
sa monotonie meme n'est pas sans enseignement. Ne sommesnous pas au pays qui verra nattre l'aiellane et la commedia dell'
arte, bien uniformes elles aussi dans leurs acteurs et leur scénario ? Les actions fmissent par se couler presque toutes dans
le moule de l'action par enjeux ; le gout du pari est tellement
développé chez les Romains, qu'on devra interdire aux paysans
de jouer dans les foires leurs betes a la mourre. La procédure
!st l'image de 1a vie.
(d suivre.)

!
1

l{

Le thé!tre romantique
de Dumas pere

a Dumas fils.

Cours de 11. ANDRé LE BRETON,
,Uatlre de Con/trences ó la Sorbonne.

1

¡

¡

XIII
Fin du Théa.tre romantique. - La nouvelle école et ses
fondations. - Conclusion du Cours.

Entre 1820 et 1850, a coté du théAtre romantique et parallelement a lui, s'était développé et avait prospéré un autre
théatre dont je n'ai rien dit encore, et dont, a vrai dire, la renommée n'est pas tres bonne, dont la valeur littéraire n'est pas tres
grande, qui compte toutefois et doit compter dans l'histoire
de notre littérature : c'est celui d'Eugene Scribe.
Les lettrés ne prononcent plus le nom de Scribe qu'avec
dédain. Peut-etre joue-t-on encore, au moins en province, les
opéras dont il avait composé le livret, le Prophet~, l'Africa_ine,
Robert le diable, la Juive, les Huguenots, etc. ; ma1s on ne J0Ue
plus ses comédies, on ne les lit plus, on ne s'en souvient plus.
On semble ne plus ríen se rappeler de lui que ses étonnantes
fautes de fran~ais, certaines étourderies demeurées célebres. On
se rappelle qu'il a écrit dans les Huguenots :
Ses jours sont menacés. Ah I je dois l':, soustraire,

ce qui e&amp;t une ellipse un peu forte, en effet; on se rappelle qu'il
a dit:
Le soldat doit se taire
Sans murmurer,

et il n'y aurait qu'a ouvrir ses reuvres pour enrichirlacollection.
On verrait que dans son discours de réception a l'Académie
franc;¡aise (car il y a été rec;¡u en 1836, cinq ans avant Rugo),
il a éloquemment reproché a Moliere, mort en 1673, de n'avoir
pas protesté contre la Révocation de l'~dit de Nantes qui date

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de 1685. On lirait dans Balaille de dames cette phrase lapidaire :
Une heure apres leur arrestation, tous les chefs doivent etre
fusillés sans délai et sans bruit », et ce galant couplet a l'adresse
d'une jeune femme et d'une jeune fille qui viennent de chanter
un duo : « Oh ! alors, - dit Henri qui est amoureux d'elles
sans bien savoir laquelle il préfere, - il sortit de ce mélange
je ne sais quelle impression qui tenait_ de l'_enchantement_. Ce
n'étaient plus seulement vos deux v01x qui se confonda1ent,
c'étaient vos deux personnes... vous ne formiez qu'un seul
etre ! charmant, complet... représentant a la fois la jeune fille
et la femme tout semblable enfin a un rameau de cet arbre
fortuné qui ~rott sous le ciel de Naples, et porte sur la meme
branche et des fleurs et des fruits ! »
Scribe écrit mal, il est vrai, et ce n'est pas son seul défaut.
Gardons-nous néanmoins de parler de lui trop dédaigneusement.
Dans son discours académique de 1836 il a développé un
singulier paradoxe et qu'il est surprenant de rencontrer sous la
plume d'un auteur comique. 11 a ~é':eloppé ~ette idé~. que l_e
théAtre n'imite pas et ne peut pas 1m1ter la v1e, et qu ti s~r~1t
tout a fait inutile de chercher chez Moliere, par exemple, 1 h1stoire et l'image de la vie franc.¡aise au xvue siecle ; c'est pour le
bien prouver qu'il constate chez l'auteur du Tarluffe l'absence de
toute allusion a la Révocation de l'Edit de Nantes. 11 est étrange
de l'entendre parler ainsi, car ce reproche est précisément
celui qu'on lui adresse a lui-meme : on luí reprochait de son
vivant, et aujourd'hui encore on 11:li rep~oche ~'avoir éc_rit
des pieces qui n'expriment pas la v1e, qui ne pe1gnent pomt
véritablement les mceurs du siecle; et une telle critique adressée a un auteur comique est si grave que le premier soin de
Scribe eut du etre semble-t-il, d'y répondre et de prouver
qu'on le calomniait. Dans une certaine_mesure il eut eu le dro~t
de protester. Il n'est pas juste de d1re que son thMtr~ so1t
dépourvu de toute vérité, ~e ~ou~e valeur docume~ta1re. l!
contient au moins quelques md1cations, quelques e_s,qmss~s qui
ont leur prix. Ceci est vrai surtout de s~s prem1~res p1eces,
écrites et jouées a la fin de la Restaura.bon, de p1eces ~elles
que le Coiffeur el le perruquier, les Ad,eux au comptoir, le
Bal champ¿lre, le Charlalanisme. II prend presque toujo~rs ses
sujets et ses personnages dans la vie de son époque, et 11 nous
renseigne plus qu'on ne le croit gén_éralement sur les ~~ur~ de
cette époque, sur celles en particuher de la bou~geo1S1e. J e~time meme qu'il a pu contribuer par la a orienter le gén~e
de Balzac, alors que celui-ci cherchant sa route composa1t

u

LE THÉ.\.TRE ROMANTIQUB

149

des romans fabuleux imités d' Anne RadclifTe et de DucrayDuminil, ou des romans historiques, imités de Walter-Scott.
Il va de soi, d'ailleurs, que Scribe n'est pas un Balzac, et ~ue
si l'observation n'est pas absente de son théatre, elle y ttent
peu de place et ne constitue pas son mérite propre et son originalité. Il n'a pas puissamment exprimé la vie, parce qu'il
n'était pas un grand esprit. Il était l'homme qui, en histoire,
ne voit que les petites causes, qui dans une comédie historique
- on sait qu'il en a écrit quelques-unes - dans le Verre
d' eau, explique le revirement de la politique anglaise a la
veille du traité d'Utrecht par un geste de la duchesse de
Marlborough et le verre d'eau renversé en présence de la
reine Anne. Un penseur de cette force, incapable de saisir la
secrete et forte logique des événements, de comprendre les
lois de l'histoire, était condamné a n'etre qu'un médiocre
peintre de la vie humaine. Il était condamné ~ ~éconnatt~e
ce qui donne a notre vie son sens et sa d1rection, a v01r
partout un efTet du hasard, quand en réalité il est si vrai que
le hasard n'existe pas, que tout s'enchatne logiquement dans
nos destinées, et que nos actes ne sont que la conséquence
ou le produit de nos caracteres, de nos volontés ou de _nos
passions. Cela, il ne l'a pes vu, et en ce sens on a ra1son
d'affirmer que son théatre ne renete pas la vie. Dans la vie il
n'a vu qu'une succession de circonstances fortuites, et ses
pieces, au lieu d'etre l'existence humaine en raccourci, sont
d'adroites combinaisons de péripéties, d'amusants imbroglios
qui se dénouent grace a quelque artífice, - retour imprévu,
lettre égarée ou retrouvée, mort opportune d'un oncle a héritage, etc. Tout cela est factice, mais tout cela est si adroit, si
bien fait, si ingénieusement combiné, qu'on ne s'étonne pas
que pendant trente ans Scribe ait régné s_ur trois ?u q~atre
théatres, Gymnase, Odéon, Théatre-Franga1s. I1 ava1t mis sa
gloire a n'etre qu'un bon fabricant de pieces, un habile C0!15tructeur un virtuose de !'intrigue, et la est, en effet, sa glo1re,
dans l'e~cellence de sa technique ou de son mécanisme.
Qu'on imagine le Mariage de Fígaro dépouillé de son esprit
et de sa forte signification satirique : on se figurer~ a peu pres
ce que sont des pieces comme Une chaine, Balaille de dames,
Osear ou le mari qui trompe sa femme. Dumas fils n'a peut-etre
eu qu'a moitié tort de dire qu'elles ne nous apprennent rien ;
il a eu certainement raison, en tout cas, d'ajouter qu'elles
tenaient le spectateur en haleine pendant tout le spectacle,
et tant6t inquiet, tant6t diverti, intrigué et attentif toujours.

�LB THÍU.TRE ROMANTIQUE

151

REVUE DES COURS ET co:-;Ff:REl'iCE~

150
Scribe est admirable pour enchevetrer les fils, pour nous faire
dire en regardant ses personnages : a Comment vont-ils se
tirer de la ? , - et pour les en tirer soudain et en dépit de
toute attente. Objectera-t-on que cet art est stérile, que Scribe
n'a rien fondé si ce n'est le vaudeville, la comédie a placards?
Non, nous lui devons davantage. Dumas fils qui l'accusait
da ne ríen nous apprendre, n'eut pu l'accuser de ne lui avoir
rien appris a lui· Dumas et aux auteurs dramatiques de sa
génération. Il leur a appris leur métier, et combien la le~on
étail utile ! Il ne·suffit pas d'avoir du métier pour etre un grand
auteur dramatique, mais il est impossible d'cn etre un sans ce
métier, et les illustres représentants du drame romanlique sont
la pour nous le prouver. N'avons-nous pas eu maintes fois
l'impression en les relisant que notre plaisir était gAté par les
maladresses ou les gaucheries de l'action, par l'absence ou l'insuffisance de métier ? N'est-ce pas grand dommage de voir,
dans Ruy Bias, a quel point le 1ve acte fait hors-d'reuvre ?
Jamais Hugo n'a eu plus de verve et plus d'esprit ; chaque
couplet de Don César de Bazan est une fete pour nos oreilles,
et meme pour nos yeux, tant le style est riche en images, tanl
il a de couleur et d'éclat : a la représentation, pourtant, le
1ve acte de Ruy Bias semble long, il ennuie, il irrite presque,
parce qu'il suspend l'action au moment le plus pathétique,
parce qu'il ne s'y rattache pas, et qu'il pourrait etre supprimé (l'expérience en a été faite), sans que le spectateur
s'en ape~11t. Ou bien qu'on se reporte aux Burgraves, a
Hernani; qu'on se rappelle ces immenses monologues ou l'auteur
donne carriére a son lyrisme, et ces romans si compliqués, ces
histoires de Guanhumara, de Fosco, de Donato, parmi lesquelles
il faut se débrouiller etdont la puérilité n'a d'égale que l'invraisemblance. La vraisemblance n'est pas tout au théAtre, non
plus que la resselllblance dans un portrait; encore est-ce une
qualité précieuse. Nous attendonsd'unepiéce, quelle qu'elle soit,
tragédie, drame ou comédie, qu'elle nous donne l'illusion de
la réalité, et elle ne nous la donne qu'en se pliant aux exi6ences
tres spéciales de l'art dramatique, a ces exigences que le romantisme avait méconnues, mais qu'aucun mattre de la scéne __:
et Moliere moins qu'aucun autre, quoi qu'on ait pu parfois
prétendre - ne s'est cru le droit de méconnattre, et que
Scribe est venu affirmer a son tour.C'esten quoi son rllle est loin
d'avoir été négligeable. Gr~ce a lui, on a su intriguer une piéce,
bfttir une piéce. La forme était trouvée. ll ne restait plus qu'a
y faire entrer la vie.

...
Or, dans le méme temps oil Scribe faisait jouer ses comédies,
Balzac écrivait ses romans. Apres avoir erré quelque temps,
apres etre alié chercher ses sujets jusque dans le Moyen Age,
il se dégageait des influences qui l'avaient entratné, il rompait
a vec Walter Scott, avec le romantisme, et suivant l'instinct meme
de sa nature il se jetaiL en pleine réalilé, en pleine • Comédie
humaine », parmi les hommes de son siécle dont il devenait
peu a peu le grand peintre ou le irand historien. Il créai t ou
plus exactement il ressuscitait le roman réaliste. Il ne s'inquiétait plus d'évoquer les grandes figures du passé, de l'histoire :
il découvrait une nouvelle so urce de beauté, et une source inépuisable, au sein meme de la réalité contemporaine, dans l'intimité
de notre vie, dans le secret de nos passions, de nos luttes, de
nos intérets journaliers, de nos a!?itations quotidiennes. Source
dont j'ai tort de dire qu'il la découvrait, dont il faut dire qu'il
la retrouvait, puisqu'elh: est celle, en somme, a laquelle avaient
puisé avant luí nos plus grands rowanciers comme nos plus
grands auteurs dramt-tiques, celle ou avaient puisé Moliere,
J'abbé Prévost, Diderot. Il faisait justice d'uIJe erreur qui ne
s·était que trop prolongée. Il nous faisait comprendre qu'il
est vain de vouloir évoquer les morts et qu'en outre cela
est assez fastidieux, que la vie se re1,ouvelle sans cesse, que
nous n'en pouvons observer et peindre avec vérité qu'un seul
momenl, celui auquel nous appartenons nous-memes ; que
dans ce présent, dans Ir, vie bourgeoise d'aujourd'hui, il y a,
pour qui a des yeux, autant ou plus de beauté, de tragique
et de comique, que dans les belles aventures du passé, et qu'en
tout cas cette vie a un immense avantage qui est d'etre la néltre,
qui est que ses drames sont les nlltres, et que les problémes
sociaux ou moraux qu'elle ofire a !'esprit de l'observateur sont
ceux oil nous sommes tous intéressés.
Ce principe si fécond, qui a permis a Balzac de se ,aire une
place a part parmi nos romanciers, il a essayé a difiérentes
rcprises de l'appliquer lui-meme au théatre. Le théatre de
Balzac est-il supérieur ou inférieur a celui de Scribe ? Peu
m'importe ; le fait est qu'il le complete. Chez Scribe, la technique est excellente, tandis que la peinture des caracteres
et des mreurs est assez faible. C'est exactement l'inverse chez
Balzac. Dans le Faiseur, d'abord intitulé Mercadet et repré-

�152

REVUE DES COURS ET CONGÉRENCES

senté pour la premiere fois en 1851, un an apres la mort de
l'auteur, l'action se tratne, n'avance pas. U s'agit d'un spéculateur d'esprit trop inventif et de conscience trop élastique,
qui se débat au milieu de ses créanciers, les trompe, leur
échappe toujours, et toujours espere refaire sa fortune par des
ruses dignes de Scapin. L'ensemble est monotone, chaque acte
semble le recom.mencement du précédent, il n'y a évidemment
pas la les ressources, les habiletés dramatiques ou scéniques
d'un Scribe. Mais la vérité ne manque pas dans le tableau que
Balzac nous trace des mreurs ou de l'immoralité financiere,
dans les divers types de créanciers, de boursiers, de marchands
d'or qu'il fait défiler devant nos yeux, et surtout dans le personnage principal qui, par son éternel reve de fortune, par
son obstinée confiance en lui-meme, par son imagination dévorante, ressemble trop a Balzac lui-meme pour ne pas nous
parattre vivant et vrai.
11 en est de meme a peu pres de la Mardlre, jouée en 1848.
La structure n'en est pas moins défectueuse. Balzac a voulu
écrire une de ces tragédies bourgeoises, comme il en a si souvent
conté dans ses romans et comme i1 est vrai qu'il s'en rencontre
dans la vie ; il a voulu peindre, dans un foyer honorable et en
apparence paisible, la secrete et implacable rivalité de deux
femmes, Gertrude, seconde femme du général de Grandchamp,
et Pauline, filie que le général a eue d'un premier mariage,
la maratre et la belle-fille, toutes deux éprises de Ferdinand
Marcandal. 11 a beaucoup compliqué les choses, et bien inutilement, je crois, en faisant de ce Marcandal le fils d'un autrc
général, celui-la trattre a l'Empereur en 1815, en sorte que
pour pénétrer dans la famille du vieux soldat fidele le jeune
homme a dO se cacher sous un nom d'emprunt. De plus, et
soit par inexpérience de la scene, soit par l'efTet de son pessimisme, Balzac a accumulé tant d'horreurs, de passions furieuses, de haines, de crimes, de poisons, que le beau drame
tourne vite au mélodrame. Et cependant, il y a ici la puissance
du génie ; il y a ici en germe un thMtre nouveau, qui émeut
fortement et qui fait penser. Des effets saisissants y sont
obtenus avec des riens, avec de simples moyens de mise
en scéne réaliste, par exemple au commencement du second
acte, alors que nous savons déja quelle haine pousse les deux
femmes )'une contre l'autre, quel duel a mort est silencieusement engagé entre elles, et que nous voyons la vieille servante
allumer la lampe, dresser la petite table, préparer les cartes
pour la pacifique partie de whist de chaque soir ; ou au dernier

LE THÉATRE ROMANTIQUE

153

ade, lorsque Pauline vient de s'empoisonner, qu'elle va mourir
et qu'un valet interrompt le dialogue pour dire a mi-voix : cr Le
clergé se présente. • L'eflet est-il moindre que celui qu'avait
cherché H ugo au dernier acte de Lucrece Borgia en faisant tout
A coup apparattre la funebre procession de moines en cagoule
dans la salle du festín ? J'estime, au contraire, que l'eflet est
beaucoup plus grand dans la Mardtre, par cela meme qu'il
n'est pas une invention de poete, qu'il n'est pas lhédlral, et
que c'est la réalité vulgaire qui l'a fourni. Balzac n'est pas un
Moliere, mais il a le mérite d'avoir compris Moliere ; il a vu
en luí le grand mattre, le plus vrai, le plus profond de tous
nos écrivains, et il a tendu de tout son zele a prendre exemple
sur luí. II a compris qu'il y avait chez Moliere non seulement
le modele de la comédie, mais au moins l'ébauche du drame
moderne ; et qu'il ait ou non réussi, comment ne pas le louer
d'avoir voulu en écrivant la Mardlre dégager ce drame du foyer
qui est implicitement contenu dans le Malade imaginaire ?
Sa maratre, sa Gertrude, si habile a capter la confiance d'un
vieux mari et si féroce envers la fille qu'il a eue de sa premiere
femme, comment ne pas reconnattre en elle la sournoise et
haineuse Béline ? Elle lui ressemble tout en étant une création
originale ; car Béline n'aime ríen ni personne, sauf }'argent
dont elle veut dépouiller les enfants d' Argan, tandis que Gertrude
est une femme qui aime, et d'autant plus redoutable qu'en elle
la rivalité d'amour vient aigrir, envenimer et déchatner les
secretes rancunes de la maratre. Une scene montrera ce que
valent certaines parties de l'reuvre, celle ou Gertrude commence
a soup~onner Pauline d'aimer comme elle Ferdinand Marcandal. Pauline vient de refuser un partí qu'on lui otlrait ;
le prétendant repoussé a cherché a savoir la cause de son refus,
il a cru deviner son secret, et en a dit un mota Gertrude. Celle-ci,
épouvantée, va s'efTorcer de contraindre Pauline a se trahir ;
mais la ruse se heurte a la ruse :
GERTRUOE.

Viens la, nous deux, nous allons finir notre ouvrage... Eh bien, mon enfant,
Godard m'a dit que tu l'avais re~u plus que froldement ; c'est cependant
un bien bon parti.
PAULINE.

Mon pere, madame, me lalsse la liberté de choisir moi-méme un mari,
OERTRUOE.

Sais-tu ce ~e dira Godard ? l1 dira que tu !'as refusé parce que tu as déja
choisi quelqu un.

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
PAULlNE.

Si c'était vrai, mon pere et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je
de manquer de confiance envcrs vous ?
GB.RTRUDE.

Qui sait ? !e ne t'en blilmerais pas. Vois-tu, ma chére Pauline en fait
d'amour, il y en a dont le secret est héroiquement gardé par les femmes
gal'dé au milieu des plus c1'uels supplices.
'
PAULINE,

a par!,

ramassant des ciseaua: qu'eUe a laissés tomber.

Ferdinand m'avait bien dit de me méfier d'elle... Est-elle insinuante!
GERTRUDB,

•~ T~ p~urrais avoir dans l_e cc:eur ?~ de ces _amoul's-Ia I Si un pa1'eil malheu r
t art1va1t, co~pte su!'. mo~··: Je t. aune, vo1s-tu I Je fléchirai ton pere ; il a
quelque conf1_an~e en m01, ¡e pms m~me beaucoup sur son esprit, sur son
caractere ... Ams1, chere enfant, ouvre-moi ton creur.
PAULINE.

Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.
GERTJ\UDE, et pari.
L'interrogation directe n'a pas réussi. (Haut.) Combien tu me rends heureuse 1 _car ce pl~isant_ de. peti te ville, Godard,. prétend que tu t' es presquo
évanome_ quand 11 a fa!t d1re expres ~ar ton 1;1et1tfrere que Ferdinand s'était
cassé la ¡ambe... Ferdmand est un aimable aeune homme, dans notre intimité depuis bientót quatre ans ; quoi de plus naturel que cet attachernent
pour ce gar&lt;;on, qui a non seulement de la naissance, mais encore des talents ?
PAULINE.

C'est le commis do mon pero.
GERTRUDE,

Ah I grilce
marié.

a Dieu, tu ne l'aimes pas ; tu m'effrayais,

car, ma chere, il est

PAULlNE.

Tiens I il est rnarié I pourquoi cache-t-il cela ? ( A par!.) Marlé Ice serait
infilme ; je le luí demanderai ce soir, ~e luí ferai le signal dont nous sommes
conve.n us.
GERTRUDE, et parl.
Pas une fibl'e n'a tressailli dans sa figure I Godal'd s'est trompé ou cette
enfant serait aussi forte que moi... (Haut.. ) Qu as-tu, mon ange ? '
PAULINE.

Oh I ríen.
G-ERTl\UDE,

lui mettant la main dans le dos.

Tu as chaud I la, vois-tu ? (A parl.) Elle l'aime, c'est sur... Mais lui,
l'airne-t-il ? Oh I je suis dans l'enfer.

• •
·

Voila comment Scribe et Balzac avaient, je ne dis pas fon dé le
théatre moderne, mais préparé son avenement, !'un en indiquant quelle en d.evait etre lél forme et l'autre quelle en devait
etre la substance. Ils avaient préparé la venue d'Emile Augier

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

155

et de Dumas fils, qui débuterent presque en meme temps. La
Gahrielle d' Augier fut jouée en 1849, et si la premiere piece
de Dumas. la Dame aux camélias, ne le fut qu'en 1851, elle
eut pu l'etre en 1849 également, car a cette date elle était
écrite et meme re&lt;;ue, lorsque le théatre qui l'avait re&lt;;ue fit
faillite.
Je ne m'attarde pas a établir un parallele entre ces deux
rivaux de gloire qui se sont disputé pendant plus de vingt ans
la faveur du public. Il suffit de constater que leurs noms signifient pour nous, aujourd'hui encore, renaissance de notre
théAtre. Ils sont, de l'aveu de tous, ceux par qui le modernisme a triomphé a la scene, ceux qui ont définitivement clos
!'ere du théatre romantique, et restauré en quelque sorte
la maison de Moliere.
Chez l'un comme chez l'autre, du reste, il se peut bien que
tout ne nous plaise pas. L'esprit d' Augier ne l'empeche pas
d'etre parfois un peu lourd et bourgeois ; il se disait grand admirateur de Ponsard et peut-etre cela ne se voit-il que trop ; il
existe plus d'un rapport entre l'auteur de Gabrielle et celui
de l'Honneur el ['argent. Quant a Dumas, son goút de la prédication et du paradoxe a plus d'une fois nui a ses reuvres, surtout
aux dernieres. Mais cel{• dit, qui nierait la valeur de Ieur art ?
Qui ne se persuaderait en les Iisant que le romantisme avait
fait fausse route, et qu'il ne peut y avoir d'autre théatre que
celui qui est l'imitation de la vie, que celui ou nous retrouvons notre propre histoire, ou la vie nous apparatt telle que
nous la connaissons, mais éclairée d'une lumiere qui en fait
ressortir les beautés secretes ou les secretes laideurs ? Et si
le théatre romantique réussissait par moments a nous émouvoir,
a nous arracher des !armes, ne sont-elles pas cent fois plus bienfaisantes les larmes qu'on nous arrache en nous mettanb
sous les yeux la réalité contemporaine, en nous montrant la
vie telle qu'elle est, et en nous y faisant découvrir des miseres
ou des héroismes devant lesquels nous aurions passé sans les
voir?
Ríen de plus simple ou, si l'on veut, de plus vulgaire que la
donnée de la Dame aux camélias, histoire d'une filie entretenue,
d'une fille qui aime jusqu'au sacrifice et qui meurt de son
sacrifice. Le cadre de la piece est pris dans la vie parisienne
a la fin du regne de Louis-Philippe; les personnages sont des
boulevardiers, des hommes de plaisir, et leurs ordinaires compagnes. Y a-t-il néanmoins au théatre ríen de plus émouvant
que le troisieme acte, celui dans lequel Marguerite rec;¡oit la

�156

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

visite du pére d' Armand, 011 elle comprend tout a coup que
la seule preuve d'amour qu'elle puisse donner a son amant,
elle, la créature déchue et flétrie, c'est de le guérir de son amour
pour elle, de se rendre odieuse a ses yeux autant qu'elle lui
était chére, et 011 elle a assez d'amour pour aller jusqu'au bout
du sacrifice ? Elle va se livrer a un homme dont elle se savait
aimée, elle va se livrer a lui avec dégofit, avec horreur ; elle
quitte Armand sous un faux prétexte, sans rien dire qui lui
fasse soup~onner son projet, sans pouvoir toutefois luí cacher
ses larmes, en lui répétant, ce qui n'est que trop vrai, qu'elle
l'aime uniquement et de toute son Ame. II reste seul :

157

dans le jardín. C'est elle sans doute. (Il appelle.) Ma~erite ! ltarguerite 1
!tlarguerite I Per~onne l... (ll sor! el appeUe.) Nanine I Nanine 1. •• (Jl ~nlre
et sonne.) Nanine non plus ne répond pas. Qu'est-ce que cela 1:e~t d1~e ?
Ce vide me fait froid. U y a un malheur dans ce silence. Pourqu~1 81ie la1ssé
~ortir Marguerite? Elle me cachait quelque chose. Elle pl~ura1t l Me t~o_mperait•elle ? ... Elle, me tromper 1 A l'heure ou elle pensa1t a me sacr1f1er
tout... M:ais il lui est peut-(ltre arrivé q_uelque chose !. .. elle est peut-@tre
blessée l... peut-étre morte I Il faut que ,e sache...
.
ll se dirige vers le jardin. Un commissionnaire se trouve face
porle.

a la

a face avu luL

SCENE VIII
ARKAND, UN COMlUSSIONNAIRB.
LB COMMISSIONNAJRB.

M' Armand Duval ?
ARMAND.

ARMAND.

Chere Marguerite I comme elle s'effraie a l'idée d'une séparation 1 (/1
sonne.) Comme elle m'aime l (A Nanine qui paraU.) Nanine, s'il vient un
monsieur me demander, mon pere, vous Je ferez entrer tout de suite ici.
NANINB.

Bien, monsieur.

C'est moi.
LE

COMMISSIONNAIRE,

Voici une leltre pour vous.
AIU(AND.

D'oil vient-elle ?
LB COM~IISSIONNAIRE,

De Paris.

Elle sort.

ARMANO.

ARMAND.

Je m'alarmais a tort. Monpere mecomprendra. Le passé est mort. D'ailleurs
quelle ditférence entre Margurite et les autres femmes l... Ah l que le temps
me semble long, quand elle n'est pas la l. .. Que! est ce livre ? Manon uscaut J
La femme qui aime ne fait pas ce que tu faisais, Manon l... Comment ce livre
se tro~_ve-t-il ici ? ..• (Liaanl au .~as~rd.) • Je t~ ;ure, mon cher chevalier, que
tu es 11dole de mon cceur, et qu 11 n y a que to1 au monde que je puisse aimer
de la fac;on dont je t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chere Ame que
dans l'état oil nous sommes réduits1 c'est une sotte vertu que la fidélité P
Crois-tu qu_e l'on puisse étr~ bien tenare lors~•on manque de pain? La faim
me causera1t quelque mépr1se fa tale, le rendra1s quelque jour le dernier soupir
en croyant pousser un soupir d'amour. Je t'adore, compte la-dessus, mais
laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur a qui va
~ombe_r dan~ mes filets l Mon frere t'apprendra des nouvelles de ta Manon;
1~ te d1ra qu_ elle a pleuré de la nécessité de te quitter... • (Armand repousse le
livre av~c tr_islesse el reste quelques !nstant, soucieuz.) Elle avait raison, mais
elle n'a1ma1t pas, car l'amour ne sa1t pas raisonner.•. (JI va a la fenélre.) Cette
lecture ffi:'ª fait mal ; ce livre n'est pas vrai.l.. (JI sonne.) Sept heures. Mon
pere ne viendra pas ce soir. (A Nanine qui entre.) Di tes a !lfadame de rentrer.
NANINB,

embarrassée.

Madame n'est pas ici, monsieur.
ARMAND,

Qui vous l'a Jonnée ?
LE COMMISSIONNAIRE,

Une dame ...
ARMAND.

C'est bien ; laissez-moi 1
Le commissionnaire se retire.

SCENE IX
ARMAND,

'" Voila, évidemment, du théAtre, et du tres beau théatre,
parce que voila de la vie. Nous n'en pouvions dire autant des
drames de Dumas pére ou de Rugo.

...

NANINB

ARMAND.

C'est bien ... (Seul.) Elle est capable d'étre allée a Paris pour s'occuper de
cette vente I Heureusement, Prudence qui est prévenue trouvera moyen
de !'en empécher l... (ll regarde par la fentlre.) 11 me semble voir une ombre

DUVAL,

Cette lettre est de Marguerite ... Pourquoi suis•je si ému ? Sans doute_elle
m'attend quelque part et m'écrit d'aller la retrouver ... (ll va pour ouvrir la
/el!re.) Je tremble. AIIÓns, que¡~ suis enfant I_ (Pen~anl ce lemps, M' Duva/
es! enlrt et se lienl derritre son /1/s. Armand lt!.) A 1 heure on vous recevrez
cette lettre, Armand ... (ll pousse un crl de coltre. ll se relourne el voil son
ptre. Il se jelle dans ses bras en sanglotant.) Ah I mon pere I mon pere 1

Oil est-elle done ?
Sur la route; elle m'a chargée de dire a monsieur qu'elle allait rentrer
tout de suite...

puis M.
ARMAND,

Conclurons-nous done que le théatre romantique est tout
á fait mort, qu'il n'a été qu'une tentative inféconde, et n'a
laissé nulle trace dans les reuvres postérieures ?

Ce serait bien injuste.

�158

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE 1\OMANTIQUE

En premier lieu, et sans meme parler du théatre populaire,
du mélodrame historique ou du drame de cape et d'épée qui
lui a longtemps survécu, c'est un fait que le drame romantique a reparu de temps a autre, sous des formes diverses et
quelquefois avec éclat, chez des poetes tels que Louis Bouilhet,
Fran1;ois Coppée et l'auteur de Cyrano, mais ceci a titre d'accident et sans que le genre y dut reprendre une vie durable.
Il importe davantage de constater que, si ce drame reposait
sur un príncipe faux puisqu'il était d'ordinaire une déiormation de l'histoire, il n'en a pas moins accrédité plusieurs
príncipes vrais, príncipes d'esthétique théatrale qui depuis
lors sont demeurés en honneur.
Que disaient Rugo dans la préface de Cromwell et Vigny
dans celle de la Maréchale d'Ancre ? Ils disaient : « Liberté !
guerre aux conventions qui étoufTent l'art dramatique ! » et il y a toujours bien deux de ces conventions cheres a l'ancienne tragédie qu'ils ont jetées par terre, dont l'une est l'unité
de temps, l'autre l'unité de lieu. Prenez telle piece qu'il vous
plaira de celles qui ont paru depuis soixante-dix ans : vous
n'en trouverez guére dont l'action ne dure au moins plusieurs
jours et dont le décor ne change d'acte en acte. C'est le cas de
la Dame au:z: camélias, et de mille autres piéces.
Rugo et ses amis avaient dit : « Mélangeons le comique et
le tragique. » Ils l'avaient dit plus qu'ils n'avaient su le faire,
sauf Musset ; en général, le comique était assez froid dans leur
drames et ne s'y introduisait pas sans peine ; il y était com.me
de parti pris, il remplissait par exemple ce IV8 acte de Ruy
Blas qui tient si peu au reste de la piece. Mais regardez le
théatre de Dumas fils, d'Augier, de Meilhac et Halévy: le rire
et les larmes s'y melent comme dans la réa1ité, comme dans la
réalité des sots s'y rencontrent avec des gens d'esprit ; dans
la meme él.me, selon les heures, la tristesse alterne avec la
gaieté, et Froufrou pleure aussi naturellement qu'elle riait
un instant plus t6t; comme dans la réalité, l'histoire commence
gaiement et s'acheve tristement. Et le mélaDge est si intime
que les pieces ne s'intitulent plus comédie ou drame, mais piece
tout simplement.
Convenons aussi que les drames de 1830, d'allures si pittoresques, ou le souci du décor et de la couleur locale s'affirme
de tant de manieres, ont contribué a ouvrir les yeux a l'auteur
dramatique, et lui ont appris a rechercber la vérité dans le détail
-de la mise en scene, dans l'extérieur des choses. Si les roman·tiques étaient d'incorrigibles idéalistes dans le domaine de

la vie morale, ils étaient, en revanche, des écrivains-peintres,

de grands réalistes dans le domaine de la vie physique, et a
cet égard ils ont lait école. Ajoutons que leurs drames ont
élargi l'horizon, élargi la scéne, qu'ils nous ont accoutumés a
y voir non plus seulement les rois de la tragédie et leurs confidents, mais la foule, le peuple, l'échoppe a c6té du palais,
comme ils nous accoutumaient a un langage nouveau, dépouillé
de la noblesse traditionnelle et routiniere, comme ils nous
réaccoutumaient (encore une fois, chez Moliere il y a tout,)
a entendre les personnages parler le langage de leur métier ou de
leur condition.
Ce n'est pas tout, et peut-etre est-ce peu de chose en comparaison d'un autre service rendu.
Car enfin, aprés avoir dénoncé l'erreur fondamentale du thMtre
romantique, aprés lui avoir reproché ses fables extravagantes
et ses défroques historiques, nous serions des ingrats si nous
ne redisions ce qu'il y avait en lui de vivant. Ce qu'il y avait
de vivant en lui, c'était l'ame des poetes qui l'avaient créé,
c'était le grand souffle généreux qui le traverse et !'anime,
cette pitié toujours prete a se répandre sur toute souffrance,
tant6t avec Vigny sur les martyrs de l'histoire, sur une
maréchale d'Ancre ou un Chatterton, tant6t avec Dumas sur
l'enfant né hors du mariage et qui se trouve jeté dans la vie
sans guide, sans foyer, comme un paria, tant6t avec Rugo sur la
laideur d'un Triboulet, sur ladéchéance d'une Marion de Lorme,
sur la dépravation meme d'une Lucréce Borgia, sur le vieillard,
sur la femme, sur l'enfant, sur tous ceux qui sont ici-bas les
faib!es, les vaincus, ou, comme dit Dostoiewski, « les humiliés
et les offensés ».
Cette le~on de pitié et de bonté, cette le~on qui est la
vraie beauté du romantisme dans ses poésies autant ou plus
meme que dans son théatre, je ne dis pas qu'elle n'ait point été
entendue des écrivains venus apres 1850 et que l'appel soit
demeuré sans écho. L'écho en est chez Dumas fils, et tout
d'abord dans sa premiére piece, dans la Dame aux camélias qui
n'est, apres tout, qu'une transcription réaliste de Marion de
Lorme, mais aussi dans beau~oup d'autres de ses pieces. Bien
qu'un jour, entratné par son humeur paradoxale, il ait formulé
le terrible : a Tue-la ! » il est l'écrivain qui a le plus hautement
proclamé les droits de la fem.me, celui qui a contraint l'homme
a voir en elle au moins son égale. Que dis-je ? Ce souflle de pitié,
n'est-ce pas lui que je sens passer ~a et la jusque dans l'reuvre
Iégére et charmante de Meilhac et Ralévy, j usque dans Froufrou 'l

�160

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Est-ce un paradoxe que de pré~endre retrou~er la le,~on du
romantisme dans toute reuvre qw affirm~ le séneux del amou~,
le sérieux du mariage, et aussi la nécess1té _du ~ardon ? Je sa~s
que les romantiques ont volontiers poétisé l adultere. Ma1s
cela ne m'empechera pas de dire qu'ils ont e~ l'ori~nalité de
prendre toujours au sérieux, souvent au trag1que, 1 amou_r e~
ses souffrances et ses fautes, dont la vieille France ava1t s1
longtemps ri, dont il était de tradition de ri~e, comme d:une
chose frivole ou bouffonne, au pays de Rabela1s et de Moliere,
de La Fontaine et de Crébillon fils. Ils ont dit ce qui se cache
de souffrance au fond de tout amour vrai, ils ont demandé
miséricorde pour toute soufirance, et s'il íaut exprimer un
regret, c'est qu'ils n'aient pas ét~ pl?s entendus. lis l'ont
été un peu, parfois, chez nous ; ils 1 ont _été davan~ge a
J'étranger, et il est f§.cheux qu'ayant_ susmté en ~u~s1e ~es
reuvres telles que celles de Dosto1evsk1 et de Tolsto1,. 11s n e!1
aient suscité aucune en France qui les égale e!'· généros1té. _Ma1s
c'est bien aussi pourquoi le thétltre romantique, en dép1t de
toutes ses imperfections, doit nous rester cher ; c'est par 1~
qu'il reste encore et plus que jamais bon a retire, - par la qu'll
reste jeune.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.
Cours public fait

a l'Oniversit.é

d'Amsterdam,
du 6 octobre t922,

a partir

par 11. JEA.N POIIIIIER.
Chargé de cours

a r Uniuersilé

d 'Amslerdam.

I. - L'enfanoe (1823-t841) (suite).

Pendant les grandes vacances scolaires de 1838, Renan, qui
pensait, a la rentrée, retrouver en seconde ses camarades du
Collége, fut appelé a París. \ioici dans quelles circonstances.
II était a Camlez, a quelques kilométres de Tréguier, chez son
ami Guyomar, quand un exprés vint le chercher. Une lettre
dºHenriette était arrivée pour lui ; elle lui annon~ait qu'il venait
d'etre nommé pour une bourse entiérea un séminaire de París.
II fallait qu'il fut a París le 6 ou le 7 septembre au plus tard.
Pour regagner Tréguier, il y avait une lieue a faire a travers
la campagne. L'Angelus du soir sonnait. On était au commencement de septembre. Le jeune homme (Ernest avait quinze ans
et demi) sentit la gravité de l'heure. II fixa dans sa mémoire
les sonneries pieuses, le soleil couchant, la campagne bretonne,
recueillie en un calme mélancolique. Ses adieux a sa mere
furent moins tristes qu'il ne l'aurait cru ; l'inconnu l'attirait ;
il répétait la phrase d'Henriette : « Dis a maman que c'est un
avenir tout entier pour son enfant ».
11 alla en voiture jusqu'il Guingamp ; la, il prit la malle-poste.
A París, sa sreur qui l'attendait luí raconta tous les détails de
l'affaire. Elle avait montré le palmarés du Collége de Tréguier
aun M. Descuret, médecin de la maison d'éducation, ou a pres plusieurs em plois indignes d 'elle dans d 'a u tres institutions, elle avai t
enfin éténommée directrice des études. Ce docteur,catholique tres
zélé, put parler de l'acquisition possible d'un bon éleve a M. Dupanloup, le je une (il n'avait que trente-six ans) et impétueux directeur du petit séminaire Saint-NicolaS--du-Chardonnet, situé a
Paris, a l'angle de la rue Pontoise et de la rue Saint-Víctor.
Peut-,~tre l'abbt&gt; Tresvaux, dont il sera question plus loin,
servit-il d'intermédiaire. l\L Dupanloup, qui tcnait a recruter
11

�RENAN

162

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES.

.

•

établissement avrut ams1 un peu
de brillants sujet~ pour son
L'anné¿ suivante, il enverra
• -, e dire des raco1eurs.
. ~
partout, s1 l os
'
bordonnés Breton lu1-meme, pour
en Bretagne un. de s~s su Ernest 'Renan. Aussi, a peine
tacher d'y dép1ste~ d aut~es l succes C:u frere d'Henriette.
M. Dupanloup eu~-11 appris_ ~s
qu'il s'écria : ((. F3:1tes-le vemr~aison oñ un enseignement seconUn petit sé~ma1re est~cr~::n est donné soit a un groupe de
daire et !onc1~r?ment e urs arents ou leur volonté propre,
jeunes gens dm~és, . par le ro fme a une réunion d'éleves dont
vers l'ét~t ecclés1astique,;~t de se donoer plus tard a l'Eglise ».
une partie seulem~nt Np~o 1 l angeaitplut6tdans cette seconde
. de Samt- 1co as e r
. • .1.
Le caract ere .
·t é ··té d'en faire un sémma1re a
espece. M._ Dupanlf~r ~V~ª c1::ntele parisienne comptait les
type ascétique et e eri~a .
ce ui babitaient le proche
füs des preroi~res ,famil~es t:t::~~s\res considérabl~s qu'il
Boule"ard Samt-&lt;,ermam.
. t a l'éducation gratu1te des
demandait a ces éléves serv~ie: mérite qui eux étaient desjeunes gens sans fortuue, ma1s_ . e du Conse'il d~ 3 décemtinés a la cléricature. Une déc1s10n d un enfant était boursier,
bre 1839 porte en effet que ('.
faire prendre la soutane •·
tout devait tendre et co~_c our~é;s par des particuliers était fort
Ce systeme de bourses a 1me~
.ers devaient maintenir haut le
ingénieux et fort mor:~- Lf.~ ~:~:~me oífrir un modele de bonniveau des études, e _es. i st_
Comme chacun de ces deux
..
et de distmc ion.
.
·té "'1 .
nes mameres_
,
aison avait une parfaite um ». n a1s
élémentsava1tso~ r~le,;~~ªt:Ut le reste. La conception du mo:1d~
c'est le talent qm pnm l
éta·t
1 tres aristocratique ; ma1s 11
· ·t M . Dupan
oup
que se fa1sa1
.
t"
la littérature a coté, presque auadmettait trois ar1stocradiesÍ é Et comme il avait su modeler
dessus, de la noblete e~u ;:r:~!~el et des éleves, &lt;( le plu~. pa~a son gré le carac ere
. e gauche embarrassé, s 11 fa1vre gargon déb~rqué de Pf°vm\¿rs lati~s bien tournés », n~
sait u~ bon t~eme l~ub~u: d~e;'envie du petit millionnaire qui
tarda1t pas a etre (&lt; 0 Je
t
·
s'en dou er n.
payait sa pens1~n s3;~ 1 s les ex.ercices de piété fussent p~u
Bien qu'a Samt- ico a
. . et de la méditation du matin
absorbants (en deho~? dedla P~~e(~ h l/2 a 8 h. 45), il y avait :
(5 h. 30) et de la pner?
arti~ulier de la matinée, de mid1
la sainte Mcsse a._6 h., l
.d. p t la lecture spirituelle de 7 h.
moins quátre mmutes ~ I, e 'une homélie du directeur), le
a 7 h. 1/2, q_ui ~•était /~a r~af:on surprit Renan, que son enrégime ecclés1astique d
. lib e n'avait point préparé a ce&amp;
fanc-e, picuse sans doute, ma1s r '

\ºf!

r:r::~

163

contraintes quotidiennes. Toutefois, jeune et désireux de réussir
il ne tarda pas a s'y faire. D'ailleurs la frivolité, a Saint-Nicolas:
tempérait l'austérité. Les séances de l'Académie littéraire, fondée par l'Archeveque de Paris en personne, M. de Quélen, y
occupaient les esprits, autant ou plus que ne faisaient les saints
offices. La piété de Renan n'était point si solide, qu'il s'y put
recueillir et abriter au milieu de ces brillantes mondanités. Elle
avait fait partie de sa vie bretonne, et d'elle aussi il ne restait
qu'un souvenir, de moins en moins pénétré d'attendrissement
et de regrets.
Le mois de Marie s'ouvrait par une tres belle fete : (( On a
élevé, écrivait Renan asa mere, une tente, la plus jolie du monde,
que l'on a entourée des plantes les plus odorantes, de caisses
d'orangers et des plus jolis arbustes. On dirait un jardín délicieux ; mais ce n'est pas tout ; si l'on avance un peu plus loin,
si l'on franchit cette porte entourée d'élégantes draperies, on
entre dans une chapelle vraiment céleste, entourée encore de
fleurs naturelles, ornée de belles draperies ; et au-dessus de sa
tete, on voit un ciel bleu, parsemé d'étoiles d'or et d'argent. On
ne sent, on ne respire que les odeurs les plus suaves, et toutes
ces fleurs dans leur langage muet semblent n'avoir qu'une voix
pour louer la plus pure des Vierges, pour célébrer Marie. Partout
nous voyons sa statue entouréc de guirlandes : dans nos salles
d'étude, dans nos classes, jusque dans les escaliers et dans les
dortoirs. » Cette lettre est de mai 1839. Meme solennité en
1840 : « Il semble, écrit Renan, que le Boulevard Saint-Germain se soit dépouillé pour orner notre chapelle. » Madame la
duchesse de Montmorency surtout envoyait de superbes camélias
de sa maison d'Auteuil. Dans ses Souvenirs, Renan critiquecette
« piété musquée, enrubannée n de Saint-Nicolas, cette « dévotion
de petites bougies et de petits pots de fleur n. Il en avait été
surpris plutot que choqué. La derniere année seulement, il
se peut qu'il en ait sentí la frivolité; son reil, en mai 1841,
se tournait surtout vers le Murillo de la chapelle ou l'art avait
su rendre « une grace et une tendresse inexprimables ».
En tout cas, notre jeune séminariste ne manifestait aucune
répugnance, au contraire, a entrer dans ces sociétés particulieres
ou le clergé aime a embrigader l'enfance. Le 27 décembre 1838,
il est aspirant de la Congrégation de la Sainte-Vierge, et il prie
sa mere d'en informer le Directeur de la Congrég'ation de Tréguier, le bon M. Delangle. Le 21 novembre de l'année suivante
il est promu membre de la meme congrégation. Quelquefois iÍ
remplissait a la chapelle des fonctions enviées d 'enfant de chreur, ll

�166
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

164
revétu de l'aube de lin, enrubanné des couleurs de cette Vierge
dont la statue se drcssait sur l'autel. -D'autre part, des la fondation de l'Académie littérairc (6 décembre 1838), Rcnan y est
eandidat : précoce vocation. 11 cst élu académicien quelques mois
apres, devient, au début de l'année scolaire 1839-1840, ze con~iller de l' Académie ; mais, a son grand dépit, n'est pas nommé,
l'annéc suivante directeur. C'est un Parisicn aux traits et au
parler féminins,' Nollin, qui a cet honneur, et notre Breton, qui
n'est que 1er conseiller de l'Académie, ne porte pas dans son
cceur son heureux rival.
Ses succes scolaires a Saint-Nicolas furent, en définitive, satisfaisants. C'est tres bien pour un provincial de n'avoir pas été
obligé, en arrivant, de redoubler _sa troisieme. Quelq~es ~au8
vaises places au début(l68 en vers1ongrecque, 12 en lnst01re et
géographie, 1ze en version latine) avaient décontenancé le lauréat de Tréguicr. Mais il travailla avec acharnement (son premier bulletin trimestriel porte : « Ne joue presque point quoiqu'on l'yinvitc »), et des lemois de ~anvi~r ilavaitét?premier ~n
lettre latine, et il a-vait commencé a mscrire des dev01rs8 au cah1er
d'honneur · au classement de fin d'année, il se place 4 • L'année
suivante
il redouble sa seconde, il est souvent preinier et
obtient, 'a la distribution des prix du 30 juin 1810, le ze prix
d'excellence les premiers prix de version latine, de version grecque
et de narration latine, ainsi que le scconu d'histoire.
Pendant ces deux années, il avait eu la chance d'avoir pour
professeur « le bo~ M. Bessier~s, »q':1ilui ra~pel~~t un peu ~- ~asco,
et avec qui, plem de zele, i1 ava1t étudié C1céron, Virg1le et
Phédre, Horace, Démosthene, Homere, Esope ; et le genre de la
fil.ble, celui de l'allégorie, de la poésie pastorale, etc., pour le
premier trimestre ; puis, pour le second, d'autres _genre~ : la
poésie lyriqne, la satire, l'épltre en vers, le genre ép1stola1re, _la
poésie didactique, ainsi que Tite-Live et Platon. En févr1er
1839, la classe s'occupe du parallele entre l' Arl poélique d'Ilorace et celui de Boileau : u Le mérite réel de ces deme ouvrages,
écrivait a ce propos le professeur, est incontestable, ; mais c'est
une question en littérature que la supériorité de l'un sur l'autre.
Grammalici cerlanl, el adhuc sub iudice lis est. » Ce méme M.Bessiéres avait sans doute passé trop de temps a disput.er sur ee
point avec les doctes, pour per[ectionne~ sa c~llure génér~le.
J'extrais d'une lettre du 4 aout 1840, oil 11 décr1t son ascens1on
au Pu)-de-DOrne, ce passage caractéristique : . « Nous ~tions ~
1.600 metres d'élévation, d l'endroit ori Pascal fil le prem1er essa1
du sysl~me d' Euclyde, sur le platea u que je clirais étre le piédcstal

du

qui attcint la statue du célebre mathématicien et écrivain •·
Telle était la science, et tel était le style, tiu mattre qui avait
porl:é sur Renan ce jugement : • Esprit... qui n'a pas été assez
cultivé, et des lors trop peu sensible a l'harmonie ».
Le travail n'était pas la seule consolation de Renan. Des son
arrivée a Saint-Nicolas, une lettre du Recteur de Tréguier l'avait
recommandé a M. l'ahbé Tresvaux, natif de Tréguier, attaché a
la P?rso?ne de M. de Quélen, et collegue de M. Dupanloup dans
le v1canat général. Ce personnage venait souvent au séminaire
dont il était le protecteur particulier,' et s'entretenait en langu;
hretonne avec Renan. Puis Henriette était a Paris dans une
institution située du cOté d' Auteuil, ee qui la forc,.ait ~ traverser
la capitale pour venir voir son frere • souvent par un temps
épouvantable ». Mais rien ne rebutait son amour. Sa santé était
pourtant mauvaise. En octobre 1838, en janvier 1839, elle
est malade, elle a de la fievre ; en mars et avril 1840 elle souffre
de fréquentes migraines. En fin, dans l'été de cette dieme année,
elle !ut assez_ gravement atteinte, pour qu' Alain, qui était
établi a Samt-Malo, se décidAt a faire le voyage de Paris.
Ernest,. q?-i était _alors_ a Gentilly, a la maison de campagne
du sémma1re, vena1t vo1r sa sceur. Mais alors, comme a propos
des malaises antérieurs, il ne se préoccupe guére que d'une
chose : ernpccher Mme Renan de se tourmenter. JI va ml!me
j usqu 'a écrire a un ami que ses ,, acances se passaient tréssagréah_lement •· Long~rups_ encare il aura les yeux fermés sur la pass1on de cette samte : il faudra qu'une amie d'Henriette Mlle Ulliac, lui,. révele_ ~nfin ce qu'av!it souflert, ce qu'avait risqué
celle qu 11 oublia1t. Je ne conna1s pas dans la jeunesse de Renan
de trait plus désagréable que cette sorte d'aveuglement.
. D~~lesv!sitesqU;'Henriette faisaitauséminaire, presquechaque
Jeud1, 11 éta1t question surtout de la garde-robe, des has déchirés
q1;1e la grande sreur raccommodait, quitte a négliger les siens.
f:1gurons-nous dan~ le parloir cette jeune filie, couverte d'un
simple cha.le de lame verte, la figure pAlie par les veilles mais
empreinte encore de délicatesse et de langueur ; elle eut été avenante sa1;1s une marque de naissance, une envie, qui luí tachait
une partie du menton. Ernest arrivait, portant sur la poitrine
sa croix d'académicien. Un jour, c.'était aprés la PentecOte de
IS.39, sa sceur le vit venir revétu pour la premiére fois de l'habit
ecclés~astique. En avait-on parlé, de cette fameuse soutane !
L~ f~1t qu'Erne~t n'en avai~ pas cu jusqu'alors l'avait empeché
d ass1ster a certames cérémomes, comme les ofiices a Notre-Dame.
Connaissant la pauvret6 de la famille Renan, M. Dupanloup

�RENAN

166

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

avait annoncé qu'il ierait faire la soutane a ses frais. Mais l~
jours se passaient 1:-ans qu'on prt~ a Renan, com~e on le deva1~,
ges mesures. Henriette fut, paratt-il, pres de se déc1der a fourrur
l'arp:cnt, mais elle ne le fournit pas.
11 est difficilc de savoir ce qu'elle pensait alors de l'avenir de
son fr,\re. L'expérience du monde et le commerce des livres, a
Paris, avaient produit sur elle l'euet qu'Ernes~ devait su~ir a
son tour : sa foi s'était ébranlée. Elle fréquenta1t une demo1selle
Ulliac qui détestait les J ésuites. Elle se fit une religion a ~lle,
qui malgré ce qu'en dil, l'aute~r de Ma. saur Henrielte
ressemblail, assez au protestantisme. Certams passages des
Lellres intimes laissent e,roire qu'elle ne íut pas sans toucher
le point délicat de la ~ocation.:. simpl~ment, d'aill~urs, I?our
marquer l'importancc d une déc1s10n qm engage la v1e entu~re,
ei le devoir d'y réilécbir longuemoot a l'avancc.
Le moment n'était pas encore venu de cette réflexion : Renan,
pris dans le courant, agissr.it au mieux de ~es intére~s actuels.
11 n'hésita pas a demander son excorporahon du d1ocese de
Saint-Brieuc, qui lui iut accordée, le 8 juin 1839, par le vicaire
général Le Mée. C'était la s~nc~ion eHective d'un détacheme~t
déja prononcé dans son esprit, smon dans son creur. Il se senta1t
appelé a quelque chose de mieux qu'un mirústere de campagne,
et il emplo-ya tout son arta faire acceptcr a Mme Renan une ré~olulion qui ruinait le beau reve caressé par elle, d'ache"cr ses Jours
dans la cure de son fils en Brctagne. Pendant les grandes vacances
de 1839 Renan se mit a la disposition de l'agent u racoleur •
que M. 'Dupanloup avait envoyé en Bretag~~• Crabot jeu?~•
natif d' Auray daos le Morbihan. 11 le condu1s1t a Bréhat, ou 11
visita le phare avec lui. Quand R~nan revint a Sa~nt-~ic~l~s,
il ramenait Liart et Guyomar, dés1reux, quant a lm, d am1llés
qui aideraient a son bonh~ur, et persu~~é qu 'il fa~orisait a!nsi
}'avenir de ses camarades d cnfance. M.a1s 1ls ne rrsterent a RamtNicolas qu'une année (1839-1810). Guyomar, atteint d'une
maladie de voitrine qui donnait, des le mois de mai, des inquiétudes assez sérieuses aux directeurs, languil tout l'été a Gentilly,
apres avoir re1&lt;u la tonsure en juin, et fu_t remoyé en septemLre
a Tréguicr, ou il mourut en novemhre. L1art, a la rcntrée de 1810,
devint élevc de ph1losophie (sautant ainsi la rbétorique) au séminaire de Saint-Brieuc. 11 y eut, a cette occasion, dans son amitié
pour celui qui l'avait attiré a París, un refroi~e~ent passag~r
dont nous ne saisissons pas les causes, ma1s qw paratt av01r
laissé un roauvais souvenir a Rcnan, et corome un remords.
Ce dernier sentit d'autant plus la perle de ses compatriotes

167

que sa sreur lui manqua a son tour. En janvier 1841 elle accepta
un préceptorat ?ª_ns la f~m(lle du comt.e polonais And~é Zamoyski,
qu _ell~ dut reJomdre a V1enne. Renan était alors en rhétoriquc,
et JI s entenda(t assez mal avec son nouveau professeur, M. Duch~sne. Il av~1t. pre~que -~i.x-huit ans, et le genre d'instruction
q,u º1:1 do~na1t a Sa1~t-:"i1colas commenc;ait a le dégouter. II
s éta1t ~ésrgné, en ~rr1vant, cesse: l'ét.ude des mathématiques,
entrepnse a Trégu_rer, et qui n'cx1stait pas dans la maison de
11. Dupanloup. M~1s a présent il lui fallait s'entratner a un genre
~o~vc~u, s~uv~ram?ment artificiel et fade, le discours fram,ais,
et 11, 11 _Y lmll~1t guere. 11 en avait assez d'apprendre les secrets
de 1 « mvenllo~ » e~ de la • disposition », de fabriquer les périodes !la_sq~cs _d un d1!-cou_rs de Gédéon, de faire l'éloge de Saint
Loml'l(Il s éta1t fort mal l~ré de celui de Guyomar), de pasticher
F~nelon, ~lascaro~, jfass1llon, en des sermons sur les fetes de l'Éghse.11 cor~ui:icn~a1t a tout voir d'un autre reil. Son mécontent~~ent sehlJour et le sourcilleux M. Duchesne haptisa cet acces
d mdépendanc~ du nom de « romantisme », qui était alors un
mot
~out fa1re. Aprés quelques écarts, Renan, soucieux de
sa pos1t10n, rentra d~n~ la ligne droite, et dans les bonnes grAces
d~ son profes,seur. ~la1s 11 n'oublia pas, et,apres sa sortie de SaintNi_colas, ne s e~prima sur la rhétorique qu'avec dérision : de
meme, quand Il aura quitté Saint-Sulpice il criblera de ses
sarcasmes la théolocrie.
'
rai pub}i~ aill~u~s quelques-unes des compositions scolaire11
qu 11 fit -~ Sa,~t-Nicolas. On peut mesurer d'aprés elles le degré
de puéi:1hté o~ une telle éduc~tion entretenait les esprits. Les
vers latms éta1~nt un des exercrces les plus prisés. Le 6 décembre
1840, A l'occas1on de la Saint-Nicolas, le futur contempteur de
B~ranger se c_harge de célébrer - une fois les chants sacrés termmés - le '\-m:

ª.

ª.

Mos vetus lmUs statuit Patroni
Canlibus festum celebrart necnon
Yina flagranli pia de lagcna
Fundere ¡ussit.

Cependant il poursuivait ses lectures et ses réflexions personnelles, essayant de d~rober, aux !ivr~s don~ il pouvait disposer,
quelq~e chose de sohde. Un sur mstmct lw taisait choisir MontA;sqm~~• Bossuet. 11 aimait Es&lt;,hyle et Tacite. II s'imprégnait
d érud1bon dans les Mreurs des Israéliles el des chrétiens de l'abbé
Fleurr ·. Il réussissait bien les devoirs a sujet historique, Alexandre
et Phtl~ppe, Rome e_l Carthage. La période de l'histoire qui l'intéressa1t le plus éta1t celle des imasions barbares. Il s'était par•

�168

REVUE DES COURS ET CONFÉRE!';CES

faitement assimilé la philosophie du Discours sur l'hisloire universelle et meme trouvait de nouvelles applications aux príncipes, comme a celui, par exemple, que Dieu chatie surtout
ceux dont il veut se servir. Sa foi était intacte.
Toutefois il était mécontent. Depuis son entrée en rhétorique, il se ralliait rarement, dans son for intérieur, aux opinions de ses mattres et de ses condisciples. Ceux-ci letroU\ aient
froid, sans creur : lui les trouvait affectés. II sentait sa supériorité, et les plus inteHigents de ses rivaux en convenaient: Foulon
l'interpelle ainsi, dans ses Adieux d la rhelorir¡ue : «.•• o vous a
qui une nature privilégiée donna la vigueur et la force de !'esprit». Un formidable appétit d'apprendre des choses et non
des mots le tourmentait.
Et puis, on lui avait parlé de Cousin, de V. Rugo. Au convoi
iunébre de M. de Quélcn, il avait vu l'Académie fran~aise en
corps, honorant son membre dé!unt. Lui montra-t-on parmi
les Immortels l'auteur du génie du christianisme, dont il avait
visité a Saint-Malo le tombeau vide ? En décemhre 1840, il
« avait fait des pieds et des mains » pour assister aux funérailles de Napoléon, et il ne trouvait pas mauvais que les préparatifs en iussent « gigantesques comme l'homme &gt;&gt; qu'on
voulait honorer. Enfin il avait con~u un « effroyable ,lrpit » de
n'avoir pu entendre le distours sur « la vocation de la nation
fran\:;aise » que Lacordaire pronon\:;a le 14 février 1841 devant
un auditoire oil l'on compta Chateaubriand, Molé, Guizot,
Bnryer, Lamartine. L'orateur avait « tant de réputation • que
Renan ne pouvait « se ré'3oudre a croire qu'ellc ne ffit pas tant
soit peu méritée ». Comme il l'écrit dans ses Souvenirs, a les ~ots
érlat, talent, réputation, avaient désormais un sens pou~ lu1 ~- Il
était perdu pour l'idéal modeste que ses anciens maltres lm ava1ent
inculqué. La gloire « cherchée si vaguement » dans la chapelle de
Tréguier, habitait les voutes de Notre-Dame.
L'année de rhétorique allait finir, et bien qu'il en eOt été question a un moment, il ne devait pas la redoubler. Ilse classa troisieme pour l'excellence, et quitta Saint-Nicolas le 30 juin 1841,
avec la perspective d'entrer, a son retour de Bretagne, au Grand
Séminaire. Son enfance était close. Nous étudierons les prochaines fois sa jeunesse qui commence, ainsi que !'indique expressément l'auteur des Souvenirs, avcc son séjour a lssy-les-Moulineaux.
(A suivre).

JEAN POMMIER.

La crise religieuse depuis la mort de
Grégoire VIIjusqu'a. l'avenement
d'Urbain 11 (1085-1088).
Coura de 11. AUGUSTIN FLICBE,
Professeur

II. -

a l'UniversiU de Monlpe/lier.

L'éleot.ion de Victor III.

La crise religieuse qui suit la mort de Gré~o1re V_II s'~uyre
par l'élection a la papauté de l'abbé du Mont-Cassm, D1d1er,
porté au siege apostolique par les cardinaux a _l'encontre_ du
désir exprimé par Grégoire VII et sous la press1on du pnnce
Jourdain de Capoue.
Parmi les sources qui ont trait aux derniers moments de Gr_égoire VII, il en est cinq qui rapportent qu'avant de mounr,
le pape, accédant au vreu de son entourage, fit connattre comment
il souhaitait que sa succession fut réglée. Encore observ~-t-on
entre elles des divergences notables. Dans son De ~c1smale
llildebrandi, composépeu de t emps apres la mort de ~régo1re
Guy de Ferrare affirme catégoriquementque ce pont1fe a dés1gné
pour le remplacer l'abbé du Mont-Cassin Didier. D'apr~s une
bulle d'Urbain II que cite, entre 1090 et 1102, le_ ch~omque~r
Rugues de Flavigny, le pontife moribond aura1t hvré tro1s
noms au choix des cardinaux-éveques : Anselme, éveque de
Lucques, Eudes, éveque d'Ostie, Rugues, archeveque de Lyon.
Ce sont la les deux versions originelles qui remontent a la
fin du x1e siécle et d'ou dérivent les trois autres. Paul de Bernried, dans sa biographie de Grégoire_ ~II ach~vée en 1128,
reprend celle d'Rugues de Flavigny, ma1s 11 substitue a Anse½°e
de Lucques Didier du Mont-Cassinqui fait l'objet d'~ne c?rtame
préférence sous prétexte qu'il est préser.t, tand1s qu Eudes
s'acquitte d'unelégation en Allemagne et qu~ Hugues_est re~enu
en France par diverses afTaires. Pierre Diacre, qui contmue
vers 1140 la chronique du Mont-Cassin commen~ée cinqu_a~te
ans plus tot p~r Léon d'Ostie, se prononce auss1 pour D1dier

yn,

�170

REY(;E DES COl:RS ET CONFÉRENCES

du Mont-Cassin, mi.is Grégoire VII prévoit que les cardini,ux
le décideront difficilement a a. cepter la liare et indique subsidiairement Rugues de Lyon, Eudes d'Ostie ou Anselme de
Lucques. Enfin, également autour de 1140, le chroniqueur
anglais Guillaume de Malmesbury a laissé une version tres
dramatique de l'événement : Grégoire VII refuse de désigner
un successeur, quoique saint Pierre l'ait fait pour saint Clément,
et c'est seulement devant l'insistance prolongée des cardinaux
qu'il leur conseille, s'ils veulent un homme puissant das le
siecle, de choisir Didier et, s'ils préferent ur. persom age a ecclésiastique et éloquent », d'élire Eudes d'Ostie.
Entre ces sources il f: ut faire un choix. La plupart des historiens modernes ont tra1 scrit, saos le critiquer, le récit de la
chronique du Mont-Cassin. Quelques-uns pourtant ont soupgonné l&amp;. difficulté et ont essayé d'expliquer la préférence qu'ils
ont marquée en faveur soit de Pierre Diacre, soit de Rugues
de Flavigny. Les adeptes de Rugues, comme Giesebrecht, Marten
Meyer von Knonrn,font valoir que les trois évequesmentionnés
dans la bulle d'Urbain II que cite le chroniqueur représentent
plus exactement que Didier les idées politiques et religieuses
de Grégoire VII. A celP les écrivains qui adoptent fo version
de Pierre Diacre opposent que Didier a pu avoir une diplomatie
difiérente de celle de Grégoire VII, mais qu'en somme il n'a
renié aucun article essentiel du programme gré ,orien.
Une telle discu&lt;,sion, fondée sur des raisons plutot subjectives, reste fatalement sa,s issue. Si l'on · cut aboutir a un
choix critique, il est nécessaire d'abandonn.) r un terrain aussi
fragile et de prendre une position plus íorte en déterminant
la valeur des sources en conflit.
La version de Guillaume de Malmesbury doit etre rejetéc
de prime abord par suite de son caractere légendaire. Elle
traduit avec précision ce qui s'est ptssé par la suite et, commr
par hasard, ne nomme que les deux papes qui ont etTectivement succédé a Grégoire VIL De plus, l'opposition entre Didier
« puissant da1 s !e sieclc » et Eudes « ecclésü&gt;stique e. éloqued •
sent par trop la rhétorique et décele une tradition 01ale plus
ou moins déiormée.
Les deux autres versions du xn 8 siécle, Paul de Bernried et
Pierre Diacre, procédent évidemment de la bulle d'Urbdn II
citée par Rugues de Flavigr y, mais avec des variantes qui doivent
retenir l'rttention.
Chez Paul de Bernried Didier du Mont-Cassin prend, parmi
les trois successeurs possibles,la place d'Anselme de Lucques.

LA CRlSE RELIGlEUSE

171

Pourquoi cette substitution ? La suite du récit va l'expliquer.
Paul ajoute qu'Eudes d'Ostie n'est pas encore rentré de sa
légation en Allemagne, que Rugues de Lyon cst rete1;1u en
France, que par suite Didier, qui se trouve la et ne d~1t J?ªS
vivre lor.gtemps, s'impose au choix des cardinaux. Or l'obJection
ad1essée a Eudes et a Rugues n'était pas vakble pour Anselme
de Lucques dont l'éliminatio1 s'imposait, caril n'y avPit aucune
raison de lui préférer Didier. Reste a expliquer pourquoi Paul de
Bernried a tenu a introduire Didier, et le .:ontexte va encore
donner la solution. II est a remarquer que Grégoire VII assigne
au pontific·,t de Didier une tres courte durée et qu'en outre
il &lt;.omplete cette prophétie p, r une autre : Didier n'as~istei·a
pas a sa fin. De fait, on apprend que les Normands ass1egent
un chMeau appartenrnt au Mont-Cassin et l'abbé parten toute
Mte. Ainsi, une fois de plus, Paul de Bernried se révele comme
un panégyriste soucieux de prouver la sainteté de Gré?oire VII
en lui atlribuant des dons surnaturels comme celm de prophétie: le pape a su que Didier lui succéderait, qu'~l ne re_cuei~lerait pas son dernier soupir et qu'au surplus 11 ne ~1vra1t
pas longtemps. Et voila pourquoi une légere déformation de
la version de Rugues de Flavigny s'imposait.
Chez Pierre Diacre, la bulle d'Urbainll, transcritepar Rugues
de Flavigny, est presque intégralement ~ep~oduite. Le chr&lt;:
niqueur du Mont-Cassin s'est contenté d y mtercaler la dés1gnation en premiere ligne de Didier du Mont-Cassin. Le probléme se trouve par la ramené a un dilemme: ou Rugues de
Flavigny a tronqué la bulle d'Urbain II, ou Pierre Diaere l'a
interpolée.
Sans doute Rugues de Flavigny, comme la plupart des chroniqueurs du moyen a.ge, n'est pas d'une probité a toute épreuve.
Toutefois on a pu vérifier, a l'aide de certains textes parve1_n~s
par une autre voie, qu'il n'a jamais altéré les documents ong1naux assez nombreux, cités dans sa chronique. Il n'y a done
aucu~e raison de suspecter la teneur de la bulle d'Urbain II.
Pierre Diacre au contraire est peu consciencieux ; les derniers
livres de la chronique du Mont-Cassin rédigés par ses soins,
sont tres inférieurs au début, c:euvredeLéond'Ostie;ils dénotent
surtout une extraordinaire partialité en faveur de l'abbaye
du Mont-Cassin, ce qui constitue déja une présomption contre
lui. De plus, il est a remarquer que son récit des derniers moments de Grégoire VII ne peut se comprendre si l'on ne connatt
les incidents qui ont marqué l'élection de Víctor III :_ l~ pape
fait valoir entre autres arguments en faveur de D1d1er les

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

relations amicales qu'il entretient avec les princes normands
et il prévoit que Didier opposera une résistance tres vive aux
sollicitations dont il sera l'objet. Et c'est en effet ce qui va se
produire. Or Pierre Diacre ne songe nullement, comme Paul
de Bernried, a glorifier les vertus prophétiques de Grégoire VII;
il est plutot préoccupé de justifier l'intrusion des Normands
dans l'élection pontificale de 1085-86 ; il a jugé prudent, pour
expliqt er certaines irrégul&amp;rités et afin que rien ne put ternir
la mémoire de Didier, de compléter la bulle d'Urbain II dont
il a eu connrissrnce en attribuant a Grégoire VII mourant
la désignation initiale de l'abbé du Mont-Cassin.
11 pardt done évident que Rugues de Flavigny a rapporté
correctementletexted'Urbain II et que Pierre Diacre l'a interpolé.
Une derniere difficulté reste a résoudre et elle provient de
Guy de Ferrare. Guy est un contemporain de l'événemer t, mais
cet éveque impérü•liste paratt, a n'en pas douter, peu qualifié
pour connattre avec précision ce qui s'est passé au chevet
de Grégoire VII aupres duquel il place Robert Guiscard, alors
en Orient. Cette grave erreur est la plus forte condamnation
de ce témoignage et il n'existe aucune raison de Je préférer
a &lt;elui d'Urb2in II. Et, comme celui-ci n'avdt aucun motif
spécial de taire, s'il avait eu lieu, le choix de Didier qui le désignera lui-meme pour lui succéder, il est clair que Grégoire VII,
avani de mourir, a proposé au choix des cardinaux Anselme
de Lucques, Eudes d'Ostie, Rugues de Lyon. Toutefoisil demeure
probable que les princes normands, qui avaient un intéret primordial a ce que Didier devtr,t pape, ont fait circuler de bonne
hcure une version qui lui était favorable et dont Guy de Ferrare
a pu recueillir les échos. On va voir, en effet, par quels ingénieux
artifices ils ont substitué aux trois candidats de Grégoire VII
leur propre candidat, Didier, abbé du Mont-Casún.
De l'élection de Didier il ne reste qu'une seule version détaillée,
contenue dans la chronique du Mont-Cassin. En voici le résumé:
apres la mort de Grégoire VII, les cardinaux éveques et quelques princes laYques, effrayés par les menées des partisans
de Guibert de Ravenne qui cherchaient a profiter de la vacance
pontificale pour asseoir Jeur domination sur Rome, voulurent
procéder en toute Mte a l'élection de son successeur et priérent
Didier d'accepter la tiare. Didier refuse, tout en se déclarant
pret a servir de son mieux l'gglise romaine et en insistant sur
la nécessité de lui donner rapidement un pontife ; le jour de
la Pentecote (8 juin 1085) il va trouver, avec l'éveque de Sabine, le
prince J ourdain de Capo ue. Celui-ci fait preuve des meilleures
1

LA CRISE RELIGIE(.;SE

173

dispositions, s'entend avec les cardinaux-évequ~s pour co~traindre Didier a accepter la succession de Grégo1re VII, ma1s
Didier s'enfuit au Mont-Cassin et déclare qu'il n'en sortira qut&gt;
sur la promesse formelle qu'rucune pression ne sera exercée
sur luí. Jourdain et les cardinaux-éveques n'ac1,eptent pas de
prendre UI! tel engtgement. L'élection rest&lt;' en suspens et l~s
partisans de l'antipape, qui avaient un moment comprom1s
Ieur situation a Rome par Ieurs exces, commencent a relever,
la tete. Inquiets, les cardinaux reviennent a Rome, vers Paques,
y rencontrent l'ex-prince de Salerne, Gisulf, puis demandent
a Didier de les rejoindre. Didier, « pensant qu'ils n'avaient
plus aucune vue sur lui », se rend a Ieur invitation . On sollicite de nouveau son assentiment ; il persiste dans son refus et,
comme on lui demande d'indiquer un candidat de son choix,
il propose Eudec;, éveque d'Ostie. L'assemblée paratt se ranger
a son avis, mais brusquement un cardim I se leve, déclare que
l'élection d'Eudes serait anticanonique ; un revirement se
produit; on revienta Didier qu'on élit malgré lui (24 mai 1086)
et qui ne reconnattra son élection que dix mois plus tard.
Tel est le récit de Pierre Diacre. 11 appelle, quant a son auteur,
les réserves d'ensemble qui ont été formulées a propos de sa
version des derniers moments de Grégoire VII. Si on !'examine en lui-meme de nombreuses difficultés surgissent. Ce
qui frappe tout d'abord, c'est que Didier d~ Mont-~asi~ r~fuse
la tiare avec un acharnement tenace, ma1s sans Jama1s mvoquer aucune raison ni aucun prétexte. Certains his_toriens -~odernes en ont cherché pour lui. Pour l'Allemand Hirsch Did1er
n'aur, it pas cédé aux sollicitations dont il était l'obj~t parce
que, agé et malade, il compren~it qu'a cause de sa pe~1te ,santé
il ne serait pas en mesure de íaire face aux orages qm s accumulaient a I'horizon, parce qu'aussi il pensait en restant
a l'é..,art jouer plus utilement le role d'intermédiaire en~re le
Saint-Sieae et les Normands qu'ilavait assumésous le pontifical
de Grégoire VII. Pour Je Frangais Chalandon Didier aurait jug~
que sor, partí n'était pa~ assez fort et préféré atte~dre e~ qm
adviendrait de la success1on du plus pu1ssant parm1 les prmces
normands de l'Italie méridionale, Robert Guiscard, mort le
17 juillet 1085.
.
. .
De telles explications demeurent ms~ffisantes. Did1er ~rop
aaé ? II a soixante ans et n'a donné JUsque-la aucun signe
d~ santé défaillante. La raison politique n'est pas meilleure :
Je meilleur moyen d'assurer a l'Eglise de fagon durable l'appui
des Normands n'était-il pas de devenir pape ? Quant a la suc-

�174

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cession de Robert Guiscard, elle s'ouvre seulement le 17 juillet
1085_et ~•est le~ juin que ~diera été pressenti pour la papauté.
Auss1 b1e1!' le s1lence de Pierre Diacre reste-tril inexpliqué. Et
pourtant_ i1 _fau~ ad:'11e~tre. que le chroniqueur ne s'est pas tu
sans motu ; d lw éta1t s1 facile de représenter le bon abbé humble,
mode_ste, profondément attaché a l'abbaye, qu'il gouvernait
depms de_ l?ngues années et préférant aux honneurs du pontificat les JOies cachées de la vie monastique. Si Pierre Diacre
n'a pas fiit ce tableau touchant, c'est évidemment qu'il a craint
de heurter et contredire la réalité. On est ainsi amené a faire
une autre supposition : Didier, fidele au fond, sinon toujours
dans la ~orme, aux principes grégoriens, n'auraitril pas été
pluWt gu1~é par des scrupules de conscience ? N'aurait-il pas
refusé la tu.re parce que son élection était contraire au vreu
de Grégoire VII mourant et entachée de quelque irrégularité ?
Ce~taines observations acheminent vers cette hypothése.
En hsa1 t le récit de Pierre Diacre, il est impossible de ne pas
etre f~appé par la confusion extraordinaire que préser te sa
narration de l'assemblée du 24 mai 1086 d'ou est sortie l'élection
de Didier. Cette assemblée, sur l'avis de Didier lui-meme se
prononce en faveur d'Eudes d'Ostie qui va etre élu Iorsq~'un
c~rdinal fait remarquer, sans indiquer aucune raison, que l'élect10:.i d'Eudes serait anticanonique. Cette ~·!lirmation paralt
d' ,uü:nt plus surpren, nte qu'Eudes deviendra en 1088 sans la
moindre objection le pape Urbain II. De plus on ne comprend
pas pourquoi Eudes une fois écarté, on revient toujours a l'inévitable Didier et pourquoi Didier, a peine élu, prend la fuite pour
aller s'enfermer au Mont-Cassin. Le récit de Pierre Diacre est
don_, enveloppé d'une obscurité qu'il s'agit de dissiper.
D'autres textes donnent de l'élection de Didier des versior s
plus succinctes, mais qui, malgré leur briéveté, peuvent aider
a découvrir une solution. On lit dans les Anuales d'Augsbourg,
a l'an_née 1087 : ~ L'abbé du Mont-Cassin, tres réputé pour
sa samteté, sédmt ~ar les adversaires de l'empereur, entre
a Rome par une habiletéclandestine ,.vec le concours des Norma~ds _qu'il avai~ corrompus par de !'argent pour se s. isir de
la d1gwté apostohque. » Bernold de Constance écrit a son tour :
a Les cardiraux-éveques de la sainte Église romaine et les autres
catholiques du clergé et du peuple, avec le secours des Normands, ordonnérent pape Didier, cardinal de la meme Église
abbé du Mont-Cassin, et luí donnérent le nom de Víctor III. ;
I:es Anuales d'Augsbourg, source impérialiste qui attribue
touJours les plus mauvaises intentions aux partisans de Gré-

LA CRISE RELIGIEUSE

175

goirc VII, sont souvent sujettes a caution et il est inadmissible
que le bravc Didier ait acheté son élection. Mais, si le commentairc désobligeant dont il est l'objet doit etre abandonné, le
fait de l'intervention normande reste mentionné, ce qui est
d'autant plus notable qu'il apparatt dans une autre source tout a
fait indépendante de celle-la et qui se trouve etre en meme
temps une source pontificale de tout prernier ordre, la chronique
de Bernold de Constance. Ces deux témoignages, de provenance
difiérente, autoriscnt a affirmer que les Normands ont joué un
role important dans l'élection de 1085-86.
Si maintenant on revient au récit de Pierre Diacre, il confirme· pleinement l'impression laissée par les autres textes. Le
r6le de premier plan y estjouéconstamment par le princeJourdain de Capoue. Quelques jours aprés la mort de Grégoire VII,
dés le 8 juin, Jourd¡in négocie avec les cardinaux dans le but
de fsire élire Didier; s'il ne peut prévenir la fuite de son canditlat,
il ne se décourage pas ; avec insistance il otlre a Didier, retiré
au l\lont-Cassin, de le ramener a Rome et, commc Didicr luí
demande de promettre qu'il ne s'emploiera pasa lui faire imposer
la tiare contre son gré, J ourdain ne veut prendre aucun engagement ; au printemps de 1087, c'est luí qui décidera Didier,
de nouveau réfugié au Mont-Cassin, a ?ccepter les insignes de
la papauté et a venir a Rome pour y etre couronné. On peut
des lors se demander a bon droit si, non content de faire sentir
son influence avant et aprés l'éle..:tion, il n'aurait pas exercé
une pression sur les électeurs au moment meme ou Didier fut
choisi par eux. Plusieurs indices acheminent vers cette hypothése. D'une part, l'élection a lieu a Rome ou il était impossiblc de se maintenir sa~ s l'appui d'une armée normande.
D'autre part, les intérets politiques de Jourdain lui commander.t
de faire élire Didier. Comte d' Aversa, prince de Capoue, duc de
Gaéte, il régne sur un petit État, mais nourrit les plus vastes
ambitions ; pour les rélaiser, il se heurte ala puissancc de Robert
Guiscard qui régne sur la Calabre, sur la Pouille, meme sur une
partic de h; Sicile et que ses projets orientaux ont entratné
loin de l'Itdie. Jourdain apuetre tentéd'utilisercetéloignement
momentané pour aITaiblir un rival genant qui avait en quelque
sorte confisqué a son profit k personne de Grégoire VII et
pour accaparer a son tour la papauté en imposant la tiare a
son fidéle ami. 11 apparatt en efiet clairement dans le récit
de Pierre Diacrc que Jourd:iin s'est employé non pas a faire
donner un pape quelconque a I'Eglise, mais uniquement a
pousser Didier sur le siége apostolique. Déslorsilesttrésvraiscm-

�176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

blable, étant donné que les autres sources, grégoriennes ou
antigrégoriennes, mettent en relief le ré&gt;le des Normands dans
l'élection pontificale, que l'incident qui s'est produit dans le
college cardinalice au moment ou Eudes d'Ostie allait etre
élu, :, été sinon soulevé, du moins inspiré par J ourdain de Capoue.
Cette hypothese explique le refus de Didier, inquiet de cette
intrusion du pouvoir temporel. Elle explique aussi pourquoi
Rugues de Lyon, arrivé a Rome peu de temps apres la promotion de Didier, reconnut d'abord le nouveau pape, mais
ne tarda pas, lorsqu'il eut appris les circonstances de l'élection, a lui faire une opposition violente dans laquelle il entratna
Eudes d'Ostie. Dans une lettre a la comtesse Mathilde, conservée par Rugues de Flavigny, Rugues de Lyon accuse Victor III
d'avoir été élu &lt;e non pas selon Dieu, mais d'une fa~on tumultueuse » et il ajoute que le nouveau pape a &lt;e publiquement
réprouvé son élection ». En rapprochant ce texte des autres
chroniques, il paratt impossible de ne pas conclure a une intervention excessive du prince Jourdain de Capoue.
En résumé, Didier du Mont-Cassin est devenu le pape Víctor III
par l · volonté des Normands et par la une certaine atteinte
a été portée a l'indépendance de l'~glise si aprement revendiquée
par Grégoire VII. II est a rem~•rquer toutefois que dans cette
élection, étrange a certains égards, les formes prévues p r le
décret de Nicolas 11 (1059) ont été observées. Sans doute, les
cardinaux-éveques ont obéi a une impulsion extérie11re ; ils
ont agi par crainte ou par ambition ; ils ont nommé Didier
par lacheté, alors qu'au fond de leur creur, ils souhaitaient
donner la tiare a Eudes de Chatillon, cardinal-éveque d'Ostie,
désigné par Grégoire VII, mais ce sont eux malgré tout qui ont
nommé le pape. En cela l'élection est strictement réguliere ,
les príncipes ont été sau[s et Víctor 111 a pu prendre place dans
la liste des papes légitimes.
(d suivre.)

Bibliographie

La pensée et le langage. Mélhodc, príncipe et plan d'une théorie
nouvelle du langage appliquée au franfai,, par FERDINAND
Un vol. iu-80, :xnvi-954 pages. l\fasson et Ci•, 1922.

BRUNOT.

Voici un livre qui apporte une révolution non seulement
dans l'enseignement, mais dans la conception meme de la grammaire.
La grammaire traditionnelle repose sur une classification
précongue de tous les éléments linguistiques qui peuvent com. poser une phrase. Ces« parties du discours n, -1' article, le nom
ou substantif, le pronom, l'adjeclif, etc.,- sontprésentéescomme
ayant une individualité propre, en tout cas comme ayant un
ré&gt;le qui n'appartient qu'a chacune d'elles. Comme un triangle
n'est pas un rectangle, un adjectif ou un verbe n'est pas un
nom. Voila qui est tres clair et satisfaisant pour les esprits logiques.- '.\Ialheureusement les faits du langage ne se pretent pas
a notre logique. Dormir est une forme verbale ; ce n'en est
pas moins un nom ; le dormir ; morlel est un adjectif ; c~ ~'en
est pas moins un nom : les morlels ; passant est un part1c1pe ;
ce n'en est pas moins un nom : les passanls ; qu'en dira-t-on
est une locution ou sont unis a un pronom interrogatif, un
adverbe, un verbe, un pronom indéfini ; ce n'en est pas moins
un nom : le qu'en dira-t-on .
La arammaire traditionnelle s'attache aux formes de l'expression et leur donne en quelque sorte une valeur unique et absolue :
l'impératif est le mode du commandement, d'ou il suit que
pour commander on doit user de l'impératif. - Cesont deux
vérités ; mais deux vérités incompletes. L'impératif sert assuré•
ment a commander ; mais il a d'autres emplois encore. II serl
12

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
178
a demander a conseiller, a inviter, a prier. Et sans doute,
demande, ¡onseil, invitation, priére, peuvent etre r~gard~_s
comme des formes atténuées d'un ordre ; encor_e est-11 qu 11
y a la une nuance a considérer. Dans les formu~a1:es, dans les
« recettes » l'impératif n'a qu'une valeur descn~tive ou énonciative : P~ur faire un civet, prenez un lievre, éqmvaut a : ~our
faire un civet, on prend un lievre. Ailleurs il exprime la~ausalité :
Demandez et vous recevrez. Ailleurs l'hypothese : Fatles ce que
vous voudrez vous n'arriverez d rien, etc. Inversement_ on ~o_mmande sans' doute par l'impératif, mais auss~ par l'm~IDtlf :
Expliquer cetle phrase, par le futur : _Vous lraiter,ez c~ su1el,. pa~
l'indicatif présent énoncé d'un certam ton: On n agil pas ainsi,
par le subjonctif : Qu'on se taise I Et l'on commande encore pa~
des interjections : chut! par des _noms: hall~! p~r des adve~~es .
vite ! par des tours indirects : 1[ faut partir, ¡ enlends qu il en
soit ainsi, etc.
Ainsi pechent les définitions et craquent les cadres de la grammaire traditionnelle. M. Brunot a eu l'idée de renverser la
méthode : au lieu de partir de l'expression, mots et_ formes
qui servent a exprimer la pensée ou le sentim~t, ~artir_ de la
pensée ou du sentiment et _cherch~r comment il s ~xpr1mera.
A une grammaire formelle, 11 subst1tue une grammairc psychologique. Vous voulez traduire _une certitude, une croyance, un
on-dii, une possibilité, une vraisemblance, un doule,. etc .. 9uel~
sont les moyens divers que la lang~e m~t votre ~1spo~1tion .
comment ceux qui en usent ont-11s s~1v1 ~e log1q~e mconsciente ? Comment l'analogie, l'attraction, d autres mfluences
variées ont-elles introduitdesillogismes? Comment le ton, l' accent,
l'intention de celui qui parle modifie-t-il le sens des mots _et
des locutions (le « vous » ~~ politesse et. le « vous/ de_ mépns,
le « seniteur ! » de courto1s1e et le « serv1teur ! » d iro~e, e~c-l:
On voit quel intéret et quelle vie prend la grammaire ams1

.ª

COn\{Ue.

Et sans etre moins scientifique - en l'étant davantage,_ car
une science se perfectionne qui a tro_uvé la. méth?de l_~ mieux
appropriée a son objet - la grammaue devient smguherement
plus littéraire. Ce ne sont plus des accords purement formels
auxquels elle s'intéresse, mais des mouvements de pensée et
de sentiment, qu'elle met en lumiére (cf. les analyses des tu et
des vous de Britannicus et d'Andromaque, p. 272). Elle ne
s'en tient plus a la langue, elle explique les procédés d~ ~tyle.
L'objection qui se présente naturellement est c~lle-c1 . Que
vaudra, dans la pratique, - dans les écoles et colleges, - une

179

BIBLIOGRAPHIE

méthode si révolutionnaire ? M. Brunot répond : « Plusieurs de
mes collégues ... ont fait l'essai dans leur classe avec un succés
tel qu'un inspecteur général m'en disait son ébahissement. »
Voila qui va bien ; mais je crains qu'il ne se passe longtemps
avant que ees « plusieurs » ne deviennent l'unanimité ou meme
la majorité des mattres, - ce qui d'ailleurs ne pro uve rien contre
la méthode meme. Mais, étant donné ces résistances probables,
n'y aurait-il pas intéret a conserver de la tradition, ou si l'on
veut de la routine, ce qui n'est pas contradictoire avec le príncipe meme de la nouvelle grammaire? Je pense a un détail
eomme celui-ci. M. Brunot, ayant démontré l'inexactitude du
mot 1&lt; pronom », le proscrit et le remplace par celui de • représentant ». C'est dépayser inutilement les lecteurs. Ne vaudrait-il
pas mieux conserver ce vieux mot « pronom » qui a possession
d'état, en expliquant une fois pour toutes que ce nom lui a été
donné d'aprés son emploi le plus visible ? C'est ainsi que la
physique moderne conserve le mot « atome » sans se soucier
autrement de son sens étymologique.
Voici maintenant quelques objections de détail. - P. 43. Le
sobriquet cuirassier est-il vraiment un souvenir des guerrea
du second empire? dans mon village, on l'avaitdonnéparironie
a unnabot. -P.119. La citationdeHugo, comparable drien, n'estelle pas tombée ? elle est placée parmi les phrases ou rien signifie
quelque chose au lieu de l'etre parmi celles ou il signifie aucune
chose. - P. 197. Y a-t-il vraiment double représentation dans
la phrase citée de Bussy-Rabutin ? d qui et lui sont dans deux
propositions différentes ; nous dirions bien « et lui ayant fait
mille reproches, il lui fit promettre ». - P. 232. A propos dudéplacement de l'accent sur ent de la 38 personnedu pluríel,seraitrce
le lieu de citer les formes usitées dans le Boulonnais : ils veultenl,
ils n'aim'lent pas ~a? - P. 262. Dans la phrase de Musset, Plus
d'une parmi elles sonl sorlies ... le pluríel ne s'explique-t-il pas
par une espéce d'attractíon de elles? -P. 690. Dans nombre
d'exemples cités pour l'emploi d'excessivemenl comme superlatif, ne subsiste-t-il pas une nuance de blame, une idée
d'excés, etc.

G.M.

�BIBLI OGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

180

I,'Espagne et le Romantisme, par
seur

a la Sorbonne. Un

EaNRST MARTINRNCBR,

profes•

vol. in-8°, Paris, Hacbette.

Il semble que ce soit un privilege de la Fran~e que_de possé~er
des érudits qui soient en meme temps des artisles ; Je veux dire
des bommes chez qui les études les plus arides, les pl~s completes
les plus poussées, n'ont point desséché le cre~r e~ qui ~onservent
tousleursdonsd'écrivainsetdepoetes.Et, quo1qu on pu1ssepenser,
ce n'est pas seulement dans l'exposition du résultat de leurs
recherches que ces dons leur seront précieux, mais dans la rechercbe meme.
Asservie par les méthodes rigoureuses du savant, l'imagination
du poete, qui n'est a tout pren?re qu'une qualité d'esprit, lui
confére l'intuition, sens ~ystérieu..x et snr, co~parable a cette
divination qui fait la quahté du prospecteur de mine et a laquelle
aucune étude théorique ne peut entiérement suppléer. Il y a plus;
le don du poete éclaire les textes d'une lumiere parfois fulgurute · il les anime et les vivifie et, par dela la lettre, il permet d' en
pénét~er l'esprit, d'en e?richir la_mat\ere.1;,'écriv~in ne peut pas
tout dire; sa phrase, meme parfa1te, n ex_P~e qu un moment ~~
sa pensée ; l'intuition permettra au c~1t1que_de dégager ce q_u 11
n'a pu mettre en évidence, ainsi les réacbfs réve!ent da?sles ~~1ers
spéciaux les divers élémenls dont la présence n est pomt ~1s1ble,
mais qui donnent au métal la dureté, la souplesse ou la rés1stance
qui, sans eux, tui manquerait.
.
.
Et c'est cette imagination poétique encore qui permettra a
Pérudit de s'élever d'un coup d'aile au-dessus des textes, d'en
prendre une vue d'ensemble, d'en dégager le sens idéal et profond
et de les replacer, si l'on peut dire, dans le plan créate_ur.
,
C'est a un travail de ce genre que M. Ernest Martmenche s est
livré en étudiant dans L'Espagne el le Romanlisme fram:ais,
l'influence espagn'ote sur la littérature frangaise. 11 l'a fait avec
une conscience minutieuse, et, comme il est l'un des hommes de
France qui connaissent le mieux la _littérature. espa~nole, les
mreurs et le caractere de l'Espagne, 11 a pu ne rien la1sser dans
J'ombre, ne négliger aucun détail. Que s'il se fllt borné a une

18-1

stérile compilation il eOt pu, sans doute, édirier un formidable
monument surchargé de notes et de références, mais dan~ lequel
l'air eOt circulé difficilement et ou la lumiere se fut constamment.
brisée. 11 n'a pas voulu se contenter de cette contribution un peu
lourde a l'histoire de la littérature et, faisant appel a ces dons
dont je parlais tout a l'heure, et qui sont des dons de poete et d'écrivain, i_l a construit un palais a la franc;aise, clair, élégant, léger.
ou !'on circule a_vec aisance, ou l'on ne risque point de se perdre~
mais dont on sa1t que les arceaux, les murs et les gracieuses colonnades ne tiendraient pas si les assises et les fondations n'avaient cette solidité puissante que leur donne un bon ouvrier.
So~ livre est_ admirablement compasé ; son style, entratnant
et ~lau, est plem de charme et de souplesse; et la phrase, bien
articulée sur le verbe, vive et directe, est intérieurement animée
par ~a flamme de !'esprit. 11 semble parfois qu'un sourire malicieux
écla1re l?ute ~ne pagt-, et ce sourire n'est peut-rtre que le reflet
de la satisfacbon que procure a l'auteur une ingénieuse découverte.
L' Espar,ne el le Romanlisme fran,¡ais est un livre riche de
su~s~nce, de vues ~ouvelles, d'érudition, mais qui se lit avec
fac1bté.D¿g les prem1éres pages, on se sent entratné.On est séduit
et attac~é; la ~onviction de l'auteur emporte notre conviction,
sans qu 1il para1Sse chercher a nous convaincre ; sa discrétion
meme paratt le servir; il s'en rapporte a la seule force de ses argu~ents qu'il sait étayés sur un terrain solide; il n'y msiste pas.
S1mpleme~t, il semble dire · e Voici les faits, jugez vous-meme I •
~t 11 sount, certain que notre jugement ne pourra difTérer du
sien.
C'est une rude Uche pourtant que M. Martinenche a entreprise
l~. L'~poque_ romantique est certainement l'une des époques
httéra1res qui a été l'objet des plus vives discussions des études
l~ plu_s dét_ai.llées. Ce n'est pas toujours sur le terra~ purement
httér9:1re 1 d a1lleurs 1 que les commentateurs les plus passionnés se
sont livré comhat, et M. Martinenche ne laisse pas de le noter
d~ les premieres lignes de son ouvrage. C'est pour se défendre de
su1vre ses prédécesseurs dans cette voie dangereuse.
Co~mcnt, di~-il, retrouver ou conserver quelque sérénité , Par une constat~t1on asse~ simple, et c•~st que le romantisme n'est pas un pbénomcne
nat1on:i1, ~a1s européen. S1 nous voulons juger sans partí pris sa phase
rran~aLso, d faut fe rattacher Ases origines ótrangeres... et je crois qu'il n'est
pas ex~góré lle r~1re passer en premiere ligne l'étude comparée du romantisme
rran~'.11s et de 1 espagnol. .. L'action de l'Espagne s'est, en effet, exercée la
prem1ere ...

Et ~ians quelq~es p~ges, lumineuses, l'auteur précise ce que Je romantisme franc;a1s do1t a 1 Allemagne, al'Angleterre. Mais, quelque

�BIBLlOGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFf:RE:SCES
182
part qu'il convienne de faire aux influences du Nord. la part de
l'Espagne n'en est pas moins importante. C'est particuliérement
dans les chefs-d'reuvre qu'il cherchera a la définir, parce que ceuxci lui paraissent, a tout prendre, plus représentatifs d 'une époque
dont ils sont l'expression exaltée mais point faussée :

Si le pa nacbe espagnol fiotle dans des vers immortels, c'esl sur ceux-la
q,,e s'arrétera de préférence nolre regard. Sans négliger de ramasser en route
des docnments précieux par leur signifícation, sinon par leur valeur liltéraire, oous ne croirons point manquer a la bonne métbode en nous atlar•
dant sur les sommets.

Et, d'abord, pour éviter toute erreur, l'auteur se demandera
comment la France, a l'époque romantiquc, a connu l'Espagne.
C'est la une étude singuliérement intéressante et qui, dans la
maniere que l'a traitée M. Martinenche, nous paratt assez neuve.
Les époques littéraires ne sont pasa ce point indépendantes qu'on
puisse dans leur examen négliger ce qui les précede. Le romantisme n'est pas une fleur éclatante jaillie spontanément sur
les ruines faussement reconstituées du ~loyen Age ; elle a ses racines dans le xvme siécle et, dans l'image de l'Espagne telle
qu'elle apparatt aux romantiques, « on trouverait encore des
traits dont le dessin avait été tracé au xv1° siécle •· Le premier
de ces traits, c'est le caractére chevaleresque que Cervantes a
fixé de telle fa~on qu'il demeure inefTa~ble ; ce n'est pas, dit
M.Martinenche, par la lecture de livres demoraleet de théologie
que les romantiques chercheront a ·compléter le personnage ; c'est
dans le roman et le thMtre qu'ils trouveront leurs sources et
c'est souvent a travers nos classiques qu'ils les découvriront.
Ceci conduit M. Martinenche a dégager ce que nos classiques
doivent a la littérature espagnole, depuis le • Lazarille • et
e Guzman » jusqu'a Lope et Calderon, et, cheroin faisant, il nous
montre comment, par l'intermédiaire de notre théitre classique,
l'Espagne entre dans notre drame romantique. Certains exemples
aont saisissants.
C'est ainsi que la haine que leur inspiraient les philosophes ne
les a pas cmpechés de poser d'abord sur le visage de l'Espagne le
masque de Torquemada, vu a travers Montesquieu et Voltaire, et
cela, d'ailleurs, en faussant leur témoignage, car : • ll faut étre
bien maladroit, dit Voltaire, pour calomnier l'lnquisition et pour
chercher dans le mensonge de quoi la rendre odieuse ». Les roman·
tiques, moins avertis que Voltaire, ne reculeront pas devant cette
maladresse. • lls pousseront au noir, ou plut6t au rouge sanglant,
l'image de l'Inquisition que leur présenteront nos philosophes »
C'estqu'ils simplifient; ils négligent tout ce qui, dans le caractére

183

espagnol, dans l'histoire de l'Espagne, explique l'Inquisition ;
ils n'en voient pas l'esprit, ils ne retiennent que le geste.
Il en sera de méme pour les mreurs, dont ils ne garderont que
lrois traits essentiels : la galanterie, la jalousie, la dévotion.
Trois traits qui, dépouillés de leurs nuances qui leur laissaient
encore quelque vérité dans le roman morisque, apparattront partout, ne seront pas un instant oubliés.
Les soldats de Napoléon qui traverserent l'Espagne sans la
comprendre rapportcront aussi leur lot de légendes et d'idées
fausses dont l'influence est grande. Pour eux, il demeure établi
que l'Espagnol u apportait dans la cruauté une sorte de ralfmement
religieux », dont nous trouvons la trace dans tout le romantisme,
et qui n'était, a tout prcndre, qu'un sentiment national exaspéré
jusqu'a la fureur par l'invasion étrangére.
Enfin, désireux de donner a leurs idées sur l'Espagne l'appui
d'une documentation, c'est dans la critique étrangére représentée
par Bouterwek, Schlegel et Sismondi que les romantiques iront
la chercher. ~1ais, conclut M. Martinenche, a pres une étude de
ces trois critiques,
Pas plus que Doutorwek ou Scblegel, Sismondi no ~e fait une idée ju~te
des romances... ni ne distingue nettement les diverses phases de l'évolu•
tion du génie espagnol. U met sur le méme plan l'Age de Lope ot l'Age de
Calderon et voit le plus bel efforL de la comedia Mrolque daos une exagération exigée ~ar un pub\ic restreinl et dans les formules d'une mode spéciale.
Nos romantaques so laasseront égarer par ces enseignements. C' est dans los
muvres ou se marque la décadence qu'ils cborcheront l'expre5'~ion supréme
du thMtro espagnol. Dans le romance détaché du cantar ils admireront le
lyrisme primitif qui a P.récédé l'épopée. lis prendront pour des chansons populaires du Moyon Age l ceuvre d'artistos érudils do l'Age d'or. Faut-il le leur reprocber avec amertume T Pouvaient-ils avoir sur l'Espagno d'autres idées
que colles dont nous avons essayé de distinguer les sources diverses ?

Ayant ainsi, d'un trait précis, dessiné l'image que les romantiques se faisaient de l'Espagne, M. Martinenche étudie ce qu'i I
appelle leur premiére imitation lyrique. La critique étrangére leur
avait révélé le romance et le thMtre.
fourquoi ~e so_nt-ils tournés d 'abord vers le romance ? Peut-étre parce
911 1ls y rctrouva1ent le~ couleurs du Moyen Age, peut-~lre J.&gt;arce que ces
mnovateurs se contentaaent de suivre le courant qu'ils prétendaaent remonter
et que les romances espagnols apparaissaient comme une transition nécessaire entre le goOL troubadour el la aouvelle mode romantique.

Mais dans quels textes onlrils connu ces romances ?
Ce n'est que vers la fin du xvme siécle, dans les derniers volumes de la BibliolMque universelledesRomans,qu'onenvoitapparattre des traces ; mais sous quel déguisement 1a travers quelles

�BIBLJOGR\PHIF.

Rl::VUE DES COURS ET CO;'iFÉRE:SCES
184
atlénuations I C'est de la pourtant que Creuzé de Lesser est parti
pour établir en 1814 ses Romances du Cid dont le retentissemenl
est considérable et qu'il appelle « une élrange Iliade qui n'a
point d'Homere ». Le mot fait fortune. Abel Hugo, Émile
Deschamps, Víctor Hugo le reprendront. « !\fais Creuzé de Lesser
n'a pas seulement fourni a nos romantiques des formules piquantes
dont ils ne pouv~ient soupc;onner l'inexactitude, il leur a encore
présenté les Romances du Cid sous le jour qui pouvait le micux
les séduire ». De ce point de vue, et encore que son ton íút fade
et sa forme celle d'un pauvre écrivain, il contribue par la difTusion
de ces romances a chasser les demiéres traces du gout trouhadour.
Le style ne viendra qu'avec Víctor Hugo ci dont le génie imposera
les idées fausses de son frére Abel et en [era les dogmes de la critique romantique •· M. Martinenche précise les erreurs d'Abel
H ugo; mais il reconnatt a son Romancero general certaines qualités,
et d'abord, ~ d'elre vraiment une traduction et d'élargir singulierement lech mp l'e la couleur espagnole ». N'est-ce pas, d'ailleurs,
du rom~nce sur le dernier roi des Gotbs qu'Émile Deschamps
tirera son poéme sur Rodrigue, et des romances sur les lnfants de
de Lara que procede le R manee mauresque des Orienlale_q ?
Apres examen du poeme d'Émile Deschamps, M. l\tarlinenche
conclut que pa1 fois il trace le chemin sur lequel s' engagera Víctor
llugo : « Est-ce une illusion ? dit-il, on croit y découvrir le germe
de l'idée magnifique d'ou jaillissent les petites épopées, l'étincelle qui annonce la flamme ou s'allumeront les éblouissements
de La Légende des Siecles 1
Mais a cette époque, c'est-a-dire avant les Orientales, quelle
ronnaissance Víctor Hugo lui-meme avait-il de l'Espagne ? Un
voyage a l'Age de neuf ans, douze mois passés au college des
nobles de Madrid, est-ceassez, comme le croit Paul de Saint-Víctor,
« pour donner a sa pensée le pli grandiose qui ne devait plus
s'efTacer 11, pour « imprégner son imagination des contours
fiers, des couleurs tranchées, des mreurs sérieuses et hautaines
de ce pays a? On peut en douter. Mais cela suffit pourtant pour
que ce pays ne le laísse jamais indifTérent. Les souvenirs
de l'enfance jouent un r6le mystérieux daos la formation de
!'esprit, ils sont une conscience obscure qui protege l'ímagination contre certaines erreurs. Et, lorsque Víctor Hugo nous otlre
le Romance mauresque, s'il laisse c!eviner la connaissance imparfaite qu'il avait de la langue espagnole, s'il déforme quelques
traits essentiels et fausse souvent la couleur, du moins son
poéme garde-t-il une certaine allure espagnole : u Jusque daos
ses égarcments, dit l\L l\1artinenche, Victor Hugo conserve une

185

couleur espagnole "· Et il ajoute : « Gardons-nous d'elre trop sévere pour une fausse érudition dont celui qui en faisait parade
était loin d'etre toujours la dupe ... Victor Hugo s'amuse ... 1 •
Comme il est naturel, M. Martinenche consacre la partie la plus
importante de son ouvrage a l'influence de l'Espagne dans le
théAtre romantique. II lui faut bien d'abord examiner ce que les
romantiques doivent a Shakespeare et a Grethe. Pour Dumas,
Shakespeare est un dieu. Pour Hugo, c'est • l'homme qui a le plus
créé apres Dieu ». Mais, ni l'un ni l'aulre ne savaient l'anglais.
Émile Deschamps qui, des 1826, entreprend une traduction de
Roméo el Julielle, dont 1\1. de Vigny écrira deux acles, se défend
de présenter le grand Will comme un modele a imiter; il veut
seulement faire connattre un trésor que les classiques ont ignoré.
Au reste, Shakespeare ne pouvait exercer une influence décisive ; la liberté meme de sa forme séduit moins les romantiques
qu'on ne pourrait le croire et ils n'ont gardé de son théAtre que le
souvenir d'une libre fantaisie.
L'influence allemande est moindre encore. Schiller n'est connu
que par la traduction de Barante en 1821 et le Fausl en 1828 par
ce lle de Nerval.
Qu'a-t-on besoin, d'allleurs, de chercher :\ l'étranger l'explicaUon de liberté'i q':1e la réaction contre le classicisme sufflt :\ expliquer, et ne f.eut-on
pl$ d1re du thé.1tre espagnol exactement ce qui vient d 'étre dit de 1 anglals
011 de l'allemand ? Je crois bien que s'ils parlent d'abord de Lope et de
Calderon, c'est pour plait.dre Corneille et condamner Racine.

D'autres raisons encore queM. Martinenche examinesemblaient
vouer l'influence espagnole a la stérilité, mais l'Espagne, c'est
le )loyen Age et c'est la terre de chevalerie ; d'autre part, Je., romantiques, fatigués des analyses de l'Ame, étaient attirés par
la représentation de l'individu transporté dans un milieu rare.
Les types légendaires ou historiques de l'Espagne leur oflraient des
exemples d 'une truculente originalité. Enfin, si la versification de la
comedialeur était un obstacle,ils étaient en tout cas moins sensibles que leurs prédécesseurs aux fautes de gout, et plus d'une
fois ils y découvraient, au contraire, une maniere de beauté, une
poésie, une couleur qui échauflait Jeur verve.
Mais, pas plus que le Romancero, la comedia ne fut adoptée
brusquement par les romantiques. II leur fallait une transition.
Pierre Lebrun la fournit avec son Cid d'Andalousie. C'est en
1825 que Lebrun demande a Lope de Vega de • nous aider a
fonder en France un théAtre comme le sien, national, mais qui ne

�REVUE DES COüRS ET CONFÉRENCES
186
sera possible que s'il respecte un gout d'ordre, de limites, de
regles, de lois, meme au milieu de la pl~s grande liberté »_.
C'est une conception classique. Ma1s malgré sa doctrme et sa
timidité Pierre Lebrun mérite d'etre considéré comme un précurseur parce qu'il introduit dans son Cid d'AndaloWJie un peu de
couleur locale et de poésie romantique. Sa couleur n'est pas toujours de bon aloi, mais ne serait-ce que par l_a p~inture de l_'honneur
cspagnol et de la religion du se~ment L~ Cid d Andal?usie est une
étape nécessaire sur la route qm nous me:1e a He,:nani.
.
C'estaussi écrit M. Martinenche, vers Rernaru quenous condmt
Je théatre d~ Clara Gazul (1825) auquel il convient d'ajouter La
Famille Carvajal (1828).
.
.
Et dans un chapitre lumineux, M. Martinenche étud1e le
MériI~ée de Clara Gazul, le Mérimée d'avant Carmen, attiré par un
pays qu'il ne connait encore que par ses lectures, mais au point
« qu'il semble gouter a l'avan~e le p ~aisir qu'il aura a pénétrer
dans un génie dont on pourra d1re qu d est le seul de ses contemporains a l'avoir véritablement compris ».
Ce serait trahir l\L Martinenche que de résumer ces pages dont
pas un mot n'est inutile, qui sont écrites avec l'esprit le plus fin,
avec tendresse et qui nous paraissent constituer l'étude la plus
exacte, la plus clairvoyante que l'on ait encore consacrée a ce
moment littéraire qui s'appelle le théatre de Clara Gazul.
Avec quelle délicatesse l'auteur parle de l'ironie de Mérimée qui
luí apparait comme le trait caractéristique de son talent et de sa
sensibilité! Ce que d'autres ont pu appeler sécheresse, il l'appelle
pudeur, et je crois bien qu'il a ra!sol)..
.
.
Cette ironie malicieuse parfo1s, éclate a1lleurs dans la violence
froide du ton ~t l' exagération meme de l'horreur. Ses traits de
mreurs sont souvent des traits d'esprit, mais Mérimée connatt
assez l'Espagne déja, pour que l'ensem~le de~eure ~xact. Certes,
ce n'est pas la qu'il faut chercher le Mérimée h1spamsant.
1

Mais le thM.tre de Clara Gazul n'en conserve pas moins sa_~lace dans l'histoire de notre littérature ; il nous aide il comprendre le_ mibeu &lt;l;ans leque)
nous allons voir éclater la fanfare triomphante d' Hernam. Tant pis pour qui
garderait encore quelque rancune il son auteur...

Il n'est point facile de s'attarder ici ~ans le détail du chapitr~
que M. Martinenche consacre a Hernam et a Ruy Bias. Rernam
marque dans le drame romantique une date aussi important~ que
Le Cid dans la tragédie. C'est le point culminant du romantISme,
et c'est sous les couleurs espagnoles que furent mobilisées les
troupes de la nouvelle école, le 25 février 1830.

BIBLIOGRAPHIE

187

On comprend que M. Martinenche ait fait porter sur Hernani
son principal eflort. En suivant la piece, scene a scene, presque
vers a vers, il trouvera mille occasions d'exposer ses idées, d'indiquer ses sources, de contréller, de recouper, comme on dit aujourd'hui, ses jugements. 11 le fera toujours avec la profonde et
respectueuse admiration qu'un artiste éprouve devant
Víctor Rugo. Si les inexactitudes, les anachronismes, les
erreurs historiques, voire les fautes d'orthographe ne luí
échappent pas, il les releve du moins avec un sourire indulgent,
presque complice, sachant, qu'a tout prendre, le poete n'y attachait pas d'importance, et se moquant, a l'occasion, des pédants
qui, comme Biré, prétendirent l' en accabler.
La recherche des sources visiblement le passionne. 11 mene son
enquete avec une précision remarquable, et je crois qu'il les
détermine d'une maniere définitive. Ce travail fait, il écrit:
11 serait aussi inutile que ridicule de chercher a reconstituer le libre travail
d'un génie créateur. 11 faut toujours faire ea parta l'inconscient. Victor Hugo
a certaineme,nt connu toutes les comédias auxquelles Hernani fait songer ;
il est probable qu'il en avait !u d'autres encore. C'est avec la plus légitime
indépendance qu'il a jeté les souvenirs qui lui en venaient dans la fournaise
de son esprit. Dans que! ordre et a que! moment ? Nous ne pouvons le savoir.
De quelle maniere et pour quelle artistique fusion ? C'est ce qu'il n'est point
interdit de rechercher.

Et sur les origines de !'intrigue, son développement, les personnages, M. Martinenche apporte desvues nouvelles. 11 examine
ensuite l'exactitude de • la couleur locale )&gt; pour condure que, quoi
qu'en puisse dire Menendez y Pelayo, le cadre ou s'agitent les
personnages est le seul qui leur convienne. Du romancero et de
la comedia, Víctor Rugo a tiré pour la mise en scene et le dialogue des indications qui sont loin de correspondre to u tes a la 'date
précise qu'il donne a son drame, mais qui interdisent de le situer
dans un autre pays.
11 en sera de meme pour Ruy Blas. Apres avoir dégagé le
sens que Víctor Rugo attribuait a cette ceuvre et avoir indiqué
lagenese de saconception, M. Martinenche, fidele a sa méthode,
recherche les sources de sa documentation. 11 passe rapidement
sur celles que Victor Rugo lui-meme signale d'un ton ou perce
la mystification, puis, sans méconna1tr·e la valeur des sources
(les Mémoires de la Cour d'Espagne, par la Comtesse d'Aulnoy,
et l' État présent de l'Espagne, par l'abbé Vayrac) que M. Morel
Fatio croit etre les seules auxquelles il ait eu recours, il en
découvre d'autres, historique ou littéraires, mais nombreuses et
d'importance capitale. Certes, dans Ruy Bias, bien des erreurs

�188

BJBLIOGRAPHIB

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ª.

o!Iensent les usages. Mais laut-il en tenir rigue1:1r
Hugo et
l'accuser de manquer de conscience comme le ht Biré ? Cette
pensée lait sourire M. Martinenche:
Quel dommage, s'écrie-t-il, que Prosper Mérimée !''ait pas vé~u assez
Ion temps pour lire M, Biré l... 11 est. assur~ment perm1s a desérud1ts d~ ne
palsentir le sel d'une ironie qui méle le "!ª1 et le faux daos des propor~1ons
qu'il n'est pas toujours racile de dét.ermmer. Peut-etre ce mélange. est-~ nécessaire A cette convent.ion sans laquelle aucun théAt.re ne pour_ra1t exister.
Ce n'est pas en tout cas sur des détails de ce genre que peut u~1quement se
tonder un ju'gement. sur I~ valeu.r historique d'un drame et la vérité de sa couleur Iocale.

Passant de la a l'étude des personnages, M. Martinenche recherche dans quelle mesure ils portent l'empreinte de leur pays.
Rien n'est laissé dans l'ombre; l'origine de leurs noms, leur caractere, leurs paroles et leurs ~estes, tout _Plaide en faveur d,e la
vraisemblance, sinon de la vérité ; la poés1e, alors m@me qu elle
prend lepas sur l'histoire établit une atmosphere daos laquelle,
malgré les boursouflures' du symbolisme et de l'abstraction,
flotte, comme dans i-Jernani, le panache espagnol.
Si l'on veut rendre justice :\ l'hispanisme de Victor Hugo,dans son thM~r~
écrit M. Martinenche, n surfit de le compar.er a celul _de ses contemporams.
n est inutile de s'arréter a des pit\ces méprisables qui '!1ª nous transportent
au dela des Pyrénées que pour suiVl'e une mode et qui accumulent les sottises et les ignorances.

Aussi n'examinera-t-il que les deux pieces de M. Casimir
Delavigne : Don Juan d'Aulriche e~. La Fi(le du Cid. Examen sérieux serré mais au cours duquel I unpartialesévénté de M. Martinen~he n'~st plus tempérée par une admiration que }'on sent i?i
Jimitée et que le génie n'échau!Ie plus. Par n_ioments men_ie, on v01t
pointer la moquerie. Puis, un certain déd_am: • On devme ce que
devient la couleur locale entre les mams du prudent et sage
Casimir Delavigne ». On le devine, en e!Iet 1• L'ordinaire n_iédiocrité et aussi les spirituelles noblesses du style de ~elaVIgne »
consternent visiblement M. Martinenche. • lis ne VIennent pas
d'une 3.me espagnole, ces cris ; ils ne trahissent qu'un eflort
hésitant et vite essoufflé ,. Mais a quoi bon s'attarder sur ces productions froides, fades et fausses, qui n'offraient aucune méthode d'imitation féconde ?
Du moins, des scrupules classiques retenaie;11~ Delavigne. • Que
deviendral'Espagne danslethéatre de ceuxqms abandonnent au".
théories de Víctor Hugo sans se rendre compte des réserves que lm
imposait son go0t et des libertés qui n'étaient permises qu'a son
génie ? ,

189

Trois exemples suffiront a M. Martinenche pour l' établir: Les sepl
lnfants de Lara et don Juan de Maraña qui marquent, en 1836,
le point de départ d'une évolution qui ahoutit, en 1868, a L' Armurier de Santiago, u c'est-3.•dire, a une caricature oll l'on peut
dire qu'il n'y a plus véritablement ni Espagne, ni romantisme. •
Ayant fait justice de ces piéces dans un chapitre savoureux qui
lui permet d'intéressantes incursiona dans la littérature espagnole
et ou il trouve prétexte a quelques belles pages sur Les ámes du
purgaloire, M. Martinenche, quittant comme un sombre corridor le drame romantique agonisant et fuyant sa grimace forcenée, nous fait pénétrer a sa suite dans la vive clarté de la poésie
lyrique etde lapoésieépique de lasecondepériode du romantisme
fran~ais.
D'une maniere générale, écrit-il. H semble que daos sa seconde maniere le
lyrisme romantique, quand il se transporte au dela des Pyrénées, commence
il se préoccuper beaucoup moins de la violence que de la vérité de ses couleurs. Ce progres s'entrevoit déj3. dans la nouvelle édition qu'en 1841 'tmile
Deschamps donne de ses poésies. Mais Deschamps n'était pas assez dégagé
de la sentimentalité romantique pour s'attacher a des peintures vigoureuses.
11 avait eu sa place daos 16' mouvement littéraire qui aboutit aux Orientales.
Pour aller plus loin sur la route qui conduit A la théorie de l'art pour l'art, il
allait un poete qui eQt l'ceil du peintre. Théophile Gautier sera ce poMe-lt\.
Son voyage Tras los montes demeure comme la plus éblouissante et la plus
exacLe 1mage des paysages et des monuments.

Dans ses poémes España, constate M. Martinenche, on ne
retrouve pas toujours une justesse aussi précise. Les embellissements contre lesquels il lui est clifficile de se défendre, déforment
souvent sa vision : • 11 y a d'ailleurs du procédé romantique dans
la méthode qu'il adopte pour donner a ses impressions plus
de force et de portée. 11 se rapproche davantage de l'Espagne
quand, au Iieu de la faire entrer dans le cadre du symbolisme romantique, il cherche a lui emprunter quelques-unes de ses formes
poétiques ,. Mais ce ne sont la, a tout prendre, que procédés, et
qui sentent l'artifice. De la vision exacte qu'il a eue dans son
V oyage, il ne reste dans ses poemes que des reflets fragmentaires
et, s'il a compris mieux qu'aucun autre les caracteres essentiels
du génie espagnol, il n'a pas toujours réussi a en pénétrer l'Ame.
Préciosité, mysticisme, réaJisme, voila les aspects sous lesquels Gautier a
voulu nous montrer l'Espagne telle qu'elle lui apparaissait dans sa vie ordi•
naire et dans les tableaux de ses peintres ... Ce n 'est pas d 'un goOt médiocro
d'avoir choisi parmi ceux-ci: Zurbaran. Ribera, Valdes LéaJ.

Gautier avait vu l'Espagne artistique et mauresque ; c'est une
autre Espagne que verra Victor Hugo, et dont certains traits

�BIBLIOGRAPI!IE
REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES
190
apparaissent dans ces ligues citées par M. Martinenche : • Les
grandes routes ont des trotl.oirs, les mendiants ont des bijoux,
les cabanes ont des armoiries, les habitants n'ont pas de souliers.
Tous les soldats jouent de la guitare dans tous les corps de garde.
Les pretres grimpent sur l'impériale, lument des cigares, regardent les jambes des femmes, mangent comme des tigres el
sont maigres comme des clous. Les chemins sont semés de gredins
pittoresques •···
On devine la joie que Víctor Hugo éprouvait a écrire cela;
c'est le jaillissement meme de la fanlaisie romantique avec ses
contrastes, ses couleurs et ses exagérations. Mais, avant d'ouvrir
a I'Espagne les portes de La Légende des Siécles, il lui faudra renouveler sa vision. Le Romancero du Cid ne lui sera pas alors inulile.
Et, avec le sens critique qu'il appliquait a ses drames, M. Martinenche étudie les poemes espagnols de Hugo en les divisant en
quatre groupes : 1° les pieces ou se retrouvent les préjugés du
xvm• siécle; 20 les piéces ou Viclor Hugo transporte sa vision du
Moyen Age dans des décors pyrénéens; 3° la reprise de l'inspiration du romancero ; 4° le retour a l'Espagne dans les dernieres
piéces de la Légende.
Nous ne pouvons le suivre pas a pas dans cette analyse subtile
et pleine de seve qui le conduit a cette conclusion:

On peut. Caire plus d'une réserve sur la peint.ur~ de l'Espagne .dans La
Ligende du Sitclu. On y renconlre des couleurs 4:hsparates ... Les 1dées sur
l'lnquisiUon et l'humanitarisme n'y sont. pas t.ouJOUJ1! a leur place .. On regrette aussi d'y trouver, c;A et 1a, _les r.anc11:nes de l'e~il6 e~ on ne latsse pas
que d'ét.re surpris par la concept.1on s1mpliste et ant1thétlque que le póé.Le
se fait du monde et de l'histoire. On est choqué par l'abondance des anachr&lt;:'nismes et des inexactitudes. Toutes eos réserves ne tardent pas ~ s'évanou1r
dans l'enchantement d'une lecture désintéressée. Le gross1ssement éplque
fait. disparattre les heurts des nuances contradictoires. 11 est des splendeurs
qu'il no faut pas regarder avec des yeux de myope ...

Ce n'est pas avec des yeux de myope que M. Marlinenche les
a regardées, mais ila projeté sur elles la vive clarté de son _érudition, de sa connaissance de l'Espagne et de son goO.t_ poét1que.
Son livre ne les amoindrit pas, il nous prépare a les mieux comprendre. Le Mont Blanc, dont la masse écrasante étonne le touriste,
ne paratt pas moins beau dans les flammes mouvantes de l'aurore
au géologue qui en connalt la formation secrete, qui en a dénombré les couches, les failles et les stratifications.
La France une fois encore, conclut M.Martinenche atiréd'une
matiére ou d'une inspiration localisées des formes universelles.
C'est le phénomene renouvelé de toute son histoire liltéraire, et si
le romanlisme a parfois déformé l'Espagne, l'image qu'il en a
1

191

donnée est poétiquement assez belle pour que dans l'imagipation
des hommes elle se soil subsliluée a son image réelle.
•
M. Marlinenche se défend d'avoir eu dans son livre d'aulre amb_ition c¡ue • de fourni~ quelques éléments de réponse a deux questions sunp!•• et préc1s~s : De quell? fa~on et jusqu'a que! point
le romantISme franga1s a-t-il élé lllspiré ou modifié par I'Espagne ? Quelle est la valeur de la peinture qu 'il nous a présentée? •
A ces deux queslions,il répond d'une lagon complete et définit!ve, i:nais la portée. de son ouvrage nous paratt les dépasser
smgulierement. Part1 pour éludier le romantisme d'un point de
vue qu'il voulait particulier, M. Marlinenche a été amené a nous
le présenter d'abord dans toule son étendue; il a du siluer ce mouvement hltéraire dans l'hisloire de la litléralure et pour cela faire
".'vre sous nos yeux dans leur rapports réciproques toute la
htlérature esi,agno,Ie et la fütérature frangaise depuis les
troubad~urs ¡usqu au x1':• s1ecle . CEuvre considérable el qui
re~te claue. Document qm demeure désormais essentiel chaque
fo1s que l'on voudra pénélrer !'esprit du romanlisme et en
suivre l'évol~tion. CEuvre in:i~artiale aussi et, sous ce rapport, a
peu pres umque dans la critique du romantisme car - et ce
~'est p_as un reproche qu'on lui adresse - la criticiue purement
hlléra1re ne peut pas etre imparliale; les gouts les tendances la
~ormation du c_ritique infl~e_nt sur ses jugeme~ts; nul ne p~ut
Juger dans le_ vide. En chomssant son point de vue hors du domame littéra1re, M. Martinenche a échappé a ce danger.
Au cours d~ cetle analyse rapide et forcément incomplete, il
a pu nous arriver dans un raccourci de fausser sa pcnsée de la
dé~~rmer, peut-:étre de la trahir. Qu'il nous excuse; son livr~estl8.,
qu 11 faudra bien, désormais, que l'on consulte, et qui se
défendra. Livre attachant qui, dans ses formes pu res, contient le
résullat de toute une vie d'étude et qui fait honneur aux Iettres
et a la critique lrangaises.
MAX DAJREAVX.

�ANCIENNE

LlBRAIRIE

EDITEURS

FORNE 1\

foNOÉfi u; 181b

Theses de doctorat es lettres

B01Vl N &amp; C'•\

:\

3 el&gt;. rue p,.¡,th•. p,,;,~v:_ \

1

b =-====='l ~~_,
CHEZ LES ,\J/~.\ /ES l~DITEL'JlS

La Reoue des Cours el conférences recommencera ceUe année
donner la liste des theses de doctorat és lettres soutenues
devant la Faculté de Paris, avec le nom des membres du jury.
Ces renseignements étaient jadis fournis aussi par le Bulle•
lin adminislralif ; mais il y a renoncé.
Nos lecteurs seront ainsi au courant des travaux de haute
érudition de la Sorbonne.

a

Tbésea du mola de décembre t922.

Le jeudi 14 décembre 1922: M. P1CARD (1), Directeur de l'École
lrangaise d' Athenes, a 1 heure : L'établissement des Poseidoniastes de Bérytos a Délos (thése complémentaire).
Jury : MM. Bousquet, Holleau:c (1), Salomon Reinach.
A 2 heures 1 /2, Éphése et Claros, Recherches sur les sanctuaires et les Guites de l'Ionie du Nord (thése principale).
Jury : 111111. Glolz, Guignebert, Carcopino.
Président du jury : 111. Glotz .
Le scmedi 23 décemhre 1922 : M. JEAN BABELON, attaché a
la Bibliothéque N ationale.
A 1 heure : Jacobo da Trezzo et la ConsLruclion de l'Escurial
(thése principale).
Jury : 111111 . MAle, Jordan, Schneider.
A l'heure qui sera fixée par le Jury: La Bibliotheque frangaise
de Fernand Colomb (these complémentaire).
Jury : Ml\l. Jeanroy, Marlinenche, Barrau-Dihigo.
Président du jury: M. Jeanroy.
(1) Les noms en ilaliq.1c 1:,onL ceux des rapporteurs.

Le Géranl :

FRANCK

G AUTRON.

LES YIEILLES PROYIKCES DE FRAKCE
.
·
d )1 A ALBERT-P~llT.
Collection de volumcs publiés sous la d1rect1on e . .
Format ln-8· écu, Ulustrés de plani:hcs hors texte.

Histoire de Normandie, par- A,

ALl3BRT-PETtT . proíesseur ~grég! •~
Lyct!e Jnoson-de•Sailly, 9• édition. ¡Ouurage couronni pa.r l Arad9 '~~~

Fran(:aise). Broché · · · · • · · · · · · • • d. ;.l 1· 1 t
Hietoire d'Alsace, par Roo. Racss, corresp~nd•;; XI;-460ns ;g~~
21• édition, revue, complétée d augmentée, 1 ,ol
• • .
fr.

io

Brocbé

.

.

•

·

·

·

•

·

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·

· · • · · ·
·
FEnvRE proíesseur ü la
Histoire de Franche-Comté , pnr L ~~•en
•
r
Facullé des lellres de Strasbourg, á• édihon, Brocbé • . •
9 r.
Bistoire de Savoie, par Charles OoFA"YARD, prore:seu~tgrég~ ;u
Lycée Henri lV, 5• édition, 1 vol. de Vlll-328 pages. roe
.
r:
.
p So ssosNADB proíesseur il la Faculte
Hlstoire de P~1.to~, p~r d. p' 't' ·
'
vol.
de
VIll-312
pages.
des lettres de 1 Un1ver&amp;1té e o1 iers, 1
5 rr
Broché. • • · · · · · · · · ·
· · · · · · ·. V
•
C
·r,1
de CEs,uu-Rocc" et Louts ILLlt.T,
Hiatoire de Coree , par º:¡°sNA
de
XX\'IU-280
pages.
1
proíesseur agrégé nu L:ycée e antes, 1 vo .
.• . . . .
b rr.
Broché. · · · · · · · · · · · • · ·
a ¡ Faculté
Histoire du Languedo~, par P. &lt;;i~cuoN,1 pro~e~:u;,I~l-~ pages.
de~ lettres de Montpclhcr, 4• éd1t1on,
vo .
9 rr.
Brocbé. • . . . • · · · · · · · ·

.. ....

.

A

ALDRRT-PETIT,

Coznment l'Alsace est. devenue fran~a1s;, par .
1 r
1 ·rnl. petil iu-So écu, illustré de 4 portra1ts .. roch~.
r.
8" ccu cavnlier, avec
L'Egypte de 1798 a ~900, un vo1ume m. . . .
6 rr.
5 eartes el plans. Broche. · · · · · · ' · ·
de No on Sur les troces dn Barbares, por le comte de.,CA11
AutoSur A
y 1• fort vol. in-4&amp; double couronne (18,5 X _3,5),
011,
Al~"T- n1oun,
.
h'
et de 2 cnrtes hors
illustre de 100 reproduchons photogrnp . ique5
16 Fr.
texte. BrochC • · · · · ·
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· · · · · · 20 fr.
Carlonné toile, íers spéciaux. tCle dorce. . . . . • , . : . 1 bre
n_ C
·;gm' d: Ribécourt . - l.,es combats dans le Noyon_nars \~p_emSo.
ve ompi
d R.b'• R e _ De R1bécourt a
u1914·, . - La lignedu fronf:
e ' &lt;:&lt;;OUT 1 a oy.
.
h d 1•0·1.se..
¡,,,
N
- Sur la r1ue gauc e e
sons. - DeRibécourt ó: :,oyon. - . Roy O n,
n.. ;\' onon a r,.'eslu. - La
· ,, _ De :,¡oyon a oye. - ve. ' :,
·1
- Ven l~au1gn:, •
II
\'
Chauny _ Comment I s
oollee de lal 1·,hrse : Guis~:rd~I
ibe::uaitnl da~u nos uillagu . -

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S, Qual Malaquaf-. PARIS (VI• }

r-n••' ~

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P. BOISSONNADE

DU NOUVEAU
S VR

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CHANSON DE ROLAND
La Genm historique,
le Cach-e géographique, le Milieu, les Personnages,
la Date et I' Auteur du Poéme.
Fort ,·olume in-8 raisin de VI-520 pages. .

.

.

311 Ir.

Depuis l'apparition des Lé9ende1 Epiquu de J. Bédier. il n"est pas de fra•
vail -4fUi aoit appelé a un JlOSSi grand reteotissement. ll renou,·elle en etfet
presque entiCremeot la questioo des origines. du véritahle caractere et ele
l'inspiration du chef-d'ceuvre de notre épopée. L"auteur, au pl'i&amp; de recberche&amp;
~profondies et nell\•es, est .P8"enu a prouver en._ effet que la Chanaon de
Roland est née en premiCre hgne du spectacle des croiaadea f'ranco-e1pagnoln
d' Aragon et de Catalogue, et Heaaoirement de eelles dea pays de la Baltiqae
et d'Orient.
U est arrivé a découorir le• lieu:r. qw le pC&gt;ele a thoi,i, pour y 6xer les sea.
nes de son épopée, l identifier les peuples dºOccideot. d' Aírique et d'Orieal,.
cp.ºil y mele 11 a montré que le trouvCre a voulu faire de son poeme le tableau de la lutte gn.ndiose en_gagée de son temps entre la clirétientl 1lt la
pai,mie {islam et paganisme). U a déeou,·erl daos cette épop6e lea tnits cai.,
ractéristiques de la société mosuhnane et cbrétieooe de cette ~riode. 11 •
reconnu dans les pn-aonoages de l'épop&amp; les reprisentants de la f&amp;dalit'
et de la chevalerie frao?ises. 1t a tnfin itabli que la Chan.aon de Roland.
compos&amp; uu• 1120. est l'~uvre dºun clair-jongleur, pieuz et lettrE. bóte da
coun seigneuriales de l'époque , et que ce clerc, Turold, originaire de l'Avranchin, doit etre ideotifié avec un bénéñcier normand qui vécut a Tu.dele au.
cbef-lieu de l'apanage de Rotrou de Perche et de aes Normands.
Aiosi 1pparait d&amp;ormaia. en pleine lomi~re, grAee a cd rechercbes originales, le pGeme de ce trouvere géoial, qoi sut, du spectacle d'une i!re ficond"e
en b&amp;os. dégar.i:: l'ime de la patrie naiasante, de la France chevaleresque,
gardienne de 1 1d6al et de la civilisation chrétienne du moyen áge.

Augustln GAZIER
Prol'e.-ar l la Sorbo11ne

HISTOIRE GENERALE
DC

. MOUVEMENT JANSÉNISTE
DEPUIS SES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS

2 volumes io -8° écu de 338 et 376 pages. Ensemble

�</text>
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                  <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, 1922, Año 24, No 2, Diciembre 30</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Strowski, Fortunat, 1866-1952, Director</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>•
24' Année (1To Siric)

N' l. -

REVUE

15 Décemhre , 922.
Directeur :

F. STROWSKI
Professeur i I&amp; Sorboone

DES

CouRs

Prlx du Numéro

3 francs

ET

CONFÉRENCES
La Revue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décetnbre au 30 juillet
Les Cours et Conférences pubiiés sont rédigés par les professeurs
eux-mCmes, ou sous leur direction.

M. LALANOE
Profe.sseur i'i la Sorbonne
Mernhre de J'lnstilut

Lu tlticriCI; de l' Induction et de l'Expé~
rimentation . . . . .

1

Gustave COHEN

Roml'.:.rd. sa ui~ et son amure (suite) .

Josep~ VIANEY

La Bible dans la podsie fra11faise depui_,
Ala.rol (suite). . • • . • • . • .
Le t.hi.átre romantique, de Dumas pire d
Dumas fils (1iuite). . . . • • . •
La crisc religiemte·dep11is lamort de Gré.goire
V 11 ju:;qu'ó. l'a.vinemuit d' Urb11.in 11
(1085-1088) . . . • . . • • • •
Ernesl Renan. - Essai ch bfographie
intelltctuelle. . • • , • • . • •
l.e~ns S!ir l'histoire de la litfhature
latine (suite). • • . . . • • • •

80

Lea 1nfluences ilrangeres sur Lamartine
(Des pre.miires mi.ditati.ons) (saite d fin).

88

Profeuéur a l•Uoivel'3ité de Slnuhourg
Cbarge de Cours a la Sorhonne
Do.rende lá Faculté.des [,ellres de lrt"onlpaUier

A. LE BRETON
Maltre de Conférenc-es it I• Sarhonne

Augustln FLICHE
Profeaseur a l'Univenitl: de.Montpellier

Jean POMMIER
Profeuelll' .&amp; i'Oniversité d'Ameterdam

Abbé LEJAY
Memhre de l'T1utitut
Professenr a l'ln.,titut ca.tholique

Paul HAZARO
Cba1:g¡; de Conra i la Sorbonne

PARJS
BOIVIN &amp; O•, Éditeurs
J el 5, rue Palafine (1'7')
Téléphone Fleurus 07-88 -

C:ompte chéques postau.x Pari&amp; n° 1604

Tous droits d&lt; traduction et de nproduction rts&lt;rvis.

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24• ANNlB

(1• Súi,)

15 DtcBMBRB 1922

3 &amp;· 5, - Rue Palatine - PAWS (\'/' )

REVUE DES COURS

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

COURS ET CONFÉRENCES

Para1ssa11t le t,j et le 3U de c!t,1r¡11e moIs
(du 15 dt!cemhrc au 30 j111/Je1j

DES

DIRICHUft : • •

P. STIIOWSII,

Profu,evr 4 la Sorbonne,

Franee . . . . .
40 fr.
payables 20 fr. comptant et 20 fr.
ABONNEMENT, CN AN
le 5 aoril.
Etranger. • . . • . . . 46 fr.
Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages ; 3 fr.

I1

A.

Les théories de l'induction et
de l•expérimentation

NOS LE.CTE.UH..S

La Revue des Cours et Conférences publiera, comme les nnnées
precéden/es, les cours principaux de la Sorbonne ~/ _des F~cultés des
Lellre., de l'rouince. Mais conformémenl aux dmrs qu, nons onl
élé exprimés par nombre d'abonnés, nous essaierons de rl:pondre á
leur curiosité scientifique. Nous donnerons, pour commencer, un
cours oli seronl exposés les príncipes de tanalyse malhémalique. Ce
cours es/ profes,é. par JI. E. Le Roy. membre de /'Jnslilul, professeur de philosophie au Colfrge de Frunce, oú il_ a _rempla~é ~~­
Berg•on. Ce cours ne sera pas un cours de uulgarisalton, puuqu 11
s'ag°il dºun enseignemenl ri9011reuxdonl lebul principales(de « monlrer par /'e;,:emple commenl la pensée malhemalique fonch~nne fOUr
elle-méme », mais il n'e:rigera, po11r ilre enlendu, que I hab,tude
de la pensée abslraile el la possession des connaissances qui figuren/
au pro_qramme de la seclion .-l (/alin_-grec; des Lycét~-~oll_ege~.
Nos lecleurs ver ron/ dans ce/ essa, , no/re grand destr d allier la
haute culture h11manisle á /'esprit scieniifique moderne.

F. S.
VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MEMES ÉDITEURS:

BIBLIOTHEOUE DE LA REVUE DES COURS
EDMo:-;n ESTEVE
Proruseur i la Faculté da Leurn de Nancy

LECONTE
L'HO.Mll!E

DE LIS LE

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Un volume in.,G brocbé. • .

L'CEU VRE

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7 fr

Coura de K. L4L4NDE,
Pro/esseur 4 la Sorbonne.

LeQons I et II. - Introduotion.

L'objet de ce cours sera d'étudier, d'une maniere A la fois
historique et technique, les dilTérentes théories de l'induction
et de I'expérimentation. Dans ces deux premiéres Ie~ons, je me
propose d'examiner les dilTérents sens du mot induclion, de limiter
et de divisor le sujet.
I nduclion est la transcription latine du grec lffaywy~ (acte de
mener quelque chose vers, ou a un point déterminé: par exemple,
adduction de l'eau ddns un champ, importation). C'est un terme
du langage courant devenu technique, puis qui a repassé de
l'usage technique au Iangage courant : c'est ainsi qu'on
parle aujourd'hui des • inductions • qui aménent a soup~onner
un crimine!. 11 re~oit actuellement des sens divers ou se combinent deux idées dilTérentes : !'une concernant le degré de certitude du résultat ou l'on aboutit, l'idée d'un cheminement a
lravers des intermédiaires multiples, et par conséquent ne donnant A !'esprit qu'une confiance Iimitée, une indication plutot
qu'une preuve, qui demande vérification ; - l'autre concemant
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCHS

ª.

le trajet de la pensée qui va des faits observés
une formule
universelle, valable pour toute une classe ; et qm, a cet égard
aussi a souvent quelque cbose d'aléatoire, ce qui produit des
combinaisons de ces deux éléments. Caractérisons d'abord ces
opérations au point de vue de leur mouvement logique, en y
conoidérant la question de valeur ou de cert1tude comme subordonnée a cette premiére division.
1o L'induction est un raisonnement ,ju type dit , reconstructif ••
c'est-11-dire. aboutissant a affirmer (plus ou moins fermement)
un fait singulier, grAce a des indices qui nous rnettent sur la voie.
C'eet le cas du diagnostic médica}, des «inductions )&gt; d'un policier,

des , inductions • cosrnographiques ou hisloriques qui non,
aménent a penser que Mara est habité, ou que, au ternpsdu renne
et du marnmouth, les hommes vivaient dans des grottes et se
servaient d'armes et d'outils de pierre. C'est encare ainsi que
M. de Launay, parlant de l'évolution des etres aujourd'hui
fossiles écrit que , lorsqu'on se hasarde a procéder ainsi par
inducli~n pour reconstituer théoriquement la chalne logique de•
etres organisés... on est lancé dans cette voie dangereuse ea
pleine incertitude ». (L'Hi,loire de la Terre, p. 287.) - 11 est
évident que, dans le cas de l'induction reconstructive, la conclusion est le plus souvent aléatoire: mais elle peut avoir tous le■
degrés de probabilité, et meme atteindre, dans certains des caa
que nous avons cités, a une certitudepresquecompléte. Cependant,
c'est l'exception, et il me semble que dans ces cas-la, le langage
courant évite le mot d'induction, dont la compréhension subjective, quand il s'agit de reconstituer des faits, contient toujours
une idée de suggestion plut6t que de vérification. Quand Ariste
a été amené a juger que Trissotin n'en veut qu'a la fortune
d'Henriette, reste a organiser le piege qui justifiera cette
induction.
Ceci dit, je laisserai de c6té, cette année, l'induction ainsi entendue, qui appartient al'étude de la , méthode reconstructivo »
(méthode de l'histoire, de la géologie, de la paléontologie ; méthode de la preuve juridique, etc.). Notons cependant que noua
retrouvons sur un point le contact de ces deux opérations dans
l'inférence du particulier au particulier définie par J.-S. Mili.
2° On entend en second lieu par induction le passage a un degr6
supérieur de généralité. Ou, comme on le dit, dans une formule qui
est la traduction consacrée d 'un texte d' Aristote, le • passage
du particulier au général ». 'En«yc,ry-ii O'iatLv Y¡ ti:n:o -tWv x«8'lxa.a-rov
hl «I x«86).ou lfoSo,. Topique,. I, 12, 105 a 13). Par exemple,

si le meilleur pilote est le plus expérimenté, si le meilleur cocher

THÉORIES DE L'INDUCl'ION B't DE L 1·EXPÉRIKENTATION

3

est le plus expérimenté, etc., on dira d'une maniere générale
que dans chaque profession le meilleur est le plus expérimen~
(Aristote) .
La formule • passage du particulier au général , a été treo
vivement critiquée par M. Goblot; et avec raison, si l'on considere le •en■ actuel des moto. Elle n'est pa• homogéne: le contraire
du particulier, en logique, est l'universel ; le contraire du spécial
est le général. 11 faudrait done choisir et dire que l'induction va
du particulier (quelquu) a l'universel (loa,), ou qu'elle va du
plus spédal au pi~• général (car le spécial et le général, eux,
sont tou¡ours relatifs).
Ce qui explique cette formule vicieuse est l'histoire du mot
général, qui a longtemps signifié univer,ei, en parlant des propo•itions : Auf semel aut ilerum mediu, generalíter esto. Dans la
Logi~ue de Port-Royal, on trouve en ce sens tantat « proposition
universelle •, tantOt « proposition générale •· De meme chez
Newton : • In philosophia experimentali propositiones dedueuntur ex phaenomenis, et redduntur generales per inductionem. • (Phi/. nal. princ. malhem. ad finem. On remarquera d'ailleurs, dans ce texte, l'emploi curieux de deducuntur.)
D'autre part, particulier, outre son sens Iogique, est pris
souvent pour ,ingulier : , Un simple particulier, un pays particulier •· En géométrie : , Parmi toutes les droites qu'on peut
mener d'un point a une droite, il en est une particuliére, qui fait
avec celle-ci deux angles égaux, etc. » Enfin, en anglais, parlicular
(entre beaucoup d'autres sens) a fréquemment celui-Ja : each
parlicular hair. - Particular, substantif, veut dire circonslance
dtlerminée, délail di,lincl.
On comprend done comment ces mots ont été employés autrefois pour traduire la formule d'Aristote et comment ils se sont
perpétués dans cet usage. Mais c'est une explication, ce n'est
pas une justification. S'agit-il de passer des individua aux classes,
des classes usuelles et qui nous sont imposées par la vie a de•
classes plus générales, ou de propositions particuliéres minimales
aux lois universelles dont elles peuvent etre l'amorce ? Nous
devons viser a avoir en philosophie, surtout en logique, unlangage
aussi déterminé que possible : , Je suis tenté de croire, disait
Leibniz, que si l'on examinait plus a fond les imperfections du
langage, la plus grande partie des disputes tomberaient d'ellesmemes, et que le chemin de la connaissance, et peut-etre de la
paix, serait plus ouvert aux hommes. •

Ici, le sens d'Aristote est nettement : le passage de données
singuliéres, c'est-a-dire de données prises une a une (ces donnée1

�1

4

THÉORJES DE L IND UCTION ET DE L'EXPÉRIMENT.~TION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pouvant étre elles-mémes des classes : par exemple des classes
d'artisans, des especes animales) a une formule globale, dans
laquelle elles sont totalisées. II n'y a den, semble-t-il,_ dans s~
formule, qui évoque expressément la not10n de propos1t10n part1culiere au sens propre (c'est-a-dire de partiel, et d'indéterminé).
M. Lachelier a dit, au commencement de sa célebre thése sur
Je Fondement de 1' Induction, que celle-ci était le passage •fos laits
aux lois. En gros, c'est tres exact, et cela parle plus a ]'esprit
que le particulier {ou le singulier) et l'universel. Mais il faut bien
remarquer que les faits et les lois ne sont pas radicalement
distincts. Whewell, le premier je crois, a fait justement remarquer que les vues tbéoriques établies par une génération d'hommes deviennent, quand elles sont bien consolidées, les , faits ,
sur lesquels travaille la génération suivante, et sur lesquels elle
batit de nouvelles hypotheses. L'existence de l'air a du étreune
idée explicative avant d'étre un fait. Les lois de Képler sont
devenues, un siecle plus tard, les faits sur lesquels s'appuyait la
théorie de Newton. - La, formule de M. Lachelier signifie done
surtout, in abstracto, le passage du plus spécial (déja considéré
comme acquis) au plus général (encore discuté). Dans cette
opposition, on retrouve quelque chose de l'« import , dubitatil
du mot induction.

. •.
En fait, il y a lieu de distinguer deux cas :
I. L'induclion amplifiante. Non seulement chacune des cboses
prises une a une est plus spéciale que la formule d'ensemble
a laquelle on aboutit, mais la somme des données énumérées est
elle-méme moins générale que cette formule. Te] est le cas dans
l'exemple des Topiques que nous avons cité. C'est le cas le
plus fréquent : on énonce un jugement universel sur le vu d'une
série d'échantillons dont la· réunion permettrait seulement une
assertion particuliere de méme sujet et de meme prédicat (mais a
laquelle, le plus souvent, personne ne songe). On a vu, un certain

nombre de fois, des rayons lumineux se réfléchir dans leur plan,
sous un angle égal ; on énonce que les rayons lumineux se rélléchissent suivant cette loi. A cette sorte d 'inductionse rattache
toujours la preuve par expérimentation. C'est elle qui fera l'objet
essentiel des le~ons suivantes, parce que c'est elle qui souléve les
problemes les plus complexes et les plus délicats.

0

II. L'induction compléle, dont il est nécessaire de bien marquer
la place et la différence avec la précédente,c'est celle qui peut etre
mise sous la forme d'un raisonnement rigoureux, tout en allant,

.
'

suivant la définition d' Aristote, d'un certain nombre de données
prises une a une a une conclusion totale. Elle revet elle-meme
plusieurs formes, dont la plus classique est celle qui est indiquée par lui dans les Premiers Analyliques (II, 23 ; 68 b 15 et suiv.
On peut l'exposer ainsi, en rétablissant mi ordre plus didactique.)
Soit le syllogisme suivant, allant de la loi /¡ ses applications,
du genre aux especes :
Les animaux sana fiel vivent longtem ps.
Or, l'homme, le cheval et le mulet sont des animaux sans fiel.
Done l'homme, le cheval et le mulet vivent longtemps.

Te! que], ce syllogisme est irréprochable. Iln'a rien d'uneinduction. Mais il est un simple enchatnement de lexis (propositions sans
assertion). Maintenant, quelle est la vérité de la majeure? Si l'on
.suppose que la mineure et la conclusion sont vraies, la majeure

n'en résulte pas. Elle n'en résulterait que si nous introduisions
une troisiéme prémisse : il n'y a pas d'autres animaux sans fiel.

Nous aurons ainsi, par l'énumération complete des espéces, si
elle est possib]e, une induction rigoureuse qui renversera l'ordre
logique oi.J les choses dépendent les unes des autres, mais qw
sera plus accessible pour nous. Cette opposition de ce qui est
premier dans la nature et premier pour nous (yvwp~p.c.'.rre9ov ~¡.t,r~),

du général et du sensible, est d'ailleurs tresfréquemmentlormulée
par Aristote. En somme, nous apercevons déja ici le príncipe qui
joue un role si considérable,quoique plus oumoinsexplicite, dans
toute théorie de la méthode expérimentale : nous nous croyons
en droit d'induire parce que nous estimons que sinous en savions
assez, nous serions en mesure de déduire. La nature pour Aris-

tote est montée sur une hiérarchie de genres et d'especes, done sur
une armature de syllogismes (nous dirions, du point de vue
moderne : les faits sont des résultats de lois) : ainsi nous pouvons
remonter l'échelle.
L'exemple donné par Aristote est d'ailleurs schématique.
Lui-meme sait parfaitement qu'il est inexact ; non en ce qui

concerne l'•xol.,a, l'absence de fiel : il considere celui-ci
oomme un excrément malsain dont le sang se débarrasse en partie dans le foie, et dont la présence est par suite' véritablement
une intoxication, cause de faiblesse biologique; l'absence, une

cause de santé. - Mais en ce qui concerne l'énumération des
espéces, il ne doute pas qu'il y en ait d'autres ; lui-meme cite

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REVUE DES COURS ElJI CONFÉRENCES

'lHÉORIES DE L'INDUCTJON El' DE L'EXPáRIMEN'l'A.TION

d'ailleurs l'éléphant: le cerl, le dauphin, dont le foie sécrete
un liquide sucré. Son raisonnement, dans !'esprit finitiste de la
!cience grecque, est celui-ci : si l'on faisait l'inventaire de toutes
les espéces sans fiel, on verrait que to u tes vivent longtemps (et en
poussant plus loin, on en trouverait une rai,on physiológique) ;
nous n'en sommes empechés que par des difficultés pratiques
et pour ainsi dire accidentelles.
Cette induction compléle (on peut l'appeler ainsi, bien que quel-

feuilles de contr6le et s'en tenir au résultat, comme dans l'élimination d'un moyen terme.
En mathématique, on trouve également des inductions completes, qu'on a refusé généralement de considérer comme des
applications pures et simples du syllogisme dea 'xº'º' (voir
Vocabulaire techn/que et critique de la philo,ophie. Bulletin de la
~ociété de philosophie, aot1t 1909), mais qui en tout cas •'en
rapprochent. Une des plus voisines consiste a traiter séparément
plusieurs « cas • dont la somme recouvre tout le champ du théoréme a démontrer ou du probleme a résoudre, Par exemple,
en géométrie, démonstralion de la valeur de l'angle inscrit en
considérant le cas ou !'un des cOtés passe par le centre ; eelui ou
le centre est entre les cOtés ; celui oú les cOtés ne comprennent
pas le centre. - En algébre, beaucoup de discus,ions sont construites sur le meme type : on envisage succes.'iivement tous les
rapports possibles des coefficients: a&lt;b, a= b, a&gt;b; et dam
certains problémes on démontre qu'une meme formule restant
yraie pour chacun de ces cas, qui sont les seuls possibles, elle est
vraie d'une maniere générale (universelle) et sans restriction. L'extension a toutes les figures homonymes de ce qui a été démontré sur !'une d'elles par ecthése est aussi une induction complete, mais non pas une sommation ; d'ailleurs ce problemé-la
est /¡ discuter séparément, car certains épistémologistes considerent qu'il y a simplement, dans ce cas, une application de
l'universalité attribuée ·en príncipe a toute opération logique sur
des termes abstraits et, par suite, virtuellement généraux, et non
singuliers. On ne peut done en faire état qu'en montrant le rOle
joué ici par la construction, ce qui nous menerait trop loin.
Mentionnons enfin la célebre généralisation qui conduit du
théoreme sur la somme des angles d'un triangle 1,. la somme de1
angles d'un polygone plan quelco_nque. Ce n'est certainement pa•
la meme chose; cependant elle constitue, elle aussi, une induction
non amplifiante, puisqu' elle consiste en un pas,age du plus spécial
au plus général, mais sans aléa. U en est de meme des degrés par
lesquels on s'éleve des nombres entiers naturels aux nombres
fractionnaires, aux nombres irrationnels, au.x nombres imaginaires, chaque classe absorbant la précédente.
Ces exemples font la transition /¡ une forme d'induction complete tres importante, qu'on peut appeler l'induction ordonnée,
e'est-a-dire celle oú la preuve résulte non seulement de la sommation des parties, mais de I' ordre dans Jeque! elles sont parcourues. En matiére expérimentale, l'exemple classique est
eelui auquel J.-S. Mili donne, d'apres Whewell, le nom de eol-

'

i111ues logiciens, Mili notamment, aient voulu réserver le nom

d'induction

/¡

l'induction amplifiante) est-elle, commeon l'a dit

souvent, un raisonnement absurde et inutile ? II ne me le eemble
pas. D'abord, il tient une grande place dan• toute la logiq_ue de

la vie courante : presque tous les controles se font ainsi. (Tous
les candidats, pointés un a un, ont remis leur quittance de droits
a'examen ; tous les ·soldals de la compagnie ont été présenls a
)'appel ; aucun des titres appartenant /¡ telle personne n'est
sorti aux tirages déja effectués, etc., etc.) On obtient ainsi des
11niverselles totalisantes qui jouent ensuite un role considérable
Cans le raisonnement, car elles servent puissamment a I' « économie de pensée ». - Une forme secondaire, mais non moins utile
et fréquente, consiste a obtenir par ce procédé des • universelles
a peu d'exceptions pres,, qu'on peut manier comme de vraies
•niverselles en se souvenant des quelques réserves nécessaires :
tous les nome en or sont masculins exeepté uzor1 soror et arbor ; toutes les planétes ont une rotation directe, sauf Uranus et
Weptune ..., etc.- On a ainsi, ce qui estassez intéressant au point
ae vue logique, une désignation en compréhension, limitée par
vne énumération en extension.
.
Dans les sciences, ce procédé n'est pas moins employé. Appliqué aux formes, il permet de passer des espéces aux genres. On
dit que tous les ruminants ont le sabot fourchu apres l'avoir
,éparément constaté du breuf, du mouto~, du cerf, ~u daim! du
Ghamois, etc .. Et l'énumérat10n est complete. II est meme cur1eux
,ie remarquer que ]'opération d'induction complete, mais a l'étage
supérieur, appliquée aux raisonnements, est une nécessité de
toute déduction ; précisément celle qui est relevée par Descartes,
aans ]es Regulae et dans la Méthode, sous le nom d'enumeralio
ou inductio : « dénombrements si entiers et revues si générales
,¡ue je fusse assuré de ne rien omettre (lum in quaerendis muilis,
lum in ditficultatum parlibus percurrendi, •• ajoute-t-il dane la
traduction latine). La vérité déduite ne se communique aux conséquences que si la cha!ne est ininterrompue et si chaque soudure
a été vérifiée une a une : aprés quoi, on peut lais•er de Mté les

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1

•

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1

THÉORIES DE L1INDUCTION ET DE L EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

lig"!ion(I): un navigateur qui revient au meme point apres avoir
tou¡ours eu la cate en vue sur sa gauche est certain qu'il a fait le
tour d'une lle: - De 11;eme, enmathématique, l'ordre des éléments
de preuve qm se succedent peut etre essentiel a la colligation
C'est ainsi qu'on démontre que la somme des termes d'une pro~

gression arithmétique dela n est de la forme n

(\+ l) ,aumoyen

de 1~ somme de n termes _égaux formés tour atour du premier et
d~ n_ term~ d~ la progress1on, du second et del'avant-dernier, et
ams1 de smte ¡usqu'a épuisement complet de la série, qui est
ams1 so'."m~e par une sorte de pointage.
'
. La quest10n se complique, mais nous restons pourtant tou¡ours dans le domame de l'induct.ion rigoureuse ordonnée, quand
n?us apphquonij_ l~ ra1sonnem~nt dit « par récurrence ». La preuve
n Y est pas a~mm1strée effectivement pour chaque nombre, mais
elle est co_n~1dérée con:ime indubitablement possible en vertu
de _la défimtion de la smte des nombres, ce qui autorise a condure
umvers~llemen~ _(2). (Voir GollLOT, Logique, ch. xt.)
Cerrams logic1ens (par exemple Whewell, Mili, M. Goblot)
voudr~1ent que l'on renon~át a nommer inducllon tout ce qui
est ra1sonnement généralisateur, mais rigoureux. Ce serait
re~ettable ; non seulement ce serait contraire a un usage ancien
ArIStote, fréquent, et que Poincaré notamment a suivi · mais
surt?ut ce ser~it méconnaltre la parenté logique étroite de l'induct:on ~mplifiante et de ce que nous avons appelé l'induc~1on n~oureuse. A mesure qu'on examine un plus grand
no1:1bre dé ca_s, on accorde que le raisonnement est de moins en
moms aléat01re, et l'on se rapproche de la totalisation ou il
cesse de l'etre. _c:est la meme raison de continuité qui f;it que
les mathématic1ens modernes considerent zéro comme un
nombre, les coupures comme deséléments réelsd'un ensemble etc.
La probabi1ité qui joue, comme nous le verrons, un role c~nsidér!ble &lt;lans la théorie de l'induction amplifiante, suppose
tou¡ours un rapport entre le nombre total des cas possibles, et le
nombre de cas favorables effectivement observ.és ou calculés.
Mais, objecte-t-on, le nombre des cas individuels est infini et
le nombre des cas observés en réalité est toujours minime ! De
plus, l'avenir reste toujours ouvert !
(1) Mais voir plus loin le sens exact que WherVell lui-méme donnait ~ ce
terme.
(2) La questio_n de l'infini est ici secondaire. On la retrouverait dana
la forme de ra1sopnement mathématique qui consiste a conclure que
0,33~3,_. .. + 0,6~66
.... =. 1 (rigoureusement) ; et dans tous les problemes
de hm1tes et d 11nfin1tés1males.

•

9

Aussi l'opération d'induction complete neporte-t-elle que tres
rarement sur des cas individuels. La science procede, et c'est un
de ses postulats fondamentaux, fortement exprimé par Bacon,
comme s'il y avait individuation par la matiere : , Hoc fit oh
promiscuam rerum naturalium 1 in plurimis, sub una specie,
similitudinem ; ut, si unam noris, orones noris (1). » Quand nous
laisons une induction complete, nos unités sont presque toujours
des das.ses déja faites. Te! ~st le cas pour les &amp;,:olo,, pour les
ruminants. De meme dans l'induction amplifiante : quand
Newton a voulu savoir si tous les corps oscillaient suivant la
meme loi, il a pris de ror, de !'argent, du plomb, du verre, du
sable, du sel; de l'eau, du blé, du bois. Quand Bessel a repris ses
expériences, en 1830, il y a ajouté des pierres météoriques.
Mais ils n'auraient pas cru fortifier l'hypothtlseenrépétantl'expérience avec des morceaux de plomb différents !'un de l'autre.
La raison d'écarter le nom d'induction dans le casen question
paralt reposer sur le désir de pouvoir opposer nettement les
mots induclion et déduction, comme si les concepts qu'ils
représentent formaient une disjonction a la fois exclusive et
exhaustive, recouvrant tout le champ des raisonnements, et
telle qu'aucune opération logique ne pílt Hre a la fois déductive
et inductivo.
Cette idée, regrettable a mon sens, se rattache a l'antithese
classique dont j'ai déja Íait remarquer l'équivoque et le caracttlre
incomplet : • passage du général au particulier, passage du
particulier au général. » Mais il n'y a aucune raison de pril)l?Ípe
pour que déduction et induction désignent des contradictoires, ,ou
meme des contraires :«description » n'est pas le contraire d' « inscription », et rien n'empCche qu'une inscription soit descriptive.
Le malheur est que les antitheses simples et dichotomiques
s'implantent facilement et tendent a passer pour des catégories
fondamentales, comme il est arrivé pour le réalisme et l'idéalisme,
le monisme et le pluralisme, !'esprit et le corps, etc ..
Pour rester pres des faits logiques, et pour résumer ce qui
préctlde, il me semble qu'en fait on applique le terme induc!ion
a toute conduite du raisonnement qui procede : soit 1o des indices
per~us a une réalité inconnue que révelent ces indices (inductio,:is
reconstructivos); soit 20 du plus spécial au plus général , (des
individus a l'esptlce, des especes au genre, des faits aux !oís ;
ou plus exactement, puisque les faits eux-memes, comme nous
(1) De .dignilate, III, ch. 1, § 2. - L'assimilation des figures tolalement
homonymes en géométrie, repose sur le méme principe, qui sera étudié
plus loin en détaiJ,

�JO

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l'avons vu, sont déjA des interprétat.ions - des lois plus spéciales
Faudrait-il ajouter : des parties au
tout, quand il ne s'agit pas du tout logique qu'est le genre, mais
d'un tout organique ? C'est la quest.ion ou pluWt !'un des sens
de la quest.ion de l'universel concret. Pour le moment, il suf!it
de la signaler.
Ceci étant, il y a des inductions reconstruct.ives rigoureuses,
et d'autres qui sont aléatoires ; des inductions généralisatriceo
rigoureuses et d'autres qui sont aléatoires.. De sorte que si l'on
appelle déduct.ion tout raisonnement rigoureux, tel qu'on ne
puisse nier la conséquence si l'on admet les pr6misses {Claude
Bernard, Couturat, M. Goblot), on doit dire que certains raisonnements sont a la fois induct.ifs et déduct.ifs : par exemple la
démonstrat.ion du théoréme sur la somme des angles d'un polygone plan quelconque. Si l'on hésite Ale faire, c'est probablement
parce que dans la conscience sémant.ique moyenne, lnduclion est
fortement associé A l'idte de risque logique et de conclusion
seulement probable, tant a cause des • inductions •il la Sherlock
Holmea que de l'induction amplifiante qui, elle, en eflet, suggére
toujours, quand on y réfléchit, un sentiment d'iru,écurité et de
décept.ion possible. Comme, d'autre part, elle est debeaucoup la
plus fréquente et qu'elle va facilement au sophismelepluscaractérisé, il n'est pas étonnant que l'import du ¡not s'en ressente.
Mais pourrait-on, par respect pour cett,e nuance, définir l'inducduction : tout raisonnement dont la conclusion n'est que probable?
Ce serait apporter un bien grand trouble a l'usage philosophiquc
du terme, et pour un bien petit avantage.
D'ailleurs,il faut bien remarquer que l'union possible du caractére déductif et du caractere inductif dans certaines démarchea
intellectuelles ne concerne que les raisonnements, et que cela
n'exclut pas uneopposition d'ensemble entre les scien~sdéducllves

THÍi:ORfES

a des lois plus générales). -

caracté.risées par leur rigueur et leur marche construc!.ive,

oynthétique (au sens cartésien de e synthese •) et les scíenct!
inductivu ou, pour mieux dire, ezpérimentalu, dans lesquellei
prédominent l'expérience, la classification, l'induction amplifiante et l'hypothése incomplétement vérifiée. 11 ne faut P""
ouhlier d'ailleurs que ce sont IA des diflérences daos l'état dei
sciences, non dans la nature de leurs objets,et qu'il y a un mouvement continuel de !'un a l'autre de ces états, dans l'enoemble el
dans les partiea, par suite de l'eflort cont.inuel vera l'assimilat.ion
des choses entre elles, et des choses aux esprits. Ainsi, méme dano
cecas, déduclion et induclion ne sont pas les membres d'une v6ritabledivision logique, reposant sur un fundamenlum commua.

o• 1.'INDUCTION B!l' DE 1!.'EXPÉRIMENTAl'ION

11

• •
Ces classificat.ions établies, voici que! oera l'objet des le~ons
1uivantes.
L'induction, quand elle est rigoureuoe, se justifie par les proeédés généraux de la logique, dont nous n'avons pas a nous
occuper en ce moment. Mais l'induction amplifiante pose a
l'esprit, dés qu'iJ cesse de l'exercer d'une maniére instinctive,

...

•n probléme qui o.e présente naturellement, et qui a tourmenté
les philosophes depuis l'époque de Galilée jusqu'A Lachelier
et aux pragmatistes. C'est ce qu'on a nommé le probléme du
e fondement de l'induct.ion •· Comment et de que! droit conclure
plu, - et presque toujours infiniment plus que l'on n'a observé ?
Une part de sa difficulte me paralt venir de ce qu'il n'est pas
simple, mais qu'en réalité il se compose au moins de trois problémes diflérents.
1° Dans qµels cas, sous quelles condit.ions une proposition
induite doit-elle etre tenue pour vérifiée ? Autrement dit, quelle
est la valeur synnomique, obligatoire pour tous, de la preuve fondée
1ur l'expérience ? Et quelle procédure doit-on suivre pour arriver
A la vérité ainsi défü&gt;ie ? J'ai expo~é dan~ un cours précédent
la nécessité de bien distinguer daos la logique les opiraliom
~lémenta/res {équipollence, syllogisme, calcul, etc.) et la conduile
du raisonnement (analyse, synthese, critique historique, etc.).
L'induction suppose-t-elle des opérations élémentaires qui lui
soient propres, comme la syllogistique ou l'arithmétique, ou
bien n'es.t-elle qu'une certaine tactique intellectuelle? - Si elle
est une tactique, quelle doit en etre la discipline pour que la conclusion atteinte soit justifiée ? Par exemple, quelles seront les
hypothéses nuisibles ou fructueuses, négligeables ou plausibles,
ou pratiquement certaines ? - Ce premier aspect du probléme
est proprement celui de la légitimité des inductions : quand
sommes-nous fondés a induire, a réclamer pour nos inductions
l'assentiment des esprits raisonnables ? Il est le plus considérable
A la fois par son importance pratique et par la place qu'il tient
dans l'histoire deptús les origines de la science moderne.
2° On a distingué, depuis quelques années, daos tontea le•
■ciences déductives, deux choses Jongtemps confondues : le•
príncipes et les fondements. Pendant des siécles, on a penséqu'une
bonne chalne déductive devait etre accrochée a des proposition•
evidentes affirmées catégoriquement, s'imposant a !'esprit, soit
d'une maniere absolue et telle qu'il n'y ait aucune possibilité

�12

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

Cette distinction s'applique au probléme qui nous occupe.
Apres avoir examiné la question de la légitimité technique des

de les mettre en doute ; soit au moins d'une maniere relative et
tell e que nousne puissions, en conscience, direque nous doutons de
l~ur vérité. Maisle travail d'analyse des principesdes mathémat1ques, la création de géométries diverses et paralleles, la compara1son de la méthode hypothético-déductive des sciences
expérimentales et de la méthode catégorico-déductive des
scien~~s ~ites « de raisonnement » (voir Goblot, Essai sur la
clas~zf!cation des sciences, 11 e partie), tout cela nous a conduit
a d.1sbnguer! dans tout systeme déductif, deux étages de propos1t10~s qm peuvent sans doute coincider, mais qui sont aussi

susceptibles de se séparer, comme il arrive notamment dans la
géométrie contemporaine : 1° les propositions les plus simples,
les plus élémentaires, logiquement, auxquelles est suspendue
toute la chaine ramifiée des propositions qui forment la théorie
don~ il s'agit: c'est ce qu'on nommera les p'l"incipes ; ou, comme

inductions, nous aurons a considérer, au sens qui vient d'@tre dit,

.

on dit encare quelquefois, en donnant ace mot un sens nouveau et

plu~ large que jadis, les , postulats » ; -

20 le systeme des pro-

pos1bons reeonnues pour tir'.lies et dont ia présence détermine

notre assentiment a !'ensemble de la théorie : ces propositions
peuvent tres bien ne pas coincider avec les précédentes ; elles
peuvent n'arriver qu'apres plu~ieurs pages d'infrastructure
purement logique (Hilbert, Pieri, Veblen), qu'elles justifient
pour ainsi dire en tant que cause finale ; elles peuvent meme
n'etre rencontrées que tres tardivement dans le cours de la
~ons~ruction déductive, comme il arrh e par exemple en optique
phys1que, en thermodynamique el dans les sciences morales
(Sur une fausse exigence de la raison dans la melliode des sciences
morales, Revue de métaphysique, janvier 1907). Ce sont ces
propositions qui doivent etre appelées fondemenl de la science.
C'est en ce sens que Paul Janet écrivait, il y a longtemps déja,
cette phrase approuvée par Durkheim: «Les faits qui servent de
fondemenl a la morale sont les devoirs généralement admis ou

13

•

le príncipe de l'induction : les démarches inductives étant bien
définies, peut-on trouver une ou plusieurs regles logiques
telles qu'en les posant, on transforme la vérification des hypotheses en un raisonnement rigoureux ? C'est la par exemple ce
que vise J.-S. Mili avec ses canons de l'induction; c'est aussi ce
que paraissent chercher Kant et Lachelier quand ils posent que,
pour justifier en droit l'induction, il faut admettre d'abord le
principe. des causes efficientes, puis, comme celui-ci ne suffit pas,

et permettrait encore une sorte de chaos déterministe, le príncipe
des causes finales.
Mais il est évident que nous croyons plus fortement et plus
directement a notre droit d'ii:tduire qu'a la finalité elle-meme :
beaucoup d'esprits qui admettent le premier pensent pouvoir
rejeter la seconde, dont l'admission leur paratt un principe trop
onéreux. A coté de la question des príncipes, il y a done celle du
fondemenl proprement dit : tout ce qui précede n'étant qu'hypothético-déductif, d'ou vient l'assentiment réel, catégorique et
ferme que nous donnons aux vérités, expérimentales ? Psychologiquement, comment s'explique-t-il ? Au point de vue philosophique, quelle conception des choses suppose-t-il ? Toute
logique a pour contre-partie une idée de l'univers qui est sa toile
de fond, son systéme de coordonnées. « Le vrai, disaít Bossuet,
c'est ce qui est. » Peut-Ctre cette vérité, en un certain sens, est~
elle a retourner : ce qui est, en tab.t que réalité connue, c'estce

qui est logiquement établi, l'objectif, ce qui vaut pour n'importe que! esprit. Mais en tout cas, le parallélisme de l'etre et du
vrai demeure intact ; le probleme du fondement de l'induction,
au sens propre, revient a chercher /¡ quoi s'attache immédiatement et en commun notre confiance, ce qui nous fournit le

tout, au moins admis par ceux avec qui l'on discute.)) Et Vail~ti:

type et le paradigme de la vérité de fait.

"Le choix des príncipes (poslulales) dépend du but qu'on a en vue,

Tels sont les trois sens du probléme que nous examinerons
successivement, en nous attachant plus longtemps au premier,

et dmt reposer, dans tous les eas, sur }'examen des relations de

dépendance qu'on peut établir entre eux et !'ensemble des propositions d'une théorfo donnée ... lis ont perdu le « dróit divin n
dont leur soi-disant évidence paraissalt les investir et ils ont
dú se résigner a devenir non les chefs, mais les serví s~rvorum, les
employés des grandes associations de propositions qui forment
les d1fiérentes branches des mathématiques. » (Monis/, octobre
1906, p. 482.) On peut faire quelques réserves, mais elles n'importent pas ici. Nous y reviendrons plus tard.

en raison de son caractere plus complexo e't plus engagé dans
la diversité des laits.
(d suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON CEUVRE

1

arreter (1), d'autant plus qu'elle est donnée par CI. Binet, lequel ne manque pas de souligner que le destin, par une remarquable rencontre, réserva a la France • cette naissance heureuse •
oomme une sorte de compensation au désastre militaire.
Nous savons bien peu de choses de la premiére e11fance d•
poéte ; nous nous doutons seulement qu'elle dut etre turbulente,
car il n'était pas fils unique et le pére ne rentra au foyer qu'ea
1530:

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Conr■ pnblic falt a la Faculté dea Lettrea de Parle
pendant le aeme■tre d'hiTer f.9:lt-i9:l:I

Je ne fu Je fremier des enfans de mon pere,
Cinq davan ma naissance en enfanta ma mere :
Deux sont morts au berceau, aux trois vivans en rien

Par K. GUST.&amp;VE COBEN,
Pro/UHUI' d l'Uniuer•iN de Stra.bourf.

15

Semblable Je ne suis 1 ny de mceurs, ny de bien {2)•

•

•

Les• trois vivans • étaient l'alné :Claude (t 1556), • qui
les armes » ; Charles, plus tard abbé de Tiron ; Louise,
qui, en 1532, devait épouser Fran~ois de Crévent (3). Faut-il
reporter a cette premiere enfance les impressions dont Pierre
fait,au Deuzieme Livre des Poémes, la confidence a Pierre L'Escot (4)? A vraidire,jenelepense pas, bien qu'aitpu commencer
de bonne heure le dialogue du poete avec les Muses des forets,
des vallons et des fontaines, a l'invitation des anciens et surtout
de Virgile.
On aimerait savoir qui lui enseigna les rudiments et lui fit
■cander les Bucoliques, car l'école d'alors ne débutait point par
la langue maternelle, dont se chargeaient les mamans et lea
nourrices. On a parlé de Guy Peccate, prieur de Sougé, mai■
comme il s'agit de Sougé-le-Ganelon {canton de Fresnay, Sarthe)
et non de Sougé-sur-Loir, pres de Couture (5), cela n'est pa•
■Or, et il est plus probable que Jean de Ronsart,l'oncle paternel1
■uivit

III
Enfanoe et adolescence (1)

11 régne, quelque incertitude sur le jour de naissance de Roa•ard. ~ n e~t pas cependant qu'il n'ait pris soin, dans J'autobiographie a Pierre de Pasch;¡I, de nous en parler (2) :
t'an, que le Roy Francois fut pl'.is devant Pavie
~ 01;1r d'un Samedy, Dieu me presta Ja vie
'
L onz1eme. de septembre, et presque je me
Tout auss1to,t que né1 de la Parque ravy.

vy

·' .rrécision plus apparente que réell~, et dont les chartistes fam1 :rs avec l'Ari d~ v~rifier les dales, n'ont pas eu de efue •
démeler l~s contrad,ctions, car la bataille de Pavie ~st du
24-25 février 1525 nouveau style, 1524 ancien style (3) La uello
;nné"!' le po~te a-t-!I entendu désigner ? A~treqdifli. ru . ans I une, n, dans I autre,lell septembre n'est tombé
tmed1 ; _en 1524, c'est un _dimanche; en 1525, un lundi {4).
: ~umo~uer,
une. solution élégante, propose I'heure de
;nu,t,hqm appart,ent, s1 l'on veut, a la fois au samedi 10 et au
, ima~~ ldiéseptembre 1524 ;celle-ci est la date traditionnelle et
¡usqu a couverte d'un acte authentique, il vaut mieux' s'y

!:ft:~ux
tn

1'ª:

¡"

coV)/'oir la
/

lecon Pr6cMente da.ns le nº 16 du 30 ;u~l let de la Revue des

(23)) N/Eoªu","••mdel ~onsard, éd. Laumonier (Lemerre) t IV p 96
(
P oierons désorma·15 1
b é - •
' •
' •
·
(cf.lanotedenotro r ·e 1
es a r Vlahons ordinaires: n. 6.; a. a.
(4) Ct. Nolice bÍOg~:h~;u~~~~
Cfr8, 15~uin 1922, p. 415, n.1).
revue par P, Laumonier au t VIII d (Be omard, de Marty•Laveaux,
,
•
e¡¡¡
uvre,, p. 161.

Rp¡:;;.:e;

•

(I) Yie de P. de Ronsard, de Cl. Bintl, éd. Laumonier, pp. 3-4: et 66-6V .
M:. H. Longnon {Pierre de Ronsard 1 pp. 83-85), précédé d'ailleurs par l'abbí
Goufet, Bibliothb]ue frant;oise, t. '.X!II, p. 194) transpose en nouveau style:
1625 et rectifie I i septembre, qui tombait un samedi. Le passage de Bertaut
qu'invoque M. Longnon est important, mais l'erreur qu'H suppose chez
Ronsard consultant les papiers de son pElre et lisant onze, au Jieu de II est
peu vraisemblable, parce que Loys eü.t écrit: xI et non I l, en chíttres arabea.
Cf. les mots : • xvin de may , dans une quittance de Rabelais, en 1548,
ap. Heulhard, Rabelaia, sea voyages en Jtalie, etc., 2• éd., Paris, Pier1on, s. d., p. 263.
2¡ &lt;Euures, éd.. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97.
3 Cf. le Tableau généalogique, conservé 3. la Bibliothéque N1t.tionale et
pu~lié par l'abbé Froger, a ({Ui les Ronsardisants doivent tant de ~olies
découvertes {Rev. hist. du Mame 1 t. Xl.V).
(4) &lt;Buuru, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 176.
(6) Comme l'écrit M. de Nolhac, Ronsard el l'humantsme, Í · 9, n. l. Sur
Guy Peccate, voir &lt;Euvres de Roneard, éd. Laumonier (Lemerr&amp;), t. vn,
p. 277 et Ode,, éd. Laumonier (Hachettej. t. ll 1 p. 107.

�16

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

curé de Bessé-sur-Braye depuis 1529,fut cet initiateur. En mourant, en 1535, ne légua-t-il pas sa bibliotheque a son neveu, dont,
sans doute, il avait remarqué de bonne heure les dispositions
littéraires ?
Quoi qu'il en soit, les premieres le~ons furent jugées bien insuffisantes, puisque, á peine rentré de la captivité de Madrid, le
pére décida d'envoyer son fila au Collége de Vailly, a Paris :
Si tost que feu neuf ans, au college on me meine :
Je mis tant seulement un demy an de peine
D'apprendre les lecons du regent de Vailly,
Puis, sans rien proílter, du college sailly (I).

Cette demi-année scolaire doit se placer vraisemblablement
dans l'hiver 1533-4. Garganlua ne parattra qu'en aout suivant,
mais il est douteux que sa lecture eut amélioré la pédagogie
des« régents • du college de Vailly, qui semblent avoir tenu plus
de Thubal Holoferne ou de Jobelin Bridé que de Ponocrates.
Pierre n'en devint, pas cependant ufou, niais ... resveux et rassoté ",
parce qu'il résista á leur influence. C'est bien a lui-méme, en
effet, qu'il pense, autant qu'a Pierre L'Escot, l'architecte du
Louvre, quand il écrit a ce dernier (2) :
Et tes premiers Regens n'ont jamais peu distraire
Ton cceur de ton instinct pour suivre le contraire.
On a beau, d'une perche, appuyer les grans bras
D'un arbre qui se plie, il tend tou;ours en bas ;
La nature ne veut en rien estre forcée,
Mais suivre le destin duque! elle est poussée.

Celui du poete n'est pas assuré encore. II semble l'attirer vers
la carriére militaire :
Car favois tout le cceur enflé d'aimer les armes,

Je voulois me braver au nombre des gendarmes {3)
Et de mon naturel, ~e cberchois les debats,
Moins désireux de paix qu'amoureux de combats.

Satisfaisant done aux désirs de l'enfant, et, sans doute aussi
propre inclination, Loys de Ronsard le confie au roi pour
servir de page au dauphin Fran~ois, mais, trois jour~ (4)

a sa

(1) Sorti. cr. &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97, et le
commentaire, malhoureusement trop sommaire, au t. VII, p. 416.
(2) lbid., t. V, p. 177.
Car ~e voulais faíre brillante figure parmi les hommes d'armes,
(4 • Six jours devant sa fin, je vins a ¡on service ,, écrit Ronsard dans
Le Tombeau de Marguerile de Franct, dont l'édition princeps est de 1675.
Plus tard, il corrigea: c. trois jours ,. Cf. &lt;Euvres, éd. Laumonier fLemerre),
t. V, p. 249, et, pour le commentaL~, t. VII, pp. 511~512.

(a¡

1,7

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

apres qu'il eut été présenté a ce jeune prince de dix-huit ans,
celui-ci mourut, a Tournon, dans l' Ardéche, le 10 aout 1536 ( 1.).
Quelle impression pour un gar~on de douze ans que cette moit
d'un adolescent " doux et gracieux, tres sage et modesto , (2) :
Mon malheur me permeit qu'au lict mort •e le veisse {3)
Non comme un bomme mort, mais comme un, endormy,
Ou comme un beau bouton qui se panche a demy,
Languissant en avril ... (4)

Un plus violent spectacle lui était réservé. Comme on soup~onnait un empoisonnement, dont on rendit responsable l'échanson Montecuculli, qui fut exécuté, on fit !aire l'autopsie.
Quarante ans apres, le poete en a encore l'hallucination :
Je vy son corps ouvrir, osant me!t yeux repaistre
Des poumons et du cceur et du sang de mon maistre,
Tel sembloit Adonis sur la place estendu,
Apres que tout son sang du corps tut respandu (5).

J,fais son imagination ne fut pas moins frappée 'des amplos
funérailles réservées au prince qui, a ce moment, assemblait
pour son pere un camp, oU tous les norls
De la Gaule tiroient : les champs estoient couverts
D'hommes et de chevaux; brer, oU la France armée
Toute dedans un ost (6) se voyoit entermée,
Il eut pour son sepulchre, un ·m1mer d'estendars
De bÓuclairs, de cheveux, de larmes de soldars (7).

•

Fran~ois r•r, qui organisait alors, plus au sud, le camp retra11;ché
d' Avignon, pour résister a Charles-Quint, dont les armées •~a1ent
envahi la Provence, fit passer le nouveau page au serVIce de
Charles le troisieme fils, qui lui aussi devait mourir jeune, a
vingt t;ois ans, l~ 8 septembre 1545 (8) et qui, p~r la mort de
son frére, devena1t duc d'Orléans, le cadet Henri étant promu
dauphin.
(1) et. Laumonier, dans Revue de la Renaissanct, 1901, pp. 176-18!?
Vie de Ronsard de Binet, pp. 92-76.
(2) Jean Bouchet, apud H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 95:
.
(3) L'e prétonique en hiatus ne se prononce pas dans « perme1t •, • veisse,.,,
cr. Nyrop, Grammaire historique de la langue frant;aise, t. I I {2e éd.), pp. 256200.
d
(4) Le Tombeau de Marguerite de France, ducltesse de Sauoye, ans u:.umm:
de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 249.
(5) Jbid . Ne prononeer au_cun des s devant consonne, admis dbs le
xm' sibcle . cr. Nyrop, op. cit., pp. -4:10-413.
(6) Armée. Oi se prononce oue.
.
(7) Boucliers... soldats. Ce passage (CBuvres, t. V, p. 249) préeMa cehu

=

que nous avons cité plus haut.
_
(8} Cf. &lt;Euvres, t. V, p. 251 ¡ II, 187-9, 2b0-7 ; VII 1 247.
2

ERRATUM, Lignes 7 et 15, tire Collfge de Navarre, au lieu de
College de Vailly.

�18

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Presque en meme temps, on apprend, en septembre, la retraite
tie l'Empereur et l'arrivée de Jacques V, roi d'Ecosse, qui,
tel un Lohengrin, vient d'une terre lointaine, brumeuse et amie,
pour mettre son épée au service de la France envahie. Il veut
aussi demander a Fran~ois Jer la main de Marie de Bourbon,
filie du duc de VendOme, mais, et ceci ressemble plus a l'Amadia
de Gaule qu'a l'hístoire, il aper~oit un jour en palanquin, une
autre princesse, la propre filie du roí, , Mad~leíne de France,
qui lui apparut dans un charíot, car elle étaít malade et ne
pouvait endurer le cheval ; a peine l'eut-eJle vu, continue le
~hroniqueur Pitscottie, qu'elle devint amoureuse de lui, au point
de déclarer qu'elle n'aurait jamaís d'autre marí, au grand déplai1ir des conseils d'Écosse et de France, car il avait été certifié par
les docteurs et médecins qu'en raison de sa longue maladie,
elle était hors d'état d'avoir des enfants et qu'elle ne sortirait
de France pour aller Al'étranger qu'au péril de ses jours. Objet de
tant d'amour, Je jeune roi dut en etre touché, aussí bien que de
la grace de Madeleine, qui, toute burnelle (brunette] qu'elle
était, ne laissait pas que d'etre belle • (1).
Le mariage fut célébré a Notre-Dame, le l•r janvier 1537, et
Pierre de Ronsard y assista, sans d'ailleurs pressentir Je r6le
que cet événement allait jouer dans son exfatence : ,
Desja ces deux grands Rois, l'un en robe trancoi!1e
Et l'autre revestu d'une mante escossoise,
Tous deux, la Messe ouye et repeaz du sainct pain

Les yeux levéz au ciel et la main en la main,
'
S'estoient confederéz : les fJeurs tomboient menues,I
La publique allegresse erroit parmy les rues (2).

Voulant Caire un cadeau a sa sreur, qu'il aimait tendrement,
Charles lui donna le plus beau de ses propres pages, Pierre de
Ronsard, , qui avait bonne fa~on ». Le voila done qui s'embarque
au Havre-de-grAce sur une de ces « nefs, gallions et carracons :.,
qui, ancrés a l'embouchure de la Seine,y attendaientlessouverains. La flotte aborde a Leith, le 3 mai 1537 (3).
« Qua11d elle fust en Escosse, raconte BrantOme ( 4), elle en
trouva le pays tout ainsi qu'on lui avoit dict et bien diflérent
de la doulce France . Toutefois, sans autre semblant de la repentance, elle ne disoit autre chose sinon:, Helas ! j'ay vou)u estro
(1) Fr. Michel, Lea Scoaaai, en France et lea Fran,ai• en Eco,se, t. r, p. 4
tité par H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 99.
2¡ CEuvru de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 250.
3 H. Longnon, op. cit., p. 101.
4 td. Lalanne, t. VIII, p. 127 ; cité par H. Longnon, pp. 101.2.

¡

19

RONSARD, SA VIE EW SON CBUVRB

reyne •, couvrant sa tristesse et Je feu de •~n ambition. ~•une
•endre de patience, Je mieux qu'elle pou:vmt •· La phtme la
minait et les brouillards des !aes ne pouva1ent que hAter sa fin,
qui su~vint deux mois aprés son arrivée. BranUlme ajoute :
1 M. de Ronsard m'a conté ceci, Jeque! alla ~vec elle en Escoss~ &gt;,
mais au surplus ce dernier nous a parlé lm-meme avec émotion
de cette seconde mort royale, dont il luí était donné de contempler la pompeuse mis.!re :
A peine elle sautoit en terre du navire1
Pour toucher son Escosse et saluer le bord,
Quand au lieu d'un Royaume, elle y trouve la Mort.
Ny larmes du mary, ny beauté, ny jeunesse,
Ny vreu, ny oraison ne flechíst la r~desse
.
De la mort qu'on dit true, a bon dro1ct, de la Nu1ct,
Que ceste beHe Royne avant que portar ~ruict,
Ne mourust en sa fleur : le poumon, qui est hoste
De l'air qu'on va soutlant, luy tenoit ;}i la coste.
Elle mourut sans peine, és bras de son mary
Et parmy ses baisers : luy, tristement marry,
Ayant l'ame du deuil et de regret frappée,
Voulut cent fois percer son corps. de son espée.
La raison le retint, et tout ce fa1t te yey,
Qui teune l'avois Page en sa terre sutvy,
Trop plus que mon merite, honoré d'un te~ Prince,
Sa bonté m'arrestant deux ans en sa provmce (1) .
« Deux ans », écrit-il ici ; « trois ans » précise

l'Ode d Marie

Stuart (2) ; u trente mois, plus six en Angleterre », aflirm?_l'aut~-

biographie a Pierre de Paschal. II régne beaucoup d mcert1tude sur la vie de Ronsard entre 1537 et 1540, et seules des
re"herches entrepríses dans les Record-o/fices ou archives de
Londres et d'Edimbourg, un dépouillement systémati~ue des
comptes de la Maison d'gcosse a cette époque en auront ra1son (3).
Ce qu'on sait, c'est que Jacques V, ayant renon~é a~ percer
son corps de son épée • et s'étant consolé, comme II amve aux
hommes en général et aux rois en particulie_r, épousa, mo_ins
d'un an aprés le triste événement, une autre prmcesse fran~a1se,
Marie de Lorraine.

{!!
(Euvrea de Ronsard, éd. Laumonier {Lemerre), t. V, p. 250.
{2 Qu'on peut dater de 1560 (CEuurt.1, t. VI, p. 306):
Si fay eu cesl honneur d'avo~r quiltt la Fran",
Voguant desaua la mer pour auwre v01tre pere,
Si toin de mon pays, de frere, et de mere,
J' ay dans le vostre ud trois ans de mon enfanu.
(3) Un de nos él8ves amérieains, M. John Mas.son Smith, qui prépa~•
une these sur l'influence de la mise en sc6ne tranca1se sur le théAtre _anglai~
au xv1• si~cle, m'a promis d'entreprendre cette recherche. l! y aura1~ auss1
grand intérét a retrouver dans ces comptes Claudlo Duch1, • le se1gneur
Paul _. des anciens biograpbe&amp;, et dont 11 sera questlon plus Ioin,

�20

REVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Rons~rd chan~e done, lui aussi, de souveraine, mais, sans
doute, d bénéfic1a d'un « congé •, qui lui permit de revoir la
Fra~ce et _ses parents en décembre 1538 et le fit rentrer au
serv1ce du ¡eune duc d'Orléans, mais pas pour longtemps car ¡¡
accomp~gna, le _24 décembre 1538, Claude d'Humiéres, se'igneur
de Lass,gny, ,qm se r~ndait en Écosse, en passant par la Flandre.
Ce voyage n alla P?mt sans encombre, et le page de quatorze
ans connut cett~ lo1s les_émotions d'un naufrago, qu'il a raconté
dans son autob1ographie :
Lo1;1.J temps A l'Escurie en repos ne me tint
iu 1 {l}. ne me renvoyast en Flandres et Zelande
t depms en ~SC-:&gt;sse,. ou la tempeste grande
'
Avecques Lass1gn1 1 cuida (2) faire toueher
Poussée aux bords anglois, la nef contre un' rocher
Plus de trois jours entiers dura cesta tempesle
D'e au, de gi:eele et d'escJairs nous menassant la te~te
A 1a fin, arrtvéz saos nul danger au port
·
La nef,. en cent morceaux se rompt con'tre Je bord
~ous laissant_sur la rade, et point n'y eut de pertC
Smon elle, qu1 ful des flots saléz couvertes
Et le bagage espars, que Je vent secouait '
qui servoit, flottant, aux ondes de touet.
D Escosse retourné, 1e tus mis hors de page ... (3)

E:

La aussi il fa~drait retrouver la quíttance de son , hors d
page •, a l'occas10n duque! l'intéressé dut recevoir de Charl e
d'Orléans une somme d'argent. II devenait.écuyer d'écurie ce q~~
;1e veut pas dire qu'il ne s'occupait que de chevaux. Pourtant
11 a loué son maltre, le , premier Ecuyer », Fran~ois de Kernevenoy, _seigneur de Carnavalet (4), pour son adresse a , fagonner la ¡eunesse • au bel art de l'équitation :
Dirai-je l'expérience
Oue tu as de la science
Ou ta main qui scait l'adrésse (5)
Do fa,;onner la jeunesse
L'acheminant 1). bon trairÍ1
Ou ton art qui ammoneste ((j)
L'esprit de la fiere beste
Se rendre docile au frain ?

C'est au manége aussi que Ronsard vit, vers 1543, le futur
Henri II :
{l) Le duc d'Orléans .

Pensa. de Ronsard
132¡ &lt;Euvre.

1

éd Laumonier Le

&lt;g f;u~!u~~~onsard, éd." Laumonier

l6

Qui dompte.

{~a3i!~~~) t };'¡/gf.1·3.
1

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

21

J'ay, quand j'estois ton page (1), autrefois sous GranvaJ,
Veu dans ton escurie un semblable cheval
Qu'on surnommait Hobere, ayant bien cognoissance
De toy quand tu montois 1 car d'une reverence
Courbé te saluoit, puis, sans le gouverner (2),
Se laissoít de luy-mesme en cent voltea tourner,
Si viste et si menu que la veoe et la teste
Toumans s'esblouissoyent, tant ceste noble beste
Avoit en bjen servant un extreme desir,
Te cognohsant son Roy, de te donner plaisir (3).

Mais l'Écurie royale était alors une sorte d' Académie, comme
on dira au xvn• siécle, , une école de tous honestes et vertueux
exercices », affirmera Binet, et l'on y assouplissait !'esprit aussi

bien que le corps, c'est la probablement qu'il se lia avec Claudio
Duchi, dont l'influence sur lui devait étre décisive et dont nous
reparlerons plus Ioin.
A la fin de mai 1540 (4), le jeune Pierre de Ronsard suit Lazare
de Baif a Haguenau en Alsace, ou il allait assister a la diete ,¡u'y
devait présider Charles-Quint et ou l'Empereur d'Allemagne
et le roí de France voulaient, une lois de plus, essayer de trouver
un terrain d'entente entre catholiques et protestants :
D' Escosse retourné, Je tus mis hors de page ¡ r~
Et 1). peine seize ans (5) avoient borné mon Age~~
Que, l'an cinq cens quarante, avec Balf de vins '
En la haute Allemaigne, oU la langue j'apprins (6).

Mieux que les généralités sur la • Restitution des bonnes
Iettres , (7) le croquis que M. de Nolhac (8) trace de l'homme
qu'accompagnait Ronsard peut nous mettre en contact avec
une Ame de la Renaissance : , Ami de Bembo, de Sadolet et de
Jér6me Aléandre, correspondant d'Érasme, collectionneur de
livres et de manuscrits, Lazare de Baif avait re~u, pendant son
(1) Le terme n'est pas tout afait exact: il a bien été au service de Henri 11,
mais sans étre son page . Cf. &lt;Euvres de R. 1 éd. Laumonier (Lemerre) 1 t. V,
p. 25¡;;
Je te urvi, ,eize an,, dorruslique 4 ses gagu.
(2) Sans que tu le gouvernasses.
(3) Hymne de Henry Deu:r:iesme de ce nom, roy de France, dans &lt;Euvre,,
éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 188.
{4) Ct. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 113, qui cite Pinvert, Lazare
de Batf, p. 70.
(5) Ceci ramene la date de naissance a septembre 1524.
(6) En deux mois1 c'est un peu court, et il est permis d'en douter. Cette
citation est empruntée a l' SUgie autobiographique, t. IV, p. 97 de l'éd.
Laumonier (Lemerre).
(7) On lira au contraire avec profit l'histoire de cette expression par
M. J. Plattard, dans les Mélanges Lanson (Paris, Hachette, 1922, in-8°),
pp. 128-131 : • Resliturion des bonne, letlrttt • et • Renaissance •·
(8) Ronsard d rhumonisme (1921),

p. 12.

�22

RBVUB DES COURS E7 CONFÉRBNCES

1éjour en !talio et son ambassade a Venise, la culture nouvelle
•ous sa forme la plus complete. On s'en aperi¡oit dans les lettrea
grecques_ etla_tines échangées parlui avec lessavants de son temps;
on le vo1t_ ID1eux encore d~ns ses ouvrages d'érudition antique,
De re vesliarla, De VtUcu/11, De Re navali. 11 possédait a lond
les deux langues, écrivait en grec a Guillaume Budé et a Jean
Lascaris, et Robert Estienne lui rend hommage pour des services
re~us dans la revision de son Theaaurus lingu;e lalinre ».
Lazare de Baif, parfait type de ces diplomates lettrés dont
notre ambassadeur en Amérique (1) continuo la Iignée emmenait
4.onc avec hri
'
Romard de qui la tleur un beau truU promettoit (2),

tt Charles-!l!tienne • médecin, qui bien parlan! étoit •· Le spectacle de l'impériale pompe dut émouvoir l'imagination de l'expage, que la fortuno se plaisait a enrichir de visione somptueuses ou tragiques, mais plus encore sans doute l'aspect austére
des sa:,ants philologues de Sfrasbourg, les Sturm (3), les Bucer,
les Sle1dan, Gerbel, éditeur d'Arrien et de Lycophron (4). M. Jusaerand (5) suppose! non sans raison, que Calvin, alors expulsé
de Genéve et_ réfugié dans la ~•ande cité rhénane, confluent de~
deux humamsmes fran~ais et allemand, parut aussi a Haguenau.
Au mois d'aout 1_540, P)erre de Ronsard rentre a Paris, puia
dana so':' Vend6mms, et e est la, semble-t-il, qu'cyant pris Je1
flévres, 11 ful attemt d'une sorte d'otite, qui le rendit • demisourd •, et le for~a de renoncer a la carriere des armes et a la
d.iplomatie, pour se !aire d'église et surtou' « de Iettres ».
• A mon retour », note-t-il dans son autobiographie (6),
une aspre ma.Iadie

Par ne SCIY quel deslin me vint boucher l'oule
Et dure m'accabla d'assommement si lourd •
Qu'encores au~ourd'hui fen reste demy•sou'rd.

Nous avons sur ce point l'intéressant témoignage de son ami

¡

J) M.J.-J. Jusserand.
. 2) Jean-Antoine de B~It, d.ls de Lazare. Ce vera estcité par X LaumonJer
Yie dt. Ronaard dt. CI. Bmd, p. 77.
.
'
{3) Sturm savait bien Je trancais., ayant onseigné it Paria, dans la décade

'!¡

RONSARD, SA VJE SON ET CEUVRE

23

Joachim du Bellay qui, plus tard, luí dédiera l'Hymne de 111
,urdilé (1) :
Dois-tu donques, Ronsard, te plaindre d'estre sourd T
O que tu es heureux, quand le long d"une 1'.ive,
Ou bien loing dans un bois 3 la eerruque VlVe,
Tu vas, un Hvre au poing, med1lant les doulx sone
Dont tu scais animar tes divines chansons,
Sans que l'aboy d'un chien ou le cry d'une besle
Ou le bruit d'un torrent t'étourdisse la teste.
Quand ce doulx aigulllon si doulcement te poingt,
Je croy qu'alors Ronsard tu ne souhaites point
Ny le chant d'un oyseau, ny l'eau d'une montagRe,
Ayant avec9ues toy la Surd1té compagne,
Qui falct faire sUence et garde que le bruict
Ne te vienne empescher de ton aise le fruict.
Mais est-il harmonie en · ce monde pareille
A celle qui se fait du tintin de l'oreille 'l
Lorsqu,'il nous semble ouir, non l'horreur d'un torrent,
Ains (1) le son argentin d'un ruisseau murmurant
Ou celuy d'un bassin, quand celuy qui l'escoute
S'endort au bruit de l'eau qui tumbe goutte a goutte.

Du Bellay a raison : • par le tintin de I'oreille •, les sourcea
confient au poéte leur murmure, lee oiseaux leurs chansons, lea
loréts Ieur bruissement, éveillant peu a peu en son cerveau
&amp;olitaire les harmonies intérieures qui vont se changer en une
des plus prodigieuses symphonies rythmiques dont se soit honorée notre poésie.
N'est-ce pas chose singuliére que le plus grand des musiciene,
Beethoven, ait été sourd et qu'un des premiers rythmiciens da
notre Iittérature l'ait été aussi ? 11 semble que leur isolement
du monde extérieur leur ait permis de mieux entendre la chanson
du moi. L'art n'est pas l'imitation de la nature, iI en est l'élaboration. Les sons qu'elle rend ne sont pas ceux de !'Ame ; !'esprit n'est pas qu'une harpe éolienne que le vent fait vibrer.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ici en présence d'une des crisea
Tiolentes qui sont au génie ce que les révolutions sont aUJ:
nations : elles l'orientent vers une destinée nouvelle.
Notre cadet, Iivré a lui-meme, travaillé par la souffrance,
abdique ses premiers revea :
Puisque Dleu ne m'a fait pour supporter le!I arme,,
Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes
En imitant les faits de mes premiers ayeux,
Si ne veux-Je pourtant dameurer ocieux (3) :

pricédente. On se. rappellera .que quelquesannéespJus tard en 1546,il se prt-

pare a tafre accuell a Rabelais, exdé a Metz.
P. de Nolhac, Ron,ar&lt;J d rhumani,m.e, pp. 12-13.
6 Rom,ara, pp. 14-16.
6 Qluvre,, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 98.

'

(]) Poúie, fran,aiie, d latine, de J. du Bellay, éd, p. E. Courbet, Collecion Selecta, Paria, Garnier, 1919, t. 11, p. 4,06.

12¡ ~•is.

f3 Inactif.

�REVUE DES COURS E'r CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON ffiUVRE

Ains, comme
pourray, je veux laisser memoire
Que fallay sur Parnasse acquerir de la gloire,
Afln que mon renom, des siécles non veincu
Rechante a mes neveux (1) qu'autrefois fa'Y vescu
Caressé d' Apollon et des Muses aimées,
Que fay, plus que ma vie1 en mon A.ge estimées (2).

Dans les antres secrets de [rayeur tout couver8,
avoir sojn (1) de rien ¡e composois des vers:
Echo me respondoit et les simples Dryades,
Faunes, Satyre8, Pans, Napées, Oreades,
Aigipans qui portoient des carnes sur le front,
Et qui, ballant, eautoient comme les chevres font,
Et le gentil troupeau des fantastiques Fées
Autour de moy dansoient a cottes degrafées (2).

24

'ª

Sans

Son pere ne Iaíssa pas de luí reprocher de se consacrer A ees
Muses dont les mains ruíssellent de plus de fleurs et de gouttes
&lt;l'eau que d'or et de pierres précieuses:

Je sais bien qu'on peut trouver la source de ce passage dans
Marot (3), maís celuí-cí n'a encore qu'a l'état de germe l'enthousiasme pa'ien qui sera un des caracteres de la Renaissance triom~
phante et ce dédoublement des ames dont nous parlions dans
notre premiere Iegon.
Les premiers essais de l'ancien page,redevenuécolier,soflt en
Iatin. II nous le dit Iui-meme dans les lignes du Discours d Pierre
L' Escol, faisant suite a celles que nous avons citées :

Je fus souventes fois retansé de mon pere
Voyant que faimois trop les deux filies d'Homere
Et les enfans de ceux qui doctement ont sceo
'
Enfanter en papier ce qu'ils avaient conceü
Et me disoit ainsi : • Pauvre sol, tu t'amuses
A courtizer en vain Apollon et les Muses.
ue te ,scaurait donner ce beau chantre Apollon
u:une lyre, un archet, une corde, un fredon (3)'
m se respand au vent ainsi qu'une tumée
'
~ u comme poudre (4), en l'aír vainement donsumée ?
Q.ue te scauroient donner les Muses qui n'ont ríen '/
Smon, autour du chef, te ne scay quel lien
De myrte, de lierre, ou, d'une amorce vaine
T'a11echer (5) tout un four au bord d'une f~ntaine
Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer
'
Ton cerveau. mal rassis et, beant, composer
Des vers qui te feront, comme pleins de manie (6)
Appeler un bon fol en toute compagnle ?
P~~~-

~;~;ce· ~u· P~iCr'e; -~~ ·~¿~~tOi;e ·r~q;_;eSi~.

Que mon pe.r~ me flst, H. ne sceüt de ma teste
Oster la Poesie, et plus 11 me tansoit
Plus, 8. faire des vers, la fureur me poussoit.

Je fu premierement curieux du latin ;
/
Mais, voyant par ertet (4) que mon cruel destin
Ne m'avoit dextrement (5) pour le latin tait naistre,
Je me tey tout Frarn;oie, aimant certes mieux estre
En ma langue ou second, ou le tiers, ou premiar
Que d'estre sans bonneur a Rome le dérnier.

1

•

11 nous !'a répétédans I'ode A son Luc(6) quíouvre le Bocage
de 1550 (7), la premiere qu'íl ait composée et qui remonte a la
période de 1541 a 1543 :
Si autrefois sous l'ombre de GA.tine
Avons joué quelque chanson latine,
D'Amarille {8) enamouré,
Sus, maintenant, Luc doré ...
Change ton stile et me sois
Sonnant un chant en frani;ois.

Pn.í_s vient le beau passage qu'admírait tant Sainte-Beuve (7)
et q~1 _n?us montre si bien I'adolescent enveloppé desoncortege

de d,".'mtés des champs et des bois, les
les phs de leur robe transparente I' ame
les autres évoquées des manuscrits et des
dans leur nudité dorée I' ame anti que le
celui de la chair :
'

unes apportant dans
celtíque et fran~aíse,
ruines et ressuscitant
culte de la nature et

Je n'avais pas douze ans qu'au profond des vallées
Dans les hautes forests, des hommes recullées,
'
(1) La postérité.

(2) D~but du Discours. d P. l'Escot, seigneur de Clany, pillee postérieure
au 10 ,u1Uet 1559 et pubhée en 1560, en rnte du ]Je livre des Polmes &lt;Euvre,
éd. Lau!Ilonier (L~merre), t. V, p. 174 et VII, p. 492.
'
'
A1r de mus1que; cbanson
4 Poussiére.
·
5 T'attirer.
6 Démenoe.
Au tome XII des Causeries du Lundi, p. 71.

(3¡

¡,,

25

(1) Souci.
(2) Discours a P. l'Escot, déj:\ cité, &lt;Euvres, t. V, p. 176.

(3) Je ne eache pas qu'elle ait été indiquée, mais l'identité de la rime

Dryades : Oreades ne la rend pas douteuse. II s'agit de l'Eglogue au Roy,
parue en 1539, (et. P. Villey, Tableau chronologique du Publications de
Marot, dans la Revue du seizieme siicle, 1921, p. 81) :
Si qu'Q mes plainclz un four les Oreades,
Faunes, Silvans, Satyres et Dryades,
En m'escoutant jecltren~ [armes d'yeu:t.
(l'.Euvrts de Clément Marot, éd. G. Guiffrey, Paris A Quantin, s. d. 1 t. 11,
p. 292-3). LesDryadeset Napées sontles nympbes des bois, les Oréades, eeJles
des monts, les Égipans, les satyres cornus aux pieds de eb~vre.

¡~¡

::o~!;~ent.

6 Luth.

(7 &lt;Euvres de Ronsard, éd. Laumonier (Hachette), t. II, p. 155-156.
La berg6re Amaryllis, célébr~e par tityre dans la premiére Bucoliqu
de Virgile.
(8)

�26

REVUE DES COURS E'P CONPERENCES

Comme d'autres, comme un du Bellay, un Bail, un Salmon
Macrin, il aurait pu faire des vers latins honorables ou meme
élégants, il en a composé d'aiUeurs que M. de Noihac a retrouvés et pubiiés (1). Pourtant, si épris qu'il fOt d'antiquité, c'est
une marque de son génie d'avoir compris que c'eOt été de la
poésie morte, et la France avait surtout besoin d'une poésie
vivante, ou le génie national trouvAt un nouveau lustre., C'est
un crime de léze-majesté, dira-t-il plus tard Au Lecl,ur apprentif (2), d'abandonner le Iangage de son pays, vivaut et fioris•
saut, pour vouloir deterrer je ne •~ay quelle cendre des aueiena
et abb•yer les verves des trespasséz (3). •
La France !'inspire, mais surtout ce VendOmois et plus eneore
ce petit eoin de terre ou il a vu le jour et que dominen t les deux
longues collines paralleles de Gastine et de TrOo :

RONSARD1 SA VIB ET SON CBUVRE

.
f taine de la belle Iris, aetuellement
4e Vauméan ont fa1t la ton
t qw· filtrant lentement sous
r
d'une eau s agnan e
'
.
1
f
osse rem~ ,e
d I voir ou les algues poumssentet e•
terre,va ahmenter un gr~n ~
~ite s'évade en un filet d'eau
grenouilles eoassent, ma1s qm •~ t alors seulement un peu I'
gazouillant sous les saules, rappe an
Argentine fonteine vive
De qui le beau cristal co1;1rant,
D'une fuite lente et tard1ve
Ressuscite le pré mourant (1).

•

· elle n •est pas, g1ace
• au poete ' morte tout
Si mutilée qu'elle so1t,
¡ fait la Déesae Bellerie :

o

Oéesse Belleric,
Belle déesse chérie
De nos Nimphes, don~ la vols
Sonne ta gloire bautame .
Accordante au son des boi~
Voire au bruit de ta fontame
Et de mes vers que tu ois (2).

Deux longs tertres t'emmurent,
Dont les tlancs durs et tors
Des tiers vents qui murmurent
S'opposent aux effors.
Sur l'un GAtine sainte,
Mere des demi-dieus,
Sa teste de verd painte,
Envoie lusque aus cieua,
Et eur l'autre (4) prend vte
Maint beau sep dont le vin
Po1te bien peu d'envie

Tu es la Nimphe eternelle
De ma terre paternelle;
Pour ce en ce pré verdeleL
Voi ton Po8te qui t•orne .
D'un petit cbevreau de Iuct,
A qui l'une et rautre corne
Sortent du tront nouvelet.

Au vignoble Angevin.
Le Loir, tard é. la fuite,
En soi s'ebanoiant (5),
D'eau lentement conduite
Tes champs va tournoiant,
Rendant bon et tertile
Le pars traversé
Pu l'humeur {6) qui distile
Ou gras limon versé (7).

Sur ton bord je me repose,
Et 1a, oisif je compose,
Caché sous tes saules vers
.
Je ne ~i quoi (3), qui ta glo1re
Envoira par l'univers,
Commandant a la memoire
Que tu vives par mes vers.

.........................

Tu seras faite sans. cesse
Des tontainas la pnnce~se,
Moi celebrant le c~ndmt
Du rocber persé q01. darde
Avec un enroué bru1t
L'ee.u de ta source la~a.rde
Qui, trepiilante, se suit (4).

Du pied de la Foret de Giltine jaillit la souree qu'il a le plu,
ahantée : eette fontaine Bellerie, dont les habitants du harnea■
(1) Roruard el l'humanlame 1 pp. 249-257 J voir aussi au t. VI de l'M, Laumonier (Lemerre), pp, 516-518. Fort peu de chose, on•te voit.
(2) &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. VII, p. 97 : Pr6face posthume
de la Franciade (1587).
(3) S'att.acber aux caprices des morts.
La colline qui domine Tróo.
(5 Le Loir lent et musard ¡ rien n'est plus exaet.
(6 L'eau.
(7) Les louangu de Vandomoia, O. JULIEt, P.ECCATE (condisciple de Ronsard
au eollége de Coqueret ; a ne pas eontondre avec le Guy Peccate, dont il a
Ué question plus haut, p. 15). Ct. &lt;Euvru de Ronsard, éd. Laumonier
(Hachette}, t. 1, p. 222-3: ode XYJI du Livre 11.

(4¡

27

les gouttelettes
Dans ces atrophes légéres et r,mp1·des comme
•
de peine a
11ui se poursuivent, le leeteur d'Horace n aura pas
l Odt VI du Livre 111, ibid' t. U, p. 14: A la Fonlain1 &amp;llerie.
Entends (~rononcer : vou8, bou8, ou8).

1~

: jº1~fo~t~in~s~ellerie, ode IX, du Livre 1 I dana lea &lt;Brwre,, éd. Lau•

-.o er (Hachettl), t.. 1, 203-205.

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ouand le ciel et mon heure
Jugeront que te meure,
Ravi du dous seJour
ou commun ,our,
Je veil, fenten, fordonne
Qu'un sepulcre on me donne
Non pr~ des Rois levé
Ne d'or gravé,
Mals en cette i,le verle,
OCl la course entr'ou\·erte
Du Lolr, autour coulant,
Est accolant,
Lll otl Braie s'amle,
.
O'une eau non endorm1c,
Murmure a l'environ
De son giron.
Je detren qu'on ne rompe
Le marbre pour la pompe
De voulolr mon tumbeau
BAtir plus beau,
Mals bien je veil qu'un arbre
M'ombrage au lieu d'un marbre
Arbre qui soit couvert
Tou84ours de vert.

Terre, a Dieu, qui premiere,
En tes braz m'a receu,
Quand la beJle lumtere
Ou monde faperceo ¡
Et tol, Braie, qui roules
En tes eaus fortement,
Et tof, mon Loir, qui coule
Un peu plus lentement;
Adieu, fameus rivages
De bel email couvers,
Et

vous, antres

(2)

sauvages,

Delices de mes vers ;
Et vous, ricbes campaignes
0(1, presque enrant, Je vi
Les neut Muses compaignes
M'enselgner A l'envi (3),

On s'explique qu'enivré par ce riche pays, source de son inspiration premiére et derniere, le poete ait, des son adolescence,
~vé d'y reposer éternellement et qu'il y ait fait E/eclion de son
Sepulcro (4) dans cette admirable Is/e verle (5), que le Loir
accole et qu'écrasent les frondaisons des peupliers, des frénes

et des charmes:

Antres, et vous, rontaines,
De ces roches hau taines
Devallans contre bas,
D'un glissant pas ;
Et vous, forests et ondea,
Par ces prtt vagabondes, ,
Et vous rlves et bols,
Oiez ma vois.

,

(J) Ode Xlll du Llure lll, p. 149 des CE'uvrud'Uorace, éd. p. F. Ples1h1
el. P. Lejay, Paria, Haehette, f9J9 in-J2.
(2) Voir notre deuxléme l~on, Revue de, Coura, 30 ,umet 1922,
735.
(3) Aupar, de Vandomoi,,[Ronsard] voulanl alltr en Jlalit; ode V du
Livre lV dans &lt;Buvre,, éd. Laumonier (Hachette} t. U p. 91-92.
(4) ,Ode V du Livre IY, ibid., pp. 97-99. Les slropbes t:eÍ&gt;uis: • Je veil •.. •
jusqu a • Mais bien •, ont été supprimées par le poéte depuis 1555. On ne Jes
trouvera done pas dans les éditions ordinaires.
On peut la volr, ili quelques centaines de métres de (:outure, devant Je
Mou in du Pin. C'est du pont sur le Loir qu'on l'ape~it Je mleux; qu'on
ne cherche pa, le eonnuent de la Braie, dont l'ancien cours. encore indiquf
sur les cartea d'état-maJor, a été uséché. Ct. Hallopeau, U Ba,-Venddmo/1,
déjli c11,. Sur La Jtunu,e de Romard, on trouvera un arUcle de M. P.
La:umonier daos la Revue de la Rtnaiuanu de 1901, et un autre de
.M. Ir.. van Bever dans 1- Revue Biblio-ironographique de 1907.

e enterré a Saint-Come-les-Tours
Hélas ! les cendres
~. (l) éparpillées au sein de la
ont été dispersées a la
vo1u ion u¡I ue maniére, cependant,
Nature, mais ne pouvons-nous ~n ~arb~e • nous érigerons dans
réaliser son vreu? ,San~ rompr:n:taphe co~stitué par un enclos
l' lle ..,1,, a peu de lra1s, un c
é ar une grille ombragé par
de la longueur d'un corps, pr~tég 1/stele sur laquelle seraient
un cyprés et entourant une s1mp
.é •
ue
nous
avons
c1t
s.
.
gravés les beaux vers q
.
tembre
¡924 a l'occas1on
C'est ninsi que je pr~posdera1i", en _sep nce de Ron~ard, d'obéir
du quatrieme centena1re e ª. na1ssa
8 la volonté du grand VendOmms (2).

d~[º

f·

(5/

29

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

rcconnattre le modele latin, O fon, Bandusiae (1). Ce n'est pas
une des moindres surprises de l'humanisme que les lettres
antiques ont appris a nos poétes a chanter leur petite patrie,
comme Virgile l'avait fait pour Mantoue et Horace pour Venouse:

.,
11

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�LA BIBLB DA.NS LA POtSIE FRANCAlSB

La Bible dans la poésie fran9aise
depuis Marot
La Blble dana la P°'•le de Vl1JD1' et
de Lamartine.

Coura de K.

Jo ■ oph

dan■

la poffle

VU.NET,

Do11tn dt la Facultl du LdlrU d&amp; MordJJf//iu.

HUITIEME LE&lt;;ON (1)
L'année. meme oil furent publiées les BUg/e, de Millevoye
et oil fut ¡oué le Saül de Soumet, en 1822 (2), parurent, dans
un recue1I anonyme de Poemes, trois poemes qualifiés de• judalques •: La Filie de JephU, Le Bain, fragmenl d'un poe,m ,u
S~r.anne, La Femme adultere. L'auteur était le comte Alfred de
V1gny.
La couleur locale est dans ces trois poémes trea préciae. Pour
hab11ler et loger ses personnages, pour les faire chanter, danser,
&amp;1mer, po_ur lee mettre en deuil, Vigny a consulté Lu Mmun
du J,rail,iu par l'abbé Fleury, les dissertations de dom Calm8'
sur les vetements des Hébreux ~t sur leurs instrumenta demusique,
et, natu~ellement, 11 a lu auss1 avec attention tous lee passages
de !'~_enture ou le renvoyaient ces auteurs. Rien n'est avancé
en l'a1r,. comme on le voit bien aprés avoir lu lea travaux de
MM. Alline et Estéve (3). Un texto de L'Ecclisiw,lique autorisait
le poéte Amettre sur l'épaule de Suzanne un manteau d'hyacinthe
un t._exte de L'Ecc,U,/w,le A la vetir d'un lin pur comme la fleu;
du lis, un texte d _!sale et un d'Ézéchie! a la couvrir de bijoux.
En ~approch~nt d1ver,o textes scnptura1res, on le justifie d'avoir
quahfié de t,are la coifiure de Suzanne, puisqu 'il est établi que

dtiih;:~~ 1• l~on précédente dans len° 16, du 30 Juillet 1922, de la Revru

rlg),~,::~ ann.H, lu Machab~u d'Alexandre Guiraud, dont. u o'ya,Jecroia,
V.(3) A~lne, Dtu:t aourcu inconnut1 dta pnmier, poime, bibliquu d'A dt
:rny, danspla Revue d_'Hi1l. litt. de la Franu, oct. 1907 • -Esthe 1 6cUÜoa
cr 1que 81 oime1anlique1dmocúrne1,1914.
'

r

31

lea femme, juives portaient la mitre et que la mitre pouvait
s'appeler Liare. Si aucun texte n'offre le mot cothurne, il y a
des textes qui en excusent, qui en appellent presque l'emploi,
du moment oil ils mettent au pied des femmes juives une chaus1ure qui est une espéce de cothurne. Vigny n'aurait pas été
embarrassé davantage pour apporter des textes prouvant qu'il
avait été dan• son droit quand il avait orné d'un tapis d'ggypte
et parfumé d'aloés, de myrrhe, de cinnamome le lit de la lemme
adultere ; quand il avait fait en boi., de cédre le seuil et les
lambris de la maison ; quand il avait aplani le toit, placé dans
la chambre des lampes d'airain, envoyé le mari acheter A Tyr
de la soie, de la pourpre et des miroirs d'acier ; quand il avait
mÍ5 dee vignes dans le pays d'Abel et du blé dans celui de
Mennith ; quand il avait fait chanter les filie.; d'lsrael au son
de la harpe, de la lyre aux dix voix, du kinnor léger et du nébel
étranger; quand il les avait fait danser en battant des mains;
quand il avait jeté des branches d'arbres sous les pieds des
a,;ldats vainqueurs ; quand il avait, en signe de deuil, assis
l'armée de Jepbté et caché sous un manteau les pleurs du général.
Ce que Vict.or Hugo allait répéter si souvent dan&amp; les préfaces
de ses drames, l'auteur des troif poemes judalques publiés
en 1822 aurait pu bardiment l'avancer : a savoir qu'il avait des
documents A produire contre ceux qui contesteraient la vérité de
,;a couleur locale. 11 avait, en etTet, des textes justificatifs a
peu pres pour tout. Et la oil il n'en avait pas a lournir, il aurait
1ans peine invoqué certains usages immémoriaux de l'Orient1
comme celui de suspendre nu cou des femmesun collierde grains
d'ambre encMssés dans des cassolettes d'or ou celui de guider
les chameaux avec le fer d'une lance.
Toute cette couleur locale, Vigny la lond adroitement dans
l'action, a la maniere d'André Chénier, qui est celle d'Homere.
Nous connaissons les vétements et lea bijoux de Suzanne a mesure
que ses suivantes les lui Otent. Nom apprenons que le seuil eet
de cypres quand l'amant le franchit, que la porte est fermée
par un verrou quand la femme le tire, que le lambris est de cyprés
quand le son de la voix vient le frapper:
-C'était ainsi dans l'ombre,
Sur le1 toits aplanil et sous l'oranger 1ombre,
Qu'une femme parlait, et'°º bras abaiss6
Montrait la porte étroite A. l'amant empresd,
Et qu'un verrou secret rapidement recouvre.
Puis ces mots ont trappé le cypres des lambris.

La couleur locale est méme assez souvent un vrai ressort
d'action. Si l'héroine, répétant d'ailleurs les propos que le livre

'

�32

33

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA DIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~~ISE

des Proverbea prete aux femmes impudiques, vante la beauté
de sa parure et de son lit, c'est pour oflrir son amour :

Cependant l'éveil des remords est decrit avec justesse, et avec
assez d'émotion pour que le pardon du lecteur précede celm
de Jésus.
A ce pardon le poete a voulu donner toute sa signification.
11 a rappelé que ce ne fut pas un acte isolé. Bien d'autres ~ctes
semblables s'étaient faits déja : affiictions consolées, guénsons
de femmes que frappait un mal secret et lent, d'aveugles aux
longs cris, de boiteux tremblants, de lépreux impurs. Le poeme
semble done avoir éte écrit pour que dans l'histoira de la
femme adultere fut résumé tcut !'esprit de la religion apportée
par Jésus, et cette religion n'est essentiellement, au jugement
de Vigny, que la pit;é pour toutes les miseros.

Mon lit est parfumé d'alo6s et de myrrhe j
L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre

Ont chez mol de l'~gypte embaumá les tapis.
J'ai placé sur mon tront. et l'or et le la pis;
Venez. mon bien-aimé, m'eniV1'6r de délices
Jusqu•a l'heure ou Je Jour appelle aux sacriflces.

Si l'on nous lait entendre la trompette par laquelle un des
fils d' Aaron, suivant la loi, sonne la priére, c'est parce qu'a
cet appel la femme Msite il consommer le péché et que l'homme
lui lait honte de ses scrupules. Si l'on nous montre les lampes
d'airain mourant dans la ehambre, c'est un signe oU nous reconnaissons que les héros out tout oublié pour le plaisir.
Précisément parce qu'elle est tres abondante, la couleur locale
dans les trois poemes judaiques de 1822 n'est peut-etre pas, ~•
et la, tout il fait vraisemblable. Il est exact que les Hébreux
connaissaient tous les instruments énumérés par Vigny ; mais
joua-t-on vraiment de tous A la fois en allant au-devant de
J ephté ? Il est exact aussi que chez eux un des signes du deuil
était de s'a,seoir ; mais toute l'armée de Jephté s'est-elle assise
dea qu'elle connut le sort de la jeune filie ? Des questions analogues se posent ailleurs.
Mais l'abondance de la couleur locale a surtout l'inconvénient
d'íntéresser au décor et au costume presque plus qu'aux sentiments et aux caracteres.
Nous ne savcns pas quelle eut été finalement l'idée générale
du poeme de Suzanne. Mais nous savons bien que le fragment
publié n'est guere qu'une peinture de vetements.
Dans la premiere partie de La Femme adultere, le lit et la maison
attirent notre attention autant que les propos d'amour. Dans
la deuxieme, la satiété du séducteur et le remords de la !emme
infidele l'atlirent moins que les divers aspects du grand spectacle matinal :
Quand le soleil levant embrasa la campagne
Et les verts oliviers de la sainte montagne,
A cette heure paisible o\l les chameaux poudreux
Apportent du désert leur lribut aux Hébreux ;
Tandis que de sa tente ouvranl la blanche toile,
Le pasteur qui de l'aube a vu palir l'éloile
Appelle sa famille au lever solennel,
Et salue en ses chants le Jour et 1'8.ternel ;
Le séducteur, content du succés de son crlme,
Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, el1e reste assise, et iion front aans couleur
Du remords qui s'epproche a déJ8 la '{&gt;Aleur.

La Filie de Jephlé est le plus intéressant des trois poemes
publiés en 1822.
Avec toute sa couleur locale, ce n'en est pas moins un poeme
qui rappelle bien sa date. Vigny a fait de son récit le chant par
Jeque! les filies d'Israel célébraient l'anniversaire du sacrifico.
Il nous donne done un récit dans le cadre d'une ode. Ce mélange
des genres épique et lyrique etait alors a la mode. Pour associer
un troisieme genre aux deux autres, Vigny a recherché les eflets
de drame : le lecteur n'apprend le motil de la tristesse de Jephté
qu'au moment oil la jeune fille elle-meme l'apprend ; puis une
grande place est faite aux tableaux : retour de l'armée, deuil
des soldats. Et tout cela, évidemment, fait du chant des filies
d'Israel une bailado romantique bien plus qu'une cantilene biblique.
Mais c'est le sens du poeme qui importe le plus. Or, que!
est-il au íuste ?
Un premier poínt incontestable, c'est que Vigny nous représente d'abord comme l:ioanguinaire la victoire remportée par

Jephté au nom de son Dieu: Jephté de Galaad a ravagé trois
villes ; il a brulé les vignes d'Abel et le, moissons de Mennith,
éteint sous la cendre les chansons d'Aroer, détruit tous les guerriers d' Ammon ; mais aussi la terre des vaincus reste la tributairc

du Seigneur Dieu, et Israel, vainqueur, remercie le Tout-Puissant
du secours qu'il en a re~u.

Un autre point incontestable, c'est que Vigny a adopté deux
des conclusions soutenues par dom Calmet dans ses dissertations:
¡ o Jephté immola vraiment sa filie :
Puis elle vint s'off'rir au eouteau patemel ;

2• En faisant son vreu, l'íntention de Jephté était bien de vouer
3

�34

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

animal, 'mais

a 1a mort, non un
une personne, la premiére qui
sort;rait de sa maison. Et le savant Bénédictin admet sans
hésiter que Jephté songeait nécessairement aux personnes qui
lui étaient cheres . , La chose parle d'elle-meme. Jephté espérait-il
qu 'un bceuf ou une brebis, ou une ohévre viendraient au-devant

de hri, alin qu'il les pOt sacrifier au Seigneur ? Ne sait-on pas
qu'il n'y a que les hommes qui s'intéressent aux victoires des
conquérants, et que pour l'ordinaire ce sont Ieurs amis et leurs

proches, qui s'empressent le plus a venir les en féli&lt;,iter. • Si
Vigny nous montre J ephté, aprés sa conque te, marchant sombre,
la tete baissée, c'est parce que le vainqueur songe a la &lt;iruauté
de la victoire; mais c'est surtout parce qu'il s'attend au sacrifice
d'une personne chére, parce qu'il craint qu'il n'ait a sacrifier

la personne la plus aimée.
Autre point incontestable : nulle part Vigny n'essaie de justifier Dieu avec dom Calmet (lequel s'appuie sur saint Augustin)
d'avoir laissé le vreu s'accomplir. II n'a d'autre explication que

-celle que propose le héros lui-meme, et celui-ci reproche a son
Dieu d'etre « le Dieu de la vengeance n, de « vouloir l'innocence
en échange di; crime », d' &lt;&lt; aimer la vapeur du sang &gt;&gt;.
Dés lors, on est conduit a ces conclusions, oU nous aménent,

d'ailleurs, les idées de Vigny, telles qu'on les connalt par les
poemes postérieurs : le poete condamne la divinité, qui a créé
l'homme avec des instincts sanguinaires, puis le laisse agir

conformément a ces instincts et meme permet qu'il les satisfasse
en s'autorisant de la religion. Ce poeme de couleur souvent si
biblique est un réquisitoire byronien contre le Dieu de la Bible.
Le célebre poeme biblique publié en 1826, Moise, enferme
aussi un tbeme byronien dans un cadre emprunté a l'Écriture :
le hér s y est le symbole de J'homme supérieur que son génie
éleve au-dessus du reste de l'humanité, mais qui paie son génie
par l'isolement.

Déja Je tab!eau initial contient toute la pensée du poén:e.
Moise gravit la montagne de Nébo, et du point ou il s'arrete
il découvre toute la terre Prornise. C'est la son ouvrage : iJ a
conduit un grand peuple jusqu'au pays qui lui était destiné.
Mais voici la rangon de sa gloire. Quand il atteint le falte du
mont, il disparatt dans les nuages traversés par des éclairs, et
les six cent mille Hébreux courbent le front dans la poussiére :
leur conducteur est isolé par les nuées et plus encore par la vénération du peuple.
L'idée de l'isolement du génie est développée, on sait avec

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIB FRANt;AISE

35

quelle ampleur, dan&amp; la plainte de Moise, demandan~ a Dicu
la fin d'une vie glorieuse, mais sans joie. ~lle est repr1s~ dans
la conclusion: Moise est mort; Josué,enhéritant de sa pwssance,
a hérité de son triste isolement.
.
Une des beautés d u poéme, e' est que 1'idée générale s 'est assoc1ée
sans trop d'effort a la couleur biblique, et qu~ Moise a pu !~e
érigé en personnage symbolique sans perdre trop de sa phys10nomie traditionnelle.
Assurément les lecteurs respectueux de la Bible ont des
,urprises. Ils ;'étonnent un peu que le mont Nébo voie _se renouveler pour la mort de Molse les prodiges que le mont Smai avrut
vus se produire pour la promulgation de la loi ; il ne leur semble
pas bien conforme a !'esprit de l'Écriture_ de sup¡,oser que D1eu
ait honoré des memes miracles son serv1teur qm meurt et les
préceptes qu'iJ impose a l'humanité. lis s'étonnent encore q~e,
dans Je résumé qu'il fait de ses merve1lleuses actions, le Mo1se
du poéte non seulement s'en attribue quelques-unes dont aucun
comment.ateur n'a jamais pu découvrir le sens :
Des lombes des humains j'ouvre la plus anli9ue,
La mort trouvo a ma voix une voix prophét1que,

mais qu'il s'en attribue d'autres que l'Écriture attribueseulement
:

a Dieu

Je renverse le! monts sous les ailes du venL.
Ma main fait et défait les généralions.

A ces réserves pres, tout le monde admire rexactitude _du
tablcau de la Palestino, qui n'est qu'une trespoét1quetraduct10n
d'une page de l'Exode. Tout le monde reconna!t encore que,
•i le tableau du peuple en priere au pied ~e la montagne a été
chan¡¡é de place, du moins il est tout a f~1t confo~me aux mdications de l'Écriture. Tout le monde conv1ent auss1 quelepoéme
donne une juste idée de la grandeur de Morse. Enfin, on. ne. peut
contester que la mélancolie du héros est sulUsamment mdiquée
dans un passage des Nombres, pour _que Yigny ait été autorisé
a le transformer en un type du géme qw soutire :
Moise dit au Seigneur : • Pourquoi avez-vous affligé votre se~vi~eur ?
Pourquoi est-ceque je netrouve pointgrAce devant vous?E,tpourquo1m avezvous chargé du poids de tout oe peuple ? Est-ce mol qui u c~~cu_toute cette
grande multitude et qui l'ai engendrée, pour que vous me dmez •. Portez-les
dans votre sein, comme une nourrice a accoutumé,de port.erson pet1t enfant? . .
Je ne puis porter seul tout ce peuple, parce que e est une ch.9-rge trop pes~te
pour moi. Que si votre volonté s'oppose en cela a mon désir,Je vous co~Jure
de me faire plutót mourir, et que Je trouve grAce devant vos yeux, pour n !tre
point accablé de tant de maux. • {Nombre,, XI, 11-15.)

�LA BIBLE OANS LA POÉSlE FRAN~AISE

36

RE\"UE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Colerede Samson et LeMonl des Oliviersont été fails beaucoup plus tard sur le plan de Moise, non par impuis,ance, mais
parce que le poéte voulail que l'on comparAL les Lrois poémes.
Les lableaux dans La Colere de Samson sont d'une couleur
tres juste, et, •i l'on exceple peut-etre l'reul d'aulruche rien
n'y a un inléret de pure curiosité, tout y serl a expliquer sens
du poéme. Ces cheveux dénoués, ces grands yeux aux couleurs
mobiles, les sueurs tiédes de ces bras fins cette souplesse de
léop•~_d, ces pieds voluptueux, ce, flanes élan~és, cetlepeaubrune,
ces b1¡oux barbares, c~ •?nt les piéges ou Samson a été pris. Ce
que d1t cetle tente sohlaire plantée dans l'immense déscrt muet
ce ~u'elle dit clairement, c'est la force audacieuse de l'homme:
Ma1s ce que dit cette chaleur torride non calmée par la nuil

¡¿

et par le vent, c'est la puissance supérieure d'une nature amolis-

sanle et exubl!rante, génératrice de créatures voluptueuse•
comme Dalila.
·
Pourtant, Vigny n'a pas voulu !aire un poéme purement
oriental. L'~xolisme n'est que dans les tableaux. 11 n'est poinl
dan, la plamle d~ héros, qui s'exprime comme pourrait le !aire
tou_t homme Lrahi par une femme. On sait l'éloquence de celle
plamte, oil le poéte a mis les rancunes suscitées par une aventure
personnelle. On en sait aussi la portée. On y trouve condensées
toules les raisons qui peuvent éveiller et entrelenir la haine de
l'homme dans le creur de la !emme : vanité d'allumer un feu
ardent sans en ~prouver soi_-meme les atteintes, peur d'avoir
un maltrc, mépm pour celm qui prend le plaisir sans savoir
le donner, orgueil d'etre
Celle ;) qui\"&amp; l'amour eL de qui vient la vie.

On y trouve condensées aussi les raisons qui rendent la femme
nécessaire a l'homme. On y trouve meme résumée toule la vie
de l'homme, représenlée comme un combat perpétuel contre
la nature et conlre ses semblables, d'ou il ne sort que pour avoir
II livrer un combat, plus misérable encare, contre celle a qui ¡¡
demande Je repos, - et tout cela voulu par Dieu.
Rien ne s'opposait a ce que Samson fut ainsi transformé
en un type trés général, el, tout orienlaux qu'ils soient les
lableaux qui encadrent la plainle suggérent eux aussi l'impre;sion
qu'en Loul pays les memes luttes atlendent l'homme les memes
piéges et les memes trahisons.
'

37

Le pittoresque tableau irritial donne d'avance Jesens du poéme.
Jésus ayant !raid, Jésus devenu indifTérent II ses meilleurs disciplcs qu'il ne peut réveiller, Jésus voyant le ciel lermé a ses
priéres : Vigny nous propase ce spectacle comme l'image de
l'homme condamné a etre malheureux par les éléments, par
l'ingratilude des a utres hommes, par le silence de la divinilé.
Des dcux parties du discours de Jésus, la deuxiéme, si elle
manque de souffie oratoire, a du moins Je mérite de montrer
la parenté de tous les problémes particuliers dans lesquels se
décompose le grand probléme de la destinée humaine : pourquoi
des choses claires et des choses obscures? quels sont les rapporls
de la nature et de son créateur, de la terre avec les a u tres parties
de l'univers? pourquoi l'§me est-elle Jiée a un corps? l'injustice
et le mal sont-ils des accidenls ou sont-ils éternels? les nations
marchent-elles au hasard ou vont-el!es vers le progrés? Toules
ces questions se raménent a celle-ci : d'ou vient l'homme et
ou va-t-il ?
La premiére partie du discours pose le probléme du vrai
caractére et des origine. du Christianisme. Pour Vigny, Jésus
a apporté une parole neuve : il a appris aux hommes qu'ils
élaient !réres. 11 y avait dans ce mot tant de douceur que le
monde en lut comme enivré ; au régne de la force succéda celui
de la persuasion ; l'obole du pauvre fut estimée aulant que
l'ofTrande du riche ; les sacrifices sanglants cessérent ; avant
ce mot on élait esclave, depuis ce mol on est libre. Et pourlant,
ajoule Vigny, le Cbristianisme n'a rien lait d'essentiel ; car la
seule chose essentielle, c'élait de supprimer le doute ; or, le doule
n'a pas été supprimé. Et parce qu'il subsiste, la parole sortie
des lévres de Jésus n'a pas produit d'efTets décisils : il y aura
encare des dominateurs durs, il en naltra meme dans le sein du
Christianisme.
Qu'est-ce que Vigny veut nous amener a conclure ? Que
l'ceuvre accomplie par Jésus n'était pas digne d'un Dieu; qu'elle
n'élait done pas sans doule d'un Dieu. Je dis sans doule, parce
qu'il n'apparatt pas trés nettement si le poéte nie la divinité
de J ésus-Christ.
Que Vigny ait ainsi envisagé daos la meme poésie le plus grand
probléme philosophique et le plus grand probléme historique
qui se posent pour nous, celui de la destinée humaine et celui
de la divinité du Christianisme, qu'il l'ait lait avec autant d'ampleur, de sérieux, et souvent d'éloquence, c'est son honneur. Mais
sans discuter ses conclusions - ce n'en est pas le lieu on

peut bien dire que son Jésus est trop moderne, trap difTérent
Le Monl des O/iviers suscite bien plus d'objections. Cerles on
ne peut qu'en admirer ]'unilé et la plénitude.
'

�38

certainement de ce que fut Jésus, que! qu'il ait été, pour que
les lecteurs ne soient pas déconce.tés. S'ils ne le sont pas davantage, c'est qu'ils ont bien vite oublié la personnalité du héros
pour ne songer qu'a la philosophie du poete. Mais l'on se demande,
des lors, s'il esta propos qu'un lyrique prenne commeinterprete
un personnage dans lequel le lecteur ne reconualtra bien que
l'auteur Jui,..meme 'l

..•

Lamartinc avait été préparé des l'enfance a chercher de,
ins¡ii~ations da~ la Bible (1). C'était en la lui citant que sa mere,
qm I éleva parm1 les pasteurs, lui faisait comprendre le caractere
de la vie agricole : « A chacun de ces beaux ou gracieux tableaux
des labours, des semailles, des foins, de la moisson ... une citation.
d'un verset des ~critures gravait dans notre mémoire une

empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions
sous les yeux. i¡
Une vieille Bible est le premier des livres qu'il nomme a
M. Bru~s d'Oui)ly, dans la préface des Recueil/emenis, parmi
ceux

LA BIBLE DANS LA. POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COUFIS ET CONFÉRENCES

qui

couvraient la table oll son pére s'était assis aprés son

39

mal cousus se retrouvent gil et la dans sa mémoire comme des
notes éparses d'un air oublié ,. Mais de ce qu'il avait lu une
impression prolonde, quoique probablernent toute générale,
lui était restée.
Les poemes lamartiniens directement inspirés de la Bible
ne sont pas nombreux. Les deux plus importants sontanciens :
Saül et Poésie sacrée.
M. Jean des Cognets, qui vient de donner une édition critique de Saül fl), a bien expliqué dans son introduction le principal intéret de cette. tragédie, antérieure de peu aux premiers
chefs-d'reuvre. Le poete y fait parler sous une forme impersonnelle les deux hommes qu'il porte en lui apres la mort d'Elvire :
celui qui doute et celui qui croit, le philosophe qui fait écho
a Byron et le chrétien qui le réfute, l'auteur du Désespoir et
l'auteur de La Prouidence d Chomme. Celui-ci a comme inter-

prete David, le roi soumis, et celui-la Saül; le roi révolté. Et le
plus éloquent des deux, c'est l'impie qui refuse de s'agcnouiller,
qui rejette toute la responsabilité de son crime sur le Créateur;
il est le plus éloquent parce que la révolte a cette date est plus
active dan:'.: l'iime de Lamartine que la résignation :

grand-pere et qu'il avait lui-meme froissés apres eux.
Quelles parties de la Bible connut-il surtout par les citations
maternelles et par les lectures faites a la table paternelle ? Nous

Die u cruel, Dieu 1ie sang, je te brave et t'outrage.
Tout ton pouvoir ne peuL a vil ir mon courage.
Tu triomphes, c'est vrai ; mais lorsque tu m'abats,
Je me releve e.e.. .ore pour insulLer ton bras l
Je ne me repens pas des crimes de ma vie.
C'est toi qui les commis et qui les justifie ;
C'est toi qui de mes jours constant persécuteur,
As semé sous mes pas les pieges du malheur;
Et si l'exces des maux a produit l'injustice,
Tu rus de mes forfaits la cause et le complice.

l'ignorons.

Son Saül, dont la rédaction définitive est de 1818,.atteste une
étude précise seulement des chapitres du line des Rois contenant l'histoire du héros et des Psaumes. En juin 1819, iJ
lut avec e?-thousiasme, nous le savons par la Correspondance,

la traduction des Psaumes par Genoude. Peu auparavant, il
avait adressé au nouveau traducteur de la Bible son dithyrambe
dda Poésie sacrée, oú il s'était inspiré des livres de Job et d'lsaie
dé¡a tradmts a part, puis de Ja vision d'Ézéchiel et des Lamen!aiion~ de J érémie, textes célebres. Chant d' amour suppose la

Comme Lamartine n'a cherché qu'a exprimer par la voix
de ses personnages se~ Eentiments personnels, on ne doit pas
s'étonner qu'il ait fait entrer dálls son Saül tres peu de souvenirs

connaissance_ du Cantique des Cantiques, Sagesse celle du livre

bibliques. Sa pro.pre personne pour les caracteres, la tragédie
d' Alfieri pour le pl•an ont été ses sources, bien plus que l'Écriture.
La seule page biblique de la tragédie est le chant de Mico!.

de ce titre, La Chute d'un Ange celle de l'Apocalypse.
Peut-etre Lamartine n'a-t-il jamais bien lu dans la Bible
d'autres livres sauf ceux que je viens de nommer. Peut-etre
les princfp_ale~ lectures qu 'il en a faites remontent-elles au temps
des Meddallons . Pour les Psaumes eux-memes il avoue a
M. Bruys d'Ouil!y, en 1838, que seulement « quelques versets

etre était-ce Chateaubriand qui avait indiqué quelques-uns
des te,.tes a utiliser (2). Ce qu; est déja lamartinien dans ce
chant, c'est J'harmonie du vers, c'est que la strophe soil si .bfon
rythmée, c'est que l'image soit plaeée la ou elle doit éclairer
1e développemen\ :

(l)_ Je me fais u_n plaisir de remercier M. Zyromski de tout ce qu'il m'a

appr1s sur Lnmartwe-.

Une contamination des Psaumes en a fourni les images, et peut-

(1/

Collcction des Textesfran~ais modemes, 191:8.
(2 Marlyrs, fin du livre III; Saaz.. vers 1016, 1019, 103.L- 1-032.

�•
LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AtSE

40

REVUE DES COURS ET C:ONF.ÉRENCES

Je répandral mon Ame au seull du aanctuaire,
Seigneur, dans ton nom seul, Je mettrai mon espoir

Mes cris t.'6,•eilleront, et. mon humble prJére
S'élbvera vers toi comme l'encens du solr 1
Dans quel abaisscment ma gloire s'est perdue 1
J'erre sur la montagne ainsi qu'un pasaereau ;
Et par t.ant de rigueurs mon dme confondue,

Mon A.me e5t devant toi, comme un désert. sans eau.

Dans Poésie sacrée, la meilleure parlie est celle qui est empruntée
au livre de Job. Le texi,e biblique est souvent traduit. Tantot
il re~oit un développement un peu oratoire :
Ah ! périsse l\ jamais le Jour qui m'a vu nattre 1
Ah : périsse a Jamais la nuit qui m'a concu J
Et le sein qui m'a do'lmé l'étre,
Et les genoux qui m'onL recu 1

Tantat une page entiére est condensée en une seule strophe,
tres pleine, bien (ran~aise par la construction, bien lamartinienne,

M. Zyromski l'a dit, par les prélérences aecordées aux images
gracieuses, celle de la lleur et celle de l'eau courante :
En vain je m'adresse !11 Jeur foule,
Leur piUé m'échappe et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux...
L'homme vil un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur ¡
Rassa5;íé de sa misére,
JI tombe en On comme la neur ;
11 tombe I Au moins par la rosée
La racine rertillsée
Peut-elle un moment refleurir 1
Mais l'homme, hélas I aprés la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie:
On le cherche, il vlent de tarlr.
Mes jours fondent comme la neige
Au soumc du courroux divin ;
Mon espérance, ~u'il abrbge,
S'1"nfuit comme l eau de ma main .. .

Y a-t-il chez Lamartine, en dehors de Saül et de Poé•i• ,acrée,
des poémes dont l'idée premiére soit due á un souvenir biblique '?
Bien peu sans doute. Peut-etre Sagesse. Certainement 1' E,pril
de Dieu, ou est décrit si vigoureusement la lutte de Jacob contre
l'ange, devenue le symbole de« l'inspiration de Dieu combattant
contre la volonté aveugle et rebelle de l'homme (1) •·
Mais assez souvent peut-etre, si la Bible n'a pasa elle seule
suscité le poéme, un souvenir biblique a bien pu contribuer á
sa conception ou s'est présenté au cours du développement.

Quand ces réminiscences s'ofTrent-elles de prélérence ?
C'est d'abord dans les poémes mélancoliques. Jamais le théme
romanlique de la lassitude de la vie n'esttraité sansquereviennent
des images empruntées soit á Job, soit au Psalmiste. Car pour
Lamarline le Psalmiste lui-meme est avant tout un grand mélan·
colique, et quand il veut nous présenter des images accomplies
de sa propre tristesse, il nomme avec une mer se brisant contre
un écueil, avec ube montagne couverte de nuages, avec un ciel
sans étoiles, la poésie du Psalmiste et les plaintes de Job:
VoilA pourquoi mon A.me est tri~te
Comme une rner brisant la nuit sur un écutil,
Comme la herpe du Psalmiste,
Ouand il pleure au bord d'un cercueil,
Comme l'llorcb voUé sous un nuage sombre,
Comme un clel sane étoile, ou comme un Jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu on ne put consoler,
Qui, le cceur débordant d'une douleur tarouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa boucbe,
Et dlsait: • Lnlssez-moi parJer (l) I •

De fait, bien souvent on ne saurait dire lequel des deux poétes
hébreux a lourni au poéte lran~ais sa comparaison :
La source de mes Jours comme eux s'est écoulée ¡
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon Ame troublée
N'aura pas réOóchi les clartés d'un b'..&amp;U Jour ...
Tes jours, sombres et courts comme des Jours d'automne
DécHnent comme l'ombre au penchant des coteaux ¡
L'amilié te trahit, la pitié t'abandonnG,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Les autres poémes qui doivent á la Bible peut-étre leur naisoance, assurément une partie de leur couleur, sont ceux ou la
nature est considéree comme le temple du Créateur, l'reuvre
de ses mains et la preuve de sa magnificence. Toutes les Harmonies
1ont des lors bibliques ; mais particuliérement les poemes ou
le mot Ca,li enarranl gloriam Dei a été si magnifiquement
amplifié. Des qu'on commence á relire ce recueil, on songe aux
Psaumes, et on peut estimer que sans les Psaumes jamais le
recueil n'eut été composé, ou qu'il eut été bien moins complet,
bien moins brillant.
Ce n'est pas que les emprunts á la Bible y soient nombreux,
ni qu'ils soient jamais tres directo. Ni le Dieu de Lamartine
n'est une personnalité auasi marquée que le Dieu de la Bible,
ni sa poésie n'a la vigueur de la poésie biblique.
{l) Job., eh. xx1 (note de Lamarline). Harmonitt, 111, XII.

(1) C'est Lamartine qui le dlt dans son Commentaire.

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1um qai loacU Din i aot.le _ . _ . e sh
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--A• brull dM Vllllll et de l'&lt;aa;
L'afr Mall, ) ~ lltts:::c t
au IOlell bollldomÍe.

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Leo lambeau, 4MINa par l'alli de l'auron,
PJoUeat
au "'1Ü dana ••-t v......u;
La.poVJl"!•-..,••111111uolON ·
•~•dlloldleauteoalelduioied,

º""

co...,.
.•• .damlalfoun
.--Leo_de_roí
d'appanll.

Mlliea,

•
ofl ae reconnalt la viaion propre du poete.
Le plus aouvent l l'image bMlnlque ae nu.Utue m&amp;me une
toute nouvelle. Aimi, dans Le Canliqu• de, Canl:qua
chevewc de l'amante .font aouger 1 des t.roupeaux de chévren,
Jioache 6 ua.e bande d'karfatn. Dau le Cllanfd'_,.,.lamar' len cheveux de )'amante aont aemblablea a un nuage dont.
,p!idear cache aon via,,ige á qu.1'-t.4.-de la permúeion
~ . la bouche 1
dv dphfl'.

1a leaat6 et de l'amour.
·
fA. s.tamfte ent unecriatareau eorpa perfli',forwetr-aá■w.
femme ailMC par le poate fru.~ ent toule inWligence, \ea
Bn elle, il ne d6eril done tonguemmt. que les perw
corps qai manifeltent. la vie int6rieure, aeu poiM 1111 - , i.
1!1!111-, la jambe, mais len yeux, o6 cheque penÑI

n la llitue dana l'enpace :

_.........-.

Oaudla lllllllo dN

........................................ .

_..,i - -•

J■tle ea on volt sur l'eau Umplde
Comme
i'loller l'lmage rapldc
Des cygnes qui tenden\ l'alr;

~

..,

Volt _ _ _ ...__

lea._

a rilalfA Nii d'une )ftClliaa flu• cWlica'81p1e
p1111pr a le pnMe Nprmd le meL da CaltlMJue daCad JPJN •
• Quelle ent celle-ci qui •'avance comme l'aurwe l 1141&amp; t.vv t •
O.. l'aa, l'iJuce ent appliqa'8 l la joue, aur laqunlle il Hmhll
0

...... nyoo glilllnt del'aUJON ae.ai, flúpour\oajeur,.__
- ua
(Hant0niM, 11, 11). D,- ua Mtre, eH. eá
appliqa6e aWl J - . daU W . . _ llltAaue 1'6tJaL .,_..
len 1armea du matin tempirent le feu de l'aurore (M.utaüo111 11,
M). Dau 11111lroil~ alihntllit.ala.fe□-

. . ea p■eaan, daDa tona ce■ textea un v6n1.able préciaion
-vient. awt flenoina de l'enprit. ~ l,.unap biblique
• de Lamartae, on le voit, quelque chOl8 d'adouci et de

k - U cien image. eonwpond 6UDffOBCCPü9DDOUffÜe

daalr.

_,ble

qJJ&amp;tri6me (Harmonm II, 11), il ent ftneme nt expliqué que
la femme, commn aou le ciel, l'heure mat.úlale ent donbelle

l'onde epi ■e nClff

Je-to--,
,
.
,
.
,
.
.
.,. __ .....

••1

RAll',IJ&amp;E

toi.da• ·••adftl9,
11!111 de'ta femmt aoni ici cenen de la pudeur (ll&gt;i4.). Dann

Au toullle -

J••·----.--1-w.-oa•..ine
s•aoauad•..,.,. ma1

u. POMUI

Bf¡ . . . . . . . . . . . . .-

Ce ••• pu uon pi• en. ,.._.. bup 1 · u que I• ülllll'I
du vMemtÍlt, d• nuages et de fa tente du aoleil aont i l Jamart.iaieu• ; ellec ae . . ~ - . ce- e
c!:',, •ae d6velopput:

peat.-ttre, llitue l'image dana le tempe :

D4N8

Et d• myst6NI de la nul•.

t-

Lamartine, toa nlut flll• le poMe

t•---.. .
u -

la boacbe, 1 qui il nufflt d'un aeuftle, d'un mot 1uivi d'un
, d'une plainte, d'un demi-aourire pour que le COlur de

,-ni entende ce qu'elle veut dire:

-t

Tel, ea
par une lyre,
Le ■oullle memo du z6ph1Je
Dnlmt UD n - t áccord.

Da Ion, l'on comprend que cet

étre nftkhi et tendre nou
~ aurtout dana le mouvement, puieque c'eat par le

�4l

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mouvement que se traduisent la peDEée et l'émotion. Et l'on
comprend aussi que les images du zéphyr, de !'onde, du nuage,
des rayons de la !une évoquent autour d'une créature si peu
sensuelle un paysage composé de tout ce que la nature a de plus
léger.
Le portr~t de la, Sulami~e se spiritualise de la meme fa~on
pour devenir dans I Humamlt! (Harmonie,, II, 11) le portrait
de la lemme.
lci comme dans le Chanl d' amour est peint avec prédilection
ce qui _exprime la_ vie int~rieure: le lront, temple ou !'Ame habite,
la. nanne que Ca,t lrém1r l'émotion, la lévre ou nalt le sourire.
le, le lecteur n'est plus invité a voir dans la poitrine que

Le thé~tre romantique
de Dumas pere

a Dumas flls.

Coura de ll. ANDRt L&amp; BRETON,
Matlrt de Confúencts O la Sorborint.

Deux sources d'o(l la vle bu maine
En rulsseaux d'amour doit coultr,

XII
Premlére réactlon oontre le tbéAtre rom1uUq11e :
Ponaard et Raobel (\)

et dans les llancs, que le vaisseau oil l'enfant sera porté :
Sa laille en marchant se balance

Comme la nacelle, qui da.ose
'
UJrsque la voUe s"arrond1t
Sous son mAt que berce l'aurore
Balance son nanc vide encore '

11 y avait six semaines que les Burgraves av_ai~1•t été jou_és
la Comédie-Fran~ise et fort mal accueilbs du pubhc,
Jorsque, au printemps de 1843, fut _représentée
1 Odéon
une autre piéce a laquelle le meme public fit _un accueil enthousiaste. Elle était intitulée: • Lucreu, tragéd1e en c1?q actes »,
et I'auteur s'appelait Fran~ois Ponsard, - nom mconnu la
veille et célébre dés le lendemain, mais pour_ peu de te~ps.
Une belle édition de ses reuvres en tro,s volumes rn-8°
est précédée d'une notice biographique réd1gée _par Dame!
Stern c'est-a-dire Mm• d' Agoult, la grande amie de_ L1s_zt,
- 1a'grande amic dont il aspirait ase débarr,sser et qui le tu~t
si longtemps a la chatne. La premiére lecture de Lucrece ava1t
cu lieu chez elle quelques mois avant la repr~sentation, alors
que Ponsard, arrivant de sa provmce,. vena1t_ de ~ébarq_uer
a Paris. II était né a Vienne, en Dauph1né, et ¡usqu alors 1I_ Y
avait vécu, laisant ses études de droit, puis s'essayant a écrire
des vers sous l'aiguillon de ce que Mm• _d'~goult appe\le s_a
, vocation ,. Au témoignage de tous ceux qm I ont co~nu:.c éta~t
un tres brave homme, un trés honnele hom':e, quo1qu 1I Y a,t
cu dans sa vie une période troublée, une période de hmt ans, de
1855a 1863, sur laquelle Mm• d'Agoult se Mte de pa~ser l'éponge
et de tirer le rideau, une période a laquelle ses b10 ;raphes ne
font qu'une timide et discréte allusion. 11 paratt qu'a un moment

a

Sous la vague qui rebondit.

lci la beauté étant présentée commeune harmonie des parties
comme ~n accord .des traits, les yeux ne sont montrés qu'ave~
les sourc1ls, la nanne, les lévres et la couleur des joues qu'avec
!'ovale du visage, la chevelure qu'avec le cou auquel elle sert de
collier et la hanche il laquelle elle sert de vetement. Ici touto
la description est faite en vue d'admirer dana la femme le ehefd'reuvre du plu• grand des artistes et d'honorer en elle
Celle par qui l'hrimme est con~u.

(d suivre.j

ª.

(1) Voir la Jec;.on précédenle dans Ir n• 16, du 30 juillel 1922, d1: la

del Cour,.

Revue

�46

dÓlm6 l'excellent Pouard 1e dérangea, entre qllUUltl el
clnauante·11JU1,1'Age critique; il diap.rut; on entendit dire ~
voyageait en l&amp;aü, q.'iWllait d e - u ~ , que aaia-je ? llar
il n•~ pu bomme 6 mourir en pécheur endutti et 1mp6i
nitent : il reviat en irr.-, ae llllria • 1861, fut bon ~
bon ~re, membre de I'Académie fra~aiae, et mourut en 188f,¡~
regretté de - amia et oublié du public.
11 avait faii ; - d'autna J)MCN ,¡ue .l,pr:,w,e : AJ• ~
M""1nu, Cliarlolú Cordag, Horau ,, Ltplü,, Ulg-, rn.,,,,.,
,l fargenl, la Bolll'U, le Lion amoareaz, Galilú. Maia o'•
· Luerit:c qui ftt un inlltant la gloin, de son nom, c'eat celle de piécea qui p-io111111 l'opinion et fut un événement, e'eat ,-_
elle qu'il eignifte quelque chllil8 dau l'hiatoire de notre litUrature ; e'eatelle qui lui valut en 1845 certain prix de l'Aca~
fondé düt UUIÑI aupvannt • JIOW' oppo¡iar une dfcae In
envabiue-nta du remaa•ie- ¡ c'ut d'.tle enlln que Lamlll'ÚM
avait dit, apria l'avoir entendu Jire cbez
d' Agoult : • ~
Glffl'e mar.-e MM; e'eat 1Ule jeuna . . . . . _ ,tUi ....
_.._Ullllpát111111-.1
&amp;a efft&amp;, • pv l'aapnl de - euv.re II eat ,... 4J1le PGnz1'11'
tepdleate w preai• r6b IH111. collln ole 19Tnti
l.atrie, com- dua tout &amp;héaue, il rep•I: ah u . . .
auai oppeaé que po ·11, • &lt;aelai de la p::fntio- p1h 11 mlt.
Pmmia 6 DOIII de DOIII 1111 ]llailMIN, p4ll'Dlil l de ~
tp1'11 eat Yraimeat trop ....,_ble, trop - - , tnip ,age,:z_'a
... g 1 e. Bt le fait ea •'.M •t 1111" i l'UIN!I, raie
n •
411trance, puoi0l!at6mert ou twieuleineat aeu6. ll ~ Ja ~
lit4 - - - • • deeelee,commeoa diNib.'41~
. _ .. _..permettrala.lectareaafille,GII,--~
• fNIIIBt. da&amp; .. ille peraettn Ja JectuN ... ma. n i.
ilia unv,I un joar d'..,. une petite dialon 'Pi
ttre 11a peu lihenine. De_,-~•¡ 1 • 1IDe pap ia .
daa • biCJll'llpme, i1 y a clana - _ , . page IN\ i1 .w
• - de- ain de mnvaia aujet ; •la a'.iaütule a C..

M••

--aont

z-,,, -

u fthTM -.umous

.

11BVU11 DU COUIUI BT CONPfiRBNCB8

il ,. - 4it :

Jo m'oa

VIÚ . . . . . . . . .

OUtuura---

lffalro

8-ooClllp que ..., -1 ¡
P11 ao tia&amp; que Je dlfriro.
Jloa daln eo&amp; de d«alro

•

Lo_, - .. Laoy.

\7,oilllaaeuJepaceH&amp;brewe;.U.11•- ... w.
et ne aurait alfaiblir te renom de aaiDe moralité qui

o

,_...._e.Ses.,__

.._,._tlePaMnl.lleatJe.ba
- ' L Heet.,..
••
.
.. d'aoellmtaconpleiu•._.-•orua•
...
,a,ii:

u,, llomme d'IIODD-

¡¡.. ;Ü ... •..;..,.... . . . . dW IOD emar,

··--. -"'-

qai, r-ip__.

..

-

oet.te . . . . 118 tt\t .tac,llée de
la flD de • piéce :

"ll~,.-......, i

............. ·.:.:.:.~:.,¡ ~: :-i.:,.&lt;.-1....
O,,'oa eotneo...,.......

eehi qui • ,djt, :
.

,gaiud Ja lialt •

,-.Jde, 11 a•eo&amp; pla1 41 Uml&amp;t.

ezhortatiou au bien dea letea de
nl, ~ • • le Mrol,
'-c,nJe pra&amp;ilpa. l_)ana
mariée 6 UD rival pllll
:ti, Ja deuleur de v,,. 11 bi__.
ut,.Mn perdraie,Pt la W.
. . . 411' tui. D'.autrea i : : :
1 11.,.- dit. Pouud, 14!
• iti~
et au V• act.e aoua voy~~::::
•
ll la lace de Laun H ICBW Wll _
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•arraap pour _umer
.-fuemeat iris beureu avec ~.. vet flUl cerk aard, oill aa coutaate aacme
_.., pratique de Po
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.sap et .~onnableD ~ : : : Mlnnl,, noua ~

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aa ~ du IIOI _ . A,- n o n ~ a'c•ue qu il
..u:• NVb - 8 N , et • • '··'-"· IÍeB •
~ de pied 811 cape. qa'il no........
•
Ton6eo' ,Levolla . ..,.- T oO casque , _ 11 est lci •
- - ,..._, 1

'
adielU de 11- Pratlbomme. - muí
luie T _ Le voill 1 - Toa
_ . • pNle : • Ten panp_
lea pieda t ,
t-Lewiá.- Ne te_mou~~ d- de llon - •
&amp;rdement, f01l'
...,::_
u ne faut poma&amp;
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n te _ . . qu'il • reaR. n ~,...l'Nllltlkt
. _ , . ¡¡ a mérité de plaire, ~
é daaa ~ ~
tnire des , . _ ,om ~tilpla,
et pa.- qui!~ le '6taitplua-'- _,....
'il ~ · f . . . ep¡&gt;096. !Dl'Ñllo villnBt; . . . . Nvoet lffl-i ~ ~i 6tait le pot. d._ F et de ••.,.,.. - - - •
enir;,it • · l

1lD,..

-=....
•

f:

�48

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nouvelle, de la monarchie de Jui!let, de la bourgeoisie. II n'était
plus imagination et sensibilité, il n'était que bon sens, écrivain
aussi honnéte et pondéré que ses prédécesseurs immédiats
avaient été intempérants et volontiers scandaleux. II personnifiait le nouveau régime, le triomphe du bourgeois respectueux
de l'autorité et en meme temps, - notons ce trait caractéristique de notre bourgeoisie a l'époque de Louis-Philippe, voltairien, prenant plaisir a réclamer ou a proclamer la suprématie du pouvoir civil sur l'Église, écrivant tour a tour Agnes
de Méranie et Gali/ée pour dénoncer les abus ou les crimes
de la religion. Le réve de sa vie a été d'etre nommé député et
d'apporter a la tribune les enseignements qu'il était réduit
a nous donner dans ses tragédies. II n'y aurait qu'a grossir un
peu les traits pour apercevoir en lui la tournure d'esprit et, si
j'ose ,iire, les príncipes méme que Flaubert a prétés a son
M. Homais. Mais c'est ce qu'il ne faut pas !aire. II ne faut point
pousser le trait jusqu'a la charge, jusqu'a la caricature; il
ne faut pas oublier que Ponsard est loin d'étre un imbécile.
11 y a dans son théAtre, sinon du talent, au moins de réelles
qualités d'esprit. Tout s'y encha!ne avec logique et clarté ;
1'action est simple et souvert assez forte ; il a le sens des situations dramatiques. Dans Agnes de Méranie, par exemple, lo
premier acte est une trés vigoureuse exposition qui pose bien
le prob!eme a résoudre: nous voyons Agnes unie au roi PhilippeAuguste qui a pour l'épouser répudié sa premiere femme, nous
assistons en quelque sorte a leur bonheur, a leurs reves de gloire
et d'amour, quand soudain appara!t un moine, un légat du pape,
qui vient sommer le roi de chcsser Agnes et de reprendre l'épouse
injustement répudiée, sous peine de voir son royaume en interdit.

La scene a de la grandeur, et surtout elle constitue bien une
situation dramatique, elle pose clairement et fortement un pro!Jleme dont nous attendons la solution.
De meme, dans Lucrece, l'action est simple, claire et bien

conduite. A l'acte !, la scene est dans la maison de Collatin ;
Lucrece est la, maniant la quenouille et le fuseau au milieu
de ses servantes .. Survient Collatin en compagnie de Brutus,
Sextus Tarquin et quelques autres patriciens romains ; ils
ont quitté le camp pour surprendre leurs femmes a l'improviste et savoir ce qu'elles íaisaient, en leur absence. L'épreuve

n'a eté favorable a aucune d'elles, sauf a Lucrece, et en la voyant

si sage, si modeste, Sextus, 111s du roi Tarquin 1 s'éprend d 1 elle.

D'acte en acte, nous voyons croltre parallelement l'amour de
Sextus pour Lucrece et la haine de Brutus pour les Tarquins

•

49

LE THÉATRE ROMANTIQUE

lis sont résolus a tout !'un et l'autre, !'un pour ~mver jusqu'a
Lucréce, l'autre pour pfTranchir Rome. Et c'est l'amour cri•

mine! de Sextus pour Lucrece qui va fournir a Brutus l'occ,sion
tant attendue de renverser les tyrans; c'est la mort de Lucrece,
de Lucrece outragée par Sextus et qui se tue a pres avoir nommé
le coupable, c'est sa mort qui va donner le signa! de la révolution. Je ne crois pas que tout cela rous touche et nous intéresse beaucoup, et je dirai pourquoi. Encore faut-il reconnaltre que la piece est solidement charpentée, que la péripétie
en est sobre, qu'il n'y a la aucune de ces extravagances, de
ces tables ultra-romanesques, dont le drame romantique s'était
si rarement dégagé, et quand meme il y aurait exces de simplicité, de clarté, de bon sens chez Ponsard, il resterait toujours
que ces exces de bon sens ou ces or6ies de sagesse etaient
nécessaires /J la date ou il a écrit ; il resterait qu'il a rendu service
a notre art dramatique en faisant ressortir par le contraste les
folies du drame romantique.
Et cependant ses reuvres n'ont pas survécu ; et cependant,
s'il a porté un coup redoutable au drame romantique, s'il a
incontestablement háté sa mort, on ne peut clire qu'il lui ait
substitué un théAtre nouveau, qu'il ait fondé quelque chose.
Son tort n'est pas d'avoir eu trop de bon sens. Son tort, son
erreur a éte de vouloir ramener notre théAtre a une forme surannee. Son erreur est d'avoir voulu ressusciter la tragedie.
11 ne l'a pas ressuscitée et il était impossible de la ressusciter.

Est-ce a dire qu'elle soit morte ? est-ce a dire que les
pieces de Corneille et de Racine aient perdil pour nous leur
beauté ? Non, elles sont impérissables, éternellement jeunes,
et c'est ce dont la France entiere put se rendre compte a la
méme date a peu pres ou paraissait la Lucrece de Ponsard,
lorsque Rache! se revela et fit reparaltre sur la scene, vivantes,
fremissantes d'éternelle passion, Chimene, Pauline, Hermione,
Roxane, Phedre, et toutes les filies de Corneille et de Racine.
Je ne saurais traiter le sujet que j'etudie sans donner un souvenir
a Rache!, - et de toute maniere n'est-il pas juste de lui en
donner un ? 11 y a quelque chose de si particulier et, au fond,
de si mélancolique, dans la destinée d'une Rache! ou d'une
Malibran, de ces gloires de la scene qui s'evanouissent si vite et
si completement, et qui, apres avoir enchanté, transporté des

•

�U

IO

R8VUB -

COUU 11T CONFÉIISNCIIII
UCBSL,

miPien d'Amel, ae laillem ria apNI ellea, rien, comme fa •
11.-t. qa'ml nom ~ nr UM pierre I U avait chutt lli
llalihnD, il eat mort t.rop t6t pour jfter ea gerbe de lleun 1li!li
la loabe de Recbel ; il eat. mort deus ua avant elle ; múl á'I
l9i avait aurv6ca, il eat probable q11'il e6t voulu tui radie
. , - llommage qa'l la pude cutalrice, ear il avd 6W
de • plua , . . , . . . . achnin.telln, U 1'6tait mtme mlM •
pea d'.-r • toD achnin.tioa. . - qui 1111 deviae II ka'ftl\
. . _ pare de MI euvN9, 11 J a lolri,out ua petit Neiit, UfJ.
_,_. cAa Radtel, qui aemble aipifleatif, PeuWlrt •
plalt-il qa'il moiti6, paree qa'il nou iat.roduit ches l'■obi!lt,
paree qu'il - - la molltre bon de la eeene, ohez elle,
le lainr e1ler oa le lh!bnill~ de ea vie_intime, imprcmala
_ , . , avec lea débria reUouv• dalla le ballet, et
u lá pha quoi avec une cuiller et uae fourcbette 11
11 d6faut clee eouverta qui aont llg-aNI. EUcM'dela\.4ldit •
le petit récit fait appanltre .. mire, 1ID8 mere qui • le ~
de aou nppeler u pea trop 11- Cudiul, 0n ailMl'llit •
u pu ffir Rache! aa NiD de aa famil)e. Elle était •• ea
m 181H,d'-pauvre famille ianélite,lafamille PQk, li
que lepremierm6t.ier delaBUette Mdecbuler dalll lea nlllf~
jouut de la guitare ; elle enait. de ville ea ville affll•
Arririe II Paria, 011 la ftt eatrer 11 1'6cole de muaiqae nHr ••
que diripait Cb6roa, et 1Jimlt6t eelui-oi, la voyut apliwde pour le cbant, la _ . . ■o l!Om6diell S■int,,Aldain,
tui dona MI premiérea le&lt;}Om de déclam■tion, Aprie 11B.
aéjour au Comervatoire, puia au tb6Atre du G ~
eatn en 1838 11 la Comédie-Fr■~, etc'eat ll qu'elle ae ~
Ymtablement, dalla notre vieux ñpertoire tngique. 11
rwuJter du Umoipage ile aes -temporaiu qu'elle •
IIIOÚII de teadrell8 que d'6-gie faroucbe, de grudev, lltl
BGlli.e ; elle joiput II la beaut.6 de la diction aelle del ....,
tadea aealpturlles, Lee denliffle pagea du ricit de 11..la In&amp; 11B peu eat.nvoir, avec la f1amme du pule du, • Y...-

-~-

.

N - lllolll

Bbbiell t

1-, oet

1

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6'6, M•i•

sr..t; 8'

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da poln1 ,ar

la lalllo.

......,et--....W-.llol,fe..,_.,C'io{Jeplao-lleaa
&lt;fe ""' 1 le jauu... Voal_,. qae J'alBo "'-lllr te

-U.-1&amp; ,,._ 1 ■ 11rnbh

-·

le_,. l.. VOIII DI - - rlen me....,_ de phu agrtable.
N lml 8' ~i!,u - t d'aa laltut.. elle revleDt - t dw MI
YOIUme do
; oon alr et oa cNmerelle ont je ne oal1 quol de
~
- - . Bl1e ••-lt pril clo IIOi, et la cb1¡¡:¡III• La

••..U.-X; .. -•-qsl•-•l'aulel

t ' - p l t en aourtant.

•

_ , , , la llore GIMO rm ...,,.., 1m,uff.,. el •'incltnanl • - ·

ra1me oet bomme-lt l Ouend Je meta le aes dua ce llvn,' ,-,
.-.i-,-.--ir.lil-,w.

ª""~j'-t/

Qull rOle &amp;udila•ftUI mslntMM

(!apponl

o. i. wux fouu P/WdN, Oa me &lt;lit gua je oui._~ leuae, que je

«

"~'S.

t'lliATBB llOILUITIQUll

etmel,IIOWIC _ _ . . . , 11.. Pl#N, lellffllpoo6-latabll
delnr. Teut le mo-o"en n. Rullel 4'1m ..... o1pe ..
.-,1 .-1, 8' - l l w la tectaro. DobGN, otte IIIOIIO&amp;oal._
comme
une _
Ut.aaie.
Peu 6_
peu_
elle •'anime.
Nou1 61ban·
•• _ ,
__
....,_.
l!:lleurlneslla•ta

,-.n•

-

.Blle-.-.--&lt;INill•latollle·leirOllt pOl61aota
oppaytemroon~e, elle 1"ai&gt;ondo11DOm&amp;-t, .,_d1Dl
qu•• ml•volx. Tout l coap . . JfJ01' 6tlncellem, - le
llaclne -fle - YI- · elle p6tlt; . . -,11. J■11 INau. de at me,...ceM ; ~ ' au t.h66&amp;re, elle a·a pródutt 1111'

fe,.._

•·enot.

l Rachel, aotre tnpdie eut u replD de jeuúue
elle en aura, du reate, elaaque foia qu'il 1111 rencon~
elle de dignea interpritee, et oee repr'8entatioua ai bril•
~ fureat pu 88D8 naire beaucoup au thütre romantique.
u danpreux voilinage poor Anlollfl ou Hmuml que
oil taat de nilon se m8le il tut de po,!eie, que dea
cl'ane atrueture ai eimple, d'uae v6rit6 ai large et ai prohumaiue. Et plua d'un auteureommit la méme faute
; plua d'llD voulut 1'91',emmMCer Racine et Corneille,
puilul6rent. Latour Saint-Yban donna 11De V ir11inie

Girardin une Judith, puia 11De CllopMN, auxqueHea i;
Rache! prttait un aemblant de vie. Que dis-je? Muaeet
faillit cUer a la commuae i ~ , il réva d'écrire
• poor Racbel, il ~ucba lea premiérea ac6nea d'uae
.. Mail il avait trop d'eaprit, iI 6tait trop clairvoyant
praiater longtempa dana aon erreur, poor eroire lui auui
Ci4 ou IUnnice peuYeat ae reeommencer de uos joun et il
Tite a son projet.
'
'rieill• tragédies du xvue aieele aout dea chefa.d'muvre

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

52

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immortels que nous admirons, que nous aimons. Mais nous

]es aimons et les admirons, parce qu'en elles !'esprit du xvn• siécle
a trouvé son plus parlait moyen d'expression, parce qu'elles
sont en accord en merveilleux accord avec !'Ame meme du
siécle qui les a produites. Elles sont la forme d'art q_ui convenait
a une société aristocratique, a une époque de b,enséance et
de noblesse. C'est un lien commun de critique que de les comparer au chAteau ou ou pare de Versailles, et avant Ta(ne, Hugo
avait déja magnifiquement développé cette compara,son dans
une prélace des Odes el hallades. La comparaison sera toujours
juste, et le plaisir que nous goOtons a retire_ nos. deux grands
tragiques est sensiblement le meme que celm qm nou~ atten~
dans la Grande galerie ou sous les ombrages de Versa,lles. le,
comme la, meme majesté, meme air de grandeur, meme solennité
qui est bien d'un autre a.ge; ici comme 13. une France trés anciennc
et trés belle qui s'évoque pour nous. Nous aimons en notre
tragédie l'image d'une société qui fut glorieuse et qui ~'est
plus, et cette évocation a son charme, quo1que parlo1speut-etre,
malgré le sentiment de piété qui nous raméne vers le passé,
nous puissions bien trouver un peu trop d'appret ou de froideur dans l'ordonnance générale de ce pare et de ce chAteau,
dans le cadre et le style de ces vieilles tn gédies. 11 ne faut pas
moins que le génie de Corneille et de Racine pour nous !aire
accepter certaines parties ou certains éléments de leur théAtre,
pour que dans l'ceuvre du vieux temps 1 dans une ceuvre faite
a l'image d'une société disparue, nous sentions encare frémir
et circuler la vie.

Hélas! on ne sait que trop que, ce génie, il ne faut pas le chercher chez Ponsard ; on ne sait que trop que son bon sens n'est
pas du génie, et dés lors, que pouvait etre une tragédie écriteen
1843, si ce n'est un anachronisme que rien ne dissimulc ou
n'atténue? Que pouvait-elle etre, si ce n'est une reuvre ha.tarde,
disons mieux, une c:euvre morte oU s'accuse entre la société

oontemporaine et la forme meme de l'reuvre le plus extraordinaire désaccord ?
Examinons un peu cela, et d 'abord voyons a que Is procédés
Ponsard a recours pour batir sa piéce. II n'ose pas,

a vrai

dire,

restaurer l'unité de temps et l'unité de lieu dont depuis longtemps
déja on avait délivré le théatre, et sur ce point le parti adverse,
le romantisme, garde le terrain conquis. Dans Lucrece, l'action
dure plusieurs jours, et elle est tantOt chez Collatin, tantélt chez
Brutus, tantOt au palais de Tarquín. En revanche, nous retrouvons ici l'emploi du récit, des longs récits de Théramene qui

nous semblaient longs meme chez Racine, et il y en a deux au
premier acte, dont l'un a plus de cinquante vers. Et, d'autre
part, nous y retrouvons le songe, autre procédé plus 1;1sé enco~e,
a'il est possible, et qui pouvait, de me~e que ~elm du r~c,~,
avoir sa raison d'etre en un temps d'extreme pohtesse et d étiquette formaliste 011 l'auteur se sentait obligé de ménager les
yeux du spectate~r, de par(e~ a son esprit plus _qu'a ses ye1;1x,
mais procédé vra1ment fastid,eux pour nous qu,. sommes moms
timides et qui préférons des tableaux a des réc1ts, surtout au
récit d,'un songe. 11 est interminable, le songe de Lucréce ;
¡¡ a dü couter bien de la peine a l'auteur ; c'est toute une allégorie, toute une vision des malheurs qui menacent Lucrece
et des révolutions qui vont éclater a Rome. Elle s'est vue étendue
sur l'autel du sacrificateur, puis un serpent est venu l'enlac~r,
pl'is elle a sentí un glaive s'enfoncer dans son creur ; ~nf1n,

de chaque goutte de son sang elle a vu n· ltre des _bata1llons
de soldats qui brandissaient leurs lances. Et ce qu'1l y a de
pis Ja-dedans c'est la précision des détails, des paroles entendues
en songe et qu'elle répéte ; nous voyons trop qu'il ne s'agit
pas d'un vrai songe. Lorsque Pierre Loti r&gt;conte, dans le Livre
de la piélé el de la mor!, un reve dont le souvenir l'obsede, ~vee
que] art il sait lui garder l'imprécision, le vague mystérieux
des vrais songes I Le songe de Lucrtlce n'en est pas un ; e~
n'est qu'un artífice de thMtre, et un des plus surannés qm
soient.

Le meme anachronisme s'atteste, d'ailleurs, dans le style de
tout l'ouvrage, style_ tanUlt i_mité de Racine, ~t.tantOt_ de Corneille, style de pastiche tou¡ours. Au d1x~hmtieme s,_écle, un
homme d'esprit entendant lire une tragédie 011 passaient fréquemment d~s vers ainsi laits d'imitation, faisait le g_este de
porter la main a son cbapeau, e,t comme on lm d~manda,t pourquoi, répondait : 1 Je saine d anc1ennes conna1ssances .. , A ce

compte il faudrait écouter Lucrece chapeau has. Parfo1s, sans
doute, Íe pastiche n'est pas mauvais ; des vers se rencontrenl
d'une vigueur cornélienne :
La ride au front sied mieux qu'au front la flétrissure ...

Qi~ 'cies· SOid'tltS ';~m~iñ~,· de ·¿¡s· ;~üi~ñis" ~Oidtlt's .. ..
Qui lout autour de Rome ont conquis des ttals,
Les Tarquins 1 O pudeur I de ces hommes de guerre
Ont fait des bah¡yeurs et des tailleurs de pierre ...

Mais a chaque instant le caraetére archa!que de ce style se
trahit. Ici, un emprunt a Bajazel (III• acte) ; la, un emprunt a

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
54
l'Enéide (imprécations de Didon) ; portout des périphraseo,
un langage timaré qui n'ose appeler aucune chose par son
nom, un Jangage cérémonieux qui détonne si étrang,ement
;\ nos oreilles 1

une de se, e1claues.
Uve-loi, Laodice, et va puiser dans l'W'ne
L'huile qui doit brOJer dans la lampe nocturne.
Les heures du repos viendr~nt un pe~ plus tard,
La nuit n'a pas encor toum1 son prem1er quart,
Et je veux achever de filer cet.le laine, .
.
Avant d'éteindre enfin la lampe deme fo1s pleme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

55

Je devanee d"un four 1'heure des attentats
Qui marquent une époque et ehangent les Etats.

Qui done es-tu 1
Jo suis la SibyUe de Cumes.

LUCRBCR, d

LA NOURRICE

Luc.ri.'ce, ecoutez-moi ; car vous n'oubliez pas
Que je vous ai longtemps portée entre mes bras, etc.

Tel est le début de la piéce, et le meme ron-ron se prolonge
jusqu'il la fin.

..
l\lais encare, procédés mécaniques, abus des rédts et del
songes, pon •if du style, tout cela est sccondaire. Ce qui est
grave, ce qui est effroyable en vérité, c'est d'avoir affaire 8. un
auteur dramatique du x1x• siécle, qui va chercber ses sujeta
de piéces dans l'antiquité grecque ou latine, qui nous convoque
au théAtre pour nous ressasser les vieilles histoires que noua
lisions a treize ou quatorze ans dans Tite-Live, et qui des ce
temps-la ne nous amusaient guere. Ah I Ponsard connatt bien
son Titc-Live ; il est tres au courant de ce qui se passait a Rome
cinq cents ans avant J ésus-Christ. Et nous les voyons reparattre,
les vieux grands bommes, les traditionnelles hérúlnes, dont le
seul nom évoque pour nous des souvenirs de collége et de distributions des prix. Voici Brutus et l'histoire de son ambassade
a Delphes, voici les Tarquins, voici Lucré:ce, la vertueuse, l'infortunée Lucréce I Ne dirait-on pas que depuis cinq cents ans avant
Jésus-Christ jusqu'en l'annéc 1843 de notre ére aueune autre
femme n'ait été aussi vertueuse que Lucréce, laquelle n'a peutetre jamais existé ? Le plus plaisant dans la piéce de Ponsard,
c'esl au III• acte l'apparition d'une femme mystériense, vetue
.de noir, voilée ; elle porte lrois livres sous le bras et une lampe
a la main ; elle parle :
Je viens de loin. Un Dieu me force a voyager.
J"apparais une !ois, messagé.re céleste,
A ceux qui sont livrés a quelque esprit tuneste;

Elle aussi ! la Sibylle de Cumes ! encare une bien ancienne
connaissance.
.
De pareilles ceuvres nous font apprécicr le service que Meilbac
et Halévy ont rendu aux lettres fran~aises en écrivant la
Bel/e H élene en débarrassant la scéne de tous ces revenants,
lle toutes c¡s !armes. 11 était vraimcnt temps d'emporter les
&amp;adavres et de renvoyer la Sibylle a Cumes. Mais avant que
parut la Bel/e Htlé11e Ponsard avait récidivé ; il avait fait
jouer Ji ornee el Lydie, Úavail !ait jo_uer u~ Ulys~e- Et je sais qu'il
a emprunté le sujet d'autres tragédies a I h1sto1redu Mayen Age
ou des temps modernes ; il s'est risqué d'abord jusqu'a PbilippeAu6uste, puis il s'est enhardi, et il a écrit Cha~lolte Corday,
le Lion ~moureua:, il a fait des géants de la Révolution des héros
de tragédie. Ne sent-on pas que, sous, une_ défroque ou . sous
une autre, sous la toge romaine ou sous I bab1t a la J:tobespierre,
de la part d'un auteur dramatique le conlresens éta1t le meme,
et que si ce théAtre constituait une réact!on contre le _dr~me
de Hugo ou de Dumas pere, cette réacbon ne pouva1t etre
féconde et devenir le point de départ d'un art nouveau ? 11
constituait une réaction contre le drame romantique puisqu'il
était un retour a des formes vieillies, d'un autre Age, dont
favait été le mérite de Dumas et de Hugo que de débarrasser
le thMtre. Mais loin d'ouvrir a l'art dramabque une carnére
nouvelle, il l'encourageait A retomber dans la pire erreur que
le romantisme eilt commise, puisqu'il l'invitait a chercher dans
l'histoire ses sujets et sa substance. Oui, la grande erreur du
romantisme avait été de s'emprisonner trop souvcnt dan•
l'histoire, dans le roman ou le drame o: bistorique »; et c'est en
efTet le trait commun a tous les drames de Dumas, Hugo ou
Vigny, c'est la faute que Musset seul avait évitée en ayant soin
de situer ses piéces, qui sont des reves de poete, ~ans_ un cadre
de reve et de fantaisie. Faire de la littérature historique, cela
pouvait etre permis, cela pouvait Hre légitime et bon au
xv11e siecle et méme aux premiers jours du x1x 8 siécle, au temp1
oll l'histoire n'existait pas encore ; les grands romanciers ou
les grands poétes qui s'inspiraient alors de l'his~oire, celui surtout qui écrivait les Marlyrs, ont conhil¡ué a éve1ller la vocat10n

�56

RE\'t.:E DES COURS ET CONFÉRENCES

de nos hist.oriens, et il faut leur en savoir gré. Mais depuis
Chateaubrianrl , ces historiens avaient lait leur reuvre, ils nous
avaient appris que l'histoire est une science, que le vrai est
sacré, que d'.ailleurs il est vain de vouloir ressusciter les morts
sur un tbéAtre, et que c'est dans les documents ou les reuvres
d'art du passé, et la seulement, que nous devons chercher les
hommes du passé.
C'est ce que les auteurs de drames romantiques avaient trop
oublié dans leurs Henri 111, leurs Marichal d'AncNJ ou leurs
Ruy Bias ; du moins avaient-ils cette excuse que sur des tableaux inexacts ils répandaient tous les prestiges de leur pinceau
tout l'éclat de leur palette, et parfois tous les encbantemen~
de la poésie. Avec Ponsard, l'erreur éclate, le prestige se dissipe;
et peut-etre, aprt\s tout, est-ce de quoi il convient de luí étre
reconnaissant, quoiqu'il soubaitAt évidemment une autre
louange. 11 a réintégré le bon sens et la raison dans leurs droits
c'est quelque chose ; il a mis l'auteur dramatique en 6ard~
contre_ les extr~vagances de la lable ou de la péripétie, c'est
tres bien : ma1s remercions-le plus encore d'avoir fait comprendre a des esprits clairvoyants qu'il fallait chercher en dehors
du passé, en dehors de l'histoire, la matiére d'un art dramatique
nouveau. Dumas fils et Augier allaient bient6t profiter de lale~on.
(d •uivre.)

La crise religieuse
depuis la mort de Grégoire VII jusqu'a
ravenement d'Urbain II (1085-1088)
Coun de 11. AUGUSTIII FLICBE,
Profeueur 4 l'Univtrailt de

I. -

Monlpellitr.

L'Égliae á la mort de Grégolre VII.

Le 25 mai 1085, Grégoire VII s'éteignait a Salerne, sur la terre
normande, entouré de quelques serviteurs fidt\les qui l'avaient
accompagné dans sa retraite.
Quelques instants avant qu'il expirAt, les cardinaux, réunis
autour de son lit de mort, le remerciérent des éminents services
qu'il avait rendus a l'Église, puis ils le priérent de désigner
l'homme qui, dans les circonstances critiques que traversait la
chrétienté, lui paraissait le plus capable de présider aux destinées
de l'Église. Aprés s'etre un instant recueilli, le pontile moribond
répondit par ces mots qu'a fidt\lement rapportés son second
successeur, Urbain II : • Élisez celui de ces trois personnages
que vous pourrez avoir, l'éveque de Lucques, l'éveque d'Ostie
ou l'archeveque de Lyon. •
Or, aprt\s la mort de Grégoire VII, la papauté ne lut dévolue
ni a Anselme de Lucques, ni a Eudes d'Ostie, ni a Rugues de Lyon.
La vacance du siége pontifical dura un an et se termina le 24 mai
1086, par l'ollection de l'abbé du Mont-Cassin, Didier, sous le nom
de Víctor III.
Nul n'était moins qualifié que lui pour continuer l'reuvre
rélormatrice de Grégoire VII, et rarement, au cours de l'histoire,
on a relevé un contraste plus accusé entre deux pontiflcats
successifs. Grégoire VII est avant tout une grande Ame, toute
surnaturelle, illuminée par l'amour divin, rayonnante de foi et

�IUIYUII 11118 COVIIII 11T COIIFDBJICIIB

~~~~¡_aublime d'bUIDilÍt6; l ceux qui cherchent l ¡,t&amp;:M.a
- r- intlmee recoim de - esprit et de aon ca,ar J-te
~ eGIDIDe UD grand tMolopm, UD grand a¡,Mre ou ~
lllieu dire, UD grqd AÍllt dont toutea lee pellÑel et
lii!f
~----..~-~....-,la~del'~
Didier-du JlollfAlalin n'c m UD tbNlo(lien, ni UD apO&amp;N, • •
aint, mm ,m letW, UD utilt.e qui 1'entend men'9illeunmri ª
balir•,__•delmomlUrm,A7Huú,tl
al.llÍO"
lalquea, 1ivrea et manU1Critl; eaus donte, il l&lt;&gt;Uhaite ~
le triompbe de■ id• rl!fonnataiee■ A la dM- de■quellli •
pl'édneeur a UB4I toutes •• forcee, maia il aouhaite plua .....,
ment encore le rl!labli11 wlf M la pm- ite~" q u · ~
df - yeux le spectre de■ envabiueun pillards et lui
de dalll sa chére abhaye du MontrCulin la t.nmqallk
e"!f:enee d'UD ricbe amateur d'art. Cet homme de baute cal--,
JDIUI au temp&amp;ament moa et l la volontétzop BOUVeDt vedlJepw,_
~
caractére. N'a-tril pu pollMII aon amour de lá
pux JIIIIC(U l remer - .maltre T Au moment. de Piques lOR;
alon que Heuri IV uai.-ñ Rome, D a o8' prometb'e au nitdelt
Gamanie, l cet apo■tet eudun:i, acommanill et dépo■' par J.l'IIP', qu'l le f«ait COUl'ODDer empereur par Grtgoire "11".lillmlme 11am ta baailique de Saint.-Pieml.
Voill l'homme • qui lea cardinaux, allant • r-'N 48:
dar uprim6 par le pontife dMant, ont con U le IOÍll de. couliul'olavre rMarmatrice de Gr#lgoire Vil et de pounuivra re.xt.l!nllaatien c1u acbilme impmal. Ce n'eet pu tout : Didier n'a M 4l!ll
~ srtce la 16 preuion du pouvoir temponl reprf t6 • ..
cm:omt■nce par lee Normandadea Deux-Sicilel, auxquela ~
~ il n'avait ceu6 de t6moiper une amW6 1111
lnUn.ée et qui ont prollté d'une útuation acl'ption:eell" , - :
Mire la main aur la papaut6.
On'.uaient penNr de cette 61ection lea pan Grigori«. .-,
commeleur mlltre, avaient vod leur vie au l«Viee de laÑIOIIIMI
0n le 4evine aiHment.. D ,tatt. fatal que l'Qeetion de '\lict.or in
~ t . l a dmli~ danal't.glue, et c'eat ll ce qui coutAuela
Cl'lle teligl- qu maugure la mort de Gr"5ohe VII, q u e ~
le
man llJ!IS, l'aTIDement d'Urbain 11, fflii diaciple de M=
IOll'6 VII, eme vraiment dramatique et au coun de ~
l'mnre gÑgOrienne eOt pu aomb- aut■nt. par J"'mert.ie _ , , . .
"Victor 111 que par lea multiple■ agrNliona dont elle fut
1a put dé - advenairel. Du cOt.6 de ceux-ci, on --.lí
• - , autour de Guibert. de Ravmne 'dont ru■ nm'ill,
Brixlll avm fait. l'autipa¡,e Cllment 111 et, comme au •

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~ • F - eaaie 4M ,Mn-114Hr W foil da plua a\'4C UDI•
jli..MNtation appanate qae G,..,.e VII n'a qa'un IChlvNt.i,pe
ti l8llicite lea tiaidee, lea hmtula, lol fail,le1, i'aocepter 11
pape -,mal aut,eur duque! lea eanemil de la rl!lonM -ri.-l
• gn ■per en ua faileeau cr::,perc&amp; A ua tel -ut. l'igliae
tdl J 9i6 • peut oppw que 4liviajon et 4suroí : par la wiK

•"8'.«m • Lya, lee GMgcaieu ~ t a putrtzt
.-tn l'attmtet c&lt;41wai1 1 l'.,ard d• prindpea aUIIÍ lliml qu
,._ penonn•; les mod. . . Eude1 d'o.üe (11 ..,_
Udlain Ill,IODt b !nttan•s; Vict.ar lllllli-mhle,-taut. qa'ila.W
tourmenW par le aanapale ;
peadant dix moia iln'oaeaefaireCODBa-,M dsobeDL- l - ~ piatieeteun, a'eafwyant au Montreuaia ofl
8 d96 de 1'ealermer pou IOlljNn. Et aillli I'..... nmUM,
allud_. par - pilote, ••• lllftit all6e au p de1 _ . . •
. . ftGlta ú l'iop 1laiou dCJllde par GNgoiN Vil ne l'avait __..
. _ • milieu de la tAmp&amp;te, U le droit ca-. fortii6 par ha
a¡wwwta de la poNaiqwe et ül6 par l• alW■ d11 Saiat,Slige, 1111
lai . . . .,... de auivre le . . . . vao6 par le pape 4Nfail 4'.Un lea la venue du -,,eur qaiaera pour elle le ,...,. fnlnpit

a. aa dee cm-litio• fida-, s

UrWn 11.

rt1a

110a lel apec:ta princ:ipamc de la ariN •·ge e 1Qi iloit
, - . l'ol,jet du coun de ceUe - • · ~ • _ , . _ . .
lallie la pa'riW, il a 46. 1 ;--- •• pr I h!ale de .Wflnir l a ~
tiall 4am laquelle Grigoire Vil laiae l'l?ttiae.
li le·poati1leá de Gdgoh&amp; VII a -,tribu6¡,c."IBl81aJW1 ,-t
l ñmplinr •u ..,,_ Age chrétiea la pbyaionwlie qa'il a
..t•I'• par la Rite, - gnndl rl!lult.atl ne ae - t dmJils
• • - hapm,p■ apria. A n'o1-'ver lee faite que ..,...
w - t , l ' a , g y r e ~ a u moment de la aortdu pape,
Jl!!ld ..ne-ent eompromiae par auite de l'--,e 4e la
~ d u a a luúe avec le roi de Qermaaie.
La n!forme l!rll8oñsne, nous l'a_,. prwv6 au _ . . .
ua6el ~nw, eat,la !'origine, d'wchel110131, Mligieux,eooI.tiallill'le ; elle a pour bat de IIMlllt.re fin au aioolalame ou cWlcnn
• da cler9' et l la .;-ie ou traflc . . digniWI eccl6d t·~r ■ ;mail la lutte coat.re la lñmonie a uaitr◄ Ortgoaire Vil
l illMliM as lalqw lle_,... l'inveeüture da fflcbá a
•
ahbay-. De ll lee prot.eatatio• dee p:i.- tmipoNII et
de eelui qui lllt pi• inWreué qa'aucun autre au
01' t"n deaahua, Henri IV, roi de Germanie.Poului, d'aalnl
. . . a'ajclutent la celui qui rl!aulte de l'interdictñoa ele

_....,_t

&amp;••-

�60

REVUE DES COURS ET CON'FÉRENCES

titure lalque. Depuis Othon le Grand, les rois de Germanie, parés
du litre impérial, ont exercésur la papauté une véritable tutelle.
Nicolas II, le 'premier, l'a énergiquement secouée. Ses successeurs, Alexandre JI et Grégoire VII, tout en manifestant Je désir
de vivre en bons rapports avec l'empire qu'ils consídérent
comme indispensable au maintien de la paix du monde, ont
revendiqué pour le Saint-Siége une entiére liberté de mouvements,
nécessaire A l'exercice de l'autorité spirituelle, en méme temp•
qu'ils ont rappelé au souverain,quí réunissait en Jui tous les vices
réprouvés par 1'11:glise et laissait libre cours A ses tyranniques
instincts, que les lois de la morale chrétienne s'imposent A tous
et que l' Ap6tre a prescrit aux rois d'étre les ministres de Díeu
pour le bien des hommes.
Henri IV est resté sourd a ces avertissements. Aussi,le pontificat de Grégoire VII se raméne-t-il a partir de 1076 a une luttc
acharnée entre le champion des droits de Dieu, Je soldat de l'idéal
chrétien que fut Je pape,et le tyranautoritaire, dénuéde s~rupules,
orgueilleux, bypocrite, sans conscience et sans dignité qui a
nom Henri IV. Ce chevalíer sans foi et sans loyauté a su, en
exploitant la surnaturelle candeur d'un pape peu initié aux subtilités trompeuses de la diplomatie, s'acbeminer a pas sQrs vers
le succés et,avec un art consommé,tirer parti de toutes ses victoires, méme de ses défaites. Vainqueur a Canossa ou, grAce A une
mise en scéne savante qui au bout de neuf siécles fait encore des
dupes, il a su faire venir sur les lévres du pontife qu'il avait
injurié la parole de pardon que Je disciple du Christ, incapable de
déméler la trame d'une humilité bypocrite, ne crut pouvoir
reluser au pécbeur qui savait si bien envelopper son endurcissement et sa haine du manteau de la contrition et du repentir;
vamqueur A Bri,cen ou, avec la meme habileté mensongére, il
réussit a décider Guibert de Ravenne, un pauvre homme qui ne
sut pas résister aux tentations de J'orgueil, a accepter la lourde
charge d'antipape et a grouper áutour de Jui les éveques débauchés, les princes avídes et rapaces, en un mol tous ceux qui
étaient trop dominés par les passions d u monde pour entendre
la parole de Grégoire VII ; vainqueur A Rome ou, en 1084, tandis
que le pape légitime, enfermé dans lecMteau Saint-Auge, résigné
A toutes les humiliations et meme au martyre, ne veut pas se
dép~rtir du silence que Jui dicte safoi,il intronise sonantipape et
reg01t de ses mains la couronne impériale; vainqueur enfin a
Salerne ou Grégoire VII finit misérablement sa vie, prisonnier
de ses alliés, pendant que Guibert, revenu a Rome apres le départ
des Normands, tr6ne sur le sicge de saint Pierre, Henri IV, en

L_\

CRJSE RELIGIEt:SE

61

1085, connalt les joies du plus radieux triompbe · iJ est le maltre
de l'heure; ses armes victorieuses font tremble~ J'Allemagne et
l'Italie ; les écrivains a sa solde, tbéologiens, juristes, historiographes, célébrent ses hauts faits avec une impudence sans
nom et osent prétendre que son autorité est une émanation de
l'autorité divine. Sa victoire est aussi bien une victoire juridique
qu'une victoíre militaire.

Sans doute Henri IV peut s'cnorgueillir tout d'abord d'ímP?rtants ~ucc~s mílitair~- 11 a prís Rome ; auparavant, toutes les
v,lles de 1 Itahe septentr10nale et centrale Vérone Milan Pavíe
Lucques, Pise, ont successivement capitulé. La plus fidéle allié~
du Saint-Síége, la comtesse Mathilde, tient bon dans sa citadelle
de Canossa, mai_s ses _troupes vaincues et épuísées sont incapables
de tenter une d1vers10n. En outre, la plupartdes éveques ítaliens
ont adhéré au schisme ii_npéríal : :Ienri, patriarche d'Aquilée,
Tedald, archeveque de M1lan, les éveques de Plaisance, Modéne,
Arezzo et tant d'autresse rangent sous la juridiction del'antipape
Clément III. Le Sacré Collége Jui-meme est entamé par la
défection de treíze cardinaux. Bref, a part quelques fidéles
comme Anselme de Lucques, Eudes d'Ostie le clergé italie~
renie l'reuvre grégoríenne que les Jaiques sont 'impuissants a défendre.
E_n Allemagne, l'opposition saxonne est domptée et l'Église
sub¡uguée. La mort de l'antiroi Rodolphe de Souabe au combat
d_e l'Elster (15 octobre 1080) a été funeste pour la cause grégorienne. C'_e~t ~ue _Rodolphe a été un vrai chef A la fois par ses
talents n:11htaires mcontestables et par son esprit de suite, par so
modérat10n dans la victoire, par la patience résignée qu'il a manifestée devant les atermoiements et les scrupules de Grégoire VII
peu press_é de ratifier son élection a la couronne. De plus, s;
mort_tragique a déconcerté ses partisans qui y ont vu un jugement
de D1cu et provoqué bon nombre de ralliements a Henri IV. Ceux
qui ont persisté dans leur opposition ont mis pres d'un an a
trouver un nouvel antiroi, et que! antiroi I Hermann de Luxembourg est a peu prés aussi qualifié pour conduire la guerre civile
en Alle_magne que Didier du Mont-Cassin pour continuer l'reuvre
grégorienne. Mou, apathique, incapable de prendre une décision
et d'agir au moment voulu, il laisse pendant trois ans Henri IV
conquérir l' Italie, prendre Rome, sans ten ter la moindre cliversion
et, par c_ette abstention prolongée, décourage ses partisans les
plus déc1~és. L'opposition saxonne s'effrite ; elle n'a plus ni
v1gu~ur_ ru méthode .. Les chefs religieux manquent eux aussi de
conv1ct10n et de hardiesse: Gebhard de Salzbourg vieillit; Hartwig

�LA CRIBB IIBLIGIBU911

· RBVUB DD C:011118 ft COlfPiRBNCD

n

lhpebeerg tergi-; i.rs ldnpata a'aemt. JIII' .,._
Nrw ¡awbe la 6ectiuada--. BNf la
. - 11k 11118 pb• ~t.
de tout. engloutir, llt IIIIIDl'-1.
• n8a. Jm übU de 1086 U- IV_. lanil e\ raiMD dla
~ ftlMiU. 1-wteet• 9L tmidM de ri11e11im1 qui pollmlMc
• • •, ., 1-r.
L'attaque royale a ét6 trie habilemilllt. mea6e.
toa¡..., ele a ét6 ¡aépane )111' une pol6mique 1111Vante. Heari a

"°'-._

m-van

e.o-

-Pihet+-dmirdepaix,1'11td«lariprt&amp;bwo1mattnl'mtmieatioadont. Grigoire VII l'avait. frappf, 1i Cllllui m protnail
la ltgiümit6. A cet.t.e 1hr, il • ecmvor¡u6 IN ntq.- it
&amp;111w11p11 pour 1m pnd t.ounioi omoireoo chaeun a ~ L
Le Wpt. Bud• d'Oaüe, eaVOJ' en Allemape
pu OÑgOire VII pea ,.,......,. lea forcea dilpen6ea et. pea
• I wtM ft puti de la Nforme,. a co111eati l ce coleqae et
di
ontear d•Gnsori-faruev6que de SuDloarg
Geitmnl. Or, Gebhanl eut. le d - da• la dilcuaioa • i1
ae , - ria Mjecter i - f - d""'1t.ale produit.e par l'arcÍie..... de 11.,._, W6cil, et qui
Neil laftnble l n..ri IV
li lilll que l'-=!-l""' de Gent.ullgenacbeva deJf •r•s ¡;
p1ñi m
: fh6que Udon d'Hilduhei- - Wre Ccmad, la
comt.e ~erry de KaUenbourg,. d'aukee eacore Hgr i□t
Hemi IV. Apri9 Piqale, le ror ,-. naDH" l May- un
IJDOde qui f t et.test., eNDhien ea poaitiOD Mt fortd l''Prd ..
d'Alw,... "'4 qui pnhadera l l'edcation d• M111iea
ew-ita. La cempomi@n -a Mt. eipillcative. 0n y voiL le,
lloinrclan6qw ➔ b::::s, W6cil
Rgilt ert de Trinf,
8ipiD •• Cwir Limiar de Brtme ...... - - - s..
..._ .............. ,.._t nada U'appel de Hmri IV
permi le~rrmu TbirnJ lle Vsdua, Comad d'Ulrecht,
Jllanatiar, Udoa ..JlólclAwlwm, Ot.bon 4e C-tR'llce et. 1íM foaJe depittnlet. dediacna aimi 1f11e pl.,_ a
1a11ra-. t.e1a ~ ,Wn'!91- de BoWm6, Fr6dá.: de Soaabe, Li..
tGIII de CeriDlllie, le com1e Jinuoill Rapotoa. 0a mdzae
~ 1_11; ~ ~.-.,e&amp;ca d6pmel•haq..~
::, '!1 J~ ~j1lillet 1086, Heari IV va •e a¡lb-cer p a r - ~

• -..-ta.

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1..nt deriftire la Sue, le raí veut.en 8nir avee u
aaln lcJJ.-d'OPF lliti.&gt;n qui ert Mata. L'évtqua Hermnn Mait
le 1111111 . . . . . . le me pacho du RhiD qui ae fet .,_ l la .,._
...U. de Heari IV. l..oa,teillpaiDcerteia, uavailéparl• .,,...
'l'1lisry "9 Verdaa, mm tnp ..u¡ndeu
• aeeepter ntn illfozmatioa, il ■ IOlticü6 IN avill cle on.

- •-YoiliD

,-r

•

.-e VII et. a ét6 le dMtinat.aire de le lettre fame-

63
ota IOllt

I• pri■cipea da goavenaemet. t.h'°'2atiqae. O. Ion,
11111-116 de la juatice de la cauae grigorieDDe. il la d6fmdit avee
1fr•cft+ et. modéntioD tout l la foil, 91\ chercbut. touJ- ,
ea CODduit.e aar celle du pape. n fallait done en a.ir
;awo lai. Le l• juin, Henri IV •t. l lleta ; il dépoze Hermann el
:.an. l • place Geloa, ahh6 de Saint.-Amoul, que Thierry de

-••hr

~INhm••-,r-deecmzacrer.
'l'rnq1allle de ce eOté, Hel!)i IV vole ven le Sue ola UdOD
d'Hildtaheim, trie aicN par l'ahh6 de Henfeld, Hmwig, qui
M,lnit u é'ftch6, lui e fray6 I• voieol ea affirmam que le raí
• 4Ncid6 l rapect.er I• priviWgM jedill accanWa par Clwl&amp;csgre. La plvput d• priDcez foat leur IIOUllliNiDD; le ni
Jlr z;;;n •'eafuit au dell de l'Elhe avec I• ~ • cnndamJM!z
l . . , _ ; Henri IV peuteatrernoleimellemeat.l Magd~et
plMW aur le niép arebiépiacopal l'abh6 de Henfeld qui ~ t
111k
Httion d• maim de W6cil de Mayence.A Halbent.adt,
l .aaeholug, l lliDden, A Meillzen, il inat.alle 6plemeal dea
~ qui lui - t entiiremeat dévouá ; il ue reate pJua ea Sue
-.a 6v6qae gNgorieD. ; c'ea •t. lbú de l'oppoaitior -eti&amp;isae
-■- de l'oppoaition politicpe. ll ea •t. de m6me ea Baviére
. . q,aelqu• prilata qui tenaieat eacore pour Grégoire VII,
........ AdalbéroD de Wurzbourg, TOllt. l'MVen6r et. .-placa

-•!

fil da aohiam■tique&amp;.

.law1 • .AJlemagne la aituetioD a'a 6W plDI favorable pour

llaid IV. Le nprAme effort. de Gr'soire VII a lameat.zblelwlt
...... Dez riv• de l'Elbe l cell• du Rhin, ea degl et. audell d•
le putie aemble perdue pour IN (Wgorienl ; clerea et.
pueillaet dilpozée A recon:nattre l'aut.orit6 de l'utipape
t. 111 qui n'•t. lui-mtine que le pile ,e¡n 61mtmt nr le
a)IOll.olique du trilpaiNaatot.trieaupateroi deG«manie,
B-■ri IV, devenu empereur romain, héritier d• e.in, ■de Charlemape et d'Othon, inVMtipar Dieu du soin de
le mODde.
C'ezt. qu'ea effet la puiaaance de Henri IV n'•t. pu aeulemem
fnit de le politique, de le diplomatie et dez armez. Elle peralt
•iaerée par le droit. Du jour o'II a été fulmiD6 contre Iui l'anapODtillcal, da jour ofl Grigoire Vil l'a dépozé fl. a d61ié
zujeta . du aermeat. de fldélité, tez pempblétairea et IN
1e sont. mil eu tnveil avec une ardear f l ~ 11a ont
millutieuaemeat I• codez ofl était conlignA le droit romain
bien que lez collectioDz canoDiq- ol 6taient rwniez
. . - - dez P6NI, d• papez et. d• CODCilM. CM tate,, ill

�.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

64

les ont interprétés, jalousement sollicités ; en les rapprochaot
a l'aide de déductions savantes qui n'ont d'autre tort que de
reposer sur de fausses prémisses, ils ont édifié un systeme qui
s'écroule par la base, mais dont les résultats ont pu paraltre
convaincants a des esprits superficiels et prévenus . On croit avec
Wenric de Treves que, Dieu pouvant seul délier du serment, les
sujeta sont liés pour la vie au prince auquel ils ont promis fidélité
lors de son avenement, meme si ce prince a vécu dans une perpétuelle révolte contre les lois de la morale et a honteusement
exploité ses administrés au \ieu de les protéger, de les défendre, de
les gouverner avec justice et modération. On croit avec Petrus
Crassus que, saint Paul ayant écrit que • tout pouvoir vient de
Dieu », l'hérédité monarchique a été établie par Dieu comme
signe du pouvoir institué par lui, et que renverser un roi qui tient
sa couronne de ses ancetres, fí\t-il homicide ou parjure, c'est aller
a l'encontre de la volonté de Dieu. On croit avec Guy d'Osnabrück que le roí est au-dessus des lois religieuses cornme des lois
séculieres et qu'il n'est pas plus permis au pape de l'excommunier
que de le déposer. Et ainsi les ennemis de la papauté, juriste• et
pamphlétaires, obéissant e un mot d'ordre, ont lorgé la théorie
de l'absolutisme héréditaire de droit divin réprouvée par les
Grégoriens parce qu'elle justifie l'oppression du faible par le fort
et qu'e\le confére !I Heori lV, tyran et parjure, ,es memes
droits et les memes prérogatives qu'á. un Char\eroagne ou a un
Constantin. A la fin de son pontificat, Grégoire VII s' est préoccupé
d'organiser une réfutation savante et méthodique de pareils
systemes, mais la science pontificale est en retard sur la science
impériale ; pour le moment, le sophisme germanique triomphe
orgueil\eusement et rallie taus les incertains qui courent avec
empressement au-devant du vainqueur.
La papauté romaioe, vaincue par les armes et par le droit,
voit-elle du moins surgir, au moment ou meurt Grégoire Vil,
quelques appuis possibles ? 11 n'en est rien. L'horizon est uniformément sombre. Rien a attendre ni des neutres ni des alliés,
ni des Jaiques ni des clercs.
Les neutres, quels sont-ils? Philippe 1er, roi de France?
Grégoire Vil ne luí a pas ménagé les avances ; á bien des reprises
il tui a lait savoir que le Saint-Siege \ui accorderait volontiers sa
laveur et son amitié. Mais Philippe rer est avant tout un souverain sensuel, égoiste, avide, pillard, qui ne s'accommode des

lois de l'Église que daos la mesure ou elles ne s'opposent pas
a ses mauvais instiocts, ce qui est plut0t exceptionnel. Roi des
simoniaques, protecteur avéréde l'archevequede Reims, Maoasses,

~

LA CRISE RELIGJEUSB

.
qui
groupa1t
de luí ad~é:
to te 1es opp_ositio_ns a l'reuvre de
G,régoire VII, autour
il n'a jamais
n est nullement disposé a vol
é au schisme impérial, mais il
a courir le moindre risque poi; lau sec~u~,del'exilé de Salerne ni
veut _pas et, le jour oil la a e succ s une réforme dont ¡¡ ne
chrétten, voudra l'arrach p ~•u~, garante des lois du mariage
~'Anjou pour mettre fin ae~n ~~ubras voluptu~ux de Bertrade
1excommunication exposer
e adultere, 11 préférera subir
terdit plutot que de renonc:;n..royaume_ aux rigueurs de l'iorer de ce gros homme qui n'a
pass10n._ Done, rien 8 espéet les femmes, dont la foi naive es autres idées que !'argent
aux abbayes royales racheteront
r•re que quelques donations
chirle seuil du paradis.
ses autes et l'aideront a fran-

s;,

_On ne peut compter davanta e
.
r01 d'Angleterre. Moralemen g s_ur Gmllaume le Conquérant
)a réforme, lutte contre les m!::~:~ieur a Philippe rer, il favoris;
Jama1s re~u un denier d'ori ine s m~ur~ de son clergé; il n'a
chasse
. g . ecclésiasbque,
mais , s'1'l po ur• . le nicolaisme et la s1morue
·1
1

m?ruon avec l'orthodoxie ré orí ' s

I

rest~. en parfaíte com-

BOit a Rome ou a Salerne :t ¡fe enne, peu lm importe que lepa e
terre qu'il vient de conquér/t tº~r°zcupéaorganiserl'Angivassaux, a lutter contre la Fr~n r r ner l'opposition de ses
aventures.
11 mourra d' a1·¡¡ eurs ce
pour
et
deux
anssonger. aux lointames
to ~era remplacé par son lils Guillau
I apres Grégoire VII
fé;:,~~• ;1:~l~~.::~~:.;i;::n:~:~pu ::e ;~.~~:it~::!c~e:n~i:~
normand, Orderic Vital '
e » et qm, suivant l'histo .
mo:,as~eres pour satisfair~
r:~~:~/e ¡iller les églises e;\:
. ms1 _les neutres, plus neutres
i~s e ~es concubines.
ta~':"" impassibles a la ruine de 1~~ ii9ma1s, assistent en speccep IODS du c6té des alliés L .
g ISe romaine. Memes défem~e. admirable en qui. un: ~~use. comtesse . Mathilde, cette
myst1c1sme le plus délicat est . ergie. ~oute vmle s'alliait au
~ir
et la papa uté e~ est ~~d'::ft~i~s!: dfns ~a forteresse
l'é .
ormands. Sana doute ils o t
pus s appuyer que
tremte des armées impé . 1
n arraché Grégoire VII a
süre oil ·¡ ª pu, échappant a I'outra
na es et lm ont ménagé une retraite
1
lace VIII, rendre en paix le der . ge rése~vé plus tard a Boni-

.:!

e~::•~

tu_re honorable, mais ils n'ont mer soupir et recevoir une sépul-

~a,r~ servir a la réalisation de 1:~:p:ré la papauté que pour la
e _rég~ire VII, Robert Guiscar essem~ ambitieux. Sauveur
.dommat10n militaire et ébl . d poursmt un vaste plan d
de devenir un jour emper:ur d~; par le mirage oriental, rév:
yzance. En sauvant la papauté,
5

�66

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

iJ a du méme coup anéanti ]'un des projets de Grégoire VI~ '!,ri,
au débuL de son pontifical, avait songé a une réconc,h?bon
religieuse avec Constantinople, séparée de Ro~e_ par le scb1sme.
En outre, en se servant du pape eL de la t~ad1tion romame, les
Normands disposeront d'une force morale qm les a,dera a d1sput&lt;;r
!'ltalie a l'inlluence germanique et a sauver leur propre _dorrunalion du péril que lui faisait_courir la présence d_e Henn IV a
Rome. Tels sont les buts qu'1ls poursmvent; ma1s des grands
intéréts religieux de ]a cbrétienté ils n_'ont cure, et la rélorm_e
de I'Église est le dernier de leurs souc1s. Comment en sera,t-1'
autrement ? N'appartiennent-ils pas a cette roce ~•llarde qm
s'est fait une spécialité de mettre a sac les abbayes, d en arracber
les trésors d'art avec un amour du gain et une a~sen~e de
scrupules qui ont trop souvent déshonoré leurs entrepnses •.
Dans I'Église meme les résultats d~ la rélorme grégonenne
n'apparattront que plus tard. Pour le moment, la laiblesse de la
papauté encourage les récalcitrants et l'élat moral du clergé
reste navrant. Les vices !létris par les Grégoriens r&lt;'pandent leur
inlection a tous les degrés de la biérarcbie ; les clercs contmuent
a se marier et a donner leurs églises aleurs lils et aleurs gendres,
tandis que les éveques vendent le sacerdoce et 1~ sacrements.
JI semble que les cris de détresse poussés par Grégo1re VII retentissent dans le vide et restent sans écbo. Ce n'est pas dans les
rangs du clergé que l'Église romaine trouvera _des délenseu,:s.
Que lui reste-t-il done dans cet abandon umversel ? Il lm reste
la tradition sur laquelle Grégoire VII s'est_sans cesse.appuyé et
qu'il vient de !aire codifier dans des coUecti_ons canomques composées sous son inspiration. Plus que ¡ama1s il apparatt que les
príncipes sont plus forts que les personnes et seuls capables de
remédier a une détresse malgré tout moins grave. que celle du
x" siecle de l'époque oú les filies de Théopby lac_te, d1sposant de la
liare au' gré de Ieurs lantaisies, faisaient gr~vlf les degrés_ de la
cbaire de Pierre a Ieurs amants ou a leurs hls et ou _le_ mome d~
Mont Soracte s'écriait avec le propbete : Fem1mm Mmlnabanl J erusalem. Et pourtant, au x• siécle, cette papauté,
tachée de sang, avilie par la débauch~, non seul~ment a survécu,
mais en raison d'une tradition séculaire, a contmué a ~ercer sa
prim~uté dogmatique et sacerdotale, si bien qu'en j&gt;le~e tour~
mente Ahbon de Fleury pouvait écrire que • celm qui s oppose a
l'Église romaine sépare les membres du tronc et e?tr~ dans. le
corps des adversaires du Cbrist ,. JI devait en étre ams1 a forlwri
pendant lacrise de 1085-1088: l'Église romaine, malgréles assaut.a
du debors et les divisions du dedans, sW'Vlvra en vertu de la

67

LA CRJSE RELIGIEUSE

t.radition que glorifient au méme moment les recueils d' Anselme
de Lucques et de Deusdedit.
Et c'est cette pensée qui dut consoler Grégoire VII a ses
derniers moments. S'il n'a pas prononcé le mot bistorique que lui
préteson panégyriste, du moins est-il permis desupposer qu'il eut
le cceur décbiré, lorsque, sentantl'étreintede la mort, il dut constater que son ceuvre inachevée paraissait fortement compromise.
JI était arrivé au pontifical avec la volonté bien arretée de rélormer les mceurs du clergé, d'arracber les prétres aux turpitudes
du concubinage ; et les clercs continuaient a se vautrer dans
la luxure, déclarant qu'ils ne pouvaient vivre comme des anges et
qu'ils étaient prets a renoncer a l'orthodoxie plut6t qu'a leurs
compagnes. Il avait voulu chasser les vendeurs du temple,
extirper l'bérésie simoniaque ; évecbés, ordinations, sacrements
restent, en bien des cas,l'objet d'un vil commerce. Jlavaitvoulu
allrancbir l'f:glise de la domination temporelle en interdieant
aux laiques de conférer l'investiture : en Allemagne, en France,
en Angleterre, les rois et les seigneurs persistent a luí opposer la
force d'inertie. Il avait revendiqué pour l'Église romaine le
libre exercice du pouvoir de lier et de délier accordé par le Christ
asaint Pierre ; il meurt loin de Rome qu'il laisse aux mains des
acbiamatiques. Il avait songé a établir partout le regne de Dieu, et
... yeux se ferment, aveuglés par le triomphe des pui.ssances
infernales. Comme son mattre, il avait bu jusqu'il la lie le calice
d'amertume et, tandis qu'il jetait un dernier regard attendri sur
ce monde qw J,ri avaitréservé tant de déceptions et de tristesses, il
lit joyeusement a Dieu le sacrifice de sa vie, confiant malgré tout
dans )'avenir, persuadé jusqu'a son dernier souffle que l'Église
Nimaine aerait un joUJ' exaltée, que I' Ap6tre, dont le nom était
revenu tant de fois sur aes lévres, ne manquerait pas, en dépit
d'une crise qui s'annon~ait aigue, de la sauver du naufrage qui
paraisaait devoir l'engloutir.
(d suivre.)

�RENAN

60

la préface des Souvenir,, il évoque Descartes qui, cen ce brillant
xv11" siécle, ne se trouvait nulle part mieux qu'a Amsterdam ,.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.

Cour■ publio falt é. l'Unlveralt.é d' Amaterdam, é. partir
du 6 octobre t 9:;¡:;¡,
par K. JEU POKKIER.
Profeastur a l'Uniut.r1it~ d'Am&amp;terdam.

1. -

L'enfanoe (t8:i3-i8.U).

Parler d'E. Renan dans le pays qui lut l'abri de la pensée
libre, et dans la ville méme ou naquit J'auteur du Trailé lhéologico-poliliqu:e, - parler de lui juste trente ans apres sa mort,
et au momenl oU l'approche de son centenaire, et je ne sais
que! rythme Lienfaisant qui ne permel pas a l'attention des
hommes de s'écarter trop longtemps des objets qui la méritenl,
lui ramene, sinon toujours la sympalhie, du moins la curiosité,
- c'était une tentation il laquelle je n'ai su résister, et que de
si exceptionnelles circonstances de lieu el de temps justifieront
peut-étre a vos yeux. Renan, vous le savez, enlra, par son mariage avec Mll• Cornélie Scheffer, dans une famille d'origine
hollandaise. JI vint a Dordecht en mai 1862, pour assister a
l'inauguration du monument érigé a Ary Schefler par sa
ville natale. De la il alla a Leyde, ou une trentainc d'éludiants
de théologie lui apportérent leurs bommages dans la maison
du Prolesseur Kuenen. En 1877, il prononta a La Haye une
conférence sur Spiaoza, et, quelques mois plus tard, laisant
pour la Revue des Deux Monde• l'éloge lunébre de la reine Sopbie,
il célébra la Hollande comme un •estuaire sacré, asile de la liberté,.
Ces rapports avaient éveillé et satislaisaient •a curiosité des
choses hollandaises. Une lettre a Berthelot, du 4 aout 1863, propose a l'imitation la société Felix merilis d'Amsterdam ; dans

- De son c6té la Hollande connut l'reuvrede Renan. L'un de vos
compalriotes, L. M. de Vries-Feyens, me montrait J'autre jour une
vingtaine de volumes du maltre, soigneusement reliés, qu'il tient
de son pére. Le nombredestraductionsestaussisignificatif· vous
me permettrez d'en citer quelques-unes : a Amerslort, c:lle du
discours d'ouverture du cours de langue hébralque au Collége de
France, en 1862, sur la par/ des peuples ,émiliques dans l'hi,loire
de la civilisalion; l'Mition populaire de la Vie de Jésu, est traduite a Deventer des 1864, et l'édition savante l'est dés 1863 a
Utrecht, puis en 1864 et 1866 a Haarlem. Cette meme année
également a Haarlem, traduction des Ap~lre,, etc ... Brel, dan~
la seconde moitié du x1x&lt; siécle, plusieurs idées jetées par Renan
dans la circulation pénétrerent la pensée hollandaise.
Je ne (erai done ici que suivre ou ranimer u1.:.e tradition :
certes, je le senl', Ala comparer aux vives impressions que rlurent
recevoir vos pcres d'une parole qui alors déchatnait les passions
l'imoge que nous allons nous lormer de Renan sera pAle. Ta:
chons seulement qu'elle soit exacte. Le moment semble venu
d'éludier scientifiquement eette pensée que d·aucuns présentent
plus énigmatique qu'elle ne ful réellement pour donner A leur
subtilité le mérite de percer des nuages, ~e d'autres délormer.t
pour les besoins de leur polémique, que certains meme vouJraient enrouler dans le linceul de l'ignorance et de l'oubli.
J'ai pu recueillir en France, auprés de personnes qui ont connu
Renan, notamment aupres ce sa filie, des indications que les
do~uments écrits ne sauraient lournir : témoignages précieux,
qm manqueront aux générations a venir. D'un autre cOté, le
recul du te_mps est assez lort, sans J'étre trop, pour ordonner
la perspect,~e des valeurs : de la critique biblique de Renan,
de sa phllosophie, de sa poli tique, de son esthétique, nous voyons
avec une sulfisante assurance ce que la postérité retiendra.
Enfln,. depuis sa mo~t! la publication d'inédits, intelligemment
condmte par ses héritiers et ses amis, a ranimé pour nous cette
grande_ conscience a peine éteinte : Renan, par dela le tombeau,
a contmué et contmue de vivre. Sa jeunesse a relleuri. Nous
avons pu lire ses Lellre, d sa sreur, publiées des 1895, ses Lellres
d ,a mere, parues en 1901 et 1902, ses Cahier, et Nouveaux
Cahiers de Jeunesse que la Revue bleue donnait en 1906 et 1907 ·
saos compter le roman italien de Palriu les Letlres d Liart'
d ' a_ut~es pages encore qui lurent ré1,mies en' 1914, dans le vol. in-'
12mhtuléFragmenl• intimes et romane,ques. D'autre part, Mar-

�70

REYUE DBS COURS ET CONFÉRENC'f~S

cellin Berthelot, en éditant dans la Revue de Paristoutd'abord,
puis chez Calmaun-Lévy, en 1898, sa Correspondance ave,;
E. Renan, nous a fourni (encore qu'il ait cru devoir couper et
peut-l!tre altérer le texte) en certains endroits le í:neilleur guide
le long d'une vie qui, pour s'etre développée en ligne droite,
a su pourtant choisir ses paysages., De mon cOté j'ai, depuil
1920, d'accord avec les héritiers de Renan, publié quelque•
inédits remontant a son enfance et a sa prime jeunesse, dont
le plus important, le seul que je mentionne ici, est une premiere
1ystématisation de ses idées sur Jésus, écrite des 1845 sous 11
titre Essai Psychologique sur Jésus-Chrisl, et qu'ont donnée la
Revue de Paris en 1920, et la maison d'édition la Connaissance
en 1921. Enfin, la Société Ernest-Renan, fondée en 1919, va
publier une Bibliographie de Renan, conºue a peu pres sur le
modele de celle de Gaston Paris.
Aussi les critiques n'ont-ils pas manqué de mettre en reuvre
ces matériaux. L'année 1921, pour ne prendre que la plu1
récente, a vu parattre en volume I' Esprit de Rerian, de Gui11011x ;
Ernesl Renan,DerDichler und der Küns!ler de Walter Küchler
et Ernesl Renan de Lewis Freeman Mott. La librairie Garnier, A
Paris, annonce une étude de M. P. Lasserre sur Renan et son
temps, dont des extraits ont déja paru dans diverses revues.
je prépare moi-meme un ouvrage sur la Jeunesse d, Renan,
IJUi comportera la publication de nouveaux inédits, et dont je·
ferai passer, autant que possible, la substance, dans ce cours.
- « Que je voudrais ressuseiter dans cinquante ans ! ,, écrivit,
un jour Renan. Cette attention, cette lerveur dont tant de
travaux témoignent, n'est-ce pas le meilleur hommage que nou•
puissions rendre au mort, la seule fa~on, hélas !de la !aire revivre?

• •
Joseph-Ernest Renan est né le 28 lévrier 1823, et non le 27,
comme l'écrit encore son dernier biographe allemand, a Tréguier en Bretagne. On y montre la maison ou il naquit, a l'angle
de la ruelle Stanko et de la rue Renan {autrefois la Grand'Rue),
tout pres de la cathédrale. Un boulanger y habite ; la premiere
porte latérale du corridor, a gauche, co!lduit a sa boutique, la
seconde a une piece de derriere, étroite et sombre, dont le sol
est la terre nue. C'était la chambre des parents de Renan ; c'est
la, dans le lit breton qui se trouvait alors entre la cheminée et
Punique porte, que Mme Renan mit au monde, par un matin
,l'hiver, son dernier fils Ernest.

RENAN

71

Elle avait déja de grands enfants, un fils atné, Alain, alors
Agé de quatorze ans, et une fille, Henriette, ilgée de douze. Ellem@me avait presque quarante ans, son mari presque cinquante 1

!Is tenaient un commerce d'épicerie; les allaires n'allaient
guére, et M. Renan recommem;a

a voyager,

comme au moment

de son mariage. Ernest avait cinq ans quand un malheur épouvantable survint. Le capitaine de navire au long cours Renan,
commandant le sloop Saint-Pierre, disparut de sonbord, enjuin
1828, dans des circonstances restées mytérieuses. Son cadavre
fut reLrouvé quelques jours apres, sur la greve de Lauruen,
au nord de la commune d'Erquy. II était horriblement défiguré:
on ne le reconnut qu'a ses vetements et a leur contenu.
La gene augmenta dans la famille privée de son chef. La veuve
,ongea a quitter Tréguier, tandis qu'Alain partait pour Paris;
elle se réfugia, avec Henriette et Ernest, aupres de sa mere a
Lannion. C'estla, dans une maison sise au 12 de la ruede l'AlléeVerte, gu 'ils « cachérent leur misere » pendant presque trois ans.

!Is fréquenterent alors un «monde de bourgeoisie beaucoup plus
rangée • qu'á Tréguier. Ernest y lut gilté par ses tantes, dont
plusieurs étaient restées sans se marier, et par ses cousines. « Les
tantes X ... , raconte l'auteur des Souvenirs, n'avaient d'autre

divertissement que, le dimanche, apres les offices, de !aire voler
une plume, chacune soufflant a son tour pour l'empecher de
toucher terre. Les grands éclats de rire que cela leur causait les
approvisionnaient de joie pour huit jours. » Une autre anecdote
nous montre le jeune Renan déja sensible a la beauté, ou du moins
A la gráce: un jour on l'envoya faire une commission chez une
tante qui avait deux filies. 11 s'en tira tres mal, il avait tout oublié.
• Voyons, qui as-tu vu ? lui demanda-t-on au retour. Adéle ?
Alexandrine ? » 11 ne savait pas encore distinguer ses deux cousines par leur nom. &lt;&lt; La jolie ll 1 répondit-il.

Henriette approchait de ses vingt ans. Tres pieuse, elle serait
entrée, si elle avait suivi son inclination, au couvent de SainteAnne, qni «joignait le soin des malades a l'éducation des demoi1elles ». Car elle se sentait du goút pour l'enseignement. Mai•
tés ce moment, elle comprit qu'elle avait un plus haut devoir :
payer les dettes du pere, élever Ernest. Elle resta dans le sieéie,
parce qu'il faudrait lutter davantage, et parce qu'elle se sentait
une tendresse sans bornes pour son jeune lrere. Celui-ci précisément, dans l'hiver de 1831, faillit mourir. « Il a été, écrivait
le 19 mars 1831 sa grand'mere maternelle, quarante jours entre
la mort et la vie, et nous sommes au cinquante-cinquieme jour
41.e sa maladie, et sa convalescence n'avance pas. Le jour, il est

�72

RENAN

REVUE DES COURS ET COt\:FÉRENCES

pas une tendresse pitoyable ? On s'attache a un étre d'autant
plus qu'on a craint pour lui. Ernest devint peu a peu l'objet dominant de la pensée d'Henriette, en attendant qu'il en soit l'objet

passablement ; mais les nuits sont cruelles pour lui : agitation,
lievre, délire, voila son état depuis dix heures du soir jusqu'á
cinq ou six heures du matin, et constamment tous les soirs ».

Mais déja, quand cette maladie se produisit, la famille avait
regagné Tréguier, ou Henriette avait voulu rentrer pour y exercer
les lonctions d'institutrice. Mm• Renan était si aimée dans Je
pays, et les affaires s'y traitaient encare &lt;e d'une maniere si patriarcale », qu'ils purent se réinstaller dans leur maison de la Grand'Rue. Les créanciers ne pressaient pas : il lut convenu que les
Renan paieraient ce qu'ils pourraient et quand ils pourraient.
Mme Renan reprit son commerce d'épicerie ¡ l'Ecole ecclésiastique se fournissait chez elle et Jui achetait bon an mal an pour
trois ou quatre cents franca d'épices. Ces Messieurs s'intéressaient au petit Ernest, dont les Fréres de Lannion avaient
commencé et dont ceux de Tréguier continuaient l'instruction.
On décida qu'il entrerait a l'Ecole ecclésiastique pour l'année
scolaire 1832-1833. II allait alors avoir dix ans. Mais il nous faut
revenir sur cette prime enfance.
Essayant de caractériser son hérédité paternelle, Renan écrira:
« Dans les premieres lueurs de mon etre, j'ai sentí les froides

brumes de lamer, subí la bise du matin, traversé l'apre et mélanoolique insomnie du banc de quart ». Tres jeune, il sera frileux
et rhumatisant. La gene, le deuil accentuerent chez ce rejeton
tardif et chétif d'un pere quinquagénaire la disposition a se concentrer, a rélléchir. « Quand tu vins au monde, Jui disait plus
tard sa mere, nous étions si tristes que je te pris sur mes

genoux et pleurai amérement.

»

II lui arrivait de se perdre en

d.es reveries sans íond I comme si le monde extérieur soudain
s était tu, comme s'il y avait une lacune de la sensation. Ou bien
1

c'étaient des résonances du dehors qu'il entendait se prolonger
étrangement en lui. Au Iieu de se dissipercomme lesenfants ordinaires, il se recueillait 1 avide, tel Michelet vers le mCme ftge,
de jouir et de soullrir. Parlois on le menait jusque sur la c6te :
il jouait avec « les mousses marines, les algues et les coquillages
coloriés n qu'il ramassait &lt;( au fond des baies solitaires ». Au coin
du feu, iJ entendait parler des lointain¡¡ voyages, ou le navire de
peche rencontrait des « glaces !lottantes ,, errait sur des « mers
brumeuses semblables a du Iait ».
Malgré les peines, il n'était pas malheureux ; une llamme
,échauflait le foyer vide : la mutuelle aflection de ces trois etres.
Sa grande sreur l'avait d'abord pris sous sa protection : cet
enlant délicat qu'attendait, semblait-il, un triste avenir, et que
sa douceur silencieuse rendait aimable a tous, ne méritait-il

73

unique. Lui s'accoutuma

•

a cette

bienfaisance : comme il arrive

souvent, elle Jui paraissait si naturelle qu'il oubliait d'en remercier la dispensatrice. 11 exergait sur sa sreur de petites tyrannies.
Quand elle sortait paree d'une robe de lete, il s'attachait a elle
et la suppliait de revenir : alors elle rentrait, tirait ses habits
et restait avec lui. Non qu'il fut égoiste, mais toute sa puissance
d'aimer tendait a se porter sur sa mere. Quánd, pronongant
l'éloge de Cl. Bernard, il dira de ce savant qu' «il perdit son pere
de bonne heure » et que te dans ses premiéres années, comme au
débul de la vie de presque ious les grands hommes, se plaga l'amour
d'une mere, qu'il adorait et dont il était adoré», ce sera avec un
retour sur Jui-meme. L'Age ne fit longtemps que développer cet
amour filial, Jui donner une force injuste au détriment de l'amour
lraternel.
Mme Renan était- une simple femme sans instruction, mais
qui lisait volontiers son livre de messe, les Canliques de Mar-

seille et des leuilletons. Elle était gaie, spirituelle et dévote.
C·e,~ d'elle, de son sang gascon, que Renan prétendait tenir sa
gaieté. Mais le Breton du Trégorrois est gai aussi ; je fus frappé,
en ~e promenant dans ces parages, de la vaillance, du courage
sour1ant que ces bonnes gens apportent a lutter ou simplement
á vi~re. Que parlé-je de courage ? Ce n'est, dans Ieur idée, que
de la décence, leur race fiere ne devant pas plier sous l'adversité. Quoi qu'il en soit, Mm• Renan n'était pas de ces personnes
qui prennent les choses au tragique ; elle savait se faire a.ux circonstances, mais son esprit n'était pas sans étroitesse ni légereté.
Le cerveau, le creur de la famille étaient, depuis le séjour a
Lannion, Henriette : la brulait la lampe de l'autel domestique.
Malheureusement l'école de jeunes filles qu'elle avait ouverte
ne réussissait pas. Sa seule consolation était de voir Ernest se
classer, peu a peu, a l'Ecole ecclésiastique, en tete de ses camarades. 11 était entré, comme externe, en huitieme. A la distribution des prix, i1 eut un second prix de version latine, un premier accessit de thCme, un Je accessit seulement de &lt;&lt; mémoire u
et rien en • orthographe et analyse ». Les années suivantes il
obtint des résultats de plus en plus satisfaisants. En 7•, p;ix
de mémoire, ¡era prix de version latine, de theme, d'histoire et
d'excellence, second prix de grammaire frangaise. En 6•, ou iI
commence le grec, tous les premiers prix sauf en histoire oll il
•'a que le second. En 5•, tous encore saul en version grecque

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

REN_.\N

ou il n'a que le premier accessit. En cette classe, il commence a
étudier l'arithmétique et rencontre a ce cours spécial son futur
ami Guyomar. C'est Guyomar, éléve de quatriéme, et son
atné, qui a le premier prix d'arithmétique; Renan a le second.
En quatriéme, un condisciple qui n'avait eu que de mince•
succés l'année précédente se révele comme un dangereux
émule : c'est Fran~ois Liart, l'autre ami d'enfance de Renan.
L'excellence reste pourtant a ce dernier, qui obtient meme,
devant Guyomar, le 1•r prix de géométrie. Enfin, en l'année
•colaire 1837-1838, la derniére qu'il passa a Tréguier, Renan
a tous les premiers prix sans exception.
Tous ses professeurs, successivement, jugent son caractere
bon et doux ; M. Paseo, son ma!tre en 4• et en 3•, qui s'attacha a
lui, le dit , tres aimable •, et • recommandable par son application et sa bonne conduite ». Les devoirs, les le9ons, la préparation des auteurs, méritent presque sans une exception la note
• tres bien ». 11 n'en est pas de meme de sa piété : a cet égard
Renan, de neuf a treize ans, ne donne pas toute satisfaction.
En se,s'il se tient bien a l'église, il y ,arrive tard ». En 7•,meme
note pour le premier semestre, et celle du second, en insistant
sur les fréquents retards a l'église, n'y qualifie la conduite que

sagea le grand sacrifice : aller a París, comme le frére atn~. Ce
départ, quand ils en parlaient tous les trois, les faisait frémir :
e'éloigner de cent vingt lieues, a cette époque ou il n'y avait
guére que la diligence, se riequer dans cette ville dangereuse,

74

d' 1&lt; assez bonne ».En&amp;, le jugementest encore plus net: Renan
est, a l'église, o: souvent distrait &gt;), il ne« paratt pas avoir grande

piété. • En 6•, sa conduite a l'église est d'un • indifférent ». Est-ce
déja que son reil erre aux volites de la chapelle, tandis qu'il pense
«ala célébrité des grands hommes dont parlent les livres • ?
D'ailleurs, en classe meme, Renan, dont la santé est plus
robuste depuis la maladie de 1831, n'est pas toujours irréprochable. En se, il y est « remuant, mais attentil »; en&amp;&gt;, bien que
sa conduite y soit bonne, il y paralt • un peu léger ». Non qu'il
ait jamais été un garnement comme le fut le jeune Chateauhriand, ni qu'A aucun moment de sa vie il ait connu ce besoin

de dépenae physique qui faisait courir Lamennais a travers lea
arbres de la Chenaie. 11 jouait surtout, enfant, avec les petites
filies. L'une, Noémi, lui plaisait entre to u tes;, ses cheveux étaient
d'un blond adorable ». Elle le prenait par la main et sautant
avec lui le long des ruellos chantait: Nous n'irons plus au bois ou
11 pleul, il pleul, bergére. II daignait s'attendrir sur ces créatures
jolies dont la lragilité appelle a la fois le respect et la pitié.
Leurs petites personnes retenues lui en imposaient et l'attiraient.
Cependant Henriette, apres un projet de mariage qu'elle fit
échouer, parce qu'elle eiit été détachée des siena et mise hors
d'état de les aider, devant l'insucces croissant de son école, envi-

c'était, pour une jeune Bretonne sans soutien, un parti presque

•

au-dessus du courage. Elle s'y résolut cependant, et pul se placer
comme sous-mattresse dans une institution de demoiselles ou
elle eut des debuts tres durs.
C'était en 1835. Ernest resté eeul avec sa mére commen,;ait
acomprendre le sérieux de la vie. L'idée qui le dominait, aumoment
de sa premiere communion, était la nécessité de !aire son salut,
et l'impossibilité de le !aire dans Je monde. 11 entra, a la fin de
1836, dans la classe de M. l'abbé Paseo, et cet événement fut
décisif sur son évolution. Sa conduite a l'église devient bonne ;
au mois de février de cette année scolaire (1837), il est admis
dans la Congrégation de la Sainte-Vierge ; il se tient « trés bien•

a l'église pendant le second semestre, et, l'annéesuivante,sa conduite, pour les deux semestres, yest qualifiée d', édifiante &gt;. 11
fut meme chargé des fonctions de cérémoniaire, qui consistaient
a veiller au service de l'autel et a diriger la marche des thuriféraires dans les processions.
II semble, d'apres ce qui précéde, que la piété de Renan ne
lut pas bien spontanée. Elle fut plut6t volontaire, acquise sous
l'infiuence d'un maltre qui sut parler 8 son tour d'imagination.
Une fois a Paris, Renan ne manquera jamais d'envoyer ses
affectueux souvenirs a M. Paseo, avec qui iluavait passé deux
années si heureuses » ; il lui adressera encore 1 avec la meme plume
dont il écrivait l'Auenir de la science, des souhaits a l'occasion

du premier janvier en 1849. De son cllté, l'abbé Paseo n'eut
longtemps pas de doutes sur la vocation d 'Ernest : • Ecrivezlui, disait-il a Mm• Renan, quand il lut question, a Issy, de ton•urer ReMn ; il est appelé au sacerdoce, je l'ai t,¡ujours pensé.
Comment lui direz-vous comhien je l'aime I Oh ! il le sait bien,
dites a Ernest que je suis et que je serai toujours son véritahle
ami».

L'idée de se !aire pretre fut le complément des qualités scolaires de Renan ; elle s'associa

a ses

aífections familiales, devint

•n élément de son bonheur. D'ailleurs, aux termes de son reglement, l'Ecole ecclésiastique de Tréguier avait été , établie afin
de former des éléves pour l'état ecclésiastique n. Les amis de
Renan, Guyomar, Liart, et ceux de ses condisciples qui apprenaient quelque chose, n'avaient pas d'autre projet. Peut-etre
lui-memeétait-il parmi les jeunesgar~ons que le college recevaitgra-

�77

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RENAN

tuitement, ou pour Iesquels du moins il acco~daitune forte _remise:
Aussi bien dans cette Yille moins bourgeoise que popula1re, qm
voyait-on de plus honoré que ces Messieurs de l'Ecole ? • Quand

l'exercice intellectuel, il éprouvait de chaudes langueurs qui le
Iaissaient plus excité a apprendre et comme enorgueilli. Cette
disposition a céder tour a tour aux p61es opposés, il la portait
dans son goilt des paysages. La ~erte et froide campagnele faisait

76

vous rencontrez un noble, avait-on coutume de dire, vous le
saluez, car il représente le roi ; qu_and vous rencontrez un pr~tre,

vous le salucz, car il représente D1eu •: Enfin le goOt de 1 ét~de,
déja dominant chez Renan, Je poussa1t vers un état sédenta1re_;

il commengait a moins se meler aux Jeux de son Age ; le sav01r
de ses mattres, qui lui paraissait infini, l'eI?plissait d'une pie~se
déférence. , Toutes Ieurs paroles, écrira-t-1! dans ses Souvenirs,

me semblaient des oracles ; j'avais un te! respect pour eux que
je n'eus jamais un doute sur ce qu'ils me dirent avant l'3ge de

seize ans, quand je vins a Paris ». L'instinct de l'homme_de lett~es,
qui s'était, s'il faut en croire une page des Souv~mrs, é~e1llé

des la six.ieme année, se développait. Renan se voya1t comp1I~nt
toute la science humaine, faisant des collections de mots ou rien
ne manquerait. Plus tard, dans un monastere d'ltalie, il_ se_ rappellera en souriant ces v1sées encyclopéd1ques. Ses c~nd1sc1ple~,
paysans vigoureux, et ne prenant pas les choses ~oms au serieux que luí, l'entretenaient par leurs conversat10ns ~ans un

ordre d'idées qui eilt été pédantesque sans tant de. na,veté. JI
n'était question que de César, de Salluste, de T1te-L1ve. En eux
Ieur race, toute proche encore de la terre, prenait contact pour
la premiere fois avec les lettres, et ils s'en imprégnaient énergiquement.
.
•
C'est ainsi que Renan se voua a la cléncature. Les pretres
étaient pour lui des professeurs avant d'ctre des ministres de
Dieu; ils olficiaient en claase plut6t qu'a l'autel.Le cñté proprcment sacerdotal de l'étatecclésiastique restait ainsi dans l'ombre;
et quand, quelques années plus tard, il se révéla, avec_ses asce~es,
sa mystique, ses dogmes, le séminariste de Samt-Sulp1ce,
apres quelques essais de compromis, le répudia parce que tous
ses instincts en étaient froissés. Les agenouillements d'un enfant
de chreur n'étaient pas son fait.
Avant de suivre a París ce « déraciné », je voudrais vous le
montrer savourant son enfance bretonne. Car les heures de tension dans l'étude faisaient place a d'autres ou la pensée se relil.chait délicieusement. Renan a insisté, dans ses écrits, sur• les
singularités du caractére breton, oú l'austérité confine a la Iangueur », oú • la force et la faiblesse, la rudesse et la douceur_ »
se mélangent. Cette dualité fut en hü a un degré éminent. Depms
qu'il s'était consacré, il n'osait trop regarder les jeunes filies,
fixer Ieurs yeux couleur vert d'eau. Mais dans.Ie vif meme de

rever

a la

Pro"ence et aux Hes d'Or. Aver la Morale en aclion,

le Iivre qu'il lisait surtout était les Avenlures de Télémaque et
celles d'Arisionoüs; il imaginait Sophronyme, alliant la sagesse
profane et la pureté chrétienne, chantant les dieux sur sa lyre.
II revait de Chio, la« fortunée patrie d'Homere ,. Etil se retrouvait avec plaisir dans un pays de bois et de marais, en Trébeurden
oú il allait parfois chez sa tante Morand, au manoir de Trovern.
11 aimait surtout Tréguier. Quand il était a Guingamp, chez
ses parents Le Forestier, le caractere profane de la ville lui causait de J'ennui et de !'embarras. Mais a peine avait-il revu la
colline natale et les deux cours d'eau qui l'enserrent, que ces

impressions tristes fuyaient d'elles-memes. Le Jaudy et le Guindy
réunissent la leurs eaux jaunes et vont se perdre dans l'Océan
quelques kilométres plus haut. La marée pénétre tres loin,
et le souffle du large est partout perceptible. Ernest, aux longs
cheveux blonds, a l'air grave, déja respecté dans le pays, aimait
a se promener avec sa mere. lis longeaient ensemble les bords
du Guindy, s'asseyant parfois au pied d'un peuplier, pres d'une
fontaine ou d'une niche de saint qui avait son histoíre. Puis ils

remontaient vers la ville, le long de sentiers encaissés dans la
verdure. Tres haut au-dessus d'eux, le vent courbait les cunes
des ormes et fouettait les nuages ; mais eux cheminaient dans le
silence, au sein de la terre bretonne. Parfois, on entendait un
geai grincer dans la futaie voisine. &lt;&lt; Ecoute, disait Mme Renan
en s'arretant, l'oiseau qui se scie le creur. » Et l'enfant ne pouvait
s empecher d'imaginer, comme en ses premiéres années, la petite
scie aux dents « prodigieusement fines» que l'oiseau devait avoir
1

dans sa poitrine et , avec Jaquelle ... il se faisait une entaille au
cceur ».
De la route, on ne tardait pas a voir Tréguier, et jaillissant du creur de la ville, la fleche de la cathédrale, , prodigieusement élancée », « fol essai pour réaliser en granit un idéal

impossible ». La ville elle-meme, écrasée par sa cathédrale, a
un caractCre d'extrérne distinction : on y sent vivre « une forte

protestation contre tout ce qui est plat et banal». BientOt se reconnaissaient les toits familiers, le Collége, l'HOpital Général.
Alors I'enlant sentait sourdre de son ame déja grave « un
murmure pénétrant et doux », rappelant, • comme le son d'une
cloche lointaine de village, le mystere de l'infini ,,. Un élan cha-

,

�78

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leureux le portait vers Dieu, vers Jésus, vers la Vierge, ven
les belles et saintes choses, vers ses livres.
Quand ils arrivaient au pied de la cathédrale, souvent la mere et
le Jils y entraient prier. A cette heuredu soir, l'énorme vaisseau
,ide, éclairé d'une seule lampe, était plein d'ombre. On devinait
seulement les statues en pierre des chevaliers et des nobles dames, couchées dans leurs ni ches et« dormant d'un sommeil calme•·
La froide main du passé s'abattait sur Renan, le rendait, pour
un instant, reveur et pensil. Et il s'agenouillait a cflté de sa mere.
A la maison, il aimait a s'isoler dans sa chambrette haute, ouil
montait, par un escalier étroit et en bois, a l'aide d'une corde
grossiere disposée en guise de rampe. La fenetre qui éclaire
cette piéce n'est guére qu'une lucarne, mais elle donne sur un
tablean inoubliable. Les toits de couvents voisins luisent parmi
les vergers. A l'horizon se pro file le clocher de Trédarzec, et ph.1•
agauche s'aperGoit le Jaudy, large comme un bras de mer. C'est
gracieux et sévtlre, familier et grand. Je ne connais pas de paysage qui captive ainsi )'ame des le premier coup d'reil,sollicite
a la fois et réprime ses abandons, donne avec autant d'autorité
e't de douceur une le~on de noblesse. L'enseignement de Fénelon
devait produire le meme effet.
Renan a dessiné dans ses Souvenirs l'étroitjardinoll ses mattree
promenaient son esprit : entre Rollin et Delille, il y avait peu
de risque de s'égarer. 11 regut en prix l' ltinéraire de Paris d Jérusalem, qui semblait sans doute II ces Messieurs plus digne de conllanee qu'Alala ou René. Le classique par excellence était Racine
le fils, l'auteur du poéme De la religion, dont lesucces, si grand
au xH, .. siécle, se prolongeait ainsi. On n'admettait pas qu'il
püt y a,oir eu, depuis, de bons nrs fran~ais . , Le nom de
Lamartine n'était prononcé qu avec ricanement». Un jour Renan
eut une émotion. 11 vit - et les pretres la lui montrérent avec
horreur - « une lithographie représentant une grande femme,
vétue de noir, foulant aux pieds un crucifix » : c'était une illl.age
de George Sand.
Naturellement, le légitimisme était la regle dans ce milieu
clérical, que les premiers actes du gouvernement de LouisPbilippe n'étaient pas faits pour rallier. La bourgeoisie de
Lannion qui avait entouré Renan était aussi en majorité
carliste. Le petite bonne Nanon l'était également, pour la
raison que « Louis-Pbilippe n'était pas vraiment roi ; car il
n'était pas troné, comme elle disait ». Que Renan eüt été , philippiste », nous ne le savons que par ce passage d'une causerie
au dlner celtique, sous la IIJ• République. C'est un document
1

79

RENAN

insuffisant, bien que cette réaction ne me surprenne pas de la
part d'un enlant chez qui !'esprit de contradiction semble avoir
été précoce, et dont une partie de la parenté était d'ailleurs plus
Iibérale. Quant au faible de Mm• Renan pour la Révolution, il
paralt n'avoir été du qu'au prestige de souvenirs « indissolublement liés a l'éveil de sa premiere jeunesse &gt;. Mais il est certain qu'a entendre sa mere narrer d'une fa~on saisissante
• ces grandes et terribles scenes ,, Renan put prendre un gout
esthétique de la Révolution, qui parla toujours pour elle
dans son creur, malgré les désaveux d'une raison subjuguée par
J. de Maistre.
( d suivre.)

�LE~ONS SUR L' HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature Jatine
Cours de JII. L'ABBt LEJAY,
Membrt dt l' Inalilut, .
Pro/es,eur ó l'ln1!itut calholiqut.

Le plus ancien drolt romaln.
Le drolt publlc (1).

ut etre de toute l'hiEtoire ancienne
Le lait le plus lr~ppant pe d;s dilférents droits, droit public,
de Rome est la d1stmction
. te en réalité des !'origine, ou,
droit privé, dro1t rebgieux. El!~ e:,m nous lont assister a cette
si l'on veut, les récits des º[,1g1~es_té II y a un droit public,
séparation des domames _de . au ori .
parce qu'il y a une constitutwnde Rome est encore celuí d'un
Cependant ¡•~xtérieu~ du ¡~'écarlate la figure grossiérement
roi .sauvage. Vetu et e auss
or~ une couleur qui écarte
!ardée de rouge, ~outeSsa tersonn:~ le précédent les licteurs,
les mauvais gémes. es f.~rre:n faisceaux prCt~s a tout insavec la hache ~t les vergesM1 .e"¡¡¡_ s'arréte a peu pres la ressemtant pour ch_atierRet tue:-1 : : nous le connaissons.,avec les roi~,
blance du ro1 de orne, e q
.
t- uíssants et emprifétiches de leurs peuples, l~orct:~v~:0 ¿.,re chez les primitils
sonnés daos des tabous, fquet on n~ltre pour des nations ancienet que les textes nous on con
nes (2).
té a été décrite par Homere. Le roí
Une autre espece de royau
ir héréditaire consacré
de l' Iliade et de l'Odyssée a un pouvo
'
• 15 du 15 ¡uillet 1922, de la
'
Revue du Cours.
. féti he de Tara roi religieux des Irlan(2) Comparez, par ex empleBle rol- R;vue de, EtJdes anciennes, t. XIiX
dais, dans J. Lon1, d'apres AUDIS,
(1913 ), p. 37-38.

81

par les dieux. Mais il ne le garde que par son ascendant et sa
force personnelle : Laerte, alfaibli par l'~ge, a dfl se retirer dans
la campagne d'Ithaque, oú il mene la vie d'un paysan ;Achille
craint que son pere Pélée ne puisse se maintenir a cause de sa
vieillesse. Le roí n'agit qu'avec l'appui des Anciens, avec lesquels
il délibere dans les festins et juge dans les procés. Il ne dispose
d'aucun moyen pour faire exécuter une sentence _: les parties

s'en assurent préalablement le respect par le dép6t d'un lingot
de métal. La vengeance privée punit les crimes privés. Le roí
est surtout un chef de guerre. Le peuple agit parfois tumultueusement : a Ithaque, tandis que les uns se retirent tranquilles aprés
le massacre des prétendants, d'autres prennent fait et cause
pour les ennemis d'Ulysse et l'attaquent. On convoque le peuple
pour luí communiquer les décisions ; il manifeste sessentiments
par des signes bruyants comme chez les Germains. Il assisteaussi au
procés et y intervient par des cris. Ni daos l'assemblée ni au
tribunal son avis ne compte. Il n'a ni pouvoir ni responsabilité.
Les divers organes de la vie publique ne sont done pas encore
formes. Aucune regle n'établitleurjeunormal. Laforce seuleest le
príncipe qui assure tour a tour la prépondérance a l'un ou a
l'autre. Le hasard et l'imprévu sont la trame ordinaire de la
vie (1).
A Rome, l'autorité royale est un pouvoir constitutionnel,
legilimum imperium, limité par le Sénat ou conseil des Anciens
et par les ~omices ou assemblées du peuple. Daos le train courant des affaires, le roí doit consulter le Sénat. Les comices ont
des attributions précises et doivent intervenir quand il faut
changer une coutume établie, dans les adoptions par adrogation, qui touchent a l'état des lamilles, daos les testaments, qui
changent l'ordre des successionL et l'état des biens des gentes.
Tandis que le roí d'Homere convoque l'assemblée quand il
luí plalt et peut rester des années saos la réunir, les comices
romains doivent Ctre tenus au mo'..ns deux fois par an. Le roi a

l'autorité judiciaire. ll est surtout puissant daos les causes criminelles ; cependant un condamné a mort peut en appeler au
peuple, ad populum prouocare. Al epJque de Cicéron, les antiquaires pensaient que le roí pouv t ne pas tenir compte de
cet appel. Daos la justice civile, son ró e est limité. On a pu remarquer que, dans la mancipation, les ¡,arties sont seules devant
le libripens et les cinq témoins.Ellessont seules, devantlesmemes

(1) Voir la le~on précédente dans le n

p) Voy.

SUJV.

ScHOElfANN, AnliquiUs grecque&amp;, trad. GALUS KI, t. J, 29 p. et

6

�82

1

LEt;ONS SUH L HISTOIRE DE L..\. LITTÉRATURE LATINE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

acteurs, dans le mariage par achat (coemptio) et dans la déclaration de testament écrit; elles sont absolument seules dans plusieurs actions de procédure, elles seront seules plus tard dans la
Bponsio. Mi!me quand le roi est présenL, son r6le est el lacé ;il n'a

83

nanté, c'est-3-dire aux patriciens, quand il meurt, et le sort,
voix cerLaine du ciel, désignera un nouveau dépositaire, un

interroi, a qui la coutume interdisait de clore l'interrégne. C'est
le second interroi, désigné par le premier aprés prise des aus-

qu'a donner son assentiment aux articulations ou aux gestes d 'une

pices, ou un des suivant.s qui nommera ]e roi. Ces pratiques

des parties, addicere. Mais le lait qu'il doit consulter l'assemblée
pour l'adoption par adrogation et pour le testament comitial
établit une distinction entre le droit public et Je droit privé.
Le roi décide de lui-mi!me dans les alfaires de droit privé, quand
on recourt /\ fui. Pour ces formes d'adoption et de testament, qui
ont des effets quasi politiques en chazigeant J'équilibre des éléments de l'Etat, il laut une loi. Un patriden qui lait un testament
ou qui adopte un homme d'une autre gens n'agit pascomme simple

définissent les auspices : ce sont les moyens qui mettent l'Etat

particulier, mais comme patricien, commc membre d'une gens.

Pour que l'acte soit valable, il faut l'assentiment des autres
patriciens. Dans cette distinction pointe déjale pouvoird'abstraction et d'analyse de !'esprit romain.
L'analyse s'est exercée dans le domaine le mieux défendu, la
religion. Le roi n'est plus le chef religieux qu'il a pu etre autrelois.
On attribue a Numa la création des flamines . Les flamines subiront les interdictions qui séparent le sacré du profane. Le flamine Diaie ne peut ni aUer A cheval, ni voir des soldats armés,
ni preter serment, ni porter un anneau qui ne soit pas brisé, ni

avoir un nreud dans son habillement, ni enlever sa tunique intérieure en plein air, ni étre veuf, ni approcher d'un bücher funébre,

ni toucher un mort. Cette énumération de tabous est plus longue
encore dans Fabius Pictor, qui lui-méme doit i!tre incomplet (1).
Un roi-pretre avait toutes ces entraves. On comprend que, de
bonne heure, un roi romain, actif, volontaire, entreprenant,

se soit déchargé de ce fardeau sur d'autres épaules. II ne garda
plus que le vieux culte de Jaous, qui l'obligeait a un sacrifice
mensuel aux calendes et a un sacrifice annuel lors des Quingualrus, fi!te de Mars, le 19 mars. Il avait aussi les auspiecs
publics. C'était le droit d'interpréter les signes des dieux dans
les aflaives de l'Etat. Ce droit est inhérent a la communauté.
Il est délégué a son chef pendant la durée de ses fonctions, au roi
pendant sa vie, puisque son pouvoir est viager. Si le roi a obtenu
des dieux un avis favorable pour le choix de son successeur 1 les

auspices passeot sans interruption du roi mort au roi agréé. Si le
roi n'a pas fait de choix, les auspices retournent

a la

commu-

(1) Voy. FABIUS P1CTOR, furia ponlificii lib. I, dans Auu.:•OELLE X 15
' ' '

Voy. Revue de philologie.

en communication avec les dieux. Le roi les po ssede, en qualité

non de pri!tre, mais de chef de J'Etat, comme les posséderont plus
tard les consuls et les autres magistral.• de kl République.
A Rome , la ro~·auté n'est. done pas une théocratie ni un sacer~

doce ; autant qu'il est possible daos l'antiquité, elle est déga_gée
du lien et des rites relig1eux. Elle n'est pas da,antage patriarcale, car elle n'est pas bécéditaire. Saos ctre élective, elle dépeod
d 1 un choix qui est nécessairement guidé par le vreu de la communauté patricienne. Le pouvoir du roi est exercé en appa~ence sans
responsabilité. Mais il est limité de bien des c6tés, surtout il

est viager. Apres sa mort, ses acles peuveot etre revisés et ne
sont pas cou,erts par le prestige dynastique.
Dés cette époque ancienne, la constitution romaine ébauchait
ce mélange d'autorité et de contróle qui lera l'équilibre du régime
républicain. Le droit public a~ait done atteint une maturité
qui le faisait laisser loin derrriere lui toutes les constitutions des
royaumes grecs. Mais ce qu'il présentait peut-étre de plus remarquahle, c'est qu'il était distinct des fonctions administratives
et de l'exercice de la justice. Le calendrier est le témoin de cette
séparation : il a des jours comitiaux oil le roi peut réunir l'assemblée ; des jours lastes, oil il est permis aux parties et au roi
de proooncer les paroles sacramentelles du droit ; des jours néfastes, interdits a la j ustice et aux corrúces. Dans les Etats grecs,
le droit public et le droit privé ne furent jamais bien séparés.
Pour Aristote, l'homme est un animal naturellement destiné

a la

vie en cité, c¡ióc:m "lt'oÁ~nxOv ~Wo~ (1). Chez les Greca, le

eitoyen l'emporte sur l'homme privé. Tout l'effort des Romains
sera de donner des droits a l'individu. Tout le progres a consisté a se dégager de la seule considération de la famille et du
clan pour assurer a la personne son indépendance légitime et
son développcment normal, pour remonter ensuite de l'individu

a la notion

universelle et abstraite de l'humanité. Observation
concrete, distinctioo, abstraction, généralisation : la marche de
]'esprit romain est toujours semblable.
(1) ARlSTOTe:, Politiqut, I, 2. On se meten soci6té ("1t'óAl,;), pour vivre,

on y reste pour vivre heure ux: "(Evo~.1hn¡ ¡.,.tv -coü t~v lval(a, oOo-il i5&amp; 'to OaU

C~v.

�84

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Dans l'établissement progressif de la constitution républieaine, la métbode sui, ie est la meme. Elle a restreint et mieux
délimité que dans la royauté le pouvoir du magistrat supreme
par la collégialité et l'annalité : il y a deux ou trois magistral•
et ils ne le sont que pour un an. Dans !'ensemble des fonctions
publiques, elle a peu a peu dislingué des provinces qui ont été
assignées a des aulorités dillérentes : les magistratures qui iormeront bient6l une carriere réglée doivent leur origine au démem•
brement du consulat, en définitive a l'analyse.
Ce pbénomene lrés remarquable, qui se développe pendant
des siecles, s'explique par l'histoire intérieure de Rome. La
légende racontait que la ville devait sa naissance a la réunion
de bannis et d 'bommcs mis bors la loi des cités voisines. Dans
un tel groupe, une discipline de fer est indispensable pour assurer
l'existence de tous par le sacrifice de chacun. C'est ce qu'on a
1oujours observé chez les outlaws et dans les bas-fonds des
sociétés modernes. Les bandes ont des lois séveres et exigent
un dévouement absolu /J l'intéret de tous. Cctte cobésion explique
l'unilé de l'Etat romain, Elle sera bient6t si forte qu'elle subsistera en dépit des divisions constitutionnelles et économiques.
Mais en meme temps, ces hommes, \'enus de milieux diíférents
.
'
apporta,ent des mreurs et des coutumes dilférentes. Le beurt
de ces déracinés les provoquait a comparer et a critiquer les habitudes les uns des autres.. Le salut de la communauté leur impo·
sait la regle, leur dissemblance la discussion. La légende est un
symbole de ce qui se passe toujours dans les nations issues d'un

mélange. TI y a lutte et besoin d'équilibre, combinaison et ordre.
La lutte exista d'abord entre Je pouvoir royal et les familles.
f.:ertains historiens considerent cette lutte comme terminée
au moment oU. nous pouvons nous représenter 1a coastitution
de la monarchie romaine (!). D'autres, qui suivent de plus prés

les termes de la légende et les pbases marquées par les noms de
cbaque roi, pensent que cette lutte a duré pendant toute la période
royale, que l'expulsion des Tarquina est une victoire des gentes
que celles-ci aleur tour succombérent lors de la chute desdécem~
virs, et que« l'évolution se poursuivit,dégageantde plus en plus
le droit public desétreintes du droit privé » (2). Quelque systeme
{I) Mommsen et son écolo, pour qui les récits de I'histoire primitive ont
une valeur surlout symbolique.
(2) L_. LANGE, Hisloire inlérieure de Rome jusqu'ó la balaille d'Actium,
t~aduction BeRTHELOT et Drn1ER, t. I {Paris, 1885), p. 45. M. De Sanctis
n ~dmet pas le rOJe politique des gentes. Avec Hirschfeld, et avant lui iJ
vo1t dans la chute du déccmvirat une victoire du patricia t.
'

LECONS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

qu'on préfere, on doit convenir que toute cette histoire est une
série d'oppositions: Romulus et Rémus, Latins etSabins, maiores
gentes et minores gentes, gentes et roi, gentes et curies, gentes et
famille naturelle, patriciens et plébéiens. Dans la suite, ces oppositions se poursuivent entre la souveraineté du peuple et !'auto·
rité des magistrats, entre Jesmagistrats d'égale puissance comme
les deux consuls, entre les magistrats patriciens et les magistrat.s

plébéiens, entre les assemblées du peuple et Je Sénat, entre les
comices centuriates et les comices tributes, entre la domination

domestique du pere de famille et le censeur « qui cite devant son
siege, tel un pédagogue, tous les secrets de la maison (!)»,entre
citoyens et Latins, Romains et Italiens, Italiens et provinciaux.
On vit dans un contraste perpétuel.
Il peut paraltre hardi ou pédantesque de déduire des parlicularités de langue et de style d'une situation politique.Cependant quand cette situation est perpétuelle, quand elle se répete
dans tous les détails de l'organisation, quand l'antithése est
multipliée aux yeux de tous par les mille facettes du miroir de la
vie, on peut se demander si l'reil ne prend pas une babitude
telle des contrastes que le cerveau ne peut ríen imaginer sans
le balancement des oppositions. La phrase latine est généralement binaire. La période, qui n'est que le développement
artistique de la phrase instinctive, est construite sur un plan de
membres paralleles. Décomposons seulement la premiere phrase
d u Pro Marce/lo :
Diulurni silentii patres conscripti,
quo eram bis temporib.us usos
non timore aliquo
aed partim dolore
parlim uerecundia,
PINEM hodiernus dies attulit
idemque INITJUM quae uellem
quaeque sentirem
meo pri8lino more dicendi.

Deux parties dans la période, qui sont liées par idemque;
dans chaque partie deux groupes, dont les détails s'opposent
deux a deux. On peut répéter l'expérience dans Cicéron autant
de fois qu'on voudra. La seule variante appréciable consistera
dans l'existence d'une partie centrale de la période, placée entre
deux groupes de membres paralleles, comme un Mtiment prin•
cipal entre ses ailes. Tres rarement, on trouvera la structure
ternaire, généralement dans des phrases courtes, ueni, uidi, uici.
(1) lHBRING, Esprit du droit romain, t. I, p. 332.

�86

REVUB DES COURS ET CONFtRENCES

Ce n'est pas sculcmcnt le dessin de la phrase qui cst antilhét ique, c'esl le moule de la pensée. Qu'on releve dans la phrase
du Pro Marce/lo, ces adjectifs de meme type lexicographique
qui se répondent et s'opposent : diulurni, hodiernus, prislino,
les substantifs finem, inilium, les pilicrs grammaticaux non,
sed, parlim parlim, quae quae.7ue: on constatera que l'esprit procede toujours de meme, allant d'un point au point opposé ou
au point symétrique, et toujours en les opposant ou en les associant deux par deux. II n'est pas de figure plus employée par
les écrivains latins que l'antithese (!).
La décomposition, la composition, l'opposition sont des opérations d'espriL qui peuvent se retrouvcr dans toutes les ceuvres
intellectuelles. Avant de quitter le droit public primitif, relevons
un progres de nature toute différente, mais qui devait avoir les
conséquences les plus heureuses pour le développement du peuple
romain et de sa littérature. On sait avec quelle dé/lance est regardé
l'étranger chez les peuples primitiís. Les cités grecques le tiennent
a distance. Les théoriciens, comme Platon et Aristote, montrent
á que! point il est suspect. Platon va si loin qu'il interdit aux
citoyens de voyager au dehors sans la permission des magistrats, qu'il soumet les commergants étrangers a une surveillance
genante, qu'il supprime a peu pres completement !'industrie
maritime. La situation de Rome et ses origines l'obligeaient a
plus de largeur de vues. En príncipe, l'étranger n'a aucun droit
et tout Romain peut se saisir de sa personne et de ses biens. En
fait, trois voies lui sont ouvertes pour trafiquer en sécurité. Les
deux premiéres sont personnelles, mais d 'usage général, ce sont
la clientéle et l'hospitalité. Le patron exerce sur l'étranger.
venu a Rome sans esprit de retour et placé dans sa clientele.
la protection garantie par la coutume et par la peine de l'exsécration. L'hospitalité est un lien réciproque entre deux particuliers, qui assure a !'un dans le pays de l'autre un répondant
et un mandataire. La troisiéme situation de l'étranger découle
d'un traité, qui garantit a tous les citoyens d'un peuple donné
certains droits. Te! fut le traité avec la confédération latine en
261/493. Des magistrats spéciaux jugent les affaires des ressortissants des deux nations, romains pour les marchés conclus en
territoirc romain, étrangers pour les marchés conclus en U"rri(1) L'anti_tMse e~t aussi un procédé naturel de la prose grecque. Mals.Jes
.Grecs y éla1cnt arr1vés par une autre voie. Quand la rhétorique a fait connaltre a Rome les balancements et les oppositions d'un Isocrate il y avait
longte~ps que l'on y praliquait les mémes artifices. La le~on du máttre étranger ava1t élé devancée par les habitudes de l'esprit romain.

1

LE90NS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

87

toire étranger. On les appelait récupérateurs. Ils avaient du etre
institués d'abord pour régler a la suite d'une , guerre les torts
qu'elle a causés (1). Leurs fonctions prirent rapidement de la
fixité, et une telle extension que, dés 512/242, un préteur spécial
devra etre affecté a l'organisation de ces proces. Un véritable
droit se crée pour les étrangers, a coté du droit civil. Les exigences du commerce, le besoin de netteté, le sentiment de l'équité
et de la valeur des príncipes déterminerent le peuple romain a
régler un des premiers ses relations juridiques avec l'étranger.
Ainsi l'air du dehors pénétra dans la cité, en méme temps que
les expéditions et les conquétes mettaient de plus en plus loin les
paysans du Latium en contact avec des mreurs et des civilisations inconnues.
(d suivre.)
(1) FESTUS, v 0 Reciperalio : • Reciperatio est, ut ait Gallus Aelius, cum
inter populum et reges nationesque et civitates peregrinas !ex connexit,
quomodo (1°) per reciperatores reddanturesreciperenturque (2°)resque pri•
vatas in ter se persequantur ,. C. Aelius Gallus fut l'auteur d'un De verborum
qua! adiuscinite perlinent significatione, dont la plus ancienne mention se
trouve dans Verrius Flacores.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

Les lnfluences étrangéres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)
(F'in)

,

Coura de K. PAUL BAZ&amp;RD (!),
Charqé d~ Cour, d la Sorbonn,.

11 y a tant de puissance de vie, de variété, de ressources chez
Lamart!ne qu'on a p_eine a _l'abandonner ; essayons plut6t,
en le smvant dans sa b10graph1e, de voir si la suite de sa carriere
dément ses dé~u~s, ou si _on y retrouve le meme équilibre entre
les éléments s1 d1vers qm composent cette §me nuancée · et si
dans le diplomate, dans l'homme politique, dans le vi~illard
des années de détresse et d'héroisme, on reconnatt le Lamartine
des Mt!dilalions.
Le diplomate, nous le rencontrons de 1820 a 1830 environ.
Lamartine s'est marié avec une Anglaise, Mil• Birch. Le contrat
fut signé le 25 mai 1820. Ce qu'il cherchait surtout dans le
ma!"Íage, c'éta!t une fin ; il voulait fLXer sa place dans l'ordre
s0~1al ; 1~ m~n.age, ~e sera l'abri, le terme d'une jeunesse incertame. A1ma1t-il vra1ment sa femme au début ? il l'aima sans
doute a force d'e~time. Arrive enfin la place si longtemps
at~ndue : Lama~tme !st n~~mé att~ché d'ambassade a Naples,
?1i !I va passer s1x m01s déhc1e~x. Ríen a!aire que se promener;
11 s mstalle. rlans une ,helle, ma1son sur la Riviera di Chiaja, ¡¡
Ion~ une villa dans ! lle ~ Ischia, oú il passe souvent, et ses
récits, plus tards, seront 1mprégnés de ces souvenirs de 1820.
M~is sa santé se gAte, il est obligé de se rendre a Rome. A
partir ~e ce moment, c'est la vie errante qui va commencer
pour lm. 11 rentre en France, puis il va pour la premiere fois
en 1821, en Angleterre, d'oú il rapporte le gout du confort et
(I} Voir la lecon précédente dans le n° 16, du 30 fuillet 1922 de ta

11eiJm des Cour,,

'

89

la passion du golhique, qu'il associe a Saint-Point en un assemblage assez extraordinaire, si l'on en ju~e par la piece voutée
et toute tapissée, ou il s'enfermait pour écrire.
Fn 1825, nous le retrouvons en Italie, a Florence, ou il reste
nommé secrétaire d'ambassade. 11 est a son arrivée tres feté
par la société florentine, et c'est, une fois de plus, une période
heureuse de son existence. Un petit nuage, a vrai dire, l'assombrit un moment: dans son poeme du Pelerinage de Childe Harold,
il s'était permis sur l'Italie des développements qui étaient
des lieux communs, mais des lieux communs désagréables :
l'ltalie en décadence, la grandeur passée de Rome et la misere
du moment présent, etc. ; on y trouvait des vers peu aimables
en assez grand nombre :
Le Seythe et le Breton, de leurs elimats sauvages
Par le bruit de ton norn guidés vers tes rivages
Jetant sur tes cités un regard de mépris,
'
Ne t'apercoivent plus dans tes propres débris
Et mesurant de l'ceil tes arches colossales, '
Tes ternpl~s, tes palais, tes portes triornphales,
Avec un r1re amer demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument 't
Si l'on attend ~u'ici quelque autre César passe,
Ou si l'ombre d un peuple occupe tant d'espace 't
Et tu soutrres sans honte un afTront si sanglant ?
Que dis-je ? tu souris au barbare insolent 1

~insi de suite : l'Italie préférant la suprématie artistique a
la l_1berté, ~terre ou les fils n'ont plus lesang de leursaleux»;
ma1s ce qm par-dessus tout blessa les Italiens, ce fut la fin :
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre rornaine !)
Des hommes et non pas de la poussiére humaine l

Un Italien, napolitain réfugié a Florence, le colonel Pepe
releve l'insuJte, et, A l'occasion d'un article sur Pinterprétatio~
d'un vers de Dante dans l'épisode d'Ugolin, il lance/¡ Lamartine
des critiques qui équivalent a un véritable défi : « Le rimailleur
du Dernier chanl de Childe Haro/d s'elTorce, disait-il, de suppléer
a l'inspiration qui lui manque et /¡ des pensées dignes de son
su¡et par des fadaises qu'il débite contre l'ltalie, fadaises que
nous nommerions injures si, comme le dit Diomede (V. l'I/iade),
les coups des faibles el des laches pouvaienl jamais porler ... »
Un duel eut lieu et Lamartine fut blcssé, ou peut-etre se laissa
blesser._ 11 crut tout fini, mais malgré !'estime que lui valut
son ett1tude chevaleresque en cette affaire, l'opinion italienne
ne cessa pas de le poursuivre de reproches. Pres d'un siécle
écoulé ne l'a pas encore apaisée.

�91

RE\'UJ::: DES COURS ET COt'iFf:RENCES

LES JNFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAJIARTINB

11 jouit largement de la vie /¡ Florence, il se ruine /¡ embellir
une villa, et dépensc quatrc fois son traitement pour recevoir
• touLe l'Europc en voyage ». L'arrivée d'un nouvel ambassadeur
le ramenc en Francc. Mais pendant tout ce temps-la, les littératures étrangéres n'ont pas cessé de vivre daos ses productions. En 1823, il publie La mor! de Socrate, oil daos une scéne
sublime, il fait annoncer par le philosophe le vrai Dieu :

les qualités de la race et la marque de 1~ nature ~e ~•martine
qui nous avaient lrappés dans les Prem,eres Méddalwns.
En 1825 paralt le Dtrnier chanl du Pélerinage d' Harold :
, Harold cst un jeune voyageur qui, lassé de bonne heure
des voluptés et de la vie, quilte sa Lerrc ratale, l'Argletcrre, et
pareourt le moLde en cbant.ant ce qu'il voit, ce qu'il sent _ou
ce qu'il pense ... » Lamartine veut imiter le _Pélerinage de Ch,lde
Harold et contiI uer l'a,uvre de Byron qm vient de couronner
par un~ mort sublime une vie plei1;1e de vicissitudes,_ en se faisant tuer a Missolon6hi, le 19 avril 1824, li trente--s,x ans. La
noblesse de cette mort touche Lamartine qui reprend le pot!me
oil Byron l'avait laissé, et • sous 1~ fiction transparente du nom
d'Haruld chante les dernieres actions ou les dernit!res pensées
de Lord Byron lui-meme, son passa~e en Grt!ce et sa mort. •
U v a des analogies certaines, avouées, entre l'reuvre de Lamarlin'e et le pot\te anglais dont il se fait volontairement le successeur,
en se proclamant l'inLerprt!te de celui qu'il appelle le plus grand
génie des temps modernes. Mais au fond Lamartine n'est pas
du tout Byronien ; ni ses idées, ni ses sentiments ne proct!dent
du gr, nd révolté que veut etre le poéLe anglais ; il tend vers
la douceur et c'est tout juste s'il ne convertit pas Byron au
moment
sa mort : Cbilde Harold n'est plus s0r d'avoir
choisi la bonne voie en suivant le satanisme : • Harold, tu
t'es trompé ... , C'est Lamartine que nous entendons la, en
vérité, ce n'est plus Byron. Et par la forme aussi, il reste tré•
loin du style byronien.
.
.
.
En 1830, par,issent les Harmomes qw sont encore des Méd,tations. Mais, pour 1e sujet qui nous intéresse, j 'insisterai davantage sur une a,uvre exhumée en 1873 seulement, une muvre
extraordinaire dont nous ne possédons que des lragments,
et un plan qu'en donne Lamartine dans sa lettre du 12
décembre 1823 : les V isions. 11 veut mettre en scene un homme
qui a le don de ne pas mourir, qui vit avec les hommes, condamné a mourir, a rcnaltre et a revivre jusqu'a l'expiation définitive d'une faute. Cet homme, qui existait avanL la créatwn
de la terre, était alors une maniere d'ange ; Lamartine, ~'il
avait achevt! ce poeme, luí aurait fait raconter dans un premier
chant toute la crt!ation. Apres le paradis terrestre, il est chargé
de la garde d'une filie d'Eve, dont il s'éprend. ll obtient de
Dieu de s'unir il elle, /¡ condiLion de devenir un ange déchu, et
de ne rejoindre Dieu dans le ciel qu'apres avoir été purifié par
plusieurs vies et plusieurs morts méritoires. 11 vit au moment
du déluge, au temps des Patriarehes, au temps des Propht!tes,

90

You:1 tou s, grands et pelits, race de Jupitcr, ·
Qui peuplcz, qui souillez les eaux, la terre et l'air 1
Eni;ore un peu de temps, et volre auguste foule
Roulant avec terreur de l'OJympc qui croulo
Fera place au Dieu Saint, unique, universel,
Le scul Oieu que j'adore et qui n'a point rl'autel l

Piece admirable, piéce éloquente, qui direcLement vient
de Platon, de ce Phédon qui charma l'enlance du poéte.
En octobre 1823, ce sont les Nouvel/es Méditalions: elles ont
un médiocre succés : « Si vous me demandez comment j'ai
réussi dans ma deuxiéme publication, écrit Lamartine le 29 décembre, je vous dirai tres mal. On s'acharne sur mes fautes
de grammaire, de langue, de sens commun, etc., etc., si bien
que je n'ose plus faire un vers. • Etrange vicissitude : aprés
l'éclatant succés des Premieres Méditalions, les Nouvelles Méditations n'obtiennent que des critiques. C'est que les Premieres
Méditations étaient les premieres, et les Nouvel/es Méditalions
les secondes, comme Lamartine le remarque luí-me.me : le
charme de la nouveauté avait disparu. Pour nolUI, au contraire, nous les aimons parce que nous y retrouvons une bonne
partie des premiéres; nous y reconnaissonsles memesinfluences
étrangéres. D'ailleurs il s'y rencontre un certain nombre de
pit\ces de jeunesse. Ce sont encare la Bible, avec les fra6'Ilents
de Saül, l'inlluence anglaise, l'inlluence italienne. Relisou
lschia, ou Trislesse :
Ramt'nez-moi, dü;ais-Je, au tortuné rivage
OU Naples rétiéchil dans u.ne mer d'a1.ur

Ses palais, ses coteaux, ses aslres saos nuago,
01) J'oranger fleuril sous un ciel toujours pur ...

.. La

sous les orangers, sous la vigne fieurie
Donl le pampre flexible au myrte se marie,
Et tresse sur Ja léte une vo0te de fleurs,
Au doux brult de la vague ou du venl qui murmure,
Seuls avee notre amour, seuls avec la nature,
La vie et la lumitlre auront plus de douceur ...

La vie et la douceur italiennes ont pénétré cette pit!ce. Mais
en meme temps, nous trouvons dans les Nouvel/es Miditalion,

de

�92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au temps des Martyrs, au temps des Solitaires, au temps de
la Chevalerie, a travers toutes les périodes de grande civilisation. Enfin l'Antéchrist arrive. Seul l'homme qui expie lui
résiste, il est vaincu, le glaive est déja levé sur lui, la terre
tremble, mais l' Antéchrist est foudroyé et le héros reste seul
sur la terre. Puis c'est le jugement dernier, Dieu apparatt, les
hommes sortent de leurs tombeaux, Eva se réveille, les deux
amants se présentent devant l'Eternel, ils sont réunis daos le
sein de Dieu, et les mondes sont finis. Poeme immense, qui
aurait fait entendre une note nouvelle dans l'épopée frangaise :
LamartiLe, en efTet, aurait rompu avec la tradition classique,
son épopée prend la forme mystique, comme Eloa et en méme
temps, la forme d'une histoire de l'humanité, comme la Légende
des siecles. Cette nouveauté essentielle est due sans doute a
des in/luences étrangéres, celle de Milton et celle de Dante.
On trouve d'ailleurs un titre analogue a celui de L. martine,
dans un poéte italien du xv111e siécle, les Visioni, par Varano.
Joce/yn, la Chute d'u11 Ange ne seront que des fragments de
cette immense épopée.
Lamartine échoue en 1824 a l 'Académie, devant un homme
inconnu, un certain M. Droz. Vexé, il refuse de recommencer
ses visites et de s'exposer a un second « souffiet académique ».
Il est, ma l6ré tout, élu a la premiére occasion, et succede a
M. Daru. Mais la tristesse est entrée de nouveau dans sa vie.
ll est fatigué, malade, ennuyé. « J'ai la mélancolie de la pre~iére jeunesse, et je n'ai plus cette vague espérance qui vous
a1de a la supporter, écrit-ilen 1827 a Virieu; je vis en fin comme
toi, je suis les tristes phases de l'existence qui vont toujours
en se rembrunissant ... » Des deuils l'ont frappé sans relilche.
Il avait un fils, né a Rome et baptisé a Saint-Pierre en 1821 ·
il l'emméne avec lui pendant son voyage en Angleterre; l'enfant
meurt au retour, et nous avons de Lamartine une Iettre pleine
de douleur. ll perd encare deux de ses sreurs en 1824, et cu 1829
sa_mére, cette femme exquise. Ces malheurs répétés I'ássombnssent et cett.e premiére période se clot sur de 12 tristeesc
aprés des jourB radieux.
'
Au mo~ent ou se _termine cette période de sa vie, enregistrons
cec, : tou¡ours les mfluences étrangéres l'assaillent ; il cst de
ce~x qui connaissent l'étranger autrement que par les livres,
pu,sque c'est a 'l'étranger qu'il vit. Il semble qu'un souIDe
étranger, aussi, doive animer les créations de son art ... Et pourtant so? reuvre reste fran~aise ; meme ses poésies qui ont trait
a l'Itahe ne sont pas vraiment « italiennes »; comme par une

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

93

fatalité, celui de ses poémes qui e6t subi davantage, p~utetre, le prestige des gran des épopées étrangéres, reste machevé.
Une nouvelle période s'ouvre maintenant pour lui : nous
allons y retrouver ce meme rythme alterné. Ici se place, en
effet, son voyage en Orient: l'étranger, une fois de plus, entre
dans sa vie ; et sous un aspect saisissant.
L'Orient herceau de l'humanité, l'attire depuis longtemps;
des son enfance il revait d'un voyage en Palestine, et, avec les
' voyages de Byron et de Chateaubriand, le prestige ele cet
Orient mystérieux n'a cessé de grandir a ses yeux. D'autre
part, la Révolntion de 1830 l'a intéressé a la politique : ?n
bon citoyen, pense-t-il, ne peut rester neutre. 11 se sent att1ré
par l'action, il veut se moler plus intimement a la vie, et se présenter a la députation. C'est, entre autres raisons, afin de S&lt;l
préparer a son role de conducteur d'hommes qu'!l s'embarque
a Marseille pour l'Orient. Et.rango voyageur, qm va chercher
si loin le recueillement avant la lutte. Il part a vec sa femme,
des amis six domestiques : un train de grand seigneur et
d'ailleurs' sans argent. 11 touche a la Gréce, qu'il n'aime guere
et poursuit vers le Liban ; il est payé de ses peines en arrivant
a Beyrouth, qu'il trouve , beau, grandiose, pittoresque, gracieux, vert, original ,. Il y laisse sa femme et sa filie, et,_part
avec une escorte de vingt-cinq chevaux pour explorer l mtérieur du Liban. A son retour, il trouve sa fille mourante. 11
rentre alors tristement, désenchanté, et cependant ce voyage
fastueux et douloureux compte essentiellement dans sa vie.
ll n'est plus le meme homme ; il s'est pris d'une sympathie
. marquée pour !'Islam, il trouve la voix du muezzin supérieure
/¡ la cloche de nos cathédrales, il voit de plus haut les civilisations et les empires. ll se croit je ne sais que! instinct, quelle
divination, quelle prédestination II de gr&amp;ndes cho~~•· Faible_sse
des hommes illustres, il a rencontré une aventuriere qui lm a
prédit nne grande mission a remplir, et il croit a cette prophélie, car elle répond trop bien /J ses désirs secrets .
Le Voyage en Orient, publié en 18m,, porte la marque de
cette évolution intime, qui s'affirme déja dans une letlre 11
Virieu du 19 octobre 1834 : • ll laut sortir de France et des
coteries européennes pour voir le vrai en politique ; il laut
sortir de nos rhétoriques pour voir le vrai en poésie ; il laut
sortir du temps et s'élever au-dessus de tous les temps pour
voir le vrai en philosophie. L'horizon borné est toujours faux
et celui d'ou nous envisageons ces choses n'a jamais que le rayon

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ff9il. Ba veat-on -.a aempJe ? Ba ISli6, Dfcbm

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

passe a París ; Lamartine veut le voir et d!ne avec lui. Dans
le Cours familier de Litléralure les littératures étrangeres apparaissent tout le temps, a batons rompus, fut-ce au milieu d'un
fatras de toute espece; ce qu'il veut !aire, c'est l'inventaire
de !'esprit humaiu. II commence par l'Inde, puis c'est une digression historique sur M. de Lamartine et l'Italie en 1848,
des pages de voyage et un développement sur Alfieri, puis le
xvne siécle, Bossuet, le xv111e siécle, la Révolution ... Mais les
littératures étrangéres ne sont jamais longtemps sans appara!tre. Aucun pays du monde, ni l'Orient, ni l'Antiquité classique,
ni l' Allemagne, ni 1' ltalie, ni la littérature russe, ni la littérature américaine, n'est oublié. Ce n'est pas toujours tres solide ;
Lamartine parle souvent pour ne pas dire grand' chose ; il compare longuement Moliere et Skakespeare pour finir par conclure
qu'il n'y a rien de commun entre ces dewc talents. Mais cela
fait gagner quelques pages. II s'occupe ainsi, jusqu'a la fin de
sa vie, de l'étranger. Les jeunes, par son autorité, apprennent
a conna1tre des noms qu'ils n'auraient pas connus sans lui ;
et lui, dans la fréquentation des grandes ombres qui peuplent
son déclin, il trouve des ames dignes de lui. Mais, ici encore,
et pour la derniere fois, ce n'est pas l'étranger qui agit profondément sur lui, c'est lui, au contraire, qui interprete l'étranger
a sa fa~on, et qui le voit, un peu, a la fran~aise.
L. Guerrini, LamarUne, secrétaire de légalion. Revue de Paris, 15 octobre~
15 novembre 1915. - L. Farges, Lamarlineil Florence. Revue de Paris, 1900.
-Fortunato Rizzi 1 La lerradei morli.Dal duello di Gab~iele Pepe a una lellera
ignorala d{ G. Prctli. Rivista d'llalia, 15 janvier 1922. - C. Maréchal, Le
Véritable uoyage en Orient de Lamartine. Paris 1908, in-16. -C. Grillet, Le
Voyage er.. u,·ient de Lamarfine et la Marseillaise de la paix. Correspondant,
25 avril 1920. - Henry Cochin, Lamarline et la Flandre. Paris, Plon, 1912,
in-16. - Id. A Lamartine. Paris, Pion, 1919, in-16. - Id. Deua; documenls
lamartiniens inédits au musée de Dunkerque (BullCtin de l'Union Fauconnier
Du11kerque, tome XVIII, 1921). L. Barthou, Lamartine orateur. Pari~,
1-rachette, 1~16.- C. Latreille, Lamarline. Les années de détresseel d'héroisme.
Correspondant, tévrier 1919. - René de Planhol, Le grand reuvre du uieux
Lnmartine, Le cours familier de liltér(llure . .Minerve frani;aise, 1er et 15 ;uillet
1919. - P.-M:. Masson. Lanfarline (Académie fram;aise, prix d éloquence,
1910). Paris, Hachette, 1911. in-16.

Le Géranl :
POITIEr.S. -

FRANCK GAUTRON.

1
~iJC!É1'É FRANCAISE D Il1PBDl'.EBIE.

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                    <text>672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
674
aux miens ? Tout est-il perdu, parce que troís ou quatre _ans_ se
sont écoulés sans qu'on aít fait attentíon a nous ? Tu sa1s bien
que tout ceci rentre dans l'ordre commun. Se, désespér~r d'un

fait aussi naturel,aussi normal, auss1 umversel, e est s~ plamdre de
ne pouvoír décrocher une étoíle du ciel, selrapper la tete contre les
murs pour J'uníque plaísír de la chose ,"· ~t prechant d'exemple,_
avec un beau courage, íl persévéra. Il s op1m&amp;tra contre la fortune
et a force de suite et de ténacité, il linit, ayant eu la chance de
vi~re assez ]ongtemps, par prendre sur elle quelques revanche~.
Une de ces revanches, ce fut l'avénement de la tr01sieme
République. Apres 1848, L~conte de Lisie s'étaít retiré de la politique militante. Maís íl ava1t gardé_ mtacte sa fo~ répub~1came. La
journée du 4 septembre 1870 ¡ustiha cette l01. Son reve se réalisaít maís au mílíeu de que! bouleversement et au prix de que!
« efir~yable désastre » ! S'íl qualíliaít de« misérables » les hommes
qui n~us avaient conduits 18., il n'avait qu'une 1:1-édiocre con_fiance
dans ceux qui les avaient remplacés au pouvo1r. lis ne lm sem·
blaient pas « avoir l'énergie nécessaire pour les circonstances ».
Aux angoisses patriotiques vinren~ s'~jouter les t~rtures ~o.rales.
qui résulterent pour lui de la pubhcation des Papiers Imperiaux.
Son nom figurait sur la liste des pens10ns. 11 eut la douleur de se
voir ví\ipendé et trainé dans la boue comme ayant vendu sa
plume au régíme déchu. 11 protesta d1gnemen_t par une lettre
adressée au journal Le Gaulois. « Permettez-mo1 de vous &lt;léela:
rcr que je n'ai jamaís alíéné )a liberté de ma ~e~sée, ~1
vendu ma plumea qui que ce s01t. Depu1s 1848, ¡en a1 ¡amalS
écrit une Ji"ne qui touchat a un événement contemporam. Cette
allocation de 300 francs [par moís] qui m'a été ollerte, et
qu'une inexorable nécessité m'a contrai~t d'accept~r, m'a
uníquement permís de vivre dans . la retra1te, en trava1lla~t a
mes traductions d'Hmnere d'Héswde, de Théocnte et d Es-chyle. n Mais tout en repous'sant fi~rement ces calomnies, i~ en
étaít prorondément aITecté. Écr1vant, sur ces entrefa1tes,
un ami de province, aprés avou· rappelé dans quelles
conditíons il avait accepté la subventíon impáriale - sa pen·
sion de Bourbon supprimée, sa mere« qui manquait de to~t_,,
retombant a sa charge - il poursuívait : « Je me sois sacnfié,
et m'en voici récompensé par les insultes des journaux. Je v:ous
jure que sí les Prussiens pouvaient me tuer, ils me rendra1e~t
un supreme service. Je suis si profondément malheureux:: que Je
me demande si je ne !erais pas mieux de me bruler la ce~ell~,
Apres avoir vécu p-auvrc, dans la retraite et dans le travail,
voici que je n'en recueille que des outrages pour toute récompense.

a

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

675

Tout cela est afireux et me jette dans le désespoir ... Je suís de
garde aux remparts, demaín, au Point-du-Jour. C'est la qu'on
attend l'assaut. Puissé-je y rester ! » Les événements publics se
c~argerent de rédui~e son chagrín pcrsonnel a sa juste mesure ;
d autres préoccupat10ns et d'autres souITrances, matérielles et
morales, luí fírent oublíer celle-la. D'abord, des les premiers jours
d'octobre, la disette de vívres ; puís la menace perpétuelle de
l'émeute, qui aurait eu pour résultat, jugeait-íl, si elleavaitréussi,
de mettre a la tete du gouvernement « la líe et l'écume de París»·
la perspective, des novembre, d'une guerre cívile succédant
a la guerre étrangere ; le bombardement, qui le for~a a chercher
pour les siens un autre asile, les obus prussiens tombant sur sa
maíson; a pres le siege, la Commune, et de nouvelles prívatíons et de
nouvelles angoisses. Leconte de Lisie crut par moments qu'il
devenaít fou. Le 29 mai, il envoyaít au meme ami cette lettre
désolée:
Je vous écris en plcurant d'horreur et de désespoir . L'inf1'lme bande de
scélérats qui tyrannisait et pillait Paris depuis le 18 mars a consomrné son
reuvre en mettant le feu a presque tous nos monuments ... Les bandits ont
été vigoureusement culbutés de toutes Ieurs barricades et sont maintenant acculés a Belleville et a la Villette, oll on les écrasera sans doute avant
peu; mais ils ont Iaissé derriere eux desbandes de femmes qui allument de
nouveaux incendies a tout moment. Elles sont immédiatement fusillées
~ais cent autr~s leur succédent. Jamais de tels crimes n'avaient été prémé:
d!tés et comm1s avec une telle rage de destruction. L'histoire- ne rappellc
rien de semblable. Il esta désespérer d'etre homme et surtout fran¡;ais.

Sous la plume du républicaín de 1848, de !'anclen délégué a la
p_ropagande révolutíonnaire et_ ínsurgé de juin, de telles appréciatJons peuvent surprendre. Mrus ,Leconte de Lisie ne voyaít ríen
de commun entre l'ídéal de liberté et d'humanité pour Jeque!
il avait lutté jadis et les odíeux attentats dont il étaít le témoín.
11 _ne s'agit plus ici de politique, continuait-il ¡ - il s'agit de vols
pubhcs et privés, de massacres dans les prisons, d'hospices incendiés avec les
malades qui y éta :ent couchés, de mafaons en nammes crou.lant avec les
familles qui les -habitaient, de monuments publics contenant des choses
inestimables a jamais perduesk Ce sont 13. des crimes tellement monst.rueux
qu'aucun cMtiment, si ce n'est la mort 1 ne peut @tre inflig'é a ceux qui les
ont commis.

Au surplus, qu'il n'eut rien renié desesconvíctions d'autrefoís,
nous en avons la preuve par les brochures de propagande qu'íl
composa en cette meme année 1871. Outre 1' His!oire populaire
du Christianisme, dont j'ai déja eu l'occasíon de parler, íl publía
une Hisloire populaire de la Révolulion franfaise et un Ca!échisme
populaire républicain. La Révolutiony étaít présentée comme «la

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

676

REVUE DES

couns ET CONFÉRENCES

revendication des droits de l'humanité outragée », comme « le
combat terrible et légitime de la justice contre l'iniquité ,, et la
République définie, lanationelle-meme, vivanteet active,morale,
intelligente et perfectible, se connaissant et se possédant, affirmant sa destinée et la réalisant par l'entier développement de
ses forces, par le complet exercice de ses facultés et de ses droits,
par l'accomplissement total de ses devoirs envers sa propre
dignité qui consiste a ne jamais cesser de s'appartenir ». Les déclarations nettement rationalistes et antireligieuses coµtenues dan.a
le Caléchisme émurent un des membres de l' Assemblée nationale,
M. de Gavardie. Dans la séance du 6 janvier 1872, il crut devoir
appeler l'attention du garde des sceaux • sur la nécessité de pour•
suivre, en vertu de la législation existante, des faits qui-selon
lui - constituaient véritablement des délits prévus par nos lois
pénales. • Dufaure répondit par quelques paroles évasives, et
!'affaire en demeura la.
Les amis politiques de Leconte de Lisie avaient-ils eu, comme
on l'affirme, la velléité de poser sa candidature aux éleclions du
7 février 1871 ? N'en avaient-ils été détournés que par le facheux
efTet produit par la divulgation des Papiers Impériaux ? Et la
France y perdit-elle, comme on l'a insinué, un grand ministre
de l'Instruction publique? Quoi qu'il en soit, le sort du poete se
trouva assuré d'une maniere moins brillante, mais plus conforme
a ses gouts et plus avantageuse pour son repos. Le gouvernement
républicain lui continua la pension aceordée par l'Empereur, et le
nomma en outre sous-bibliothécaire du Sénat. La lonction, ou il
eut pour collegues des littérateurs de genres divers et de talent
inégal, Charles Edmond, Louis Ratisbonne, Auguste Lacaussade,
Anatole France, était une sinécure. Il la prit tres exactement
eomme telle.
1l s'était installé dans la grande bibliotheque oU se trouve la coupole
peinte par Dt1lacroix 1 dans l'encoignure rormée a gauche par la premiért
grande fenétre qui donne sur le Jardin du Luxembourg. Ltl, assis a un petil
bureau de bois noirei, il n'avait, sur le rayan qui le surmontait, que les étudel
bibliques de Ledrain, le Bhágavata, le Ramayana et quelques livres di
Louis Ménard. Il arrivait taus les jours vers une heure, fumait une ou deui
cigarettes, rédigcait quelques lettres ou transcrivait des vers d'une écriture
lente et super be. 11 aimait surtout a causer, mais ne soufrrait 'pas qu 'un im
portun le troubhU dans ses causeries ou dans sa quiétude.

On pense bien que personne ne s'avisait jamais de réclamer un:
livre a ce bibliothécaire olympien. Un jour, un jurisconsul
nouvellement élu au Sénat, eut la témérité de lui demander le
Prompluarium de Cujas, et, aprés avoir été tout d'abord écondui
la mauvaise grAce d'insister. Leconte de Lisie, furieux, [eignit

677

d'emmener l'indiscret a la recberche du volume et se vengea de
lm en le perdant dans les couloirs.
C'est dans cette paisible retraite dont la tranquillité n'était
lroublée que par la guerre d'épigrammes qu'il menait contre son
collc~ue et compatriote Lacaussade, que vint le chercher le
supreme honneur réservé chez nous aux gens de Iettres. En 1873
et de ~ouvea_u en 1877, il s'était présenté sans succes /¡ I' Académi;
fran~a1se. V1ctor Hugo, non content d'avoir voté ostensiblement
po_ur luí, luí adressail, au lendemain de ce dernier échec, la Iettre
su~vante: • ~Ion _émment et cher confrere, ... je vous ai donné trois
fo1s ma vmx, Je vous l'eusse donnée dix fois ... ConLinucz vos
beaux travaux et publiez vos nobles reuvres qui lont partie de la
gloire de notre temps: .. En présence d'hommes tels que vous,
une Académ1~, el parhcuhérement l' Académie fran~aise, devrait
songer a eec1 : qu'elle leur est inutile et qu'ils luí sont nécessaires ... • Ce billet valait une investiture. L~conle de Lisie se trouv~it désigné par Hugo lui-meme comme son suceesseur évenluel.
C est en efTet comme tel, et d'un accord unanime qu'il fut élu
le 11 février 1886.
'
Quand Coppé~ accourut a la Bibliothéque du Sénat pour lui
annonc~r son triomphe : • Pourvu, s'écria Leconte de Lisie, que
celm qw mere~evra ne cite pas Midi, roi des élés ... ! » Ce fut justemen~ le premrnr de ses poemes - et a peu pres le seul - que
cita in extenso, en lm répondant, Alexandre Dumas fils. L'auteur
des Poem~s Anliques put croire que Némésis elle-meme lui avait,
pour le dialogue académ1que, choisi cet interlocuteur. Écrivain
grave dan~ un ge~re réputé frivole, moraliste de théatre et philosophe de I actuahté, v1sant a la profondeur et s'arretant souvent
au pa~adoxe, aimant les idées moins pour elles-memes que pour
le bru1t qu'elles sont susceptibles de faire dans le monde ineapab)~ de concevoir_une autre société que la sociélé de son t¡mps et
des 1mposede momdre efTort pour pénétrer dans une pensée difTérente de la sienne, esprit brillant ébloui de son propre éclat, avee
cela prosateur-né, bien qu'en sa jeunesse il eut éerit des vers
comme beaucoup d'autres, déíenseur et prélneur de l'art utilitaire
que dans une préface retentissante il avait opposé al'art pour l'art
Alexandre Dumas n'avait ríen de ce qu'il fallait pour sympathise;
avec un poete te] que Leconte de Lisie. Avait-il Ju, avantl'élection
les reuvres du récipien,daire ? Il est a peu pres eertain que non'.
S_e donna-t-11, avant den parler, la peine de les regarder attentivement ? 11 est permis d'en douter. En tout cas il en parla
Apeu pres comme s'il ne les connaissait pas. 11 accu;a lormellement Leconte de Lisie de vouloir substituer, l'idolAtrie du Beau.,

�L 1 CEUVRE POÉTJQI;E DE LECONTE DE LlSLE

679

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

678
abjurée par l'humanité depuis la prédication de l'Évangile, a
« la religion du Bien », qui, depuis la Divine Comédie jusqu'au
Fau.t de Grethe, avait, selon tui, inspiré « la poésie spiritualiste »,
dont Lamartine, Hugo et Musset étaient chez nous les représentants:
&lt;.:'est cela, lui d!t-il, que vous vene.z combattre; c'est cela que vous voulez
renverf-er. Tentattve comme une autre. Tout est permis quand la sincérité
ra,t le rond, d'autanl plus que ce que vous o.vez conseillé aux poetcs nouvraux de faire, vous l'avez commencé vous-m~e, résolument, patiemment.
Vous avez immolé en vous l'émotion personnelte, vaincu la passion, anéanti
la sensation, étoufTé le sentiment. Vous ,avez voolu dans votre reuvrc que
tout ce qui est del 'humain vous restAt élrangcr. ImpassJble, brillant et inaltérable comme l'antique miroir d'argent poJi, vous avez vu passor et vous
avez refiété tels quels le5 mondes, tes for!ts, tes Ago"', tes cho!-es extérieures ...
Vous nevoulez pas que le poete nous entretienne des ehoses de l'Ame, trop
intimes et trop vulgaires.. Plus d'émotion, plus d'idéal,. plus de foi, plus de
battements de camr, plus de larmes ... t

11 lui reprocha sa philosophie, qui n'oJTrait d'autre enseignement
aux générations nouvelles que « le vide de l'etre, l'apologie de la
mort •·
Heureusement, faut-il vous dire toute ma pensée? Jene crois pasau véritable désir de mourir cbe1; ceux qui Payant exprimé, surtout dans d'au!=si
beaux vers ... , continuent b. viv.re. 1'oute oette désespéranoe me .semhle pure•
ment littéraire. La mort a du bon, mais l'bomme lui préférera toujours la
vie, pour commencer ... Et la preuve, c'est que nous vous voyons lll, vivant,
bien vivant, grAce a Di&amp;u, et m~me immortel ...

Enfin il exprima le regret que Leconte de Lisie n'eut pas jugé 11
propos,dans son discours, d'exposer avec quelques détails les procédés de l'école nouvelle dont, apres Víctor Hugo, il était le chef,
de donner son opinion • sur ces questions de césures, de rejets,
d',enjambements, de rimes riches ou pauvres, avec ou sans con-

sonne d'appui, enlin sur toutes ces questions de technique et de
prosodie qui faisaient tant de bruit sur le nouveau Parnasse. •
Il se garda bien lui-meme de les discuter, mais il les trancha avec
assurance, en se déclarant partisan résolu de la forme classique.
.r'aime les vers qui s'en vont deux a deux comme les bceufs ou les amoureux., et je ro•imagine que les vers appeWs a se fixar daas la mémoire del
bommes sont ceux qui sont eonstruits de cet~ sorte, et qui enferment una
berre idée ou une belle imagc dans un vers dont Boileau eOt approuvé la
structure.

En écoutant, derriere son monocle, tomber des levres de son
illustre confrere ces magistrales bévues, ces réflexions prudhommesques, ces plaisanteries faciles et qui semblaient ramassées dan•
les petits journaux, Leconte de Lisie eut quelque mérite a ne pas
perdre son sang-froid. 11 se contenta de bouillir en dedans et, sans

doute, de se venger, hors séance, par quelques-uns de ces mols
al'emporte-pieco doot il avait le secret. Il sonda, ce jour-la, tout.e
la vanilé des honneurs offtciels, et il savoura l'ironie du sort qui
l'amenait en grande pompe sous la coupole de l'lnstitut, pour y
entendre, devant !'élite du monde leUré et de la société parisienue,
~rononcer son éloge par l'homme de France qui l'avait le moins
compris.

•

• •
Aussi bien cette gloire acadénúque, qui lui arrivait a l'ilge ou
il entrevoyait le terme d'une vie déja longue, n'était-elle qu'une
gloire de fa~ade et de parade. Le véritable gloire, il l'avait connue
beaucoup plus tot, et personne ne pouvait la lui enlever. C'était
le magistere que depuis vingt-cinq ans il exer~ait sur les jeunes
écrivaitis. Ses prenúers recueils, les Poemes Antiques, les Poi,rnes
et Poésies, n'avaient point passé inaper~us. lis ava.ient engagé de
bons juges a en concevoir pour l'auteur les plus belles espérauees.
Le troisieme, les Poésies Barbares de 1862, avait fait de lui un
maltre. « Quand je lis des vers nouveaux, écrivait Saint.e-Be uve en
1865, je me dis presque aussitOt: Ah! ceci est duMusset ! oubien:
C'est encere du Lamartine (ce qui est plus rare); ou.bien: Ceci
rappelle Victor Hugo, dern.iere maniere ; ou : Ceci est du Gautier,
du Banville, du Leconte de Lisie, ou meme du Baudelaire. Ce sont
les chels de file d'aujourd'hui, et ils s'imposent aux nouveaux
venus ! • Des quatre, celui qui décidément, entre 1860 et 1870,
prit la tete et dirigea le mouvement poétique, ce fut Leconte de
Lisie. Théophile Gautier le constatait - sans jalousie, bien qu'il
füt son alné - dans son Rapporl sur les progres de la poésie
· fra11f0i,e de 1830 d 1867 : , Reliré dans sa liere indépendance
du succes, ou plulot de la popularité, Leconte de Lisie a
réuni autour de lui une école, un cénacle, comme vous voudrez
l'appeler, de jeunes poetes, qui l'admirent avec raison, car il a
toutes les qualités d'un chef d'école ». Ces jeuncs poetes, c'étaient
ceux que l'on commen~ait des lors a nommer les Parnassiens,
parce que, l'année précédente, ils avaient publié en commun une
serte d'anthologie intitulée Le Parn~•• Conlemporain, recueil de
vers nouueaux. Je ne prétends pas !aire ici l'histoire de l'école
parnassienne. Mais il est impossible de traiter de l'influence liLtéraire de Leconte de Lisie sans \'esquisser au moins a grands traits.
Done, vers 1860, il y avait a Paris un certainnombre de jeunes
homme, qui prétendaient, chacun de son coté, relever etsoutenir
la grande tradition poétique, instaurée ou restaurée chez nous
par le romantisme, et qui paraissait, depuis quelques annees,

'

�680

681

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

avoir fléchi. Ces jeunes gens étaient d'origine tres diverse. Les uns
étaient parisiens ; les autres venaient de leur province. Les uns
étaier.t pauvres, et les autres étaient riches. Les uns sortaient de

A partir de la publication du premier Parnasse Conlemporain ,
il y eut, pour « taus les jeunes porteurs ele lyre ,, u_n rendez-vous
quotidien, passage Choiseul, dans l'entresol de l'éd1teur Lemerre.
Lit se réunissaient, sous l'invocation de Víctor Hugo et de Leconte
dr Lisle, qÚi étaient comme les Pénates du lieu, Valade et Mérat,
Dierx et d 'Hervilly, Armand Renaud, Coppée, Sully-Prudhomme,
.Jean Lahor, Theuriet, Lafenestre, Armand Silvestre, Emmanuel
des Essarts, José-Maria de Ileredia, Vcrlaine, Mallarmé, Anatole
France ... Je ne saurais les nommer taus. Dispersé par la guerre, le

famiiles bourgeoises, voire aristocratiques ; les autres avaicnt au

moins un pied dans la bohéme. Ils n'avaient de commun que
l'ardetir de la jeunesse, l'amour de leur art, le respcct des mattres
et la noble ambition de devenir des maltres a leur tour. Mais cette
communauté de goúts et d'aspirations lit qu'ils ne tarderent pas
a se joindre. Ils se rencontrérent tout d'abord, sur la rive droite,
dans les bureaux de la Revue Fanlaisisle, que venait de lunder,
avcc la belle audace de ses dix-huit ans, Ca tulle Mendés, t,out nouvellement arrivé de Bordeaux. La lréquenterent, ou tout au moins
pa•serent, Albert Glatigny, Léon Cladel, Villie~s de l'lsle-Adam,
Louis Xavier de Ricard, Sully-Prudhomme, bien d'autres encore.
Flaubert, Baudelaire, Banville s'intéressaient /¡ ces débutants.
Malgré de si glorieux paLronages, la revue n'eut qu'une courte

exi,tence. Elle disparut en 1863, son londateur et directeur ayant
eu l'imprudence d'y insérer une comédie de sa composiLion, en un

acte et en vers, que la magistrature du temps estima outrageante
pour les bonnes mreurs, et qui valut /¡ son auteur, sans parler de
500 francs d'amende, un mois de séjour a Sainte-Pélagie. Apres
cet exploit, on passa les ponts. On se retrouva, entre camarades,
au quartier latín, dans ce fantasmagorique « hotel du DragonBleu

lJ,

pseudonyme piltoresque d'un médiocre garn.i des environs

de la rue Dauphine ou Mendés apprit a Coppée a!aire difficilement
les vers. On se retrouva, entre gens du monde, chez la générale
de Ricard, ou « devant un public de soies et de dentelles, tout
éclatant de diamants au corsage et de perles dans les chevelures »,
devant un public aussi d'écrivains et d'artistes, quelques-uns de
ces jeunes gens osérent jouer Marion de Lorme. On se retrouva
enfin, entre poetes, dans le salon de Leconte de Lisie. L'auteur des
Poémes Barbares était marié depuis quelques années. C'était son
délassement et son luxe de recevoir chaque semaine, dans son
modeste intérieur, égayé par la présence et la gráce d'une jeune
femme, les apprentis littérateurs qui venaient lui demander a
l'envi des encouragements et des conseil!?-.
Aucun de ceux - a dit Ca tulle Menctes- qui ont été admis dans Je salon
de Leconte de Lisle, ne perdra Jamais le souvenir de ces nobles et doux soirs
qui, pendant tant d'années, oui, pendant beaucoup d'années, furent nos
plus belles heures . Avec quelle impatience, chaque semaine accrue, nous
attendions le samedi, le précicux sarnedi oll il nous était donné de nous retrouver, unis d'esprit et de cc:eur, autour de celui qui avait toute notre admiration et toute notre tendresse ! C'était dans ce pctit salon, au cinqui6me
étage d'une maison neuve, boulevard des Invalides, que nous venions dire
nos proJcts, que nous apportions nos vers nouyeaux, sollicitant le jugement
de nos camarades et de notre grand ami.

groupe, une fois la paix revenue, s~ reforma. De nouvelle~ recrues

le grossir~nt: Charles de Poma1rols, Auguste Dorcham, Paul
Bourget, Frédéric Plessis, le vicomte de Guerne. On se renco~tra
aussi vers 1875 ruede CMteaudun, dans les bureaux deLaRepubligu~ des Lellr;s, fondée par !'infatigable Mendes. Mai~ le centre
d'attraction demeura toujours le salan de Leconte de Lisie, transporté, aprés 1872, du boulevard des Invalides au boulevard
Saint-Michel. Dans ce salan non seulement passérent tous les
disci ples du maltre, des générations en ti eres de jeunes po~tes, ma_is
on peut dire que tous les écrivains, ou presque tous, c¡m, a la lm
du dernier siécle et dans les premieres années de celm-c1, se sont
lait un nom dans la liUérature fran~aise, y étaient venus chercher
l'iniliation artistique ou la consécration de leur t.alent. . .
A cette époque - vers 1880 - le Parnasse, le s~cce~ ~1dant,
avait cessé depuis longlemps d'etre un groupe. II n ava1t ¡ama1s
été une éc'ole si nous en croyons du moins le plus complet,
jusqu'a prése~t, de ses hisloriens. Une é_cole su_rpose des i~ées
arrétées, des principescommuns, une doctrme pos1ttve ou négative,

quelque chose qu'on veut détru_ire ou_ quel'\ue chose qu'on_ veut
insliluer. Les Parnassiens n 'étarnnt m des 1conoclastes, m des
révolutionnaires, ni meme, de pro pos. délihéré, des nov~teurs.
Ils se seraient proclamés plutot des conlmu_ateurs et des ép1gones.
lls se donnaient comme des

&lt;&lt;

néo-romant1ques n, descendanL de

Víctor Hugo,«le pére a taus n, parl'intermédiaire des quatre poétes
que Sainte-Beuve, en 1865, signalait comme les conducteu 7s de _la
génération actuelle. A chacun de ces quat~e « ?hefs de flle " 1ls
prirent quelque chose. Baudelatre est celm c¡m exer~a sur _eux
l'influence la moins apparente . 11 leur lransm1tlemal romantique
dont il a été une des plus illustres victimes, le goiit des impressions
étranges, dessensations lortes et desétats d'áme morbide_s, que son
reuvre propagea avec que! succes, on le sa,t, dans I_a httérature
du siecle /¡ son déclin. Mais, en 1865, son heure n'éta,t pas encare
tout a fait venue. L'auteur des Carialides, des Sialacliles, des Odes
Funambulesques, du Pelil lrailé de poésie francaise leur suggéra

�•

682

683

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE USLE

:: thémes d'un lrri~me superficie!, brillant et factice; il fut leur
altr~ de prosodie; 1! leur e~seigna a assouplir leurs vers, aenrichir
1
c~"f' nu:s~s,. a franch1ren se¡ouant tous les obstacles quelasyntaxe
a ~ nque opposent a l'inspiration poétique a s'en créer
:u i;:sot dedno¡eaux pour les sunnonter. De Théophile Gaut.ier
;: .ª:U ier es mau:i: el C:amées, «le poete impeccable et arfait
ce:f~ien ~• lettres frangruses •, ils retinrent l'impassibiiilé ue
runsad entre eux,. pendant un temps, professerent, l'indifTére!ce
sereme tout ce qm n'est pas l'reuvre d'art et la conviction u
saos une Iutte avec '? matiére, saos une difficulté vaincue cdt:
ceuvre ne saura1t attemdre asa perfection:
,

il disait en riant, dans la peau d'un autre, et toujours il vous
donnaít suivant votre nature le meilleur conseil. • Ainsi parlait err
18\H, aux funérailles du maltre, son disciple favori. Quelques
années plus tard, Mendes, qui, lui aussi, avait vanté d'abord la
largeur d'esprit et la tolérance littéraire de Leconte de Lisie, lit
entendre un Jangage tout difTérent:

Oui, l'ceuvre sort plus belle

D'une forme au trava.il
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Poi?-t de contraintes rau.::c;es J

Mais que pour marcher droiL
Tu chausscs,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rythme commode
Comme un soulier trop 'grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend t

d A '¿~~nte_ de Lisie! ils durent la curiosité de la nature exot.ique
es CIV1 satrnns_ étemtes et des époques lointaines et ce out
pour la forme ép1que qui a laissé sur l'reuvre de la pldpart d' g t
cux une trace plus ou moins fugitive ui a donné o .
en re
Con/es épi~ues de Mendés, au.xRécils éJiiues de Coppé:sas11XancSe.éau/x
moris du vicomte d G
• ,
,
L e e&amp;
[;~fhées de Jti~sé-M:ri~e~:eH~~:~i:~\tf~~?~~~;:~ :~::0 ~~~e~::
e concep on de la poés1e, cette religion de l'art a 1
.
voyaient avec admiration qu'il avait voué sa vie Il I aquell_e ~Is

:~:1;!'11~l:é~:f:::•d;°t

:::r:i:;~~ie~:;

1

~~~~~ut:t~•d~:~te;
il
devmt
•
Jeur
conscience
poétique »· II laissa d'aill eurs eh acun,
d'eu
·
•
~1:~~~~~t~{!~f~tt~i1~~:ff~:~~f1;t":~{:~!::~ndi~~r~
r~ble, parc_e qu 'il n'essayait pas d 'imp'oser' sau::i=~e arncompa~
vmrent lm demander des avis 11
.
ceux qm
poétiqne telle qu'elle était et 1;i d pre~•~t chaque ind!vidualité
lui permettre de se dég ,
. onna1 es consE&gt;i!s qm devruent
firmé par celui de Her::. P;~f::~:\iit~~n¿émo~gfage est conParnasse, la faculté si rare de se dédo~bler , deusec me
e trteconnu
du
re, comme

S'il f\lt dans le livre une souveraine _intelligence, s'il ful dans les relations
quotidiennes un mattre clément et un ami serviable a tous ceux qui l'appro•
cMrent, il a óté, i1 raut bien le d.ire, un guide et un conseiller redoutable. En

ma déférente amilié, en ma religieuse admiration, j'ai pensé autrement,

jadis, j'ai c:ru sincerement que nos esprits restaient libres sous sa loi ; je
pense que je me trompais. Si ses conseils turent excellents en ce qui concerne
la discipline de l'art et le respect de la be.auté, si son intimité nous fut con•
scillCre des beaux dcvoirs, il n'en faut pas moins reconnattre aujourd'bui
que le joug de son génie {que certes il ne chcrcbait pasa nous imposer, mais
que nous subissions en notre émcr\'eillement. juvénile de son verbe et de son
esprit) nous fut assez dur et ét.roi1.. II répugnait, hélas I aux nouveautés 1
aux personnatités qui auraient pu cont.redire la sienne ... On peut le dire, il
faillit taire de nous des poetes étrangers a nous-m6mes ; on songe avec terreur a ce qu 'aurait été la littérature contemporaine si elle avait obéi uni•
quement a son vouloir accepté comme supréme ... Affirmateur par la beauté
de son ceuvre, il fut négateur quant a labeautédcbeaucoupd'autresceuvres;
plu!=ieurs d'ent.re nous onLdll se défaire de ses injustices. Mais tous ses dii;ciples,avec l'admiration 1.oujours .grandie de son vaste et parfaittalent, garderont fi6rement sa noble discipline technique.

Les dellX opinions ont quelque chance d'etre vraies toutes les
deux, puisque, a quinze ans d'intervalle, Catulle Mendes les a
soutenues ]'une apresl'autre avec une égale sincérité. Elles ne sont
nullement inconciliables.Leconte deLisle,nous Je savons du reste,
n'était pas l'homme des concessions, des compromis et des demimesures. Avec que\que désintéressement qu'il donnát ses conseils,
quelque e!Tort qu'il flt pour • se mettre daos la peau • des jeunes
gens qui les Jui demandaient, une personnalité aussi puissante que
la sienne ne pouvait manquer d'exercer I meme sans le vouloir, une
influence irrésistible et une domination tyrannique sur les tempéraments moins originaux et les caracteres moins fortement trempés. Sa discipline, comme toutes les disciplines un peu rudes,
broyait les laibles et réussissait allX forts. Mais les premiers euxmemes eurent-ils tellement a s'en plaindre ? et ne Jeur fut-elle
point salutaire jusque daos sa rigueur? Catulle Mendés, vers la
fin de sa carriere, regretta d'avoir marché trop docilement daos
l'ombre du grand homme. Mais cet esprit facile, ondoyant et
superficie!, qui a gaspillé beaucoup de talent et de labeur daos une
foule d'reuvres de tout genre dont aucune probablement ne restera, s'il avait quelque mea culpa/¡ faire, c'était plutllt de n'avoir
pas mieux suivi les préceptes et les exemples que Leconte de Lisie
lui avait donnés, et on est porté a croire qu'il ne se fut pas élevé

�684

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tres haut dans !'estime des lettrés, s'il n'avait pas eu la bonne
forl.une de rencontrer sur son chemin, tout au début &lt;lesa carriére,

le maltre que sur le tard il s'avisa de renier. Ce qui estpositil,
c'est que si on prend les uns apres les autres les jeunes gens qui
ont composé les deux générations de l'école parnassienne, celle
d'avant 1870, et celle d'apres, parmi ces poetes dont plusieurs
au demeurant sont devenus de remarquables prosateurs, on n'en

trouve guere que trois ou quatre qui aient été, au sens étroi't du
mot, des disciples, et dont l'reuvre apparaisse comme une ramilicationou un prolongement de celle de Leconte de Lisie. Sans lui
peut-etre, Léon Dierx n'aurait pas exprimé en vers graves et purs
cette tristesse hautaine, cette adoration de la beauté, ce sentiment
prolond de la nature qui sont fos inspirations essentielles de sa
poésie. Sans lui peut-etre, Jean Labor n'aurait pas tourné sa
curiosité vers les littératures orientales, ni chanté « l'lllusion »,
ni célébré «la gloire du néant», ni développé ce panthéisme natura1iste et ce ce pessimisme hérolque n auxquels s'est complu sa
pensée. Sans lui enfin, celui qui s'est proclamé lui-memeson « éleve
bien-aimé» n'aurait pas congu le dessein, qu'il a brillamment
réalisé, de faire ten.ir en une centaine de sonnets une vision
magnifique de l'histoire et du monde. Mais quelle que soit la
dépendance qu'il y ait de la poésie de Heredia a la poésie de
Leconte de Lisie, on ne saurait conlondre les lresques grandioses
de l'un avec les ciselures d'un merveilleux fini ou les émaux d,un
colorís incomparable que l'autre a exécutés avec lenteur et
avec amour, et on ne retrouve pas l'amóre phílosophie ni la
passion contenue des Poemes Barbares dans ces Trophées, beaux
avant tout, comme le titre l'annonce, d'une beauté décorative et
plastique, et qui ne laissent dans !'~me, avec l'éblouissement et la
volupté d'éclatantes ou de gracieuses images, que la mélancolie
dont s'accornpagne inévitablement l'évocation du passé.
Mais ces quelques noms mis a part, qui sont ceux des poétes
qu'une particuliere affinité de nature a fait entrer plus avant dans
la pensée du maltré, les autres disciples de Leconte de Lisie ne lui
ressemblent guere. C'est la meilleure preuve que la discipline a
laquelle ils se sont rangés n'a gené en rien le libre développement
de leur originalité. Et de leurs rangs memes sont sortis les novateurs qui, vers 1875, ont suscité une réaction conlre l'art parnassien et montré aux jeunes générations des routes ignorées.
Verlaine - il suffit pour s'en apercevoir d'ouvrir les Poemes
Salurniens - s'était nourri, en son temps, des Poemes Anfiques.
Dens le prologue de son premier recueil, il émettait avec convic.tion, sur le role du poete dans les sociétés primitives et dans la

685

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

civilisation moderne, des idées qui rappellent trap sensif eme~t
our ne pas en etre directement inspirées celles que econ e
~e Lisie avait énoncées dans ses prélaces de 18~2 et de 1~5~~
Et dans l'épilogue, il exposait une conceptwn de I a~t que
't
teur des articles de 1864 n'aurait pas désavouée, pmsque e a1
a peu pres exactement la sienne :

,i;

ce qu'il nous raut ~ nous, le~ s;1prAmes po6tes
Qui vénérons les Dieux et quin y croyons pas,
A nous dont nul rayon n'auréola les tetes,
Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
A nous qui ciselons les mots comme. des coupes
Et qui faisons des vers émus tres.rro1dement,
A nous qu'on ne voit point les s01rs aller par groupes
Harmomeux au bord des lacs et nous pdmant,
Co qu'il nous faut a nous, ciesl, a~x lueurs des lampes,
La science conquise et le somme1l dompté,
C'est le [ront dans les mains du vieux Faust des estampes,
C'est l'obstination et c'est la volonté l...
Ce qu'il nous faut anous, c'est l'étude s~ns tréve,
C'est 1'effort inouI, le combat nor1: pa~eil,
C'est la nuit, l'Apre nuit de travatl! d pus~ H~ve il
Lentement, lentement, l 'CEuvre, ams1 qu un so 1e 1

Ces théories qui convenaient admirablement a une nature
volontaire et te~ace, elles ne s'accordaient guere avec le te_mpérament capricieux et fantasque du « Pauvre Leban », ~out en 1mpre~·ons en sautes d'humeur, en incartades, te! qud appara1ssa1t
:éja dans certaines pieces du Jivre, tel qu'il deva1t se révéler de
plus en plus clairement dans les Féles galantes et dans les
Romances sans paro/es. Et quinze ans plus tard, l'aute_ur de
Jadis et Naguere Jivrait aux méditations de ses contemporams un
Art Poéli ue qui ne devait plus rien aux le~ons de Leconte. de
Lisie « la musique avant toute chose », une certame affectat10n
dans ·le lanaaae n'imprécision et d'impropriété, la recherche ~e

n!

nuance _:

1:

Pas la couleur, ríen que la nuance » - , et un pro on

mépris pour la rime, tels en étaient les principaux préceptes:
De la musique encore et toujours 1
Que ton vers soit la chose envolée
Qu 'on sent qui fuit d 'une Ame en allée
Vers d'autres cieux a d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne av~nture
tparse au vont crispé du matm
Qui va neurant la menthe et le thym ...
Et tout le reste est littérature.

Etsi par son inspiration initiale, il se rattachait étroitementa
Baudei'aire, il avait passé jadis par le Parnasse et par le salon du

�686

RE\'UE DES COURR ET CONFÉRENCES

boul.evard des Invalides, ce Stéphane Mallarmé qui, quelques
annees plus ta•·d, dans •es Diuayalions, proclamait l'abolition
des regles traditionnelles, l'anarchie métrique, la liberté acquise a
chaque poete_de faronnm it son gré l'instrument dont il prétendait
se servil' ; qm ¡:,récorusa,t le vers faux et le vers polymorphe, conlonda,t la poés1e avec la musique, et bannissait de l'art nouvcau
l' expression claire de la pensée et la représentation directe des
choscs, • pour ne garder de rien que la suggestion ».

Philosophie de · l'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCHVICG,
Membre de /' ]n$litul, Pro/e1s,ur d la Sorbonm.

..
Lorsque Leconte de Lisie mourut dans sa soixante-seizieme
année, le 17 juillet 1894, l'école symboliste triomphait. Mais la
gloire du vieux poete n'en lut nullement oflusquée; il était déja,
comme ce Víctor Hugo dontil avaitrecueilli l'héritage académique,
• entré vivant dans l'immortalité ». 8a renommée ne s'est pas
heaucoup étendue au dela des limites de son pays. Cette. poésie
plast1que et, d'apparence tout au moins, impersonnelle n'a pas étó
goiltée en Allt;magne. En Angleterre,elleneparalt pas avoir été
appréciée non plus a sa juste va!cur, en dépit des témoignages
d'admiration qui lui ont été accordés par des hommes comme
Edmond Gosse et Charles-Algernon Swinburne, et de l'inlluence
qu'elle a exercée sur quelques écrivainsde langue anglaise, notamment sur une poétesse hindoue, Toru Dutt. En Italie, elle n'est
connue, nous affirme un Iivre récent, que des initiés.

n est vrai

que l'un d'entre eux la compare aux figures de Michel-Ange. En
France mzme, elle ne sera jamais populaire \eeei d'ailleurs n'aurait
pas été pour déplaire a son auteur) ; mais il est permis de croire
qu'elle occupera un haut rang daos !'estime des esprits eultivés
et lettrés, de tous ceux qui unissent au sentiment de la grande
poésie le gout et le culte de l'art. Et dans cette reuvre lortement
cont~e, longuement mürie, soigneusement exécutée, capable de
surv1vre aux variations des modes Jittéraires et de résister aux
outrages du temps, il y a des pages auxquelles ils reviendront
toujours, comme a ce qu'il y a de plus prolond et de plus parfait
a la lois dans la poésie lran~aise.

L'ldéallsme pratique.

J'aborde, avec la legon d'aujou.rd'hui, la Lroisieme partie de
mon cours de cette année, ou j'essaie de dire d'une fagon directe
et positive ce que c'est que !'Esprit. Jusqu'ici la Philosophie •
de /'Esprit nous apparaissait comme une partie de la Philosophie
de la nalure ; c'était a la cosmologie, a une interprétation réalisLe
de l'univers physique, de décider si les phénomenes donnés
dans le monde étaient homogenes, si l'on pouvait passer, sans
rupture de continuité, du regne inorganique au plan du vital
et du psychique, ou s'il lallait !aire place a des ordres difiérents
de causalité, depuis le mouvement de la matiere jusqu'a l'énergie
spirituelle. La discussion de l'atomisme et du dynamisme, envisagés dans leurs conséquences pratiques et dan.s leurs bases
,péculatives, a eu cette conséquence de nous engager dans
une voie difiérenLe. Nous ne définirons plus !'esprit par la
puissance. Nom, y voyons une conscience, qui s affi.rme pour
soi, c'e•t-a-dire que nous ne la réduisons pasa un drveloppement
spontané, tourné vcrs le debors sous l'impulsion du désir, obéissant malgré soi a la pression d'une passion irrésistible ; la conscience, dont l'apparition marque l'avénement de !'esprit, c'est
la capacité qui se manifeste en l'homme, et en l'homme seul, de
se replier vers soi, de prendre possession de son etre intérieur,
d'y découvrir le foy,,r d'une action créatrice, d'un ordre incom- •
parable lt l'efTet d'un mécanisme matériel ou d'une vitalité purement instinctive.
Cetle conception de la vie spirituelle se rattache a un courant
philosophique, presque aussi ancien que le courant dynamiste.
1

�689

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

688

REVUE DE~ COURS ET CONFÉRENCES

Nous avons vu ,1ue le spiritualisme dynamiste procede do
voü¡; anaxag?rique, o~ !'esprit a ce sens originel {nous serions
tentés de d1re malériel), que le spiritisme lui a conservé d'un
fluide extremement léger, d'un souffie doué de finalité, pable
de débromller le chaos et de créer l'ordre universel.
Or, p_récisém~nt en relation avec la doctrine anaxagorique
se défimt dans I h1st01rc la doctrine de Socrate (ou si l'on prélere
ne pas soulever des problémes d'érudition difficiles dans l'él.at
des témoignages), se manilestcnt les mots d'ordre, les themes
lond_amenta_ux de la pensée antique, placés par des écrivains
auss1 autor1sés que Xénophon et Aristote sous le patronaae
de Socrate. Dans la Mélaphysique, Aristote déclare que Socrnte

e'

s'occup~it de questions morales,

a l'exclusionde ce qui concernait

la phys1que (Mélaphysique, A, 6, 987 b 1). D'autre part, dnns
les Mémorables (IV,_ 7, 6), Anaxagore est pris particuliéremcnt
a par'.1e, pour av01r poussé l'extravagance jusqu'II. s'imaginer
pouvo1r comprendre « les machines des dieux » 'til,; f.l7IX-z•,2:¡; 'to'.iv 8$:i'n.
Nous n'avons pas a conna!tre le monde, parce que, pour
savo1r comment une chose est faite, il faut l'avoir faite. Mais,

pmsque nous sommes les auteurs de nos actions, nous avons a
nous connat~re n_ou~-memes pour comprendre, pour diriger

notre condmte. Ams1 se présente chez Socrate la maxime ·
Connais-loi loi-méme. Ce n'est pas du tout une invitation a 1~
psy_cholog!e. Nul n'a moins été dilellanle que Socrate, moins
cuneux d ass1ster en artiste au d1vert1ssement que procurerait
a chacun de nous le spectacle de la léerie intérieure. Nous devons
nous connaitre, pour _mes~rer n_os forces, pour ne pas nous

lancer dans des entrepr1ses mcons1dérées, pour réussirenobtenant
par le calcul de 1~ prudence ce que la plupart des hommes
attende~t des capnces de la lortune. Or, ici va se placer une découverte ou éclate le géme propre de Socrate, et qui n'est ríen de
moms que la déco:iverle de la raison fralique. Cet effort pour
se conna!tre so1-meme a une lécond1té mattendue: il nous révele,
non pas seulement ce que nous sommes a l'instant oú nous
nous interrogeons, mais ce que nous pouvons devenir, comment

?-ous pouvons nous translormer, par le fait seul que nous nous
mLer~ogeons_. Du moment, en efTet, que l'homme cst un etre
mtelhgent, Il ne peut pas rélléchir au but de son action sans
chercher a compr~ndre le motil auquel il obéit, sans se demander
par smt_e en quo1 ce motil se justifie, non pas pour l'individu
par_ticuher dans les c1rconstances particuliéres oú il se trouve
ma1s pour tout autre individu placé dans les memes circons'.
tances. Ainsi voici Lamproclés, lils de Socrate, qui répond aux

injures perpétuelles de Xantippe par de mauvaises paroles.
Socrate !'invite a se rendre compte de ce qu'il dit et de ce qu'il
fait ; il est l'enfant pour qui la mere s'est dévouée, il est un etre
raisonnable qui comprend qu'au bien il convient de répondre
par le bien. De la réaction spontanée au caractére difficile de
Xantippe, Lamproclés passera done, sous l'influence de la
maieutique et par une génération tout interne des idées a
l'attitude qui exprime, dans sa généralité, le rapport lonctio:iuel
de la mere et de l'enlant. La généralité inhérente a la relation
intellectuelle a engendré, d'une fa~on a la lois logique et néces•
saire, la réciprocité de l'action désintéressée et jusi.e.
Voila done la vérité nouvelle que Socrate apportait a ses contemporains et qui demeure a la base du spiritualisme, telle que
nouo l'entendrons désormais : elle consiste tout entiere dans
la valeur pralique de l'inlelleclualisme. Matérialisme et dynamisme
sont, en effet, des doctrines spéculatives; londées sur la nature
du donné. La nouveauté, la création, qui s'observent dans le
cours du réel, y résultent seulement de la complication de
l'enchevetrement des causes en reuvre. Assurément, nous ~ous
rendons beaucoup mieux compte de cette originalité perpétuel]ement rénovatrice qui est a l'intérieur des forces vitales, en
écartant les illusions du langage, les inlluences uniformÍl!antes
de la société ; mais nous ne faisons ainsi que retrouver la réalit.é
de notre moi prolond, réalité en soi, qui s'impose dans son
cours intrinseque, dans sa présentation immédiate, a quiconque
s'abstient d'en alterer la nature caractéristique, a quiconque
sait écarter l'intervention perturbatrice d'une logique et d'une
morale qui seraient loules failes et venues du dehors. Au
contraire, pour Socrate, la réflexion a prise sur la spontanéit.é
de l'etre : l'homme est un animal plaslique, qu'il appartient
Al'intelligence de transformer dans le sens de son idéal, de recréer
au sens littéral du terme. En opposition au réalisme spéculalif
qui servait chez Anaxagore de point d'appui au spiritualisme,
Socrate aurait done londé la tradition de l'idéalisme pralique.
Ce renversement de points de vue souléve, semble-t-il, une difficulté. La doctrine, introduite par Socrate, est inlelleclua/isle, et qui
&lt;lit intellectualisme dit attachement a la vérité considérée comme
telle. En meme temps, nous avons revendiqué pour cet intellectua!isme le privilege d'etre une doctrine pralique, faisant de la
réflexion une source féconde de translormation et de création.
N'inclinons-nous point. par la du c0té du pragmatisme qui
a'interdit toute curiosité spéculative, qui tout au moim refuse
de s'appuyer sur le primal d'une vérité en soi, et qui précisément

"

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

a déclaré la guerre a l'intellectualisme ? N'y a-t-il pas la une
contradiction, soulignée par &lt;:e paradoxe historiqÜe que le
Socrate, auquel nous venons de nous référer comme au maltre
de la raison pratique, c'est celui-la meme qui aurait détourné
•~s c_om!'atriotes des recherches purement scientifiques, qui
s abaissa1t a une sagesse humble et modeste, jusqu'a paraltre
bien plate, consistant a cultiver notre jardín.
Or, bien enter du, nous ne prendrions pas notre parti de la
contradiction. S'il y a un príncipe qui doit nous servir de critérium
pour apprécier ce que nous appellerons la spirilualité du spirilualisme, c'est celui-ci que !'esprit est unité, qu'il ne comporte
pas u3:1e divisio?, _une_ fragme~tation matérielle, comme en impliquerru.t une d1stinct1on radicale entre la raison théorique et
la raison pratique. Et, plus nous insistons sur le caractére pratique de l'intelligence, qui pour nous est le type par excellence
de l'activité féconde et plastique, plus nous devons maintenir
étroite la correspondance entre la vérité du domaine moral et
la vérité du domaine scientifique, cette correspondance étant
la _sauvegarde nécessaire pour l'objectivité, meme pour le
séneux prolond de la spéculation philosophique.
Seulement, nous croyons qu'il est possible de lever la contradiction, non pas d'ailleurs par une argumentation dialectique
qui ne cbangerait rien au fond des choses, mais par la considération des faits et en partant du paradoxe historique qui se
manifeste dans la situation de Socrate. D'une part, Socrate
condamne la cosmo!ogie des Ioniens ; d'autre part, les grands
disciples de Socrate, Platon et Aristote, s'attachent aux problémes de la philosophie naturelle. Et si Platon, dans le Timée,
ne croit pas dépasser le plan imaginatif, le jeu poélique du mylhe,
il n'est pas douteux qu'Aristote ait pris tout a fait au sérieux
la physique de la finalité. Bien plus, l'instrument logique qu'il
lorge pour le service de la physique, la déduction syllogistique oú
le genre est le grand terme, l'espéce le moyen terme, est expressément emprunté a la dialectique de Socrate : le syllogisme met
sous une forme rigoureuse, il étend au domaine spéculatil, le
mouvement de pensée par lequel Socrate parvenait a définir
l'essence de l'utile, du juste, du courageux, etc .. Le développement
de la pensée socratique aurait done consisté a dépasser la subjectivitédela pra!iquepours'orientervers l'objecliviléde la lhéorie pure.
Mais si l'on y regarde de plus pres, ou plus exaclement si l'on
juge avec le recul de l'histoire, a la lumiere de la critique contem·
poraine du savoir scientifique, on s'aper~oit que cette formule •
ll'exprime qu'une apparence, et une apparence illusoire. La

691

Pl!ILOSOPHIE DE L'ESPRIT

métaphysique aristotéliciennecontredit l'inspiration socratique
dans ce qu'elle a d'essentiel a nos yeux et de plus profond. E~
effet, quand Socrate demande a l'homme de borner les réflexions
de son intelligence aux affaires de l'homme, c'est qu'il considere
que l'on comprend nécessairement ce que l'on fait pa1ce qu'il
y a naturellement adaptation, identité, entre la matiére de
!'action et la forme de la réflexion. II n'en est plus de meme
lorsque cette forme_ est détouruée de sa matiére, et projetée
hors de l'ordre humam pour rendre compte de la nature inanimée 1
1

de la vie inconsci~nte. Alors, nous avons en face de nous
non plus un humanisme, qui recommande de traiter humai~

ne1:llent . les chos~s hurpaines, mais un. anlhropornorphisme,
qm trru.te humamemcnt ce qui n'est pas l'humain. Paul
Tannery_ .ª montré comment le systeme des quatre causes
ar1stotéhc1ennes (et le mot grec al.ia comme le mot laLin
causa est emprunté au langage judiciaire) correspond aux
quatre points d'interrogation que pose un crime : qui en cst
l'auteur _? q,u'a-t-il fait la victime ? comment s'y est-il pris ?
pourquo1 1a-t-Il fa1t ! En fourmssant une réponse a ces
quatre questions par la doctrine de la cause maLérielle de la
cause lormelle, de la cause efficiente et de la cause finale Aristote
saLisfait complétement a la curiosité de !'esprit : L'homme
en sait désormais autant sur la nature que désire d'en savoir
sur les circonstances d'uncrime le tribunal chargé de la sanction.
Que toute la pensée moderne se soit développée pour constituer une sci.ence effective, en opposition a la métaphysique
• anthropomorphique d'Aristote, nous n'avons certes pas besoin
· d'y insister. Mais le probléme pour nous est de savoir oú nous
renvoie la négation de l'anthropomorphisme, et que! caractere
11 convient d'attribuer á la vérité spéculative qui servira de base
de référence pour l'exacte interprétation de la vérité pratique.
La
solution la plus simple, la plus seduisante aussi ' est celle
.
qm se rattache a la tradition du naturalisme baconien. Entralné
par l'élan de son imagination, dupe des fant6mes de la caverne
l'homme a projete son ame sur la nature et sur Dieu, a déduit
la causalité physique d'une expérience intérieure qui double
et surplombe l'expérience externe : qu'il allranchisse sa connaissance de l'univers de ce qu'il y avait introduit de lui-meme
s~us l'impulsion de I'inlelleclus sibi permissus. L'art, c'est l'hommc
a¡outé a la nature. Retirez cette addition, il restera la nature
elle-méme qui est l'objet de la science.
. Le réalisme naturaliste prend pour forme de vérité un cont.act
unmédiat qui s' établirait entre l'homme et les choses. Or, une

á

�1

692

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

expérience immédiate, n'est-ce pas aussi une expérience ongi·
nelle ? II faudrait done que la nature, par une sorte de gracc
spontanée, se présentat a l'homme de telle fa~on que la struc•
ture du sentant n'altérat en rien la réalité du senti ; le but de
la connaissance serait atteint d'emblée, sans qu'il y eut a considérer pour elle-meme cette connaissance, a lui conférer en quelque sorte une dimension intrinséque, a l'interposer entre nous
et les choses.
Que la nature nous ait refusé cette grace, c'est un fait d'expérience ; et il suffit de rappeler cette théorie des idoles a laquelle
je viens de !aire allusion pour qu'il soit superílu d'insister.
Toutefois, il existe une chance de salut, une voie de rédemption,
c'est, suivant Bacon, d'une fa~on plus précise encore suivant
John Stuart Mili, la méthode inductive.
Et, en etret, l'induction révele a l'homme cette vérité surpre•
nante que, pour parvenir a l'action efficace, il convient de défaire,
et non de !aire, de procéder par le moins et non par le plu,.
Nous vouloc• deviner la nature, en raisonnant et en imaginant;
mais nous la connaissons et nous la possédons, la nature, en ce
sens qu'clle nous est déja donnée avec les perceptions. Seulement,
les perceptions sensibles, telles qu'elles se présentent a la cons·
cience, s'enchevetrent dans une complexité et une confusion
déconcertantes, tandis que la nature, cachée par derriére, est
un dessin a lignes régulieres et bien suivies. Aussi ne sera-t-il
pas question d'inventer. Le r6le de la science est de découvrir
le simple qui est contenu dans le complexe, qui est déja donné
en lui, et cela grace a un triage des apparences immédiates, par
une séparation fil a fil du tissu présenté a l'observation vulgaire:
Une telle méthode devait paraltre infaillible puisqu'en faisant
table rase de ce que !'esprit pouvait ajouter a la nature, elle supprimc toute médiation d'intelligence et par la tout risque d'erreur.
On ne voit pas ou la fissure se produirait, puisque l'homme
a eompletement abdiqué devant les ehoses, puisqu'il a fait vreu
de soumission complete, et que c'est a force de savoir obéir
qu'il espere satisfaire l'ambition de commander un jour.
Pourtant, voici le fait mis en évidence par une expérience
séculaire : l'empirisme baconien, meme avec la mise au point
laborieuse que John Stuart Mili en a tentée dans son Systeme
de logique, n'a pas supporté l'épreuve de la réalité scientifique.
Les canons de la méthode inductive peuvent, dans les cas les
plus favorables, constituer des procédés auxiliaires pour un
cxpose justificatif de certains résultats. lis ne sont pour rico
rians la conquete ni dans l'intelligence de ces résultats, ils sont

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

693

étrangers a !'esprit qui anime le savant ou le philosophe. Et
la raison du fait est m~nifeste : c'est qu'en opposant le naturaJisme a l'anthropomorphisme, l'objectivité de l'induction a
la subjectivité de la déduction, l'on ne faisait encore qu'opposer
un dogmatisme a un autre. Le réalisme qualitatif de Bacon
avait cru trouver rlans l'induction une machine a éliminer les
hypothéses. Et, cet.te croyance im~lique le post_ulat qu'il n'y a pa_s
d'autres hypotheses que celles qm sont consc1emment et exph•
citement introduite, dans le systeme du savoir.
Or ce postulat ne résiste pas a !'examen : la conception d'une
nature qui préexisterait a la science et qm se représentera1t,
telle quelle dans !'esprit humain, admise d'emblée par l'empi•
risme, est elle-meme une hypothése, et qu'a directement contre·
dile le dé•:eloppement de la science positive. Que l'on acceple,
en efTet, le príncipe du réalisme qualitatif, on pou~ra cei:tes
Hre amené a constater que la connaissance perceptive la1sse
subsister des !acunes dans le savoir, qui se traduisent par des
mécomptes dans J'action ; a quoi l'on ne parerait pas, en abandonnant la plénitude concrete de la qualité pour l'ombre squelettique de la quantité, mais plutot en prolongeant l'expé_rience
humaine au dela de ce qu'elle a de proprement humam, en
transcendant les données immédiates jusqu'a rétablir l'unité
d'un continu tout qualitatil. Or, ceci accordé, il faut bien
avouer aussi que du point de vue épistémologique, qui nous
oblige a nous tenir dans les cadres de l'expérience humaine, le
probleme se pose tout autrement. S'il est une • variation concomitante » dont la théorie de la science ait a tenir compte, c'est
bien celle-ci : la physique a revetu un caractere de positivité
scientifique d'autant plus accentué qu'il paralt s'éloigner davantage de la qualité, en tant que telle, pour s'at~a.cher aux seuls
coefficients obtenus par la mesure. Cette cond1tJon de mesure
est préalable a toute conception, a tout langage,_ méme d'ordre
scientifique : • Je dis souvent, écr1t lord Kelvm, que s1 vous
pouvez mesurer ce dont vous parlez et l'exprimer par un nombre,
vous savez quelque chose de votre sujet, mais si vous ne pouvez
pas le mesurer, si vous ne pouvez pas !'exprime! en nomb:e,

vos connaissances sont d'une pauvre espéce et bien peu satis·
faisantes. •
De quoi assurément l'on ne pourrait souhaiter ~uere d'illustration plus piquante que les exemples mi!me mvoqués par
Mili : Food nourishes, Fire burns, water drowns. Sont-ce 111, comme
il lecroit, des données immédiatesde l'expérience,dignesdetoute
notre confiance ? Mais non ; de telles asscrtions ne prennent

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695

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

une apparence d'immédiation que par les abréviations du langage

également bien se servir de }'une ou de l'autre, qu'il_ n'~ura

usuel, qui les transforme d'ailleurs en autant d'erreurs évidentes.
A des faits vulgaires opposons des faits vulgaires. II n'est pa•
vrai que J'eau noie, car dans l'eau on prend aussi des hains ;
ce n'est pas I1eau qui noie, c'est beaucoup d'eau ; on peut dire,

et je crois sans paradoxe, qu'un peu d'eau dans une mare ne
fait pas le méme effet que beaucoup d'eau dans lamer. De meme,
le feu peut réchauffer sans brúler ; et une trop grande quantité
d'aliments cause

une indigestion au líeu de nourrir. Guérir

et empoisonner sont assurément deux propriétés contraires ;
l'expérience les attribuerait a un meme corps, et nous dérouterait bien plutot qu'elle ne n6usinstruirait, si nous en rapportions
les effets directement a la qualité des substances, et non a leur
dosage. L'empirisme qualitatil demeure au seuil de la connaissance scientifique, parce qu'il n'a pas su constituer une théorie
de la mesure.
Ainsi nous serons conduits

a renvoyer dos a dos, comme deux

especes du genre dogmatisme, l'anthropomorphisme d'Aristote
et le naturalisme de Bacon. Et nous avons /¡ nous demander
si le terrain n'est pas déb]ayé au profit d'une conception de la
science qui s'apptrenterait

a l'humanisme de Socrate.

La physique comme le disait récemment M. Campbell en
téte du prernier volurne, le seul paru jusqu ici, de son grand
1

ouvrage sur la Physique, envisagée philosophiquement mais
ou point de vue du physicien pur, est la discipline qui a pour
objet propre la mesure.
Or, que signifie,pour l'interprétation de la science, cette intervention nécessaire et primordiale de la mesure ? Trois réponses
sont possibles ou plus exactement trois réponses onl été faites
suivant les diverses phases qu'a traversées la science. Dans la
premiere phase, on part de la géométrie euclidienne qui est la
seule géométrie congue, de la théorie des fonctions sous sa forme
classique, et on en déduit l'applicalion nécessaire et univoque
des instr.uments de mesure, qui sont des absolus, a la réalité
de l'expérience : la mécanique rationnelle se présente alors comme
médiatrice entre l'intelligible et le réel, et permet d'espérer
que la science de la nature présentera la miime certitude apodictique que la mathématique. La découverte des géométries non
euclidiennes, accompagnée de la difficulté croiseante de !aire
coincider les príncipes de la mécanique avec les résultats expérimentaux, ébranle cette espérance : le savant s'apergoit qu'il
possede, non la clé de la nature, suivant l'ancienne métaphore,
mais un lrousseau de clés tres différentes, et qu'il pourrait

pour choisir celle-ci ou celle-la que des raisons toutes sub¡ectiv~s,
tout extérieures de commodité, le critérium de la comm~,lé
étant d'nne fagon générale, la simplirilé. Or, i1 semble bien
que ~ous sortions maintenant de cette s~conde pbase, oú 1:1
critique a joué un role si utile pour le pr?gres. de la ~cience pos1tive et de ]a réllexion. philosophique, ma1s qm nous eulla1ssés sur
des conclusions d'un vague déconcertant. Ce que. nous appren~ns
aujourd'hui des physiciens, particulierement avec les théor1es
de la rel~tivité, c'est qu'il n'y a pas un absolu ~e la mesure qm
serait défini en Jui-meme avant toute apphcat10n au réel'. que
J'instrument de mesure doit iitre adapté. a 1'.ob¡et dont ti e~t
destiné 8 mettre en évidence les caracteres mtrmseques, remamé
suivant les indications fournies par les phénom.enes de la propagation Iumineuse ou ~e l'ac~ion gravifiq~e, 1;11a1s ,q1;1'en ~eva:1-~he

ce réel n'est rien dont i1 y a1t appréhens10n 1mmedrnte, mtmt10n
isolée, avant qu'il ait été révélé par l'inst~m~ent fo~gé ¡,our
le capter. Bref, entre ]a mesure mesuranle, qm vient d.e 1 e.spnt ~t
ce que les choses nous donnent a mesurer, 11 y a sohda;ité _réc1proque, i1 y a relatiuifé, au sens le plus fort et,le plus etr01t du
mot. Des Jors, nous n'avons plus que !aire de I a!ternative. entre
la subjectiuilé pure de l'anthropomorphisme et I ob¡.eclwiie pure
du naluralisme. La science est autre chose 1 elle _ex~r~e la cr01s-

sance commune de deme collaborateurs qm n eX1st-:nt '!ue
par ]eur collaboration: la nature et l'homme. Quclle sigmr:cat~on
auraient ]es formules de la propagation ]umineuse ou de l. act10~
gravifique s'il n'y avait des raisonnem_ents. mathématiques •
Mais comment ces raisonnements serarent-Ils nés, comment

se seraient-ils développés, sans une corrélation perpétuelle ª".'ec
une expérience qui, vérifiant partiellement et démontrant partiellement les résultats acquis·, provoque sans cesse

a de

n~uveaux

progres ? C'est en cherchant a conna!tre les choses 'l.ue I homme .
arrive

a se

connattre Iui-meme, en découvrant_ les ressources

insoupgonnées de sa pensée, en déroulant les rephs de_son propre
esprit. La science actuelle, inséparable de .la réfleX1on su.r les
conditions du savoir, sur la nature des no_tions mathémat1ques
dans leur rapport a J'expérience physique, crée done. cette conscience intellectuelle dont J'avenement répond plemement au
mot d' ordre so eratique : connais-loi loi-méme.

.

.

Telle est Ja conclusion a laquelle nous sommes arnvés. au¡ourd'hui paT une voie indirecte et, dont nous devons mamtenant
analyser Je contenu et justifier la portée. Ce sera l'~bjet de notre
prochairr cours.
(d suwre.)

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La Bible dane la poésie fran9alse au XVIII• slécle et sons
l'Emplre : Joseph de Genest ; paraphrases de J.-B. Roaaaean ;
Loais Raciae, Pompignan, Suzanne de Chéaier; Chateaubrland
llillnoye et Sonmet.
'
Cours de 11. JOSEPH VIANEY,
Doyen Cll la Faculté dts Lellres de Monlpellier.

SEPTI:EME LEQON

Esther et Alha/ie suscitérent bient6t d'autres tragédies bibliques : le Jephlé (1692) et la Judith (1695), de Boyer, le Jonalhas
(1700), l'Absalon (1702), la Débora (1706), les Macchabées (1722),
de Duché, le Joseph, de l'abbé Genest, ancien précepteur des
enfants de Mm• de Montespan, organisateur des Céte. de la
duchesse du Maine.
Ce Joseph fit verser des torrents de !armes a tous les Condés.
C'est ce que M. de Malézieu rappelle a la duchesse dans un
Discours qu'il met en guise de préface /¡ la tragédie de son ami
(1711). Monseigneur le Prince, pére de la princesse, disait apres
avoir entendu lire la pillee : « II faudroit n'etre ni frére
ni fils, ni pére, ni homme, pour n'etre pas vivement touché
de la beauté de cet Ouvrage et j'aurois bien mauvaise opinion
.du creur des personnes qui assisteroient /¡ cette lecture,sans y
pleurer autant que moi. n Malézieu ajoute : « Vous savez, en effet,
Madame, qu'il sanglotta depuis le commencement jusqu'a la
fin et qu'il m'ordonna plus d'une fois de suspendre la lecture ;
parce, disoit-il, qu'il se sentoit étoufer. » Ayant su de son pére
combien l'ouvrage était touchant, Monseigneur le Duc vint
• défier » Malézieu de le faire pleurer. « Si cela m'arrive, dit-il,
ce sera pour la premiere fois de ma vie, et jamais aucune piece
ne m'a mené jusques-la. n Mais sa résolution l'abandonna des
le premier acte. 11 dnt se lever deux fois pour aller cacher ses
!armes, honteux de pleurer comme un enlant. Quant au grand

697

prince de Conty, il prouva que l'Ame des héros est encore plus
tendre que celle des autres hommes ; Malézieu ne saurait « représenter l'état » oil le mit la lecture deJoseph. « Laissez-moi, disoit
ce prince, le loisir de pleurer : il faut que je me remette, je ne
suis plus en état d'écouter. n Tant de pleurs arrachés a des yeux
augustes répondent, Malézieu n'en doute pas, du succes de
l'ouvrage « sur les creurs bien faits ».
On le voit: en 1711, la sensibilité est déjadéchalnée. L'histoire
de Joseph pla!t parce qu'elle fait pleurer.
Elle pla!t également parce qu'une reconnaissance surprenante termine l'aventure d'un homme qu'on avait cru mort,
et cette reconnaissance, l'abbé Genest, remarque Malézieu, a
eu l'adresse de la suspendre en la présentant toujours. Or, il
n'y a point alors de tragédie digne de ce nom sans un dénouement
qui dépouille le héros d'un faux nom et jette un disparu dans
les bras de ceux qui l'avaient perdu. L'auteur d' Alhalie est un
pcu responsable de ce grand abua des reconnaissances : « Oui
c'est Joas, je cherche en vain /¡ me tromper. n La Bible en est
responsable aussi pour sa part. De ce livre, oil l'on trouve tout,
on peut tirer rneme des sujet.s de mélodrames. C'est ce que l'abbé
Genest sut voir pour l'enchantement du public de 1711, et l'histoire de J oseph conserva longtemps en France sa grande popularité. Chateaubriand rappelle que le mot fameux Je suis Joseph
laisait « pleurer d'admiration Voltaire lui-meme. • II semble
s'en étonner. Mais ríen n'est moins surprenant, car l'auteur
de Z aire, qui excellait a déguiser les personnages et a préparer
les reconnaistances, ne pouvait qu'aimer chezl'historien de Joseph
un art qu'il pratiquait si bien lui-meme. Ce qui est peut-etre
plus surprenant, c'est que Chateaubriand fosse un aussi long
parallele entre la reconnaissance d'Ulysse par son fils et celle
de J oseph par ses lrere , : en 1802, la reconnaissance est toujours
considérée comme le plus dramatique des ressorts, et l'aul,eur
du Génie du Chrislianisme sait gré au narrateur biblique de
l'avoir mieux manió qu'Homere (1).
Du Joseph de l'abbé Genest rien n'est a citer, non plus que
d'aucune piéce de Boyer ou de Duché. II suffisait de constater,
par le grand surces de cette tragédie, que chaque génération
demandant ala Bible ce qui est conforme a ses aspirations, notre
poésie drarnalique, au commencement du xvm• siécle, lui
demanda de prélérence des histoires fécondes en !armes et
en surprises.
(1) Cinq ans apre:I Le Génie du Chrislianisme 1 Méhul meLLra l'histoire
de Joseph en opéra.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;AISE

698

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Notre poésie lyrique a la meme date s'en inspire mieux.
Notre poésie lyrique, c'était alors surtout J .-B. Rousseau
qui la représentait, et l'on sait que, pendant de tres longues
années, iI conserva la réputation d'etre le plus grand lyrique
de notre pays. II fallut toute une révolution du goOt pour le
déposséder de sa gloire .
En son temps, elle fut légitime.

•

• •
Rousseau continue ,es paraphrases de psaumes et par elles
il continue la lutte contre l'athéisme. Dans son ode II, tirée
du Psaume XVIII, il « éleve l'áme a laconnaissance de Dieu par
la contemplation de ses ouvrages ( 1) » :
Les cieux instruisent la torre
A révérer leur auteur:
Tout ce que leur globe enserre
Célebre un Dieu créateur.

Dans p.Jusieurs odes, notamment dans la VII•, tirée du Psaume
LXXII, il expose, pour les calmer, « les inquiétudes de l'áme
sur les voies de la Providence », alléguant, puis réfutant la vieille
objection du bonheur des impies :
Pardonne, Dieu puissant, pardonuc ama raiblesse.
A l'aspect des rnéchants, conrus, épouvanté,
Le trouble m'a saisi, mes p!is ont hésitó :
Mon zele m'a trahi, Seigncur, je le confesse,
En voyant Jeur prospérité.

........................ .... ... ····· ...... .

De 18., ;e l'avouerai, naissoit ma défiance.
Si sur tous les mortels Dieu tient les yeux ouverts,
Comment, sans les punir, voit-il ces cccurs pervers ?
Et, s'il ne les voit point, comment pcut sa science
Embrasser tout cet univers ?

········· ... .. ········ ...... ............... .

J'ai vu que leurs houneurs, leur gloire, Ieur richesse
Ne sont que des lllels tendus a leur orgueil ;
Que le port n'est pour eux qu'un véritable écueil;
Et que ces lits pompeux oll s'endort Ieur mollesse
Ne couvront qu'un affreux cercueil.

Mais chez Rousseau, la paraphrase desPsaumes sert ad'autres
fins. Ce n'est pas en spectateur indifférent qu'il assiste a ce
grandétalage defausse dévotion quidéshonore la CourdeLouisXIY
vieilli et, nouveau La Bruyere. comme il combat les Esprits lorts,
il flétrit les Onuphres :
(1) C'est ce que Rousseau dit lui-mCme dans son argument.

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Pensez-y done, Ames grossi8res ;
Co~mencez par régler vos mceurs.
Moms de faste dans vos prieres
Plus d'innocence dans vos ca&gt;u~
Sans une ame légitimée
·
Par In pratique confirmée
De mes préceptes immortels
Vo~re encens n'est qu'une furÓée
Qui déshonorc mes autels.

MCe .{est pas non p]u¿ en vain qu'il est le contemporain de
!ss1 on et de Fénelon. l! transporte done daos le lyrisme sacré
~r ce au Psalm1ste, quelques bons conseils a l'éga d d R . :
11 demande
¡ t •
.
·
r
es ,01s .
d f ºbl
~ue e rone deVJenne ]'asile de l'orphelinetlesoutien
d u / 1 e pupille, _qu'J] chasse l'ambitieux, accueille les ]armes
e 1findn~ cence, smt « de la sainteté des lois le protecteur Je
pl us I e 1e ».
·
Tous
ces
themes
qu
·
t
déb ut du xvm• siecle
..
d' t rté
'
I son ' au
pleins
ua I ' Rousseau les développe dans de belles strophes
qu I emprunte a M_alherbe et qu'il transmettra au romantisme'.
C~ q~ nous ~vons cité montre qu'il les construit bien que son vers
::s an:;:;;z:t~~~t sa Lplirasleh solide, s~~ c~utes' ingénieuses,
.
es. e ma eur est qu il a1me trop les apostr_opl_hes qm do1;1nent l'illusion de la chaleur et les ad¡· ectifs qui
en¡o
.
l' t iventcÍ Ma1s ces ornement s factices
séduiront encare
/u eur es Marlyrs au point que, mettant dans la bouche
Eudore un cant1que en partie tiré du Psaume XVIII ·¡
.
devo· ¡ · - a I'"
, 1 cro1ra
Idréais,er
r,,poux et au Géant les épithétes dont Rousseau
1es a corés :

~"¡

Dans une éclatante voOte

1l a plac~ (e ses mains

Ce soleil qui dani, sa route
Ecla_ire tous les humains.
Environné de lumiére
II entre dans la carri~re
Coi:n,me un époux glorieux
Qu11 des l'aube matinale
De sa ~ouche nuptiale, '
Sort br1llant et radieux .
L'univers, a sa présence
Semble sortir du néant.'
Jl prend sa cou.rse, il s'avance
Comme un superbe géant .

Si Rousseau est de ceux par qui il rcstera dans les premieres
ceuv~es romantiques un peu de la pompe du classicisme ¡¡ est
auss1
'
vécut un de ceux avec qm· se prépare un lyrisme nouveau.
11'
, en effet, assez pour ass1ster aux premiéres effusions de

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRA:"t~AISE

700

701

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cette sensibilité du xvm• siécle qui allait aboutir a la mélancolie
du x1x•. 11 eo subit la contagioo et, voulant rendre la tristesse
d'une mort prématurée, il prit chez Isaie le cantique d'Ézéchias.
C'est la plus célebre de ses quinze Odes sacrées. Lelranc de Pompignan la qualifiait d'admirable et l'avait lue au moins cent fois :
tant il y reconnaissait , le langage du creur et du sentiment &gt;.
Nous-mémes ne la lisons pas sans songer a la Chute des feuilles
ou plutot a Pensée des morls ; car déja nous y trouvons un peu
l'accent, et les tours de phrase, et la musique des élégies lamartiniennes :
J'ai vu mes tristes joumées
DécHner vers Ieur penchant ¡

Au midi de mes annécs
Je touchais :l. mon couchant ;
La mort, déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres élernelles
La clarté dont je ~ouis ¡
Et, daos cette nmt funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main rlclame
Les dons que j'en ai rec.;us ¡
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus:
Mon dernier soleil se I6ve ;
Et votre soume m'enieve
De la terre des vivants,
Comme la reuille séchée,
Qui, de '!a tige arrachée,
Devient le jouet des vents.

.......................

Ainsi, de cris et d'alarmes
Mon mal sembloit se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
:t:toient 1assés de s'ouvrir.
Je disois a la nuit sombre :
O nuit, tu vas dans ton ombre
M'ensevelir pour toujours 1
Je redisoi.q a l'aurore :
Le jour que tu tais éclore
Est le demier de mes jours 1

•

• •
Rousseau fit école. Ses deux meilleurs éleves furent Loui•
Racine et Lelranc de Pompignan. Louis Racine, qui paraphrasa
un certain nombre de Psaumes, a peut-etre surtout ce titre
a notre attention qu'il aimait associer dans la meme piece
deux et quelquefois trois strophes diílérentes. Pompignan lui
emprunta cette habitude, qu'adopterent a leur tour pendant
Jongtemps nos romantiques.

Pompignan, dans l'histoire de notre poésiebiblique, a plus d'impor:ance que le fils de Racine. 11 fut vraiment« quelque chose »
quoiqu'en dise Voltaire.
'
11 a_paraphrasé des Psaumes et des Cantiques, oil, comme Rousseau, d adresse aux Rois de salutaires avis, prémunit nme fidele
contre les impies, disant : « Non, je ne connais point de Dieu »,
la réconforte dans la foi en la Providence par le tableau sublime
de la création et aussi par cette pensée, bien susceptible de
toucher les hommes du xvm• siécle, que
Ce Dieu qui ton ne et. se venge
Est un D1eu qui s'attendrit.

La maniere habituelle de Pompignan est celle qu'on peut
attendre d'un classique de son temps. 11 croit tout embellir par
l'épithete, tout ennoblir par la périphrase. Chez lui, la nuit est
toujours sombre, l'aurore humide, la rosée féconde, l'herbe
tendre, l'aiglerapide, l'aiglon timide, la cime du cédreorgueilleuse.
Chez lui, les antres d'oil les bétes s'élancent pendant la nuit
ne peuvent étre que fangeux et les repaires oil elles s'enfoncent
pendant le jour ne peuvent etre que ténébreux. Chez lui,
le ciel s'appelle les célestes voiltes, les régions du tonnerre,
la so urce des éclairs, et le vin qui réj ouit le creur de l'homme
devient, en passant du Psaume VIII dans le texte lran~ais,
, le nectar delectable, charme et soutien du creur, que le pampre
doré fait couler sur la table. »
Les memes ornements travestissent souvent l'énergiquc
beauté des Prophétes. L'homme qu'Habacuc nous montre
trompé par l'exces du vin, Pompignan le transforme en un vil
mortel qu'une Iiqueur perfide met au rang de la brute. Quant
aux sauterelles que Nahum arréte sur les haies quand le temps
est lroid et qui s'envolent quand le soleil se leve, comment
les reconnattre dans cette strophe ?
Tel d'lnsectes Jégers un essaim méprisable
Sur le déclin du Jour se rassemble avec bruit ;
Mais au ret.our des reux qui chassent l'ombre hu mide
La 16gion t1mide
'
Dans l'air s'évanouit.

Pompignan était lier pourtant d'avoir le premier, chez nous
ouvert á la poésie une nouvelle route en traduisant les Prophétes.'
II espérait qu'on lui en saurait gré.
On doit, en eílet, lui savoir gré de les avoir parfois traduits
avec une sobriété vigoureuse qui était alors une nouveauté.
Si Víctor Hugo s'est si bien inspiré de la vision d'Ezéchiel, c'esi

.

.

'

�102

REVUE DES COUR~ ET CONFÉRENCES

que la m~le traductiou de Pompignan lui en avait fait sentir,
je croi~, la sublime horreur.
- Hó bien parle, ici tu présié!es ¡
Parle, ó m¿n prophéte, et dis-leur :
ft Écoutez, ossements arides,
Écoutez la voix du Seigneur.

Le Dieu puissant de nos anc~tres,
Du soume qui créa les étres1
Rejoindra vos nreuds séparés.

Vous reprendrez des chairs nouvelles ;
La peau se fcrmera sur elles ;
Ossements secs, vous revivrez. •

•

•

U dit ; et je répete h peine
Les oracles de son pouvoir,
Que j'entends partout dans la plaine
Ces os avec bruit se mouvoir.
Dans leurs liens ils se replacent,
Les nerrs croisent et s'entrelacent,
Le sang inonde les canaux ;
La chalr renait et se colore :
L'é.me seule manqtiait encore
A ces habitants des tombeaux.
Mais le Seigneur se fit entendre,

Et je m'écriai plein d'ardeur:
• Esprit, ha.tez-vous :'i descendre ;
Venez, esprit réparateur;
Souffiez des quatre vents du monde,
Soumez votre chaleur féconde
Sur ces corps pret$ d'ouvrir les yeux. •
Soudain le prodige s'achev~, ·
Et ce peuple de morts se lhe
Étonné de revoir les cieux.

Mais, autant peut-etre que d'avoir tiré de la Bible quelques
strophes presque admirables, on doit savoir gré a Pompignan
d'avoir dans le Discours préliminaire de son recueil de Poésies
sacrées esquissé le c_élebre chapitre de C~aiea_ubriand. La, déja
est admirée la variété de l'Ecriture ; la, dé¡a sont vantés ses
narrations et son lyrisme ; la, déj~ il est soutenu que« son caractere propre est d'émouvoir, d'intéresser !'ame et de parler toujours au creur » ; la, déja elle est compar_ée a Homére, et le~
humanistes sont défiés de trouver chez Pmdare des 1dées qm
approchent de celles qu'ofTre Abdias, de celle-ci, par exemple :
L'orgueil de votre creur uous a élevés, parce que vous habilez dans
les fenfes des rochers, et qu'ayant mis votre Throne dans les lieux
les plus hauls, vous diles en vous-m¿mes, qui me /era lamber en
Terre? Quand vous prendriez votre vol aussi haut que l'Aigle,
et que vous meitriez volre nid parmi les Aslres, je vous l:'rracherais
de Id, di/ le Seigneur.
Le Discours de Pompiguan n'est pouriant qu'une ébauche.

LA BIBL~ DANS LA POÉSIE FRANVAISE

703 '

Ce fut Le Génie du Christianisme qui, dana !'estime du public
fran~ais, établit définitivement l'Écriture a coté, ou plutOt audessus des poemes de l'antiquité claseique.
Mais a l'auteur du Génie, ce fut surtout l'auteur du Paradis
perdu qui révéla la beauté de la Bible.
11 l'avait révélée auparavant a d'autres, meme a desincroyants : .
c'est en effet sous le patronage de Milton,
Grand aveugle dont l':\me a su voir tant de chosos 1

que Chénier place son poéme de Suzanne.

• •
Le poéme n'a pas été achevé. Mais par les morceaux déja
composés, et qui furent publiés en 1833 avec les notes de !'auteur,
on voit tres bien ce qu'il eut été.
C'eut été d'abord un poeme tres pittoresque, car le public
a la fin du xvm• sieele est devenu curieux de couleur locale.
e Cela aura six ehants dont j'ai marqué la séparation », &lt;lit
la premiere note. « J'ai regret de ne pouvoir le !aire plus court.
II faudra l'orner de comparaisons, de détails asiatiques sur les
vetements, les aromates, les richesses, etc., pour en faire un
ouvrage piquant. » La note VIII n'est pas moins instructive :
, Lorsque Suzánne voudra deseendre, lanuit, dans ses jardins,
deux de ses femmes lui mettront aux pieds une chaussure qu'il
faudra peindre. Ce sera comme des pantoufles. Mais quand
elle voudra se baigner, il faudra peindre la chaussure que ses
femmes lui oteront, et qui ne sera point la meme, et peindre
aussi tous les vetements, a mesure qu'elles !'en dépouilleront. •
Chénier voulait peindre eneore les présents que Joachim apporte
asa femme, et les jardins de Sémiramis, et bien d'autres choses,
déeidé a raceourcir certains épisodes afin d'avoir « plus de place
pour des détails historiques et géographiques sur tous ces pays,
Phénicie, Judée, Damas, etc .. •
, Piquant » par toute cette géographie et toute cette histoire
- ear ce que Chénier demande a la couleur loeale, c'est d'amuser
les lecteurs, bien plutilt que d'expliquer les caracteres -le poeme
eut été féerique par .Je merveillem.:. Chénicr avait d'abord
songé a eréer des auges gardiens, qui auraient été tres miltoniens.
Mais il s 'était ra,;isé. Finalement, il avait imaginé de faire surtout
agir les devins babyloniens et de montrer «leurs letes impudiques ~;
etil se proposait deles, biendécrire».L'ange de la pudeur aurait
veillé sur Suzanne. Un ange vengeur aurait apparu aux dewc

•

�705

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~A.ISE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

704
vieillards et devant eux il aurait gravé sur la muraille • l'histoire
de quelque scélérat calomrriateur purri dans l'lkriture ».
Par l'action, le poéme, naturellement, eut été trés voluptueux.
Chénier ne s'en cache point. Il a méme la malice de rappeler
, les vers tout trempés d'une amoureuse ivresse » que versait
, du sage roi la langue enchanteresse , et de demander a la muse
qui inspira Salomon de mettre sur sa propre langue un peu
de ce miel séducteur. Toute une partie du Canlique des Canliques
devait entrer dans la Suzanne, et a ces épisodes sensuels, que le
sujet imposait, d'autres devaient s'ajouter : ainsi pour faire
un beau contraste avec les mreurs de Suzanne auraient été
peintes et les « graces mignardes , et les , fetes impudiques • des
filles de Babylone.
Ce poéme voluptueux eut été en méme temps tres attendrissant. Suzanne, en l'absence de son mari, devait oublier de
manger, entrer dans une réverie prolonde qui aurait répandu
une expression mélancolique sur son celeste visage ; sa belle
main serait allée sur ses yeux essuyer une !arme. Qu'eut-ce été
aprés l'accusation ! Alors Suzanne aurait crié : « Ma sreur, je
vais mourir ! Dis a Joachim... O J oachim. • Alors le pére de
Suzanne serait venu mourir sur la porte de sa fille et les accusateurs pour sortir auraient loulé le cadavre. Alors Joachim,
voyant sa femme menée au supplice, serait tombé a terre et
on l'aurait emporté. Tout ce qui pouvait !aire pleurer les hommes
du xvm• siécle, la Suzanne devait le leur offrir.
_
Elle leur eut o!Tert enfin le plaisir de la surprise, celui de
l'innocence reconnue et de la calonmie déjouée par l'apparition
d'un vengeur.
La Suzanne d'André Chénier, poéme coloré, léerique, volup·
tueux, touchant, surprenant, eut été, on Je· voit, un tres beau,
!aut-il dire mélodrame, faut-il dire opéra ? Les vers de poete,
on ne peut en douter, y eussent ahondé, les vers pittoresques,
mielleux, enchanteurs, sensuels. On y aurait, sans doute, vainemenL
cherché un seul vers religieux et rien n'eut été moins chrétien
que cet ouvrage ou eut été accumulée tant de couleur biblique.
On serait bien injuste, au contraire, en soutenant que Cha·
teaubriand aima la Bible seulement en artiste, encore qu'il
ne l'ait peut-étre pas assez aimée en Chrétien.

• ••
Tout un livre du Génie du Chrislianisme, le V• de la U• partie,
est consacré a l'exaltation de la Bible. Le titre, LaBible el Homere,

en dit dairement le dessein : constater la supériorité du livre
ou s'ahmente 1~ génie du Christiarrisme sur celui ou s'est le plus
alimenté le géme de la poésie pa1enne.
~ans la _Bi_ble, Chateaubriand prétend, cela va de soi; tout
gouter. Ma1s 11 a ses préférences et d'avance l'on devine ce que
va prélérer le pére du romantisme.
C'est ~ncore un peu ce qu'aimait le xvm• siécle: les idylles,
les surprises et les reconnaissances.

C'est, moins qu'on ne s'y _attend, le pitt.oresque des paysages
et des mreurs. Sans doute, il ne manque point d'admirer que
lorsque Abraham re~mt un hé\te , les fils du lieu emménent
les charneaux, et les filles leur donnent a boire ,, ; qu'on lave
les ~ieds du _voyageur, que pour manger on s'asseye a terre.
11 ?- º':'et pomt, non plus, de remarquer que Jacob distribue
la ¡ust1ce sous un palmier et que les mariages se concluent au
bord des lontaines. Pourtant, au moment 011 le grand créateur
?e la couleur locale se fait l'apologiste de la poésie biblique
ll ne semble pas . etre déja aussi sensible a la beauté du déco;
palestiJ~íen et des habitudes patriarcales qu'il le sera plus tard
quand il les aura vus de ses propres yeux.
, Ce qui est déja gouté sans réserve, ce qui est qualifié de sublime,
c est I_e contraste entre la grandeur de 1'1dée et la petitesse quelquelo1s méme la trivialité du mot qui sert a la rendre ; « 'II en
résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour l'ame :
car lorsque, exalté par la, pensée, l'esprits'élance dans les plus
hautes rég10ns, soudam l expression, au lieu de le souterrir, le
la1sse tomber du ciel en terre, et le précipite du sein de Dieu
dans le limen de cet urrivers ... ,,
. Plus loin, un exemple précis est donné de ce sublime, « le plus
1mpétueux de tous ,, :
1 La terre, s'écrie Isaie, chaneellera comme un bomme ivre: elle sera trans•
portée ~omme une tente dressée pour une nuit. ,
d Voila le sublime en contraste. Sur la phraseelle sera transporlée I'esprit
emeure suspcndu et attend quelque grande comparaison, lorsque le prophete aj?ute, comme une tente dressée p_our une nuit. On voit la terre, qui nous
paratt s1 vaste, dóployée dans les all'S comme un petit pavillon ensuite
emp~rtée avec aisance par le Dieu forl qui l'a tendue et pour qui
durée
des s1écles esta peine comme une nuit rapide.

ia

« Je n'aime pas Victor Rugo, dísaít un jour la duchesse
de Broglie, fille de Mm• de Stael ; il rapetisse tout, parce qu'íl
compare sans cesse les grandes choses aux moindres et
p~r exemple le ciel a un reil. » Cette dame ne devait don~ pas
aimer beaucoup non plus rri !sale, ni le Psalrniste · car Chateaubriand a bien raison de dire que la Bible o!Tre partout des

,1

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;;AISE

exemples de l'antithese qui, parmi les innombrables antitheses
romantiques, est la plus romantique, celle ·d~ la grandeur ~t. de
la petitesse, souvent associée a ?elle ~u ~ubhme et du tnvial.
Ce qui est signalé encare a I adm1ration de nos poete~ .Pªr
Le Génie du Christianisme, c'est la sublime terreur des VISIOns
bibliques, c'en est le vague, l'imprécis, le mystere.

l'une réveille des idées riantes, l'autre des pensées tristes. » La
Bible réveille des pensées tristes : il n'en faut pas davantage
pour que le grand mélancolique la juge une incomparable
source de poésie.
Y a-t-il beaucoup puisé Iui-meme ? Je n'en suis pas bien sur.
II est alié en Palestine, il est descendu « surla terre des prodiges,
aux sources de la plus étonnante poésie » ; ce sont ses propres
expressions. Devant la Mer ~lorte il a écrit : « Des aspectG
extraorclinaires décélent de toutes parts une terre travaillée
par des miracles : le soleil brülant, l'aigle impétueux, le figuier
stérile, toute la poésie, taus les tableaux de l'Écriture sont la. »
A Jérusalem, il a écrit : « C'est la Bible et l'Évangile a la main
que l'on doit parcourir la Terre sainte. » Et nous avons la preuve
que le voyageur avait bien les deux livres a la main. Mais nullc
part son llihéraire ne me donne l'impression qu'il les avait
dans la mémoire, que c'étaient e&lt; ses livres », ceux oU son imagination avait l'habitude de s'alimenteret son cceur de se réchauffcr.
Son grand p eme religieux, Les Marlyrs, est d1inspiration bien
plus miltonienne que biblique. Pourtant Les M arlyrs doivent
bien a la Bible quelques belles p ·.ges. Le cantiquo par lequcl
Eudore répond au chant paien de Cymodocée prétend meme
condenser toute la poésie de l'Écriture, et il est done curieux
de voir ce que chante Eudore.
II chante la poésie du décor et des noms propres ; car maintenant René a YU 'des palmiers et des chamcaux :

706

Le devin Tbéoclymene, au festin de Pénélope, est frappé des présages
sif'istres qui les menacent...
.
. .
.
Tout formidable que soit ce sublime, il le cMe encore a la v1s1on é'u hvre

de •Job.
. Iorsque 1e somme il end ort 1e pus
1
Dans l'horreur d'une vision de nmt,
profondément les hommes,
,
, Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la frayetrr pénétra Jusqu a

==
• Un esprit passa devant ma t,ace,_ el l~ poil'd ~ ma eh'
atr se hé'
rissa ft orreur,

._ Je vis celui dont je ne conna1!l-sa1s pomt le v1s~ge. Un spectre parut devant
mes yeux et j'entendis une voix comrne un petit souffie. •
11 y a 1a'beaucoup moins desang_, de tónebres, de larmes, que dans Homere;
mai!! ce visage inconnu et ce petrt souffie sont en effet beaueoup plus terribles.

Mais la Bible est pour l'auteur du Génie le livre poétique
entre tous parce que c'est par excellence le livre mélancolique.
{( Aucun é~rivain n'apc,usré la triatesse de 1'5me au degré oll elle
a été porlée par le saint Arabe ... Job est la figure de l_'human,té
souITrante et l' écrivain inspiré a trouvé assez de plamtes pour
la multit~de des maux partagés entre la race humaine. » Et
René cite, commente quelques-unes de ces plaintes avec l'admiration d'un hommo qui prétend savoir ce que c'est q ue la souf!rance. II ne croit pas que jamais les entrailles de l'homme
aient fait sortir de leur profondeur un cri plus douloureux que
celui-ci : « Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable et
la vie a ceux qui sont dans l'amertume du creur ? » ni que le
style ]e plus techercbé puisse peindre la vanité de la vie avec
la meme force que ce peu de mots : « L'homme né de la femme
vit peu de temps, et il est rempli de bea~coup de misere~. » Et
de quelle « merveilleuse redondance » lm semble ce ne de la
femme, qui fait voir , toutes les infortunes de l'bomme dans
celles de sa mere» !
Mais Je livre de Job n'est pas le seul dans la Bible, qui
fasse réfléchir Chateaubriand sur la misere humaine. Cherchant
un mot sur Jeque! il puisse appuyer une conclu,ion générale,
il cite, apres avoir cité une parole de Nestor, cette_ réponse de
Jacob a Pharaon : « II y a cent trente ans que ¡e sms voyageur.
,Mes jours ont été courts et mauvais, et ils n'ont point égalé
ceu.x de mes peres., Et Ia-dessus il ajoute : « Voila deux antiquités
bien différentes : ]'une e,t en images, l'autre en sentiments ;

707

Passant aux jours d'Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit
le palmier, le puits, le chameau, l'onagre du désert, le patriarche voyageur
assís devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallóes du Liban, les·sommets d'Hermon, d'Oreh, et de Sina'i, les rosiers de Jéricho, les cypres de Ca.des,
les oalmes d'Idumée, Éphraim et Sichem, Sion et Solyme, le torrenti des
Cedi-es et les eaux sacróes du Jourdain.

Puis, Eudore dit toutes ces choses attendrissantes ou désolantes : le fils de Tobie annoncé par son chien fidele, Agar détournant la t ete pour ne pas voir mourir Ismael, les !armes de
Joseph reconnu par ses lreres, le cantique du saint roi Ézéckias,
l'exil au bord des fleuves de Babylone, les « nombreuses vanités
de l'homme : vauité des richesses, vanité de la science, vanité
de la gloire, vanité de l'amitié, vanité de la vie, vanité de la
postérité ».
Enlin, Eudore dit la grandeur de Dieu d'aprés les Psaumes,
connus surtout, j'en ai peur, comme le cantique d'Ézéchias,

par les paraphrases de J .-B. Rousseau, mais utilisés par un homme
qui a vraimenL le sens du sublime :

�709

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AISE

A votre voix, le soleil 5'cst levé Cans l'O!'ient ¡ il i:;'est avancé comme un
géant superbe, ou comme l'époux radieux qui sort de la couche nuptiale (1).
Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre tremblant vous répond: • Me voici. •
Vous abaissez la hauteur des cieux; votre esprit vole dans les tourbillons ¡
la terre tremble au souffie de votre coiere; les morts épouvantés fuient de
leurs tombeaux l O Diel! ! que vous etes grand dans vos ceuvres I Qu'est•ce
que l'homme, pour que vous y attachiez votre creur ?

ce recueil d'o'.·ientales, figurent a titre de personnages exotiques,
bien plus qua titre de personnao-es sacrés.
Leur exot.isme n'a rien aujo;rd'hui qui étonne. Mais, en
1822, _quand parurent, six ans aprés sa mort, les Chants élégiaques
de M11levo_ye, les vers par lesquels s'ouvrait le recueil durent
paraltre tres neuls :

708

Le méme pittoresque et la méme grandeur se retrouvent
dans le cantique de gloire que les chreurs des saints et des auges
font retentir devant la Trinité, en un ciel construit sur les plans
de Milton plutot que sur ceux de l' Apocalypse. Le sujet de ce
chant, c'est une fois de plu,¡¡l'invitalion adressée aux justes
de ne pas s'étonner du bonheilr des méchants. Chateaubriand
répete done ce que dit depuis plus d'un siécle notre poésie biblique. Seulement, cette fois, les Prophetes sont interprétés par une
imagination toute romantique et quand les saints de Chateaubriand annoncent la vengeance de Dieu, ils parlent déja comme
l'auteur de Pleurs dans la nuil :
Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point a
cause du bonheur des méchants: ils n'ont point, U est Yrai, de langueurs qui
les tratnoot a la mo1t ; ... i1s portent l'orgueil a leur cou comme un carean
d'or j ils s'enivrent a des tables sacrneges ¡ ils rient,ils dorment, comme s'ils
n'avaient point fait le mal ...
L'insensé a dit dans son coour : ._ 11 n'y a point de, Dieu ! » Que Dieu se
Jeve I que ses ennemis soient dissipés 1 11 s'avance: les rolonnes du ciel sont
ébranlée:. i le fond des eaux et Jes entrailles de Ja terre sont mis fl. nu devant
le Seigneur. Un feu dévorant sort de sa bocche ; il prend son vol, mont~ sur les
chérubins ; il lance de toutes parts ses nec:hes embrasées ! OU sont-ils les
cnfants eles impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l'iniquité des
peres, e\ Dieu vient visiter les enfants dans sa furcur i il vient au tcmps
marqué punir un peuple coupable; il vient réveiller les méchants daos leurs
palais de cedre et d'aloes, et con!ondre le fantóme de leur rapide rélicité.

•

• •
L'inlluence de Chateaubriand est déja sensible chez M1llevoye.
Dans les chants élégiaques de ce pré-rcmantique la Biblc
ne tient qu'une petite place. C'est, si l'on veut, la place d'honneur,
puisqu'on entend d'abord la plainte de la Sulamite qui n'a
pas revu encore son bien-aimé, puis la plainte de David pleurant
Saül et Jonathas. Mais comme a ces chants succedent immédiatement ceux de l' Arabe au tombeau de son coursier, de Zarina
mourant a !'ombre du mancenillier, de Zora pleurant sa gazelle,
de -Zaíde au tombeau du poete persan, du pauvre negre enleve
aux c6tes de Guinée, on voit que la Sulamite et David, dans
(l.) ~omparer J.-B. Rousseau 1 ode 11.

O vi~rges de Sion ! ó mes douces compagnes J
N~ l avez-vous pas vu descendre des montagnes,
B~1llant, comme un rayon de l'aslre du matin ?
D1tes-moi sur quel bord, vers quel sommet lointain
Ses chameaux vont paissant une herbe paríumée ?
So"lt-ils sous les palmiers de la verte Idumée
Ou sous le frais abri des rochers de- Sanir ? '

_Dans les ~ers qui suivent et qui sont, comme les premiers,
tres harmorueux, sont entrées quelques-unes des imao-es du
?élebre Cantique, choisies avec tact et sagement adoucie~ pour
etre accommodées au gout d'un public encore rebelle aux excessives audaces de la poésie orientale :
_A pres une Sulami~e, qui_ est un peu une sreur d' Atala, Millevoye
lait p_arler un David qm raconte toute sa vie, comme René,
et ,,m de toute cette vie se rappelle naturellement surtout les
moments passés dans la solitude :
Cependa~t je partis, et d'une marche lente
Traversa1 de Pharan l'immensité br0lante
Éphralm et Sélo, Séir et Bethzamé.
'
Tantót, pAie, abattu, par la soif consumé
Je me. tratnais, la nuit, sur des sables stÚiles,
Aux tigres du désert disputant leurs asiles
Tantót, assis aux bords des torrents irrités'
,Te camparais ma vie a Ieurs flots agités.
'

L'inf!uence de Chateaubriand se manileste encore en 1822
da.ns le Saül de Soumet, ou pour rappeler au roi révolté que Die~
meme a parlé sur ces bords, le grand prétre Achimélech ne lait
que tradmre quelques lignes des Martyrs :
Lorsqu'un nouveau prodige est tout pri!t d'éclater
Ce n'est pas sur ces bords que l'on en peut douter ':
Abyron et Dathan que les feux consumérent ·
Le mer, o\l trois cités coupables s'abtmCrent '
De Ieurs temples impurs les !aux dieux arradhés

Les

sépulcres rouuerts, Les torrenls desséchés
'
Ces monls, ces roes brisés, ces gro!les eles ora~les
Tout te montr~ un désert sillonné de miracles '

T?ut semble respirer, dans ce terrible lieu, '
L épouvante de l'homme et la grandeur de Dieu.
a~es asp~cts extraordinaires décélent de toutes parts une terre trauaillee
f, d~s m1racles ... Chaque noJ!l renferme un mystt'lre, chaque grolle déclare
s auemr, chaq11e sommet retentit des accents du prophete. Dieu m8mea parlé
u~ ces bords, les tor~enls desséchés, les rochers fendus, les tombeaux enlr'ouver s attestent le prod1ge ;le désert parait encore muet de terreur

�llai&amp; bien d'autzes que Cbateaubriand ont collaboré a ce drame
composite, dans lequel BODt venues converger, comme dana
toutes les tragtldies écloses a la veille de la victoire romantique,
les inapirations les plua diverses. Les principaux événementa
de la rivalité entre Sao! et David - combat contre Goliath,
réveil de Sao! arraché a son délire par la harpe de David, amour
de Micho!, mort d'Achimélech, consultation de la Pythonisse,
mort de Sao! - tous ces événements aecumulés, au mépris de
la chronologie biblique, en l'espace de vingt-quatre heures ;
ajoutons beaucoup d'hémistiches empruntés a Alhalie : voill
la part du classicisme. Un roi achamé a découvrir l'homme que
Samuel a sacré pour lui succéder, ce secret révélé en la présence
de tous les intéressés, SaOI décidé alors a tuer l'usurpateur,
le tuant en effet, mais s'apercevant qu'il a tué son fila Jonathas
revétu des amies de David : voila la part du mélodrame.
Un David qui proméne sa reverie
·
Des champs du Térébinthe aux bords de Samarie,

une Micho! qui devient amoureuse d'un berge, apparu soos
des p&amp;lmiers eo fieurs et ayant la tete ceinte d'aloes parfumés ;
une Pythonisse qui, s'étant liée par un pacte horrible aux espn"ts
de l'ablme, a fermé son A.me a tout penchant humain et repose
ses membre&amp; sur un lit d'ossements ; un Saül infernal qui consent que le monde périsse pourvu que SaOI regne, qui tue David
pour anéantir le Messie, qui lance a Dieu cet insolent défi :
Dieu peut m'anéantir, il ne -peut me soumeUre.
11 est mon ennemi; mais il n•est plus mon mattre;
Mon orgueil obstiné contre lui se débat,
Et j'ai cbangé du moins l'esclavage en comba\.
Plus d'autels, plus de vceux, plu!I d 'enr.e11s, plus de fétes !
Jour exterroinateur, lh·e-1.oi sur m11 t.ll.e 1

Le théA.tre romantique
de Dumas p6re aDumas fila.
CoUl'II de K. &amp;IIDRÉ J.E BBE?OK.
M•U,., de Con/trencu O la Sorhnn&lt;-

XI
La oomédie-proverbe. 11 m faut ;u,., ds ,;.,..

Plusieurs piéces de Musset ont pour titre un proverbe. L'enble de son théAtre est intitulé Comédies el proverbes.
Le proverbe, la comédie-proverbe, est un petit genre littéraire
t il est a coup sur le plus illustre représentant, mais qui ne
pas de luí, et qui avait déja presque un siecle d'existence
il est venu l'illustrer.
La comédie-proverbe était ~ée au xvm• siécle, dans les salona
a xvm• siecle. Un vers fameux dit que
L'ennui naquit uo jour de l'uuilormiLé,

d'ailleurs, fut bientót parodié en : •
L'ennui naquit un jour de l'Univec,ité.

voila la part du romantisme, du satanismo, du byronisme.
Ce Saül oil il y a de tout, y compris meme, malgré tant d'anachronismes dans les !aits et les caracteres, une certaine couleur
biblique, eut du succés et de l'infiuence. 11 valut a son auteur
un tres !latteur hommage. Allred de Vigny dédia un de ses
Poemes anliques « a M. Alexandre Soumet, auteur de Clylemneslre et de Saül , : c'était reconnaltre en lui un des maltre&amp;
qui l'avaient initié aux antiquités grecque et biblique. Mai&amp;
le disciple allait bien dépasser le mattre.
(d suivre.)

La comédie-proverbe, elle, naquit de l'ennui -

de l'ennui

qui était le grand ennemi de la femme au xvm• siecle et comme
le cMtiment de sa vie frivole, de sa vie si factice. « Je m'ennuie

amort - je suis dans le néant - je retombe dans le néant -

il n'y a aucun remede quand on s'ennuie autant que je !ais •···
ainsi parlait la marquise du Def!and ; c'est la plainte qui revient
dans presque toutes ses lettres, c'en est le re!rain. La !emme n'a
jamais sans doute eu plus de grAce et d'esprit que dans les salons
du xvm• siecle ; jamais la vie mondaine n'a été plus jolie, plua
aéduisante ; mais jamais non plus l'homme et surtout la fe.mme •

�LE THÉATRE R0l1ANTIQGE
REYUE DES COUfüi ET CONFÉHENCES
í12
ne se sont plus cnnuyés. Leur vie était Lout artificielle ; ils en
avaient retranché ce qui est l'intéret et !'Orne de la vie, ils avaient
tué en eux tous les sentiments qui seuls nous font vivre ; foyer,
famille, amour, religion, ricn de tout cela ne semblait plus

exister pour eux ; en eux, autour d1eux 1 ils ne rencontraient
plus que le vide ; et toute leur vie se passait a chercher,
comme dit Mm• du Deffand,, un remede a leur ennui ,. Toute
la question était de tuer le temps jusqu'a l'heure du souper,
car dans la petite excitation du soupcr ils redevcnaient des
causeurs, d'incomparables causeurs, et pour un moment ils
ne s'ennuyaient plus ; mais il lallait arriver jusqu'a l'heure du
souper. L'histoire de la vie de salon au xvm• siecle est celle
des divertissements successifs auxquels ces éternels ennuyés
ont eu recours pour tromper leur cnnui et se dissimuler a euxmémes le néant de leur existence. - Sous la Régence, nous disent
les Goncourt, la mode est aux bilboquets, puis aux découpures,
puis aux pantins et pantines que l'on íaisait mouvoir avec une
ficelle et qui coutaient depuis 24 sois jusqu'a 1500 livres ; plus
tard, la tapisserie au petit point est remplacée par les nreuds,
sorte de broderie ou plut6t de filet qui se faisait avec de jolies
navettes d'acier ou d'ivoire ; a partir de 1770, les nreuds sont
abandonnés, et la mode est au • parfilage ,, c'est-a-dire que les
femmes ne sont plus occupées qu'a dé/aire fil a fil toute passemcnterie oil il y a de l'or, et si un visiteur se présente dont l'habit
est galonné d'or, le voici aussitat entouré de femmes et de jeunes
filies armées de pelits ciseaux, qui lui coupent ~es galons : indiscret
pillage dont le duc d'Orléans se vengea certain jour en faisant
coudre a son habit des galons d'or laux. - Ce ne sont pas les
seuls divertissements de salon : tour a tour, le siécle s'engoue
du jeu, du cavagnol qui a détr6né le lansquenet du xvn• siécle,
de petit, jeux tels que le colin-maillard, de musique, de pantomime, de contes débités au coin de la cheminée, -enfin et surtout de théatre. Dans la seconde moitié du xvm• siécle, il n'y a
guere de grand seigneur ou de financier qui n'ait chez lui un
thMtre, - thMtre de paravent dressé en un clin d'reil et oil l'on
joue un peu de tout : des opéras-comiques, des comédies, voire
méme des tragédies. Le thMtre de société a été la plus durable
passion de ce siecle bias~ dont les engouements et les caprices
étaient en général de si courte durée, - et certainement personne
n'a plus contribué que Voltaire a éveiller et a entretenir chez
ses contemporains le gout du théAtre. On sait cambien il en était
lui-meme épris : partout ou il est alié, partout ou il a vécu, et
quelle que fut la difficulté a vaincre, a Cirey chez Mm• du

713

Chatelet, a Sceaux chez la duchesse du Maine comme a
Potsdam chez Frédéric II, a Paris comme en Suisse, a Ferney
comme aux Délices, il a toujours trouvé le moyen de drcsser
une scene, de recruter une troupe d'actcurs mondains, et de
!aire jouer deo pieces, - surtout les sicnnes. II ne manquait
pas d'y jouer son r6le, soit dans des petites comédies houffonnes
et polissonne, écrites en quelques heures, soit dans ses tragédies
les plus fameuses. Dans Zaire,il jouait le r6le du vieux Lusignan,
et, comme l'a dit un jour Brunetiere, ce ne devait pas etre
un petit plaisir que de l'enlendre, lui, Voltaire, déclamer avec
altcndrissement, les mains levées vers le ciel, la pieuse tirade
Sei,;neur, j'•i combaltu soixante ans pour ta gloire.

11 y a une jolie anecdote qui se rapporte a ces représentations
de Zaire chez Voltaire, en son chateau de Ferney ; elle a été
recueillie par Chamlort. Aux c6tés de Voltaire, qui jouait Lusignan, sa niece, la grosse Mm• Denis, tenait le role de Zalrc en
dépit de son ~ge mur et de son embonpoint. Certain soir, un jeune
provincial, qui se trouvait la, lui prodiguait les compliments
et les louanges a la fin de la représentation ; elle répondait
en rninaudant : « Eh I quoi, monsieur1 ne me louez pas tant ;
ce r6le de Zaire n'était point fait pour moi; pour le bien jouer,
il laudrait etre jeune et belle ».•• Et lejeune provincial de répliquer
ing~nument : « Ah I Madame, vous eles bien la preuve du
con'traire ! »
Un jour vint, oil les acteurs de salon se lasserent
de jouer des tragédies, des comédies et des opéras-comiques,
oil ils voulurent renouveler leur répertoire, - et ils créerent
un genre nouveau, celui du proverbe. Ceci, sous le régne de
Louis XV. A !'origine, le proverbe était une piece improvisée,
quelques scenes sur un léger canevas tracé d'avance et qui
devaient etre le développement, la mise en reuvre et en scéne
d'un proverbe que le spectateur était tenu de deviner a la chute
du rideau. « Le proverbe dramatique, dit un des auteurs qui
l'ont londé, est une espece de comédie que l'on fait en inventant
un sujet, ou en se servant de quelques traits, quelque historiette, etc .. Le mot du proverbe doit etre enveloppé dans l'action,
de maniere que, si les spectateurs ne le devinent pas, il faut,
lorsqu'on le leur dit, qu'ils s'écrient : , Ah ! c'est vrai ! »- comme
lorsqu'on dit le mot d'une énigme que l'on n'a pu trouver. »
Le proverbe est done une comédie de salon analogue a la
charade ; toute la différence est qu'il s'agit de développer et
de !aire deviner, non pas un mol de deux ou trois syllabes, mais

�714

715

REVUE DES COURS ET CONFf:RENCES

LE THÉATRE RO:&gt;.fANTIQUE

une sentence proverbiale. On y peut voir une transformation
et une adaptation mondaine de la Commedia dell' arle, delacomédie
improvisée qui avait été si longtemps prospere en Italie, et qui
se jouait encore en France au xvue et au xv1ne siécle sur les
théatres réservés aux acteurs italiens. II y eut des proverbes
joués par des acteurs de la Comédie italienne au temps de
Louis XVI, chez Mm• de Rochelort, proverbes dont le duc de
Nivernais apportait le cancvas et dont les acteurs improvisaient
le texte, et ceci montre bien, ce me semble, le lien entre le proverbe et la Commedia dell' arle. Mais le plus souvent les acteurs
se recrutaient parm.i les hótes habituels du salon, et ce fut pendant
quelques années une manie, une fureur. Tous les beaux esprits
se melaient de composer des proverbes, et parfois on ne se contentait pas de les jouer, on les dansait. Mm• de Genlis eut la
gloire d'avoir fait ainsi danser chcz Mm• de Crenay le« quadrille
des proverbes ». Un des danseurs, Gardel, avait mission d'exprimer par sa danse le proverbe : « C est reculer pour mieux sauter » ;
Mm• de Lauzun, pauvrem.ent vetue, représentait celui-ci : « Bonne
renommée vaut mieux que ceinture dorée » : Mm• de Marigny
avait pour cavalicr M. de Saint-Julien qui s'était fait une tete
de négre, et aprés chaque figure du quadrille elle lui passait
son mouchoir sur le visage, ce qui signifiait : « A laver la tete
d'un More on perd sa lessive ». Les autres couples, la duchesse
de Liancourt et le com.te de Boulainvilliers, Mm• de Gcn!is et le
vieomte de Lava!, étaient aussi parlants. - Voila le quadrillc
des proverbes, voila un des divertissements inventés par les
grands seigneurs et les belles &lt;lames du xvm• siéclc pour tromper
leur ennui. On congoit que cela ne les empechat pas beaucoup
de s'ennuyer.
Dans la littérature d'alors, l'homme en qui s'incarne en quelque sorte le genre du proverbe, c'est Carmontelle. II a vécu de
1717 a 1806 ; il était lecteur du duc d'Orléans quand éclata la
Révolut.ion, et spécialement chargé de régler les fetes qui se
donnaient chez la marquise de Montesson, secrétement mariée
au duc d'Orléans. II l'approvisionnait de proverbes dramatiques
dont il a par la suite publié deux recueils, !'un en 8 volumes,
l'autre en 4 volumes in-8°. II eut des imitateurs, des continuateurs
au x1x• siécle ; aux environs de 1830, le grand maltre du genre
se nommait Théodore Leclercq ; mais Sauvage, Romieu, Scribe
écrivaient aussi des proverbes.
Ceci explique pourquoi nous rencontrons dans le théatre
de Musset des pieees intitulées : On ne badine pas avec l'amour,
ll ne faul jurer de rien, JI faul qu'une porte soil ouverle ou fermée,

On ne sauraif penser d !out, ou encore d'autres piéces dont le
titre rappelle et résume quelque antique dictan, s'il ne le reproduit pas sous sa forme complete. Les Marrons du feu - titre de
la petite piéce publiée en 1829 avec les Premieres poésies de
ilusset - c'est le dicton : « I1 se sert de la patte du chat pour
tircr les marrons du feu » ; La Coupe el les lcvres - autre petite
piece publiée trois ans plus tard - c'est le dictan, d'ailleurs
inscrit au-dessous du titre : « Entre la coupe et les levres, il
reste encare place pour un malheur. » Remarquez que presquc
tous ces proverbes figurent déja dans le recueil de Carmontelle,
que déja celui-ci les avait pris pour texte. Et il est hors de doul.e
que Musset connaissait, qu'il avaiL meme !u de tres pres son
devancier. Je ne suis pas sur qu'il eut beaucoup pratiqué Théodore Leclcrcq ou qu'il fit grand cas de lui. En revanche, il avait
les amvres de Carmontelle dans sa bibliotheque, il les avait
lues et ne s'en cachait pas. Quand il fit jouer en 1849 On ne saurait
penser d tout, il fit écrire sur !'affiche de la Comédie-Fran~aise,
au-dessous du litre : « Imité de Carmontelle ,. En efTet, la piece
est une imitation du Dislrait de Carmontelle qui est la traduction
du meme proverbe. DansLe Dislrait comme dans la piéce de Musset
il est question d'un amoureux si distrait qu'en venant voir celle
qu'il aime il oublie toujoursde ]ui dire qu'il l'aime et de demander
sa main. Voici une page de Carmontelle qui donnera une idée
de &amp;a maniere :

1

SCCNE IV
LA COlfTESSE, LB MARQUIS
LE MARQUIS

Vous aimez beaucoup le mond"', ?ifadame ?
LA CO~ITESS E

Sans doute . Je ne connais que cela. Vous savez comme man mari m'a
rendue malheureuse, pl}ndant trois ans qu'il m'a tenue renrermée avec lui
dans une de ses terres.
LE MARQUIS

D:ms une de ses terres ?
LA COMTESSE

Oc1i, vraimcnt; Hre trois ans, mCme penclant l'biver, a la campagne 1
LA MARQUIS

A la campagne?
LA COMTESSE

Oui.
LE MARQUIS

Cela me tait souvenir d'une compagnie de cavalerie que le chevalier de
Saint-Léger veut avoir,

�LE THÉATilE ROMANTIQUE

716

717

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE !tlARQUIS
LA COMTESSE

C'est que si vous voulez vous rcmarier ...

Est-ce qu'il esta Paris, le chcvalier ?

LA COMTESSE,

LE MARQUIS

Oui, Madame, il est arrivé avant-hier, le jour de ce grand orage ; c'est 13.
ce qui a dérangé le temps, sürement.

LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous cherchez encare ?

LA COMTESSE

J'en suis tres !Achée ¡ car n ne peut pas y avoir de Tuileries aujourd'bui,
et je les aime beaucoup.
LE MA R QUIS

Aimez-vou&amp; aussi les truites, l\fadame ?

cherchanl sur sa loilelle.

Hé bien, avec qui ?

LA COMTESSE,

cherchant.

Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS

Vous seriez la plus beureuse temme du monde avec moi.
LA COMTESSE

LA COMTESSE

Comment les truites ?

Avec vous 'l
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Oui, j'en ai mangé a Geneve; c'est excellent.
LA COMTESSE,

rianl.

Ah I ah ! ah ! marquis, vous étes délicieux 1
LE MA.RQUIS

Oui, c'est délicieux; c'est ce que je disais ¡ i1 vous a tait bien rirehier,
n 'est--ee pas ?
LA COMTESSE

Comment ? qui?

Oh I s0.reroent.
LA COMTESSE,

cherchant.

Je ne le trouve pas ¡ c'est incon cevable 1
LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous chercbez done l:i 'l
LA COMTESS:E

Un papier que j'avais tout a l'heure.
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Le vicomte; n'est-ce pas de lui que vous me parliez ?

Est-ce une chose de conséquence 'l
LA COMTESSE

LA CO.MTESSE,

rianl.

Ah l ah I ah I A merveille 1
LE MARQUIS

Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
LA COMTESSE,

riant.

Non, non, je vous trouve charmant comme cela. Ah l je n'en puis plus. (Elle cherche quelque chose,)
LE MARQUIS

Qu 'est-ce que vous voulez 'l Du tabac 'l j'en ai de bon.
LA COMTESSE

Qui, donnez.
LE HARQUIS,

donnanl du labac.

Ah l j'oubliais bien !
LA COMTESSE

Quoi ?
LE MARQUIS

Vous voyez bien ce papier-13. ; devinez.
LA COMTESSE

Je ne sais pas deviner; dites-moi tout de suite.

Oui et non. C'est une chanson.
LE ):[ARQUIS

J'en ai Ull recueil ; si vous voulez, je vous le prilterai, etc., ele ..

Meme situation, memes caracteres chez Musset, dans On ne
saurait penser d loul, meme babi! incohérent, mémes ricochets
d'une idée a l'autre. Mais d'une part, On ne saurail penser d loul

est peu de chose, comparé a ses autres piéces. Et d'autre part,
au contraire,Le Dislrait est ce que Carmontelle a écrit demeilleur ;
en général, il a la main lourde, ses plaisanteries sont vulgaires,
ses intrigues banales et fades. II est probable que, si ses proverbes ont plu dans les salons de 1775 ou de 1780, c'est qu'ils
n'y furent pas joués tels que nous les lisons ; sans doute - et cela
seml&gt;le assez clairement résulter de sa préface - il se bornait
a indiquer le sujet de la piéce, l'intention de chaque scéne, il
assignait a chaque acteur et actrice son rOle, et puis ceux-ci
se chargeaient du reste, y apportant !eur propre esprit, leur
gr:lce, leur délicatesse, leur parlaite habitude de la vie de salon.

��REVt;E DES COURS ET CO~FÉRENCES

7W

VALESTl:"'i",

ó parl.

Foulure ! voila un vilain mot.
llaul.

C'est trop de grAce que vous me raites, et H y a de certaines blessures qu'on
ne sent jamais qu'a demi.
CÉCILE

Vous a-t-on servi 3. dójeuner?
VALENTJN

Vous ~tes trop bonne ; de toutes les verlus de votre sexe, l'hospitalité e~t
la moins commune, et on ne la trouve nulle parl aussi douce, aussi précieuse
que chez vous ¡ et si l'intórél qu'on m'y témoigne ...
c{:CILE

Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.
Elle sorl.
VAN BUCK,

renlranl.

Tu l'épouseras I tu l'ópouseras ! Avoue qu'elle a été partaite. Quelle natvelé I quelle pudeur divine I On ne peut pas raire un meilleur choix.
VALENTi:,

Un moment, mon ancle, un moment I vous allez bien vite en bcsogne.
VAN BUCK

Pourquoi pas ? U n'en raut pas plus; Lu vois clairement 3 qui Lu as affaire;
et ce sera toujours de méme. Que tu seras heureux avec cette femme-1.1 !
Allons touL dire a la baronne i je me charge de l'apaiser.

721

LE THÉATRB HOMA.NTIQUE

dans laquelle il lui donne rendez-vous le soir dans le bois v01sm
du chateau. En vain, son oncle s'alarme, leve les bras au ciel,
et va meme jusqu'a prévenir la baronne. Valentinquitte le chatean
avec lui, l'emmene dans une auberge du voisinage, ou il
lui olTre un si bon dlner, lui fait boire de si bons vins, que l'oncle
Van Buck n'a plus le courage de se !Acher et de s'opposer a son
projet. La nuit venue, Valentin court a son rendez-vous, et peu
apres il voit venir Cécile. Elle s'est échappée en toilette de bal,
car ce meme soir il devait y avoir un bal au cMteau et les invités
commen~aient a arriver au moment ou elle s'est sauvée pour
rejoindre Valentin. Elle l'a rejoint, - et elle est si charmante
de bonne foi, de confiance, si convaincue qu'en elle c'est sa femme
qu'il aime, si convaincue qu'il n'y a pas d'autre amourquecelui-13.,
elle a tant de charme, elle est si simple, si vraie, si naive en dépit
de son malicieux esprit, si fine en dépit de sa naiveté, si pure
en dépit de sa finesse, que Valentin hésite, semble un peu hontcux
de lui-mCme, oublie ses noirs desseins, abjure son scept.icisme,
et finalement tombe a ses pieds. La scéne est longue, retisonsen du moins quelques tignes :
'

CÉCILE

Pourquoi done, pour venir chez nous, avez-vous caché votre nom ?
VALENTIN

VALENTl:S

Bouillon I Comment une jeune filie peut-ellc prononcer ce mot-1:\ ? Elle
me déplatt ; elle est Iaide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne a Paris.
VAN DOCK

Plaisantez-vous ? oll est votre parole ? Est-ce ainsi qu'on se joue de moi ?
Que signiflent ces yeux baiss6s et cette contenance défaite ? Est-ce a dire
que vous me prenez pour un liberLin de votre espece, et que vous vous
servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour vos mécbanls
desseins ? N'est-ce done vraiment qu'une séduction que vous venez tenter
ici sous le masque de cette épreuve? Jour de Dieu I S1 je le croyais ... 1
VALENTIN

Elle me déplatt, ce n'est pas ma tau te, et je n 'en ai pas rópondu.
VAN BUCK

En quoi peut-elle vous dóplaire ? elle est jolie, ou je ne m'y connais pas.
Elle a les yeux Iongs et bien fendus, des cheveux superbes, une taille pJssable ¡ elle est parraitement bien élevée ; elle sait l'anglais et l'italien ; elle
aura trente mille livres de rente, et, en attendant, une tres belle dot. Quel
reproche pouvez-vous lui faire, et pour quelle raison n'en voulez-vous pas 1

Je ne puis le dire: c'est un caprice, unegageure que j'avais faite.
cf.CILE

Une gageure ? Avec qui done!
VALENTIN

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies ?
CÉCILE

Avec votre oncle peut-8tre; n'est-ce pas ?
VALENTIN

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connattre, et que personne ne fOt entro
nous.
CÉCILE

Yous avez raison. A votre place, j'nurais voulu taire comme vous.
VALENTIN

Pourquoi es-tu si curieuse, et a quoi bon toutes ces questions? Ne m'aimestu pas 1 ma belle Cécile ? Réponds-moi oui, et que tout soit oublié 1

VALENTIN

CÉCILE

U n'y a jamais de ralson b. donner pourquoi les gens vous plaisent ou vou!I
déplaisent. 11 est certain qu'elle me déplatt, elle, sa toulure et son bouillon.

Oui, cher, oui, Cécile vous aime, et elle voudrait et.re plus digne d'@tre
aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous ...

Il se pique au jeu, il s'entéte; il écrit a Cécile une lettre d'amoUJ'

VALENTIN

Regarde comme cette nuit est pure l Comme ce ventsoulevo sur tes épaules

48

�723

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

eette gaze avare qui les entoure I Prete l'orcille : c'est la voix de la nuit
c'est le chant do l'oiseau qui invite au bonheur. DerriCrc cette roche élevl ~
nul rcgard no peut nous découvrir. Tout dort, cxcepté ce qui s'aime. Laissa
ma main 6cartcr ce voile, et mes deux bras le remplacer.

lui - nous l'avons vu en lisant Barberine - est un innocent
qui n'a été pervertí que par les livres ; le cas n'est pas grave ; il
pourra lui arriver de se rendre ridicule, mais on peut etre sur
~u'il ne sera dangeremr pour personne. Barberine a vite lait

722

CÉCILE

Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler bolle! Mais ne m'Otez pas votre main ·
je-scns que mon cceur est dans la mienne, et qu'il va au vótre par 1a. -Pour:
quoi vouliez-vous parWr et faire semblant d'aller a Paris ?
VALENTIN

. II le ~allait ; c-'était pour mon onele. Osais-jc, d'aíllcurs, prévoir que tu
v1endrais a ce rendez-vous ? Oh I que je tremblais e1. écrivant cette Iettro
et que j'ai souffert en t'attendant f
'
ctcILE

Pourquoi ne scrais-je pas venue puisque je sais que vous m'épouserer?

n

On pourrait_ rés~mer ne faul jurer. de ríen en disant que c'est
la contre-partie d A quo, ré:venl 7es ¡eunes filies. Dans A quoi
révenl les jeunes filie,, )lusset avait exprimé cet iige de la ,ie .
oU l'imagination est toute romanesque, et oll nous nous figuron5
la vie plus bclle, plus amusante, plus poétique qu'elle ne ]'es~
réellement. Et dans sa piéce, ceci s'applique a la jeune filie ;
mais ceci peut s'appliqüer aussi bien au jeune homme,

a celui

qui n'a pas encore du tout vécu, et qui a tres peu Ju. Un peu
plus tard, en revanche, les jeunes gens traversent une autro crise ;

ils vont a I'excés contraire. lls se hatent de généraliser l'expérience
encore bien courte et incompléte qu'ils ont acquise et qu'il;
sont allés chcrcher ... n'importe ou ; ils se défient de la vie, parce
qu'ils l'ont apprisc a une assez f/i.cheuse école, et comrne ils
se l'imaginaient tout a l'heure plus belle qu'elle ne peut etre, ils
se l'imaginent maintenant pire qu'elle n'est. C'est l'áge des
affirmations ou plutat des négations impertinentes, l'age de
l'ironie, 1'8.ge oU l'on veut se donner l'air de ne plus croire a rien
et d'étre revenu de tout, quoiqu'on ne soit encore alié presque
nulle part.
Te! est, on le voit, le cas de Valentin qui, pour avoir eu quelques petits succés faciles, afTecle de mépriscr les fernmes, de se
prendre pour un Don Juan, et de considérer le mariage comme
une pure duperie. Mais, au fond, il n'est pas bien corrompu;
au fond, il n'est pas bien malade : son crear est resté jeune et
sain, capable encore de c;·oire et d'aimer, et il ne tarde pas a
conlesser son erreur. II prend place, par suite, entre deux a utres
créations de Musset qui sont comme des ét.udes successives
et finement nuancées de la méme maladie morale a des degrés
difTérents : iI prend place entre Rosemberg·et Octave. Rosemberg,

de s'apercevoir qu'il n'est qu'un enfant, et sans- etre dupe
des airs de roué qu'il essaie de se donner, elle murmure : « Ce
gar~on-Ia n'est pas bien méchant. , - Octave, dans La Confession
d'un enfanl du siecle, représente, si je puis dire, la méme maladie

morale arrivée a son paroxysme : ce ne sont plus seulement
ses Iectures qui lui ont gaté irrémédiablement le creur ; il a
vécu ; il a rencontré pres de lui le mensonge, la trahison ; il a
tenté d'oublier, de s'étourdir en se jetant a corps perdu dans
la débauche ; et Iorsqu'un jour il rencontre enfin un amour vrai,
Iorsqu'il rencontre la douce et loyale et fidele Brigitte Pierson,
c'est trop tard ; il ne sait plus, il ne peut plus aimer ; en lui la
loi est morte, la foi en autrui, la foi en la parole humaine ; malgré lui, il torture le creur si tendre qui s'est donné a Iui; il ne
peut plus que torturer, torturer autrui et se torturer lui-méme;
et que! que soit le dévouement de eeIIe qui essaie de le guérir,
iI est perdu, il est incurable : son creur ne saU1'ait rajeunir.
II y avait place entre les deux figures si vraies toutes deux de
Rosemberg et d'Octave pour une troisiéme fignre, celle de Valentin, et des trois peut-étre meme est-ce la plus vraie, celle qui
ressemble le plus a la jeunesse de l'homme. Je ne sais si en
cherchant bien nous ne- pourrions trouver dans notre littérature
quelque esquisse a rapprocher de eeIIe-la, et qui ait pu dans
une certaine mesure gnider Alfretl de Mnsset. II y a bien ~]que
analogie, semble-t-il, entre Il ne faul ju,_r de rim et une piéce de
Marivaux intitulée Le Pefi't-maifre corrigé, ou nomi voyons un
jenne fou de meme espéce que Valentin reconquis au dénouement
par sa femme, et tout pret il devenir désormais, lui aussi, fe
modele des époux. Et chez l'abbé Prévost également, dms un
réciti épisodique perdu, noyé au mili&lt;&gt;u d'nn de ses rongs rornans,
on rencontrerait le- meme theme traité avec émotion et avec
esprit. Mais que Mnsset se sonvlnt ou non de Marivaux et de
Prévost, son Valentin n'en est pas moins f&gt;ien a lui, tout /¡
fait a lui, phra vivant, plus vrai qu'aucune- esquisse antérieure.
Car, ici encore, ne sentons-nous pas bien que-, pour le- peindre,
Musset n'a eu qu'a s'analyser et a se- raconter Iui-meme, tef qu'íl
était a vingt-deux ou vingt-trois ans ? Mieux que personne,
il pouvait étudier la maladie de !'ame dont noussuivons en&lt;¡U&lt;llque sorte le progres en passant de Rosemberg a VaJentin et de
Valentin a Octave. Si ce sont lA des états &amp;ueceesifs de l'dme

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
724
masculine, ne sont-ce pas aussi comme des étapes dans la vie
de Musset lui-meme? -Avant de devenir« l'enfant du siécle ,,
le douloureux poete des Nuils, de la Letlre d Lamarline et du
Souvenir, avant d'etre le désabusé amer qu'il a fini par etre,
il avait été legamin impertinent qui écrivait La Ballade d la tune,
le railleur prompt a désavouer sa raillerie, a pleurer en riant,
a rire en pleurant... En 1840, il disait dans une mélancoliquc
cbanson :

J'ai perdu roa torce et ma vie,
Et mes amis et. ma gatté ...

Mais il avait dit quelques années plus tót, dans La Nuil de mai,
et il avait eu raison de dire :

de routinier dans leur maniere de sentir et de parler, plus aussi
s'affirme la beauté de~ ctres de passion qu'ils cOtoient, des etres
de passion que Musset leur oppose, que ce soitFortunio ou Crelio,
Jacqueline ou Camille. La phllosophie de Musset est, comme
on sait, assezsimpliste; il n'a vu qu'une chose dans la vie,l'amour:
Tournez-vous l:i, mon cher, comme l'héliotrope
Qui meurt les yeux fixés sur son astre chori,
Et préférez 3 tout, comme le M:isanthrope,
La chanson de ma mie et du bon roi Henri,

et, en dehors de ceux qui aiment, l'humanité n'est pour lui qu'une
collection d'absurdes pantins qui font les gestes de la vie, mais
qui ne vivent pas.
CLAUDIO

J'ai vu le temps oU ma Jeunesse

Sur mes tevres était sans cesse
Pr@te lJ. chanter comme un oiseau ...

•

• •

Tu as raison, et ma femme est un trésor de poreté. Que te dirai-je de plus 'l
C'est une vertu solide .
TIBIA

Vous croyez, Monsieur 'l

Cette gaieté a laissé sa trace dans son thMtre, et peut-etre ne
l'ai-je pas encore assez dit; l'occasion s'oflre d'elle-mCme, tandis
que nous leuilletons 11 ne faul jurer de rien.

Il y a plusieurs sortes de comique dans le théatre de Musset.
Il y a d'abord un comique caricatura! qui consiste dans l'étalage
de l'humaine sottise et dans le défilé sous nos yeux de silhouettes boulfonnes, de marionnettes dont les gestes saccadés et la
voix de polichinelle nous font rire. Ce sont, par exemple, le duc
de Mantoue et son chambellan dans Fanlasio, le juge Claudio et
son valet Tibia dans Les Caprices de Marianne, mattre André
dansLe Chandelier, ma!tre Blazius, maltre Bridaine, dame Pluche
et le baron dans On ne badine pas avec /'amour. Tous ces
fantoches appartiennen_t en propre a l'art de Musse~ ; ils
ne sont comparables ru aux boullons de Shakespeare ru aux
grotesques de Moliere ; peut-etre rappelleraient-ils plutOt
certaines caricatures tracées en deux traits de plume par Voltaire
dans Candide ou dans L' Ingénu. Ils sont irréels, et ils sont vrais;
ils ne sont pas vivants, ils ne doivent pas l'etre pour etre vrais : •
ce sont des automates. Ils sont la betise solennelle, mais non
pas représentée en une vaste effigie comme Thomas Diafoirus,
M. Prudhomme ou M. Homais ; ils sont dessinés en quelques
mots, juste assez pour que nous voyions tres bien qu'ils ne sont
que des e~res sans personnalité, sans vie propre, en qui tout
est mécaruque. Et plus s'exagere la raideur automatique de
leurs mouvements, plus se révele ce qu'il y a de conventionnel,

725

LE THÉATRE ROMANTIQUE

CLAUDIO

Peut-elle emp~her qu'on ne chante sous ses croisées 'l Les sírnes d'impatience qu'elle peut donncr dan !I son intérieur sont les suites de Son caractere. As-tu remarqué que sa mere, lorsque j'ai touchó cette corde a été
toul d'un coup du m~me avis que moi 'l
'
TIBIA

Relativemen l

a quoi 'l
CLAUDIO

Relativemenl a ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA

Cho.nter n'cst pas un mal, je rrei.lonno moi-m6me

a tout

moment.

CLAUDIO

Mais bien chanter est difficile.
TIDI .\

Ditricile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas r~u de voix de la nature
ne l'avons pas cultivée ¡ mais voyez comme ces act ~urs de thM.tre s'en tireni
habilement, etc ..

Il y a une autre sorte de comique chez Musset, plus voisin
de celui que nous sommes accoutumés a rencontrer a la scene,
un comique qui met le ridicule d'un caractere ou d'une silhouctte
en reliel, mais qui ne constitue pas toute cette silhouette ou tout
ce caractere. Par exemple ici, dans 11 ne faul jurer de rien, dans
les deux rOles de la baronne et de l'abbé. Il y a la, comme en
raccourci, deux types qui ont bien souvent reparu depuis
dans le roman ou la comedie : la baronne vive, fantasque, hurlu-

�LE :I'HÉATRE ROMANTIQUE
REVUE DES COURS ET CON~ÉRENCES

ber_lu, tete de linotte, ou, comme dit Valentin, v.raie girauette
qw tourne a tout vent, incapabkl de suivre une idée et de causer
autzement que par perpétuel quipeoquo, et pourtant bonne,
cbantable, mere tendre, amie dévouée ; a coté d'elle, l'abbé,
exeellent homme, certes, ame simple, mais timide, cérémorueux
et gauche a ravir. Tout est excellent dans son rOle : d'abord
la pa!tie de piquet, plus loin la scene dans laquelle Cécile fait
de lm sa dupe et l'améne a lui ouvrir la porte en faisant semblant de se trouver mal. Mais la scene la plus jolie me semble
celle du ,er acte, au salon, pendant la legon de danse :
L.i. BAllONNB

C'est une chose assez singuliere que je ne trouve pas mon pelo ton bleu.
L'.ABBÉ

V-0us le teniez il y a un quart d'heure~ il aura roulé quelque part.
LE MAITRE DE DANSE

Si Mademoiselle veut !aire encore la poule nous nous reposerons aprés
cela.
•
CÉCILB

Je v.eux apprendre la valse a deux temps.
.LB MAU'RE A DANSER

_M 1116 la baro~n.e s'y oppose. Ayez Ja bonté de tourner la t@te, et de me
fall'e des oppos1t10ns.

L 1ABBÉ

Que pensez-vous, Madame, du dernier sermon ? ne l'avez-vous pas entendu ?
'LA BARONNE

C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.
L1ABBÉ

Pla!t-il ?
LA BARQN:t,E

Ah I pardon, de n'y étais pas.
L'ABBÉ

J'ai .cru vous y apercevoir.
LA BARONNE

OU done 'l
.t.'ABB.É

A Saint-Roch, dimanche demier.
LA BARONNE

Nais nui, 1tres bien. Tout Je monde pleur.ait., etr::...

Est-oe la tout le co.mique que nous trouvons a gouter dans le
théatre de Musset ? On sait bien que non. Il y en a un autre, encere plus fin, ou, pour mieux dire, plus profond. -Celui-la consiste

727

dans la constatation et l'aveu de notre faiblesse, des legons
ci,ue nous recevons sans cesse de la vie, des contradictions qui
s accusent sans cesse entre notre langage et nos actes entre
nos résolutions et nos actions. D'autres écrivains ont '1ait la
, méme constatation ; ils l'ont faite avec une ironie 8pre, - ils ont
paru prendre plaisir a nous bumilier sous l'aveu de notre faiblesse
e~ c'~st 1~ cas aujourd'hui de beaucoup de nos auteurs comiques:
c éta,t h1er le cas de ceux qui ont constitué le Théátre-Libre. Musset a le rire moins bruyant et moins cruel ; il sourit, rien
de plus. Par exemple, dans ll ne faul iurer de rien. Que signifiet-elle, au fond, cette jolie piéce, sinon peut-etre que la fillette la
plus innocente, la plus ingénue, est plus fine cent fois que le viveur
le plus endurci ? Valentin a cru tendre un piege, et c'est lui qui
s'y voit pris. Cécile a discerné chacun de ses maneges ; elle l'a vu
causer et comploter avec son oncle derriere le bosquet ou il se
croyait caché ; tandis qu'il avait tant de peine a ourdir sa trame
a lui faire remettre un billet, il lui a suffi a elle d'un seul mot
pour duper l'abbé, se !aire ouvrir la porte de sa prison et s'échapper. Cette ingénuité féminine pourrait bien donner la cbair de
ponle ; elle pouvait servir de prétexte a d'éloquentes et ameres
déclarnations ; Musset s'en est .gardé. ll s'est contenté de sourire
de ce Valentin qui se croyait si fort et de tous celU( qui lui ressem·
blent; et il n'a pas gémi ce jour-la sur le dueJ qui se Iivre centre la
bonté d'homme et la ruse de femme » ; il s'est tou.t simplement
amusé de la comédie que l'bomme et la femme se donnent !'un a
l'autre. - Ce point de vue est probahlement celui du sage, et si
Musset avait su s'y tenir, sa vie et anssi son ceuvre e.ussent sans
doute été rnoins douloureux.
{a suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON &lt;EUVRE

Ronsard, sa vie et son reuvre
Cours public fait a la Faculté des Lettres de Paris, pendant
le semestre d'hiver 1921-1922,
Par M. GUSTAVE COHEN,
Professeur a l'Universilé de Strasbourg, chargé de Cours en Sorbonne.

II
Les origines.

Nous avons essayé, par notre premiere legon, de pénétrer dans
l'atmosphere morale ou baignent, pour ainsi dire, les ames de
la Renaissance triomphante, aux alentours de 1550. Cependant
cette atmosphere se nuance de colorations différentes suivant
les régions et le milieu familia!, c'est pourquoi nous aurons a
préciser le caractere de celui ou naquit et _grandit notr~ poete.
Mais, avant d'aborder cet agréable su¡et, 11 nous faut mventorier nos instruments de pénétration, notre outillage. J adis, cette
tache ardue n'eut pas pris moins d'une heure entiere, aujourd'hui
grace au Manuel bibliographique de la Liiiéralure francafse
moderne (1) de M. Gustave Lanson, notre besogne se trouve smgulierement facilitée. Il y a la un véritable plan-~uide, qui nous
enseigne aussi bien les grandes routes que les peLits chemms. Ne
Je consultez pas en recourant mécaniquement a l'Index alphabétique 1 mais leuilletez-le. Vous verrez comment l'ingénieux architecte, q ui est aussi un penseur, a ordonné la matiére, comment
cet esprit vraiment classique a lait, de la loret vierge et du
bourbier marécageux, un jardín a la lrangaise ; placez-vous aux
, étoiles » qu'il vous indique et, de la, considérez les grandes
avenues qui en partent, les perspectives de notre littérature.
(1) Une nouvelle édition, la troisiéme, a paru en 1921 chez Hachette, en
un tort volume in-8°, xxxu-1820 pp.

729

La lente promenade, qui est ici la plus prolitable, vous lera
rencontrer d'abord un groupe d'ouvrages généraux sur le xv1 8
siecle sur la Réforme et l'Humanisme ; un Chapitre II, sur
Clém;nt Marot et son école ; un Chapitre III, sur Marguerite de
Navarre le Platonisme et l'École lyonnaise; un Chapitre IV, sur
Calvin ¡t les Écrivains religieux de la Rélorme ; un Chapitre V,
sur Rabelais et les Conteurs. Le Chapitre VI, sur les traducteurs,
comporte notamment l' énumération des traductions de poétes :
1) grecs; 2) latins ;3) latins modernes; 4) italiens ; (pas d'espagnols
ni d'allemands, ni d'anglais, alors sans action sur nous). Cette
énumération prépare a mieux comprendre les inlluences
s'exergant sur la Pléiade, objet du chapitre VII et ou Ronsard
occupe les numéros 1576 a 1676 (_I ). Les li':~s y sont _classés
sous les rubriques: 1) Bibliographie; 2) Prmc1pales éd1bons_;
3) Publications de vers inédits ; 4) Biog~aphi~; 5) Études entiques et littéraires ; 6) Sources ; 7) Vers1/1cabon et mus1que ;
8) Langue et Syntaxe ; 9) Réputation de Ronsard.
L'embarras pour le commengant est de choisir entre tant. de
litres ceux qui sont indispensables méme au lecteur non spémahsé.
11 y a un homme, dont j'ai déja cité le nom, et d?nt nous serons
constamment tributaires, qui a consacré sa vie a l'étude de
Ronsard l c'est M. Paul Laumonier, aujourd'hui •prolesseur a• la•
Faculté des Lettres deBordeaux. Le poéte vendómo1s est, pour a1I1s1
dire, sa chose ; il le goute et le conna!t comme person_ne. Afflllité
de race, affinité de tempérament, 11 y a de cela, ma1s ~ aucun
moment cet amour rétrospectil ne le rend aveugle, la science le
préserve des égarements de la tendresse ; sait j uger so~ héros
et nul n'est plus habile a restituer aux httératures class1que et
italienne les emprunts dont celui-ci s'est rendu coupable.
M. Laumonier nous a donné successivement, en 1909, sa thése
de Sorbonne sur Ronsard poele lyrique (2), sa these complémentaire, l'édition critique de La uie de P. de Ronsard, de Clau~e
Bine/ (1586), ensuite, en 1914, a la Société des Textes lran~a1s
modernes, une édition critique des Odes el Bocage de 1550 (3),
enfin, plus récemment, de 1914 a 1919, chez Lemerre, en hmt
volumes in-8º les CEuures complldes. Contramt de se modeler
'
sur son prédécesseur
Marty-Laveaux et den~ pas méme s 'é_car~e~
de la pagination de ce dernier (4), M. Laumomer a, comme lm, smv1

H

~t1T

(1} II ne faut pas manquer de se reporter aux mémes numéros du Supplément, in fine, pp. 1563-1564.
(2J Paris, Hachette, Jn-8°.
,
.
.
.
.
{a) París, Hachette, deux volumes in-12, ópmsés, ma1s en ré1mpress1on.
L".! t. III vhnt de paratLre.
.
(4) Saut

a partir

du tome VI. Cecí facilite d'ailleurs la consultat1on d u

�a 6, :medi1A1
da ,.1rr-t.i1aat.--, -

......i!fwl;. . . ...,_.._
,.io.prñlllUIII Piéee-.A uth•, 1111
, ,., h. Uiabgue 4e Romul e\ d• ..._ (V
1e1
•
taOta . _ ~ YII e\ VIU,d''61111...

..,. par• - - im~Me.
rai doD11 lnjGaale1ylt6ae adoJl\6l'I"' M.
: reprechlil.1s awc arifitue la vlllÚIII
\;.!II-Mlll"81nl:Di • BO!Je kl addiliem, a ~
par'lea 6ditiea ulWcielme.
·- - - - je J'eap&amp;e. le uvaat 10llaMdiaat ul 1
,. , ~ del wxte1 fmll¡aia moderaee, 1M CEOda __. fourailNlit UD apkiuum, Ullll
a,fl'IC11ltui, dluneM!tM•~qae 90lte
dle&amp;~}, montnmtletalellidu~ • ••
,et.d'uae édiUoa.tat.ique~e4eélles i:-,, -4._
peint d'a1,o~t, 1584, l la ffille de la 'IIIIOlt.
• ~ n de._.,., a leur place, 4'aulre■ i\dTr
. ~ 11. Lauoll,-dont l'iHk.••~••ant1e
•a,- _.ntioner (ll, tet ce Roaard d fli
.
lkae, deat j'ai parl6 au déliat de ma pellQ!i
~~tadetra-.aildoatJa lliowr-Plñe pon laquetle le■ li.wel de MM.
)«1.-J.Juwwwud&lt;3) n - - t de~d 11ee
PMrN • .,._.,, td.eu c:INiail .lf. co,..
m.,...,_
(~.
2'Mea dlronalolfluO ............ Jton,ard,-«é 11. l&gt;•. . . _ _
.111 r ..... ltM ¡ .e-- qui - · al'éd.
l'ill.

-,.i:a-.e&amp;.

a. au,laurd'llui ,....,,_.
•
iónvlent c!enppeler a11111 que 11. O.l.anlon1l"apu • - ~ a ..... bion da U- ie l l - eu • ~ ..... fW lllloln
..,. la ~ n'• pu to drGH de JH811111r.
d, Romard, Eual d, Bi•ll!.!'JJllio• ha Andlra, la

&amp;

,-. •

J-.
u.-..
-·
..uoot••

19111· n ---111,BlblleUliqwl
M, ~ 1111s; ""-111-12 11a 111

~ franp,u,, dlrigée par M.F. Slrowlkl,
,-,.11...it fi1114); • YDI. ia--11, -' A 111 ...... &lt;lata, ma a
-dllallt de marque, 11. H. Vapnay, :a dnn6 tho l l l cM p. ele Ronaard, avec 6clalrci81emeD\s et not.loe
(L
H. la k t •·, ltl'- ua ..,.,¡_ ilHI"),
pe11Yelll
ill dr
blloi,I,, pubU... por 8alnte-Beuve, don:!i: grand aom
«re p e • - ......-.-. • ~ . 1 1 --1tl Rouard.
.
~

~DaDI la

241111

"parle, apria quelqu111 mote d'int:zoduct.iOD, l ~
eau, autobiograpllie pñmit.ivemat d.u.Au. en 1664 (
de Puchal, m qui Ru111dvo,d le fats llia .
Pllliade {3). Comme le paaaeba de- vera -oq,uf.iqueu
t llu¡o : un aleul de Tbrace, patrie d'Orplule. ri4'&amp;e d'or
,'maie dontle■ cliMeauxa retron~ )11111!
qu'ea Fonmaoi&amp;,, 11D cadet aveuturiÚ, \1elllt
pour offrir aon 4pÑ au Roi de F1wice : ee IGnt lee OJií.i
krrhle,nes .ie RoDBUd (4), que lea impboyable■ .ial-,
• de M. LoogMa oot digonflée■ a coupa&lt;1'f\piojee l'OIIMIMI
de bawlrw:he.
.
foliad'UD8plU8.iJlrd.reacendlDll8 .11'eat p a a ~
6:rivain: 10D ami Ball jriteDdétreiá8ude Louia J e ~
• .
. dela láe Mélu,4oe¡ ler Valaii, de ~
m ; lea ~ d'.Hercule .et Soota ; Jea Guias,
; pour :ae pu pmer de aign- de momc1ra . 1:0mme Pie de k Mirudole, qui se .Cl'P.)',W, veon 4'lla

«

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

empereur de Constantinople ; Benvenuto Cellini, d'un lieutenant
de César (1) ; les Scaligers, des della Scala et du prmce des Alams.
Tres petits gentillatres au fond que ces Ronsards, « seri;¡_ents•
fieITés », gardes-chasse, j'allais dire búcherons de_ la Foret de
Gastine, qui devait de par la grace des Muses, v~loir leur race
plus d'honneur que d'honneurs. S'ils portent tro1s po1ssons dans
leurs armes, c'est parce que, vraisemblableme~t, !eur IlO;fi leur
vient de celui de la rosse, variété de gardon, ma1s lo est s1 fermé
qu'il tend vers le ou, ce qui explique les_ deux formes Ronsart et
Roussart, qui alternaient comme monlier et mouslter, monsirance
et moustrance (3).
Le grand-pere du poete, Olivier Ronsart -~u Roussart, est
déja en possession du chateau de La Possonmere, dont le nom
vient de posson ou po9on (poin9on), mesure d~ cap?~1té des
liquides ou des grains, mais s'alté:a en _La__Po1~sonmere ~ous
l'inlluence du blason de la fam1lle, ams1 qu en témo1gne
Amadis Jamyn:

quHe du Milanais, et celui-ci l'y lait chevalier. Vingt-Jeux
fois, le seigneur de La Possonniere passa les monts, ce qui
ne l'empécha point de songer a son établissement. Le 2 février
1515, il épousa Jeanne Chaudrier, dont l'ancétre Jean avait
repris La Rochelle aux Anglais en 1372 (1). Elle avait eu une
jeunesse orageuse, ayant été enlevée par Jacques de Fontbernier, puis épousée par Guy des Roches, qui la laissa veuve
a 35 ans, apres quelques mois de mariage. C'est d'elle, non moins
que de Loys, que Pierre de Ronsard peut tenir son tempérament
passionné. L'avenement de Fran~ois d'Angouléme semble
amener pour Loys de Ronsard une apparente disgrace, puisqu'il
fut relev_é de sa charge le30 mars 1515. En lait, c'était la un congé
accordé par le Roi pour que le nouvel épouxputaller !aire sa cour
a la jeune veuve et lui aménager une demeure digne de sa beauté.
Ayant repris du service en 1521 (2), il devient Ma!tre d'Hiltel du
dauphin Fran~ois, participe a la bataille de Pavie (25 février
1525) ; et, un an apres, le 17 mai 1526, suit les Enlants de
France, qui vont a Madrid prendre, comme otages, la place de
leur pere, entre les mains de Charles-Quint, dont seule la paix
de 1529 devait les délivrer.
En Espagne, Loys de Ronsard charme les loisirs de sa longue
captivité en écrivant, car il est aussi lettré que soldat, et c'est lui
qui enseigna a son ami J ehan Bouchet, le rhétoriqueur poitevin
dit le Traverseur des Voies périlleuses, que

732

.ª

La PossonniCre de posson

Se surnomme, non du poisson
Qui des Ronsards nomme la race (4).

Olivier possede aussi le Moulin Ronsard, situé pres de Pont-deBraye et dont les aubes tournent encare. Il est suzerain des du
Bellays, chatelains de la Flotte, pour le hef Bréhault. Dans _ce t~rroir vend6mois lleurissent naturellement les poetes. Le 24 ¡anv1er
1464 il devient échanson du roi, mais Louis XI le révoque pour
avoi; participé a la Ligue du Bien public ; g~~cié, il devi~nt u~ des
Cent Gentilshommes de l'H6tel, poste qu il occupa ¡usqu a la
mort du souverain. D'un mariage avec J eanne d'Illiers des
Radrets, il lui naquit un fils, Louis, né vers 1479, parfait type_du
gentilhomme guerrier et lettré de la Rena1ssance franga1se.
Celui-ci, a quinze ans peut-étre, suit Louis d'Orléans dans_ la pre·
miere expédition d'Italie celle de Charles VIII, et amve par
meren vue de Rapallo, le septembre 1494 (5), 1;egoi~ le baptéme
du feu, et participe a huit tournois dans le M1lana1s . Q~and l~
duc d'Orléans est devenu Louis XII, en 1498, 11 mscrit, lu1 auss1,
son léal Loys de Ronsart parmi les « . Cent Gentilsho~mes de
!'Hotel» a 400 livres par an (6). Le ¡cune homme n a encare
que dix-neul ans, il accompagne son royal maltre a la con·

9

{l) Cf . Jusserand, op. cit., p. 5.
.
g
Laumonicr, Vie de Ronsard_ de Brnet, p. 58; Longnon, p. 41.7- 41 .
(3: cr. m~me a la toni~ue, la rime monslre. [de 1. mon~trer »] . oultre _dans
Je Myslere de la Passion d Arnoul Gr~sban {mil. du xv 11 s10cle), éd . G. Paris.
4) Vie de P. de Ron.sard, de Cl. Brnet, p. 59.
5) H. Lon;11on, Pierre de Ronsard, p. 42.
6) !bid., p. 44 et n. 2,

(21

1

733

les vers masculins

Et femeninz faictz de deux a deux metres
Ont la douceur des carmes panthametres (3),

c'est-a-dire l'alternance des masculines et féminines dans les
pieces a rimes plates.
Qu'il fut artiste, c'est ce dont témoigne le cMteau de la Possonniere qu'il reconstruisit des 1515, pour en faire l'émule de ceux que
la Loire voyait alors sortir de terre ou se translormer selon le
gout du temps. Ah ! le joli manoir Renaissance, qui, délendu, non
par des douves et des lossés, mais par des haies verdoyantes et
fleuries, apparalt tout a coup au pelerin qui débouche de Couture
en Vend6mois (Loir-et-Cher).
La largetacheblanche se détache sur lefond sombre de la longue
colline qui porte les restes de la forét de GHine (4). Du Mayen

¡¡

H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 69 et s.
2 lbid. 1 p. 48.
3 !bid., p. 63.
G 4 Le sens premier de gasline est pillage, de 13. terrain en íriche.

!

odefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue fran,aise.

cr.

�734

REVUE DES

couns

ET C01'FÉRENCES

Age, il n'a plus mcme les grosses tours qui flanquent Chamb-Ord
ou ... Théléme, une seule tourelle hexagonale est encastrée au
milieu de la facade sud pour maintenir l'escalier tournant hors
du gros oouvre. Les lenetres rectangulaires, encadrées de pilastres
ioniques, ne sont plus ameneaux mais a croisées, et leurs lintea~
portent des inscriptions qu'y fit sculpter Louis de Ronsard et qm
sont comme l'enseigne de son ame et de son époque.
Domini oculus longe spec[ulatur], l'ooil de Dieu voit loin, est-il
écrit au sommet de la tourelle, pour témoigner que l'ho=e est
encare pénétré de la pensée chrétienne du MoyenAge. Dom_ine,
conserva me implore plus has le linteau de gauche, au-dessus de la
croisée du p~emier étage, pres de l'angle extérieur. Respice finem,
pense ala mort, dit l'inscription voisine, plus pres de la tourelle et,
/¡ droite de celle-ci, les linteaux avertissent : Avant parlLr, avant
de quitter cette terre, veille it ton salut (1).
Mais voici qui n'est plus chrétien du tout et répond a l'idée que
nous nous faisons du paganisme puissant de la Renaissance. Sur
l'autre faºade, celle du nord, on lit: Veritas, filia temporis, la
Vérité filie du Temps, et, au-dessus de la petite porte d'entrée
pratiq~ée au has dela tourelle : V oluptati et Gra!iis, ~u Plaisir e_ta la
Beauté, dédicace prophét1que aux deux gérues qm se pencherent
sur le berceau du poete et veillérent sur lui jusqu'au tomheau.
Franchissons le seuil de cette maiso.n, que la bienveillance de
son possesseur actuel, M. Hallopeau, un chimiste doublé d'un
historien, et de madame 1-Iallopeau, rendent si hospitaliere. Nous
pénétrons dans une salle au fond de laquelle on · a áressé la haute
cheminée qui a été descendue du premier étage, oú elle se
trouvait jadis. Elle a réchauffé, dans les soirées d'hivet, l'enlance
du poete ·au feudes troncs d'arbres·qui brillaient surles chenets
et, sur le large manteau qui domine l'atre, il lisait son averur
dans l'inscription qui y regne: Non fallu.nf" fulu.ra meren!em,
!'avenir appartient au mérite. Au-dessous de cett,e orgueílleuse
devise s'alignent, sous forme d'écussons, dont ceux des comtes de
(1) Interprétation dil!érente de celle de M. Hallopeau, qui ent~nd: "Av~
de partir pour l'expédition d'ltalie ,, et de M. r.aumomeri qm comprend .
e Jouis de la vie, car elle est bréve ,.
.
.
{l) Je ne sais par quel malheureux.hasardM. Hallays; le pk1erlll pass1onné
· de En fÍdnant a trauers la France (Anjou et Maine, Paris, Perrin, 1918, in-S°J:
n'a pu y péoétrer (cLp. 254). De M. H_aITopeau (L . A.), on Ü!ª le Bas-_Yen~ .
moís de Montoire a la Charlre-s!lr-l,; .Loir (La Charlre,_.J. Mo1re, 1906, tn-8_),

Les Souvenirs des Ronsart au Man nr de la Possonmere et d_ans les Égll.Ses

paroissiales de leurs Seigneuries (Extrait des Annal~ FlécflotfCS, unJ revue
remplie d'articles sur Ronsard), La Fléche, E . Besmer, 1905 1 m:8º; ncussons
au Lion dans le Bas-Vendómois (ibid., 1910) ; ·Essais sur l'histoire des comtes
d ducs de, Vend6me de [a maisan de Bourtmn . Ibid., t. I, 1909, t. 11, 1911.

735

RONSARD, $A. VIE ET SON CEUVRE

Vendome et meme des Valois, les prétentions nobiliaires des
Ronsards, des Chaudrier-La Trémoille et des Illiers des Radrets.
Suivant l'ingénieuse remarque de M. Hallopeau, le E de droite
associe pour Loys Ronsart, en un monogramme, les noms de ses

deuxmattres,LouisXII et Fran~oisl«,en meme tempsquepeutetre son propre prénom, association que je retrouve au-dessus de

la porte d'entrée dans ce Lys oú l'y est cerclé d'un o. Sous l'inscription de la cheminée, délicatement gravées dans la pierre
blanche et tendre, des flammes lechent le pied des ronces qui
les rcmontent: la ronce ard (brule), faisant armes parlantes.
11 ne laut pas quitter le chateau sans pénétrer en lace dans les
grottes taillées a meme le tul, vestiges sans doute d'une plus an, cienne et féodale demeure et dont les entrées gracieusement
sculptées portent, elles aussi, de curieuses épigraphes (1). De la
part une de ces galeries mystérieuses permettant aux assiégés
de s'échapper au loin ou de recevoir des secours du dehors et
qui font tant rever les imaginations enfantines. Ces grottes,
tout le plateau ou gdtine en possede de pareilles, ou -les hab;..
tants de Couture serrent les vins de leurs vignobles et. vont les
déguster le dimanche. Ce sont les « antres secrets, de frayeur
tout couverts », dont nous parlera l'é'crivain.
Comme son souvenir est. encere vivant lcl-bas ! La bonne femme
qui nous. montre ces merveillcs nous remercie de notre visite- :

• &lt;;a fait bien plaisir, bédame, c' est un homme d 'ici ! n, naif témoignage de gratitude du pays vendomois qu'il illustra par ses
vers. Elle nous conte encore l'histoire du pré Bouju (2). On
porta I'enfant pour le faire baptiser, mais arrivée la, la nourrice,

étant a hout, chnt et laissa tomber le petit. Le peuple aime ces
· étymologies-calembours, mais Binet, l'ancien biographe, qui a
su cette Iégende, la narre avec plns de grace, l'enjolivant un
peu, aidé par l'imagination du lyrique :

Peu s'en fallut que le jour- de sa naissanee ne fut aussi le jour de son enterrement : car, comme on le portoit baptizer du Cbasteau de la. Possonmere
en l'Eglise du village de Cousture, celle qui le pol'loit, traversant un pré, le
laissa tomber par mesgarde sur l'herbe et neurs, qui le receurent plus doucement, et eut encor cet aecident un.e autre Tenco-ntre, qu'une Damoi-selle
qui portoit un vaisseau (3) plein d'eau de roses, pens,ant ayder- a recueilfü
l'enrant, luy renversa sur le chef une partie de l'eaue de s.enteur, qui (4) fut
un presage des bonnes odenrs dont il devoit remplir toute la France, de·;

lieurs de ses escris (5).
1

(d suivre.)

(I) Buanderie belle, La fouriere, Vina barbara (vins étrang-f'.rs), cuides uideto
{pre~•is gude a qti tu donnes), custodia dapum (la dépense), Sustine et
o.brtme :« ~ouffre et jeQne), Tibi soli gloria (• Gloll'e3. toi seul »)..
2 Derriére la nouvelle mairie de Couture.
3 Un vase.
4 Ce qui.
.

¡1

(5) La vie de P . 4e Ronsard, de CI. Bínet (1586), p. 4.

�1

L IDÉE DE PATRIE

737

au genre de vie, aux coutumes, tenait et tient encore lieu d'idée

L'Idée de Patrie
Formations et transformations au cours des ~ges.
Le Drapeau.

CONFÉRENCE faite

a l'Unlversité

de Strasbourg,

par le Chef de bataillon breveté H. DUFESTRE,
Jnslructeur m{lilaire de l'Université.

de patrie, et il est loin de cette conception primitive, loin de
l'attachement de l'Esquimau a ses glaces, du Peau-Rouge
a ses prairies, du Turcoman a ses steppes a ce sentiment
inné, prolond, filial, qui nous attache a notre patrie.
Considéré sous cette forme, c'est seulement lors de la phase
agricole, quand les hommes ayant péniblement délriché le sol
en tirerent leur subsistance au prix des plus durs laheurs et
s'y fixerent, que leur vint l'attachement a 1a terre natale,
partant que germa et se développa l'idée de patrie, et, avec
cette idée, la notion des droits qu'elle confere et des devoirs
qui en découlent.
Droits pour l'individu de jouir des avantagcs ressortissant
a la collectivité dont il dépend, devoirs corrélatifs, notamment
le premier et le plus important, celui de défendre sa patrie, meme
au prix de sa vie.

Le role essentiel de J'armée est la délense de la P?trie. L'idée
de patrie se place done tout naturellement en tete du programme d'éducation militaire et, a coté d'elle, celle. du ?rª:
peau qui en est Je symbole. Je vous parlera, done au¡ourd hm
de la Patrie et du Drapeau.
.
.
Le mot patrie, en Jatin patria, dérive. directement du mot
pater, pere. Dans son sens latin, celm umversellement ª?opté,
la patrie est done la terre des peres, puis, par extens10n, le
patrimoine matériel et moral qui s'y rattache, n~tamment )es
grandes idées, les traditions, les exemples qu ils nous ont
Jégués et que nous nous devons de _défend:e comme le plus
sacré de leur héritage, comrr:ie ce q~• constitue notre personnalité en tant que membres d une nation. , . .
. •
Comment est née l'idée de patrie ? A l origme des ages, n?s
Jointains ancetres ne la souP9onnaient guere. Toute la_préhistoire nous Jes montre con!inés dans une gross1ere arum~hté,
disputant aprement au": betes léroces, guere plus !éroces qu euxmemes leur pature quot1dienne.
.
.
Plus' tard a l'aube des premieres civilisat1ons, la not10n de
patrie n'existe qu'a l'état rudimentaire chez les peuplades
primitives celles qui vivaient exclus1vement de la chasse ou
nomadisai~nt perpétuellement a la suite de l~_urs troupeau_x:
L'amour du sol natal, londement meme de 11dée de patrie,
.ne pouvait etre bien prolond chez ces races de chasseurs et.
de pasteurs, pas plus qu'il ne l'est actuellem_en~ encore che~
les tribus de J'ancien et du nouveau monde qm n ont pas !rant
chi ces stades ancestraux. Chez ces peuplades, l'attachemen.

La notion de patrie lut done une notion de progres, je dirai
meme de liberté, car n'en bénéficierent que bien sommairement
les peuples soumis a cet étroit et dur despotisme commun aux
antiques civilisations de l'Asie (Assyriens, Medes, Perses).
On peut meme affirmer que l'idée de patrie est plus particulierement occidentale. Sans parler de l'Égypte mere des
peuples, c'est en Europe, notamment en Grece et en Italie,
que nous pouvons le mieux en étudier le développement.
L'Orient s'y prete peu. II reste par excellence la terre classique
des dominations absolues et celle des grands courants religieux
les unes et les autres étrangers a l'idée de patrie, tels le Bouddhisme et l' Islam.
Les premieres patries furent done des bourgades, des cités
ou des associations de cités, disposant d'un hinterland plus
ou moins étendu d'ou. elles tiraient leur subsistance a une
époque ou. les communications étaient difficiles et périlleuses.
Dans ces embryons de nations lutures, dont la plupart devaient
s'absorber dans des communautés plus vastes, !'esprit de
clocher régna comme il est d'usage. L'étranger devint l'ennemi,
et la guerre entre les cités voisines, partant rivales, ne fut-ce
que par la pénétration réciproque de leurs hinterlands, lut de
regle. L'histoire de la Grece antique comme celle de l'Italie
au Mayen Age sont pleines de ces luttes .
Faut-il en conclure, Messieurs, que la guerre est la conséquence meme de l'idée de patrie, qu'elle s'y rattache essentiellement? Qu'elle s'y líe comme l'ombre au corps ? Ríen n'est
plus faux.
49

�L'1DÉE DE PATRJE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

738

Considérée au point de vue purement objectif, la guerre est
un fait brutal qui a existé partout, a toutes les époques, et qui
semble devoir perpétuellement exister tant il est humain,
j'entends lié aux destinées mémes de tout ce qui est terrestre,
de tout ce qui appartient a notre planete.
La guerre est bien antérieure a l'idée de patrie.
Examinée aux lueurs de l'bistoire et de la préhistoire, on
voit la guerre partout depuis !'origine des ages. Le mythe de
Cain, premier enfant des hommes, tuant son frére Abe!, ce
mythe, qui figure au seuil méme de la Genése, me semble, a
ce titre, la plus formidable, mais aussi la plus véridique image
des destins de notre misérable humanité.
De méme .¡¡ue !'historien, le naturaliste la trouve partout,
la guerre : sur la terre 1 dans les airs, au sein des eaux !
La guerre, le biologiste la rencontre dans ses investigations
journaliéres et exploite l'instinct des microbes a s'entre-dévorer.
L'entomologiste la constate a chaque pas de ses recherches,
et le génial Fabre nous a ouvert a cet égard des ablmes insoupgonnés de férocité.
·
S'imaginer par suite, en particulier au lendemain de ·1a
grande guerre, que la paix va soudain régner sur l'Univers
assagi que es gens du xxe siécle, enfants d' Adam comme
leurs devanciers, vont tout a coup rompre la cbalne de l'implacable destin, me paralt quant a moi ... problématique pour
ne pas dire davantage.
La nature, Messieurs, ne procede pas par bonds, et le mot
progrés implique l'idée de continuité. II nous a lallu des milliers et des milliers d'années pour atteindre le point de civilisation que nous vivons actuellement. Se persuader que, ca;mou!lé par sa mince et si récente couche de civilisation, l'homme
va soudain s'assagir, que notre génération va marquer un
terme dans l'éternité des luttes humaines, réclame a mon seos
une forte dose d'illusion.
La guerre n'est done nullement une conséquence de la patrie.
Celle-ci, bien au contraire, contribua a la rendre plus rare.
Elle tempéra les égoismes individuels, adoucit tes frottements
entre citoyens d'une méme patrie liés désormais par la com·
munauté de sang et surtout par celle si puissante des intéréts.
Entre hommes d'une méme cité, la guerre devint cette exception bideuse qui a nom guerre civile. Le triste renom qui, cbez
tous les peuples civilisés, s'attache a ces luttes !ratricides,
témoigne que l'idée de patrie fut- un adoucissement a ce fait
.brutal qu'est la guerre. Cette idée marque done un progre&amp;
1

739

incontestable de J'humanité ' n ,en dépla1se
. aux antipatriotes.
maintenant le dé ve 1oppement de l'idée de patrie
auExaminons
cours des ages.
Les premiéres patries, ai-je dit f
.
stade, commun a toutes 1
, _urent des c1tés, et ce premier
taines d'entre elles et non ¡"s nat1ons, fut définitif pour cer-

' .
L ancienne Gréce en

es moms remarquable

t· r
'·
qu'a l'état de cité.' Les Pªfu icu
ne connut guére la patrie
Athénes, Sparte, Thébes ~: e lebres des. états helléniques :
due celle d'un de nos
~s, ne dépasserent guere en étentait déja About, aux ale:;.::ir:"~m~its, et, comme le constade nos jours la patrie de L e
e S 54, un prélet administre
essentiellement compartiIJen~:~ued ~ns doute, la configuration
~aucoup dans cette division a /
ª. Gréce fut-e)le pour
mques ; mais sans doute
. extreme des patries hellériste de ses h'abitants et le auss1, le caractére tres particulasonnalité qui leur a d' ·11 ur perslonnahté hypertrophiée, pera, eurs va u dans l' Ant" .
grands hommes contribuerent
. a
iqu1té tant de
. Quoi qu'il en' soit, l'Hellade ••uss1 ,ce morcellement.
¡e dis a peu pres car elle reste tu pres ume de nos jours politiques-fut d~ns l'Antiq ·té . res ~1v1sée de par ses luttes
périodes de son histoire pres ui~c~a ble que~ rares et tres co~rtes
rad1calement inapte a se e' t·tpa e de s entendre et tou¡ours
e f
.
ons I uer en corps d
t·
n ants, s1 grands dans les arts
.
e na 10n. Ses
les lettres, s'épuiserent durant d ' ¡~~ ¡"°iences, la philosophie,
¡usqu'au jour ou en raison de
s1eJ. es _en des luttes stériles,
devint la proie ¿bligée de I
eurs iv1s10ns memes, la Grece
suivre le développement de l~dpémdssante _Rome, oú nous allons
1 e e patne.

t~•

a'

¡"'

. Les Romains l'avaient dans le
.
s1 p~ononcé des ancetres qui e t~~g, cette idé.e, avec ce culte
Qmntes. L'idée de atr-'
. s essence meme des vieux
•~ rattache essentiell~me~et
c(tut des Rremiers ages,
s étend au lur et a mesure des r
r s), Rms. au Latium,
Pu1s, elle gagne l'Étrurie la Cp ogre~ de la dommat1on romaine.
aux rives de Tarente fran'chit 1~:pam~, coule le long de la botte
et crée la patrie ro~aine do t p~nnm, monte dans la Cisalpine
symbole.
n
orne demeure le creur et le

f(; ~;~[.

Des la République et Jus t d
elle enjambe les monta nf
ar ' avec la conquéte impériale,
Pyrénées le Rhi
t g .8 et les océans, franch1t les Alpes et les
I e .~
'
n e meme un moment le D
b
.
I s1ccle, sous les Antonins ces dél"
anu humam,
e, pms, au
'
ices du genre
la

�L1 IDÉE DE PATRJE

740

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

patrie pour le citoyen romain a cessé depuis longtemps d'étre
Rome, pour prendre le sens le plus large dont ce mot soit
susceptible.
Dans cet immense empire qui, du levant au couchant, du
midi au septentrion, s'étend tout autour du bassin de la Méditerranée, des déserts de Libye a l'océan ténébreux, des rives
de l'Euphrate aux colonnes d'Hercule, la civilisation romaine
a fait résonner partout la langue latine, répandu partout les
mreurs et les usages latins.
Le Romain implantait ses coutumes, ses mreurs, partout
ou se posaient les aigles romaines, partout oil il érigeait les
autels de ses dieux aux sanctuaires si largement ouverts a
toutes les divinités étrangeres. De ce fait, chaque cité romaine
d'Europe, d' Asie, d' Afrique, était un diminutil de Rome oil
le Romain s'adaptait aisément, car il retrouvait avec sa langue,
son droit, ses mceurs, son forum, ses thermes, son amphithé3.tre,

son cirque, brel tout ce qui constituait pour lui I' essence et
le charme de la vie antique.
Aussi peut-on alftrmer, qu'a l'exception des habitués du
Palatin, citadins renforcés, tels Ovide ou Lucain, pour qui
rien &gt;n'existait que la capitale, le citoyen romain, qu'il fut du
sang des enlants de la Louve ou un naturalisé, n'avait nul
besoin de porter sans cesse ses regards désolés vers Rome
pour songer a la patrie. A cette époque ou les communications
étaient si laborieuses, qu'en dépit de l'excellence des routes
on faisait bien plus difficilement le trajet de Rome a Thessalonique, Alexandrie, ou a Tréves, que de nos jours le voyage
de Paris a Pékin, l'émigrant d'Italie fut mort de spleen s'il
avait sans cesse été obsédé par cette vision de Rome dont il
était donné a si peu de ses contemporains de se rassasier.
Vivant paisiblement dans sa cité de naissance ou d'élection,
qu'elle s'appelat Tréves ou Cirta, Alexandrie ou Carthagéne,
il s'y considérait dans sa patrie. Pour lui, en effet, elle était
partout, cette patrie romaine, partout ou, en levant les yeux,
il apercevait les aigles de Rome, partout oil, en les baissant,
il trouvait les autels de ses lares. Le reste de l'univers, inconnu
ou laiblement soupgonné de lui, ne comptait pas alors pour
le mortel fortuné qui pouvait dire, dans la plénitude certes
de l'orgueil humain : civis romanas sum !
Ne nous hatons done pas de proclamer, avec certains historiens,
que l'idée de patrie s'aftaiblit progressivement avec l'extension
de l'empire, car les inscriptions tumulaires, répandues un peu
partout sur la surlace de l'ancien IQonde romain, attestenL

741

que beauc_oup ~e légionnaires et de colons portaient intact
en eux, et ¡usqu _au temps d~ la décadence, l'amour de la grande
Rome._ Le_ sentiment patr10tique romain, c'est peut-étre au
contra1re, a partir d'! 11• siecle, a Rome qu'il existe ]e moins 1
A R_ome, _ou aprés Sylla, Tibére et surtout Néron, les vieux
Qumte~ d1sparurent _POUr !aire place aux affranchis, étrangers
au sentiment de patrie.
Po~r c?ncevoir l'extension de l'idée de patrie chez Je Romain
du n. siecle, 11 _fa~t se rappeler avec que! éclectisme la Rome
1mpériale ch01s1ssait ses empereurs. Beaucoup sont originaires
des p:ovmces les plus diverses, et ces memes empereurs, devenus

parfo1s de par leur toute-puissance des monstres de débauche
et _de folie, ne se percevaient, pour les citoyens des provinces
élo1gnées_, qu'a travers les bienlaits si tangibles de J'administration ~pénale, que concrétait la statue du divin César
1mage meme de l'unité de l'empire.
'
, On _peut done prétendre que l'idée de la patrie romaine,
d étro1t~ et d~ rustique qu'eBe éta_it aux primes temps de la
Répubhque, s élar~1t, se c1v1hse, s'1déalise au fur et /¡ mesure
qu~ gagne la dommation_ impériale. L'empire périt peut-étre
moms d? man~ue de patr1?tisme de ses habitants, qu'en raison
de_ 1~ d1mmut10n progress1ve de leur esprit guerrier, qui s'affa1bht au fur et a mesure que la paix romaine s'étendit sur le
monde.
Pour entretenir !'esprit militaire, il eut fallo a défaut de
guerres, reméde extréme, il eUt fallu, tout au moÍns la crainte

de 1~ gu.erre. Comme cette crainte avait disparu a~eo les enneffils memes de Rome, !'esprit guerrier se perdit dans l'empire.
Les armées se pe_uplerent de Barbares, et un j our les frontiéres
démesuré~ent d1stendues creverent sous le poids des envah1ss~urs, n étant plus soutenues par les belliqueux légionnaires
de l_époque du grand Jules ou de Septime-Sévére. Comme
demere cette défense toute linéaire, derriere ce mince cordon
qm sép~r_a,t_ le m?nde civilisé des Barbares, aucune organisation m1hta1re . n existait, sinon quelques milices urbaines
le monde romam s'écroula et devint la proie des Germains'.
Les invasions germaines, ceiles de ces mémes ennemis que
nous avons terrassés hier et qui ont épandu durant des siecles
sur l'Europe d'épaisses ténébres, ruinerent la patrie romaine
et, avec elle, la paix universelle. Tout devint en Occident confu'.
s10n et chaos !
Sans nous arreter a l'empire de Charlemagne, conglomérat

�L'IDÉE DE PATRIE

742

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de peuples que seul son génie put maintenir un instant ras•emblés, nous voyons l'idée de patrie disparaltre en Gaule
pour ne renaitre que vers le x1• siécle.
Que fut-elle auparavant, cette idée, dans notre pays ? Dans
la Gaule celtique, qui constituait le creur milme de notre anci1;.nne patrie, le patriotisme lut avant la conquilte romaine et
meme cbez les Arvernes, le plus national certes des peuples
gaulo,s, assez semblable a ce qu'il était en Grece.
Les Gaulois, divisés en une loule de peuplades hostiles,
sans cesse en guerre entre elles, peuplades de meme langue
et adorant les mémes dieux, se savaient de méme sang. Mais,
c_on,ime aux Grec~, la haute notion de la patrie, celle qui, faisant
htiere. des questrnns de clocher, réalise l'unité et permet seule
de laue face au danger étranger, leur manqua avec la claire
vision de l'intéret commun. Cette forme du patriotismo ne se
mani!esta que tardivement et durant bien peu de temps en
Gaule_, avec Vercingétorix qui réunit un instant la patrie
gaulo1se contre César. On peut done affirmer que cette vieille
Gaule périt par l'excés de son esprit particulariste.
Aprés la victoire romaine, notre pays se latinise rapidement.
tant par la supériori.té de la civillsation romaine, que parce
que Gaulms et Romams ont le meme ennemi dans le Germain.
Incorporés dans les légions, les descendants des Brenns montérent la garde sur les bords du Rhin et beaucoup finirent
tribuns militaires. C'étaient, dans toute l'accept1on du mot
des Gallo-Romains.
'
Avec la domination des Barbares, le sentiment national
s'assoupit chez nous pour se ranimer vers l'an 1000 avec les
progrés memes de la langue frangaise.
'
La Chanson de Roland, qui date du x1• siécle et que nos
soldats chantaient encare en 1812 a l'attaque de Smolensk
est bien une épopée nationale, oil l'amour de la France con'.
sidérée non comme une entité géographique, mais com:Ue le
pays chrét,en par exce!lence, habité par des gens de meme
race, perce a chaque strophe. L'auteur, le trouvére, ou plus
exactem~ntlejongleur normand Turold, n'estcertes pas un savant,
ams, qu en atteste sa totale ignorance des Musulmans, ces
sectateurs du d1eu unique qu'il qualifie d'idolatres · mais son
1gnoran_ce meme nen ren? ~e plus touchant et plus tangible
le sent1ment nat10nal tres vil et purement instinctif qui se
dégage partout de son reuvre.
•

,.

J

'

'

743

Cet amour de la doulce France s'exalte a quelques siécles de
l~ sous la domination anglaise et trouve sa magnifique expressrnn dans la pastourelle Jeanne d'Arc, qui, durant sa breve
vocat10n, est l'incarnation méme de la Patrie meurtrie et foulée

par l'envahisse~r. C'est dans le peuple, a cette époque, bien
plus que dans I entourage corrompu de Charles VII dans cette
Cour

a demi

acquise aux conquérants d'outre-mer' c'est dans

le peuple qu'il laut chercher les pures sources du patriotisme
lrangais. Ce patriotismo trouve, au Moyen Age, sa synthése
dans . le rmracle . des premiéres cathédrales gothiques, reuvre
de f01, certes, mais aussi de sentiment national.
Inspirée par ce sentiment, l'unité lrangaise se forge peu a
peu sur la dure enclume des rois capétien~. Philippe Auguste
saint Louis, Philippe le Bel en furent d'abord les grands ar'.
tisans dont _l'reuvre fut brillamment continuée par Louis XI,
pms_ par füch~lieu et Mazarin. Ce dernier, quoique Italien,
mér1te néanmoms une place d'honneur a coté des grands rois
Bourbons.
L'idée de patrie appliquée a la terre lrangaise est done millénaire chez nous. Bouvines, la délivrance d'Orléans, Rocroy,
sont, dans toute l'acception du mot, des victoires nationales
qui nous sauverent de la domination étrangére au meme titre
que Valmy, ce brillant fait d' armes du Strasbourgeois Kellermann, dont on peut s' étonner de ne pas trouver la statue a
Strasbourg, a coté de celle de Kléber.
L'unité frangaise si brillamment complétée par la Révolution, qui la cimenta par le fer et par le sang, fut done d' abord
l'reuvre séculaire de trois dynasties de princes nationaux.
Par héritage, mariage, parfois par conquete, mais jamais par
conquete violente, ils la réaliserent lentement, progressivement,
surement, depuis Rugues Capet,jusqu'au malheureux Louis XVI
dont l' Amérique vint, au cours de la grande guerre, acquitter
la lettre de change, tirée par lui en 1778 au bénéfice des
Insurgenls.

Le sentiment de la patrie se développa parallelement a cette
urnté et, comme il laut a toute idée un symbole pour la concréter, la France le trouva longtemps dans la personne du
souverain, du Roi, qui, aux yeux de nos péres, l'incarna jusqu,a
la Révolution.
Le role de celle-ci dans le développement de l'idée de patrie
fut d'en changer le caractére, de l'élargir, de l'idéaliser en rendant cette idée indépendante de la personne du sduverain
indépendante de la forme du gouvernement.
'

�744

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'émigration prouva au commun des Frangais que la notio~
de patrie pouvait s'abstraire de son chef, fí\t-il, comme c'éta1~
Je cas chez nous, de souche dix fois séculaire . Le qualificatif
de pairiole, que J'on trouve déja dans nos cités bourgeoises du
xv• siécle, et que méritait certes Jacques Coour, passa a l'état
de cliché.
Les royalistes de la fin du xvm• siécle s' étant par I' émigration ou par l'insurrection exclus d'eux-memes de la patrie,
Je terme de patriote devint, en quelque sorte, le synonyme de
républicain et le demeura jusqu' a I' Empire.
.
.
Napoléon, que Chateaubriand a appelé un poete en act10n,
ce qui est peut-etre sa définition la plus exacte, coi_nprit merveilleusement le supplément de force que son géme pouva1t
tirer pour la marche a l'étoile de l'exploitation a outrance de
l'idée de _patrie.
Des l'Égypte, on le voit expurger son nom de sa consonance
péninsulaire . II signe « Bonaparte » au Iieu de « Buo~apar~e ».
Déja en Ilalie, il avait repoussé toute avance des md1genes
tentés de saluer comme un compatriote le Corse aux cheveux
pla!s. A partir de Marengo et jusqu'a la fin de son regne, meme
bien au dela ' car Sainte-Hélene lui ful un magnifique piédestal,.
il « concréta » la France aux yeux de ses soldats. Or ceux-c1,
par l'élargissement de la conscription, s'appelaient la nation
tout entiére, promue au titre de Grande comme récompense
de ses sacrifices sans cesse renouvelés.
Bien que la folle ambition du despote nous ait coute deux
invasions et la perle de nos lrontieres naturelles conqmses
par la Révolution, sa titanique figure est bien frangaise, ne
serait-ce que par sa clarté, sa netteté, sa précision. Puis, l'Épopée,
unique dans l'histoire, l'Épopée oil notre Alsace, notre Strasbourg ont une si grande place, l'Épopée unique si l'on en excepte celle si Jointaine du Macédonien, suffirait a !aire passer
a jamais le nom frangais a la postérité, si nous n'avions encore
pour cela bien d'autres titres de gloire, dont Verdun et les
deux Mame.
Béranger ne s'y trompa pas et si, malicieusement peut-etre,
il commit une erreur en laisant de Napoléon l'homme du peuple,
l'Empereur qu'il chante n'en mérita pas moins sa longue popularité pour avoir été, en dépit de lui-meme certes, Je grand et
inconscient propagateur de la Révolution en Europe.
Sous son régne de 15 ans, car il date de Marengo, la Grand_e
Armée en renversant et en édifiant sans cesse des trones, d1minua 'la majesté du trone et montra a taus que le droit divin

L IDÉE DE PATRIE

745

n'était plus rien dans le pouvoir essentiellement temporel et
révocable des rois.
De cette terrible constatation, la monarchie demeura accablée, et on peut affirmer que, dans une certaine mesure, toutes
les révolutions qui out éclaté en Europe depuis 1815, y compris
les toutes dernieres, sont en germe dans J'ébranlement profond
que le passage victorieux de nos soldats causa dans toutes
les monarchies.
Or, la Grande Armée, recrutée de· toute la nation qui ne
reva un moment que gloire militaire, n'est que J'ouragan révoJutionnaire comprime et actionné par Je plus formidable soldat
de l'Histoire. En plantant sur toutes les capitales, sur tous
les palais, le drapean tricolore, symbole de· la Révolution, elle
rendit tangible aux yeux de tous la victoire de la RévoJution.
Si le Veillons au salut de l'Empire put etre, durant 10 ans,
l'hymne officiel de la France impériale, La Marseillaise, ce
chant qui devrait s'appeler la Strasbourgeoise, n'en reste pas
moins l'hymne national, celui que l'on entonna dans les grandes
occasions et d'ordre meme du Mattre. C'est a ses accents et a
ceux du 9a ira que la Grande Armée entre a Berlin, Je 28
octobre 1806. C'est a son action entra!nante que Je conquérant,
devenu par ses fautes memes le défenseur du pays, sait parfois
!aire appel, quand il veut galvaniser des énergies.
_L'erreur de la Restauration qui, comme en témoigne J'expéd1tion d'Alger, avait pourtant Je sens national tres aiguisé, fut
de ne pas comprendre l'évolution de J'idée de -patrie, désormais
symbolisée en France par les trois couleurs et La Marseillaise.
Les Bourbons Je payerent a deux reprises de la couronne ;
surement en 1830, et peut-etre aussi en 1873, lors des oflre's
faites par Je partí royaliste au comte de Chambord.
Le pays se sépara .de ses rois qui, avec Jeurs enseignes démodées, n'incarnaient plus a ses yeux l'idée de patrie, telle
qu'il se la représentait. Cette idée en France sera des lors inséparable des idées de liberté, d' égalilé, de fralernilé, que \a Révolution de 1848 inscrivit la premiére sur les plis du drapean.
Elles avaient si bien fait Jeur chemin en France, ces idées, que
le deuxieme Empire dut s'incorporer, en apparence tout au
moins, la nouvelle devise. Vers la fin de son regne, Napoléon
devra accepter Je programme Jibéra] ; puis, quand la guerre de
1870, née de ses fautes, car Sedan est filie de Sadowa, renversa
son t~6ne, Je pays mur enfin pour la République adopta d'enthousiasme cette forme probablement définitive de nos destins.
Gambetta fut a la fois l'homme de la patrie et l'homme de

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
746
la République; le puissant tribun incarna un moment !'une et
l'autre. La résistance des armées de provmce, qm est son ceuvre,
sauva l'honneur de nos armes, cet honneur dont les Allemands
firent litiere en novembre 1918, en livrant leur territoire, leurs
places fortes, Ieur flotte. Dans ses récents mémoires, le maréchal de Hindenburg a rendu un éclatant hommage a cette
résistance dont il fut témoin, en affirmant qu'elle renlerma1t
le germe fécond du relevement national.
Durant pres d'un demi-siecle, la troisieme République va
maintenant forger inlassablement l'épée de la France, en espece !'armée qui, en septembre 1914, seule, ass1stée de quelques
bataillons anglais, arreta les Barbares sur la Mame et sauva
la civilisation.
,
,
Cette épée, on ne saurait trop le procl~';Iler, e' es! l 1rmee
fran,aise, la nation armée dressée tout entiere devant I envabisseur.
La République J'avait prise au Iendemain de Sedan cette
armée ! Elle en lit la premiere du monde, comme en ~tteste
la Grande Guerre.
.
Entre temps pour se tenir en haleine, cette armée ava1t
envoyé ses enf~nts perdus dans les brousses de, l' Asie e~ de
I'Afrique ou ils Jui ont conqms, 11 est particuherement mtéressant de le rappeler en Alsace ou ces choses sont encore peu
connues, un immense empire colonial, le second du monde.
Grace a l'héroisme incessant de ses enlants au nombre desquels figurent beaucoup d' Alsaciens et de Lorrains, le Tonkin,
I' Annam, la Tunisie, Madagascar, Je Soudan, sans parler ?e
I' Afrique Occidentale et du Dahomey, devmrent terre franga1se
ainsi que Je Maroc. Ces contrée~ le devi~rent n~n seuleme~t
de nom mais de lait car pas I ombre d un soulevement n a,
au cour~ de la grande 'guerre, troublé la sérénité de cet immense
et magnifique domaine. Au contr_aire, ces ressources de tout
genre - dont J'enthousiasme guem,er des m~ge:ies -ont be~ucoup contribué au succés !mal, a I ultime victmre. Ces colomes
nous ont donné pres d'un million de soldats ~t de trava,peurs,
Cette reuvre gigantesque échappe un peu a I Alsac1en d avant
guerre, auquel I' Allemagne envieuse avait tout caché de nos
grandes actions. Pour lui, la Patne frang~1se démemb~ée en
1870, dégénérée, affirmait l'Allemand,fimssa1t ~ Brest a I ouest,
a Marseille au sud ! L' Alsacien ne sava,t pas qu au dela du grand
Iac d'azur de la Méditerranée occidentale commengait J'Alriq?e
du Nord, c'est-a-dire une nouvelle France, ou le Fr~ngais,
comme jadis le Romain, retrouvait son drapeau, ses lo1s, ses

t'IOÉE DE PATRIE

747

mreurs, ses coutnmes. Une terre ou il se sent chez lui, oil il
est chez lui, au milieu de populations jadis ennemies, maintenant
entierement ralliées a notre reuvre si féconde. Et cette nouvelle France, si prospere, si ensoleillée, si éblouissante de clarté
et de lumiere, s'étend de Zarzis pres des frontiéres de l'ancienne
Cyrénaique, a Agadir, sur plus de mille Jieues, sur 4.500 kilometres, neul fois la distance de Strasbourg a Paris, en passant
par Gabes, en face de Djerba, J'ancienne lle des Lotophages
oil l'Afrique versa l'oubli aux compagnons d'Ulysse ; en passant
par Sousse, I'ancienne Hadrumete, trois fois millénaire, par
Tunis la blanche, par Carthage, l'ancienne cité de Didon,
par Cirta, la vieille capitale des Numides, par Alger, celle des
deys, par Fez, la ville des sultans, par Rabat, la barbaresque,
par Casablanca, la nouvelle, née du génie de Lyautey, par
Agadir, dont le nom évoque une des innombrables provocations allemandes !
Les artisans de cette grandeur demeureront dans J'histoire.
Militaires, ils ont nom: De Brazza, Galliéni, Lyautey, Gouraud,
hlangin, Franchet d'Espérey, Humbert, Henrys (!), pour ne
citer que les plus illustres. Civils, ils s'appellent : Cambon,
Jonnart, Alapetite, A chacun d'eux, conquistadora ou assimilateurs, on peut rattacher un quartier plus ou moins grand de
l'orange africaine, conquete ou assimilation, et celle-ci est, d'ores

et déja, partie intégrante de la plus grande France. Voila, Messieurs, quelle fut l'reuvre coloniale de la France d'avant guerre,
lruit splendide d'un arbre vigoureux, que d'aucuns, dans l'univers, en Europe, en France meme, proclamaient pourri.
L'écho de nos discussions parfois byzantines, souvent passionnées, comme l'est la voix d'un peuple libre, car on discute chez
nous comme jadis a !'Agora et au Forum, avait pu tromper sur
nos sentiments véritables dans les pays oil la parole est esclave
et la liberté un vain mot. II avait pu !aire croire que J'idée de
patrie était atténuée chez nous: Quelle illusion !
Cette idée de patrie était ancrée au plus prolond du creur
lran,ais, avec Je vieil héroisme ancestral, celui qui, au cours des
siecles, nous a fait traverser le sourire aux lévres des crises les

plus graves, et accepter en 1914;de propos délibéré,avec le sentiment de la justice de notre cause, la guerre ! La guerre, non
lratche et joyeuse, mais celle imposée par J'ennemi héréditaire
. (1) Commandant de l'armée frani;aise d'Orient, le général Henrys, ancien
lieutenant de Lyautey, au Maroc, fit capitular en septembre 1918 touto la
11• armée. Pres de 100.000 hommes et autant d'animaux.

�749

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRili

qui alors voulait nous démembrer et qui se lamente aujourd'hui.
En ao,Ú 1914 au jour de danger, comme en l'an II de la République une et indivisible, l'union sacrée s'est faite instanta-

actuellement les vaincus, les gens d'outre-Rhin. Le passé est
gage de !'avenir.
Les Allemands, qui ergotent aujourd'hui sur les causes de la
guerre, qui refusent de payer les réparations et nient effrontément !eurs responsabilités, furent plus francs tant qu'ils crurent
au soeces.
Reportons-nous a leurs écrits du debut de la guerre, a ceux
des jours ou ils croyaient a la victoire. lis existent toujours !
C'est au nom de la Kultur qu'ils se ruerent . sur nous en aoílt
1914, car, de prétexte avouable, il n'en était point, et ils le
savaient. Ap6tres de la nouvelle religion, du nouveau dogme, du
nouvel évangile, de cette Kultur dont ils ne parlent plus maintenant qu'elle a couvert de ruines et de cadavres l'Europe entiere
et jusqu'au fond des mers, ils prétendaient alors, et l'ont écrit,

748

nément chez nous, contre un ennemi qui, parmi les chances d'un

succés qu'il estimait alors certain, escomptait s0.rement nos
divisions.

.

La conviction de la justice de notre cause, celle que nous av10ns
tout fait pour éviter la guerre, détermina chaque Fran~ais_ a
tout sacrifier, plut6t qu'a accepter la volonté de l'adversa1re
qui visait a nous subjuguer.
De ce fait, l'union fut facile. Dans aucun pays, d'ailleurs,
plus que dans le n6tre, l'unité de race n'était plus complete.
Avant la guerre, notre désir de paix-avait été te! que, tout en
regrettant de tout notre creur les provinces perdues, en y pensant sans cesse, selon la formule de Gambetta, nous attendions,
nous espérions leur retour moins de la force que de quelque mystérieuse et immanente justice. Et ce jour est arrivé i C'est l' A_llemagne, c'est I'ennemi héréditaire, qui s'est_ chargé _d_e réahser
ce miracle, vériliant une fois de plus la vér1té du v101! adage :
Quos vull J upiler perdere, dementa! prius.
Infatué de sa force, grisé de ses victoires mal digérées de 1870,
le peuple des Leibniz, des Kant, des Schiller, des Goethe, pour
ne citer que ses penseurs les plus illustres, le peuple du s~ulevement de 1813, voué désormais par la Prusse au caporahsme
le plus outrancier, s'est rué sur nous en ,aoüt 1914, dans le
but, disons-le nettement, de nous suppnmer en tant que
peuple.
.
Dans sa folie il s'est imaginé non seulement que nous remerions la parole de soutien mutuel donnée a la Russie, mais encore
que, comme gage de notre forlaiture, nous serions disposés 11
livrer a l'Allemand les clels de la France : Belfort, Épmal, Toul,
Verdun, que la Germanie osa récl~mer en juillet 1914 par la voix
de son ambassadeur M. de Schoen.
Les héros de Verdun ont fait justice en 1916 de ces insolences.
Entassés par centaines de mille devant la ville dont le nom est
désormais immortel, devant Verdun, les cadavres all_emands
attestent ce que coüterent a l'assaillant les simples glacis d'une
seule de nos lorteresses, qui ne valait certes, militaireme~t
parlant, ni Metz, ni Strasbourg, ni ces grandes places du Rhm
livrées sans coup férir en 1918.
Rentrés dans notre bien, dans la Metz de Fabert, dans la
Strasbourg de Kléber et de Kellermann, tous trois enfants du
pays, ne nous émotionnons pas des cris de fureur que poussent

avoir le droit, le devoir, d'imposer

a l'univers

entier et, en par-

ticu!ier a nous autres Fran~ais, peuple dégénéré, cette forme
supérieure de la civilisation, soi-disant progres qui, a bien l'examiner, n'est qu'une laylorisalion abrutissante résultant d'un

étatisme étroit qui nie la liberté humaine.
Ap6tres de cette Kultur qu'ils nous apportaient, la torche
en mains, les Germains, race supérieure, peuple élu, possédaient,
d'apres eux, seuls des droits en ce monde. A ce titre, tout leur
appartenait et tout devait !eur revenir : et les provinces du voisin,
et ses colonies, et ses richesses et ses habitants mil~e, réduits
a l'esclavage eflectil durant la guerre, voués a la serv1tude économique apres la victoire.
Dans cette croyance, ils avaient établi a !'avance les conditions qu'ils prétendaient imposer aux vaincus. A l'avance ! car
I' Allemand vend facilement la pea u de l'ours avant de l'avoir
tué. Les corporations de !' Allemagne entiére, ses vereins de
tous ordres furent invités a émettre leurs prétentions, a dire ce
qu'ils considéraient comme indispensable au développement de
l' Allemagne.
Indispensable ! Écoutons-les, Messieurs : « Indispensables,
disent les industriels, nos gisements de Briey et toutes nos
colonies sans exception. Indispensables! proclament les commergants et les navigateurs, les ports de la Manche et nos riches
provinces du Nord, complément obligé de la Belgique d'avance
annexée. Indispensables ! assurent les militaires, toutes nos
cotes lorraines, la terre frangaise jusqu'a la Meuse, au moins, etc ..
Et cela, avant la victoire. Que !O.t-il advenu apres ? Peut-iltre
le vainqueur inexorable eílt-il réclamé tous les territoires de
I'ancien Saint-Empire romain de nation germanique, la Franche-

�750

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRIE

Comté, la Bourgogne, que sais-je encore ! Probablement aussi,
Paris eíit été détruit, tout au moins ses monuments impéris•
sables, ceux qui disent le passé, le génie de notre race, et font de
notre capitale comme de la Rome ancienne, la Ville unique.
Oui, ils eussent été détruits, comme Coucy-le-Chateau, ce donjon
unique, qu'il semblait que des reitres descendants de féodaux
eussent dU respecter ; . détruits comme Arras, corome Soissons,

que les sacrilices exigés en 1813 de l'aristocratie par les
Hohenzollern seront récupérés au centuple, grace a ces memes
Hohenzollern qui conquerront l' Allemagne pour la lancer
ensuite contre la France.
« Siegfried, continue l\1eindorl, je tiens a ce que tu sois le
premier cadet royal a l'école, et que le jour ou !'on tirera le sabre
contre ces gueux de Welches, qui nous avaient réduits a zéro
en 1806 et qui nou~ ont valu la perte des trois quarts de nos
privileges avec leurs príncipes de 89, je veux que tu puisses les
hacher comme de la chair a paté. Je serai déja mort, sans doute,

comme Reims, comme tous ces monuments évocateurs de 1'3.me

de la vieille France, et qui disaient aux barbares notre passé
millénaire.
Comment les fils de cette Germanie sentimentale et méta•
physique, célébrés par ]11me de Stael, de cette Allemagne
qui se grisait, jadis, de vieux lieds et d'iipres controverses,
ont-ils pu en venir a ce point de barbarie et de sauvagerie ? Il
est permis de se le demander ?
lis en sont arrivés la, uniquement par l'action de la Prusse.
Un demi-siecle d'éducation prussienne, basée sur le mensonge
et la haine, aura suffi pour muer en betes féroces les descendants
des reveurs d'antan, ces flegmatiques et bons Allemands du
temps jadis.
11 y a dans Erckmann-Chatrian, notre grand romancier
hicéphale, cet auteur si éminemment alsacien, et a ce titre
connaissant si bien]' Allemagne, des lignes véritablement prophétiques, qu'il est bon de rappeler ici. Je les ai extraites d'une
de ses ceuvres les moins connues et qui, pourtant, mériterait
de l'etre beaucoup. C'est une nouvelle intitulée : L'éducation
d'un féodal.

Le héros de ce récit estle rittmeister, baron Otto von Meindorl,
seigneur de Windland qui, aux alentours de 1830, fait l'éduca·
tion de son petit-fils, le futur colonel Siegfried. Le vieux l\1eindorl,
un ancien officier de Blücher, et type meme du juncker,
déplore tout d'abord devant son petit-fils la perte des droits
féodaux. Le passage mérite d'etre cité, car il explique !'origine
de la haine féroce que nous a vouée cette caste des hobereaux
prussiens, haine qu'elle a inlusée a la Prusse apres 1806, A
l'Allemagne entiére apres 1870.
« Tiens, Siegfried, dit l\1eindorf, en faisant allusion aux bourgeois, aux paysans qui habitent autour de son cbateau, tous
ces gens-la, avant l'arrivée des Frangais en 1806, étaient nol
serfs, ils étaient attachés a notre terre ; nous pouvions les
imposer et meme les vendre, sans qu'ils eussent a réclamer. »
Puis, tournant les yeux vers !'avenir, le vieux reitre espere

751

mais tu te souviendras de moi, tu croiras m'entendre crier :

«Courage, Siegfried! Courage ... Tape ferme ... Hache ... l\1assacre ...
Pas de quartier ... La pitié est une betise frangaise ... Brule tout
ce que Lu ne peux pas emporter ... Happe ... Happe, mon gargon,
c'est le droit de la guerre ... Ce qui est conquis par le glaive est
bien acquis I Canaille ... Nous ont-ils fait du mal avec leurs Droits
de l'homme et leur égalité ; sans eux, jamais le baron de Stein
n'aurait obtenu de Frédéric-Guillaume l'abolition du servage,
ni l'admissibilité des brutes aux emplois civils et militaires. »
Et un peu plus loin: «Ah! oui, les gueux nous ont couté cher ...
Mais, gare ... gare ... nous sommes en train de dresser nos bou!edogues a la chasse, de leur apprendre a mordre, de leur inculquer des l'école la haine impitoya)Jle du Welche. Une fois la
premiere partie gagnéé, !' Allemagne sous notre grille et toutes
ces grosses brutes allemandes disciplinées a coups de grifTes,
nous irons la-has régler le compte définitil de ces bandits. Nous
serons cinq ou six contre un, car ils sont trop betes pour s'attendre a une chose pareille ... Nous les écraserons sous le nombre ...
Nous les écraserons ... Nous hrulerons leur Paris ... Nous prendrons
l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, tout le pays jusqu,..aux deux
mers. »
Quand on parcourt, Messieurs, ces passages véritablement
prop-hétiques, on s'imaginerait qu'ils ont été écrits avant la
grande guerre, et non il y a 50 ans au lendemain de 1870.
Tout ce qu'annonce le vieux l\1eindorf, ses descendants l'ont
accompli, ou presque, et ce qu'ils n'ont pas accompli, comme

!'incendie de Paris, le démembrement de la France, c'est parce
qu'ils n'ont pas pu le !aire, ayant été vaincus dans une guerre
qui nous a couté, a nous autres Frangai,, 1.500.000 hommes,
c'est-a-dire comme le remarquait le maréchal Pétain, lors d'un
&lt;le ses passages a Strasbourg, autant qu'il y a d' Alsaciens et de
Lorrains rédimés.
L'union sacrée de tous les Frangais, groupés autour du drapeau

�752

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tricolore, symbole meme de la patrie, union qui ne ~e déme~tit
as un seul jour au cours de la guerre, sauva la nat10n du pus
rfiroyable danger qu'elle eut certes couru depms les temps
d' Attila.
. ¡ ·t I t
du monde
Le dra eau bleu, blanc, rouge, qm a a1 e our .
.
.
métaphore qui est devenue une réahté
avec nos pperes,
· ddepms
l' A
ue nous l'avons promené en Asie et dans tous les coms . e

.

frique, devint, durant la grande guerre, le point de ralhement
de l'univers civilisé coalisé contre le dang_er commun.
d
II couvre maintenant de ses phs glorieux la tombe e ce
Soldat Inconnu qui, sous le plus splendide des _mausolées, est
et restera dans la suite des siécles l'ob¡et du pieux hommage
de l'univers entier.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premieres Méditations)

Cours de M. PAUL BAZARD,
Chargé dt Cours

a la Sorbonne.

• ont vu

Oui r depuis ces jours de novembre 1918 qm
recule; définitivement les A!lemands, le drapea u bleu,. b¡anc,
rou e est devenu pour l'humanité le symbole de Ia_résIS anee
confr~ les barbares, I'embléme du triomphe de la ¡ustice sur
la force.
t t a
eau
Et c'est autour de ces joyeuses couleurs llot an
n~uv
sur la cathédrale de Strasbourg, que l' Alsace, la Lorrame, 1a
France se rallieraient au jour du danger.

VII
II nous reste a pénétrer le plus prolondément possible dans les
éléments qui constituent l'c:euvre littéraire, a voir leur acc.umulation dans une jeune ame, a distinguer comment de cet amalgame
jail!it la poésie. Il y a certes une part d 'inconnaissahle dans la
création poétique, mais en cherchant malgré tout a voir clair,
nous parviendrons a y reconna!tre le role, d'abord de la personnalité du poéte, puis du génie de la race, deslecturesétrangeres
enfin, et des éléments du dehors, qui, lorsqu'ils s'insinuent dans
une ame, n'y trouvent point table rase, mais bien des données
primitives, fondamentales, déja solidement établies. Ce que nous
essaierons done de voir aujourd'hui en Lamartine, ce sont les

qualités d'une ame, les qualités traditionnelles d'un esprit
fran~ais et l'accommodation d'éléments éLrangers a ces éléments
préexistants.
En quoi consiste au juste le génie lamartinien ? Celui de Victor
Rugo est plus lacilement saisissable, celui de Vigny a quelque
chose de plus arreté, de plus positif. Ici, c'estsurtout d'unequalité
d'ame qu'il s'agit : toutes les sensations, tous les sentiments,
loutes les idées prennent en la traversant une couleur propre.
Ce qu'elle exclut. c'esttout ce qui estvulgaire, plat, petit,mesquin;
~•martine est doué pourne pas voir le vice, lalaideur, la médiocrité;
ll en a entendu parler, mais rien de cela n'a prise sur son
~me. ll ne voit meme pas leridicule; il n'a pas le sens de l'humour;
ll ne plaisante pas, ou, s'il plaisante, ses plaisanteries sontsimples
50

�754

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et enfantines. Il est candide; il exclut l' ex ces, il y répugne. Rien
de ce qui est exagération, caricature, n' est de son domaine.
Elle exclut encare, cette áme, l'amertume. Elleseplaint volontiers, un peu dolente, mais pas aigrie, et n'a jamais de révoltes
violentes. Elle exclut les couleurs brutales, elle aime les nuances
délicates. Si l'on cherchait un blason pour elle, ce serait le cygne.
Brunetiere cite a propos de Lamartine une admirable phrase de
Bossuet :«Pour rendre les ámes pures, il fautles remp\ird'images
saintes ; quand notre mémoire en sera pleine, elle ne nous raménera
que ces pieuses idées : la roue agitée par lecours d'une riviere va
toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son
chcmin ; si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur ; mais
si elles sont impures, tout le contraire arrivera ... la meule d'un
moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura
mis dessous ; si c'est de l'orge on aura de l'orge mouhl : si c'est

du blé de pur froment, on aura la farine "· Lam&lt;1rtine n'a jamais
voulu avoir affaire qu'a l'eau tres pure ou au tres pur froment.
Aussi a-t-il pour lui la noblesse et la distinction
Il a encare la mélancolie, il l'enrichitde nuancessubtiles,douces,
voluptueuses ou pieuses. C'est une ame nostalgique, qui considere
la terre comme un \ieu d'exil, et qui attend autre chose a pres la vie
d'ici-bas. Ce qu'il retient le plus volontiers, c'est ce qu'il y a de
moins terrestre: ]'azur et la belle lumiere le séduisent.
C'est un creur généreux ; il aime !'argent, il en dépense, il
tombe dans une misere presque naire ; mais tout ce labeur de la
fin de sa vie fut moins pour ]ui que pour les autres. Dans ses vers,
il se donnera lui-meme tout entier comme il faisait dans la vie.
C'est une Ame harmonieuse,et l'image, si chere ason temps, de
la harpe éolienne lui convient mieux qu'a tout autre. Ce n'est pas
un de ces créateurs brutaux qui donnenttoujours lameme note;
c'est une ame variée, avec quelque chose de languissant, un peu
de mollesse, et cependant un grand goüt de vivre. C'est une ame
aimable, et encare une ame tendre. Il aime aimer, il lu1 faut une
confidente, une consolatrice. Et cet amour terrestre, il le considere comme une union qui fait présager d'autres unions plus
pures. , Quelle qu'ait été la diversité de ses impressions ... , le fond
en fut toujours un prolond instinct de la divinitéen touteschoses.•
Lamartine tend toujours vers le haut, vers les cimes.
C'est une ame ou. triomphe le sentiment nuancé, ardent ou
délicat; elle dépouille tout ce qui n'en est pas la pure essence, elle
dépouille la couleur, la forme nette, et don ne a to utes ses créations
quelque chose de vaporeux, parce que dans nos ames, les senti·
ments sont toujours vaporeux.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

755

•
' Enfin ' il y. a le moro en t ' qm· est umque
; cette ame créat .
napas tou¡ours été comme elle est. elle a été tim"d
ll nce
peur de ses maltres · elle a été . 1 t, ll
, e, e e a eu
elle_ a été_sensuelle: ~ouvenons~~~;~ d: :r:n~éa[::i:~~; passions;
Ma1s mamtenant, a ce moment précis elle sort d'u
ourgogne.
~~~rfa~:ns cette r:douta~leépreuve, l¡s petites tach~:
:p!:~

!~f~f

~~1:ª~f~~~l~?J.ii:{i:;~:::tf:t::::::fia;~{:¡J:t~t

d'ins;ira:!!~ me ne retrouvera jamais plus le meme bonheur
fid~:c~e\t~~~.~;:!Nº~su~fut"e~e_nous f~it-i( pas Iu_i-meme la conne saurions le faire Re1isons lal~~!;~~~:~n~e~ieux que nous

f

f?!-11'!, tend.res, approchez l ici l 'on aime encore .
T ais amo~, épuré 1 s'allume sur l'autel.
'
out ce quila ~•humain a ce !eu s'éva ore .
Tout ce qui reste est immortel.

p

'

Et aussi cette variante du Va/Ion :
~a pensée ~n su!vant la pente qui l'entraine

ans un séJour s1 doux s'adoucit a son tour '
~t ~onfond les objets comme l'heure incertaine
Ul commence la nuit et termine le jour.

EtDieu:

la~!~i~n~!~~:.qualité exceptionnelle de ce premier facteur, !'Ame
C' est aussi le génie meme de la race
.
Le Fra~~~is est un homme qui aime la ]oai ~~\ va opér~r en lui.
compos1t10n, qui se plalt a donner a l e q_ d onnelle, 1 ordre, la
un commencement et une fin a
a mom re de ses créations
l'autre. Chateaubriand d"
marquer les étapes entre l'un et
compos~r un d!ner et un'r~requ~ seuls, les ~rang_ais savaient
Par cela d'abord La
t· . ous avons l esprit d'analyse
,
mar me est Frane ·8 Il
.
·
reuvres les plus touffues.
.
•ª' : pourra Jire
les
en lui, et il mettra de l'o· xeu ~mporte, le géme _de la race opérera
r re ans ses compos1bons. Les dévelop-

·t

,.

�756

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pements y seront non poin_t juxtaposés, '?-~is coord?nnés .. I_l n~
méprisera pas les mots qm rnarquent la l~a1son ou l oppos1twn ,
celui dont il usera de preférence sera le mais.
Le Fran~ais est aussi uÓ homme qui aime genérali~er, étendre
ses impressions; il goute plus qu'aucun autr~ le pla1s1r de causer,
il triomphe dans la conversation des salons; 11 veut_ que tou~ profitent de ses idées, il lait du prosélytisme; c'est en !~1 une vént_able
dérnangeaison de penser a l'hurnanité tout _entiere. Ce tra1t se
retrouve aussi chez Larnartine. 11 générahse, il rend hurnarn tout
ce qui dans sa vie était personnel; tout ce qui est l'accide~l manquera dans ses vers . Nous ne trouverons pas son portra1t dans
les Médilalions. A peine quelques traits cornme « ~on front est
blanchi par Je ten¡ps » ; rnais nous savons combien peu cela
s'accorde avec la réalité. Le je apparalt de temps en temps daos
ses vers mais sans aucune particularité. Nous sentons seulement
que le poéte a éprouvé les grands sentirnents éteri:els; ce n'est
plus a Alphonse de Lamartine que nous avoi:s affaire, ma1s a u~
hornme parmi les hornmes . C'est la une des ra1sons de son succés.
tous ]es hommes, toutes les femmes s'y sont reconnus, to~s
ceux qui avaient souffert. D'Elvire, rien non plus ; aucun détail,
aucun portrait : elle est la Femme. .
.
Lamartine généralise miime les paysages . On a voulu v01r daos
ceux qu'il évoque, tantüt M8.con, tantót Aix ; ma1s ~o~me, on
les y retrouve tous, j'en canelos que le pays3:ge lamartmien n e~t
ni Aix ni Macon ; ni miirne le paysage fran~a1s, ce pa~sage class1que de cot~aux doucement ondulés, de champs culbvés comme
des jardins, avec quelques flocons blancs dans le ciel, on ne le
reconnalt point dans Lamartine . Ici encore, Ii transforme et généralise · ici encore le génie de la race ag1t en lm...
.
Le Fr;ngais est e'ncore un homme qui aime voir cl~ir dans sa vie.
On nous accuse d'etre légers ; mais, dans notre httéra~ure, les
questions religieuses tiennent cependant une_ place cons1d~rable.
D'autres peuples aiment avant tout l'~ctwn, 1ls ag1ssent d _a?ord
puis réfléchissent ensuite. D'~utres v¡yent dans un sceph~1srne
airnable et trouvent des «combrna1sons»qm leurpermettent d ag1r.
Mais nous nous n'avons conliance que dans la raison et la logique
que nous' suivons jusqu'a~ bout. Toutes les °;léditations de
Larnartine afiirment ce besom de vo1r cla1r : le poete sent devant
Jui une obscurité redoutable, il veut comprendre ; il a l'angoisse
métaphysique, et, dans ses poésies am~ureuses, ce sont surtou t
0
des préoccupations philosophiques et rehgieuses que_nous trouvon".
Quelle solution adoptera-t-il? Byron et son satamsrne, Byron_ le
varnpire qui s'abreuve des ]armes de ses lecteurs ?_ Lamartme

LES INFLUENCES ETRANGERES SUR LAMARTINE

757

irnitera-t-il cette attitude désespérée ? Non, nous ne sommes pas
pour les excés, et Byron étonne et choque un peu Lamartine.
Songeons asa priére a Byron : il fait le vceu que Byron se convertisse et abandonne son attitude de défi. II y a bien, dans les
Méditalions, une piéce provocante, le Désespoir, maisLamartine
Jui oppose aussitót la Providence, pour l' equilibre.
Mais il ne croira pas non plus, avec les mystiques, que tout
est divin. II se ralliera a Pascal :
L'homme est un point fatal, oll les deux infinis
Par la toute-puissance ont été réunis.

On retrouve dans sa poésie les arguments des philosophes et des
théologiens : «La voix de l'univers, c'est mon intelligence », dit-il.
II a foi en sa raison, en son intelligence. Toute la partie philosophique des Médilalions est une discussion. II y a la un esprit qui
ne se satisfait point, qui ne laisse de cóté aucune question. Sa
réponse est toujours celle du bon séns.
En!in, le Frangais est un homme qui a une singuliere force de
résistance au malheur, et touj ours une lueur d' espoir; ilse lamente,
il se décourage; mais ne !'en croyez pas trop, il se relévera des
que ce sera nécessaire, car il sent prolondément l'attrait de la vie,
de l'action, et son caractere a d'extraordinaires ressources de
souplesse et d'élasticité. Te! est aussi Lamartine, nous l'avons vu.
Chose extraordinaire, il lit René ; il en con,oit des réflexions
tristes sur la vanité de nos projets, de nos désirs, l'instabilité
des circonstances, le peu de bonheur qu'on peut gouter
ici, et c~la l'améne simplement au désir de partir en voyage ;
il lit Werlher; il en congoit aussi des réflexions mélancoliques, mais
soudain la note change : « Je viens aussi de Jire Werlher ;
il m'a fait la chair de poule, comme tu dis. Jel'aime pas mal non
plus. II m'a redonné de l'ame, du gout pour le travail, le grec, etc ..
ll m'aaussi un peu attristé et assombri. Mais vive cettetristesse-la !
c'est celle que Montaigne aime tant 1 » Comment, voila, la
lecture de Werther, du plus découragé, du plus impuissant des
homrnes, qui lui donne du gotit pour Je travail, et miime pour le
grer. 1 11 en est de' miime dans ses vers ; il se lamente, mais il reste
· toujours un petit coin pour l'espoir, l'espoir d'une vie meilleure,
plus tard, et peut-iitre miime ici-bas ; miime dans l'Aulomne, il
admet que la vie Jui réservait encore des plaisirs qu'il regrette.
C'est dans cette ame qui porte si profondément la marque du
génie lrangais que les éléments étrangers vont essayer de pénétrer.
Lamartine ouvre la Bible, et elle lui donne de belles images,
éclatantes et !orles, qui enrichissentson vocabulaire un peu épuisé.

�758

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée
Comme l'eau du torrent dans sa source trohhlée
Gloire a toi ! Le malheur en naissant m'a choisÍ ·
Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi ·
'
J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma miSére
Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colel'e.
•

,. Mai~ il n'ira p~s plus loin; contre le désordre et la puissance de
1rm~gmahon or1entale, 11 sera défendu par sa claire raison, et sa
poésie ne ressemblera enrien, dans son essence a celle de la Bible
Relisons la Poésie sacrée: elle est composée to'ut entiere de mor:
ceaux de la Bible mis ensemble · mais les exordes. les transitions
d'ou viennent-ils done? Ily a d';bord un exorde caractérisé pui~
1~ J?ºel,° annonce qu'il va parler de la Genese; ce développ¡ment
fm,, e est une belle et bonne transition que nous trouvons :
1Mais ce n·est plus un Dieu, c'est l'homme qui soupire ...

Et c'~s~ maintenant de Job, qu'il s'agit. Mais apres Job, nouvelle
trans1t10n, avec un mais :
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaie ...

A pres !sale, nouvelle transition, amenée par un mais :
Mais Dieu ferme a ces mots leslevres d'Isaie:
Le sombre Ézéchiel
SUP le tronc desséché de l'ingrat Israel
Fait descendre a son tour la parole et la vie.

A son tour: c'est bien de l'ordre que Lamartine met dans cette
poésie, jusqu'a la conclusion, qui est un conclusion en lorme :
Silence, o Iyre l et vous silence,
Propbetes, voix de l 'avenir 1
Tout I'univers se tait d'avance
Devant celui qui doit venir ...

De toute cette poésie biblique dont il s'est imprégné, il ne
prend que ce qui lui convient ;ill'adapte aux formes de son esprit·
,
.l
,
1essenbe de son ame n'est pas entamé.
A I'A)lemagne, il ne doit presquerien. Sa dette a Wertber, je
ne la v~1s pas. Ce n'est pas lamémepsycbologie, laméme passion;
sa _P~ss10n a lui a été produdrice ; il ne s'arréte pas a l'idée du
smc1de 1 et trouve dans sa douleur memeune sourced'inspiration.

II n'y a done la ni emprise, ni inlluence déterminante.
Cependant, Virieu lui a rapporté d'Allemagne un beau mot
l'infini: « Tu as trouvé, luí écritLamartine,le vraimot, l'infini »:
11 ~rend bien le mot, mais comme correspondant a des étapes intérieures, et non comme révélation d'éléments nouveaux. II ne
s'assimile rien de la philosophie de l'infini allemande.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

759

II rencontre aussi sur sa route la baronne de Krüdener qui
exerce son inlluence a travers l'Europe et pousse le Tsar, en 1815,
a la Sainte-Alliance; aventuriére, mystique, elle eut son heure de
célébrité et fut pour un temps une des puissances spirituelles de
l'Europe. Que va faire Lamartine devant une mystique ? • Je
IJl'étais betementimaginé, écrit-il le 8 aout 1818, que cette lemmela avait trouvé au moins, dans le troisiéme ciel oil elle vit, la clef de
l'Évangile et de la politique humaine. Mais, hélas! je vois, par une
trentaine de maximes dont elle a farci son petit volume, que si
le ciel !'inspire, ce n'est pas sur les destinées de la terre. Sa politique est tout bonnement celle d'un Marat de bonne foi, et
cette femme qui croit en Dieu croit en un contrat social ! C'est
seulement ajouter une inconséquence a une absurdité ,. Ainsi,
une fois de plus, le besoin de clarté, de raison de sa race domine en
Lamartine.
De méme pour l'ltalie. Celui qui a vraiment laissé.une trace en
lui, c'est Pétrarque. Le genre d'esprit du charmant Pétrarque
s'accordait dans une certaine mesure avec celui de Lamartine ;
Lamartine s'y retrouve avec plaisir, maisencore neva-t-il pas tres

loin. C'est une influence seulement par traces qu'il subit, et il n'a
rien retenu ni du brillant, ni du précieux du modele. Lamartine
a visité l'ltalie, il a eu la sensation de l'ltalie, il a goiité sa mollesse, il s'est enivré d'azur et de lumiere, il est devenu un
lazzarone, c'est certain; et puis, il est arrivé que son ame a réagi,

et cette sensualité qui l'avait pénétré, il l'a peu a peu dépouillée;
de~ pieces des Médilalions qui rappellent cette aventure, elle a
été aussi peu a peu éliminée. Ce qui a surnagé, c'est un certain
élément classiq11e, dans le Gol/e de Baya par exemple ; mais une
impression napolitaine réellement sensuelle, nous ne la trouvons
pas. Ici encore, Lamartine n'a pris que ce qui lui plaisait.
II n'en est pas de meme pour l'Angleterre, et il y a lieu de retenir
l'inlluence anglaise. Entre cette poésie et !'ame de Lamartine, il y
a des correspondances certaines. II doit peut-étre a un Anglais,
Hervey, le nom meme de ses Médilations ; je ne crois pas qu'il
doive a Ossian le doux nom d'Elvire ; mais il lui a ,pris certainement beaucoup de détails; a force delire, des membres de phrases,
des mots ont passé; il a utilisé meme quelques-unes de ces traductions qu'il faisait par jeu. Mais ce qu 'il doit surtout a l' Angleterre,
c'est d'abord l'attitude du poete qui réve et médite devant la
majesté de la nature; et ensuite un décor, la nuit, l'étoile ossianesque, les ombres mystérieuses, les ames qui passent dans les
souffies du vent, la familiarité avec les aspects de la mort; peutétre encore une certaine tonalité, etl'association de la poésie et de

�760

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la douleurqui, depuis Lamartine, sontrestéesconstamment liées.
Voila done ce qu'il a retenu de ses leétures étrangeres; ce n'est
pas grand'chose. Dans un individu, il s'est produit ce qui s'est
produit dans l'histoire de notre race: nous avons subi l'invasion
d'eléments étrangers, mais, chaque fois, nous ne les avons retenus
qu'apres un choix, une discrimination. Les influences étrangeres
agissent, mais non a la fagon des fées, a coups de baguette ; elles
agissent, mais comme un ferment qui met en action ces deux
grandes forces : l'individu et la nature.
Cette solidité de composition, ce goút de la clarté, cette domination de la raison, ce besoin de généralisation au type humain,
cet élément de bon sens toujours présent quenous avons reconnus
en Lamartine, tout cela ne nous rappelle+il rien ? Mais c'est la
définition meme d'une période tres di!Térente de notre littérature,
la période classique. N'est-il pas curieux de voir que le premier de
nos romantiques rentre dans la troupe des classiques ? Ainsi le
romantisme, dont on a voulu faire une déviation de notre tradition, en est ici la continuation. L'expérience est caractéristique;
Lamartine ne cesse pas d'appartenir a notre lignée, a la longue
suite d'auteurs qui ont mis de la logique dans leur forme et cherché a généra!iser leur pensée. Ilcontinuenettement les classiques,
et, classique ou romantique, il est au creur de notre tradition
fran~aise renouvelée.
Zyromski, Lamarline poele lyrique. Paris, Colin. 1896. - M. Citoleux,
La poésie philosophique au XJXe siicle. 1905. - G. Charlier, De Pope d
Lamarline, Revue de Belgique. 1906. - René Doumic, La poésie classique
dans les Méditalions, RevuedesDeux Mondes, 15 janvier 1916. - G. Lanson,
Le Centenaire des Méditations, Revue des Deux Mondes, ¡er mars 1920.

{d suivre.)

La philosophie du langage a propos
de livres récents t1l

« La main, le langage : voila l'Humanité. Ce qui marque la fin
de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est
l'invention de la main-pourrait-on dire-etcelle du Iangage;
c'est le progres décisif de la logique pratique et de la Iogique mentale. » M. Henri Berr, c¡ui dirige la publication de cette belle
collection consacrée a l'Évolution de l'Humanité de la Bibliotheque de Synthése historique, attribue a ces deux instruments une
action déterminante dans la naissance et le développement de la
civilisation. L'individu isolé peut assurer sa protection et subvenir a ses besoins par l'industrieuse habileté de ses mains. Des
l'instant qu 'il unit ses efforts a cenx de ses congéneres, il doit se
concerter avec eux pour introduire de la coordination et de
l'harmonie dans leurs gestes disparates. De la nécessité d'échanger
mutuellement des idées par l'évocation de représentations
appropriées et conventionnelles, sont nés les différents systemes
de signes, simples mimiques ou Iangages articulés.
Le probléme de !'origine du langage a passionné les philosophes
de tousles temps. Les uns, de Cratylejusqu'a Renan, soutiennent
que le Iangage s'est épanoui naturellement (~ú"") sur les levres
• des hommes ; d'autres, de Démocrite a Condillac, que son
invention est toute conventionnelle {0fo" ). En réalité, cen'est la
qu'une question métaphysique ou l'imagination peut se donner
libre cours et les hypotheses s'échafauder comme a plaisir; mais
son intéret scientifique pour le linguiste est nul.
Le champ d'études est déja suffisamment vaste pour qui se cantonne dans le domaine de l'expérience, et la linguistique,sansavoir
(1) MEILLET: Les tangues dans l'Europe nouuelle. Paris, Payot j ALBERT DAUZAT: La géographie linguistique. Paris1 Flammarion (Biblia• ·
theque de culture gén6rale); - G. VENDRYEs, professeur al'Université de
Paris: Le langage, Introduction linguistique a l' Hisloire, Paris, Renaissance du Livre {BibliotMque do Synthe.se historique).

�763

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DU LANGAGE

encore résolu tous'les problémes qui s'offrent ases investigations
-et nombreux sans doute sont ceux qui ne recevront jamais de
solution satisfaisante- a déja atteint un haut degré de perfectionnement.
Ses efforts, ses découvertes sont, en général, mal connus du
public dans leur détail et cependant ils ont contribué a la formation de certaines théories qui ont exercé une influence directe
et profonde sur I' évolution des idées générales contemporaines.
Le concept de nation, par exemple, qui est un des príncipes
directeurs de la diplomatie, puise ses attributs fondamentaux
dans la linguistique: parler la memelangue, c'est adopter la meme
fagon de penser, de sentir. La langue est, entre autres éléments, un
plus sur moyen de dégager l'idée de Patrie que, parexemple, la race,
illusoire et décevante. Géographlquement, la langue aide puissam.
ment a délimiter la Nation ; hístoriquement, elle contribue a en
suívre la formation et a en étayer les traditions. D'autre part,
les phénoménes de cet ordre s'accompagnent de circonstances
économíques : les affinités dans le parler sont connexes a des rapports commerciaux, et les pasteurs et les marchand.s ont pu
apporter avec eux des bríbes de leur ídiome d'orígíne dans les
contrées qu'ils traversaíent, comme le vent porte au loin le pallen
des fleurs. La science s'est e!Torcée d'établir ces relations et d'en
induíre les ]oís qui les expríment abstraitement.
Des équipes de savants de plusíeurs pays- Allemagne., Angleterre, Italie- et surtout de France, ont accumulé des matériaux
considérables, formulé des observatíons intéressantes et établi
les príncipes fondamentaux de la science. Quelques lívres
mettent a la portée du public cultivé le hilan des derniers progrés
accomplis. C'est d'abord Les Langues dans l' Europe nouvelle oil
M. Meillet, esquissant dans sa complexité le probléme des langues
en Europe, en le rapprochant précisément de la question des
nationalités, s'éleve a des consídérations générales sur la langue
et les races, la langue et la nation, la langue et la civílisation.
II nous montrc par une suite de démonstrations rapídes et saisíssantes les deux tendances contraires qui réagissent !'une sur
l'autre : la premiére est la tendance vers l'unificatíon de la
civilisation. C'est elle qui supprime les distances, atténue les
divergences de pensée; elle se traduit, dans le domaíne économique,
par l'intégration índustrielle, laquelle est conséquence de la formation des marchés mondiaux et a, comme corollaire, la spécialisation dans la production qui rend les nations étroitement solidaires. Elle s'oppose ainsi,dans une certainemesure,ala diversité
croissante des langues, tendance contraire qui leur est naturelle,

par suite de leur usure continue et de leur lent travail de désagrégation ou, sí l'on peut dire, d'érosion.
Apres avoir étudié comment les langues se comportent les unes
en face des autres, dans quelle mesure el!es conduísentles nations
a prendre conscience d'elles-mémes en s'opposant aux sociétés
qui parlent un idiome di!Térent, a quelles lois, en quelque sorte
physiques. elles obéissent, il est intéressant de suivre leurs modilications internes, les stratifícations successives des patoís locaux
qui se superposent, s'amalgament et, dans leur fusion intime,
forment la langue oil subsistent, de loin en loin, oubliées dans le
repli d'i¡ne vallée ou incorporées au terroir méme, de savoureuses
formes dialectales. C'est a quoi nous ínitie La Géographie linguislique, de M. Albert Dauzat. Partant des patientes recherches
de M. Gílliéron qui ont abouti au monumental Atlas linguislique
de la France, M. Dauzat expose le but et les caracteres généraux
de cette nouvelle science, meten lumiere ses ten dances et ses príncipes. II passe en revue les phénomenes internes qui alterent petit
a petit les patoís, soumis, il raison de leur tradítion exclusivement
orale, a des varíalions morphologiques qui échappent au contróle
et a la fixité relative des textes écríts. Des recherches sur des
régions limitées permettent d'illustrer d'exemples précis ces vues
théoríques. M. Terracher, notamment, a étudié les patois d'une
partie de!' Angoumois avec une patience et une méthode qui
peuvent faire de son important travail un modele de ce genre
de travaux. Enfin, M. Dauzat signale les échanges qui se produisent entre les dí!Térents parlers, le chemínement des mots selon
certains courants, les barrieres qu'ils ne franchissent pas, et il
marque les centres de rayonnement et d'influence d'ou se sont
propagées les ondes qui, se succédant et s'interférant mutuellement, ont fini par constituer l'harmonieux langage frangais, Jeque!
affírme a son tour la vitalité dont il déborde en se transformant,
en évoluant, en se perfectionnant sans cesse.
Ces deux livres nous font saisír sur le vil quelques caracteres
des langues dans leur dynamisme meme. II reste a pénétrer
leur structure intime et a dégager, si l'on veut, une philosophie
toute expérimentale et concrete du langage. C'est M. Vendryes
qui va, dans son beau livre sur le Langage, nous esquisser l'anatomíe de la langue, c'est-a-dire sa structure interne et les éléments qui la constituent : les sons bruts qui forment, a un degré
plus élevé aprés avoir subí une élaboration, le vocabulaire. 11
en explique également la physiologie, c'est-a-dire qu'il nous mon•
tre la langue en mouvement, la phrase souple et onduleuse se
modelant sur la pensée, les mots se transformant, modifiant ]eur

762

•

•

�764

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

extension et leur compréhension, signes changeant la nature de
leurs rapports, avec la chose signifiée, variable et contingente
elle-meme.
Le langage et la vie sont inséparables. Le langage est né de la

TABLE DES MATIERES

vie, et la vie elle-m@me, apres l'avoir créé, l'alimente. C'est dire

que le langage dépend a la fois de l'individu qui l'utilise et des
conditions particuliéres du milieu social ou cet outil aura a
remplir sa fonction.
Ces langues se forment peu a peu, ne parviennent que progressivement aux stades successifs de leur évolution. Elles s'alterent par
contact réciproque, elles s'interpénetrent suivant des regles en
quelque sorte mécaniques, elles meurent enfin. L'étude de ces
transformations est quelque chose d'inliniment captivant.
Le caractére essentiel de la vie, c'est le mouvement. Un idiome
n'est jamais dans le temps identique a lui-meme; il s'use, il s'enrichit. Peut-on, a l'idée de transformation, adjoindre celle de perfectiannement? En d'autres termes, est-il légitime d'admettre
l'idée de progres des langues ? On sait combien artificiel et
friable est le concept de progrés dans tous les domaines de la pensée et de l'activité. En l'espece, il se légitime moins aisément
encore qu'ailleurs, et M. Vendryés s'attache a le démontrer dans
un chapitre magistral qui sert de conclusion a son livre.
Cette conclusion vaut pour toute étude relative ala linguistique,
a ses principes directeurs, asa portée. M. Vendryés a fortement
raison de rappeler qu'on ne peut concevoirde perlection idéale des
langues. Cette conlusion provient de la fiction encore admise
pour le latin scolaire, d'une époque donnée ou la grammaire et
la syntaxe sont réputées parfaites, a la fin d'une longue période de
perfectionnement et , u seuil d'une ére de décadence. En réalité,
l'évolution des langues se modele sur l'évolution des groupes
ethniques qui les utilisent. • 11 est faux, proclame M. Vendryés en
terminant, de considérer le langage comme une entité évoluant
indépendamment des hommes et poursuivant ses fins propres.
Le langage n'existe pas en dehors de ceux qui pensent et qui
parlent. 11 plonge par ses racines dans les profondeurs de la
conscience individuelle, c'est de la qu'il tire sa force ... Mais la
conscience individuelle n'est qu'un des éléments de la conscience
collective qui impose ses lois a chacun. L'évolution des langues
n'est done qu'un aspect de l'évolution des Sociétés. 11 n'y faut pas
voir une marche a sens continu vers un but déterminé. Le róle
du linguiste est fini quand il a reconnu dans le langage le jeu des
forces sociales et les réactions de l'histoire. »
GEORGES PoTUT.

LITTÉl!.ATUl!.E FRA!ICAISE
XVI• el XVII' lliecles,
Date du N°

La Bible dans l• poésie fran9&amp;ise
depuis Marot ................. .
(suite) ................. .

J. Vianey.

28
15
15
30
15
30
15
80

PE!.t;:e Tome

févr. 22, 485,

maro 22, 598,

I

I

avril 22,
avril 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,
juill. 22,

SO,
97,
228,
481,
587,
696,

II
II
II
II
II
II

Bossuet et son temps : I. . ....... . Fr. Strowski. 15 déo. 21,
80 déc. 21,
II. (suite) ............. .
15 janv. 22,
- III.
. ........... .
15 févr. 22,
- IV.
........... ..
15 IDQJ:11 22,
- v.
.. .......... .

11,
182,
268,
459,
665,

I
I
I
I

Ronsard, sa vie et son oouvre .... .
-

G. Cohen.

15 juin 22, 414, II
30 juill. 22, 728, II

H. Gillot.

15 juill. 22, 628,

II

S6,

I

(•uite)................... .

Lea origines de l'héroisme comé-

lien . ....... , .............. .

I

XVIIl' el XIX' siecles.

Les petits cla.ssiques du xvrne siécle. -M"' du Defland ........ A.
Le théatre romantique :
l. Le9on d'ouverture ..
II. Henri III et•• cour ..
III. Antony ............ .
IV. Hemani ........... .
V. Les Burgraves ..... .
VI. L'OthellodedeVigny.
VII. Chatterton ........ .
- VIII. A quoi rllvent les
jeunes filies . .... .

u

Breton.

15 déc. 21,
30 déc.
30 janv.
15 févr.
15 mare
81 mara
15 mai
81 mai

21,
22,
22,
22,
22,
22,
22,

101,• I
808, I
408, I
6S1, I
741, I
201, II
318, II

15 juin 22, S85, II

�a'ABLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

11

LITTÉRATURE

Date du N° Page Tome

IX. Les Caprices de Marianne ......... .

A. Le Breton. 80 juin 22, 509, II
15 juill. 22, 613, II
X. Barberine. Cannosine.
80 juill. 22, 711, II
XI. IlnefautjurGr derien.

Les méthodes de l'histoire littér&amp;ire :
tablissement du texte : I. Les
éditions ........••

~

-

III .

...., ........... .

IV.

. •..•.......

v.
VI.

············
•...........

VII.
VIII.
IX.
X.
XI.

. .••........
........ . •..
. .......... .
. .......... .
.......... .

P. Flazard.

30 déc. 21,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
15 mars 22,
15 janv. 22,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
80 avril 22,
15 juin 22,
80 juill. 22,

186,
855,
446,
654,

I

I
I
I

197, I
299, I
468, I
512, I
142, II
441, n
752, II

E. Esteve.

15 janv. 22,
30 janv. 22,
28 févr. 22,
81 oe.rs 22,
15 avril 22,
15 mai 22,
81 mai 22,
15 juin 22,
30 juin 22,
15 juill. 22,
80 juill. 22,

214,
322,
560,
706,
55,
264,
838,
450,
586,

I
I
I

I

II
II
II
II
II
648, II
673, II

César écrivain (suite):...........

J. Martha.

15 déc. 21, 50,
15 me.rs 22, 620,

Histoire de la littérature latine.
(Les premiers documents latina)..
(suite) .................•

Abbé Lejay.

15
31
15
15
15

mara 22,
mars 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,

I
I

581, I
692, I
216, II
401, II
577, II

v.

-

VI.
VIL
VIII.
IX.

......... ...
.... . , ......
............
.. .... ... ....
............

............

La Philosophie de Plotin : l. ..... E. Bréhier.
II. (suite) ••....•......
.............
III.
.............
IV.
VetVI. .......
...
.........
VII.
.............
VIII.
- X et XI.- .......... ...
.............
- XII.
.............
- XIII.
- XIV.
········ ·····

·······

Le mouvement religieux en Gr8ce
du vn1e au v1e si8cle...... . ....

(S'Uite) ................•

M. Croiset.

15 déc. 21,
15 janv. 22,
28 févr. 22,
31 mars 22,

........... \ ........ .

20,
239,
496,
677,

I
.I
I
I

31 mai 22, 368, II

30 déc. 21, 115,
15 janv. 22, 206,
15 févr. 22, 436,
15 mam 22, 623,
15 avril 22, 73,
15 mai 22, 282,
81 mai 22, 829,
30 juin 22, 499,
15 juill. 22, 604,
SO juill. 22, 687,
SO janv. 22, 293,
15 févr. 22, 399,
28 févr. 22, 537,
15 mara 22, 647,
81 mara 22, 758,
15 avril 22, 48,
80 avril 22, 156,
15 mai 22, 245,
31 mai 22, 357,
15 juin 22, 468,
so juin 22, 524,

HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE
La Société et l'Art fran9ais au
xvn1e si0cle : l. . . . . . . . . . . . . . E. Bourgeois. 15 déc. 21,
SO déc. 21,
II. (swite) .•••.•.••••••
15 janv. 22,
III.
. ... , ...•....
15 févr. 22,
rv.
- ·············
15 mara 22,
v.
Types économiques et sociaux du
xvr8 si0cle : Le Ma.rchand ..•...
LeMarchand (suite) .•...

... ..................

... ...... ........... .

I

80 juin 22, 554, II

PHILOSOPHIE
Sur la philosopbie de !'Esprit : .. . L. Bru1'sch,ncg.
II. (suite).. . ..........
. . . . . ... . . . .
III.
... .........
IV.

Le Sacré College au Moyen Age :

LITTÉRATURE GRECQUE

Page Tome

15 déc. 21, 81,

LITTÉRATURE SCANDINAVE
Louis, baron de Holberg, ....... F.deJessen. 30 avril 22, 174,

X.

LITTÉRATURB LATINE

............

Date du N°

Ga,the et le cercle de Darmstadt .. A. Vulliod.
Une légende drama.tique de G.
Hauptmann: Le pauvre Henri ..
Hauptmann: L'Arc d Ulysse ....

D. Mornet.

................... .

L'&lt;Euvre poétique de Leconte de
Lisie : l. . . . . . . . . . .
II. (.mile) ...•.••...•.•

ALLEIIAl'IDE

Un drame néo-classi9iue de G.

II. Les manuscrits ..... .

Les Sources : l. Etude générale .. .
II. La NouveZle Fléloise ..•
Les Innuences étrang0res sur La,.
martina (Les Premieres Méditations ).. • . . . . . • . . . . . . . . . . . . . .

111

DES MATIERES

II

I

I
I
I
II

II

II
II
II
II
I

I
I
I
I
II
II
II
II
[II
II

3,
124,
231,
889,
605,

I
I
I
I
I

L. Febvre.

15 déc. 21, 55,
30 déc. 21, 141,

I
I

O. Jordoo.

30 déc. 21,
15 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
31 mara 22,
30 avril 22,

158, I
279, I
427, I
545, I
727, I
128, II

�Date du N• Pa,e Tome

..., ... ~ a
• • • • • •• • • • • •• •• •
de la Révo-

-

Dé,eri.15 ~anv. 22, 254,
SO J&amp;DV. 22, S4(),

I
I

tt.anoierea

. XVI • . • • . . . . . • M. Marion.

).

................ .

émigrée ........ ..

.....................
:aonguAte de l'Anglet.erre par
Normands:
._ I. La tapaerie Bayeux H.
- II.

Pnnfout,

-m.

nouveauxricbeeetl'bistoire ..
'Amérique et le traité de Ver-

L. Febtwe.

80 janv. 22,
28 f6vr. 22,
15 avril 22,
SO avril 22,
81 mai 22,

86'7,
521,
1,

114,

289,

n

15 avril 22, 16,
15 mai ~. 198, II
81 mai 22, 802, II
15 juin 22, 428,

n

C.-G. Pwtl6t. SO juin 22, 569, II
:«}6ograpbie artistique des PyÑlées. P. Lat,edan. 15 juill. 22, 688, II

ilaUiee, •••••••••••••••• . ....•

VABJ:ftiS
Laperceptiondel'espace .. • ..•.. M. FOUCGUU.
Lee o'riginee de la rime . . . . . • . . . . . Ph. MarlmOn.
Lammmaiefiduciaire.... ..•.....
M. Bey.
La Benaiasa.nce litt6raire de la
Franoe oont.emporaiae... . .. , . . • F. ~
L'Idée de Patrie. . . . . . . . . . . . . . . H. Dufeatre.
La phil011opbie du Iangage. . . . . . • H. Potta.

15 déo. 21, 66,
SO déo. 21, 172,
15 f6vr. 22, 477,

I
I
I

SO avril 22, 190, II
II
SO Juill. 22, 761. II
20 ~uill. 22, 786,

801JTBIA11CB8 DB fB:UBS
--G.~ong, L'abb6 de Saint-Réal: P . ~ - SO jan~. 22, ssi, I
H. Girard. Emile Deechamps :. . H. -GirMd..
15 avril 22, 81, II

JI•• P. de Sunie. Chénedol16 :. . .

Le Gúanl :
POmztll. -

..,

15 juill. ~. 665, II

-

FJlANCK GAUTRON.
1

WOCltrÉ l'BAIICAIII! D DIPIIIKEJUE,

�</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1752044&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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        <name>Le bible dans la poesie francaise</name>
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                    <text>576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

�578

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

objet,_ non plus une somme fixée, mais une action, un fait, un
tra~ail ~o~né, qu~lque chose qui ne se mesure ni ne se compte,
ma1s qm s appréc1e seulement. Un tel objet est essentiellement
une chose • incertaine », incerla res, pour un juriste romain. Nous
avons ?ans Caton l'Ancien des formules comme celles-ci : &lt;e Qu'en
garanhe d~ la bonn~ récolte des olives, on donne caution au gr6
~e L. M~nhus ... Qu ~n promette que ceci (dont nous parlons) sera
bvré, fa1t et garanti au mattre ou a celui qu'il aura indiqué et:
qu'on donne caution au gré du mattre))(l). Plus tard,ona trouvé
commode d'étendre ce genre de contrat et on a eu la formule
générale : « Tout ce qu'en échange il faut que celui-ci donne
(ou fasse) dan~ l'inléret de celui-la (2). » L'origine tardive
de ce_s conven~10ns rés?lte des_actions que le patron peut intentel'
au ~hent. Le chent av~1t,parm1 ses devoirs, l'acquittement de pres-,
ta bon~, sui:,ou~ des JOurnées de travail, operae. Cela rentre dam
les ob1ets d1ts mce~tains. Cepe1:1dant, quand il ne s'en acquit ·
pas, le _patron a~a1t co1:1tre lm une action qui comportait une
éva,i_uabon _en ch1~res ; Il soumettait au juge une réclamation;
« Sil ?ºn':1ent qu un_ tel_ donne dix journées de travail (3). t
!)an!l l anc1enne explo1tat1on rurale, la main-d'ceuvre libre devait
etre i;_ans do?te f~u~i_e par les alTranchis .. Ainsi ce genre cíe sttpul~bo~, ~~ esL l or1gme probable de la stipulation « incertaine 11
ava1t prim1tivement une forme « certaine ».
A plus f?rte raison, la plus ancienne fagon de
nexum, était-elle un contrat « certain )), II se concluait el
s'éteignait a la maniere d'une mancipation. Si le peseur était
pr?se_n~ avec sa ~alance, c'était pour peser le bronze qui étai
p;1m1tr~ement l objet, plus tard_ l~ _symbole de l'engagemenL
Nous n avons plus la formule qui lia1t Je créancier · mais GaiUI
?ous a c~nservé celle qui le déliait : ce Quant a ce fait que moi
~e me sms condamné envers toi pour tant de mille as a cetitre
Je me dégage de toi et me libere avec ce bronze et cette balan~
de bronze ; je solde au poids cette premiere et derniere livre
conformé~ent a la lo~ publique_» (4). Rien de plus précis.
Le besom de certitude alla1t done daos les temps anciena

h

1) C~TON, Agr., 144, 2, 5_ 1 ~ O_leu~cogi rectesatisdato arbitra tu L. Manll
14
·t , 2 , . 1 • Recte ha1:c dar1 f1er1 sat1sque dari domino an cuí iusserit proml
t 1 o satiSdatoque arb1tratu domini ,.
(~)) gA~us, IV, 60 1 • Quidquid ?b ea~ rem illum illi dare !acere oportet,.
(
• • 0 IRARD, Manuel de drollromain (6•éd., Paris, 1918)
504 n.
(4) GAIUS, lns/Llut., 111, 174 ¡ • Quod ego tibi tot milibus'fo'ncternna
me ~o nomme a te soluo liberoque hoc aere aeneaque libra . banc
1 ram pr1mam po~tremamque expendo secundum legem publicam',.

rim,

LECONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

579

jusqu'a restreindre le champ des transactions. Il provoqua en
revanche une révolution considérable, I'établissement d'une loi
écrite. La coutume est fixée dans les Douze Tables. La loi devient
un texte. La formule du préteur est un texte. Les sources du droit
sont écrites. Si l'on songe au caractere extérieur et oral des
opérations juridiques, on mesurera l'importance d'une telle
nouveauté. Que certaines classes de la population aient eu un
intéret majeur a la rédaction des lois, cela est incontestable.
Le résultat de leurs efforts n'en íut pas moins la création d'un
droit certain, ius cerlum, opposé au droit incertain, ius incerlllm,
dont parlent les historiens romains a propos du temps des rois
et des premieres années de la République, et qui n'est pas autre
chose que le droit coutumier (1 ). Le droit écrit supplanta si bien
la coutume que, des le temps de Caton, Aelius rapporte tout
aux Douze Tables, que la coutume n'est meme pas nommée
comme une source du droit par Ga1us, qu'on rattacha expressément la procédure archaique et traditionnelle a la loi par le
nom d'actions de la loi, et que, transportant les habitudes du
présent dans le passé, on imagina des lois royales pour
l'époque légendaire de Romulus et de Numa (2). Par contre,
l'imperfection du droit crimine! chez les Rom , ins est, en partie,
due a ce qu'il ne formait pas un systeme lié de dispositions
écrites. Le peuple étant juge rendait sa sentence sur chaque cas
particulier sans se préoccuper des précédents et des príncipes.
On peut dire que la, pendant longtemps, s'est réfugié le droit
incertain.
A c6té de la loi, l'édit et les formules du préteur étaient écrits.
La nécessité de rédiger et la comparaison des dispositions prises
par les prédécesseurs obligerent les magisLrats a une précision
de plus en plus rigoureuse. Ainsi fut élaborée la tangue du droit ;
ce fut le premier travail qui régla et assouplit la langue latine.
Toute floraison littéraire est précédée par un travail de grammairien ; Gorgias fraie la voie a Platon et a Démosthéne ; la
Pléiade du xv1e siecle veut enrichir et étofTer la langue fran~aise; Balzac, Voiture et Vaugelas préparent l'instrument dont
useront Pascal et Racine. La création d'une langue juridique
a Rome n'avait pas la meme conséquence générale. C'était une
langue spéciale, limitée a quelques objets. Mais ces objets étaient
essentiels a la vie ro maine. Tout citoyen était quelque peu juriste.
(1) Po1,1po:-.rns, dans leDigesle, I, 2, 2, 1 et 3.
(2) Digesle, ib., 38 ; GArns, 1, 2 ; sur les actions de la loi, voy. ch. m; les
lols royales sont une flction.

•

�680

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES-

Tout Romain était done appelé a peser et a ordonner ses exp
sions, a prendre des habitudes d'esprit et de parole qu'il dev
porter ensuite dans d'autres occupations.
11 fallut d'abord nommer et distinguer les notions, créer
vocabulaire. Les savants romains n'y ont pas ép'argné leur p ·
et consacrent aux textes juridiques des ouvrages ayant po
titres: De uerborum slgnificalione, De uerbis. priscis ; d'au
traités éclaircissaient le sens d'expressions amphibologiq
comme Je De ambiguilalibus de Julien, le rédacteur de rg
perpétuel. Tous ces efTorts eurent pour résultat une Jan
rigoureuse, mais lente a se former. Pendant longtemps, elle n
pas de terme pour désigner la propriété en général. On se sert
possessif suus, quand la phrase s'y prete ; proprielas, domini
apparaissent sous l'Empire. C'est que ce Jangage porte lama
de conceptions juridiques successives et souvent se trouve
retard sur les mreurs. IJ ne ctmnatL encore que mancipium,
nom de ce genre de propriété si parliculier a la gens rom ·
alors que déja la propriété a pris bien d'autres formes. Ce
langue est parfois composite et trahit l'existence de plusie
couches de droit. superposécs. A c6té de mancipium, propri
quiritaire spécial.:, manceps ne désigne pas le propriétaire d'
mancipium, mais l'adjudicataire de biens vendus publi
ment par l'État. Ce terme cst plus récent ; il nous fait d
cendre a une époque ou Rome s'est étendue par la conqu
et ou les aliénations au nom de l'État se sont multipliées.
meme temps, les travaux publics se sont développés et
mis en adjudications. Acquéreurs de biens et soumissionnai
d'entreprises ont des répondants, praedes, ofTrent des garan
immobiliéres, praedia. En dehors du droit civil, parait un d
nouveau, ius praedialorium, dont parle Cicéron (1). Le man
et le praes relévent de ce droit. Un genre de spéculation,
classe d'hommes d'afTaires, un droitnouveau, ont pris naissan
comme on a vu, au x1xe siécle, avec la multiplication des val
financiéres, se créer une province du commerce régie par d
regles propres. Le vocabulaire juridique suit l'évolution.
La syntaxe latine est adaptée a la situation et a l'auto •
des personnes qui parlent. L'emploi des modes du verbe v
avec elle. Le peuple romain emploie l'impératif ou !'indica ·
l'indicatif a un caractére de déclaration impersonnelle qui
(1) C1ctnoN, Pro Balbo, 45; Sut1·0NE, Claudius, 9; el. C. J. L., 11, 1
(table de .l\Ialaca), COI. IV, l. 50-51.

LBCONS 8UR L'HISTOIRB DE LA LITTiRATURB LATINE

581

ce natureHement dans la Joi. Le sénat n'a pas__de_ pouvo!r
· Jatif du moins théoriquement ; il ouvre un avis, mtrodu1t
cens~ere ou censuerunl, d'ou dépende~t tous les v~r~.s (1).
préteur usant de son pouvoir de mag1strat, empl_01e l II?P~
f.if pour s'adresser au juge : iudex esto, ou aux parties : m,llile
bo hominem (2). Mais dans l'édit, il ue peut ~lonn~! la fo~~
· )ative de l'impératif aux princi~es de dr~1t qu ~) étabh~ ,
uaera du subjonctif : Miltanlur m ~lteres,. m~l1er . par,al, mulier_
unliel, etc. (3). S'il annonce cequ 11 fera, 11 s expnmera aufutur.
1

·onem inlerdiclum dabo, non dabo, iubebo, ralum habebo (4).

and il' s'adresse a une personne en particulier, c'est par ~~
riphrase au présent, mais non point ~ar l'impéra~1f ; a1ns1
)es interdits : uim f ieri ueto, non pas ws non eslo. ~leme en ce
ieas, )es phrases affirmatives sont au futur dabo, decreto _comp~edam ; et parfois les ordres ou les défenses sont au_subJo?cbf:
iluas, ne facias, ne fial (5). Les propositions de 101 so~t mtro8aites par la formule uelilis iubeaiis. Quant aux parties, elles
n'-ont d'ordres a donner a personne. Si le ?emandeur veut amener
le défendeur devant le tribunal, il ne d1ra pa~ : ambula mecum
in ius mais • In ius le uoco. L'indicatif servira pour les déclaration~ objectives : spondeo. Si la déclaration n'a qu'_une _vale~r
personnelle et exprime plut6t la croyance de celm qm pa_r e
qu'un fait certain il faudra se servir d'une pé~phrase avec aio :
Hunc ego homine'm meum esse aio. L'impératif, s_ur les ,lev~
d'une des parties, ne peut qu'annoncer la co11clus1on de I acte :
is mihi emplus eslo. Les témoins n'affirment pas brutalement :
ils subordonnent le récit de ce qu'ils ont vu au verbe II penser • ,
les jurés ne décidant pas ce qui est, mais ce qui paratt bon (6).
· Ie~ r:1°des ordinaires
discours
in(1) 11 suit de lit qu'on aura ensuite
le iademduPoi
stratum,
5
dlrect : l'infinitif, pour énonfcr. u~ r:~tbjo;ct~ ~r&amp;édé dÓ ul (ulil pour
lleniscum uiros bonos adpel ari •, e
am uenirent • le subjonctif
ordonner: • utei ad praetorem urbal_lum.r~i::c(c)anal habuis{s)e uel{l)ot •·
pncédé de ne pour défendre : • nei qui
x 104) et le texte grec
Voy. le sénatus-consulle des Bacchanales {dC. 1· f·• 6 'd'As~lépiade (C. J. L.;
traductionlittérale du sénatus-consulteren u en av ur
203
I,
6A1us, Jnslilul., IV, 34, 36, 37, etc. ; 16, etc ..
3 Digesle, XXV, 4, 1, 10.
.
4 3 · 8 2 · 5 3 préambule; etc.•
13d,6é,fi7n1_;l~4,
On4)Digesle,
notera queII,les
1ons7g,é7né'rlal1~·/sJ~t ~ l¡incli¿atÍf dans l'édit; ainsi
lll, 2, l.
, 15 r . 9 1 pr . 5 I pr ; 12, 1 pr..
Digesle, XLIII, 6, pr. ; 1~. l, P[¡ '
~ 'Q~a~ ~alio'nem ·maiorum...
6 C1ctnoN, Acadtm1~a priora, ' 14 :
·monium diceret ut arbicomprob:it dilige!1tia, qudi..1• uol11:ed~u55n8\:··qt~/q~s:iurati iudices cognouissent
frar, sed1ceret etiam quo pse m 1 , .
nt ea non esse facta, sed ut uideri, pronuntrarentur •·

¡2¡

Dirire,
6l

l

�582

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les verhes signifiant « penser » servent aussi a répondre dana
les consultations que rendent jurisconsultes, augures, féciaux,
pontifes, arbitres de tout genre.
L'initiative réservée aux parties introduit le dialogue : Spondesne ? Spondeo ; les termes de la question ou de la prétention
dictent ceux de la réponse ou du jugement. 11 y a toujours une
corrélation étroite entre la consultation et la réponse du prudent.
Le rescrit impérial reprendra tous les points de I'afTaire, si bien
que les compilateurs ont pu se bcrner a reproduire les rescrita
sans les demandes qui les avaient provoqués.
L'ordre des propositions dans un texte juridique est fixe.
L'objet est mis en tete:« Honc loucomnequis uiolatod »,« Ce boia
sacré, que personne ne le profane (1). » On place aussi en tete
les circonstances constitutivcs du cas proposé, les raisons, les
causes, tout ce qui peut dépendre des conjonctions quod et
quando, la condition et les propositions conditionnelles (2). Apre1
la disposition juridique, qui est la proposition principale, on
énonce les exceptions, les restrictions, les charges, le but ei
toutes les propositions accessoires. Voici quelques exemples
pris dans les documenta épigraphiques. Les plus anciens sonL
les plus simples. Paul-Emile, proconsul de l'Espagne ultérieure,
déclare libres et propriétaires des terres qu'ils cultivent certainl
sujeta de Hasta Regia, au nord de Gades (Bétique) : u Agrum
oppidumque [objet de la décision] quod ea tempestate posedisent [qualités de l'objet] ítem possidere habereque iousit
fdisposition principal e~. dum poplus senatusque romanus uelleL
[restrictionJ (3) ». La phrase complete de la loi de Spolete présente la meme architecture. : « Ronce Ioucom íobjet] nequil
uiolatod [premiere défenseJ, ncque exuehito neque exferto quod
louci siet [deuxieme défenseJ, neque cedito ( = caedito) nesei
quo die res deina anua fiet [ exception a la troisieme défenseJ (4) •·
La disposition générale de la phrase, énoncé de la cause ou de
la condition, proposition principale, restriction ou exception,

c. I. L., XI, 4766,
(2) On remarquera le Iarge emploi de quod, signifiant • quant a ce !ait quu,
sens originaire de la conjonction, et au~si l'acception causale donnée al 'exehlsion de toute autre a la conJonction quando.
(1) Loi prot.ectrice d'un bois sacre pres de Spolete;

(3) C. l. L., II, 5041 (table de bronze conservée au Louvrc): • Le territoire
et le bourg qu 'ils ont possédés a cette époque, il a de m@me ordonné qu"III
le possédassent et le gardassent pourvu que le peuple et le sénat de Rome
le voulQt. • Ce texl.e e11t de 565 /189.
(4) • Ce bois sacré, que personne ne le profane, ({U'on ne voiture debon
ni qu 'on n 'emporte ríen de ce qui fait partie de ce bo1s sacré, qu 'on ne coupl
rien, si ce n'est le Jour ou le sacrifice annuel (ru diuina annua) a lieu •·

LBtONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURB LATINE

583

passera daos la laogue oourante. Dans la littérature, les propoeitions dépendant de si sont généralement en tete, che~
Plaute 378 fois sur 595 cas ; les propositions dépendant_de ni
oo nisi viennent apres la principale, chez Plaute, 98 fois sur
158 exempl es (1).
Une forme de phrase un peu plus compliquée apparat~ dans
une sentence arbitrale rendue par deux Minucii en~re la vdle d~
~es et le castellum des Veturii : « Qua ager pnuatus ~a~teli
Veturiorum est, quem agrum uendere heredemque seq?1. licet,
is ager uectigal nei siet » (2). On a mis en tet~ ~ne défimbon .~~
l'objet : les terres privées situées sur le. ternto1re des Ve~uru ,
pois, une précision juridique sur cet obJet : ce.s terrea qui so~t
IOSCeptibles d'etre vendues ou de passer en héntage. La comphcat.ion consiste dans la structure de ce~ proposition~. Ce sont des
propositions relatives daos lesquelles I attr1but est msé:é, conformément a une regle a peu pres généra_le ~e la langue latme, _q?aod
ta proposition relative précede la pnnc1pal_e : «. qua.e cupidital~
a natura proficiscuntur, facile explentur sme ,i_nmr1a » (3). M~is
on a répété J'antécédent toutes les fois que 11dée en reve?~1t,
m~me dans la proposition principale. Ce genre. de_ ~épét1t1on
passera chez les auteurs littéraires : « Erant. omnmo ill.nert.., du~,
quibus ilineribus domo exire possen~ (4) '.'· S1 Paul-Émile s étaiL
aatreint a ce type de phrase, il aura1t écr1t : u Quem a~num, ~uod
oppidum ea tempestate possedissent, eum agrum, 1d opp1dum
poasidere iussit ».
Nous pouvons maintenant aborder des phrases plus compliquées, plus embarrassées de répét~tions. ~~us prendrons u~
exemple encore simple dans la 101 ~umcipale de César ,
c'est un reglement de voirie : « Quam mam hac leg~ tuenda_m
Iocari oportebit, aedilis quem eam uiam tuenda~ locan ~portebi~,
is eam uiam per quaestorem urbanum queme aerar10 praer1t

&amp;&gt; ~l. ~INDSKOG, BeitrtJge zur Guchichleder Satzsle/lun~ im Latein, Lund,
1 (211icn1. L V 7749 de 637 /117 : • La oú une terre pr1vée dhué &lt;:&amp;t~tellume
• • •
'
'
·
t ilt e vendue et passer a un r1 1er, qu
des
se s01t
tr~uve,
qu!.. 1~~u
eetteVeturü
terre ne
pas ter_re
suJette
1mp Otr• ., agrum est complément de uendere
etsujet de aequi.
(3) C1ctRON, De fl nibus , I, ~3
Un écrivain qui parle une Jangue plus
(4) CtSAR, De be1lo ga 11•• , 6, 1·
.
· r les deux termes au
1ouple, moins asservie_ ªU, style d; la prtt~~ºt-'ievªf¡~:i CicÉRON, Diuin. in
1
lieu de les répéter, ma1s 1 un ~es -~~x e\ . un:en'tem quo díecitaloreo mibl
Caec., 41 ! • Cum illius lempor1~ m1 • uoem e~arauera que dans cette phrase
clicendum sit,... commoueor amm?. • n r.
,
ilt
me dana
et daos celle de César, la proposit1on relative n est pas en t e com
cene du De flnibu1.

�584

REVUE~DES COURS ET CONFÉRENCES

tuemdam Iocato, ~tei eam uiam arbitratu eius quei eam uiam
locandam curauent tueatur (1). » Chaque édile avait comme
parteme_nt une ce_rtaine région de Rome. Celui a qui incombe
d ~nt~eten~r une. voie donnée se trouve désigné trois fois et la
v01e l est cmq fo1s.
~et cxemple montre quel était le style ordinaire des Iois romam~s.' redondan~, ~~ut_eleux, hérissé de relatifs, chargé de
répétib~~s, alourd1 d mc1dentes, _poussant la précision jusqu'a
la puér1hté dans une phraséologie embarrassée et verbeuse.
Ce style .appelait la parodie et!~ parodie n'a pas manqué. Dans
les Capilfs de Plaute, un paras1te rend un édit semblable a ceux
que les édiles étaient obligés de rendre pour la police des ruea
et des marchés :

df

Priu~ edico, nequi~ prop~er culpam capiatur suam i
Contmete uos dom1, prolubete a uobis uim meam
Tum pistores scro!ipasci qui alunt furfuribus sue;
quarum. odor_e praeterire nem~ pistrinum potest' :
eorum s1 quomsquam scrofam m publico conspexero
ex ipsi~ dominis m~is pugnis exculcabo furfures.
'
Tu_m p1scatores qm praebent populo pisces foetidos
qui aduehuntur qua~~upedanti crucia~ti cantherio, '
q_uorum odos subbas1hcanos omnes ab1git in forum :
eis e~o ora _uerberabo surpiculis piscariis,
ut sc1ant -~lleno naso quam exhibeant molesLiam.
Tu_m lanu autem qui concinnant liberis orbas oues,
qu! locant _caedund~s agnos et dupla agninam danunt,
qm petrom nomen mdunt uerueci sectario :
eorum ego si in uia i:ietronem publica conspexero,
et petronem et dommum reddam mortales miserrumos (2).
(1) C. l. L., I, 2q6, 46 ; table de bronze trouvée ~ Héraclée en Lucanie (le
7_09 /45: • ~ett~ v~1e do~t ~n v~rtu de la présente loi il faudra mettre l'entretien en_ ad¡ud1cation,_ 1 éd1le a qui incombera de mettre en adjudication

l'entret1en _de ~ette voie, que cet édile, par l'intermédiaire du questeur urbain
ou_ de _cel~1 qm aura I:i, charge du Trésor, mette l'entretien de cette voie en
ad~ud1catio~ po~r qu on entretienne cette voie suivant ~la volonté de celui
qui ~ura pris som de mettre eette voie en adjudication !. - Cf. H. Wim.,
De l ordre des mols ~ans les langues anciennes, 3• édit., París, 1879, p. 70.
(2) P~UTE, Captifs, 803-804, 807-810, 813-822: • Je proclamea !'avance
mon éd1t, pour _que personne ne soit surpri~ par sa tau te: confinez-vous chez
vo~s, ten~z élo1g:née de vous ma violence. Quant aux meuniers, éleveurs de
trU1es, qui nourr1ssent de son leurs porcs, betes dont l'odéur empllche tout
le monde.de passer le long du moulin si j'aper\;ois la truie de quelqu'un
d'1:ntre eux sur la voie publique, c'est 'cte la personne des maítres que mes
pomgs sec?ueront le son. Quant aux p8cheurs, qui étalent devant les
gens des p01ssons puants amenés par les quatre pattes d'une rosso martyre,
et dont _l'ode1;1r chasse tous les piliers de basiliques sur le f-Orum I Je leur
frappera1 le ".1sage avec leurs p~niers _a poissons, pour leur apprendre quel
dé~agrément ils causen_t au nez. d autru1. Quant aux marchands de bestiaux,
qui préparent aux hreb,s le deml de leurs enfants, qui trafiquent du massacre
des agneaux e~ donne?-t au double de sa valeur la viande d'agneau, qui
appellen~ un . é~er c~riace un. ma~tre mouton, moi, si je vois leur bélier
sur la vo1e publ!que, Je rendra1 bél!er et propriétaire les plus malheureux
des mortels. •

LE,;ONS SUR L'HISTOIRE DE LA. LITTÉRA.TURE LATINE

585

La fagon dont les ilem de cet édit burlesque son~ introduits,
par des nominatifs mis en vedette sans construcbon avec le
reste de la phrase, est encore un proc?dé fa:1~.ilier aux rédacteurs
de Jois. Plusieurs chapitres de la 101 agraire de 643 /111 ~ommencent ainsi : &lt;&lt; Ager populi romanei quei in Italia P . Muc10 L.
Calpurnio cos. fuit », et !a phrase se rattache a cette vedette
d'une maniere adventice (1). De meme, d'autres articles s'ouv.rent
par les mots: « Iluir quei ex h(ac) I(ege) fac tus creatusue erit n ;
ce Pr(aetor) quei ínter ceiues Romae ious deicet » (2). J'emprunte
a la Ioi Cornelia de uiginti guaestoribus, de 673 /81, ~ne phras~
assez claire : « Vialores praecone.~ quei exhaclege lectei s1;1blecte1
erunt, eís uiaforibus praeconibus magistrat?s ~roue1?ag(1stratu1
mercedis item tantundem dato quantum e1 mator(ei) praeconei
darei oporteret sei is uiator de tribus uiatorihus isque praec~
de tribus praeconibus esset quei ante hanc legem rogatam ute1
legerentur institutei sunt (3). » .
.
.
Souvent cependant ce nominatif est mtrodmt dans l~ premiere proposition relative et construit ave_c elle : « _Que1 ager
locus publicus populi romani in terra Itaha P. Muc10 L. Cal~
purnio cos. fuit (4). &gt;&gt; C'est la syntaxe de la langue générale ?
quand une phrase commence par le relatif, on intercale apres lm
son antécédent.
.
· Les jurisconsultes romains parlent une langue plus claire,
plus dépouillée. Meme quand ils citent des lois, ils élaguent ces
broussailles. Ces textes montrent ou mena de bonne heure . le
besoin de ne rien laisser au hasard. On trouvera, dans le tra1té
d'économie rurale de Caton les formules cauteleuses dont un bon
pere de famille doit s'arme~ pour n'etre pas surpris a~ dé~aut de
la cuirasse. &lt;&lt; Le droit civil a été écrit pour les gens qui ve1llent »,
répéteront les juristes. Ils disent e1?-core : ce Ce qu'o~ e;-~rime
nuit, ce qu'on n'exprime pas ne nmt pas (5). » Ouvr1~ l reil, .se
taire a propos: supremes legons de la techmque du dro1t romam.
Legons qui vont a l'adresse de tout homme melé a_ la vie .. Si le
droit romain est une philosophie, il est une p~1losoph1~ de
moralistes. Les Romains n'ont pas cherché a devmer l'érugme
(1) C. l. L., I, 200, 15, 16, 20, 24, etc..
(2) lb., 52, 59, 62, 73, 77, etc..
(3) C. l. L., 202, 11, 31-37.
(4) C. l. L., I, 200, 33.
.
t
XXXV
(5) Di geste, XLII, 8, 24 : • Ius ciuile uigilanttbus ser1ptum es • ;
,
1,52: • Expressa no.cent, non expressa non nocent •·
.

�586

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du monde, mais celle des ames individuelles ; ils n'ont pas scruté
les rapports des éléments ou le jeu abstrait des facultés, mais les
rap~orts des gen~ entre eux et les calculs d'esprits positifs. Leur
réa~1sme les a mis en présence de la vie telle qu'on la vit tous
les JOurs, pour continuer a vivre et se survivre dans des enfants
II, leur a fait déco~vri_r le ressort qui agissait en eux, la volonté:
Ces~ la volonté qui fa1t que tel homme n'est paste! autre. « Rien
n'ex1ste que par l'individu, c'est l'individu lui-meme qu'il faut
connaitre (1). » Le droit romain est done une école de moralistes
observateurs des tempéraments individuels. Cette école a fini
par découvrir le général a travers le particulier I'universel a
travers le contingent. lis ont eu le sentiment de l'unité sans
l~quelle il n'y a ríen qu'efforts dispersés et stériles dans la vie,
~atonm~ments et essais dans l'art. Le besoin de certitude Ieur
11!'1posa1t 1:ordr~ et la n~~teté. Leur tache aiguisa leur faculté
~ analyse _JUsqu a la subtilité, leur puissance de réflexion jusqu'a
~ abstrac!rnn. Cependant, comme ils travaillaient pour le présent,
lis ~ardaien~ 1~ co_ntact avec la réalité. Les formes juridiques
étaient une un1tat10n des scénes de la vie 1 les cérémonies du droit
étaient drama tiques ; elles satisfaisaient le O'Out de tout homme
pour le_ jeu, ~e gout de l'It~lien pour la pararle en plein air, pour
la gest1~ula_faon, pour le dialogue mimé. Le droit romain était
une éducat1on complete par la variété des forces qu'il mettait
en bra:nle. Ainsi se déployaient des qualités contradictoires,
1~ be~om de clarté et !'extreme subtilité, l'abstraction et l'imagmabon ~ramatique, ~'obs~rvatio~ la plus positive et la logiquela plus raisonneuse. L espnt romam n'a pas échappé a cette loi
des .contrastes q_ui régit toute forte personnalité. Mais ces
q_uahtés le. rendaient apte a la littérature bien avant la révélabon hellémque. La semence que les vents d'Orient ont apportée
sur les ~or~s. du ~ibre a trouvé un sol préparé par des siécles de
culture JUnd1que.
(d suivre.)
(1)

TAINE,

Histoire de la lilléralure anglaise, t. I, p. vu.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie blblique dans la deuxieme période
.
de la littérature classique du XVIIe siécle: B01111et et Rac1ne.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyen de la Faculté des Lellres de Monfpellier.

SIXIEME LEyON.

Monsujetne me demande pointde rechercher en qu?i la _doctrine
et l'argumentation de Bossuet sont empruntées a 1 Écnt_ur~. Je
n'ai pas non plus a étudier sa poésie la ou elle n'est pas b1bhque.
Mais quand cesse-t-elle de l'etre ?
Ce qui grace a la Bible entre tres souvent dans son éloquence,
c'est la poésie de l'image.
.
.
Elle y entre d'abord par la citation, loyalement faite. ~1 alors le
poete n'est pas Bossuet, le texte cité n'en colore pas moms toute
la page dont il fait partie, et l'effet est grand, ~n l'a remarqué,
quand la comparaison biblique illustre une pemture de moours
tres modernes :
Écoutez ce saint pénitent: e Je suis, dit-il, devenu semblable a~ pélica!1 des
déserts, et au hibou des lieux solitaires et ruinés ; j'ai pas~é la nm~ en ve1ll~nt
et je me rouve comme un passereau tout seul sur le t~nt Ó; une ,ma1s_on. Au lie~
de cet air toujours complaisant que le monde nous mspire, 1 esprit de pémtence nous met dans le creur je ne sais quoi de rude _et de sauvage. Ce n'est
nlus cet homme doux et gaJant qui Jiait toutes les partie~; c~ n'est plus_ cette
femme commode et complaisante, trop _adroite médiatr1ce et ausH trop
offlcieuse, qui facilitait ces secretes compla1sances ; ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités ; on apprend un autre langage1 on apprend
a dire: Non; a dire: Je ne puis plus ; a ~arer le monde de négatives seches et
Vigoureuses. (Sermon: Ego vo:i: clamant1s m deserto, 1668, cité par M. de la
Broise, Bossuet et la Bible, 1890.)

Du texte cité l'image bien souvent passe dans le commentaire,
011 elle se préci~e, se développe, s'enrichit, 011 I'orateur la fait

sienne :

�588

589

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

• Je les priserai, dit le Seigneur, comme un pot de terre, et les réduira
tellement en poudre qu'il ne restera pas le moLJJ.dre fragment sur Jeque! on
puisse por ter une étincelle de feu ou puise~ une goutte d ·eau. , Étrange état
de cette ~me cassée et rompue I Elle s'approche du sacrement de pénitence
et, de ce fleuve de gr~ce qui en découle, il ne Iui en demeure pas une goutte
d'eau. Elle écoute de saints discours qui seraient capables d'cmbraser les
cceurs; elle n'en rapport~ pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout a fait
brisé et rompu. ( Vigilance, 1665).

Mais arrétez, malheureux ! et ne précipitcz pas votre ~ug~!Il::!b~a~~ir~~
affai-e si import:i.nte. Peut-éti:e que vous trouverez que ce q 1
sion est un art caché ... (Providence, 1662.)

Déja l'orateur, en incorporant ainsi l'image biblique dans son
propre style, se fait poete lui-merne. Mais, par une contagion plus
intéressante, voici que l'image d'origine étrangere suscite dans
le commentaire, non seulernent un développementqui la concrétise
davantage, mais une image nouvelle, par exemple, celle
du fleuve qui complétera celle de l'arbre:

Et il en est du discours direct comme d_e l'i~age. ~ouvent, la

ou le texte ne l'a point mis, le commenta1re l mtrodm\ Ce peu~

etre sous l'influence d'un autre texte auquel songe I orateur .
o la belle distinction des biens et des maux que ~e Prop~e~ a cbantée 1
Mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! V 01c1 les lem¡s de
mélange voici les temps de mérite, ou il faut exercer les bons pour des éyrouver et s~pporter les pécheurs pour les attendre ... ; mais ces_temps _e m an!e
finiront Venez esprits purs esprits innocents ; venez boll'e le vm pur e
D" u s; félicité saos mélang~. Et vous, ó méchants éternellement séparés dt
¡¡ n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de lª!1qu(I}'
plus Je jeux; venez boire toute l'amertume de la vengeance 1vme . •

;:tes

{Providence, 1662.)

• Les brancbes de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées,
et tous ceux qui verront ce grand cbangement, diront en levant les épaules et
regardant avec étonnement les restes de cette fortuna ruinée : Est-ce la
que devait aboutir toute cette grandeur formidable du monde ? Est-ce U1 ce
grand arbre qui portait son faite jusqu'aux nues? JI n'en reste plus qu'un tronc
inutile. Est-ce la ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la
terre ? Je n'aper¡_;ois plus qu'un peu d'écume. ( Ambition, 1662.)

Et voici que, par une contagion plus forte encore et qui est
a l'honneur des deux poetes, l'image est seulement dans le commentaire. A un texte tout abstrait succede un comrnentaire
tout coloré. Le texte lui-rneme n'était pourtant pas de nature
a susciter l'irnage. Mais l'image a surgí parce que c'était un texte
emprunté a ce grand imagier qu'est le Psalmiste, ou a ce grand
visionnaire qu'est l'auteur de l'Apocalypse :
Nomen habes quod vivui et morluus es. On vous appelle vivant, mais en effet,
vous étes mort. Pour faire mourir un arbre, il n'est pas toujours nécessaire
qu'on le déracine. Voyez ce grand cMne desséché qui ne pousse plus, qui ne
fleurit plus, qui n 'a plus de glands, ni de feuilles ; il a la mort dans le sein
et dans la racine ; il n 'en est pas moins ferme sur son tronc, il n'en étend pas
moins ses rameaux. Cbrétien dont le cceur est endurci, voila ton image. Bols
aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine et ne t 'a pas précipité de ton baut
pour te jeter dans le feu ; mais il a retiré !'esprit de vie. ( Vigilance.)

Avec la poésie de Jlimage entre, par la Bible, dans l'éloquence
de Bossuet, celle du drame; car le poete hébreu ne cesse d'adresser la parole aux hommes et aux choses ou de la leur preter :
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitót qu'il n'y a point d'ordre ; il dit en son
creur: • II n'y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie bumaine aux
caprices de la fortune. •

Mais, a ce libertin que le Psalmiste vient de faire parler avec
insolence, l'orateur aussit6t réplique avec compassion. Le dialogue
entamé par le poete hébreu, le poete frangais le continue :

II arrive souvent aussi que le développement devienne dramatique simplement parce qu'il se place apre~ un passage ~e
couleurtoute biblique. Iln'est rneme pas nécessairepour ~ela qua
la page précédente l'Écriture ait fourni un text~, une 1dée, une
image. L'apostrophe de caractere biblique ~urg1t _sans suggestion précise, parce que l'orateur a la mémo1re pleme de textes
sacrés :
Et ¡¡ entcnd avec foi comme une voix céleste qui dit aux mécbants fortunés ¡ mép1isent le juste opprimé: O herbe teirestr~ 1 ó berbe ;a.mpante 1
Oses-tfbien te comparer a l'arbre fruitier pendant la rlgu~ur de bive~, s~~s
prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la t1enne ur'.1n ce
froide saison ? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur d~t gr_a nd JUf~md~s
qui te d sséchera jusqu'a la rafi ,e et fer~ germer les 1rm s 1mmor e
orbres que la patience aura cultivés. (Providence.)

J

!

Chez ce poete nourri de la Bible, l'ordre et le mouvement des
idées, le rythme de la phrase sont-ils bibliques ? Fort ra~e~ent.
Bossuet est Frangais et, comme tant d'autres avant lm, ~l est
étonné, ch_oqué probablement, que la poés~e hébr~i~ue associe les
idées présente les images d'une fagon qm est s1 d1fférente d? la
notr:. Et puis, il est orateur, qui doit faire appel a l'attention,
convaincre, émouvoir.
.
Meme quand il traduit, il ne conserve pas touJ?urs cette ét?rnelle conjonction et, qui coordonne souve~t ~es 1~ées en réahté
subordonnées ou oppose des idées en réahté 1dentique~. Co_mme
il sait que le débit oratoire suffit a lier les . mot~ qm do1ven~
aller ensemble et peut suppléer aux conJonctions, comme il
sait encore qu'un parallélisme trop prolongé a quelque chose
{l) L'orateur se souvie!1t du texte de saint .Mathieu, xxv, 34: • Alors le
roí dira ... Venez, les béms de mon pere, etc.•

�590

591

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANvAISE

d'exaspérant pour une oreille frangaise, que, d'ailleurs, il faut,
dans une page oratoire, réserver pour la fin le trait le plus
fort, voici la traduction vraiment conforme au gout frangais
et aux nécessités de l'art oratoire qu'il donne d'un texte bien
connu de saint Luc :

parallélisme hébraique. Les membres de phrase se fon~ écho, les
contraires ou les semblables s'opposent par la symétrie :

Tremblons done, Chrétiens, tremblons devant lui a chaque moment; car,
qui pourrait ou I'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se caohe T
• Ils mangeaient, dit-il, ils buvaient - ils achetaient, lis vendaient - ils
plantaient, ils M.tissaient - ils faisaient des mariages aux jours de Noé et
aux jours de Lot, • et une subite ruine vint les accabler. lis mangeaient, ils
buvaient - ils se mariaient. (Or. fun. de Marie-Thérese_)

Si, meme quand il trad uit, Bossuet prend des libertés avec son
texte, s'il l'allonge ou le raccourcit, s'il supprime ou change les
conjonctions, s'il modifie la place des mots et meme celle des
membres de phrase, aplus forte raison est-il indépendant quand,
au lieu de citer la Bible, il ne fait que s'en inspirer.
II n'y a peut-etre pas dans toute son reuvre oratoire de page plus
biblique par la couleur que le récit de la conquete de la Pologne.
Trois Psaumes, trois passages de Jérémie, deux d'Ézéchiel, un
d 'Isrue, un de Daniel en ont fourni les images: celle du lion, celle
de l'aigle, celle des ares non tendus en vain, celle de la main de
Dieu qui ramene le vainqueur en arriere, celle de la foudre qui
tonne, celle de l'arbre dont on va recueillir les débris épars. Mais,
par le mouvement de l'action et par l'ordre des idées, c'est un
récit fran'-&lt;ais et oratoire. Au lieu de ce parallélisme qui met tout
sur le meme plan, qui morcelle les tableaux, qui ne marque point
le rapport des effets et des causes, qui ne tient. pas la curiosité
en éveil, ici l'image s'organise en tableau : « Charles Gustave
parut a la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa
proie dans ses ongles, tout pret a la mettre en pieces. » Ici, le jeu
des causes est mis en évidence : « La Pologne était nécessaire a
son Église. » Ici, les transitions sont ménagées et des appels a
l'attention sont lancés sans cesse : « Dieu en avait disposé autrement... II la regarde en pitié. » Ici, le récit, qui n'a pas commencé sans avoir été préparé,ne se termine pas sans une conclusion nette et brillante : « Dieu tonne du plus haut des cieux : le
redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la
Pologne est délivrée. i,
N'y a-t-il done rien de biblique chez Bossuet dans l'ordre et le
mouvement des pensées, dans le rythme de la phrase ?
Ce serait étonnant. Et, en fait, meme quand il ne cite pas,
meme quand il n'emprunte a la Bible aucune expression, il
lui arrive de mettre dans sa parole un rythme qui rappelle le

0

Cette puissance supreme qui a construit le monde, et qui n'y a ríen fait
qui ne soit tres bon, a fait néanmoins_ des ~éatures meilleures ~es unes que les
autres. Elle a fait les corps cé!estes qu~ sont 1mm~rtels ; elle a fa1t les terrestres
qui sont périssables. Elle a fa1t des arumaux adffilra~les par leur grande~, elle
8 fait les insectes et les oiseaux qui semblent ID:épr1sables J)ar leur J)ebtesse.
Elle a fait ces grands arbres des forllts qui subs1:&gt;tent d~s s1ecles _enbers; elle
8 fait les fleurs des champs qui se passent du matm au s01r. (Providence, 1662.)

Un parallélisme plus ou moins accus~ se retrouvera~t s_ans peine
dans bien des pages de Bossuet. Ma1s le rythme b1bhque a eu
probablement sur l'orateur frangais une influence qui, pour etre
plus générale et plus lointaine, n 'en a ét~ que pl~s heureuse. B~ssuet
avait-il besoin de Jire la Bible comme 11 l'a fa1t pour devemr un
musicien de notre prose ? Ce n'est pas probable. Mais, sans doute,
ce ne fut pas en vain qu'il eut ~n con_imerce prolongé avec d~_s
écrivains dont la parole est touJours si forteme~t rythn_iée qu il
subsiste un peu de ce rythme meme d~ns nos 11?parfa1t~s t~aductions latines. Habituée a cette mus1que perpetuelle, l oreille
de I'orateur se complut aux combinaisons harmonieuses et expressives, par exemple, au retour des memes chutes de phrase :
Qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les
eftace ? ...

_

..

Entassez dans cet espace, qui paratt immense, honneurs, r1chesses, pla1~l!'s;
que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffie de la mort, tout fa1~~e,
tout languissant, abattra tout a coup cette vaine pompe avec la m~_me f~c1li~é
qu'un cM.teau de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servl!'a d avoU"
tant écrit d,ms ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux car_acter~s,
puisque enfin une seule rature doit tout e!lacer ? Encore une r~ture la1ssera1t:
elle quelques traces du moins d'elle-m~me; au lieu que ~e derruer moment qui
effacera d'un seul trait toute votre v1e, s'l!'a perdre lu1-meme avec le reste
dansce grand gouffre du néanl. (Mort, 1662.)

Ce n'est point la le rythme biblique ; mais peut-on douter que
la Bible soit pour quelque chose dans le goút de Bossuet pour la
prose rythmée ?
Relisons pour terminer la page fameuse par ou s'ouvre la
premiere partie de I'Oraison funebre de Madame. Elle n'est que
le développement d'une image biblique, mais un développement
tout original. C'est une démonstration logique et éloquente, qui
donne aux auditeurs la preuve que la comparaison est juste, apres
qu'ils ont été invités a réfléchlr sur sa justesse. C'est une allégorie
ou l'image et l'idée se pénetrent intimement. Le rythme est a
la fois oratoire, puisqu'il souligne les idées essentielles, et poétique, puisque la phrase, par son mouvement meme, par son élar-

�592

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gissement, par ses sonorités, rend sensible a notre oreille cette
marche du fleuve qui, sorti d'une petite source, s'en va se perdre
dans la mer immense :
• Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Écriture a loué la prudence
au second Livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau ainsi que
d.es eaux qui se perdent sans retour. • Eneilet, nous ressemblons' tous a des
eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes,
ils ont tous une mllme origine ; et cette origine est petite. Leurs années se
poussent successivement comme des nots; ils ne cessent de s'écouler tant
qu'enfin, apres avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu pl~s de
pays les uns que les autres, ils vont tous .ensemble se confondre dans un
abtme ou l'on ne reconnait plus ni princes, ni rois, ni toutes ces a utres qualitéa
superbes qui distinguent les hommes ; de mi!me que ces fleuves tant vantée
demeurent sans nom et sans gloire, mlllés dans l'Océan avec les rivieres lea
plus inconnnues.

..
*

« L'auteur du xvue siecle qu'on peut le plus justement mettre
en parallele avec Bossuet pour le style biblique, écrit M. de la
Broise, n'est ni un prédicateur, ni un théologien de profession :
e'est Raeine. » II dit eneore: ce Dans son lyrisme, Racine est biblique eomme Bossuet. »
C'est vrai a beaucoup d'égards. Faisons toutefois eette grand,
réserve que si le lyrisme de Bossuet a du s'accommoder aux
exigences de l'ceuvre oratoire, le lyrisme de Raeine a dú s'accommoder a celles de l'ceuvre dramatique.
Le dessein de Iier le chant a l'action luí fut inspiré, nous dit-il
dans la préface d' Esther, par les tragédies grecques. Et, a l'exemple
des tragiques grecs, il fit du chceur un personnage véritable, meM
a l'aetion, destiné a périr ou a triompher avec le héros, par suite
« aidant aux péripéties et au dénouement par la pitié qu'il inspire
aux combattants et l'ardeur dont cette pitie les anime (1) ».
En empruntant aux Grecs leur eonception du chreur, Racine
la rendit plus dramatique encore. II eut tres nettement cette
vue simple : faire des chants du chceur, non pas des odes, mais des
seenes (2).
L'idée de transformer le chceur d'ode en véritable scene lui
futcertainement suggérée par les intermedes de certaines comédies
de Moliere, et, a un bien moindre &lt;legré, par les opéras de Quinault. L'exécution en fut d'ailleurs facilitée par les conditions
memes ou il fit jouer Esther. II désirait, sans doute, pour etre
agréable aux directrices de la Maison de Saint-Cyr, multiplier
(1) E. Faguet.

(2) J'emprunte les trois pages qui suivent a une étude sur Racine ~
• j'ai publiée· dans.la Reuue des Cours et Con/érences en 1913.

593

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

es personnages, de fagon a employer un grand nombre d'actrices.
Ce désir l'amenait a concevoir tout chant du chceur comme une '
conversation tres animée, ou chacune des pensionnaires appartenant aux classes qui jouaient la piece pourrait avoir un bout
de rllle, dire un mot, faire entendre sa voix. De fait, il est possible,
pour faire chanter les chceurs d'Esther, d'utiliser jusqu'a 18voix
différeil.tes. Les moyens dont le poete disposait lui permirent done
de donner a son idée toute son amplitude.
Ses chceurs sont des scenes; c'est-a-dire des dialogues, ou tantot
toutes les ames vibrent a l'unisson, vibrent meme d'autant plus
fort que l'émotion de chaque personnage est multipliée par les
émotions voisines; et tantot un personnage fait entendre sa voix
individuelle.
A la nouvelle du massacre qui les attend, les compagnes
d'Esther laissent éclater leur douleur. Une d'elles, nature timide,
ne voit pas d'autres secours que les pleurs :
Faibles agneaux livrés a des Il&gt;ups furieux,
Nos soupirs sont nos seules armes.

Une autre, nature ardente, veut que le désespoir se manifeste

,par des gestes violents :
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tí!te.

Une autre, esprit ironique, renchérit sur sa compagne :
Re,ietons-nous d'habillements
Conformes a !'horrible fí!te
Que l'impie Aman nous apprllte.

Une autre, qui a de l'imagination, se représente la scene du

carnage:
Quel carnage de toutes parts 1
On égorge a la !ois les enfants, les vieillards,
Et la sceur et le frere,
Et la fille et la mere,
Le fils dans les bras de son pere 1
Que de corps entassés, que de membres épars,
Privés de sépulture !

A la vue de tant de cadavres, une autre -

des plus jeunes, dit

le texte - gémit de mourir a la fleur de l'age et s'étonne de l'injustice de cette fin :
Hélas I si jeune encore
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?
40

�594

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ma vie

a peine a commencé d'éclore.

Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas I si 3eune encore,
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?

Une autre, esprit raisonneur, propose une explication :
Des offenses d'autrui malheureus€-s victimes,
Que nous servent, hélas I ces regrets su perflus ?
Nos peres ont péché, nos peres ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.

Cette explication arrache au chreur entier un cri de protestation:
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combata.
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi I'innocence.

Désorm_ais, dans tous les creurs, I'espoir en Dieu fait place a
la douleur ; mais l'une fonde surtout son espoir sur la haine que
Dieu porte a l'orgeuil :

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

595

A la fin du drame, les compagnes d'Esther chantent la chute
d'Aman.
Une d'elles, qui a une belle imagination, se représente leur ennemi sous la forme d'un guerrier tué par ses armes :
ll a vu contre nous les méchants s'assembler
Et notre sang pr~t a couler ;
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre ;
Du haut du ciel la voix s'est fait entendre ;
L'homme superbe est renversé,
Ses propres fleches l'ont percé.

Une autre d'une imagination plus brillante encore, se représente le vai~cu sous la forme symbolique d'un grand arbre qui
Jevait sa tete jusque dans les nues; mais le temps de passer,
et déja l'arbre avait disparu :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, íl cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer : il n'était déja plus.

11 renverse l'audacieux,

et l'autre sur l'amour qu'il porte a la faiblesse :
II prend l'humble sous sa défense.

Deux autres voient surtouten lui le Tout-Puissant, le glorieUXi
le dompteur des éléments, le souverain du ciel, et deux autres,
« des plus jeunes », voient surtout en luí la Providence, I'ami des
enfants.
DEUX ISRAÉLITES

O Dieu que la gloire couronne,
Dieu que la Iumiere environne,
Qui voles sur l'aile des vents,
Et dont le tróne est porté par les anges,
DEUX AUTRES JEUNES ISRAÉLITES

Dieu, qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges.

Alors, chacune ayant dit son motif d'espérer, I'espoir grandit
dans toutes les ames et, de toutes les lévres a la fois,J jaillit un
chant de supplication :
Tu vois nos pressants dangers ;
Donne aton nom la victoire ;
Ne soufJre point que ta gloire
Passe a des dicux étrangers.

Or, par un changement complet de ton, ~oici qu:aprés ~es
jeunes filies pleines d'imagination é_Iéve ~a vo1x une Jeune f~le
pleine de raison qui, en un style d1dactique et non coloré, tire,
comme le pourrait faire un .moraliste, la legon de l'événement:
On peut des plus grands rois surprendre la ~ustice.
Incapables de tromper,
ns ont peine a s'écbapper
Des pieges de !'artífice.
.
Un creur noble ne peut soup\;onner en autru1
La bassesse et la malice
Qu'il ne sent point en Iui.

Bientot une autre Israélite lance le signal du départ, que tout le
chreur répéte a l'envi :
Les chemins de Sion a la fin sont ouverts.
.
Rompez vo~ fers,
Tribus captives.
Troupes fugitives,
Repassez les monts et les mers.
Rasscmblez-vous des bouts de l'univers.

Que représente, cependant, pour ces jeunes filles, la fin de
l'exil ?
Pour !'une, ame champetre, c'est la joie derevoirle paysaimé :
Je reverrai ces campagnes si cheres.

�596

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

~our une autre, ame mélancolique, c'est la douceur de

vo1r pleurer sur la tombe des ancétres :
J'irai pleurer au tombeau de mes peres.

Une autrc,, qui ai11;1e la pompe, revoit déja le Temple debo
le Temple, e est-a-d1re l 1or des autcls, le marbre des coloñn
le cedre des plafonds, l'éclat des cérémonies:
Relovcz, rclovcz les superbes portiques
Du Temple oil notrc Dieu 5C platt d'etre adoró.
Que de I or Je plus pur son autel soil paré,
E_t que du sei_n l'es _monts Je marbre soit tiré.
Liban, d6pomllr-to1 &lt;le tes cedros anliqucs ¡
Pr~trcs sacrés, próparez vos cantiques.

_Une autre, ame plus vraiment religieuse, se représente su
Dieu de retour parmi les siens :
Dieu descend et_revienl babilcr parmi nous.
Terre, frém1s d'allégres..se ot de crainte •
Et vous, sous sa majesté sainte '
Cieux, abais~cz-vous.
'

Vo:la done ?ien, et a tous égards, des dialogues drama tiques.
personnes qu~ par~ent sont difTérentes !'une de l'autre, par l'
p~r le ~our_ d esp~1t, par le degré de sensibilité, par la puiss
d n?agmabon. N ex~gérons pas sans doute et ne disons pas qu
Y. a1t entre el~es des_ d1ss,emblances extraordinaires, ni que chac
a~t une phys10nom1e tres caractérisée. l\fais que le poete, dans
d1alogu~~ chant~s, ait su nous donner, comme dans les dialo
parlé~, l 1mprcss10n tres nctte de la diversité des ames, n' est-ce
certam ? Et, _par?e que les personnages qui élevent successi
ment _lcur vo1x n ont pas la méme fa~on de voir ni de sen
leurs 1dées se heurten~, leurs_ passions s'opposent, si bien que
mouvement de la scene lynque chez Racine est comme d
une autre scéne, produi~ ~ar le jeu des caracteres . .-'.Etenfin pa
que les pers_o~nages_ d1flérent, les styles aussi difTérent : e'
u~ sty~e fam1her et simple dans la bouche des tres jeunes enían
d1dacb9u_e avec les unes, coloré avec les autres, calme ch
celles-c1, 1mpét~e~x chez celles-la. - Enfin, parce que les Am
et ~e~ styles ddierent, les strophes difiérent aussi. Le ch
r~c1men n 1est point, en ef!et, comme le chceur des tra
d1?s grecques, compasé d'une série de strophes dont la p
m1ére donne un ty~e qui sera íi_délemcnt reproduit ensuite
tou_tes !es autres. Ic1, chaque réphque fait sa strophe, sans
log1e ru avec les précédentes ni avec les suivantes ,· le m

597

.
e avec chaque personnage, parce qu'avec chaque :personLA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

cbange la passion ; et pour qu'il n'y ait meme aucune
trave a l'expresion exacte du sentiment, le poete ne place
quejamais daos ses chreurs une strophe aux contours symé·ques, done rigides, une strophe faisant revenir telle rime
tel type de vers a des intervalles marqués d'avance :
reaque chacune de ses strophes a une physionomie tout indiuelle.

.

• •
Decette conception toute drama tique du chreur,il résulte qu'auchceur d'Eslher et d'Athalie ne pourra étre la parapbrase
un poéme biblique déterminé, qu'aucun ne devra son plan
j une page précise de l'Écriture. Mais il en résulte aussi que le
· me de Racine pourra utiliser tres abondamment l'Écritme. Comme ses choristes sont, en effet, des Israélites nourries des
iivres saints, chacune y puisera ses pensées et ses expressions.
llais, comme chacune y choisira ce qui convient a son tempéra ment, le poéte sera conduit, pour conformer le style aux caracteres,
l puiser dans des livres bibliques tres divers.
En faut-il condure que toute la poésie biblique passera dans ses
chreurs? Non certes. Ses héro'ines en excluront une partie, parce
qu'elles sont des jeunes filles et parce qu'elles parlent en fran~ais.
Un certain réalisme leur répugne, trop d'anthropomorphisme

aussi.

Le Psalmistc dit (Ps. xxxvx, 7-8) : « Que ma langue soit attachée a mon gosier, si je ne me souviens pas de toi. » L'héroine
de Racine dit : Puissé-je demeurer sans voix !
Jérémie dit (vm, 2) que les corps des Juifs ne seront pas ramassés, qu'ils resteront sur la surface de la terre comme du
fumier. L'héro1ne de Racine dit: «Quede membres épars, privés
de sépulture ! 11
Le Psalmiste (un, 3) -habille Dieu de lumiere. L'héro1ne de
Racine dit : u O Dieu que la lumiére environne !
Ce qui déplatt encore a ces lsraélites ne parlant plus leur propre
langue, ce sont des procédés de développement qui, daos l'original, renforcent la pensée, mais qui l'affaibliraient, s'ils étaient
directement transportés dans notre idiome. Le Psalmiste croit
étre énergique quand il répete sa pensée : « J'ai vu l'impie
exalté et élevé commeles cedres du Liban. Et j'ai passé et il n'était
plus ; je l'ai cherché et je n'ai plus trouvé la place ou il étaih.

�598

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN&lt;;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'UNE DES TROIS

L'héroine,_raci:°ienn~ n'a besoin que d'une phrase pour faire dis-1
parattre l unp1e, ma1s elle prépare, elle fait désirer sa disparition :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, il cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre
Foulait aux pieds ses ennemis vaincu;.
Je n'ai fait que passer, il n'était déja plus.

. D~pouillé ai~si de quelques-uns de ses caracteres, le-lyrisme
hibhqu~ en a-t-ll c?nservé du moins les plus importants ?
Certamement. Si aucun poete moderne n'a réussi as'approprier
toute __ l'im~étuosité, toute la fougue, tout l'élan du lyrisme
~ébra1que, Je doute qu'aucun ait une vivacité plus véritable que
l auteur des chreurs d'Esiher et d'Aihalie. II égale en cela ou
surpasse, et les ~oe~es du xv1° siecle, chez lesquels la soupless~ de
l~ syntax~ aut~nsa1t tous les genres d'ellipse,etles poetes roman
tiques, qui ava1ent pour eux les ressources d'une langue libre des
entraves créées par deux siécles d'un gout trop exclusif. Ríen n'est
véhément comme certaines parties de ses chreurs :
.
LE CHCEUR

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats :
Non, non, il ne soulTrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
UNE ISRAÉLITE SEULE

Hé quoi ? dirait l'impiété,

Ou done est-il ce Dieu si redouté

Dont Israel nous vantait la puissance ?
UNE AUTRE

Ce Dieu ialoux, ce Dieu victorieux
J::rémissez, peuples de la terr~,
Ce Dieu 1aloux, ce Dieu victorieux
Est le seul qui commande aux ~ieux
Ni les éclairs ni le tonnerre
·
N'obélssent point a vos Dieux.

Quant au pa1·allélisme,- le changement de personnages et le
changemen~ de metres_ permettaient a Racine de le dépouiller de
sa monotorue et par suite de le reproduire souvent :
UNE AUTRE

II renverse l'audacieux.
UNE AUTRE

II prend l'humble sous sa défense.
TROIS ISRAÉLITES

II nous !ait remporter une illustre victoire.

599

Il nous a révélé sa gloire.

Aprés la vivacité de la poésie héora'ique et son parallélisme;
ce que Racine en a bien compris, c'est l'emploi qu'elle fait de
l'image pour éclairer les idées morales. II n'importait pas beaucoup que Racine donnat ou ne donnat pas asile en ses vers
aux gazelles ni aux oliviers, et qu'il préférat le lis, l'onde pure,
les vents, les nuages. II importait surtout qu'il sut, lui aussi,
comme les lyriques hébreux, rapprocher sans cesse le monde de
nme du monde, de la nature :
Te! qu'un ruisscau docile
Obéit a la main qui détourne son cours
Et laissant de ses eaux partager le secours
Va rcndre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le cceur des rois est ainsi dans ta main.

•* •
C'est dans les paroles des choristes que Racine a concentré l_e
plus de lyrisme biblique. Mais les au tres personnages parlent auss1,
comme une langue naturelle, le langage lyrique de la Bible. Des
qu'ils songent a leur Dieu, des qu'ils en rappellent la gloire, les
promesses, les menaces, les expressions les plus colorées de l'Écriture leur viennent aux levres.
Et le cri de son peuple est monté jusqu'a lui,

dit le prophete rencontré par Élise.
Die.u tient le cceur des rois entre ses mains puissantes,

dit Esther.
Le ciel meme peut-il réparer les ruines
De cet arbre séché íusque dans les racines ?

ditAbner.
11 voit comme un néant tout l'univers ensemble,
Et les raíbles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient paE,

dit Mardochée.
Josabeth pour répondre aMathan, le petit Joas pour répondre
a Athalie, répetent naturellement les Psaumes :
Aux petits des oiseaux il donne la pa.ture ...
Le bonheur des mortels comme un torrent s'écoule.

�60()

REVUE DES COURS ET CON'PÉRENCES

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRAN~AISE

Joad n'attend pas deprophétiserpouremprunter aux prophetea
de fortes images :

Chaque personnage y est un type historique comme il e~t un
type humain. Joad réunit en lui seul les trois personnages qm ont
toujours présidé aux destinées d'Israel: le grand pretre, le pr~phete, le chef militaire ; il est ~a:on,. Isai'e, Gédéon. Athahe
rappelle cette longue suite de ro1s idolatres contre lesquels le
royaume de Juda dut sauvegarder son indépe_ndance et son cultew
Mathan n'est pas une figure moins nécessa1re dans ce tableau
d'ensemble : on peut reconnattre en lui tous les dis~idents que
le sacerdoce juif ne cessa jamais de nourrir dans son se~n.
. .
Le peuple, absent des tragédies profanes de Racme, est _1c1
représenté par le chreur, et du peuple juif, ce chreur a ~ie~
le caractere et les sentiments : la haine de l'étranger et de l'mf~- •
dele, le découragement facile, la foi prompte a renatt~e, l'org~e1l
de son pas&amp;é, dont il rappelle les grands événements s1 volo~~1ers
qu'une foule de perspectives n~us sont ouvertes sur les ongmes
de la nation comme sur sa destmée.
Le templ~ lui-meme revit ici, ce temple qui fut a~socié a
l'existence entiere d'lsrael. Sans doute, nous ne voyons rula roer
d'airain, ni les douze breufs, ni les deux colonnes de h_uit coudées.
• Mais ce que nous voyons bien, c'est la place que tient dans le
culte de la nation

Celui qui met un frein a la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrí!ter les complots.
Grand Dieu, ...
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
Ou qu'un souffie ennemi dans sa fleur a séché ...

LaBible qui, avecBossuet, a fait entrer au xvne siecle lelyrisme
dans l'éloquence de la chaire, ·1•a done fait entrer avec Racine
dans _les chreurs, bien pl~s: dans les dialogues de la tragédie.
Ma1s pour cela ne falla1t-I) pas que les caracteres des personnage~ fussent bibliques comme leurs paroles et que la philosoph1e de la piece le fut aussi ?
Assurément, Hacine, dans ses personnages, qu 'ils soient hébreux
.
.
grecs ou romams,nous
mtéresse
surtouta ce qu'ils ont d'humain.'
Esther est la créature timide, douce et modeste, dont le dévoue~en! a une grande cause, a une idée, a la patrie, a la religion, fait
mopmément, en quelque pays que ce soit, un etre brave, actif
et éloquent. Aman et Mathan commettent l'un et l'autre les
maladr~sses que sus?ite _sous tous les cieux I'orgueil d'une longue
possess10n du pouvoir ; ils font en cela songer a la romaine Agrippine, que rappelle aussi et bien davantage encore Athalie. Quand
Joad manie a son gré les ames d'Abner, d'Athalie, des lévites, on
r?connatt en lui_ le génie du turc Acomat et du grec Ulysse ¡
e est que ces tro1s grands conducteurs d'hommes, sans etre apparentés par la race, le sont par le caractere.
Meme si l'onn'envisage en euxqueleurssentimentsreligieux,les
personnages d'Eslher et d'Alhalie appartiennent a tous les temps
p_l~tot qu'a leur temps. ~t~a~ie est le type de l'éternelle superstit10n, Josabeth de la fo1 tim1de, Abner de la foi tiede Joad de
la foi tout ensemble enthousiaste des ames pures, é;lairée des
théologiens, active des politiques.
. Pourtant, bien qu'il pose toujours des cas largement humains,
Racine entend localiser ses personnages dans leur milieu social
et national. On sait qu'il s'est vanté d'avoir fait dans Britannicus
une peinture de la Cour de Néron et d' Agrippine et d'avoir ce copié
ses deux héros d'apres Tacite &gt;&gt;. II a proclamé bien haut que dans
Esther il s'était fait un devoir de reproduire exactement le
drame que Dieu lui-meme, pour ainsi dire, avait préparé.
De fait,il y a bien dans Esther l'ébauche d'un portrait du peuple
juif. Et ce portrait est devenu dans Athalie magnifiquement
complet.

601

Le seul lieu sur la terre ou Dieu veut qu'on !'adore ;

c'est la place qu'il occupc dans une ~stoire dont son
érection fut la plus grande joie et la destruct10n la plus grande
infortune; c'est l' action, des lors, qu'il exe:ce ; c' est la terreur
qu'inspire aux infideles et la confiance dont revet les cr_oyants
ce personnage si influent , dont l'importance nous est s1gnalée
des le premier vers :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel.

Mais le vrai protagoniste, c'est l'~te~nel lui-meme, ce _Dieu des
Juifs dont Athalie proclame la v1cto1re et ~ont Racme nous
explique par l'histoire de Joas l'éternelle ~rov1dence.
En efTet, comme il a porté a leur perfecti?n tous les procéd~s
par lesquels ses devanciers avaient essayé ~ acco11:1moder la poés1e
hébra'ique au gout frangais, Racine a repr1s leur _1dée de fa1re du
poeme biblique une défense du dogme de la Prov1dence con~re les
libertins.Mais ce n'est plus chez luí, comme chez eux, une simple
ébauche de la doctrine, c'est la doctrine tout entiere. Et cette
doctrine la voici.
Le monde est gouverné par un Dieu, qui a t out créé, qui s'inté-

�602

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DA;:-;S LA POÉSIE FRANyAISE

resse a tout, qui agit sans cesse. De cette Providence tou)~urs
active l'aide au cours de la piece, esta chaque instant solhc1tée
et la p~issan~e a chaque instant proclamée. J oad explique aAb~er
qu'il voit la main de Dieu dans toute 1'11!stoir~ ~ontemp?rame
et en réponse aux craintes de Josabeth, 11 solhc1te ce Dieu de
répandre sur Mathan !'esprit d'erreur. Josabeth croit que c'est
Dieu qui lui a permis de triompher de la vigilance des bourr~aux;
elle le supplie de mettre sa sagesse dans la bouche de J oas mterrogé par Athalie. Quand Abner entre, au cinquieme acte, Zachar!e
s'écrie : ce Dieu nous envoie Abner ». Quand l'armée d'Athahe
est dispersée, le lévite qui apporte la nouvelle attribue la victoi~e
a Dieu: « La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée ». Athahe
reconnatt elle-meme que l'impitoyable Dieu a tout conduit. _
Cette Providence laisse pourtant intacte la liberté humame.
Elle se sert pour ses desseins de nos passions et de nos caracteres.
Elle sauve Joas par la tendresse de Josabeth, elle l'éléve par la
prudence de Joad, elle le remet sur le trone par l'~udace et le
génie d'un chef, qui utilise, comme des ressorts, les maladr~s~es,
les violences, l'ambition d'un apostat, les remords, la cup1d1té,
l'orgueil d'une vieille femme.
.
Mais pour qu'il ne soit pas dit qu'alo~s la Prov1dence ~st une
hypothése inutile, elle manifeste son ex1stence par des m1racles.
Joad en rappelle quelques-uns a Abner ; le chreur en ra:ppelle
d'autres : sécheresse cessant a la voix d'Élie, morts se rammant
a la voix d'Élisée, manne tombant sur l'armée en marche, eau
jaillissant du rocher.
.
Elle prouve encore son existence par la f~gon dont s~rg1ssent
a point nommé les hommes doués des quahtés nécessa1res pour
faire aboutir son reuvre: « Quel autre que Dieu a fait un Joad ? •
nous suggere Racine, pour lui preter le larigage que tient Bossuet
dans l'Oraison funebre de Condé. Mais elle la prouve aussi en se
choisissant des instruments tres débiles, comme par exemple,
lorsqu'elle épargne le dernier-né des fils d'Ochosias, celui que
le fer du bourreau aurait du atteindre le plus grievement.
Et cette Providence a un grand dessein, dont la permanence
et dont le succes sont d'ailleurs, pour Racine comme pour Bossuet,
la meilleure preuve qu'elle existe. Voulant etre adorée par l'homme,
elle lui a donné sa loi, et elle s'est choisiunpeuplequi'oonservera
la loi intacte pour la transmettre a une Église plus vaste que ce
peuple.La ron'dation de l'Église estle centre de l'hi~toire universel~e.
Que l'histoire de l'humanité dépende tout entiere de ce fa1t,
qu'avant d'élever le nouvelle J_érusalem Dieu l'a~t fa_it an~oncer
par ses prophetes, et que l'avenement du Mess1e a1t réahsé les

prophéties : voila ce qui para_t~ ~ Racine démontrer qu 'il _y a . ~ne
Providence, etc' est pourquo1 Il mstalle une preuve auss1 déc1s1ve
au creur meme de la tragédie.
Cette doctrine de la Providence qui anime la piece entiere est
encare enrichie par les chreurs de quelques aspects de plus. Le
chreur affirme l'action de Dieu sur la nature inanimée et prouve
son existence - preuve classique - par la beauté du monde,
par la magnificence dont il a rempli tout l'univers, par la ~aru_re
des fleurs et la maturité des Iruits, par la chaleur et la plme d1spensées a;la terre, par la beaut~ du s?leil etl'ordonnanc~ dessaisons.
Le chreur réfute cette object10n tirée contre la Prov1dence de la
prospérité des méchants, qui avait eu tant de succes dans la
premiere moitié du siecle et qui n'avait pas alors perdu toute son
actualité ·7 et a l'éternel argument de l'impiété, les croyantes
Israélites rép¿ndent, a l'aide de textes déja utiliséspa~ bien d'a~tres en associant le dogme de la Providence a celm de la vie
fut~re. Enfin, parce que le drame n'envisage guere l'action de l_a
Providence que dans l'histoire, le chreur enseigne ce qu'elle do1t
etre dans la vie privée et rappelle le grand commandement de la
loi : aimer Dieu de toute son ame.
Rien, évidemment, n'est original dans cette doctrine de la
Providence. Racine l'emprunte tout entiere a l'auteur du Discours
sur l' hisfoire uniuerselle. Ce qu'il fout admirer, c'est que toutes les
idées que représente pour un chrétien du xvu 0 siecle le mot
Prouidence soient entrées dans une tragédie sans rien perdre de
leur substance, ni pourtant compromettre l'intéret drama~ique.
C'est aussi que, pour apporter asa thése l'appui e~ 1~ prestige de
la poésie, Racine ait su utiliser tous les textes b1bhques susceptibles de l'ill ustrer.
(a suiure.)

603

�1

' PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

605

lumiére elle projeta sur la confusion au milieu de laquelle les
physiologues se débattaient :
En disant qu'il y a, tout comme chez les animaux, une intelligence
dans la nature, intelligmce cause de l'univers et de tout son ordre,
Anaxagore appa:·ut comme un homme a jeun par rapport a des devanciers
qui parlaient au hasard.

Philosophie de ! 'Esprit

Cours de M. LÉOíi B!\UNSCRVICG,
Membre de l'lnstilut, Professeur d Za Sorbonne.

Réalisme et Idéalisme.

L'?-ne des, caract~z:istiques_ des pro~lémes proprement philosoph1ques, c est le ben étro1t qui fa1t dépendre les solution,
adoptées de la ,maniere, parfois impli~ite et d'apparence ingénue,
dont les problemes sont posés. Auss1 vous ai-je demandé d'etre
particuliérement attentifs aux points critiques ou se nouent si
vous me permettez l'expression, les articulations de notre étude.
Or, nous sommes ici a l'ar~iculat~on essentielle pour l'objet du
c?~rs de cette ~nnée: !,a Philosophie del' Esprit se définit par oppos1bon a la Philosophie de la Maiiere. Que! sera le sens de cette
ºf.positi?n ? Le matéri_alism~ est un :éalisme cosmologique ou
n mterVIent pas la cons1dérabon du suJet en tant que sujet : ce
qu'on appelle áme, esprit, seraitconstitué parunagrégatd' éléments
que l'on suppose donnés dans la représentation immédiate dans
l'intuition sensible ?u _intellectuelle. La maniere la plus simple de
co~bat~re_le matéz:ialisme, ce sera d'accepter le principe réaliste
qm auss1 bien ne fait que traduire la croyance du sens commun de
s,~ pla~er sur le meme ~errain de la cosmologie, de faire.. ~oir
l 1:11pmssanc~ de la mati~re ~ engendrer )'esprit, a rendre compte
meme de la vie. Tell e est l attitud_e inaugurée jadis pas Anaxagore,
et nous savons, par un admirable texte d'Aristote, quelle

Mais la fa&lt;ton meme dont Anaxagore con~oit le vou.; pour le faire
intervenir comme source de mouvement et d'harmonie laisse des
dÓutes sur la spiritualité de ce souffie agitateur ; il est ce qu'il
y a de plus léger (lem6-.a,ov) parmi toutes les choses : expression
qu'on traduira sans doute, le plus sublil, le plus fluide, afin de
diminuer l'aspect de la matérialité : mais on ne la supprime pas
tout a fait. L'équivoque se r~nouvelle, s'accentue encore avec les
adversaires de l'atomisme épicurien, avec les Stoi:ciens ; en développant une philosophie de l'activité dynamique de la raison
germinalive, en définissant l'ame et Dieu lui-meme comme un
feu artiste, ils ont fondé le spiritualisme traditionnel qui, en toute
évidence, est un matérialisme littéral.
Peut-on surmonter cette équivoque, tout en demeurarit fidele
au príncipe du réalisme, en se maintenant sur le terrain cosmologique ? Ou faut-il se tourner du coté du sujet, et demander la
base en spiritualisme, non a l'antithese de la matiere et de la vie,
mais a la distinction de la spontanéité inconsciente et de la
réflexíon consciente ? A cette question décisive pour la suite de
nos études, je me propose aujourd'hui de chercher la réponse.
Nous avons vu comment Leibniz s'est frayé une voie de retour
vers le spiritualisme. II appuyait l'affirmation spiritualiste sur
la substitution, dans le domaine physique, du dynamisme au mécanisme cartésien. Dans un opuscule daté de mai 1702, Leibniz,
aprés avoir rappelé comment il était d'accord avec Aristote et
Descartes contre la these démocritienne du vide, d'accord avec
Démocrite et Descartes contre les conceptions aristotéliciennes de
la raréfaction ou de la condensation, d'accord avec Dérnacrite et ,
Aristote contre la these cartésienne qui ramene l'impénétrabilité
a la seule étendue, ajoute enfin, pour terminer le jeu des combinaisons, qu'il est contre Démocrite et Descartes pour reconnaítre,
avec Aristote, l'existence, dans le corps, d'une force active, d'une
Entéléchie pour approuver par conséquent la définition de la
nature comme príncipe de mouvement et de repos.
Le rapprochement de Démocrite et de Descartes estbien caractéristique: atomisme et mécanisme sont comparables en ce sens
qu'ils épuisent la représentation de l'un-ivers, et son explication,

�606

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans ce que le savantsaisitdel'univers,l'atome ou le mouvement.
L'intégration qui conduit Leibniz a le fixer concentre les moments
du devenir phénoménal dans une réalité qui est supérieure au
plan des phénomenes, qui est en dessus de l'actuel étalé dans
• l'espace, qui est une virtualité profonde.
Déja nous pouvons nous demander s'il y a Iieu d'interpréter
cette opposition du mécanisme et du dynam1sme, comme dépassant le plan de la mécanique proprement &lt;lite, comme signifiant
autre chose qu'une maniere d'interpréter les équations, i:,'il est
légitime de la faire servir a la distinction de deux métaphysiques,
l'une orientée vers le matérialisme, l'autre vers le spiritualisme,
A la quantité de mouvement mv que Descartes posait dogmatiquement comme se conservant dans le monde, Leibniz oppose la
force vive, mv2, qui fournirait un fondement a la formule exacte
du véritable príncipe de conservation. Mais ici et la le préjugé
réaliste, qui conduit les deux antagonistes a ériger en réalité
métaphysique le terme de l'équation cosmique, les a induits en
erreur. Comme l'a remarqué Moch, comme y a insisté tout récemment encore M. PierreBoutroux (Revuede Métaphysique, octobredécembre 1921)., Huyghens a fait voirque, dans le choc des corps,
la loi de la conservation du mouvementne s'appliquait qu'a des
quantités afiectées de signes, comptées suivant le sens du mouvement, comme positives ou comme négatives, c'est-a-dire a des
i'elations, non a des réalités. Et c'est pour faire pendant a l'essence ontologique du mouvement, que Leibniz maintient p-our la
force vive l'expression erronée de mv•, au lieu de la valeur exacte
qui est 1 /2 mv2 • Et il est clair que I /2 mv•, e' est une relation complexe, créée par l'opération mathématique destinée a demeurer
sur le plan du mathématique. Quand on en tire une conception
métaphysique, on obéit a un élan de la pensée qui passe pardessus les conclusions - et aussi les bornes - du savoir positif,
afin de se procurer la satisfaction d'une explication totale et déíinitive. On ne saurait prétendre conserver avec la scíence une
liaison assez étroite pour que le caractered'objectivité, de sécurité
dans la certitude, puisse passer du plan de la science au plan de
la métaphysique.
Or, ce qui est vrai du mouvement cartésien et de la force
leibnizienne, est encore plus vrai, d'une évidence encore plus élémentaire,quand il s'agit des relations bien plus complexes encore
de l'énergie et de l'entropie. Comme le faisaitremarquer Lippman,
au Congres de Physique de 1900 :
On ne peut confondre l'énergie potentielle, qui ne dépend pas du temps.
avec la force vive qui en dépend.

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

607

En fait pour le savant, la forre est, parrapportau mouvement quiest directement mesurable, une abstraction du premier degré ; l'énergie est une
abstraction du deuxieme degré, puisque son composant potentiel n-cst pas
homogene a son composant cinétique.

Nous tournons le dos a la science lorsque la préoccupation
d'édifier a tout prix une cosmologie nous fait transformer en
réalité ontologique ce dont la définition meme met en évidence
le caractere tout relatif. Voici cette définition, donnée par lord
Kelvin et reproduite par Bernard Brunhes dans son livre sur la
Dégradalion de l'Énergie (p. 248) :
L'énergie mécanique totale d'un c?rps pe~t étre définie co~e la vale~
numérique de tout l'etfel ql.l'il pourrait produire, en chaleur émise et en ré~islances vaincues, s'il était refroidi a fond et amené a un état de contract10n
indéfinie ou d'expansion indéfinie, suivant que les forces qui agissent entre
ses particules sont attractives ou répulsives, quand tous les mo~vements
thermiques sont arrétés en Iui. Mais, dans notre état actuel. d'1gnorance
relativement au froid absolu et a la nature des forces molécula1res, nous ne
pouvons pas déterminer cette énergie mécanique tot~le po~r une J?Ortion de
matiere, et nous ne pouvons pa~ non plus_ étre súrs qu elle n est 1!ª.s inf1mmerit
grande pour une porlion de mat1ére. Done il est conv~n~bl~ de c~o1s1r un certam
état comme état de comparaison pour le corps dont il s ag1t, et d user, sans autre
qualificatif, de ce terme d'énergie mécanique, ~n en~ndant p~ la que l'on
se reporte :'! un état donné, de telle sorte que I énerg1e mécamque du corps
dans un état donné désignera l'équivalent _mécanique des e~ets qu_e _16: corps
pourrait produire en passant de l'état ou iI se trouve a 1 é_tat 1!11tial, ?U
la valeur mécanique de l'action totale (!he whole agency) qui sera1t requise
pour amener le corps initial a l'état ou il se trouve.

Et s'il fallait insister sur l'espece de trompe-l'reil, sur le tour de
passe-passe que constitue le passage de la donnée scientifique
al'interprétation métaphysique, je ne pourrais invoquer de meilleur garant que M. Bergson, qui écrit dans la deuxieme
édition d'ldentilé et Réalité (p. 309-310) :
L'énergie n'est en réalité qu'une intégrale ... Les manuels ~e physique
contiennent en réalité deux définitions discordantes de I'énerg1e, une premiere qui est verbale, intelligible, apte a é~ablir notre con".iction, mais
erronée, et une seconde, qui est mathém~tique, exacte, _ma1s dépourvue
d'expression verbale. Le professeur dofl:ne d abord la pre~ere, prévoyant,
avec une psychologie inconsciente, ma1s sílre, que l'étudiant, dans ses travaux, ne fera réellement usage que de la seconde.
Avec le dogmatisme de l'énergie, tomber~it également aux_yeux de la
réflexion critique, le dogmatisme opposé, qui_ se réclame du prmc1 pe de la
dégradation. Car J'accroissement de dégra~a~1?n, auquel º1?- a do11:né 1~ ~om
d'entropie, n'est pas susceptible d'une déf1~tI~n verbale, mtelhg1ble 1 1 entropie ne se représente que d'uae tacon mdirecte com!Ile une réphq~e a
l'intuition d'une énergie indestructible, comme un éc?ec a la _métaphys1q~e
du mécanisme ; de telle sortr que le systeme cosmolo~1que ?at1 s1;1r I entropu~
ne serait qu'une imitation a rebours du S)'.Steme b~_t1 sw: I énerg1e. De quo1
Bernard Brunhes n'est pas Ioin de converur Iorsqu 11 écr1t : ~ II y a _des personnes en tous les cas qui se sont interdit d'avance le dro1t de faire Ieurs
réserves sur l'extensioI:i du príncipe de Carnot a !'ensemble d~ I'~nivers.
Ce sont les personnes qui n'ont aucun scrupule a énoncer, pour 1 umvers, le

�608

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

principe de la conservation de la matiere ou celui de la conservation de
l'ónergie.
Or, si dans le premier cas on avait tort de pnusser a l'absolu les résultats
de la· physique mathématiquc, il est difficile de croire qu'on ait raison d_ana
l'autre. Au fond, ici et la, on se trouve en présence de relations quantitahves
a interpréter du point de vue mathématique. Seulement. la complication
de l'expression qui cst désignée par le mot ó'entropie, rendait plus malaisé
l'éclaircissement scientifique de la notion. L'instrument qui avait permis a
Helmholtz de rattacher la tormulc de la persistance de la force aux principes
de la mécanique classique, ne suffit plus pour remire compte de la croissance
de l'entropie.
Les physiciens n'ont surmonté la difficulté qu'en recourant au calcul des
probabiiités. Le calcul, qui avait été jusque-la considérécomme se mouvant
• dans le vide abstrait de la spéculation pure, a pour la premiere fois touché
le sol dans les théories successives de Mawell, Gibh, Boltzmann, dont le
résultat est le suivant : , L 'entropie d 'un gaz, bien connu, d 'a pres la thermodynamique, peut, dit Plenck, etre calculée tout a fait indépendamment de
toute thermodynamique, et uniquement par des considérations de probabilités, c'est-a-dire par l'emploi des propositions élémentaires de la théorif
des combinaispns. un n'a qu'a prendre le logarithme de la probabilité d'un
état, il est proportionnel a l'entropie de cet état. •

Telles sont les conclusions qui nous semblent s'imposer a
quiconque examine, sans partí pris préalable de systeme, le développement de la physique mathématique depuis Descartes j usqu i
nos jours. Ces conclusions doivent-elles etre considérées comme
négatives, par rapport du moins a la Philosophie de l'Espril?
Ne peuvent-elles servir a nous rapprocher de notre but ?
Tout dépend du point d'application sur lequel nous faisons
porter notre efTort. Nous avons déja eu l'occasion d'en faire l'observation a propos de l'atomisme. L'impossibilité qe considérer
l'atome de la physique moderne comme un élément simple qui
donnerait d'un coup la connaissance intégrale de la réalité naturelle serait regardée comme une déception du point de vue du dogmatisme antique qui congoit le savoir comme une communication
directe avec l'objectivité de l'etre en soi. Ce qui dissipe un tel
r-eve, c'est le progrés meme de la connaissance, qui nous en révéle
le postulat implicite: ce monde dont il aspire a pénétrer d'un coup
les derniers secrets, indépendamment de toute imagination subjec·
tive, Je dogmatisme a commencé par se le figurer a l'échelle de
l'homme adapté aux dispositions de sa sensibilité comme aux
tendances spontanées de son intelligence. Or, l'univers est infiniment plus vaste et infiniment plus complexe que nous n'avions
commencé par le croire, que nous ne pourrions le croire si nous n'y
étions contraints par l'évidence des faits. Mais a qui sommes-nous
redevables de cette évidence, sinonau perfectionnement incessant
de la double technique par laquelle l'intelligence oblige la nature
a se révéler, et qui ne cesse de proclamer la subtilité prodigieuse de l'esprit humain, en lutte avec la complexité prodigieuse

609

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

de la nature ? Nous demandions a l'atomisme le dernier mot des
ehoses, et il ne nous le fournissait pas, parce que nous avions
tort de le lui demander ; mais il nous découvre la grandeur de
l'intelligence par l'ingéniosité des procédés qu'elle met. en reuvre
en maniant le calcul des probabilités par la finesse des moyens de
vérification, qui dépassent toutes les espérances. Bref la science
refuse son appui a une métaphysique de la nature, a un réalisme;
elle l'accorde a une philosophie de la pensée, a un idéalisme.
Ce spectacle, nous venons de le retrouver dans l'examen du
dynamisme, et nous en tirons des conséquences analogues. Nous
ne pouvons pas appuyer une philosophie de ]'esprit sur le
réalisme cosmologique de la force, de l'énergie ou de l'entropie :
ces notions ne sauraient ctre considérées comme des expressions
adéquates et définitives ºd'une réalité saisie indépendamment de
l'homme; nous ne pouvons pas les séparer del' activité intellectuelle
qui les a constituées pour mesurer les relations des phénoménes.
Or, puisque cette constitution marque une victoire de l'esprit
humain, comment ne nous servirait-elle pas pour édifier une
Philosophie de ['Esprit ?
_
Dira-t-on qu'en modifiant ainsi le point d'application de la
spéculation sur la nature, nous faisons de nécessilé vertu, que
nous renongons a dominer le savoir scientifique, a proposer des
solutions d'origine et d'essence proprement philosophiques par
l'énigme de l'univers? Nous croyons qu'il est aisé de nous justifier,
parce que pour nous le spiritualisme implique avant tout l'unité
de l'intelligence qui ne se laisse pas diviser en un bureau de la
science et un bureau de la philosophie. Au fond la philosophie
de la nature qui prétendrait substituer une connaissance définitive, portant sur les causes essentielles, a la détermination provisoire de lois toutes relatives, dépend beaucoup plus étroitement qu'elle ne !'imagine du stade particulierou elle trouve la
science positive ; car elle fait état des difficultés auxquelles se
heurtent les savants d'une génération pour transformer ces
difficultés en impossibilités radicales. Or a la génération suivante,
en moins d 'une génération, avec la vitesse touj ours accélérée de la
technique expérimentale, les problémes sont sinon résolus, du
moins déplacés. Le mystére que semblait recouvrir !'origine de
l'entropie, n'est-il pas devenu moins épais, la question n'a-t-elle
pas changé de face avec des théories nouvelles sur la désintégration des atomes ? « Des atomes légers suffisamment rapprochés,
écrivait M. Perrin il y a deux ans (pressions énormes des couches
pro fondes), et fortement échaufTés, produiraient des a tomes lourds
en dégageant une quantité d'énergie bien supérieure a celle qui
41

�610

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

amorce la réaction. Ce mécanisme, qui est au fond celui de la conatruction (il faut « allumer » du cbarbon pour qu'il brule), me
paratt suflire a résoudre le probleme de la chaleur solaire. 1&gt;
11 ne s'agit pas de prendre parti sur cette théorie, que M. Perrin
développait dans une étude toute récente parue dans Scientia:
(novembre 1921). Not.ons seulement comme les savants reculent
sans cesse les bornes de notre horizon intellectuel, soit qu'ila
décélent l'immensité des forces en réserve dans les molécules
infinitésimales, soit qu'ils envisagent les dimensions de la voie
lactée d'un ordre tel qu'elles seraient par rapport a notre Globe
comparables ace qu' est notre Globe lui-meme par rappport a
atome. Or par la, non seulement ils instruisent le philosophe, mait
ils le rappellent a sa propre tache, qui est de faire apparat
corrélativement aux propriétés découvertes dans la nature, 1'
prit capable d'opérer ces découvertes.
.
Cet esprit se caractérise, ainsi que le montre M. Bergson, com
conscience. Mais, suivant. M.Bergson, la conscience a l'reuvre d
la science du monde inorganique, « la conscience se déterrnin
en intelligence, c'est-a-dire se concentrant d'abord sur la matie
semble ... s'extérioriser par rapport a elle-meme. » Or, pour no~
il n'en saurait etre tout a fait ainsi. L'extériorité des éléments s~
tiaux n'entratne nullernent l' extériorité de la conscience ou ces éléo'
ments sont réunis pour former un univers. Bien au contraire, el
c'est ici que l'idéalisme se sépare radicalement du réalisme. .
postulat du réalisme, c'est qu'il suffit a l'esp~ce d'exister ~n •
pour devenir immédiatement objet de conna1ssance. Du pomt ~
vue idéaliste, un tel postulat est inadmissible, car il est contradictoire.
Du moment que nous posons une chose dans l' espace, noaf
refuserons a cette chose le moyen de connaitre ; dire qu'eJle
occupe une place, c'est dire qu'elle exclut de cette place toute
autre chose, qu'elle est exclue de toutes les autres places ou sont
toutes les autres choses. Inversement, si nous connaissons une
multiplicité d'objets extérieurs les uns aux autres, c'est qut
nous ne nous réduisons pasa un point déterminédu systeme,c'~
que nous sommes capables de nous rendre présents simultané~en
a divers points du systeme, de concevoir les relations qm les
rattachent.
Un homme n'est pas seulement quelque chose de locali,é¡
c'est quelque chose de localisant ; il est un corps soumis ala
pesanteur, mais il est aussi un esprit qui a établi la loi de la chute
des corps et résolu le probleme de la gravitation universelle. ~
quelle meilleure preuve de cette intériorité profonde de l'espnf

dans la science, de ce désintéressement inhérent a l'intelligence,
que l'effort sublime pour 8e détacher des données immédiates de
l'expérience terrestre, pour transporter dans !e soleil le centre de
ses spéculations et résoudre ainsi le probleme des mouvements
planétaires ?
'
En d'autres termes, la meme ou le réalisme semblait frappé de
la similitude de l'harmonie, entre la matérialit.é et l'intellectualité, l'idéalisme meten lumiére le contraste entre l' exiériorifé de la
matiére et !'infériorilé de l'intelligence.
('.onclusion importante, parce qu'elle va nous permettre de
définir le problerne propre au spiritualisme idéaliste. II s'agira de
savoir si l'intelligence sera capable de faire pour le ternps ce
qu'elle a réussi pour l'espace, c'est-a-dire si elle saura résister ú
la pression du passé sur le présent, a la contrainte qui est immanente au cours spontané, a la continuité indivisible de la durée
concrete, pour se transporter en idée dans l'avenir et pour
ordonner notre action et notre destinée par rapport a cette idée
de l'avenir? S'il peut se rendre ce témoignage qu'il possede effectivement un tel pouvoir, l'intellectualisme aura véritablerncnt
dépassé le dynamisme, car le postulat réaliste du dynamisme en
faisant du temps une donnée en soi qui commanderait et dorr.inerait la destinée de l'etre spirituel, sans que la réflexion rationnelle puisse y introduire ses valeurs propres, ne perrnet pas d'y
introduire la moindre fissure dans la durée; ce serait la nier que
·d'en rompre l' unité. Le rythme de notre vie intérieure est original,
sans doute, et il se rnanifeste achaque instant par un renouveliement de la mélodie qnenous nous faisons entendre anous-rnemcs;
mais cette nouveauté meme est un effet impliqué dans l'interdependance interne, dans la fusion musicale de tous nos éLals.
solidarité qui nous apparatt d'autant plus étroite, que nous nous
concentrons nous-memes, sur nous-memes, pour saisir notre moi
profond, imperméable a l'éparpillement des événements dans
l'espace, comme a l'influence des individualit.és extérieures. Da:1s
chaque monade,le présent est pres de !'avenir, d'autant qu'il reflete
plus fidelement la to talité du passé. Et ce passé total, I' Évolution
créalrice montre qu 'il est le passé de la vie tout entiére. Sans doute,
le devoir signifie invention, créalion de formes, élaboralion conlinue
de l' absolument nouveau. Mais a la source de la durée est l'unité de
l'élan vital.Orce l'élan est fini et il est donné une fois pour toutes ».
Or l'unité vient d'une vis a tergo ; elle est donnée au début commc
une impulsion ; elle n'est pas posée au bout comme unattrait .»
Ces textes nous font bien apercevoir la raison de l'incertitude
qui pesait sur le dynamisme vital, faisant appel ala rénovation de

611

�612

/

REVUE DES COURS ET COXFÉRENCES

toutes les valeurs, a la libération vis-a-vis de toutes les formes
de tous les cadres ; il devait en vertu de son caractére réaliste q ·
l'attache au donné, retomber finalement sur le passé, se résigne11
au rytbme monotone et lassant du cycle vital. Mais de la nous ne
pouvons pas tirer de conclusion définitive, ni en ce qui concerne 1
bergsonisme, bien entendu, puisque l' Évolulion créalrice ne perm
nullement de dire comment M. Bergson abordera et résoud
les problémes de l'ordre moral, ni non plus en ce qui conceq1
l'intellectualisme.
II a pu nous sembler, a certains moments de notre discussio
que l'intelligence pouvait conférer a )'esprit ce que la vie lui re
sait : ce L'expansio,n des choses infinies », le rayonnement
l'amour véritable et de la générosité. Or, ces promesses, l'intell
tualisme a-t-il de quoi les tenir ? Question séduisante
redoutable, qui fera l'objet de la derniére partie de notre cou
{d suivre).

Le Théátre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de M. ANDRt LE BRETON,

Mallre de Conférence, a la Sorl;onne.

X

Le théat.re de Musset et les conteurs italiens:
Carmosine, Barberine.

Envers l'Italie, la dette de Musset est considérable. De tous les
romantiques qui l'ont aimée et cbantée, altcun, meme Lamartine,
ne l'a aimée autant que lui. II avait appris l'italien dans sa
jeunesse assez pour le lire sans peine, et il avait lu Pétrarque,
Dante, l'Arioste ; plus tard, il a passionnément admiré Léopardi
dont la tristesse ne répondait que trop bien a la sienne. Dans
divers articles, comme dans André del Sarlo, il a dit combien
il cbérissait les grands peintres de la Renaissance. II avait le culte
aussi de la musique italienne, -non pas le culte exclusif: il était
un intelligent dilettante, sensible au cbarme de Cbopin et a la
grace de Mozart ; mais la musique italienne lui était particulierement chere. 11 y a un air fameux de Stradella qui a joué,
La Confession d'un enfanl du siecle l'atteste, un role important
dans sa vie sentimentale. Et quant a l'Oihello de Rossini,
quant a la &lt;&lt; romance du saule », elle lui a inspiré un de ses
premiers poemes. La sont les vers qu'il a depuis transportés dans
sa Lucie:
Elle chanta cet air qu'une fievre b •filante
Arrache, commc un triste et profond souvenir,
D'un creur plein de jeunesse et qui se sent mourir,
Cet air qu'en s'endormant Desdémona tremblante,
Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis,
Commc un dernier sanglot soupire au sein des nuits.
. . . . ... . ... .. . ... .. . . . . . . .. . .. . . .. .... .
Filie de la douleur, harmonie, harmonie,
Langue que pour l'amour inventa le génie,
Qui nous vint d'Italie, et qui Jui vint des cieux l. ..

.

,

.

.. . ..

�614

615

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LB THÉATRE ROMANTIQUE

L'ltalie elle-meme, a vrai dire, il l'a tres peu vue. 11 n'y a passé
que trois mois, et l'on sait dans quelles conditions. 11 a entrevu
Florence, puis Venise ou il est tombé malade et a failli mourir.
11 a tres peu vu l'ltalie, mais il l'a revée a travers ses musiciens ses
.
pemtres
et ses écrivains ; il !'a revée et devinée assez pour' lui
emprunter de déli~ieux décors, ou manquent les traits précis, mais
qm sont plus et m1eux qu'un cadre historique qui sont une atmosphere de poésie et de beauté. Et a plusieurs' reprises, comme l'a
montré M. Lafoscade dans une excellente these de doctorat
l'Italie luí a fourni le sujet de ses pieces, notamment de Carmosi~
et de Barberine, !'une imitée de Boccace et l'autre de Bandello.

roman. Pretre a vingt ans, il a successivement aimé - d'un
amour ardent, mais chaste - Violante Borromea, Mencia, Lucrezia Gonzaga dont il avait été le précepteur, et finalement
il a passé en France ou il est devenu éveque d'Agen. 11 avait
beaucoup écrit; seules, ses Nouvelles ont survécu. II n'en avait
pas produitmoins de 214; elles furent publiées pour la premiere
fois en 1554.
Nous ne lisons plus guere aujourd'hui Bandello ni Boccace,
mais il en allait tout autrement jadis, et, en s'adressant a eux, en
leur demandant des themes, des sujets, Musset n'a fait querenouer
lllle tres ancienne ty1dition. II n'a fait que suivre l'exemple de
La Fontaine, entre áutres ; et comme il a eu raison de le suivre l
Comme il a eu raison de rouvrir ces vieux livres ! Livres mal famés,
je le sais, et en effet tres librementécrits,avecun.e rude franchise
et une gatté peu bégueule. 11s sont cependant cent fois moins
malsains que toute la littérature dont on nous régale aujourd'hui;
ils sont un inépuisable trésor d'observations justes, de réflexions
judicieuses' ; ils sont des reuvres de bon sens, de malicieuse
sagesse, et, en meme temps, ils ont tout l'attrait du conte, de la
fiction. Ils appartiennent a un temps ou l'imagination humaine
était encore jeune, ou le reve avait de la variété, de l'imprévu,
et ou, de plus, la réalité elle-meme était infiniment plus diverse,
plus pittoresque, et, disons le mot, plus amusante qu'elle ne l'est
de nos jours. De nos jours, le conte est un genre a peu pres mort ;
la liste ne serait pas longue des écrivains qui depuis le commencement du x1xe siecle s'y sont exercés et y ont réussi : Mérimée,
Nodier, Daudet et Maupassant en France, Dickens et Tolstoi a
l'étranger, - surtout Nodier, Dickens et Tolstoi, carles autres
restent des romanciers réalistes lors meme qu'ils essaient d'etre
des conteurs. Mais autrefois il n'y avait pas de littérature plus
prospere et plus aimable que celle du conte, et il serait impossible
d'étudier notre théatre ou nos romans du xvn6 et du xvme siecle
saos se reporter constamment a l'reuvre des conteurs, surtout des
eonteurs italiens et espagnols. Ce sont deux écoles assez différentes. Le cante italien, plus voisin de nos vieux fabliaux, est
spirituel et licencieux ; le conte espagnol est tragique et passionné.
Mais ils se rejoignent souvent par leurs péripéties, leur romanesque, les belles aventures, sérénades et duels sous un balean, enleve~ents, disparitions mystérieuses, attaques de corsaires, naufrages, captivités t&lt; en Alger », etc .. Tout cela est amusant et
charmant, - a une condition peut-etre, a condition de ne pas
le lire dans le texte ou la traduction littérale, mais chez ceux de
nos écrivains qui ont imité le conte italien ou la Novela espa-

• •
Le nom de Boccace est connu de tout le monde, - ce qui ne
veut pas dire que ses reuvres puissent etre mises dans
toutes les mains. Chacun sait, au moins vaguement, qu'il a véc11
au x1v0 siecle et qu'il est l'auteur du Décaméron, c'est-a-dire:
d'un recueil qui est divisé en dix journées, chaque journée comprenant elle-meme dix petits récits. Et vaguement aussi saDS
doute, on sait que! lien rattache ces récits les uns aux autres :
l'auteur nous peint Florence a la date de 1348, au moment ot.t
une efTroyable peste dévastait la ville et fit périr 200.000 habitants en l'espace de cinq mois. 11 trace un saisissant tableau des
scenes d'horreur qui s'y déroulaient chaque jour; apres quoi, il noUJ
conduit dans une belle maison de campagne située aune lieue de
la ville. Sept jeunes femmes s'y sont retirées en compagnie de troi&amp;
jeunes gens pour échapper au fléau ; l'air y est pur, les fleurs
s'épanouissent, les oiseaux chantent; aucune image funebre ne
vient plus attrister les yeux et la pensée. Cette terre d'asile est
une autre abbaye de Théleme, un paysage de Watteau, ou l'on
vit en paix, galamment, mais innocemment, et en savourant la
douceur de vivre; une partie de la journée se passe a errer dans les
jardins, a chanter, a danser au son de la viole et du théorbe,
sous de beaux ombrages; le reste du temps est consacré a des contes
que chacun d.es trois jeunes gens et des sept jeunes femmes est
tenu d'improviser a tour de ré&gt;le pour le divertissement de ses
compagnons et de ses compagnes.
_On estime a cinq ou six cents le nombre des éditions qui ont été
fa1tes du Décaméron, et aujourd'hui encore Boccace est compté
parmi les classiques de l'ltalie.
Bandello est plus oublié, et c'est dommage.
1480 a 1561 ¡ il était né a Florence, et sa vie

�616

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gnole en l'adaptant aux lois de notre art et aux besoins
notre esprit.
Et par exemple, je ne conseillerai a personne de lire les
Nouuelles de Cervantes ou de tel autre conteur espagnol ; cela
semblerait bien long, bien embrouillé. Mais qu'onlise les Nouuelle,
iragi-comiques de Scarron qui ne sont qu'une adroite imitation
des Novelas ; qu'on lise dans son Roman comique les historiettes
que débitent Ragotin et Inésille, en particulier L'Amanle invisible ou bien Le Juge de sa propre cause, ou encore dans le
Gil Bias de Lesage les petits récits intercalaires de meme provenance et de meme colorís : on sentira que! est l'agrément de ce
romanesque propre a l'Espagne, quand l'art frail(;ais s'en empare
pour le mettre en ceuvre et lui donner tout son prix. De méme,
c'est a travers Musset qu'il faut Jire Boccace ou Bandello, soit
que le conte devienne chez lui un petit poéme et s'appelle
Simone ou Silvia,· soit qu 'il devienne une comédie dans Carmosin,
ou Barberine.

•• •
II a pris le sujet de Carmosine a Boccace, vne récit
xe J ournée du Décaméron, récit que Boccace,
Dans sa simplesse accoíHumée,

avait intitulé La Fille de l'apolhicctire. Lise, filie de l'apothicaire
Bernard, a vu de sa fenetre un tournoi ou le roi de Sicile, Pierre
d'Aragon, pr~nait part et ou il s'est distingué. Depuis lors, elle ne
pense qu'a lm, son cceur est pris, et elle sent si bien l'infranchissable distance qui est entre eux, 1~ folie d'un te! amour, qu'elle se
désespére, languit, semble pres de rendre !'ame. En vain son pere,
peu confiant dans sa propre science et dans les soins d'une nature
un peu spéciale qu'il pourrait lui offrir, mande a son chevet les
plus illustres médecins. Ils ne peuvent soulager son mal. Un jour,
elle appelle le chanteur Minuccio d'Arezzo qui est le protégé du
roi Pierre, et elle le prie de révéler au roi l'amour dont elle meurt,
non dans la pensée de gagner son cceur, mais afin de mourir moina
triste. Minuccio fait composer par un poéte une chanson dan&amp;
laquelle la jeune filie soupire sa peine ; il chante la chanson ; le
roi l'écoute, le questionne, est ému de pitié, et se rend aupres de
cclle dont il vient de surprendre ainsi le touchant secret. II Iui
parle avec douceur, il lui ordonne de vivre, lui choisit un mari, et
se déclare son chevalier, sans luí rien demander qu'un seul baiser
qu'il lui donne en présence de la reíne sa femme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

617

Si l'on se rappelle la piéce de Musset, on voit qu'il y a suivi de
pres le texte italien. La marche de l'action y est a peu de chose
pres la rnéme. En quo_i done consis!e son or~gi~alité ?_ Est,-ce
a faire de Carmosine la hile non plus d un apoth1ca1re, ma1s d un
riche marchand de Palerme ? Évidemment, non ; la petite retou&lt;:he est insignifiante, et la distance sociale n'en est pas moins
grande entre Carmosine et le roí, la piece n'en est pas moins
&lt;:omme un autre Ruy Bias, dans son allure modeste et discréte.
L'originalité de Musset consiste d'abord a introduire sur la scene
quelques personnages nouveaux, deux ~urtout, ser Vespa~iano
et Perillo 1 l'un et l'autre épris de Carmosme, et dont les phys1onomies s'opposent - ser Vespasiano, homme de Cour, hableur,
intéressé et sot un autre Irus, moins épris de Carmosine que de
sa dot - Perilio, tendre et sincere, de longue date ami de la jeune
filie a qui méme il était quasi fiancé. lis ajoutent _de l'intérét a
a l'action; ser Ves.gasiano y apporte san~ le voulo1r un élément
comique, tandis que la présenc~ ~e Penll~, sa ~endre~se pou~
Carmosine son attachement f1dele, et l affection qu elle lm
garde malgré tout au fond du cceur, nous font plus aisément
accepter le dénouement de la piéce. Car il s'agit de le rendre
acceptable, ce dénouement, et je ne suis pas sur qu'~l nous semble
l'étre quand nous lisons Boccace. La, au contraire, se montre
tout le talent de Musset, toute sa légéreté de main. 11 s'agit de
guérir Carmosine d'un amour insensé, de luí faire comprendre
que le réve n'est pas la réalité, mais que la réalité elle-méme, aprés
tout, n'est pas si méprisable ; il s'agit, en d'autres ter~es, d'u~
de ces amours de tete qui font parfois beauc·oup souffnr, et qm
cependant peuvent étre guéris, qu'une main délicate est capable
de guérir. Musset s'est montré bien adroit et bien délicat, en effet,
et de deux manieres: d'une part, en créant ce Perillo que Carmosine a aimé naguére, que peut-étre elle aime encore P!us qu'elle
ne croit, et qui est digne, en tou_t cas, d~ reconqué~ir tout son
creur, et d'autre part en faisant mtervemr au de;me~ acte ~a
reine la femme de Pierre d'Aragon, avant de faire mtervemr
Pierr~ d'Aragon lui-méme. C'est la reine qui vient la ~remié~e
trouver Carmosine, qui la confesse, qui la rassure en ~m ~émo~gnant autant d'estime que de pitié. Ceci est d'un ~rt bien mtell~gent et fin. &lt;&lt; Un mari meme fidéle et dévoué, d1t avec esprit
M. Lafoscade, a touj o;rs mauvaise grace arecev~ir desco;11fiden~es
féminines si indirectes et si voilées qu'elles s01ent. S'1! s'av1se
d'aller co~soler un cceur qui souffre d'amour pour luí, il risque ~ort
de nous parattre ou suspect ou ridicule. Mais que sa femme s01t la
pour écouter l'aveu, pour y répondre ; que, la premiére, elle

�618

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ait pitié de sa pauvre rivale, et que, incapable de jalousie, elle
sache lui offrir une compassion vraie, des paroles sans amertume:
elle évitera a son mari tout ce que la situation aurait pour lui
, d 'un peu plus qu' embarrassant»; il pourra parattre ensuite, donner
a Carmosine un baiser, et mettre la main de la jeune fille dans
celle de Perillo. Cette scene-la, si Boccace luí en a suggéré l'idée,
encore est-ce bien Musset seul qui l'a écrite, et cette scéne-la,
c'est toute la piece :
LA REINE

••. J'ai pour amie une jeune filie, belle comme vous, qui a votre age, qui
est comme vous un peu souffrante ; c'est de la mélancolie, ou peut-etre
quelque chagrin secret qu'eUe dissimule, je ne sais trop ; mais j'ai le projet,
s1 cela se peut, de la marier et de la mener a la Cour, afín d'essayer de la
distraire ; car elle vit dans la solitude, et vous savez de que! danger cela est
pour une jeune tete qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions ; qui prend
pour l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour !'avenir tout ce qu'elle ne
peut voir ; qui s'attache a un reve dont elle se fait un monde, innocemment,
sans y réfléchir, par un penchant naturel du creur, et qui, hélas I en
cherchant l'impossible, passe bien souvent a coté du bonheur.
CARMOSINE

Cela est cruel.

CARMOSINE

Heureuso, si elle en aime un nutre ?
LA REINE

Vous ne répondez pas a ma question prernierc. Je vous avais d~mand,é de .
m~ dire si1 a votre avis personnel, Perillo vous semble, en ~ffet, digne d étre
chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en conJure.
CARMOSINE

Mais, si elle en aime un autre, Madame, il lui faudra done l'oublier ?
LA REINE, a parf.
Je n'en obtiendrai pas davantage. (Haut.l Pourquoi l'oublier ? Qui le lui
demande?
CARMOSINR

Des qu'elle se marie,

il me semble ..... .
LA REINE

Eh bien J achevez votre pensée.
CARMOSINE

Nr commet-!lle pas un crime, si elle ne peut donner tout son creur, toute
son ame?
LA REINE

LA REINE

Plus qu'on ne peut dire. Combien j'en ai vu, des plus belles, des plus
nobles et des plus sages, perdre leur Jeunesse et quelquefois la vie pour avoir

Je ne vous ai pas tout ~it, mais je craindrais....
CARMOSINE

gardé de pareils secrets J

CARMOSINE

Parlez, de grace, je vous écoute ; je m'intéresse aussi

On peut done en mourir, Madame ?
LA REINE

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent n'ont jamais su ce
que c'était que l'amour, ni en ri!ve ni autrement. Un homme, sans doute,
doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude de l'activité, Je métier des armes surtout doivent le sauver ; mais une femme 1 Privée de ce qu 'elle aime, ou est son soutien ? Si elle a du courage, ou est
sa force ? Si elle a un métier, ffit-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut dire oú est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille
ou que son pied fait tourner le rouet ?

LA REINE

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'iltre pas obligé de les plaindre
qu'on ne veut pas croire a nos chagrins. lis sont réels, et d'autant plus profonds qtJe ce monde qui en rit nous force a les cacher ; notre résignation
est une pudeur ; nous ne voulons pas qu 'on touche a et voilc, nous aimons
mieux nous y ensevelir ; de jour en jour on se fait a sa souffrance, on s'y
livre, on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime la mort ... Voila
pourquoi je voudrais tAchcr d'en préserver ma jeune amie.
CARMOSINE

Et vous songez

a la maricr. Est-ce que c'est Perillo qu'elle aime ?
LA REINE

Non, mon entant, ce n'est pas lui; mais s'il es• te! qu'on me l'a dit, bon,
brave, honnete, - savant, peu importe ! - sa femme ne serait-elle pas
heureuse 'l

a votre amie.

LA REINE

Eh bien I supposcz que cclu~ qu'.elle aime, ou croit aimer, ne puisse étre

a elle ; supposez qu'il soit mar1é lm-mi!mc.

CARMOSINE

Que dites·VOUS ?

CARMOSINE

CARMOSINE

Que vous me charmez de parler ainsi 1

619

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Ah I Madame, qui étes-vous ?
LA REINE

Jma inez ue la sreur de ce prince, ou sa femme, si vous vo_ulez, soit ins-

~l~1"liI.€iíf~t¡1~;~:~pi}~J};~~~:~!~i]

t.out simpl:cl que cet épou&gt;-: vic orieux, e
m endra sans peine ·
royaume, ait inspiré un sent1mcnt q~e tout le mondea1~t/de sa jeune rivale:
figurez.vous qu'elle n'a aucune déf1ance_, aucune ci; "
't il son honneur·
non qu'elle fasse injure asa beauté, mais parce qu_elL cro\m r un si and
supposez qu'elle veuille enfin que cette entrf~ntethi~~1t ~a~s:é ªdais la s01ftude,
pririce ose l'avouer, afm que cet amour, 1s .
.
s'6p~ en se montrant au grand jour, et s'ennobhsse par sa cause meme.
CARMOSINE, fléchissant le genou.
Ah I Madame, vous @tes la reine 1

�620

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA REINE

Vous voyez done bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier
Don Pedre.

• •
On voit par l'exémple de Carmosine quel heureux partí Musset
a su tirer de l'reuvre des vieux conteurs italiens. 11 leur emprunte
leur joli romanesque, le charme des belles aventures, la grace
archa~qu~ de la donné~ premiere ; mais il corrige, il affine ce qu'il
y ava1t d un peu grossier encore dans leur bonhomie et dans leur
art. Et si la chose est sensible dans Carmosine, elle l'est bien
davantage dans une autre piece puisée aux memes sources dans
Barber~ne ou, selon le titre dela premiereversion,LaQuenou'iltede
Barb_erine, - car il y a eu deux versions successives, la premiere
pubhée en 1835 dans la Revue des Deux Mondes, la seconde écrite
en 1851 en vu~ de la _scene ; et des lors c'est ce dernier texte, plus
développé, qm a touJours été réimprimé.
Le sujet est pris cette fois chez Bandello, dans une nouvelle
intitulée Tour merveilleux joué par une noble dame d deux barons

hongrois.
Ban~ello raconte qu'au temps ou le roi Mathias régnait sur la
Hongne et la Boheme et avait pour femme Béatrice d'Aragon,
il y_ ava~t en Boheme un chevalier tres noble, tres loyal, tres bon,
ma1s tres pauvre, dont la femme s'appelait dame Barbera. Ulric
so~~rait de sa pauvreté, non pour luí, mais pour sa femme, a
qm Il eut voulu faire une vie facile et brillante. Un jour vient ou
elle s'aper~oit d~ sa tristesse; elle le presse de questions. Il lui
avoue son_ mtent10n de se rendre a la Cour afín d'y faire fortune,
et sa cramte de la laisser seule, exposée aux entreprises des
galants. Elle répond qu'en effet, étant femme elle aimerait
elle aussi a tenir un haut rang, qu'elle peut cependant s'en passer
volontiers pourvu qu'elle garde son amour, que d'ailleurs elle ne
s'op:J?ose po_int ~ son projet, comprenant son ambition, qu'il peut
partir sans mqmétude, qu'elle mourrait plutót que de le trahir,
qu'elle est prete a vivre enfermée dans une tourdu chateau si cela
lui convient et s'il n'a pas confiance en sa parole. Ulric se décide
done a partir, apres toutefois avoir acheté d'un vieux sotcier
polonais un miroir magique a l'aide duquel il saura sisa femme
lui ~st fidele ou non. - Vieille fiction qui a souvent reparu dans
la httérature; telle, dans L' Aslrée, la &lt;&lt; Fontaine de vérité &gt;&gt; ou
l'amant qui s'y regarde voit se refléter l'image de sa bien-ai~ée,
a coté _de sa p~opre image si la bien-aimée ne l'a point trahi, une
autre 1mage s1 la trattresse en aime un autre. - Muni de son

LE THÉATRE ROMANTIQUE

621

miroir magique, le chevalier arrive a la Cour, et il est présenté a
la reine Béatrice ; presque aussitot, il a querelle avec un baron
hongrois qui le raille sur sa confiance en sa femme ; un pari est
conclu par-devant la reine, entre Ulric d'un coté et de l'autre
deux barons, Uladislas et Albert. Albert tente le premier
l'épreuve, et le voici chez Barbera. Elle devine son dessein, lui
tend un piege, lui donne rendez-vous, en termes passablement
cyniques, dans une chambre du chateau : des qu'il y est entré, la
porte se referme ;· il e_st pris. Par le petit gui~het,_ u~e.serva1:1te
l'avertit qu'il n'aura nen a manger avant d avoir file la lame
qui est la pres de lui, avec une quenouille e~ ~n fuseau ; il s'i?digne, il se fa.che, et, la faim le pressant, fm1t par céder. S1x
semaines plus tard, arrive Uladislas ; il a meme sort, et dévide
comme l'autre a filé. Barbera prévient alors son mari. La reine
Béatrice envoie son chancelier au chateau de Barbera ; il
ramene les deux barons prisonniers, lesquels se voientcondamnés:
1o a recevoir le fouet ; 2° a perdre tous leurs biens qui seront
donnés a Ulric ; et 3° a quitter le royaume pour n'y plus revenir.
Et Ulric revíent tríomphant vivre et víeillir en paíx aupres de
sa chere Barbera.
Tel est le conte de Bandello. Mais quand on se met a líre les
conteurs, on s'apergoit bíentot qu'ils exploitent en commun un
fonds de légendes populaires, et il esb fréquent de retro u ver chez
l'un ce qu'on víent de lire chez l'autre. Dans le Décaméron de
Boccace, ne Jour-née, 1x8 Nouvelle, íl y a un récit dont le début
tout au moíns ressemble fort a celui de Bandello, et que ;\lusset
s'est également rappelé en écrívant Barberine. Le récit de
Boccace est intitulé Les Malheurs d'une honnete femme ; c'est
l'histoire de Bernard, marchand génoís, et de sa femme Ginevra
Appclé a Paris par ses affaíres, Bernard s'y rencontre avec ?es
compatriotes,notamment avec unjeune homme appeléAmbro1se.
La discussion s'engage sur le méríte et la constance des fem~es,
et Bernard faít avec Ambroíse le meme pari qu'on vient
de voír faire a Ulríc. Ensuíte, il n'y a plus aucune analogie
entre le récít de Boccace et celui de Bandello. Chez Boccace,
Ambroise s'íntroduít dans la maíson de dame Ginevra en se
cachant au fond d'un grand coITre qu'elle fait apport~r dans sa
propre chambre sans savoír ce qu'il renferme ; la nmt venu~,
íl sort du cofTre observe l'ameublement de la chambre, pms
rentre dans sa dachette. Le lendemain, ses complices víennent
reprendre le coffre et délivrent le captíf. Ambroise retourne a
París, et pour prodver a Bernard qu'íl a gagné son parí, qu'il ~
triomphé de sa femme, íl luí décrít en détaíl tous les objets qu'tl

�•
622

623

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

a vus_ dans la chambre de Ginevra. Bernard, égaré par la jalousie,
ne lm demande pas d'autres preuves de sa victoire. Furieux, il
envoie un valet avec ordred'égorger l'épouse coupable.Le valet
apitoyé, fait grace a Ginevra, a condition qu'elle s'en aille bie~
loin etne reparaisse plus. Elle se meten route,habillée enhomme,
elle s'embarque sur un bateau qui fait voile pour Alexandrie ·1
la, elle devient, toujours sous son habit masculin 1 le confident
l'ami du Soudan. Et un jour, le hasard ayant amené a Alexandri~
son mari Bernard etaussi le perfideAmbroise, elle oblige Ambroisea
confesser son crime et pardonne a son trop crédule mari, tandis
qu'Ambroise est condamné a mort par le Soudan.
Mais voici que le conte de Boccace nous mene a un nouveau
rapprochement, car l'histoire littéraire est faite de ces ricochets
de ces reflets qui passent d'une reuvre a une autre ceuvre. On n~
peut Jire Les Malheurs d'une honnéle femme sans y reconnattre
la source d'une des pieces les plus étranges ou les plus étourdissantes qu'ait écrites Shakespeare, son drame de Cymbelin,.
Shakespeare a maintes fois imité les conteurs d'Italie, Fiorentino
dans Shylock, Bandello dans LeJou.r des rois, dans Beau.cou.p de
bruit pou.r ríen, peut-etre meme dans Roméo el J ulielle, etc.. Dans
Cymbeline, c'est Boccace qu'il imite, et de cette imitationla encore Musset s'est souvenu dans Barberine.
Quelle ceuvre extraordinaire que le Cymbeline de Shakespeare!
II y a la toutes les folies et tousles prestigesdesa prodigieuseimagination. Cymbeline, dans la piece, e'est le nom d 'un roí de la GrandeBretagne, au temps de Jules Césaretd'Auguste; il apprend que sa
fille Imogene s'est mariée secretement, sans son aveu, avec Posthumus, et il chasse celui-ci de ses États, sans pitié pour les !armes
d'lmogene. Posthumus se réfugie a Rome, - et alors, c'est l'histoire de Bernard et d 'Ambroise qui recommence, lememe parí entre
Posthumus et Iacchimo, la meme déloyauté d'Iacchimo secachant
dans un coffre pour s'introduire chez Imogene, le meme aveuglement de Posthumus, trop prompt lui aussi a croire au récit du per·
fide et a crier vengeance. Lui aussi, il ordonne a son écuyer de tuer
l' épouse qu'il croit infidele, et, comme dans Bandello, I'écuyer fait
grace. Imogene s'enfuit, déguisée en homme. Mais remarquons
qu'icinousnesommes qu'a la findu second acte, et que la piece en
a trois autres. Et quen'y voyons-nous pas ! Nous courons le monde
entier, tour a tour en Angleterre, a Rome, de nouveau en Angleterre, dans les solitudes, dans les montagnes du pays de Galles.
Et nous y rencontrons trois especes de sauvages d'hommes primitifs, d'enfants de la nature, un vieillard, Belariu~, et deux jeunes
gens, Guiderius etArviragus ; et ils recueillent Imogene, habillée

en homme; ils luí don.nent asile. Puis, ce sont des scenes de tuerie,

de fausses morts, des poisons qui endorment et ne tuent pas ; une
grande bataille qui s'engage sur la scene entre les sujets de Cymbeline et les Romains et ou les Romains sont mis en fuite grace
a l'héroi:sme des trois hommes primitifs et d'un inconnu déguisé
en paysan; et, au dé1wuement, il setrouve quede ceshommesprimitifs deux sont les fils du roi Cymbeline a qui jadis ils avaientété
ravis; il se trouve que le héros déguisé en paysan est Posthumus
lui-meme, le mari d'Imogene, et enfin que Iacchimo, qui est au
nombre des prisonniers, avoue sa perfidie, en sorte qu'Imogene
voit Posthumus s'humilier devantelle et lui rouvrirses bras. Cela est
fou,mais c'est la folie dugénie, c'estcelledu plus grand poetequiais
jamais existé. Achaque instant jaillissent du dialogue des mott
profonds qui nous forcent a poser le livre, qui éveillent en nous
des échos et des reveries sans fin ; pas une scene d'amour ou ne
s'entendent des paroles délicieuses, -a la fin, par exemple, quand
Imogene, enfin justifiée, Imogene qui pardonne, se jette dans le
sein de son cher Posthumus en disant: « Pourquoi m'avez-vous
repoussée ? » et qu'il lui crie : « Reste la, 6 mon ame, suspendue
comme un fruit, jusqu'a ce que l'arbre meure ! » De meme, au
1ve acte, quand un narcotique a endormi Imogeneetque Belarius,
Guiderius et Arviragus, la croyantmoite,l'emport&lt;&gt;nt pourl'ensevelir dans le désert, quelle scene inoubliable ! 11s cbantent:
Ne crains plus les ardeurs du soleil,
Ni les outrages de l 'hiver furieux :
Tu as [ini ta tache dans la vie ;
Tu as re1,u ton salaire et regagné ta demeure...
Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
~ubh ont la meme destinée que toi et rentrcront dans la poussiere.
Que nul enchanteur ne te fasse du mal...
GoO.te un paisible repos.

Telles, les funérailles d' Atala au sein des solitudes américaines;
telle, la veillée funebre, a l'heure ou la lunerépand dans lesbois
« son grand secret de mélancolie », et ou le vieux missionnaire,
penchésur la jeune morte,murmurel'antique plainte de Job:« J'ai
passé comme une fleur, j 'ai séchécomme l'herbe des champs !... »
Si je me suis longtemps arreté sur trois versions successives
d'une meme donnée, c'est que Musset les connaissait toutes trois
etqu'il s'y est reporté pour écrireBarberine. Plusieurs des propos
qu'il met sur les levres d'Ulric ou de sa femme, plusieurs des traits
dont il a composé la figure de celle-ci proviennent du récit de
Boccace. La lettre qui sert a Rosemberg pour se présenter aBarberine est prise a peu pres mot pour mot dans Cymbeline ; un

�624

REVUE DES

couns

ET CONFfRENCES

peu plus loin, Rosemberg parle d'un livre qu'il a lu et ou il était
question de la ruse employée par Iacchimo pour pénétrer chez
l'épouse de Posthumus. Mais, tout compte fait, c'est a Bandello
que Musset est surtout redevable ; il lui a pris le cadre de sa
piece - Boheme et Cour du roí Mathias - le nom de ses personnages, le miroir magique, l'emprisonnement du séducteur et la
quenouille - ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit ici qu'un plagiaire. 11 s'en faut bien. Que de grace chez luí, de délicatesse
d'esprit qui n'était pas dans son modele ! Car il y avait plu;
d'un trait. sinon graveleux ou brutal, du moins lourd et maladroit
dans le récit, du reste si agréable, deBandello; nous étions fachés
qu'en quittant sa femme, Ulric luí dlt: &lt;• Je m'en vais a regret,
parce que je crains pour mon honneur », et qu'elle répondlt en
offrant de se laisser enfermer sous cié dans une tour du chateau;
a la fin de l'historiette, il nous déplaisait de voir les deux époux
enrichis de la dépouille des barons hongrois. Chez Musset, Ulric
ne craint pas pour son honneur, il ne souffre que dans son amour
en disant adieu a Barberine, ii ne soufire que du chagrín de lui
dire adieu ; Barberine ne lui ofire pas de vivre sous cié ; elle se.
contente de lui tendre sa main, sa main loya•e, en disant :
1, Je j_
ure que je te serai fidele 11 ; et au dénouement, si celui qui
a vouiu tenter son creur est puní, si la reine veut qu'il paye
ayant perdu son parí, elle ne contraint pas Ulric a accepter une
• part de ses biens.
Dans le détail de la piece, dans la vivacité du dialogue, dans la
coupe et l'ordonnance des scenes, dans le style, tout serait a
· goúter, et en particulier la romance que chante Barberine en
l'absence de son mari:
Beau chcvalier, qui par tez pour la guerre,
Qu'allcz-vous faire
Si loin d "ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde n'est que souci ?
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi,
Hélas I Hélas I chercheur de renommée,
Votre fumée
S'cnvole aussi.

Mais ce qui est excellent, ce qui n'appartient qu'a Musset,
c'est sa fagon de dissimuler ce que le sujet - ce pari dont
l'honneur d'une femme est l'enjeu avait en soi d'asset
déplaisant. 11 y a une figure tout a fait charmante dans
Barberine, et c'est, bien entendu, celle de Barberine elle-meme,

625

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

•i tendre, s~ vraie, et ~n meme temps si gaie, si malicieuse, si
femme. Mais la merveille est que la figure meme de RosemberO'0
d~ l'i~~erti,nent qui ~ parié d_e triompher de sa vertu en u~
ehn d reil, n est pas od1euse ; lom de la. Chez Bandello Boccace
-et Shakespeare, le r6le ou les rélles qui correspondent ~ celui de
Rosemberg sont purement odieux, · surtout chez Boccace et
Shakes~eare : Ambroise ou Iacchimo, tous deux sont d'infñmes
calommateurs, des trattres dignes de la potence. II en va tout
~ut~ement_ che~ Muss_et. ~ar ~e _jeune homme, qui vient défier
Ulric et qm se pique_ d 1 etre irrésistible pour Barberine comme pour
toute femme, le petit Rosemberg, n'est ni un trattre ni un débauché; c'est ~out simplement un tres jeune homme, presque un
enfant, qm a lu beaucoup de romans, et qui juge la vie et les
f~mmes d'apres ses lectures, un étourdi qui ne sait ríen de la
'lle, au fond tre~ t~mide, et qui fait d'autant plus le fanfaron qu'il
se sent plus timide et plus novice. On sait qu'il n'y a perso?ne de plu~ e?treprenant qu'un timide, lorsqu'une fois il a
pns son partid oser. Non, certes, il n'est pas du tout ha1ssable
ce Rosemberg ; il e~t am~sant, il e_st meme tres airnable, parce qu;
nous ne voyons_ bien vite en lm que son extreme jeunesse. Je
co~pte dans la httératu~e tre~ pe~ de portraits dejeunes gens qu' on
pmsse comparer a ce~m-la ; Je nen compteque trois ou quatre :
le Dora~te de Corneille dans Le Menteur, Lesliedans L'Etourdi
de Moliere, et, plus pres de nous, Nicolas et Petia Rostow
da?s Guerre el paix. Nicolas et Petia sont eux aussi des enfants
qui veulent se. donner des airs d'hommes, des airs de vieux
hussards, et qm essaient d'etre a l'occasion plus mauvais sujets
q~e to~s leurs camarades de régiment: seulement, ils ne savent pas
faire ; ils ne font pas peur du tout ; leurs yeux innocents démente~t leur~ paroles sceptiques, et ils n'arrivent pasa nous faire ouhher qu'ils ont dix-huit ou vingt ans.
. C'est le cas de Rosemberg, et la est, ce me semble, l'originalit~ de la_piece. La femme qu•il veut séduire n'est pas longue a
voir a qm elle a afiaire ; elle s'amuse de luí sans qu'il s'en doute
et, _en le punissant comme un écolier qui n'a pas été sage elle I;
trai~e comme il méritait exactement d'etre traité. Qu\ne est
habite a déconcerter sa galanterie et a Iui faire sentir qu'il n'est
pour elle qu'un enfant !
BARBERINE

~ v~~s pri~ de vouloir bien vous considérer comme parfaitement libre
un étrce e ma1son. Vous comprenez qu'un ami de mon mari ne saurait etre
anger pour nous ....
ROSEMBERG

Vous me pénétrez de reconnaissance. A vous dire vrai,en venant chczvous,

42

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

6'l1

REVUS D~S COUI\S ET toNFtRENCES
ROSBIIBBRO

,- ne tNipt.19 que d'étNI irnportllll, el Je oOlll'l'aill grand yllqUe de le dt"Nnlr
li je lalllaia parlar mon cOIW'.
DAllBBl\JNlt,

a part.

Parla' son oceur I d~jll I quel langage 1 {H..,,l Soycz assuré, telgneur
l\osemberg, que vous ne me génez pas du tout ; car cette liberté que je
,vous offre mtest fort n~cessail'e {I 1nol-méme, et je vous la donne pour en
~•usai.
ROSEII.BERG

Cela a'en"'nd, je connais les convenances, et je ;:ais quels dtvoir5 m'impose
~otre rang. Une cMt,:laine est reine chez elle, et vous l'ét.cs deux tola,
Madame, par la ooble$&amp;e e\ par la b~auté. .
BARBE'ftlN~

Ce n'est pas c,~a. C'est que da.ns ce moment•ci noos sommes en tratn de
bire la wndange.
ROSEKBERG

011i, vraimrnt, j'ai vu, en passant sur c •,s collines, quantité de paysans.
Cela ressemt,le u une Mle, et vous recevcz sans doute, a cctt~ occaslon, les
bornmag,cs de vos vassaux. lis doiven\ élr• beureux, puisqu'ils vollS appir•
t,ienneDt.
BARBERINE

Oui, mais ils sont bien tourmentanls ; ... il me faut aller aux champs tout.e
la jfflllnée pout faire rcntrer kl mais et les foins t'ar&lt;lif6.
ROSEMBERG, d par!.

'SI elle me r~pond sur ce ton, cele. va élre bien peu poétique. ,
BARBERL"ilt. de merm:.
S'il persiste dans ses compliment.s, cola pourra étre divertissanl.
JIOSElo!BERG

J'aVO\le, Comtesse, qu'une chose m'étonn~ Ce n'ost pes de voir une noble

dame veiller au soin de ses domaines ; mais j'aurais cru qllll c'était de plus
loln ...
BAllBERINll
Je contois oela. Vtn111 et.es do la Cour, et les boautés d'Albe Ro~• ne prombnent paa dani l'berbe leurs souliers dorós.
·
ROSUBERG

C'est vrai, '.Itadame, et no trouVllz-vous pas qoe oette vie toute de platsr,
de f~tea, d'enchantemonts et de magnificence, esl une chose vraiment
admll'able ? Sans vouloir médire des verlús champét.zes, la vraie place d'une
jolie temme n'est-clle pas l/i, dans cetle sphere brillante ? Reg-..1rdez votn,
miroir, Comt-.e. Uoe j~ie rernme n'est-eUe pa~ le chef-d'Oll1vre de la
création, et toules l.}s riche,ses du monde ne ~onl-ellcs pas faitss pour l'entou•
rer, pour l'ettlbellir, s'i\ était possible ,
0ÁRBEI\INE

Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames no voicnt ce pauvre
monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied so pose a lerre, c'eS\
au, un carreau de velours.
1\()$1:MBEll"G

Oh I pas toujours. Ma 'tante Béalrice va aussi comme vou~ dans les champa.
OARBERI!CE

Ah I votre tante est bonne ménagere 'I

Oul, et bien -avare, excepté:pour mol, car elle me donnerait ses coltfes,
BARBERINE

En vérité?
ROSEMBERG

O~ 1 eertainement; c'est d'elle que me viennent p:"eSque tous lee biJoux
que Je porte.
BIJIBERINE, d parl.
Ce garc;;on-la n'est pas bien méchant.

Il n'est pas besoin de souligner davantage la valeur littéraire
des deux petites pieces dont Musset avait emprunté le sujet
&amp;WQ conteurs italiens, celle surtout de Barberine. Peut-etre resterait-il a se demander si, au point de vue moral, Barberine est une
dém?nstration tres concluante. II est a noter que parmi tant
d~ VIeux contes oil est célébrée la finesse féminine - Vigny ellt
dit : la ruse de femme - l'hi. toire de Barberine est la seule
ou la finesse féminine soit associée a la vertu, oil une femme
se ~rve ~e son esp':Ít«pour lebonmotih, non pour tromper son
man, ma1s pour lm rester fidele. Nous en devons conclure, je
pense, que nos peres étaient des impertinenk. Mais devona-noua
en conclure aussi qu'Ulric avait raison de tenir le pari que lui
proposait Rosemberg, et qu'un autre que Rosemberg ellt échoué
~mme lui ~upres de Barberine ? C'est une grande question, et
d y a une p1éce de Musset lui-méme dont le tilre dit qu' • il ne
faut jurer de rien ,.
(d suivre.)

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN

629

I

Les origines de l'héroisme cornélien
Conférence d'agrégation (A propos de Polyeucte¡

Cours de 11. HOBERT GILLOT,
Professeur a l' Unil-ersilé de Stri..sbourg.

Les études les plus récentes sur l'héroisme cornélien, au premier
rang, l'article décisif de M. Lanson sur le Généreux de Descartes,
ont établi les concordances que présente la conception des passions
mise en ceuvre, · des 1636, par le poete du Cid, et la définition
qu'en donne, en 1649, dans son Trailé, le philosophe Descartes.
Rencontres frappantes, a-t-on dit, mais simple &lt;&lt; parallélisme »,
« reflets des memes causes », la chi;onologie !'indique, non point
rapports d'effet a cause, comme en découvre, appliquée a la
doctrine del' Académie de Peinture, la confrontation des théories
cartésiennes et les définitions élaborées par les théoriciens de
l'Académisme.
Ces causes génératrices des memes effets ? L'influence de la
réalité contemporaine qui présente le spectacle courant d'individualités énergiques, «intellectuelles » et réfléchies, d' etres tout de
raison et de volonté : un Richelieu, un Retz ou un Turenne. En
second lieu, l'influence de la Renaissance qui adapte le Stoi'.cisme
antique au Christianisme et, par ailleurs, vulgarise la légende du
Romain mattre de lui, un peu figé dans son attitude de héros impassible et austere. Ajoutons-y- etc'est ce que nous voudrions
établir- l'influence moins connue des conceptions religieuses que
propagent, a la suite de Frangois de Sales, les spirituels del' époque, toute une école, nombreuse, dontlesbellesétudes de M. Henri
Bremond, s'ajoutant a cellesde M. Strowski, viennent de révéler
l'importance dans l'histoire des idées du siecle : néo-stoi'.ciem,,
humanistes la'iques, humanistes dévots, en des mesures diverses,
ont contribué a préparer le type du héros cornélien.

L'on sait l'importance du mouvement néo-sto'icien, en cette fin
du xv1° siecle, qui prépare, dans tous les domaines, l'épanouissement du « Grand siecle ». C'est alors, dans les écrits d'un
Charron ou d'un du Vair (La philosophie morale des Sloiques est
parue entre 1592 et 1603, le Traílé de la Sagesse en 1601), que
s'élabore cette croyance en la volonté raisonnable qui aboutira,
en 1637 et en 1649, ala proclamation du«primat &gt;&gt;delaraison et de
la volonté par l' auteur du Discours de la mélhode et du Trailé des
Passions, et s'affirmera, des 1636, dans l'ceuvre de Corneille.
Conception énergique qui, tant6t, insiste davantage sur la bonté
naturelle de l'homme et, avec du Vair, proclame sa nature « ei
sage mattresse, qu'elle a disposé toutes choses au mei!leur état
qu'elles puissent etre et leur a donné le premier mouvement au
bien et a la fin qu'elles doivent chercher, de sortequequi le suivra.
sans doute, l' obtiendra »; ou, moins optimiste, telle la Sagesse de
Charron, fait la part tres large a« l' etre de misere et de corr~ption
en l'homme » vain, faible, inconstant, « la plus calam1teuse
et misérable ~hose du monde ». Qu'il définisse, comme le fait
du Vair, le bien « l'etre et l'agir selon la nature », ou, qu'aver
Charron, il fasse consister, pour l'homme, la sagesse, a" connattre
bien ce qu'il est, son bien et son mal, combien etjusqu'ou la nalurc
l'a étrenné et favorisé et ou elle lui ·a défailli », le StoYcisme
chrétien ne cesse d'affirmer que la sagesse e&lt; n'est pas sans connaissance, sans discours et sans étude » et fait la part égale a la
raison et a la volonlé dans son exercice.
« Primat de la raison » : &lt;&lt; Naturellement, prononce du Vair,
l'hommedoit etre composé defa¡;on que ce qui est le plus excellent
en lui y commande et que la raison use de tout ce qui se présente,
selon qu'il est plus séant et plus a propos » ; « primat de la volonté»: « Le bien de l'homme, écrit l' auteur de la Philosophie morale,
consiste en l'usage de la droite raison, qui est a dire en la vertu,
laquelle n'est autre chose que la vraie disposition de notre
volonté a suivre ce qui est honnete et convenable », sur ces deux
principes absolus se fonde la sagesse des nouveaux Stoiques.
Mais, convaincus qu'en nous « le principe et mouvement de nos
actions est l'entendement et la volonté, et le bien que nous cherchons, leur perfection », ils sont, pareillement, unanimes a enseigncr la méfiance a l'égard des passions. lis répetentque « vivre
selon la nature », c' est «n' etre point troublé de passions », et proclament que la condition préalable, pour quiconque « veut se

�1

600

LES ORIGINES DE L HÉROISME CORNÉLIEN
RBVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

co~porte~, envers les choses qui se présentent, selon la droite
raison », e est ~e.« purger s?nespritdes passions» qui• éblouissent
de leur fumée I reil de la raison », sagesse virile mattresse d'ellememe, mais reslriclive et privalive, qui consist~ a mettre a l'ame
e le 1r:1ords en bouche », et fait consister le tout de l'homme dans la
prabque de la _« prudence », cette vertu supérieure qui • nous
apprend a av~ir le mouvement de l'esprit droit et la volonté
r;1ée_ par la ~aison ». L_e « prud'homm~», tel que Je définitCharron,
n est-ll ~as l homme bien~ réglé » qm s'est « dépouillé»,«guéri 11
des i:iass10ns e~ « tumu!tuaires afie_ctions »et,« avec mesure et proport?on », réahse en lm « une égahté et une douce harmonie de
ses _JUgements, ~olontés, mreurs •,•se maintient en tranquillité
et !ibe~é », « s01gne et non passionne ,, « ne s'attache et mord
qu a bien peu et se tient toujours a soi 11 ?
U~ idéal d'humanité sage et moyenne, modérée et harmo~ieuse, _Plut6t qu'enthousiaste et impulsive, « pauvre de
désirs et nche de contentement », méfiante souverainement a
l'égard_ des passions « qui ne sont que bonds et volées acces et
reces fiévreux de folie, saillies et mouvements violent; et téméraires », telle est, réduite a quelques formules, la conception que
professent de la ~a~~sse l~s Sto1ques chrétiens: idéal de repos et
~on de lutt~, qm s mgéme a préserver la liberté intérieure au
h eu de la risquer en ~'héro1ques et tragiques aventures o~ de
1
s expo~er a la c~nquérir par de violents combats, en pratique
la« Jomssance qméte et douce » et fuit la « contention , d'une
volon~é trop « bandée », - sagesse propre a faire des bourgeois
supérieurs et non pas des héros.
'
Devarn;anL Corneille et Descartes par le r6le de puis~ance diri•
geant~ et m~ltresse qu'elle assigne a la raison et a la volonté, elle
répudie, a I avance, le culte de la passion généreuse J'élan spontané de_tout l'etre, les« folies sublimes» dela volonté~nthousiaste:
elle traite en ennemies et en rebelles les puissances agissantes et
« exp~nsives u, qui se livrent, dans l'ame des héros et des héroines
cornéhennes, le tragique combat dont l'enjeu s'appelle l'honneul'
ou la gloire.

II
Postérieurs d'une trentaine d'années environ 1 Je Discour, de
~?Iza~ sur le Romain, son Discours sur ,Uécénas, ou sur la Gloi~,
1
~ mspirent_ ~ une sagess~ apparentée, mais déja la dépassent et
portent, VlSlble, 11 empremte d 1 un esprit nouveau.

631

Stoicien héroique, a la fa"on des personnages de Plutarque, co
Polybe ou de Tite-Live, et quelque peu conventionnel, le « consul
romain » dont l'auteur du Sqcrale chrélien crayonne le portrait
idéal a l'honneur de la marquise de Rambouillet. « Ame véritablement souveraine et de premier ordre », il est inaccessible a la
crainte comme a la corruption. « Une connaltninature, ni alliancc,
ni afiection, quand il y va de l'intéret de la Patrie». Les « vainea
apparences des choses humaines », tout ce qui étonllf et éblouit,
ne le touchent point. u Tout ce qu'il y adanslemondeil'effroyahle
et de terrible n'est pas capable de lui !aire cligner les yeux. Tout
ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut donner una
tentation. On ne saurait le vaincre, on ne saurait le gagner. •
« Également !ort de tous cOtés », cette &lt;&lt; partie mortelle », par
ou la faiblesse a prise sur les grands courages, ne se trouve point
en son ame.
A ces lraits, qui n'a reconnu les Romains d'Jiorace, mais aui.si
quelques-uns des héros de Corneille? :'&gt;1ais,il importe de l'observer,
ce portrait qui résume, d'une fa~on définitive, les traits dont les
lecteurs d' Amyot s'étaient plu a composer la figure du u héros11
antique, déja se tempere de quelque humanité et se rapprocho
de la commune nature : « l'héro"isme intégral » des Romains de
Plutarque « s'humanise ». Regardé « par un endroit qui soit plu¡¡
exposé a la vue des hommes », on ne remarque en ses acLions ni
« une íroideur luche et pesanle, ni une véhémence téméraire et
préripiLée », cL, « encore qu'il ne fasse rien médiocrement, il no
fait rien néanmoins avcc ef!ort ». Sa u bonne grace » le fait aimer,
son « charme » lui gagne les creurs. ll sait conserver u la grandeur
et la dignité », memc dans la «plaisanterie », mais la u raillerie •
vient tempércr a propos « l'éternelle sévérité ». Caton le Censeur,
a l'occasion, sáit se dérider et lacher la bride asa u belle humeur ».
e Sages et modestes », les graces o ne fardent pas la majesté » du
Romain. Elles u l'ajustent le moins du monde et l'empechent
seulement de faire peur ». La Gloire est sa passion dominante
et la « fiévre » de son esprit a « ses relaches aussi bien que ses
redoublcments ».
Ainsi, « l'urbanité » et tout ce qu'un souci continuel de grandeur
permet de qualités u faciles », d'humaniLé « douce », souriante el
e généreuse », vient tcmpérer « dans une République de fer et ele
bronze , la sévérité et !'extreme rigueur des premiers ages. A
Scipion, qui personnifie le « bon temps en sa fleur », l'age
d'or des vertus romaines, succéde Auguste qui sail faire régnerlrs
• graces »asa Cour, et voici en Mécénas s'incarner la « vertu j ouisnte et couronnée », la vertu « facile et spontanée n qui n'a

�•
632

\

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus ríen de commun avec la « vertu pénible et laborieuse ,.
des temps stoiques.
Li_béralité, générosité, ce sont la qualités bienfaisantes qua·
prabque, sans efforl, !'ami et le confident d' Auguste. « 11 n'avait
ga:de de contrefaire le libéral et le généreux. 11 eut eu bien de la
peme a s'empecher de ne l'etre pas. Pour cela il ne lui fallait
ni. trayaill_er, ni comhattre. Se laissanl aller d l~ penle de son inclm~lzo_n, 11 ne tombait jamais que dans le bien et dans la vertu.
Et ams1, ses bonnes actions venant de source, et n'étant pas tiréesa force de hras comme celles de quelques héros de notre siécle on
n'~°: estimait pas moins l'aisance de la liberté que l'éclat et la ~a~f1~ence ». Une cc douce émotion » qui se communique a ceux
qw 1 approch~nt, des ce ch~rmes involontaires » qui &lt;c gagnent
l~s sens extér1eur~ en un m~tant e_t donnent passage jusqu'a
l Ame »,_ font de lm un merve1lleux mcitateur a la vertu. cc N'y
ayant ~ien d~ si franc et de si relevé que ]'ame de l'hornme », la
u parfa1te ra1son » est ce celle qui la traite selon la noblesse de sa
nature &gt;&gt;. C'est cc avec douceur ,, que I'on emporte la volonté
': sans beaucoup ~e rés~stance &gt;'., et ce de la volonté on passe ;
e~ten_demen~, qm est s1 ennem1 de Iacontrainte, que, pour l' éviter,
li s élo1?ne me~e de son propre objet et rejette la vérité, quand
on la lm veut faire recevoir par force».
Tout en faisant Ieur part - la premiére - a la raison et a la
volont~ dans la conduite de Ia vie, Balzac répudie la contrainte
et la rigueur. C_ontemporain d'une époque de détente, qui
c?mmence a I?rabquer la douceur des mceurs et travaille ahumamser ~t a pol~r le type du héros, il formule l'idéal de cette sociétéénerg1que qm, tout en menant, te] un Retz, un Condé ou un Turen~e, la lutte contre l'~utorité qui veut centraliser le pouvoir,
cultive et honore la pass10n, dont ellefait la sourcedetoute vertu.
Propos~nt a l'hornme, comme but supreme, la conquete de
la &lt;c glmre », elle tempere l'héroi:srne viril de cette courtoisie chevaleresque qui, des héros de L'Aslrée, fait les soupirants respectueux
de la Femme et les dévots de « l'Honnete Amitié ,,.
1
&lt;c II n'est pas impossible que l'ame se relache sans s'énerver va
rép_étant_Balzac, et, c?mme il y a une Folie composée et méiancohque, 11 peut Y_ avo1~ u:r_ic sagesse libre et joyeuse ». « L'esprit
de dou~eur », qq1 respire a toutes les pages des écrits de saint
F,ran~o~s de Sales, trouvera d'autant plus d'écho dans la France·
~ He~ri IV et de Louis XIII, qu'elle est plus lasse des luttes
1~test?n~s et asp~re davantage a la tranquillité et a la paix.
L op~1m1srne souriant de la spiritualité nouvelle vient réchaufferla fro1de sagesse et la prud'homiestoi:ciennes. Éprise de« sérénité»

!

• •

LES ORIGINES DE L'HÉROISME COR:-ÉLIEN

633

rnais aussi amoureuse de « gloire», l'ame fran~aise répudie les
« boutades '» des cc sophistes violents &gt;&gt; et se rit du « chagrin » de la
« race de Zénon » et de la c, nation des Sto'iques &gt;&gt;.
A la génération des Stoi:ques, voici succéder la génération
des« Humanistes dévots ».

III
Les publications récentes de l'histoiré religieuse. ~ous permettent de situer l'importance du mouvement spmtuel ~ans
l'histoire du siécle. Saint Fran~ois de Sales ou le P. Scupoh, le
P. Binet ou le P. Richeome, initiateurs ou vulgarisateurs, les
mattres de c, l'Humanisrne dévot », créent dans la France de
Louis XIII et de Mazarin une atmosphére d'optimisme spirituel ou va s'épanouir le type d'humanité dont Corneille, dans
son Théálre, ou d'Urfé, dans son Aslrée; nous présentent les •
modeles les plus héro1ques.
Optimistes, les Salésiens, optimistes, les J_és~ites - d_ont Corneille fut l'éléve et le disciple fidéle - opbm1stes souriants, les
Humanistes dévots, car, d' abord, ils font le plus large crédit a l'humaine volonté et la part souveraine au libre arbitre dans _son
exercice.
ce Libre seianeurialemcnt », la volonté, telle que la définit, dan¡;
son Adieu de l' áme dévole laissanl le corps (paru . en 1591 et
tres souvent réédité), le P. Richeome, !'un des précurseurs et,
aussi, l'un des principaux vulgarisa~eursd_ela doctr~ne salésienne.
«Y a-t-il rien de plus gaillard, plus hbre, m plus a so1 des membres
apparents que le bras et la main.? Tout _le corps de 1',hom_me, a
cause de la droiture est fort libre, car Il se hausse, s abaisse et
se tourne plus facilement qu'aucun animal ; rnais, en tout
le corps, il n'y a partie extérieure plus gaie et pl?s démelée _que
le bras avec la niain ;il se joue a tout mouvement;1l s'avance ;Il se
retire · il monte ; il descend ; il se contourne ; il se forme en rond,
en tri;ngle, en demi-cercle ; il s'entrelace ; il se joint; il se met
derriére le corps ; il se met devant, a cóté, sur la tete, sous
les pieds, et n'y a endroit au corps ou il_ ne com1;1and~. N'est-c_e
done pas un vrai portrait du franc arbitre et d une hberté vra1ment seigneuriale ? &gt;&gt;
Libre1 aussi souverainement libre, la raison, enseigne, avcf'
tou~son ordre,~taprestantd'autres_,IeJés~it: Hayneufve, l'autcur
de l'Ordre de la vie el des mceurs, qui conduLl l homme d son salul el le
rend parfait en son éial (1639-1640). ce Nos inclinatioris, écrit-il, sont

�•
634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tellement dansla main de notre raison qu'elles ne sauraientfaire
le moindre mal sans sa permission 11. Dieu, meme, ne « voudrait
contraindre »la raison et la volonté de l 'homme. u Le franc-arbi tre,
répete Richeome, est, en certaines matiéres, tout-puissant, car
il peut résister a toute-puissance, tant soit-elle haute, en tant
qu'il ne re1¡oit du ciel ni de la terre aucune influence ni sorte de
contrainte. Dieu meme ne le force point, car, s'il for1;ait la volonté,
il détruirait son image et Ierait que la volonté ne serait plus
volonté. Dieu veut que l'homme soit mattre au ménage de ses
actions. La volonté est a soi et mattresse de soi. »
Ainsi définie, la volonté est na turellementportée a la vertu. La nature hu maine est essentiellement bon ne, répelenta I' envi les I I umanistes dévots. Pleins d'admiration pour l'homme, qu'ils définissent
u une ame diviPeroent belle en un corps divinement beau », ils
insistent sur le dogme de la Rédemption plus que sur celui du
Péché origine!, lequel, effacé par le bapteme, ne laisse dans la
partie inférieure de l'ame que certains germes de rébellion qui
s'agitent 1;a et la dans les bas-fonds de notre etre. Rébellion sans
danger, d'ailleurs, et« facilement réglée » avec ul'assistance divir.e
et la raison mattresse ~, bien plus, utile et salutaire, car elle donne
a la volonté l'occasion d'cxercer son courage et de s'élever jusqu'a
l'héroi"sme et a la gloire.
Telest, en cfTet, l'état constant de l'ame: un état de lutte entre
la partie la plus haute et la partie inférieure de notre nature.
« 11 n'y a, écrit le P. Scupoli-I'auteur d'unpetit livre, Le Comba[
spiriluel, qui parut a Venise en 1589, connut cinquante éditions
du vivant de son auteur, et, traduit, une premiere fois, en 1608,
fut souvent réédité en France-il y a dansl'homme deux volontés:
!'une supé1ieure, l'autre inférieure. La premiere est celle que
nous appelons communément la raison ; l'autre a laquelle nous
donnons le nom d 'appétit, de chair, de sens, de passions. Cependant,
comme, a proprement parler, on n'est homme que par la
raison, ce n'est pas vouloir quelque chose que de s'y porter par un
premiermouvement del'appétit sensitif, amoins que la volontésupérieurene s'y porte ensuite etne s'y attache. C'est pourquoi toute
notre guerre spirituclle consiste en ce que la volonté raisonnable,
ayant au-dcssus d' elle la divine volonté et au-dessous l 'appétitsensi tif, et se trouvant commeaumilieu, est combattue presque égalcment des deux cotés, parce que Dieu, d'une part, et la chair de
1'a utre, la sollicitentsans relache j usqu' a ce qu' elle soit déterminée
, pour le bien ou pour le mal. » (Voir encore chap. vm et xvm.)
A l'idéal négatif de « tránquillité » eL de « prud'homie » cher
aux Sto1ques chrétiens, l'Humanisme dévot substitue done une

LES ORIGINES DE L'HÉROISMB CORNÉLIEN

635

conception active et« combative » de l'huinanité. ~es ~ vailla~ts ••
ce sont les « creurs nobles et hardi~ ,, Pompée, M1thndate, T1tus,
ui accueillent avec joie les occas1ons « d exerc~r ,leur volonté »
au rebours des«ameslachesetparesseuses11 qm sen« fA~~ent "•
.;'ennuient » s'ils n'ont l'occasion de livrer • le combat spmtuel »
paur « gagner la gloire •·
. .
n· d
A la volonté éclairée par la raison et solhc1tée par 1e~ e
s'élever jusqu'aux sommets sur la défaite des ~ens _et des pass10~:
qui l'attirent dans les bas-fonds, viennent s of!rir, en effet '.
stimulant, l'appU de l'honneur et la séduction ~e la glo,re.
Jnfluences littéraires et influences morales, cett~ fois enco~\-~
rencontrent et concordent. L'on sait le role ~ue Joue, d~ns a 1
lératurº espagnole dont s'étaitnourri Come1lle! le s~ntiment_ d~
l'honne~r aux pris~s avec la passion égo1ste et mfér1eur?_: am.Bl
dans La piedad en la juslilia de Guilhem de Cast~o, la Nm~ de la
Plata ou El Hombre de bien de Lope de Vega, v01re le senllment
religieuxenconflitavecles passionshumaines dans !-,as d10s Aman~,
del Cielo ou El josé de las mujeres de Calderon. Pomt n ~st b~som,
non plus de rappeler la place que tient le culte du_pomt d honneur et du (( noblesse oblige )) dans les préoccupations _de1c11' ~er
tilshommes du temps, toujours préts a P~~ndre. en mam ep e
pour défendre, en combat singulier, ~ mtégr1té _du non;i ou
l'honneur du blason; quel stimulant, ením, le sentiment ~ bonte aux héros de L' Aslrée quelles aventures glorieuses
neur appor
. '
l'
d la Femme
et héro1ques leur mériteront !'estime et amour e .
·
Moins connue est la conception que professent du «gentilhom?1e
chrétien » les spirituels contemporains. Définissant « l'hon~ete
homme », ils font consister l'honn~teté dans la « pudeur », qui1 e;t
un , amour de sa propre réputation ». Tel, par exe~ple, /
·
Richeome, qui, dans son Académie d'H~nneur, antérieure une
vingtaine d'années au Discours de la Glo1re de Balzac, _pro7lame,
a eu pres dans les memes termes, le désir de la gloir~ mné
!'i{omme. « Dieu a donné cet instinct (la v_o_lo~~é). a l homme,
•·1 l'a créé ala gloire C'est pourquo1 il I mVIte a la verlu
parce qu 1
·
• ·1
l · · 'honorera
par cette amorce : « Je glorifierai, d1t-1_, ce UI qm ~
. ·
Je rendrai roturier celui qui me mépr1sera ». Le F!ls de Die~,
venant en ce monde, commen~a ses legons par la gloire et en t
ses premiers sermons.
.
d' t ·
Se grandir a ses propres yeux- se grand1r aux yeux au ru1
- mériter la gloire étemelle, telles sont les étape~ que, !orle de
sa générosité naturelle, aidée de la grace de D'.eu q~i enveloppe l'~me dans un« réseau de gra~es». parco_urt l hu1;1ame créature, favorite et privilégiée de D1eu. Grav1ssant l échelle de

it.

ª

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Jacob, elle s'éleve, triomphante, jusqu'aux cimes radieuses ou
l'humanité se rencontre avec le divin.
ce Com~e par cette faculté (la volonté), écrit Richeome, l'homme
peut touJours croitre en bo~té, aussi peut-il acquérir plus grande
sagesse sans pause, quand 11 vivrait dix mille ans, en ce monde.JI peut, ave~ la grace de Dieu, d'un cé\té, s'échauffer de la plus
g,rande chanté, _et, de l'autre, s'illuminer de plus grand savoir,
s em~loyer a me1lleurs usages et devenir toujours plus sage et plus •
parfa1t, sans terme, sans fin, a la ressemblance d'une bonté et
sagesse infinies. »
N'est-~e point la, résumée en quelques formules abstraitcs, la
progress1on que parcourt la psychologie cornélienne du Cid a
Hora7e et de Cinnn a Polyeucle, les quatre chefs-d'reuvre qui
consti~uent ce que l'on pourrait appeler le ce cycle de l'héroisme
cornélien n ? Apparenté . directement au Sage stoicien par son
culte de la volonté écla1rée des lumieres de la raison mais
plus_ riche d'ét?ffe humaine, assignant le premier ré\l~ a la
pass10n gé~ératnc_e de ve~tu et d'_héroisme, faisant la place plus
grande ~ ~ 1_mpuls10n, a I enthous1same et - quoi qu'on clise a la sens1b1hté dans la conduite de la vie, qu'il ne corn.;oit que
comme _une lutte, dont la gloire et l'honneur sont le prix; plus
~ombat1~ done, et plus« expansif », ce généreux » et héroique, si
1 « énerg1_que » cornélier.t prop?se a la volonté édairée et guidée
~ar 1~ ra1son, une am_b~t10n s1 haute, c'est que, d'accord avec
l,enseigr.tement ~es sp1~1tuels de l'école salésienne, il estime qu'a
1_ascens1on de I humame nature, portée d'instinct et d'enthous1asme a la vertu, la divine raison n'impose ni limitation ni
obstacle.
~pres Le G_id, qui met la passion égoiste aux prisesavecl'impérat1~ catégor1que de l'honneur familia! et présente le spectacle
s~bhme de deux volontés rivalisant d'hércüsme,et l'amour grand1ssant a mesure que, plus acharné a préserver et a auo-menter
0
sa ." gloire », son objet lui apparait plus digne d'estime, Horace,
qm, retrace la lutte. dou!oureu_se que ~e. livrent dans !'ame du pere,
de I épouse ou du frere, 1 afTect10n fam1hale et I'amoursouverainem~nt dé_sintéressé de la Patrie. Plus haut, encore, dans la hiérarch~e d~s «valeurs :&gt; m_orales, Augusle, l'ambitieux sans scrupules,
q~i, hier, poursmvait par tous les moyens inavouables, voire le
cnme, la rec~e~che du_ pouvoir pour les satisfactionsoigoislés qu'il
proc?re, sacn~1ant auJourd'hui ses has instincts a une conception
s~bh~e et ~ésmtéressée du ré\le du souverain et achetant, par une
v1ct~1:e pémble sur s_on m~uvais moi et un acte degénérosité qui lui
conc1hent ses ennem1s d'h1er et lui conquierent l' amour et l' estime

637

de tous, le droit de gouverner le monde. Au &lt;legré supreme,_ en~in,
Polyeucle, sacrifiant l'amour terrestre, le plus noble qm pmsse
inspirer une créature hu maine, a un_ amo~r plus noble. et plus
désintéressé encore: l'amour de Dieu, 1 amour parfa1t, que
Frangois de Sales assigne pour but a I'efTort mystique de~ ames: •
Conquérir par un effort héro~que _l'honneur et 1~ glo_ire qm
rendent digne de !'amour humam, digne de l_a _patne, digne de
gouverner le monde, digne de partager la féhc1té étern~lle, tels
sont les buts sublimes que propose a la volonté souveramement
libre la raison des héros cornéliens, descendants directs des prud'hommes stoiciens, étroitement apparentés aux Romains contemporains d' Auguste et a la vertu souriante et aisée d'un !"Jécén~s,
dignes émules du «Généreux » de Descar~e~, cor.tt~mporams, enfm,
des héros chrétiens, des ce vaillants », a qm 1 optim1sme des Humanistes dévots, promet la gloire et l'honneur, enjeu et récompense
du Combal spiriluel.
.
Apres Polyeucle, qui clé\t le « cycle de l'héroisme cornéhen »
~t marque le stade supreme que l'inspiration du poéle ne _dépasilera point, Rodogune ou N icomede, étu~es de, cas. excepbon~els
de « volonté pour la volonté », cas cuneux d espece, anomahes,
pluté\t que vérité &lt;&lt; éternellement humaine ».
.
,.
Dans l'histoire des mreurs comme dans la bttérature, 1 age
héro:ique est révolu. L'avenir prochain esta une génération plus
voisine de l'humanité moyenne, qui accordera davantage a la
passion, mais sans lui sacrifier encore 1~ souci de la gran~e_ur
et de la dignité extérieures et, tel Loms X!V, saura conci_her
les exigences de l'étiquelte et le souci de la ?lo;rc a:7ec les_cap~1ces
souverains de la passion et des sens. Pms, apres le r1gonsme
morose des dernieres années du Grand Roi, les « débauches » du
Palais-Royal, la revanche des sens, le lib~rtinage affiché
du « Prince des roués ». Apres la Du Barry, enfm, ~me de Me~teuil et Valmont, le libertinage a froid, la pervers10n, a 1~. fo1s
cérébrale et sensuelle, des disciples de la ce morale du pla1s1r ii:
les virtuoses, les machiavels du libertinage.

�LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

La géographie artistique des Pyrénées

Conférenoe de M. PIERRE LA.VEDAN,
Profe:iseur d: ta facul!é des Lellres de Toulouse.

Le titre et le sujet de cette conférence: La Géographie artislique
des Pyrénées, étaient indiqués par !'esprit meme du cours (1)
dont elle fait partie et qui est consacré a l'étude géographique
de la région pyrénéenne et sous-pyrénéenne .
.Mais d'abord, que faut-il entendre au juste par ces mots :
Géographie artislique ? II ne s'agit point d'une science nouvelle
.
na1ssa~t
aux confins de deux sciences déja constituées, comme le'
xxe s1écle en a vu surgir quelques-unes - la chimie physique,
par exemple - et qui se sont révélées si fécondes en résultats.
Nous désignons simplement par la une méthode d'investigation :
la géographie artistique examinera les phénomenes artistiques
(naissance, développement, rayonnement de l'ceuvre d'art), dans
leurs rapports avec les faits géographiques.
L'ceuvre d'art est la résultante de données multiples et complexes : le génie de l'artiste, le moment historique, la société;
parmi cet ensemble de données, il y a lieu de faire place a la
géographie.
Une telle méthode - faut-il le rappeler? - n'est pas nouveIIe.
C'est la théorie du milieu formulée par Taine. La Philosophie de
l' Arl explique, en bonne partie, l'art hollandais par l'humidité
du climat des Provinces Unies, l'art grec par la pureté du ciel
h~lléniqu~. Vue fécond~, mais dont l'application, telle que l'ind1que Tame, est a la fo1s trop vaste et trop étroite.
(1) Cette legon fai_t partie d'une série do dix conférences sur Ja Géographie
des Pyrénée~, organ1Sées a la Faculté des Lettres de Toulouse par la Société
de Géographie pyrénéenne.
'

639

Elle est trop vaste, car la définitio~ dépasse s~ngulierement le
défini. L'explication donnée par Tame po~rra1t, da~s chaque
cas s'appliquer a d'autres peuples que celm auqu~l 11 a pensé.
Le ~iel est pur a Athénes, mais il est aussi pur au Ca1re et dan~ le
reste de la Méditerranée orientale. Pourquoi done l'art égypben
est-il si difTérent de l'art grec et pourquoi n'y a-t-il pas de Parthénon a Constantinople ?
D'autre part, l'usage que fait Taine ~e son p_rincip~ e~t be~ucoup trop restreint. Pa!mi les élémen~s geograph1ques, Il n a guere
tenu compte que du chmat. 11 a négl:gé :
.
,.
La nature du sol et la considération des matér1aux qu 11 offre
a l'ceuvre d'a:rt ;
La géographie humaine et l'étude de l'art dans ses i'apports
avec les grands courants de circulation.
.
Ce sont précisément ces deux ordres de_ fa1ts que nous voulons examiner ici, a propos de l'art de la rég1on pyrénéenne._ N?us
bornerons nos exemples au l\loyen Age et, dans cette lmnte,
nous allons voir que la géographie prete a _d'intéressantes constatations et peut fournir des explic:¡itions utiles.
·

..
*

II est singulier que l'influence de la _constitutio~ géo!ogique
du sol sur le développement d'un a,rt a1t échappé a Tame. La
Gréce, qu'il étudiait, offrait P?urtant ~ sa théorie _un exe~ple
merveilleusement demonstratif. Ce qm peut exphquer l évolution de l'art, dans le milieu physique grec, c'est beaucoup
moins le climat que le sol et, dans le sol, la présence du marbre.
En Grece, le marbre se rencontre presque pa:tout : dans les 1~es
(Chios, Paros); en Attique (Hymette, Pentéhque) ; en ~hes_salie,
etc.; seuls, de rares districts en sont dépourv~s. 11 est difficile de
ne point établir de liaison entre ces_ de~x fa1ts_: abonda~ce du
marbre architecture de marbre ; d1fficile auss1 de ne pomt remarqu~r que d'autres pays de l'Orient méditerra°:éen! jouissant
du meme ctimat, mais pourvus d'une autre constitut10n geologique, n'ont eu qu'une architecture de brique.
.
,
La sculpture grecque, notamment la sculpture attique, n a sans
doute point eu besoin du marbre pour natt~e et se d_évelopper.
Jusqu'au ve siecle, les praticiens utilisent la pierre calca1re ~ppelée
poros. Plus tard, ils l'abandonnent pour le marbre; ma1s, au,x
deux époques, -chacune de ces sculptures ~:ésen~era des caracteres difiérents dus a l'emploi d'une matiere d1fférente. .
Nous voyons done qu'en Grece le developpement de l'arch1tec-

�640

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ture et de la sculpture est lié aux matériaux naturels du sol.
L"art du Moyen Age nous fournit la méme démonstration.
Dans l'évolution de l'architecture romane, la variété des matériaux ollerts par les dillérent~s régions du sol franc;ais a contribué pour beaucoup a la constitution des écoles régionales.
C'est ainsi que, dans cette école de Bourgogne, qu'illustrent tant
de magnifiques pages de sculpture, nous voyons le M~connais
resler a l'écart, parce que la pierre dont il dispose est rebelle
au ciseau. En Auvergne, oil surgirent tant de volcans, la facilité a réunir des pierres volcaniques de couleurs variées et
tranchées permettra ccrtains ellets décoratifs particuliers. Ailleurs encore, la nature du sol et du malériau qu'il fournit suggérera ou imposera des formes spéciales.
La région sous-pyrénéenne est pauvre en pierres,mais elle est
riche en argile. On verra s'y développer un autre mode de construction : l'architecture de brique. La phrase célebre du chroniqueur sur la blanche robe d'églises dont se para la' Chrétienté
n'a point de sens ici. Les grands monuments toulousams dressent
une masse rose, a laquelle les jeux variés de la lumiére donnent
une teinte tantot délicate, tantot violente: le soleil de midi les
revét d'une pourpre éclatante, l'agonie du jour les baigne d'un
violet subtil et pale.
Si nous laissons de coté la couleur pour ne considérer que
la forme, nous voyons que le Languedoc a développé, avec une
ingéniosité et un gout particuliers, les ressources fournies par
la brique. Il n'a point cherché, comme l'art romain, a dissimuler
sous des revétements somptueux l'humilité du matériau. L'art
toulousain, fidéle a son principe, a demandé a la brique meme ses
effets de décoration : la ligne droite s'y substitue a la ligne
courbe; le triangle remplace l'arcaturc, le losange prend la place
du cercle. L'arc en mitre du clocher de Saint-Sernin ou de la fac;ade
de Notrc-Dame dll Taur montre la logique d'une architecture.
Mais le plus bel excmple de ce style toulousain de brique est
peut-etre l'église des Jacobins. Sa construction (1230) a marqué
une date importante pour l'évolution de l'art gothique dans
le midi · de la France. Nous sommes ici en face d'une création
exclusivemcnt locale. Du choix et de la disposition des matériaux de briqucs est sorti un type de construction particulier
et toulousain.
Si nous passons rnaintenant de la région sous-pyrénécnne au
massif montagneux lui-méme, nous y trouvons un autre élément
du sol beaucoup plus intéressant : le marbre. Ici, la géographie

641

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

va. nous aider a résoudre un probléme historique, auquel on n'a
pomt encore apporté de solution définitive.
,
. La présence du marbre dans les Pyrénées est d'autant plus
importante que le marbre est fort rare en France et que la roche
pyrénécnne est d'une beauté comparable a celle des plus beaux
marbres grecs ou italiens.
Les carriéres pyrénécnnes sont nombreuses ; nous ne pouvons
les énumérer toutes. Il s~ffit de rappeler les principales. Campan
{Hautes-Py~énées) fourrut un marbre_ vert nuancé de rouge et
de b~anc ~u on retrouv~ au Grand Tnanon, au Palais-Royal de
Berlín, 1 Opéra ~e Pans. Au xv11 6 siecle, le marbre de Campan éta1t amené Jusqu'a Sarrancolin, ou on l'embarquait sur la
Neste. Dans la Haute-Garonne, on tire de Saint-Béat un marbre
bla~c q~e la p~re_té de s~ chair égale a l'antique Paros. Les Romam~ l cxplo:1ta1ent déJa, et les carriércs de Saint-Béat ont
f~urru la mat1ere de la colonne Trajane, des beaux médaillonsde
d1eux trouvés a Martres-Tolosane, qui sont aujourd'hui au musée
de Toulouse. JI a été employé a Rambouillet a Saint-Germain
! Versailles, et, de nos jours, lasculpture mod~rne en a tiré plu~
d 1un chef-d'ceuvre.
9~~nt au problém~ historique (~) auquel je faisais allusion, le
vo1c1 . comment exphquer la rena1ssance de la statuaire monumentalc6au x1° sié~~c aprés cinq siécles de disparition complete·?
Du v au xe s1eclc, la statuaire dispara:t en ellet totale~ent _de l'art, curopécn. O_n ne la _trouve ni daos l'art byzantin, m daos 1 art arabc, m en Occ1dent. Je dis : slaluaire non
ec~lpture ; la r~présentation de la figure humaine, les gr¿ndes
ecenes a personnages ont disparu, mais la sculpture subsiste :
elle est devenue une sorte de broderie de pierre destinée a
1!1et~re e~ val~ur des ornements stylisés, pareils a ceux de
1orfe_vrene cl_o1som;1ée: a ce jeu, les sculpteurs byzantins ont
acqms une virtuos1té merveilleuse.
Au x1e_ siécle, au contraire, on assistc a la résurrection de
la statua1re. Sous le ciseau de l'artiste s'éveillent a nouveau
-des pe~s?nn~ges, e~ relief ou en ronde bosse. ).loment décisif
dans_ 1 ~1sto1re de ~ art: alors que l'Occident, et la France en
~~rb~uh~r, scmbl~ient voués a un art dont la technique et
hnsp1rabon aura1ent rappelé beaucoup l'art musulman Je
:lecret de la statuaire antique se retrouve tout a coup. L'art ~no-cierne nait a cet instant.

ª.

_ (l) Cf. Bréhier, Reuue de., Deux Mondes, 15 aoOt 1912 et Reuue de" ·1rl
,ncien et moderne, 1920, p. 263.
'
••
43

�642

NFÉRENCES
REVUE DES COURS ET CO
. •

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

.

. .
tout particuliérement 1c1, car il a
Le fait nous mte~se
é écnne L'ancétre vénérable de
eu pour lhéalre la régwn_ pyr n d' . ....,J·•~
église des Pyré.
, st le lmteau une l""""1""
. .
cett&lt;i staluatre, e e . G . d Fontaines qu'une inscr1ptton
nées-Orientales, Sa1én~-é cmst- dees· la vingt-q'uatriéme année du
d datcr pr c1s men
d s
perme t e .
. 1090-1021. Le mouvemcnt commence an
régne du_ ro1 ~º~¡e~tét. nd~ tout le long de la chalne et dans la
le Rouss1llon , 1 s e ·
r,1o,jon sous-pyrénéenne.
.
"'° ., Un de nos meilleurs
• vi:,
• ¡·
cett.e rena1ssanv,,.
·
Commcnt cxp iquer
éh'er a vu la une conséquencedu
historiens de l'art roman, M. B;cli i u~s des saints et de la fabr~dévcloppcment du cul~ 0 :s citte forme d'art était part1cation des stalurs rehqua1rcs. t
nt a l'Auvergne, commc
culiere au sud de la France et no ~~~!rnard écolatre d'Angers,
Je montre l'&lt;:Lonnt~ment qd?cres~t~~age a Co;ques, en prést;ince
quand il se trouva, l?rs un pe en
de la statue de la s~11nt1·,-L-'I
roposer une autre explication,
On peut, nous sem e J ' • p e de lus pres les faits. Les
géogr_~phique celle-la,_ et q:n~: des C:uvres marquant ce r~prcm1ercs et les plus ~ntér~s e trouvent dans la région pyrenouveau sonL ci: mar re e r s_
évidente entre ces deux faits,
néenne. N'y a-l-il pa~" ~ne ia~f~ournit d'une part, l'art qui en
entre le sol et le malA::nau qu I
,
•
dérive d'autre part?
dé
tration les principaux monuRappelons, pour cetLe mons
,
ments de la ~érie.
r t de Saint-Genis-des-Fontaines. A
J'ai mcnti?n~é. 1e m eau ine a l'extcrieur de l'église de
rautre extrem1te de la chal é 'un Las-relief de marbre blanc
Saint-Paul-l~s-Da":,. est cn~ssrccle. A Toulouse, au pourtour de
provenant_ d u!1 é&lt;l_1ficc du . ; i de bas-reliefs de marbre reprél'église Samt-t&gt;~rmn, une
otres et d'anges sont attribués
.sentant le ChnsL.. &lt;!nlou: :\l . ~e dans Je cloltrc de la célebre
il la fin du x1e s1ecle. r • º~¡~ 'des c6tés se voient des pilicrs
. angles et au m1 1eu
a1i baye, aux
d
1 ·e c:.u.. ces ,plaques sont neuf apotrcs
rcvetus de P!ªqt~l'at~ar¿~r~~d: é\'cc¡ue de Toulouse et abbé
et le portra1t ~ .· '. n nous apprend que ces travaux furent
de ~lo1ssac: une mscnpc10 . .
06
exécutés, sous l' ªf.bé A~~u;~~~~ ~~ull_ ·tou tes les'. reuvres de_ la
Ce n_e sont pas a 1 ·o· pvrénéenne: ce sont, du mo1ns,
statua1re romane dans a reºion J
1
les tetes de série. Et toutes sont e!l mar,Jre.
Notre conclusion_ cst done la sm~:~~;; monumentale s'cst-elle
Pou_rquoi la rcna1ssaé"~ce ~el~~-s!~ai~ lil, d'abord, un milicu baiprodmte dans ccttc r :::: 10n · •

ésc¡,i

A

643

gné d'influences antiques. Les artistes avaient sous les yeux
nombre de sarcophages de marbre gallo-romains, qui leur rappelaient constamment la gloire de la sculpture classique. Mais
d'autres régions avaientdcs sarcophages analogues. Les sculpteurs
de la région pyrénéenne ont imité ce qu'ils voyaient parce qu'ile
disposaient de la matiére.
La présence du marbre est ici comparable a l'étincelle qui
fait jaillir l'incendie déja prct a s'allumer. A qui contestera
la valeur de cette cxplication, rappelons du moins ces « co'inci•
dences » troublantes .
a) La statuaire monumentale apparatt dans la région pyrénéenne;
b) Elle appara1t daos la seule région de France qui possede du
marbre;
e) Les premicres reuvres exécutées sont en marbre.

•* •
Pour comprendre la formation et surt.out l'expansion d'un art,
il faut aussi tenir compte de la situation géographique du pays,
de ses rapports de voisinage, du tracé des voíes de communication qui le traversent, de la nature de ces voies.
Considérons, par exemple, la Normandíe, pays maritime. en
relations avec ses voisins par voie d'eau (mer ou rivieres). Les premiers Normands sont des marins pillards, pour qui leur barque
représente le moyen d'existence. Rien d'étonnant a ce que l'art
normand du ~oyen Age apparaisse comme un art de constructeur de barques, un art de charpentier. Les formes et la technique de la construction en bois se retrouvent dans la construction en pierre.
Pour l'art pyrénéen du Moyen Age, nous noterons l'influence
exercée par le voisinage de l'Espagne. L'art roman représente
une synthése d'éléments variés : antiquité gréco-romaine, art
gaulois, art barbare, Byzance, Orient. Dans la transmission des
motifs orientaux, les Arabes ont joué un r6le important. Établis
au sud des Pyrénées, il n'est pas étonnant que leur action soit
encore tres sensible au Nord de la chatne, comrne le prouvent
certains chapiteaux de Moissac, encadrés d'inscriptions coufiques,
Plus tard, a l'époque de la Renaissance, maints détails des constructions toulousaines rappelleront de meme le voisinage de
l'Espagne.
De tels faits sont patents, mais on aurait tort d'exagérer la
portéc de la remarque. Il est beaucoup plus intéressant de consi-

�644

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

dérer l'art. dans ses rapports avec les voies de communication.
Le réseau de ces voies, au Moyen Age, et spécialement dans la
région pyrénéenne, c'est celui des pelerinages: le grand mouvement est celui des pelerins qui traversent la région pour ae rendre
ASaint-Jacques de Compostelle. .
. Le pelerinage de Compostelle venait, pour l'importance, imm&amp;d1atement apres ceux de Jérusalem et de Rome. Des guides A
l'usage des pelerins décrivaient les routes ; l'itinéraire était aussi
bien fixé que celui des chemins de fer actuels ; des Mtelleries
des hospices pour les pelerins jalonnaient ces voies.
'
/Le plus célebre de ces guides est le Codex de Composlelle' et
les indications qu'il donne étaient toujours bonnes au xvne sie~le
comrne_ l~ montre le guide des Senjaques toulousains, qui
se publi~1t encore a Toulouse en 1650,« a l'imprimerie P. d'Estey,
A l'Ense1gne de la Presse d'or, pres le college de Foix ».
Quatre routes traversaient la région sous-pyrénéenne se rendant
a Saint-Jacques :
a) Route allant d'Orléans aBordeauxparSaint-!\fartin de Tours
Sa~t-Hila~re de Poi~iers, Saint-Jean-d'Angély, Saint-Eutrope d;
Samtes, Samt-Romam de Blaye. Cette route continue de Bordeaux
A Bayonne par Soulac, puis longe les étangs des Landes par Biscarosse, Mimizan, Saint-Julien. Elle franchit les Pyrénées par le
port de Cize et Roncevaux.
b) Route ~enan~ du ~entre de la France par Vézelay, SaintLéonard en L1mous1~, Samt-Front de Périgueux, la Réole, Bazas,
Mont-de-Marsan, Samt-Sever, Orthez et rejoignant la précédente
a Ostabat.
, e) Route venant de Bourgogne ~t de l'est, par le monastere
d Aubrac, Notre-DameduPuy, Samte-Foy de Conques, Moissac,
Lectoure, Condom, Ostabat.
¡d) Route venant de la Provence par Arles, Saint-Gilles Montpellier, Saint-Guilhem et atteignant la Garonne a Toulous¿. Cette
route se dirige ensuite sur Auch par Léguevin, Pujaudran l'lsle
Jourdain, Monferran, Aubiet. A tous ces points se trouvaie~t des
hospices de Saint-J acques. Le pelerin franchissait les Pyrénées
au Somportet descendait en Espagne par Jaca et Puenta la Reina.
On remarquera que les plus illustres sanctuaires frangais
s'échelonnent le long de ces quatre chemins.
Le guide toulousain de 1650, apres avoir décrit le chemin de
Toulouse a Saint-Jac_ques, ajoute quelques indications pratiques
sur le voyage et termme par une chanson d 'une demi-douzaine de
quatrains inspirés de !'esprit le plus utilitaire :

Vous qui allez il Saint-Jacques,
Je vous prie humblement
Que n'ayez point de Mte ;
Allez loul bellement.

645

Las ! que pauvres malades
Sont en grand déconfort 1
Car mainls hommes et remmes
Par les cbemins sont morls.
Vous qui allez a Saint-Jacques
Au moins en temps d'élé,
Ne prenez point grand charge,
Allez sur le léger.
Car de peu l'on se rasche (fatigue) ;
Je parle a gens de pied,
Ducals a deux visages,
Portez si en avez.
Vous qui allez a Sainl-Jacques,
Je voudrais vous prier
Que ne fussiez point lasches
A appr~ter a dtner.
Les Mtesses sont fines,
Elles ne servent rien,
Qui sail raire cui~ine,
Tt lui servira bien ..

Les deux derniers quatrains, en espagnol, conseillent de chercher des chambres bien propres, ailleurs que dans les hotelleries.
Ne retenons de ces couplets populaires qu'une preuve de l'importance acquise et gardée pendant de longs siecles par des routes
de pelerinages, importance comparable a celle de nos voies ferrées
d'aujourd'hui (1).
Elles ont joué un r6le historique, économique, artistique de
premier plan. M. Malea montré (2) quelle avait été leur influence
sur l'architecture et la sculpture. Je dois rappeler ici ses conclusions.
II en est résulté, pour l'architecture, la propagation d'un admirable type d'église romane, dont le plus bel exemple, sinon
!'original, est Saint-Sernin de Toulouse. Les caracteres en sont les
suivants : la nef, avec doubles has c0tés et grandes tribunes,
éclairée d'un jour difTus par les fenetres des tribunes ; la volite
en berceau sans auc~ne ouverture directe sur l'extérieur ; le
t.ransept, tres large, ou se prolongent les has c0tés de la nef ;
(1) Une des P,lus célebres colleclions contemporaines de Guides de voyages
- étrangere d ailleurs - présente de m@me, en t@te de cbaque volume sous

une forme également rimée, des conseils d'un égál bon sens pratique. '
(2) Rcvue de Pari,, 16 février 1920.

�646

L.\ GÍ,OGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

647

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le chreur entouré d'un beau déambulatoire ou s'ouvrent des chapelles rayonnantes; a l'extérieur, la magnifique harmonie de ces
chapelles, de l'abside, du chreur, du transept, se superposant
jusqu'a la tour qui domine l'ensemble. Ainsi peuvent se définir
les églises formant &lt;• le groupe du chemin de Saint-Jacques » en
France: Saint-Martin de Tours, Saint-Martial de Limoges,
Sainte-Foy de Conques, Saint-Sernin de Toulouse; en Espagne,
Saint-Jacques de Compostelle.
Pour la sculpture, c'est le long de ces routes que se sont
propagés les types créés par la grande école romane de
sculpture toulousaine. A la veille de la guerre des Albigeois,
&lt;e Toulouse, a dit M. Male, fut la merveille du xue siécle ». Les
figures, si curieusement rythmées, la légéreté dansante des ap6tres, que sculpta Gilabertus pour l'anciencloltre de Saint-Étienne,
se reconnaissent a Moissac, a Souillac ; les themes du grand
portail de Moissac jalonnent la route du centre: Cahors, Conques,
Souillac, Beaulieu. De l'autre c6té des Pyrénées, la sculpture toulousaine d'abord, puis la sculpture frangaise du nord descendent
en Espagne le long des routes de Saint-Jacques. Sur la route du
Somport, a Jaca, a Huesca; en Castille, aSaint-Domingo de Silos,
les chapiteaux sont toulousains. A San-Isidro de Léon, c'est l'influence de Chartres qu'onnote. Santiago de Compostelle estla plus
parfaite illustration et le plus beau résumé de la théorie : le
plan de l'église reproduit celui de Saint-Sernin ; au portail
des Orfevres se retrouvent les thémes et les personnages qu'on
peut voir a Saint-Sernin et au musée de Toulouse.
II y a plus. Si nous considérons les arts mineurs aprés les
grands arts, nous arrivons aux memes conclusions. La principale
industrie artistique franºaise au Moyen Age a étécelledesémaux
limousins. Leur renommée s'est étendue fort loin. M. Rupin parle
de_ l'Arménie ~t de la Chine. C'est la méthode géographique
qm nous rense1gne avec le plus d'exactitude sur les conditions
de leur expansion (1).
Si l'on dresse pour la France une carte de la répartition actuelle
des émaux limousins, spécialement des chasses, en ne tenant
compte que des piéces conservées par les églises ou par les
musées,de province - car ce sont les seules qui aient quelque
chance de se trouver encore en place - on constate immédiatement l'existence d'une longue chatne d'reuvres descendant vers
le sud et l'Espagne, a travers les départements de la Corréze,
(1) Ct. Gazelle des Beaux-Arts, septembre 1913, p. 244.

du Lot, de l'Aveyron, du Tarn,delaHaute-Garonne: de~. ~aut~sPyrénées. Cette série d'émaux jalonne a peu pres l 1tméra1re
des pélerins limousins vers Saint-Jacques de Compos~elle. Et
si nous franchissons les Pyrénées, nous constatons de meme que
l'Espagne est riche en piéces d'émaillerie limousine.

..
*

On voit par ces exemples et par cette analyse comme~t peut se
marquer l'influence du milieu géographique sur la na1ssa~ce et
l'expansion de l'reuvre d'art. La nature du sol, les vo1es de
communication ne constituent sans doute pas a elles seules une
explication totale, mais elles représentent un élément d'explication indispensable a considérer. L'architecture de brique ~u
Languedoc, le marbre des premieres ~tatues ro_manes, la transm1ssion de l'art frangais le long des chemms de Samt-Jacques, autant
de faits qui touchent a la fois a l'hisloire générale de l'art et a la
géographie régionale des Pyrénées.

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTtVE,

Pro/useur a l' Universilé de Nancy.

X
L'impaesibilité de Leconte de Lisie.

Un poete évoque a nos yeux les peuples d'autrefois les raccs.
éteintes, les civilisations disparues ; a sa voix cette p~ussiére se
réve!lle et recommence a vivre ; elle retrouve s; religion, ses dieux,
ses rites, ses mreurs, ses légendes; ellereprend son ame, !ruste naive
et sauvage, guerriére, voyageuse ou pastorale. Dans les ~adres
q1;1'il a ainsi restau~és, il pl_ace que!ques grandes figures en qui
s 1m~arn~nt les pass1ons qui ont agité l'humanité primitive : l'orgueil qui s'égale aux dieux, l'amour qui attire ou qui donne la
n_iort, la bravoure qui la méprise, la haine, la vengeance, Je fana~1s!11e. l_l cé~ébre~a beautémagnifiquedelanature; illacontemple,
il l admire, il aspire a se fondre et a se perdre en elle; ou bien il suit
~ans leurs c?urses, dans leurs chasses, dans leur repos et dans leurs
Jeux les ammaux superbcs qui hantent la jungle ou la foret· il
comprend le~rs instincts, il devineleurs rcves, il interpretele~rs
vagues _ang01ss_es. Du spectacle des hommes et du spectacle des
choses 11_ extra1t une philosophie amére, qui retourne et remachr
s?ns rép1t les causes de notre soufTrance, et neluiofTre de consolation ~ue dans la co~viction de la vanité universelle et dans la perspective du goufTre msondable ou tout est destiné a s'engloutir :.
Le secret de la vie est dans les tombes clo~es.
Ce qui n'est plus n'est te! que pour avoir été
Et le néant final des Hres et des choses
'
Est l 'unique raison do leur réalité.

C'est e~ po~te dont u:1e légende littéraire - légende contre laquelle 11 éta1t le prermer a protester - a fait un artiste sans émo-

649

lion et sans entraillcs, un pur &lt;lescriptif, un froid ciseleur de
rimes, un styliste impeccable et imperlurbahlc, et, comme on a
dit d'un mot, un&lt;&lt; impassible ,,. Comme si, pour ranimer et ressuscitcr Je pass(·, il ne fallait pas lui donner de son souffie et de son
ame ; comme si, pour peindre fortement les passions, il ne fallait
p~s non seulcment les avoir observécs et analysécs, maisctre capable de les concevoir et, jusqu'a un certain dcgré au moins, de les
ressentir; comme si, pour pénétrer dans la conscience obscure
d'un animal, il ne fallait pas un donde divination et de sympathie;
comme si, pour accuser et maudire la vie, il ne fallait pas commen•
cer par en avoir soufTert.
On pourrait dire, a ce compte, que 1fichelet est un impassible,
quand il nous trace dó. l\Ioyen Age un tableau qui, s'il est plus
équitable que celui que nous en donne Lecontc de Lisie, n'est pas
plus coloré, certes, ni plus vivant. On pourrait dire aussi que
Sophocle, Racine ou Shakespeare sont impassihles, quand ils
nous représcntent, dans leurs tragédies, les crimes involontaircs
d'&lt;Edipe, ou la vertueuse rébellion d'Antigone, les malheurs de
Dcsdémone et les tourments d'Hamlet, les remor&lt;ls de Phedre eL
les fureurs d'Hermione. On ouhlie que les histoires de la littéralure s'extasient sur la sensibilité de Virgile, parce que Virgilc
a dit en trois vers la désolation du rossignol devant son ni&lt;l dévasté,
ou en un hémistiche la tristesse du breuf qui a perdu son compagnon d'attelage : maerenlem fraterna mnrle juvencum. On oublie
que ces memes histoires fonta Lucrece la réputation &lt;l'un poéte
passionné, pour avoir célébré avec enthousiasme la fécondité
de la nature universelle, et pour avoir déploré la pitoyable condition de l'humanité :
O miseras hominum mentes ? o peclora raec11 1
Qualibus in tenebris vit..e quantisque perictis
Degilur hoc aevi quodcumque est 1

Si nul n'accuse Michelet, ou Shakespeare, ou Racine, ou Virgik,
ou Lucréce, d'avoir été impassibles, si mcme on les brnme ou on
les loue, suivant les cas, d'avoir été le contraire, est-il juste, est-il
logique d'objecter son impassibilité a Leconte de Lisie, et,
avant de lui adresser un reproche de ce genre, ne faudrait-il pas.
savoir ce qu'on entend exactement lui reprocher ?
Car il semble bien, Jorsqu'on accuse Leconte de Lisle d'avoir
manqué d'émotion, de passion, desentiment et de tendresse, qu'on ·
lui en veut surtout de ne pas nous avoir pris pour les confidents de
ses émotions,de ne pas avoir crié sa passion a nos orcillcs et mcm~
par-dessus les toits, de ne pas nous avoir étalé ses sentiments et,

�650

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

fait admirer sa tendresse, de n'avoir rien mis dans sa poésiede ses
aventures et de son histoire, et beaucoup moins d'avoir été un
poete impassible qu'un poete, si jepuis ainsi parler,impersonnel.
Sans vouloir soulever ici une discussion d'esthétique générale,
et en admettant provisoirement que le grief soit de nature a disqualifier l'écrivain qui en est l'objet, il est permis de se demander
si ce grief meme est fondé, si une lectureplusattentivedel'amvre
de Leconte de Lisie et des irnpressions moins rapides ne l'atténuent pasen grande partie, pour ne pas dire qu'elles le dissipent
tout a fait.

..
*

11 est certain que d'une bonne part de cette reuvre, mettons, si
l'on veut, de la plus grande part, la personne de l'auteur est
absente, ou, si elle s'y révele a nous, elle ne s'y révele qu'indirectement. C'est toute la partie purement épique ou dramatique. La
loi mP,me du genre s'oppose a ce que le poete intervienne de son
moi dans son récit ou dans son dialogue. H exprime par le moyen
des personnages qu'il meten scene des sentiments qui, en apparence, lui sont étrangers. Comment conrevoir qu•i] y ait quelque
rapport entre un homme du X!XP. siec!e a pres J ésus-C:hrist et un
,:ontemporain de la Grece péiasgique ou desmigrations kymriques,
ou de la xrxe dynastie, ou des temps antédiluviens? En réalité,
ils' ne sont point tellement impénétrables !'un a l'autre, et l'on
pourrait se demander plutot s'il est possiLle au premier de faire
á ce point abstraction de lui-meme, qu'il ne transporte dans le
passé les idées de son temps, et les aspirations, les tendances, les
réactions et les répulsions de sa propre natur·e. Leconte de Lisie
I'a reproché a Vigny, il l'a reproché a Rugo, et nous Je Iui
avons déja, a un degré moindre sans doute, mais enfin nous le
lui avons reproché a luÍ-mcme. Le poete qui pratique un art impersonnel nous livrc, en partie au moins, sa personnalité, en
dépit des obsLacles qui s'opposent a ce qu'elle parai~se, en dépit
des efTorts qu'il fait et qu'il doit faire pour la cacher, comme une
flamme se devine derriere l'écran qui ne permet pas de la voir. Le
choix de certains sujets, la prédilection pour certains caracteres,
l'insistance ii développer certainssentiments, parfois un mot partí
non pas des levres d'un personnage fictif, mais du creur memc
d'un etre réel et vivant, su!Iisent a nous faire découvrir l'homme
derriere l'auteur. Pour peu qu'il ait de finesse et d'imagination
psychologique, un lecteur pourra-t-il lire le théatre dé Corneille,
celui de Moliere ou celui de Racine, sans se faire une idée non pas

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

651

seulement de leur art, mais de leur caractere et de le':1-r pe~on~e.
« Les ouvrages. disait André Chénier, ont une phys1on~m1e ; 1!s
font connattre · non seulement les humeu:5 et_ le caractere, ma1s
meme la figure ... Convenez que Newton n ~va1t I?ªs un nez obt_us
et de grosses lévres que Voltaire ne pouva1t avo1r que d~s tra1ts
étincelants et fins. '» C'est un plaisir exquis, c:est une cuneu_se et
assionnante étude que de retrouver et de_ réumr de cette phy~10nop · 1 s linéaments incertains et les tra1ts épars. Tache ~ébcate,
::s Joute, difTicile et périlleuse, mais ou l'on p~ut réuss1r '. a plus
forte raison qu'il est permis d'entreprendre;et Je m? fera1s fo rt,
avec une demi-douzaine de poémes de Lecont~ de _Lisie, des p1us
«antiques » ou des plus « barbares », des plus l?m~ams e~ ~es plus .
objectifs, avec Baghavat et (:unaqépa, avec !ViobP etKhiron, avr
Qain, avec I-Iypatie et Cyrille, avec la V ig_ne de N abol_h ou e
Ju ement de Komor, de dessiner, dans ses lignes ess~ntielles, le
po!trait moral de Leconte de Lisie, de marquer les tro1s ou quatre
sentiments essentiels, venus du fond meme. de sa ~atur_e, que sa
poésie, personnelle ou impersonn~lle, exp_n~e, ,s1 vra1ment ce
n'était la besogne absolument inuble, et s1 lm-meme ne ~ous les
avait, a maintes reprises, énoncés de la fagon la plus claire ?t la
plus émouvante·. A cóté de cette partie de son reu':re ou sa
personne n'appara1t pas, ¡¡ y en a en effet une a~tre o~ elle se
montre • a coté de la partie épique ou dramabq~e, Il Y. a la
partie q~'on ne peut pas nommer autrementque lynqu_e, ~1, dans
notre langage actuel, dans nos mreurs modern?s ou la poés1? º? _se
chante plus, ou Je poete n'a plus de lyre, _lynsme peut s1~mher
autre chose qu'expression vibrante et pass1onnée des sent1ments
individuels.
.
Ces sentiments quels son't-ils ? 11 en est que nou~ conna1ssons
déja, car on ne s;urait analyser l'reuvre ~u po,ete, m en marque~
la tendance philosophique, ni en caracténser 1 art sa~s les rencon.
trer sur son chemin. Le plus profond de tous peut-etre! et c?lm
qui est a la base de la vie sentimentale de Leconte de L1s_le, e est
cette nostalgie du pavs natal que ses ver~ ont tant de fo1s exh~lée au cours de plus d'un demi-siécle d'ex1I, avec une mélancolie
'·
touJours
auss1· pénétrant e, pour ne Pas. dire avec. une douleur
·
·
auss1 vive qu 'au premi·er J·our· Nmts
.. merve11leuses dorées
d'étoiles, midis resplendissants delum1ere, couchants et aurores,
Celui qui savoura vos ivresse~ sacrées
y rep!onge a jamais e_n ses rcves sans fin.

n en a emporté sous sa paupiere les visions indélébiles . c'est a
Ieur hantise qu'il a du l'habitude de se détourner du présent, de

�652

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

chercher en arriere, dans son passé et danslepassé del'humanité,
la beauté et le bonheur. Ce regret du pays natal rendait pour lui
plus aprement douloureux le regret de sa jeunesse enfuie pour
toujours. Certes, nous sentons tous, apartir d'un certain age, que
chaque instant qui passe nous éloigne un peu plus des heures
brillantes et fortunées de notre vie, des heures qui ne reviendront
pas. Mais ce sentiment, auquel nous ne pouvonsnous abandonner
saos tristesse, il est atténué dans une certaine mesure par le changement que subissent les choses autour de nous et en meme temps
que nous.. Les images au milieu desquelles nous vivons nous
demeurent contemporaines ; nous voyons toujours a notre hauteur le paysage qui borde les rives du fleuve sur lequel nous
glissons insensiblement; il faut le hasard d'un retour aux lieux
ou nous fumes jeunes, il faut le rappel inattendu d'un souvenir
de notre enfance, pour que nous regardions en arriére et que brusquement nous mesurions avec stupeur la fuite rapide du temps.
De telles pensées, pour la plupartd'entrenous, sontintermittentes;
elles s'imposaient constamment al'esprit de Leconte de Lisie. Ses
souvenirs de Bourbon, toujours présents a sa mémoire, étaient
ce point fixe, ce point de repére qu'il voyait briller au fond de ses
années, toujours aus$i lumineux, mais toujours plus reculé
et plus lointain :
O jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, ou !'ame en pleurs se noie 1
O lumiere, fralcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillages onduleux,
Aube d'un jour divin, chant des mers tortunées,
Florissante vigueur de mes je unes années l. ..

Dans ce temps de sa jeunesse, tout pour lui était doux, riant,
heureux, car il portait en son creur une source intarissable de vie,
d'espérance et de joie. Meme les impressions de tristesse qui lui
venaient des choses, en passant a travers son ame, se tournaient en
exaltation et en encouragements :
La nuit terrible avec sa formidable bouche
Disait: - La vie est douce, ouvre ses portes closes
Et le vent me disait de son rale farouche :
-Adore I absorbe-toi daos la beauté des choses

Tous ses beaux reves de jeune homme, aujourd'hui que sontils devenus? 11s sont au fond de ce creur, calme en apparence,
comme aprés la tempete, sous la mer paisible, les cadavres des
marins engloutis :

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

653

... Génie, espérance, amour, torce et jeunesse
Sont lit, morts, dans l'écume et le sang du combat.

11s sont bien morts, et rien désormais ne pourra les faire revivre:
O malheureux I crois en ta muctte détresse,
Rien ne refleurira, ton creur ni ta jcunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutót les yeux vers 1'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans la nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu 11'as point goutés.

Plus l'homme approche du terme fatal, plus le souvenir des jours
de la jeunesse lui devient obsédant et cruel. Comme le voyageur
arrivé au sommet de la colline, il se retourne et contemple le chemin
parcouru, la longue suite d'années qu'il laisse derriere Iui. Image
bien connue, qui exprime un sentiment bien des fois exprimé.
Qui n'a aussité&gt;t a l'esprit la méditation de Bossuet sur la briéveté
de la vie, et les comparaisons saisissantes par lesquelles il essaye
de peindre le néant d'une vie humaine, en apparence la plus longue
et la mieux remplie : &lt;&lt; C'est comme des clous attachés a une longue
muraille, dans quelque distance : vous diriez que cela occupe
bien de la place; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main !...
C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a une fin est
bien peu de chose. » Et c'est aussi ce que pense Leconte de Lisie
de l'existence humaine. Mais s'il dit, ou peu s'en faut, les memes
paroles, il y met un accent tout difTérent. Tandis que le jeune
diacre de 1649, dans cette considération de la vanité de nos
bonheurs, puisait le détachement des choses de ce monde, le poete,
qui les embrasse et s'y attache éperdument, se désespere, au plus
fort de son étreinte, de les sentir s.'échapper entre ses doigts:
Ah I tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
Chants e.le la mcr et des fortlts, souffies du ciel
Emportant a plein vol l'Espérance insensée,
Qu'est-ce que. tout 'cela qui n'est pas éternel!

Ce qui fait vraiment et proprement le lyrisme, ce je ne_ sais quo~
de plus que l'image, le mouvement et le rythme, ce timbre qm
luí donne toute sa profondeur et qui fait qu'il vibre et se prolonge a
a travers les ames, il est ici ; et je ne sache pas qu'il y ait dans
toute la poésie frangaise quatre vers qui soient, plus que ces quatre
vers de l' Jllusion supreme, directement jaillis du cceur, et chargés,
en meme temps que de' plus d'émotion individuelle, de plus de
large et de poignante humanité. Cet amour passionné de la vie,
c'est un autre sentiment essentiel a la poésie de Leconte de Lisie.
Nu! homme, au cours d'une longue existence, ne s'est sentí mourir

�654

655

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

peu a peu - en dépit des affirmations de sa phiioso¡.,hie pessimiste
et de la résignation stoique ou par moments il s'efiorce - ayee
plus de regret, de douleur et de désespoir.
Amour passionné de la vie : amour aussi de tout ce qui en fait la
la noblesse et la joie, de tout ce qui vaut la peine de vivre. Toute
l'reuvre de Leeonte de Lisie est un hymne a la beauté. Beauté de
la nature et beauté de la femme, beauté de l'art et beauté intelleetuelle ; a la beauté sous touLes ses formes, a e&lt; la sainte beauté »
commeil l'appelle, il a rei:ldu des hommages d'une gravité qua:si religieuse. Non moins que la beauté, il a aimé la liberté, qui fait la
grandeur et la dignité de l'homme. Ces dewc sentiments, qu'il
avait accoutumé~ d' unir, se rcLrouvent ensemble dans les rares occasions ou le poéte, dérogeant a la regle esthétique qu'il s'était
imposée, s'est laissé inspirer directement par les événements contemporains. En 1859, quand, a la veille de laseule guerre duiecond
Empire qui ait ét.é populaire, iI adressait a l' Italie un éloquent
appel, il saluait en elle la continuatrice de la tradition antique,
l'héritiere de la Grtice, la rénovatrice de la beauté :

la fin du mois d'aout, il avait envisagé les pires catastrophes. Leur
horreur n'avait pas abattu son courage. Avec son t-our d'esprit
absolu et son tempérament violent, il allait du premier mouvement aux résolutions extremes. Des les premiers jours de septembre, enfermé dans París en attendant le siege, il coneevait
tout un plan de résistance désespérée, pour « donner au pays te
temps d'arriver »: « recevoir l'ennemi dans la ville meme, occuper
toutes les grandes voies ... par de formidables barricades, et faire·
payer aux Prussiens lcur victoire probable par. un tel massacre
qu'ils n'entrent ici que sur nos cadavres a tous. » Voila ce qu'it
eut fait, s'il cut été « dictateur de París ». Mais il n'était pas «dictateur », it n'était que simple garde national, faisant, malgré 9es
cinquante-deux ans, son service comme les autres, montant sa
faction toutes les quarante-huit heures, nuit et jour, sur les
remparts, saos abri, pendant les froids et pluvieux temps
d'hiver. Dans les premiers jours de janvier 1871, sentant venir la
fin inévitable d'une lutte héroi:que, il écrivait la grande piece
. intitulée le Sacre de Paris. U y dlébrait en vers maguifiques la
ville qui était a la fois pour lui la capitale de l'intelligence et la citadelle de la liberté.

Depuis la saintc Hella~, ou done est la rivale
Qui marqua eomme toi l 'empreinte de ses pas ?

..........................................

Qui done a su tcnir d 'une puissance tellc,
Trempé dans le solcil, ou plus proche des cicux,
Lo pinceau rayonnant et la lyre immortelle ?

Abcillo ! qui n'a bu ton miel délicieux ?
Reine l qui n'a couvert tes pieds d'artiste et d'angc,
Dans un transport sacró, de ses baisers pieux ?

Cette patrie de la poésie et des arts, elle était maintenant en
proie aux barbares; mais le poetc l'exhortait a se redresser et a
s'affranchir :
Debout ! debout l agis, sois vivante, sois libre !
Leve-toi, levo-toi, magnanime ltalie 1

et il espérait, et il prévoyait que, le jour ou elle s'armerait pour
le combat, la France viendrait a son secours, les dcux ailes ouvcrtes,

Yille augusto, ccr\·eau du monde, orgueil do l'homme,
Ruche immortelle des csprits,
Phare allumé c.lans l'ombre ou sont Athene et Rome,
Arche des nations, Paris !

.............................................

La foudre dans les yeux et brandissant la pique,
Guerriere au visage irrité,
Qui fis jaillir des plis de sa toge civiquo
La victoire et la liberté l

\·oi~ ·, ·1~-h~~cio ~~- p~u· ia~.;º ~;,;;ég~- tos· mti;aiÍI~~ ·1·
Vil troupeau de sang altéré,
De la sainte patrie .ils mangent les entrailles,
lis ba vent sur le sol sacré.

Plutót que d'attendre cela famine ou la hontc », il appelait París
a une lutte désespérée ou bien a un éclatant suicide.« Bondis hors
de tes remparts », lui criait-il, ou bien« allume le bucher inoubliable, ensevelis-toi sous tes ruines fumantes, en laissant a l'univers l'éblouissement de ton génie et l'cxemple de ta mort. »

Par la route de l'aiglo et de la liberté.

Douze ans plus tard, il vibrait encare pour les memes causes,
mais d'émotions bien différentes. Au lieu de l'allégresse et de l'enthousiasme, c'est la douleur et la rage qu'il avait au creur. Des
les grands revers de la funeste campagne de !870, exactement des

Regrets de la jeunesse, regrets du pays natal, amour de la vie,
amour de la beauté, amour de la liberté, amo.ur de la patrie, tous
ces amours, les plus nobles ou les plus profonds que püisse nourrir

�657

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVl'E DES COURS ET CONFÉRENCES

l'ame humaine, ainsi done Leconte de Lisie les a tous éprouvés et
chantés. Aurait-il ignoré l'amour par excellence, l'-amour, que
tous les poetes ont célébré ? Celui-la a tenu trop de place dans
sa vie pour n'en avoir pas une dans son reuvre. ~ous s~v~n~
déja comment, avec son tempérament de créole, 11 ava1t ele
précocement sensible au charme de la fem_me. Nous _l'avons YU
se passionner tour atour a Bourbo~ pour s~ Jeune cousme,
son
escale au Cap pour Anna BesLaucl1g, a D~nan pour Ca~ohne et
pour Marie Beamish, a Rennes, en un s01r, pour Léontme Fay.
Nous tenons ces aveux de lui-meme, et encore sans doute ne
connaissons-nous pas tout, et ne pouvons-nous nous flatter d'énumérer tous les objets charmants pour lesquels a battucecceurqu'on
n,ous représenle comme insensible. II semble bien qu'il faille interpréter dans le méme sens la crise mora)e par_ l~quelle_ il passa au
temps de sa collaboration a LaDémocralie Pacifiq~e, c~1~e que nous
dévoilent ses lettres de 1846, et dans laquelle 11 fa11lit sombrer.
A partir de cette date, ses papiers ne nou~ révelent pl~s. rien. Mais
a défaut de lcttres et de confidences é¡;nLes, ses fam1hers et ses
bionraphes no1.1s en ont dit assez pour que nous puissions affirmer
en toute assurance que sa vie sentimentale et amoureuse s'l!st
prolongée autant que sa vie elle-meme. En les rccoupant les
uns par les autres, en complétant ce qn'ils racontent au moyen de
telle dédicace des éditions originales que le poete a soigneusementeffacée dans les suivantes, ou decertaines allusions qu'il a fait
&lt;lisparailre, on peut reconstituersomm:ii~ement ces rom;,ns ~e son
a"'e mur et de sa vicillesse, esquisst.r la s1lhouette des bellcs mconn~es et meme sous les portraits, mettre des noms. A Dieu ne plaise
que j'écrive ce~ no:ns qui ne nous apprendraient rien. Mais pou~quoi dissimulerais-jequ'entre 1850 et 1855, son creur se partagea1t
entre deme amours. lis lui ofTrirent le sujet d'un de ces « chants
alternés11 com,ne nousenavonsdéjaentendu,oilil aimaita opposer,
dans un¿ anlithese longuement soutenue, deux conceptions,
dcux sentiments, deux images. De ces deux amours, l'un, c'était
l'amour pur, chaste, idéal, qui ne connatt d'autres caresses que
les respects et d'autres aveux que l'adoration muette ; l'aulre,
c'était la p~ssion efTrénée, dévorante et brulante ; c'était l'amour
de )'ame et l'amour des sens. D'un coté une vierge du nord, aux
chcveux blonds au col blanc, aux yeux candides sous ses longs cils
baissés · de I'a~tre une femme dans tout l'épanouissement de sa
beauté, ~ux regard~ a la fois doux et brulants, ou le soleil du midi a
mis ses flammes. Le poete ne va point de l'une a l'autre; ces deux
ima.,.es qui passent devant ses yeux ne s'excluent point ; le cceur
qu'elles enflamment les contient a la fois et les chérit toutes les

.ª

dewc. Laissons-le parler; la pureté n'a pas de plus fervent, dévot:
Que nulle main profane, ó fantóme léger 1
N'ose, m~me en tremblant, toucher ta robe blanche ;
ue nul baiser mortel n'effeuille l'oranger,
ue la neur de l'Éden en par fume la branche 1
t si, de loin, j'adore, en son azur natal,
Ta grAce, ó jeune Esprit rev@tu de mysU:re,
Qui pourrait elTacer mon bonheur idéal ?
Serait-ce vous, douleurs et fievres de la leITe ?

ª

Mais aussitot une autre voix se fait entendre, une voix qui
gronde d'impatience et tremble de désir :
C'est un nom, un seul nom millo fois répété
Dans les pleurs de l 'attente ou les )armes d'ivresse,
C'est l'heure qui contient une immortalit6,
C'est ton vol d'aigle et d'ange, ó rapide 1ounesse 1
C'est lamer ou l'on puise et qui ne pout tarir,
Dont le not nous altere autant qu'il nous onivro;
C'est la félicité dont on voudrait mourir
Et le tourment sans fin dont je veux toujours vivro 1

De ces deux amours, c'est l'amour pur et chaste qui l'emporta,
mais seulement apres que la passion eut fini, comme finissent
d'ordinaire les passions, dans le déchirement et daos les larmes.
Le poete raya de son reuvre le chantalterné dont une des voix
ne se faisait plus entendre ; il n' en retint que les quelques strophes
qui, sous le titre d'Épiphanie, trouverent asile beaucoup plus tard
daos les Poemes Tragiques.
Elle passe tranquille, en un r@ve divin,
Sur le bord du plus pur de tes !aes, ó Norvege l...

Mais l'encens, cette fois, était brulé sur un autre autel ; l'hommage discret que ces stances expriment s'adressait a une
autre beauté, pour qui les soixante ans bien sonnés deLeconte de
Lisie retrouvaient l'ardeur et la flamme de ses jeunes années. Et
dans l'intervalle, quelque quinze ans plus tot, une jeune
femme, une brune au teint mat, d'une beauté royale et orientale,
avait fait sur son creur sensible une impression profonde ; c'est
pour elle, nous dit-on, qu'il avait écrit cette romance de couleur
persane, qui semble une inspiration de Saadi :
Les roses d'Ispahan, dans lcur gaine de mousse,
Les iasmins de :lfossoul, les fleur,; de l'oranger
Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce,
O blanche Lellah I que ton soume léger l...

L'amour, qui avait si souvent traversé, troublé ou consolé sa
vie, l'accompagna jusqu'au terme du : pelerinage. Il éclaira et
44

�658

REVUE DES COURS BT CONFÉRBNCES

rechautTa d'un rayon un peu pale-- un rayon de soleil d'hiver le déclin de sa vieillesse. Les derniers vers, ou a peu pres, qu'il
écrivit, ce sont des vers d'amour, ces strophes du Sacri/ice, étonnantes de verdeur et de lougue, oil il souhaite de soutTrir et de
mourir pour celle qu'il aime :
Et je voudrais, le creur abtmé dans ses yeux,
Baigncr de tout mon sang l'aut.cl oll je l'adoro

Ce sont, plus tardiverncnt encore, les deux quatrains descendant,
comme une supreme bénédiction, sur celle par qui il avait sentí
pour des beures trop breves

Sa jeunesse renattre et son creur refieurir",

celle qui avait donné a ce creur nostalgique l'illusion de rccommencer le reve de la vie, et qui lui avaiL rendu « le matin de sea
jours ».
On est bien forcé, apres cela, de convenir que, selon le mot d'un
des plus lideles disciples de Leconte de Lisie, « les femmes ont
beaucoup compté dans sa vie "· Et il paralt difficile de soutenir
que cet amoureux passionné ait été l'artiste au front calme et
aux mains froides quel'on nous a tant de lois présenté. S'ilfallait
le défendre d'avoir été irnpassible, je crois que la cause est
entendue. ~lais je ne sais si cette défense - bien que je me sois
gardé de trahir quoi que ce soit des secretsqu'il avait voulu cacher
- aurait agréé

a l'homme qui avait, de ses mains,si jalousement

relevé ce mur de la vie privée que les poétes de la génération
précédente, tous ou presque tous, s'étaicnt fait, de jeter bas,
un jeu et une gloire. Est-il besoin de citer les poémes fameux
oil, dans leur ardeur a chanter leurs amours, ils en avaient a demi
violé le mystére, et les commentaires, plus fameux encore, oil i1a
1' avaient profané tout afait? Faut-il rappeler cornment Lamartine
- non contentd'avoir écritLeLacouLe Gol/edeBaia- avaitjugé
a propos de mettre an bas de chaque piéce le nom et l'histoire de
celle pour qui il l'avaitécrite; commcnt, dans ce besoin de confidences, ou de confessions, qui depuis un siécle tourmentait nos
écrivains, il avait composé ce roman de Graziella et cet
autre roman de Raphael, ou tout n'est pas authentique, oil la
réalité est idéalisée et embellie, ou le faux est melé au vrai, soit l
dessein, soit par la faute d'unc mémoire royalement inlidéle, mail
ou il subsistait encore assez de faits positifs et d'allusions pnlcises pour donner pature a la curiosité de lecteurs qui n'étaient
pas toujours guidés par des motifs d'un ordre exclusivement !ittéraire? Faut-il rappeler les Nuilsd'Al!red de MussetetLaCon/ession

L\.EU\',HE POÉTlQlJE

nn

LECONTE DE LISLE

659

d'un en/anl du siecle, et les Elle el Lui, et les Lui el Elle, ou les
gneis réc1proques des amants de Venise et de Fontainebleau 1 Ieura
rancreu~ et !eurs. rancunes éta ient largement exposés aux yeuX

~u pubhc ? Faut-il rappeler qu 1un autre, qui pourtant semblait
ce sa_natm:e plus r,és_ervé que ~eux-la, dans ces Conlemplalioru qui
?eva1ent etre « 1 hist01re d un~ Ame», avait, pour peindre cette
ame t&lt; en fleur », mséré tout un hvre oll il contait un amour dont
l'ceil le moi?s exer_cé n'av~it ~as ~e peine a reconnaitre, en dépit.

des précaubons pr1scs, qu 11 n ava,t pas pour objet la mere de ses
enfants ? Cet éta_lage, ou, si l'on me passe le mol, ce « déballagc »
des senbments mt1mes, autant était-il indiscret et indélical
autant était-il en passe de devenir lacheux et dangereuxpourl'art'
a supposer qu'il n'en lil.t_pas la négation meme. 11 révolta cbe¡
Lec_onte de Lisie ce sentiment de fierté susceptible, de dignité
nat!ve, et, pour appeler les choses par leur nom, de pudeur, qui
éta1t, de son caractére, un des traits les plus fortement marqués.
Sa protcstation contre cette littérature d'épanchements sans
réserve, de conlidences déplacées et d'insupportables racontars,
~e_fut le sonnet des Monlreurs, que publia dans la livraison du 30
Jum 1862, trois mois aprés l'apparition desPoémes Barbares la
Revue Conlemporaine. La page est bien connue, je dirais volontlers
~~'elle ~e l'est que trop ; mais il n'en faut pas moins la rappeler
JCJ, ne ful-ce que pour la replacer a sa date et en préciser la porl.ée
et le sens. On sait comment le poete s'y défend avec toute son
énergie, de se laisser tralner en spectacle, • te] q~'un morne animal »sur le pavé des rues, pour leplaisir d'une «plébecarnassiére•,
de que! ton mépr1sant 11 reluse de déchirer devant elle « la robe
de lumiére » dont se voile la volupté:
Dans ~on orgueil muet, dans ma tombe sans gloire
Oussé-JC m'eugloulir pour l'ólernité noire
'
Je ne te vcndrai pas mon ivresse ou mon D'lal,
Je ne Jivrerai pasma vie á tes huCes,
Je ne danscrai pas sur ton Lrétcau banal
A vec tos histrions et tes prostituées.

Da_ns ces vers énergiques, avant tout. c'est l'homme qui par!"
etqm refuse d'acheter la renommée auprix decequ'ilregarde le mol éta1t en toutes lettr_es daos la version originale con_ime, un av11isse~ent. l\1a1s, depui_s longtemps déja, l'artistc
ét.1t_ d accord avec I homme pour ass1gner comme matiére a la
poé_s1e non pas l'expressiondes douleursou desjoies individuelles
m&amp;1s celle des sentiments humains dans ce qu'ils ont de commu~
et de général. Leconte de Lisie a, dans les trois grands recueils

�L 1CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

660

661

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

qu'il a publiés de son vivant, appliqué cette regle de la fa'.&lt;on la
plus stricte. 11 n'a épargné que les allusions - combien discréles
et vagues - a son premier amour. Il a retranché tout ce qui avait
un accent trop personncl, ou un caraclcre anecdotique, tout ce qui
aurait fait dcscendre sa po«'.·sie du piédestal sur lequel, comme une
belle statue, il voulait qu'ellc demeurat exhaussée, parexemple ce
sonnet- intitulé Le Présage - d'un tour spirituel et d'un
humour un peu acide qu'on n'est pas habitué a rencontrer dans
son reuvre:
C'était une adorable enfant : reil noir et doux,
Le\Te on fleur, entr'ouverte avec un frais sourire,
Tout un charme vivant qui ne peut se décrire.
Un pctit chien soyeux jouait sur se, gcnoux.
A pres nvoir longtemps lissé ses fines tres~es,
L'a,·oir ,erré conlre elle en disanl : )Ion amour l
La despole aux grands yeux, belle comme Je jour,
Le murdit jusqu 'au sang au milieu des caresses.
Puis rcdoublant de soins flalleur,, pour apai~r
L'humble gómisscment qui luí plabail dans !'ame,
Elle Je consola d 'un ra pide babc:.
Et je vi~ qu&lt;' c'él::iit dt'ljii toulc la r,•r,1mc;
L'amour dans le capric,· el dan~ lo cruuulé,
·re11e que Dieu !'a faite et pour I'clernilé.

Cet amer badinage n'en exprime pas moins, sous sa forme
légcre, un aspect de sa philosophie de l'amour, telle que nous la
trouvons éparse ~a et la dans des poern~s cl'une allure plus gravt•,
d'oú le paradoxe est banni.
La passion lui était apparue, au temps de sa jeunesse, quand il
était sous le prestige du roma:üisme, comme un.e exaltation sacrée,
so urce de soufTrance pour l'homme, mais aussi source de grandeur:
Désirs que rien ne dompl&lt;', o robe c:-.pialoire,
Tuniquc d('.vorantc c·t :nanteau úo.1 Yictoirc

11 conserva toujours un culte pour clic, et s'il reprocha quelque
chose a son siccle, nous le savons, ce fut de manquer d'enthousiasme et de vivre sans passions. De la passion par excellence,
de l'amour, il vit, selon les temps sans doute et les circonslances,
les bons et les mauvais cotés, surtout les mauvais. Il le regardatomme une puissancc falale et meurtricre, et il symbolisa cette
conccption dans un mylhe dont il emprunta l'idée a Ilésiode.
Ekhidna est un « monstre horrible et beau », moitié nymphe awt.
lcvres roses, moilié reptile cuirassé d'écailles. Elle habite, au,c
gorges d'Arimos,

Une caverne sombre avec un seuil fleuri.

Le jour, elle se cache dans le fond de son antre; le soir, elles'avance
au bord, elle chante, et les hommes, en entendant ses chants, accourent autour d'elle « sous le fouet du désir ». Elle leur promet des
baisers sans fin et des voluptés sans nombre; elle assure qu'elle les
rendra semblables aux dieux. Tous se ruent a l'envi dans l'étroite
caverne,
Mais ceux qu'clle enchainait de ses IJras amow·cnx,
~ul n'en dira jamnb la roulc disparue.
Le monst.ro aux yc11x cbarmants dévo:ait leur chair crue,
Et le temps polissait lcurij os dans l'antre creux.

Comme tous les symboles, celui-ci se laisse tirer en plusieurs
sens. Cette Ekhidna aux formes monstrueuscs « qui ne voit, dit
M. Vianey, qu'elle pcrsonnifie tous les reves et toutes les chiméres
et que le poéte prédit une fin afTreuse a tous les amanls de l'idéal,
atous les chercheurs d'énigmes, a tous les aventuriers de la passion,
a tous ceux qui demandent a la poésie, a l'art, a la philosophie,
al'amour, de les rendre des dieux ? » Te! qu'il se lit aujourd'hui,
le texte peut, en efTet, prcter a cette interprétation élargie. Dans
la version primitive, il y avait une strophe de plus, qui ne laissait
aucun doute sur l'intention de l'auteur et la signification du
morceau : « Les siecles, déclarait le poéte,
Les siecles n'ont changé ni la folie humaine,
fü l'antique El,hidna, ce reptile ú l'reil noir ;
Et malgró tant de plrurs el tant de désespoir,
Sa proie est éternellc, et l 'amour la lui mene,

l'amour, qui est, au gré de Leconte de Lisie, le premier né et aussi
le dernier des dieux, le plus cher, le plus adoré, le plus doux en
meme temps et le plus cruel, et qui fait payer par des « pleurs
sanglants » les« heures de délire » qu'il a accordées d'abord.
Des atteintes de la passion, ríen ne peut défendre la victime
qui lui est désignée, pas meme le reve d'art et de beauté dans
lequel lepoéte a cru s'enfermer. Il s'était assis en face des dieux,
sur la cime antique; il avait détourné ses regards du monde d'a
présent ; il évoquait les ages anciens ; il écoutait l'hymne que la
terre chantait au temps de sa jeunesse. Mais, comme de « noirs
&lt;&gt;iseaux de proie», les passionsse sontjetéessur lui; elles ont enfoui
leurs ongles sanglants dans sa chair ; elles l'ont rappelé a la
réalité et a la vie. Car I'homme qu'elles déchirent ne meurt pas. Il
vit, pour endurer d'incessantes tortures, pour etre« rongé de désir
et demélancolie», inquict etinassouvi. Et quandlapassion !'aban-

�662

L'IEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

donne, quand l'amour se retire de lui, quand les parfums
sont consumés, quand le flambeau s'est éteint sur l'autel, de ces
moments d'ivresse il ne reste - c'est le poete qui le dit - que
tristesse et que remords. Des spectres, aux beures sombres, hantent sa solitude. Ils se dressent devant lui, froids comme des
morts, faces livides, mains glacées, dardant sur lui des yeux fixes.
Et c'es_t en vain qu'il implore de ces tristes ombres une parole
de tendresse ou de pardon :
Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,
Cberes ~mes, parlez, je vous ai tant aimées !
Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus ?
Au nom de cet amour dont vous fOtes charmées,
Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux;
Déroulez sur mon cceur vos tresses parfumées J
Mais tandis que la nuit Iugubre élreint les cieux,
Debout, se détachant de ces brumes mortclles,
Les voici devnnt moi, blancs et silencieux.

Cette passion qui a insinué son veninjusqu'au fond des veines,
il faut !'en cbasser, ou il faut périr:
Ployé sous ton fardeau de honte et de miserc,
D'un exécrable mal ne vis pas consumé:
Arrache de ton sein la mortelle vipére,
Ou tais-toi, ldche, et meurs, meurs d'avoir trop aimó

J

Ici, Leconte de Lisie rejoint par le sentiment,et presque par l'expression, le plus passionné de tous les romantiques, cet Alfred
de Musset, pour Jeque] il n'avait pas assez de sarcasmes, qu'il qualifiait de « poete médiocre », et d' « artiste nul », le Musset de Don
Paez, désabusé par une expérience précoce, qui n'avait pas vingl
ans et qui maudissait l' amour :
Amour, fléau dtl monde, exécrable fo1ie,
Toi qu'un lien si frele U la voJupté Jie,
Quand par tant d'autres nceuds tu tiens a la douleur,
Si jamais, par les yeux d'une femme sans cceur,
Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'~me,
Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,
(Plutót que comme un !ti.che on me voie en souiTrir)
Je t'cn arracherai, quand je devrais mourir .

II se rencontre encore avec lui, quand il parle de la trace ineíla~able et précieuse que l'amour laisse dans le cceur qui l'a connu.
Une des plus belles pieces de Musset et des plus profondément
senties, est celle ou le poete se console de l'abandon et de la trahison, par la conscience qu'il a aimé et qu'il a été aimé:

663

La foudre maintenant peul lomber sur ma tete
Jamais ce souvenir ne peut m'8tre arraché 1
Comme le matelot brisé par la tempMe,
Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoil', ni si les champs f_lelll'issent,
Ni ce qu'il adviendra du s_imulacre hu~am,
Ni si ces vastes cieux écJau-eront demam
Ce qu'ils ensevelissent.
Je me &lt;lis seulement: « A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, ell~ était belle.
J'en!ouis ce trésor dans mon :1me 1mmortelle
Et je l'emporte a Dieu ! &gt;

Le « Souvenir » de Leconte de Lisie, c'est le sonnet qu'il a intitulé le Parfum impéri~sable. Qu'elle soit « d'argile ou de cristal ou
d'or ll, la fiole oll I'on a versé gouttea goutte &lt;( l'ame ~dora~te » des
roses en reste a jamais parfumée. Quand on la v1dera1t sur le
sable du désert, quand on la laverait dans les ea1:1x_ des fleu_ves,
quand on la briserait en mille piéces, &lt;( l'ar6me d1v1n &gt;&gt; subs1sterait toujours.
Puisque par la blessure ouverte de mon camr
Tu t'écoules de méme, ó eéleste liqueur,
Inexprimable amour qui m'enflammais pour elle 1
Qu'il Jui soit pardonné, que mon ma_l soi~ béni 1
Par dela l'heure humaine et le temps rnfim
Mon cceur est embaumé d'une odeur immortelle 1

Et !'on peut préférer a la grande déclamation romantique la
sobre comparaison parnassienne, ou l' éloqu~nce _Persuas1ve de
Musset a la calme certitude de Leconte de Lisie : 11 y a la deux
arts qui s'affrontent, deux tempéraments d'écrivain, deux époques de notre poésie ; mais il y a dans l'un et l'autre morceau,
- et c'est sousdes apparences diverseslecommun élément de leur
beauté- un accent qui vient du cceur.

•

••
On Je voit, la poésie de Leconte de Lisle n'~st pas aussi '.' impersonnelle » qu'on affecte de le dire ; encore m~msest-elle « ~pass1ble », si l'on admet surtout, comme ¡e le cro1s, que_ la pass10n la
plus sincere et la plus émouvante n' est pas ceUe qm se r~pand en
cris, en sanglots, en larmes et en paroles, ma1s cell~ qm se contient serre les !evres raidit les muscles, et ne se trah1t que malgré
soi. Et celle-ci a en o~tre l'avantage de se p_reter mieux que cellela a J'expression mesurée et harmonieuse qui est, selon la tradition

�664.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

antique et classique, la forme parfaite de l'art. C'est a cette
tradition classique, en donnant au mot son sens le plus large, que
Leconte de Lisie se rattache. II en a lait profession le jour oil il
a reconnu a l'art le pouvoir de« donner, dans une certaine mesure,
un caractére de généralité a tout ce qu'il touche ,,, signiliantimplicitement par la que de nos émotions celles-la, aplus lorteraison,
sont proprement matiere artistique, qui portent d'avance en elles ce
caractére de généralité, et ne peuvent demeurer étrangeres a aucun
de ceux qui participent de la nature humaine. En parlant et en
pensant ainsi, il réagissait sans doute centre l'individualisme
excessil de l'école romantique; il cédait au goOt de sanature pour
la vie intellectuelle et contemplative, justiliant la définition de
lui-meme,
Je suis l'homme du calme et des visions chastes,

qu'il donnait dans un des poémes de sa jeunesse ; mais aussi,
mais surtout, il obéissait au sur instinct qui a fait de lui, en méme
temps qu'un grand poéte, un des artistes les plus accomplis qu'il
y ait dans notre littérature lrangaise.
(d suivre.)

Chenedollé
(1769-1.833)

A l'aube du romantisme. Chenedollé, 1769-1833, essai blograpbique et litterafre. [Extrails du Journal de Chénedollé, 1802·
1833, d'apres les manuscrits du Coisel et de la collection Spoelberch
de Lovenjoul.] These pour le doctorat es lettres .•. par Mwe Paul de SAMJE,
née Lucy de Lamare. - Caen 1 imprimerie de E. Domin, 1922. 2 vol.
in-8°.

Nous venons, a la suite d'un a1mable guide, de relire l'reuvre
de Charles-J ulien Lioult de Chénedollé, de repasser dans notre
esprit les diílérentes étapes de sa vie, et nous nous associons
volontiers aux élogcs que la thése de Mm• de Samie a regus des
membres du jury du doctorat de la Faculté des lettres de Paris,
le 20 mai 1922.
· Cet ouvrage n'est pas sans défauts ; l'auteur l'a reconnu
avec grace. Ce qu'il faut louer sans résérve, c'est le zele bibliographique et documentaire dont il témoigne (1). Les diverses
correspondances et Je journal intime dont Mm• de Samie enrichit
l'histoire littéraire sont d'une grande valeur pour l'érudition.
Non seulement ils contribueront a nous faire mieux connattre
le pré-romantisme en cette période ingrate, mais non pas stcrile
de la Révolution, de l'Empire et du début de la Restauration,
mais ils éclairent déflnitivement la biographie d'un homme
qui fut sans contestation un vrai poéte et dont la vie, bien
qu'assez obscure et fort correcte en apparence, fut une des
plus romanesques au lond et des plus douloureusement irréguliéres qui se puissentimaginer. Figurez-vouf:une3.mevirgilienne 1
{1) Grflce f-1 1i1me de Samie, nous ¡,avons désormai.s qu'il y a pour l'étude•de
Chénedollé et son temps quatre sources princípalt:s l1 consu~ter_: 1° ~e dossier de Sainte-Beuve confié par M.Trouhat i'l l'lnst1tut, et qui ra1tpartie de la
collection Lovenjoui a Chantilly ; 2° le dossier de Liége qui comprend la
correspondance de Chénedollé avec le fils qu'il eut en exil p~ndant l'Émigration · 30 les Archives du CoiseJ oll. l'on trouve entre autres richesses, avec
le journ~l du poete, une correspondance avec M 11).e de Custine et avec les
membres du Cénacle romantique, ele. ; enfin 4(&gt;, le dossier de _Chened~l!é,
soit aux Archives nationales, soit aux Archives de la Guerre, s01t au MmlStere de l'lnstruction publique:

�666

l'3me d'un reveur, douce et fine, mais faible, un peu pusillanime,
aux prises avec quelques-uns des sombres événements d'un drame

balzacien. La destinée s'offre parfois de ces jeux cruels, qui sollicitent la plome d'un psychologue amer.
- Mme de Samie a eu raison, dans le relevé qu'elle consacre

aux travaux qui ont paru sur Chenedollé, de signaler l'importance de l'étude de Sainte-Beuve, qu'il fit paraltre dans la Revue
des Deux Mondes de juin 1849 . et qu'il publia en 1861 dans le
tome II de . Chaleaubriand el son groupe sous l' Empire, cours
professé a L1ége en 1848-1849. « C'est Sainte-Beuve, dit-elle, qui
eut le premier communication des papiers de Chenedollé.
Mm• de Banville, la veuve du poéte, entretint une correspondance
avec le critique et lui entr'ouvrit les archives du Coisel. II eut
entre les mains les lettres de Chateaubrial)d, de Joubert et
de Fontanes qu'il a publiées ainsi qu'une partie des manuscrits
de Chenedollé ... Cette étude faite d'apres les manuscrits est
l~ _seule qui compte vraiment... Pourtant elle n'est pas défimttve ... » Ces quelques mots sont parfaitement justes, et l'apport
documenta1re - tres probablement définitif, celui-la - que

667

CHENEDOLLÉ

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'est pourtant pas un reproche a !aire a un critique contemporain des événements dont la vie du poete est incrimmée, de
s'Ctre conduit en galant homme. Enfm, on invoque une fo1s
de plus sa haine pour Chateaubriand « dont il est tenté d'embellir
l'entourage pour le !aire paraltre plus noir "· Je ne sache pas
que Sainte-Beuve, a vrai dire, ait été plus sévére pour Chateaubriand quetous les excellents esprits qui, sans cesser de l'admirer
infiniment, ont su ,:nger l'homme en méme temps que le prodigieux artiste, et Lemaitre, ainsi que Brunetiere, Faguet et

M. Lanson ont en somme conclu comme Sainte-Beuve. On ne
prend pas si aisément Sainte-Beuve en défaut. II avait a un
&lt;legré extraordinaire le sens des « contradictions " du cceur
humain qu'ont notées les moralistes, et jamais il ne s'est contenté
de décrire un aspect de la nature d'un homme sans se soucier

de rapporter aussi tous les autres, qui aident a comprendre
sa physionomie et la complétent ; mais, de méme que, s'il est
sévére pour les petits cotés d'un grand esprit, ce n'est que pour
1

mieux le faire conna1tre, de meme, s il aperi;oit

a travers

les

ces secrets du cceur qui invisible-

détours de la vie misérable et douloureuse d'un vrai poéte les
traces persistantes, nonobstant ses errenrs, d'une véritable
noblesse initiale, il laut le suivre dans toutes les nuances de son
jugement et comprendre comment ce juge exquis des cboses
du cceur et de !'esprit les motive. C'est lui qui, en définitive, a
raison : il a compris et il eut pitié. Personne ne savait, d'un ceil
plus perspicace, derriére l'auteur étudié découvrir. l'bomme.

ment
commandent toute une vie; et de cela nul ne s'étonne '
.
ma1s ce qui ravira ceux qui admirent la personnalité si ondoyante
et s1 d1verse de Samte-Beuve, c'est la délicatesse avec laquelle
il a manié, si j'ose dire, la plaie dont souffrait Chenedollé. On
nous dit « qu'il passe sous silence des faits importants de la
vie_ de Chenedollé jusqu'a la rendre méconnaissable, par compla1sance pour la famille "· Mais que n'auraient pas &lt;lit les détracteurs du caraclere de Sainte-Beuve, s'il se !Iit étalé sans pudeur,

appelle la these de doctorat, obligent-elles les amateurs d érudition a des efforts disproportionnés avec le but qu'ils se proposent?
.
Mm• de Samie nous renseigne fort bien dans son Introduct10n
sur l'intérét qu'offre l'étude de Chénedollé. Aucun lettré de
culture approfondie n'ignore le poéte ; aucune ame « un peu
bien située ,, ne refusera sa sympathie' a l'homme.

nous ofTre l'ouvrage de Mme de Samie, non seulement complete

l'enquete, déja si vaste et précise de Sainte-Beuve, mais rend
indi_rectement hommage a la sagacité merveilleuse du grand
critique. Il sut toucher ave-e une sorte de divination, puisqu'il
n'était qu'imparfaitement renseigné, a ces plis douloureux
d'une conscience humaine,

quinze ans

a peine aprés

a

la mort dtr poéte, sur ce cas sinO'ulier

de bigamie qu'offre le double mariage de Chenedollé et qui
seul offrirait une intéressante matiere a une these de
droit, sinon juridique, du moins canonique. Les catastrophes
de l'époque révolutionnaire et les miseres de l'Émigration pour-

a lui

raient servir d'ailleurs, sinon de justification, du moins d'excuse

a une telle

erreur de conduite. Sainle-Beuve a fort bien laissé
entendre que le poete en porta la peine jusqu'a ses derniers jours.
« II i_déalis~ jusqu'a, la rendre méconnaissable, ajoute-t-on, la
physrnnomie du poete, par égard pour Mm• de Banville. " Ce

Aussi, pourquoi les, nécessités de ce genre singuher, q~'on

(t

Son ceuvre n'offre qu'une beauté fragmentaire, c'est vrai;

mais elle a une sincérité d'accent assez personnelle et déja
romantique.

« Chenedollé mérite d'etre étudié comme poete de transition,
comme continuateur de Delille, comme précurseur de Lamartine.
Il doit l'etre si l'on veut suivre l'évolution de la poésie lyrique
entre 1800 et 1820 dont il marque une étape : la derniere avant
les Médilalions. "
Mais sa vie est plus intéressante encore que son ceuvre : « 11
naquit sous Lows XV et moúrut sous Louis-Philippe, Son

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

enfanee fut eontemporaine des dernieres années de Voltaire,
de Rousseau, et sa vieillesse applaudit aux triomphes d'Hernani.
C'est une mémoire riche de souvenirs et qu'il peut etre intéressant
d'interroger, car il tenait registre des faits mémorables de sa vie.
" Il a été en relations avec tout ce que son époque oflrait
_d 'hommes de génie _et de femmes distinguées. Disciple et meme
collaborateur de Rivarol a Hambourg, iI a connu la derniére
fleur de l'!ristocratie fran~aise ; a Coppet, il vit Benjamin Constant, Adr1en de Lezay et tant d'autres. Rue Neuve-du-Luxembourg, confident de l'enchanteur, il fit des lors partie du groupe
Chateaubriand.
• En souvenir de l'Oratoire - qu'il aima toujours - il fréquenta Fouché, Daunou ; plus tard, a la société des BonnesLettres, il verra Nodier, il acclamera Hugo.
_« Mmea
_Flahaut, d_e Montolieu, de Stael furent ses protectnces de l ex1l. Il a1Tect1onna Mme de Beaumont la douce hirondelle ; il consola r,[me de Custine des infidélité~ de René enfin
il aima Lucile de Chateaubriand. Rien qu'a ce titre d';mi &lt;!de
fiancé de Lucile, il éveille la curiosité ... »
'
Eh bien ! tout l'intéret de cette étude était dans Sainte-Beuve
comme l'intéret que comportent les adorables illusions de l;
jeunesse ou certaines « contrariétés » de notre creur sont dans
Dominique ou dans Adolphe. Or, on ne referait pas si aisément
l'un des ces chefs-d'ceuvre. Ce que je pense, c'est qu'il n'est
pa!! plus aisé de refaire un portrait de Sainte-Beuve surtout
quand ce portrait a prés de 200 pages, est presque un livre, l'un
des plus documentés, des plus pénétrants et des plus charmants
de tous les livres.
Je comprend!' l'ambition de Mme de Samie. Je di;; qu'elle
osa trop, mais l'audace était helle. Pour ma part, si j'avais eu
la bonne fortune comme elle de faire une si ample moisson de
documents _de prem!er_ ordre, j'aurais demandé tout simplement
a la Faculte la perm1ss10n pour ma thése deprésenter une réédition
du chef-d'ceuvre de Sainte-Beuve en l'enrichissant de tous ces
documents nouveaux.
~n réalité, je suis comme ces gourmands dévorés d'inquiétude
qm ne sont pas satisfaits des plats excellent', qu'on Jeur sert.
Qu_els reproches sérieux_ pourrai-je présenter a Mme de Samie,
pmsque son ouvrage s1 documenté me permet de faire moimeme, a propos d'_un beau ca~, Je travail dont je reve a propos
des ~ Contemporams » de Samte-Beuve, et qui consisterait a
rééd1ter tout simplement Sainte-Beuve en Je dotant d'un commentaire. Enrichis des découvertes de toute l'érudition ultérieure,

?e

cutNEDOLLÉ

669

ées I Porlraits conlemporains • olTriraient la plus riche encyclopédie des esprits de ce x1x8 siécle dont il a si bien connu les
faiblesses et tres f.tuffisamment dépeint la grandeur.
Nous avons lu bien des études sur Chateaubriand et !'On groupe,
depuis Je cours de Liége en 1848-1849. Je ne nie pas l'intéret
ni le charme des pages qu'ont in1:.piré a des lettrés qui sont aussi
des érudits, et Rivarol et Fontanes, et ce charmant J oubert,
et ces aimables femmes, Mme de Custine, « la reine des roses n,
Mme de Beaumont, la divine hirondelle, et cette énigmatique
Lucile de Chaleaubrian&lt;l, la sreur de René, ce génie-femme,
Ame d'un si sublime et si troublant mystere, mais ni M. Bardoux,
ni M. Maugras, ni M. Beaunier, ni meme Anatole France et
Jules Lemattre ne me font oublier la main qui crayonna d'abord
ces portraits inoubliables. En somme, c'est Sainte-Beuve, apres
Chateaubriand, qui a fait la fortune de ces clrcs d'élite, et aucune
occasion n'était plus favorable a l'expression de ce juste hommage
que Je portrait., qu'on prétend exhumer, de Chenedollé.
Mme de Samie n'ajoute pas grand'chose a ce que Sainte-Beuve
a dit de ce milieu de l'Émigration sur lequel M. Baldensperger
est si bien renseigné et &lt;lont il renouvellera peut-clre l'étude.
Elle est plus heureuse évidemment a cause de sa documentation
•mr l'enfance et l'adolescence du poéte et i.ur son éducation
a J uilly, encare que Sainte-Beuve ait touché a e.es endroits
sereins et calmes de la vie du poete avec sa grace coutumiére.
J'ai lu avec Je plus vif intéret les pages charmantes que
Mme de Samie a consacrées a la liaison de Chateaubriand avcc
Mme de Custine. J'en ai meme admiré la spirituelle composition antithétique : Delphine ~e serait rcfusée quand son amant
la désirait, puis se serait olTerte, quand le caprice de Don Juan
était ailleurs. C'est tres joli, mai~ est-ce vraisemblable ? La
lecture de la correspondance de la marquise avec Chatcaubriand
m'inspire un doute invincible. Je I}'insisterai pas autant 9ue
Mme de Samie sur cette confidence que fit la belle Delphme
au pauvre Chenedollé. qui soupirait aupres d'elle : « ?e n'ai
pas été toute a Jui et je m'en rep ens. » Elle soufTre bien dei.
interprétations dont la plus vraisemblable est que la coquette
marquise ne pouvait pas autrcment conclure en parlant a son
nouvel adorateur. Elle avait, d'ailleurs, bien assez dit (voyez
p. 140), et sans me perdre parmi les nuances de ces amoureux
manéaes ie persiste a croire que Chateaubriand, qui était alors
lié av~c ~ime deBeaumont, trompa son amie, en ces années 1802
et 1803, séduit par l'accueil qu'on luí faisait au chatean de
Fervacques.

�670

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Quant il l'hypothese que la higamie de Chenedollé aurait élé
non seulement la cause de la rupture du projet de mariage entre
le poéte et 1[me de Caud, mais aussi de la mort probablement
tragique de cette créature de reve et d'une idéalité si rare
je l'accepttrais moins encore. On ne saurait parler de passio~
quand il s'agit des relations de Lucile avec Cbenedollé, et lui seul.
en tout cas, paralt avoir été fort épris. J 'admets que Lucile
a1t été touchée de la tendresse que Chenedollé lui témoignait
et que cet etre d'exception ait songé parfois a s'appuyer sur
l'aflection, du poete ~-certaines heures de sa destinée singuliere;
mrus on na ¡amrus l 1mpress10n, quand on lit leur correspondance, qu'elle éprouva pour cet ami le sentiment triste et délicieux de l'amour, et que, privée de lui, elle dut renoncer lt vivre.
Parmi les lettrns qu'elle écrivit avant sa fin prémLturée soit
a Mm• de Beaumont, soit il Chateaubriand ou a Chénedollé
il y e~ a d'admi~ables, mais ce sont justement celles qu'ell;
écriva,t a son frere ; ces leUres-ci rendent vraiment le son
d'une inefT~ble tendresse ; toute son ame est dans ce qu'elle
lm dit et lu1 confie, et non pas dans ce qu'elle écrit a Chenedollé.
Tels sont les points sur lesquels je me séparerais des conclusions
de Mm• de Samie. Je suis heureux de me rencontrer avec elle
quand elle analyse ce qu'eut de complexe et d'inachevé l~
tempérament poétique de ce pré-lamartinien. Ce fut essentiellemcnl un poete de transition, et, puisqu'elle tenait il démontrcr
peut-etre /J. l'excés, qu'il faillit devancer Lamartine, je regrett~
que A[me de Samie n'ait pas assez fait ressortir les dons d'observation et d'expression dont il lut doué pour la poésie rurale
et familiére. La Normandie peut etre fiére de compter Chenedollé
parmi ceux qui sentirent le charme de ses paysages. 11 aurait
une place honorable dans l'étude qu'il laudrait consacrer lt notre
romantisme provincial. Et puis, el ~urtout, puisqu'il s'a!!i.ssait

d'un cas bien caractérisé de poésie vécue, il aurait lallu rech~rcher
dans l'reuvre du poéte l'expérience de sa ,~e douloureuse et
montrer comment s'est opérée chez luí la transposition du réel
a l'idéal. J'aurais aussi souhaité que son biographe si bien informé
nous l,t plus d'un rapprochement entre la mélancolie de l'auteur
du_ Génie de l'homme et la tristesse d'Alfred de Vigny. Vigny luimeme, qm lut un autre esprit, une autre intelligence que Chenedoll~, n'eut _pas non plus avec toute l'ampleur désirable le génie
de l cxpresswn qui trah1t SI souvent Ch nedollé. 11ais ce dernier
a par moments, et moins en vers qu'en prose, et dans ses notes
qu'on pourrait appeler amsi le Journal d'un poele, rcndu presque
avec autant de force que Vigny le charme douloureux et si pro-

671

CHENEDOLLÉ

fnndément amer d'existcr, d'etre seul au sein de la nature splendide et indifTérente, d'aimer et de passer.
Nous recommandons la lecture du chapitre consacré aux
rclationsdu poétevieillissant avec les membres du premier Cénacle
romantique . ~tme de Samie apporte encore ici d'utiles compléments a la documentation déja si expressive de Sainte-Beuve.
, La publication des Éludes poéliques en 1820, écrit ce dernier,
avait mis Chenedollé en communication avec les poétes nouveaux, et lorsqu'on fonda La Muse franraise, il fut de ceux dont
on réclama d'abord la collaboration comme d'un lrere et d'un
ami. » Sainte-Beuve avait signalé les traits de ressemblance
qu'on peut relever entre Soumet et luí. On n'étudiera plus
l'auteur de la Divine Épopée sans tenir compte de l'influence
de l'auteur du Génie de l'homme. Mais ce qui cbarme ceux qui
recherchent les liens de filiation qui rattachentune écolenouvelle
comme le romantismc avec les écoles antérieures c'est de voir
avec quclle sympathic un poete encore aussi classique que
Chenedollé voyait grandir tous ces talents divers : Víctor Hugo,
Soumet, les lreres Deschamps, Vigny, Rességuier. Du fond de
sa province ou le retenaient ses fonctions d'inspecteur de l'Université et aussi le gout passionné de la chose rustique, le culte
du sol natal et l'amour de son verger et de ses roses, Chenedollé
s'informa sans cesse pendant plus de vingt ans, de 1815 a 1830,
du réveil progressil des arts et des lettres. II voulait connaltre
ces jeunes hommes en qui brUlait « un feu de poésie au creur »,
suivant la jolie image d'Émile Deschamps ; il se faisait envoyer
leurs livres ; il y avait entre eux et lui commerce intime de
propos littéraires et d'amitié. Chenedollé, comme Brizeux en
Bretagne, comme Aloysius Bertrand en Bourgogne, comrne
les fréres Tisseur a Lyon, comme Edmond Géraud et Delprat
a Bordeaux, comme Adolphe Dumas en Provence, Chenedollé
en Normandie jouait le róle de missionnaire du romantisrne.
Le contact de París avec la province est un curieux objet d'étude.
Ce serait un intéressant chapitre de l'histoire des mreurs et du
gout frangais qu'il faudrait écrire. Chenedollé répandait autour
de luí la renommée des poétes p~risiens. II applaudissait aux
succés dramatiques de Pichat, de Soumet ; il lisait avec passion
les traductions de Grethe et de Schiller, celle du Romancero.
Lui qui avait fait connaltre autrefois Klopstock a Mm• de Stai'l
elle-meme, il lélicitait Émile Deschamps de ce r61e qu'il s'était
donné d'intermédiaire entre la France et les littératures étrangéres. Surtout il prodiguait augénie d'Hugo,qu'ilavait su reconnattre, ses applaudissements enthousiastes : « Quel déluge
1

�672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�</text>
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30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Au théatre, Corneille donne son Polyeucle et sa Théodo~e,
Rotrou son Saint Genest, Desfontaines et Baro leurs Sa1ni
Eustache.
Mais on voit par ces litres que la poésie religieuse cesse a~ors
d'etre surtout biblique comme elle l'a été presque exclus1vement au xv1e siécle.
D'abord, la Jérusalem délivrée du Tasse a produituneimmense
impression. Elle a fait admettre que le sujet épique_ par excellence était celui des Croisades; et c'est,en efTet,le suJetque_plusieurs de nos prétendus poétes épiques reprennent e~ le locahsa~t
dans l'hisLoire de France. D'autre part, sur la scene, le pubhc
s'est habitué au décor romain et aux triomphes de la volonté_;
les plus beaux sujets religieux p~raissent done ce~_x que fourrut
le martyrologe ; les Chrétiens qm ont affirmé héro1quemen~ le~r
foi en face des empereurs et des proconsuls so~t cons1dé:es
comme des héros plus dignes de la tragédie que Sédécias et David.
Et puis, les guerres civiles s~nt finieso~ a¡¡soupies. On n'éprou"'.e
plus le besoin de tirer de la Bible des pnéres contre ses enne1:11s
et de maudire sous des noms hébreux les adeptes de la confess10n
rivale. Enfin - et surtout - la poésie, qui aime a ~e renouveler est un peu lasse d'une source ou elle a tant pmsé.
Ce~endant la source est trop riche, elle est trop vénérée pour
qu'on l'abandonne entiérement, et l'on saura bien s'y adresser
encore.

l'idée de Providence est déja celle qu'en 1656, dans son premier
&amp;rmon sur la Providence et en 1662 dans le deuxiéme, Bossuet
considérera comme « leur forteresse » : s'il y a une Providence,
pourquoi souffre-t-elle le bonheur des méchants ?
De tous ceux qui se réunissaient dans la petite chambre du
réformatcur de la poésie, aucun n'avait l'ame plus religieuse que
Racan (1). L'idée qu'on peut sincérement ne pas croire a l'existence de Dieu, a la supériorité de l'homme sur !'animal, a la vie
future, n'entrait pas dans son esprit. Il expliquait l'athéisme par
une vanité qui nous pousse a nous distinguer et qui nous fait
persévérer ensuite dans l'attitude une fois prise (2). Une lettre
au P. Garasse nous le montre particuliérement attaché au dogme
de la Providence. Garasse, ayant publié, en 1625, la Somme théologique des vérités capitales de la religion chrélienne, y avait répondu
a l'éternelle objection : &lt;e il n'y a point de justice en ce monde ;
les gens de bien sont toujours malheureux, et les méchants toujours heureux. &gt;&gt; Or, il se félicitait que la Providence eut de bons
et puissants avocats : Du Perron, Malherbe, Bertaut, les trois
premiers poétes du temps ; a ces noms, il ajoutait celui de M. de
Racan, &lt;e l'un des meilleurs esprits de notre age », et il citait deux
dizains des ce Incomparables Bergeries », en les jugeant égaux
e&lt; aux meilleures saillies de l' Antiquité (3) ». Racan répondit
pour remercier, et en termes qui ne laissent aucun doute sur son
désir de travailler a défendre le dogme de la Providence. Ce
fut surtout dans ce dessein qu'il entreprit ses Paraphrases.
Déja, en 1631, il avait publié : les Sept Psaumes de Messire
Honorat de Bueil, chevalier, sieur de Racan, dediez a Mme la
duchesse de Bellegarde.
, Ce sont les Psaumes de la Pénitence. Par le sujet, ces Paraphrases se rattachenta tantde poémes chrétiens éclos en Italie et
en France dans les dernieres années du xv1° siecle sur le théme
du pécheur repentant : sonnets de Desportes, de Régnier et de
bien d'autres, Larmes de saint Pierre par Tansillo et par Malherbe,
Larmes de la M adeleine par Pagani et Valvasone, Larmes du
Pénitent par Grillo. Par la forme, ces Paraphrases se rattachent
aux poémes de Malherbe : d'amples strophes bien construites,
beaucoup de logique dans le développement de l'idée, les images
bibliques conservées, mais préparées, expliquées, d'habitude
espacées, parfois, au contraire, rapprochées, mises a la fin ou

482

...

Les disciples de Malherbe continuent les paraphrases.
Dans le petit cénacle que présidait le tyran ~~s m?ts et deE
syllabes, et ou Racan fut introduit ?u temps ~u Ii éta~t page, on
était Chrétien avec indolence, ma1s on é.ta1t Cbrétien. Quelqu'un soutint meme un jour que la P?ésie devrait se mettre
au service de la foi et défendre la Prov1dence contre les ~thées.
C'est Racan qui nous l'apprend dans une lettre a Cbapelam :
Je pense avoir ou1 dire a quelqu'un de ces grans homme~ qui me faisoient
l'honneur de me souffrir en leur compagnie en _mon hab_1t d,~ page_ que le
principal dessein de tou tes les i~ventions po_ét_1ques éto1t d rnstrmr_c a. la
vertu agréablement en faisant vo1r, contre l'opin1on des athées, que la JU_sbce
divine agissoit des ce monde ; que les gens de bien n'estoyent pas tou¡ou~
malheureux ni les méchants toujours heureux ; qu'enfin la vertu trouvoit
sa récompe~se etle vice sa punition. (Ed . de Latour, t. I, p. 350.)

Le passage est instructif ; il confirme ce que nous s~vions par
ailleurs : au temps de Malherbe, l'objection des libertms contre

{l) Voir sur tous ces points le Jivre de M. Arnould.
(2) Latour, t. I, p. 306.
(3) Ces dizains sont dans l'éd. de Latour, t. I, p. 67-68.

483

�484

485

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L.-\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

d'une partie de la strophe ou de la strophe enliére, comme une
lumiére qui doit éclairer l'idée, alors que dans le texte hébreu elles
sont souvent la !eule expression de l'idée :

faire : au lieu de « rendre le sens de • David, il attaque les vices de
son propre siecle : les exactions des percepteurs d'impOts, les
blasphémes des esprits forts, et cet honneur du monde contre
lequel Bossuet va bient6t prononcer un si beau sermon :

Ma force n'esl plus animée,
:Mon leint a changé de couleur,
Ce qui me reste de chaleur
S'on ira commo une ruméo ;
Ce grand fcu que j'ay resscnli
So vorra bicn-lost amorli
Dan, mon corps, déjil rroid et blesme
Commo en un lizon allumé
'
La braize s'csloint d'elle-mesmo
Aprés qu'ello l'a consumé.

······· .................. .

En ces miseros incurablos,
Je sens mes os pcrcer ma pcau ;
Ceux qui seichent dans le tombeau
Ne me sont gueros dissemblables ;
Au de.,ert le plus écarté
L'cnnuy dont jo suis tourmcntó
Chercho la solitudc et l'ombre;
Et, dans ce Jieu qui m'est si doux,
J'imile l'humeur tristo et sombre
Des policans et des hiboux.
Quand la nuit au lit nous rappcllc,
Et que ces appas innocens
Charment nos soucis et nos sens,
C'est quand ma peine renouvellc.
L'horrour que j'ay do mon peché
)le relient tout le jour caché
Commo un passoreau solitaire ;
~tais mon souvenir, en tous lieux,
Pour m'empl!chor de m'en distrairo,
Me le rcmet dovant les youx.
.
(!bid., t. II, p. 258. )

Le second recueil de Racan esl plus intéressant. Il parut en
1651 et contenait 32 Psaumes. Il avait étécommencé en 1648 a
la requete de dom Denis Remefort, abbé de la Clarté-Di;u.
Quand il fut achevé, l'auteur le soumit a ses confréres del' Académie frangaisc, leur cxpliqua son dessein et les consulta sur le
titre a adopler. Conrad répondit par une lettre d'éloges et proposa ce litre, qui fut docilemenL accepté : Odes sacrées dont le

sujel est pris des Psaumes de David el qui sont accommodées au
temps présenl. Racan continua son reuvre et publia un Psautier
r.omplet en 16G0. Par une attention délicate, il s'abstint de paraphr_aser les deux Psaumes que Malherbe avait paraphrasés en
ent1er, le vme el, le cxxvme, et flt entrer dans le volume les
Psaumes de son l\latlre.
. Dans sa lettre d'envoi a l'Académie frangaise, Iui-meme
s1gnale son Psaume X JI 1 comme un exemple de ce qu'il a voulu

Les mourtrcs sont entr'eux au rang des moindres crimes ;
Ils vont il pas comptez aux guerras légitimes,
Ou l'ceil de la Vertu voit ce que nous valons ;
Mais quand il faut marchar pour leur propre querelle
Et que ce faux honneur sur le pré les appelle,
La vanité leur mct des aisles aux talons.

Mais, c'est aux négateurs de la Providence qu'il en veut surtout.
et les meilleures de ses Odes sacrées, les plus personnelles, les plus
émues, sont des réquisitoires contre les libertins. L'intention de
s'en prendre a leur impiété apparatt des les douze premiers vers
du recueil :
O bien-heureux celuy qui prit des $On printcmps
La vortu pour objet do ses premiéres fidmes
Et qui n'a point hanté les forts esprits du temps,
Dont le contagion pord les corps et los dmes !

lis disent que lo Sort rcgno scul dans les cieux,
Que les foudres sur nous tombent il l'avanture ;
Ils disont que la Crainte ost mere dos faux-dieux
Et n'en connoissont point d'autros que la Nature.
Ce poison des eqprits corrompt toule ma cour,
Et l'amo dont la foy n'en cst point pervertie
Avecquc !'Eterno! s'entretient nuit et jour,
Et rend gracc aux bontoz qui !'en ont garantie.

La Providence n'est pas défendue avec moins de vigueur en
d'autres Psaumes, par exemple au Psaume 74 et au Psaume 72,
oü se retrouvent une fois de plus, avant qu'elles entrent dans les
deux serroons de Bossuet, l'objection favorite du libertinage et
la réponse traditionnelle du croyant :
Cependant ma pensée a commis un blaspheme
Quand j'ay vu les méchans dont le bonbeur extri!me
N'est d'aucun malheur combattu ¡
Je disois: Le Seigneur est un Diou d'injustice,
Qui d'un aveugle choix récompense le vice
Du salaire de la vortu.

.........................................
l\lais il n'exerce point sa justice éternelle
Que nous n'ayons quitté cette robe charnelle
Dont la terre nous a vestus .
11 re&lt;;oit d'icy bas nos vceux et nos victimes,
Et so reserve aillours a chastier los crimes,
Et recompensar los vertus.

��488

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
lllais sans monlcr si haul d'u'n vol plein d'insolence
11 vaut mieux admirer par un profond silence
'
Ce divin jugement,
'
Et que chacun apprenne it mcspriser le monde
Ou les prosperitez s'écoulenl comme )'onde '
Et qui pour sa nature a pris le changement. '

. Cet avocat de la Providence a, d'ailleurs, en faveur de la divi~té du ~hristianisme, un argument qui, pour son temps épris
d énergie mo~ale, e~t d:une rare puissance. Lequel? C'est qu'aucune source d énerg1e n est comparable a l'amour que le Chrétien
po~e a son Dieu. Celte idée, qui dans quelques années
arui_nera la grande apologie du Christianisme que sera la tragéd1e de Polyeucle, est celle que Godeau exprime a chaquepage
~e ses ~glogues Sacrées, et il !'exprime justement en vers cornéhens, s1 l'on peut qualifier ainsi des vers ou l'on trouve la facture de Corneille, mais non son génie. Oui, l'époux et l'épouse, qui
dans les ~glogues de Remi Belleau parlaient la langue mignarde
des court1sans de Hen~i. 111, nourris de pétrarquisme, parlent dans
celles. de Godcau le vml langa ge des courtisans de Louis XII 1
n~ums ?u sto'icismc de du Vair et de Balzac. Écoutez l'épous~
cr1ant bien haut I1énergie dont son amour la rend capable:
~onnez-moi done la main, ot con&lt;.lui~&lt;'Z mes pos,

S1 vous es tes pour moy je no lrem!Jleray pa,.

M¿~ ~a,;~; ·¿;~s· ~~; co~b~ts· ;,éi.oñ~~-ci~ ~~s "ró~ces,

11 n~ sent plus les traits qui l'onl jadis blcssé,
11 n est plus dans les fers dont il ostoit pressó
Qucl~uo ,vent q11i l'altaque, iJ demeurf' imO-:obilo,
Quo) qu 11 vueille enlrcpren&lt;.lre, il le lrou,e racile.

Écoutez-la apostrophant, comme fera Polycucte, les voluplés du
monde:
Objets dont aulrcfois mes sens furent ravis.
'!onneurs que j'ay cherchez, plaisirs que j'ay suivi~,
l ou~ arrcster mon cccur vous n'avez plus d'amorce ;
11 fa1t avecque vous un éternel divorce.

. Écoutez-la encore aílirmant que l' énergie chrétienne est contagieuse, et annon~ant ainsi le dénouement de la tragédie de
Corneillc :
~~ux qui sont ses caplifs s.is palmes se couronnen l.
L ilg ont des envieux, Jeurs vertus les estonnenl;
eur constance se rit de ses persecuteurs
Et les change souvent en ses adoratcurs. '

On a depuis longtemps remarqué que Corneille doit a Godeau
le trait dirigé par Polyeucte contre la volupté du monde :

&lt;!89

1 Bt

comme elle a l'éclat du verre, elle en a la fragilité. "Mais, probablement, l'auteur de Polyeucle doit a l'honnete Godeau bien
autre chose qu'une mauvaise pointe. Sans trancher cette question
d'emprunt, disons du moins que Polyeucle ne fut point une
uuvre isolée a sa dale, puisqu'on trouve, plusieurs années aupanvant, dans les Églogues Sacrées de Godeau, et l'idéc générale
,de la tragédie de Corneille, et la générosité de ses héros, et une éloquence qui ressemble a la leur.
Elle y rcssemble par l'abondance du développemcnt et par
habituelle fermeté du vers. Elle est toutcfois bien plus verbeuse. Godeau a l'amplification facile : chacunc de ses formules
.t concise, mais il lui en faut plusieurs pour la meme idée. La
ota aRacine suffira ce seul vers :
Cieux, écoutez ma voix I Terre, p1éle l'oreille

out un dizain est nécessaire a Godeau :
Thrones estincelans du Seigneur des armées,
l\liroirs ou son pouvoir reluit si vivement,
Palais de la clarté, vo0tes d'aslres semées,
Cieux qui sans vous lasser marchez incessamment,
Globes qu'on,voit ensemble et légers et solides,
Arreslez vos courses rapides,
Cessez vos doux concerls pour ouyr mes discours ;
Et toy dont la beauté me remplit do merveille
Partage des mortels, Terre, preste l'oreille,
Et porte ma parolle á les antres plus sours.

Comme l'orateur trop abondant, le précieux apparatt dans ce
dizain. 11 étale toutes ses graces dans la parapbrase du Canlique
iu lrois enfanls, Benedícite opera Domini. Elle est antérieure
l l'épiscopat de Godeau, et la légende prétend qu'elle le fit éveque.
Richelieu, a qui elle futrécitée, aurait remercié en disant: «Vous
m'avez donné Benedicile, et moi je vous donne Grasse. » Si
Godeau avait d'autres litres a l'éveché de Grasse que d'avoir
auggéré un calembour a Richelieu, c'était bien avec un mot d'esprit qu'il convenait de recevoir un poéme ou s'était faite une tellc
cUbauche d'esprit. Godeau était le nain de Julie. C'était lui qui
avait eu l'idée de la fameuse Guirlande, composée pour M110 de
Rambouillet par toutes les Muses de la Chambre Bleue. Lui-meme
eomptait parmi les plus ingénieux génies de ce cénacle ou surabondait l'ingéniosité. Aussi son Benedícite est-il un des spécimens les
plussignificatifs de la poésie précieuse. Alors que dans le can tique
la6breu un bref et sec appel est adressé a tous les etres de la nature,
Godeau fait de la plupart de ces appels des énigmes infiniment

�490

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

piquantes, l' etre. invité a louer le Seigneur étant désigné d'habitude p~r une série de périphrases mirifiques, jusqu'a ce que son
no~ so1t do~n_é-etil ne l'estpastoujours- comme le mot de
l'érugme. Vo1c1, par exemple, l'invitation lancée a la !une et aux
astres:
LoQez sa grandeur nompareille
Inconstant Soleil de la nuit
'
De qui le char roule sans br~it
Lorsque la nature sommeille
Illustre Courriere des mois '
Lune, dont les secretes lois '
Gouvernent les plaines salées ;
Feux errans, celestes Flambeaux
Fleurs d'or sur le Ciel estalées '
Aslres benissez Dieu qui vous~ faicts si beaux.

Et voici celle que regoivent ensuite la rosée et les nuages :
Perles brillantes et liquides
Douce nourriture des fleurs '
Celeste miel, rertiles pleurs '
Dont l'Aube rend les prez humides
Et vous Corps sans Ame mouvans '
Objets trompeurs, jooets des vents
Sour~es d'agréables orages,
'
Espo1rs des blez a demi mors
Voiles du ciel, subtils nuages '
Loüez Dieu dont la main dispense vos thrésors.

Apre~ avoir publié ce premier recueil, ou la poésie biblique
convert~e en éloquence et. parfois infectée de préciosité était
em~loyee a défendre la _fo1 contre les libertins, Godeau reprit,
a pres. Desportes, le proJet de donner au Catholicisme tout un
Ps_autier e~ vers frarn;¡ais. Le recueil parut en 1648. Des I'année
sm:ante'. Il en fut fait une 2 8 édition, et le poete eut la
satisfacbon que des musiciens missent des airs sur plusieurs
de ses pieces.
• &lt;e Il a pris, explique-t-il danssa Préface, le milieu entre la Verswn et l~ Paraphrase. &gt;&gt; En général, il traduit. Pourtant, il a préfé~é le titre de P~raphrase parce qu'il a été souvent obligé de
mel~r ses pensées a celles du prophete. Qu'est-ce qui l'y contraignait ? C'était d'abord la nécessité de &lt;e faire des liaisons entre les
versets qui, dans !'original, sont fort detachez ». C'était ensuite
la néc~ssit_é &lt;e d'adoucir les changements des personnes que le
Psalm1ste mt~od_uit et fait parler tout d'un coup, sans y préparer
le lecteur ». Ams1 Godeau a cru devoir expliquer quelles sont ces
po~tes que l~ d,i_vin chantre somme ~e hausser Jeurs tetes et
qu est-ce qm l mterroge sur Je personnage attendu dans le
temple:

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

491

O vous I dont en esprit j'admiro la structure,
Portes de son Temple fameux,
Le Roy de Gloire vient, (aites luy l'ouverture
Du sejour qu'il choisit pour entendre nos vreux.
Que si vo~s demandez qucl est ce Roy de gloire,
Qui veut entrer en ce saint lieu ;
C'est celui dont les mains gouvernent la victoire,
C'estle Maistre du Monde, en un mot, c'est un Dieu.

Mais ce qui imposaitle plus de corrections et d'additions, c'était

la nécessité e&lt; d'accommoder plusieurs des comparaisons de David

a notre fagon de concevoir et de dire les
choses &gt;&gt;.
Ce que Godeau entend par«notre fagon de concevoiretdedire»,
c'est celle, naturellement, du classicisme naissant. On devine ce
qu'elle va faire des comparaisons de David. Elle conserve a Dieu
son habit de lumiere, mais c'est seulement apres que plus de deux
strophes de préambule nous ont préparés a tant d'audace, et c'est
en donnant a l'Éternel le soleil pour trone, la terre pour marchepied, le ciel pour palais. Elle laisse les zéphyrs tratner le char
divin, mais elle orne le char d'or, d'ivoire et de diamants. Elle
bannit du chreur des protégés de la Providence, l'ane, le héron
et le hérisson, etres bas et romantiques ; mais elle y introduit les
escadrons des abeilles et le lievre que chassent les gentilshommes.
Les lourdes baleines sont conservées parce qu'elles fournissent
cette belle fin de strophe qu'on u les prend pour des écueils sur les
flots de la roer n. Et, sur tout cela, jettent leur noblesse et leur
élégance ces périphrases dont notre classicisme s'engoue et
demeurera entiché pour deux siecles: l'astre du jour, le monarque
des saisons, le char d'ébene de la !une, l'émail des prés_, les
pavots du sommeil, le liquide d'argent et le cristal des fontames,
les humides plaines de lamer. Tout n'est point, d'ailleurs, mauvais
et, par exemple, l'on sait gré a l'éveque de Grasse ~'avoir
peint en trois jolis vers la beauté des paysages de son d10cese:

ou de ses expressions

Et dessus les costaux voisins,
Parmy les oliviers aux feui!les toujours verte_s,.
On voit meurir la pourpre et l'ambre des ra1sms.

Le Psautier de Godeau est un témoin précis de ce que le gout
frangais, vers le milieu du xvne siecle, pouvait supporter d'hébra1sme. Et ce fut pour avoir bien accommodé la poésie de David
au tour d'esprit de ses contemporains que Godeau fut tenu en une
tres haute estime. A la fin du siecle, on l'apprécie encore. Quand
Racine écrit les chreurs d' Esther, il n'a que trois livres sur sa

�492

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

table, je l'ai constaté : la Vulgate, la traduction en prose de
Lemaistre de Saci, le Psautier de Godeau. Marot, Desportes,
Racan lui paraissent négligeables. Mais il demande a Godeau des
avertissements, des conseils et des suggestions. Quelques-uns de ses
vers bibliques les plus connus sont des vers pris a Godeau et remaniés (1). Esther et Athalie n'auraient pas été tout ce qu'elles
furent sans cet estimable précurseur.

..
*

C'est ici qu'il convient, je crois, de dire quelques mots des
Psaumes de Corneille; car, bien que publiés dix ans apres ceux
de Racan, vingt-deux ans apres ceux de Godeau, ils appartiennent
a la meme école : ils sont d'un disciple de Malherbe.
Corneille a publié en 1670 un volume contenant le texte latin
et la traduction en prose et en vers de 1'0ffice de la Sainle Vierge,
desSeptPsaumes pénitenciaux, des v¿preset Complies du Dimanche,
d·extraits de l' I milation, des Hymnes du Bréviaire. Le tiers du
Psautier se trouve traduit dans ce volume.
Sur un point, Corneille s'écarte de ses devanciers immédiats:
il désapprouve !'extreme variété deleurs strophes, l'ampleur de
la plupart d'entre elles. Lui-meme vise a la concisionet a l'unité.
Tous ses Psaumes, sauf le 1er des Matines de l'Office de la Sainte
Vierge, sont traduits en strophes de quatre vers. Seulement, pour
concilier la variété avec l'unité, il modifie constamment le
quatrain, unissant tantot des vers semblables et tantot des vers
différents, transportant atoutes les places possibles un vers plus
court que les trois autres, associant de toutes les fa~ons deux vers
courts avec deux vers longs, combinant la diversité des vers avec
celle de la disposition des rimes.
Par ailleurs, Corneille résout bien comme ses devanciers le
probléme de l'accommodation de la poésie biblique au gout fran~ais.
Voici les transitions mises entre les versets :
Ce n'esl pas toul: il faut en moi
Créer un cwur si pur, qu'il tienne l'ame pure;
Renouveler en moi cet esprit de droiture
Qui n'agit que sous votre loi.
Lorsque vous m'aurez pardonné
Ne me rejetez pas de devant votre face,
Et ne retirez pas !'esprit de votre gracc
Apres me l'avoir redonné.

( l) Voir nos notes sur les chamrs d' Es(her dans la Reuue d' Histoire lilU·
raire de la France, 16• année, n ° I.

493

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Voici la version oratoire:
Que sert tout Je pouvoir hu~ain ?
A batir un palais qu'en sert toutl'art1llce?
Hommes, vous travaillez en vain,
A moins que le Seigneur avec vous le bdtisse.

Voici le mot propre traduit par une périphrase :
Jusqu'en mon sein faites couler .
Ces eaux qui de blanchir ont le grand prlVllege (I).

I

Voici l'image conservée, mais expliquée :
Le pélican est moins sauvage
Au fond de son désert que moi dedans ma cour ;
Et eomme si le jour me faisoit un outrag:e,
Je fuis comme un hibou les hommes et le ¡our.
Tel qu'un passereau solitaii:e,
. .
J'ai peine a supporter mon ombre qui me suit ,
Et tout le long du jour si je ne puis me taire, .
Je repose encore moins tout le long de la nuit.

Voici un exemple significatif de l'image conservée, mise en
relief, mais longuement préparée :
Vous done, si vous voulez éviter les tempiltes
Que son juste courroux roule a chaque moment,
Mortels ne soyez pas semblables a des Mtes
Qui ma~quent de raison et de discernement.
Domptez avec Je mors, domptez avec la bride
Ces esprits durs et !iers, ces naturels brutaux, .
Qui refusent, Seigneur, de vou~ prendre pour guide,
Hommes, mais apres tout, moms hommes que chevaux.

Voici l'image biblique de la fumée combinée avec la noble
image d'un arbre frappé par le tonnerre :
Mes jours ne sont que la fumée
D'un tronc que vos fureurs viennent de foudroyer.

La voici enjolivée par une réminiscence de l'Aslrée:
Soudain les plus hauts monts de joie en tressaillirent
Comme un troupeau sur l'herbe au son des chalumeaux;
Soudain tout alentour les collines bondirent
Comme bondissent les agneaux.

Corneille en 1670, ne renie pas ce qu'il aimait déja trop en 1640.
II reste Co;neille, d'ailleurs, le bon ouvrier qui, meme apres le
( 1) Bible: • Vous m'arroserez avectde l'hyssope, je serai nettoyé. •

�494

495

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L \ BIBLE DAN3 LA POÉSIE FRAJl.t;AISE

déclin de la gra~de inspiration, sait, comme personne, forger un
vers, mettre un mota sa place et construire une phrase :

_Ce_tte femme si fiére ne saurait, quand on lui impose une
nuss10n périlleuse, avoir d'autre crainte que celle d'échouer et
elle détrompe dédaigneusement Mardochée, qui se méprend su~ la
nature de son épouvante :

Je l'avouerai, Scigneur, votre ju~te colcre
Ne peut avoir pour moi trop de sévérité;
Mais ne me corrigez qu'en Pere
Et non pasen mallre irrité.
Avec compassion regardez ma faiblesse :
Je soutfre sans reH\éhe et languis sans repos.
Guérissez-moi, le mal me presse.
Et passe jusque dans mes os.

11 n'y a aucune couleur biblique, et peut-etre n'y a-t-il aucune
idée religieuse dans les seules tragédies estimables que la Bible
ait alors inspirées, celles de du Ryer: son Saül, joué en 1641 et
publié en 1643, son Esther, publiée en 1644.
Son Esther est une piéce romanesque et politique.
Le danger des Juifs ne commence vraiment qu'a l'acte IV.
Jusque-la, on assiste seulement a la rivalité de Vasthi etd'Esther.
Elle est fomentée par Aman, qui, amoureux d'Esther, voudrait
bien qu 'Assuérus reprJt la reine disgraciée et lui laissat la nouvelle
élue. Dépité par le triomphe d'Esther, ilcomplote contre Assuérus,
et c'est pour cela qu'il périt, tout autant que pour avoir projeté
le massacre des Juifs.
Dans cette tragédie ou tout le monde fait de la politique et oti
tout le monde ruse, meme Esther, qui feint de ha'ir les Juifs pour
obtenir d' Aman l' aveu de son dessein, pres que tout le monde
aussi a cet orgueil que nous appelons cornélien, parce que c'est
Corneille qui lui a donné sa plus belle expression. L'Esther de du
Ryer est bien une héroine de 1644. Elle n'abandonnera pas d'ellememe le trone ou on l'a fait monter, elle attendra qu'on l'en
chasse:
Je ferai voir alors une vertu si haute
Qu'on croira que je donne un sceptre que l'on m'óte.

La disgrace ne sera pas un déshonneur :
En tomber innocent, c'est en tomber sans honte.

Pensez-vous done qu'E~ther, peu forte et mao-nanime
C?~~e un fai':&gt;le soldat ait besoin qu'on J'anime 1 '
S1 J a1 peur mamtenant, hélas I hélas I j'ai peur
De manquer de succes, non de manquer de camr.

Le Saül de du Ryerest plus cornélienencore que son Esther. II a
déja l'opiniatreté et la rhétorique de ces orgueilleux en qui
le Corneille de la décadence admirera une volonté héro"iquement
tendue vers le crime. 11 poursuit son gendre David dela haine dont
Cléopatre poursuivra sa bru Rodogune et il ne repousse pas avec
plus de véhémence que ne fera celle-la « le ridicule retour d'une
aotte vertu » :
Sortfz, sortez, remords, de mon cceur ao-ité.
En vain. vos visions m'avaient épouva~té.
Vous na1ssez seulement de la faiblesse humaine •
Mais ne troublez que ceux qu'une Ombre meten peine.
Ne pe~sez plus m'atteindre et m'imposer des lois:
La cramte et les remords sont indignes des Rois.

Lui et ses fils iront vaillamment au combat ou les attend la
défaite et la mort : bien combattre quand le succés est incertain
c:est _I'effet . d'une_ vertu commune ; bien combattre quand 1~
VIcto1re est 1mposs1ble, cela n'appartient qu'auxroisgénéreux,
Pour qui la honte seule est un mal dangereux...
11 faut me souvenir que je suis en un rang
Ou je dois a l' Etat mes enfants et mon sang.

En publiant cette tragédie, du Ryer demande qu'on luí sache
gr~ d'etre le premier qui ait fait parattre sur notre théatre un
SUJ~t ~~ré de,s Histoires saintes (les tragédies bibliques du
xv1 siecle n ont P?s été repr~sentées), et il souhaite pour sa
~compense de servir en cela d exemple a ses « mattres » : il veut
~re a ce ces grands génies qui rendraient l'ancienne Gréce enVleuse de la France •&gt;. Si Corneille et Rotrou ne répondirent pas a
cette invitation, ce fut sans doute parce que du Ryer n'avait
P~s su l~ur mon~rer en quoi un $ujet biblique pouvait se distinguer
d un SUJet romam.

AMAN

Mais enfin, c'est tomber.
ESTHER

Mais c'est vaincre en tombant.
La honte est dans la cause et non pas dans la chute.

La Bible n'eut pas alors a se louer de notre poésie épique plus
que de notre théatre.

�496

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES
,I

Mogse aauvé, pour parler seulement de l'reuvre la plus significative, parut en 1653. Longtemps auparavant, Saint-Amand
avait commencéunJoseph qu'il n'acheva point et dont il utilisa
des morceaux,dans son nouveau poeme. Celui-ci avait été rédigé,
une'premiere fois, bien avant 1653. S'il fut remanié avant la publication, il appartient par sa conception aux plus beaux temps de
la préciosité.
II eut un succes que suffirait a attester la place qu'il occupe daos
la critique de Boileau. Comme le dit fort bien Trissotin, l'acharnement de l'auteur des Salires contre certains représentants de
la littérature précieuse prouve a que! point ils lui semblaient des
adversaires redoutables.
Saint-Amand était, en 1653, un personnage considérable,
membre de l'Académie frangaise depuis sa fondation et sana
qu'il eut sollicité cet honneur, grand voyageur,' ami d'une reine,
homme spirituel, aimable et joyeux, aussi recherché dans les
salons par les jolies femmes que dans les cabarets par les gens de
lettres, poete par moments d'une fantaisie toute romantique qui
le destinait a la sympathie de Théophile Gautier.
Une réussite dont il fut particulierement fier, ce fut d'avoir
enfermé l'action de son Moyse en l'espace de 24 heures et transporté ainsi de la tragédie dans l'épopée-et cela lui semblait une
grande nouveauté - la regle des uniLé5. De cette conception, il
était d'autant plus orgueilleux qu'il a entassé dans ce poeme en
douze chants et dans cette ac tion d'une journée une matiere immense en utilisant les procédés favoris de la tragédie : le songe
et le récit des événements antérieurs mis dans la bouche d'un personnage.
Que trouve-t-on, en e1Tet, dans Moyse sauvéTToute l'histoire de
l'entrée des Israélites en Égypte, et reprise a ses plus lointaines
origines ; toute l'histoire de leur sortie, et prolongée jusqu'a
l'arrivée aux confins de la Terre Promise. Ajoutez tous les themes
traditionnels de la pastorale : l'orage et la tempete, la bergere qui
éleve des oiseaux, la bergere qui se noie et que peche le berger,
le berger que blesse un animal féroce et que la bergere guérit
par des simples, la bergere qui apprend qu'elle est aimée en lisant
son nom gravé sur un tronc d'arbre, le repas champetre, et,
comme l'idylle est marine autant que pastorale, les pecheurs
s'unissent aux bergers. Ajoutez naturellement les thémes de
l'épopée ; en particulier, le merveilleux, surtout ce merveilleux
magique dont l' épopée ne sait plus se passer depuis I' Alcine .de
I'Arioste et l'Armide du Tasse, et qui s'étale ici a son a11e
puisque les métamorphoses créées par la baguette de Moise

497

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

1'imposent comme d'authentiques miraeles a la foi des lecteurs
chrétiens de Saint-Amand.
Assurément, si la beauté d'une reuvre se mesure au nombre des
difficultés vaincues, Saint-Amand est un grand artiste pour avoir
combiné dans une seule et breve action tant d'épisodes divers.
Mais son principal titre a l'enthousiasme des ruelles fut d'avoir
prodigué dans le Moyse toutes les beautés du style précieux. C'est
la, en efTet, qu'il faut avouer que les choses se disent « d'une
maniere particuliere ». C'est la que l'on peut faire une belle
collection de périphrases. C'est la que le crocodile devient :
Un amphibie énorme, un trattre qui se plaint,
Qui pour l'hommo attraper, les pleurs do l'homme feint;

le bouc, un « animal barbu qui de cornes est brave », les poissons, « les rapidrs muets »,
Les nagours écaillés, ces sagettes vivantes
Que nature empenna d'ailes sous l'eau mouvanles ;

et la poule qui a couvé des canards, une mere domestique qui se
tourmente en vain sur le bord aquatique quand elle voit sur les
flots le fils adoptif éclos so~s sa chaleur. C'est la que le poisson, en
mordant a l'hamegon, re1jo1t
Sa véritable mort sous une ombre de vie,

et se trouve ensuite, quand le pecheur leve sa ligne de poisson
changé en oiseau. C'est la que le nageur transform¿ ses bras en
jambes et avance a mesure qu'il ramene ses jambes en arriere.
C'est la que se passe cette aventure étrange que, quand l'enfant
exposé sur le Ni! en a été tiré par un esclave noir, l'image d'un
ange est sauvée par celle d'un démon et qu'un bras
d'encre est propice a des membres de lait. Mais combien plus
étranges encore sont toutes les merveilles qui, sous la baguette de
Moise, jaillissent de la tete de Saint-Amand : la pluie de sang fait
que les poissons qui restent dans l'eau s'y noient et que ceux
qui en sortent meu~ent pour avoir eu peur de mourir ; le passage
de la mer Rouge fa1t que le chameau, marchant sur des perles
foule plus de trésors qu'il n'en porte, que le cheval bondit 0 ~
&amp;ouffiait la baleine, que les breufs marchent a pied sec la ou flottai~nt les thons, et que tout cela s'~ccomplit,. comme l'a remarqué
Boileau, sous les regards ébahis des po1ssons qui se sont mis
aux fenetres.
Et voila tout ce que le grand événement biblique du salut
34

�498

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Moise et de la sortie d'Égypte parait avoir été pour le ~oete
·
eher aux préc1euses
.• un the'me qui se prétait a une &lt;&lt; funeuse
dépense d'esprit ».

Philosophie de !'Esprit

•
• •
L Moyse füt réédité en 1660. La méme année, Bo~suet p~h ; a París dans l'église des Minimes. L'année smvan~, ~l
e r::hait dans la chapelle des Carmélite~. L'année d:apres,
p ·chait au Louvre et aü cours de ce careme, les court1sans, qm
pre • t eut-e·tre' d'~dmirer les gentillesses de Saint-Amand,
vena1en P
.
,.
d
· ·che
entendaient les passions mutmées dans 1ame u ~a':1-vais n
erier: Apporte, apporte ; ils voyaient la veng~ance d1~me fr~pper
et rompre la porte ; ils voyaient ent~ les mams de Dieu la cotpe
rem lie des trois liqueurs ; ils voyaient le grand. arbre élev en
hauÍeur, étendu en ses branches, fertile en ses reJetor:éb~~b-1r
d'une grande chute et couvrir la montagne_ de ses . ~s ' Is
voyaient Dieu déraciner les royaumes et les Jeter ou Il l~n platt
eomme un roseau que les vents emportent. Avec ce préd1cat~ur,
toute la grande poésie biblique entrait dans I' éloqu~nce frarn;¡a1se.
(d suwre.)

1!

Cours de M. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslilul, Professrur a la Sorbonne.

H UITIEME

LE CON.

L'intelligence et la vie.

Je compte poursuivre aujourd'hui, en passant des conséquences
pratiques aux bases spéculatives, !'examen du dynamisme vital,
c'est-a-dire de la doctrine qui oppose au matériaJisme analytique, a l'atomisme, le primat de la vie,biologiquement définie.
Les considérations, que- j'ai indiquées la derniére fois, ont montré
que cette expression: la Pie biologiquemenf définie, ne fait pas
pléonasme ; car il s' agissait précisément de savoir si les valeurs
proprement biologiques, celles qui sont communes a l'homme
et a l'animal, parvenaient a rejoindre et a justifier, en fin de
eompte, les valeurs proprement spirituelles, celles qui distinguent
l'homme parmi les espéces auxquelles zoologiquement il ressemble, qui permettent de le caractériser comme animal polilique
ou comme animal religieux.
·
Cette question se posait des l'aube de la civilisation moderne :
)Iontaigne et Pascal l'avaient résolue.
,
L' ApoloqiedeRaymonddeSebonde raillel'illusion del'homme qui
se croit capable de s'élever au-dessus de la condition de !'animal,
qui renonce aux impulsions de l'instinct naturel, et se perd dans
la double chimére d'une vérité unique et d'une justice absolue.
Quant a Pascal, s'il maintient l'idéal dogmatique de la vérité, de
la sainteté, c'est en refusant a l'homme de s'y élever par ses
s~ules forces : « Pour faire de l'homme un saint, il faut bien que
ce soit la grace, et qui en doute ne sait ce que c'est que
saint et qu'homme. » L'ceuvre propre de Rousseau, g'a été
de briser l'alternative du scepticisme et du théologisme: Rousseau se place sur le plan de la nature ; il y rencontre l'instinct ; il
en proclame la divinité.

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

600

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais, par dela l'optimisme invraisemblable de Rousseau,
la divinisalion de l'inslinci devait conduire la pensée moderne a
prendre parti pour l'un des termes de l'alternativc suivante. Ou
le divin dans l'inslinct, c'est ce qu'il y a de supérieur et d'irréductible a l'animalité, ce qui rétablira do.ne, en dessus du plan
de l'entendement abstrait, de la critique stérile, le regne de
la raison; par la raison, l'homme conquiert l'autonomie, il 11ppartient a la république des citoyens libres, au regne idéal des fins.
Ou bien l'instinct est l'antithese radicale de la raison, et alors
nous voici au niveau de la vie elle-meme, définie par les con
ditions du développement organique. Sachons alors, demande
Schopenhauer, contempler la vie face a face, saos etre dupe des
artífices éblouissants de sa richesse, de sa beauté, de sonharmonie;
mettons a nu le rythme fastidieux, désolant, pathétique, a
force d'etre monotone et morne, de l'exaltation et de la dépression, de la grandeur et de la décadence, de la naissance et de
la mort. Le primal du vouloir vivre, fondé sur l'idéalisme de la
connaissance, n'e.,t done pas le dernier mot de Schopenhauer.
Le vitalisme entralne le pessimisme, .et le pessimisme raméne
l'idéalisme. C'est a l'intelligence qu'il appartient de dénouer
le drame, en dénonc;ant l'absurdité radicale de la vie, en inspirant
le renoncement dans l' ascétisme et daos la pitié.
Défaillance du vitalisme, qui n'a pas su se vouloir jusqu'au bout." Il faut, écrit Nietzsche dans la Volonté de puissance, rendre aux hommes le courage de leur instinct naturel. •
On revient alors a l'optimisme de Rousseau : « Tout ce qui est
bon, suivant un aphorisme du Crépuscule des ldoles, sort de
l'instinct. » Mais cet optimisme, au lieu de se dissimuler a luimeme son caractere sous la rhétorique grandiloquente et vaine
du eomantisme naissant, tiendra le langage sévere et brutal du
réalisme : " De savoir que l' on possede un systeme nerveux, et
non pas une ame, cela demeure le privile~e des plus instru~ts •
(Volonlé de puissance, § 88). Cependant Nietzsche ne se rés1gne
pas a ce que réalisme soit purement et simplement matérialisme.
11 écrit, dans la Généalogie de la Morale :
•Quand quelqu'un ne vient pas a bout d'une • douleur psychique•,la fauLe
n'en est pas, allons-y carrément, a son Ame, mais plus vraisemblablement
a son ventre (y aller carrément, ce n'est pas encore exprimer_ le vreu d_'l!lal
entendu, d 'étre compris de celte fac,on ... ). Un homme !ort et bien douéd~re
les événements de sa vio (Y compris les faits et les forfaits), comme il digére
ses repas, meme lorsqu'il a dO a valer de durs roorceaux. S'il ne s'accoromode
pas d'un événement, ce genre d'indigestion est aussi physiologique que l'autte
- et souvent n'est, en réalité, qu'une des conséquences de l'autre. - Unt
telle conceplion, entre nous soit dit, n'empéche pas de demeurer l'adversaire
résolu de tout matérialisme...

501

. Je ne sais s'il est aisé de tirer au clair la distinction du vitahsme et du matérialisme. Nous touchons ici a la pé1iode ou il
semhle que_ la.pensée nietzsc~éenne s'enveloppe daos le nuage de
se~ c~ntrad1c~10ns,_avant de d1sparattre définitivement. Toutefois,
~o~ci _ce que Je cr~1s apercevoir. Le matérialisme exclut les valeurs
1deal~stes, !-&lt;&gt;ut s1mplement parce qu'il les ignore ¡ Je vitalisme
l~s me! mais en les dépassant et en les dominant. Autrement dit,
J mtelhgence qui,_ chez ~chopenhauer, apportait Je dénouPment,
forme, daos la ph1losophie comme daos la carriere de Nietzsche
le n~ud du drame. Nietzsche se proclame anlisocralique. IÍ
explique pourtant comment Socrate a pu fasciner: « Il a découvert
une nouvelle espece de combal ; il fut le premier mattred'armes
po~~ le_s hautes spheres d'Athenes. 11 fascinait en touchant
l J mstmct combatif des Rellenes. »
~tte fascination du combat livré par la critique intellectu_ahste aux valeurs qui sont purement sentimentales qui ne se
la1ssent
pas JUS
· t·1fi1er ,_en ra1~on,
·
'
.
e1le s'est toujours exercée
sur
Nietzsche, malgré qu JI en a1t -comme il s'est laissé fasciner et
~eme terrifier, lui, I'annonciateur des valeurs nouvelles par' le
VIeux myt?e du ~etour éternel - comme il rouvre, che¡ le surhomm_e qm deva1t tout détruire et tout anéantir des illusions et
des faiblesses de l'antique humanité une source de pitié et de
bonté. L'exaltation de la puissanc~ qui devait s'emparer des
choses.~t des_ hommes s'acheve (ainsi qu'il arrive pour Rousseau)
~ans l irréahté d'un reve poétique ; rien n'égale chez Nietzsche
~apre~é a célébrer la b?nne_ gu~rre, s~on la facilité a se dégouter
l'u ll'_lomp_he, avant d avo1r rien fa1t pour l'atteindre, avant de
avo1r séneusement espéré.
si ~u fon~, S~hope1;1hauer et .~ietz~che ont bien apergu l'oppol tion de I mstmct Vltal et de l mtelhgence ; mais cette opposition
~ troublés ,P1us peut-etre qu'ils ne l'ont dominée. Ils ont eu le
dentiment qu lis ont relourné l'antique antithese de ]'esprit et
'1 corps : a travers la fierté que leur donne cette transvaluation
une c~rtaine inquiétude _sur le résultat de l'opération.
m ut_ e~ ra1llant leurs adversaires sur leurs illusions, tout en
ultiphant contre eux les attaques du ton le plus insolent et le
1 ~rovoquant, on dirait que Schopenhauer et Nietzsche leur
Pus
:-t l~1ssé le b~néfice de ce príncipe, qui pourtant du point de vue
tahste, sera1t le malentendu fondamental : la vie c'est le
coi~~• en ~ace de l'intelligence qui prétend a !'esprit. '
L mcertitude d~ vitalisme au cours du xix0 siecle fait comf~ndre tout le pnx et toute la porté? q~'il convient d'attacher
~uvre de ~f. Bergson. Avec lm, le v1tahsme consiste, non plus a

t

rc,rce

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
502
rabattre les valeurs de la "\'Íe spirituelle sur le plan de !a vie
biologique, puis a s'interroger ensuite pour savoir si l'on est
ou si l'on n'est pas devenu matérialiste,mais a montrer cornment
naissent súr le plan de la biologie ces valeurs spirituelles, auxquelles ne saurait atteindre l'intelligence, reléguée elle-memc
sur le plan de la matiére.
Une telle philosophie ne procede pas d'un rnot d'ordre pratique,
d'une attitude systématique, qui commanderait a !'avance l'interprétation des faits. Au contraire, et M. Bergson exprimait, dans
une discussion a la Société de philosophie (2 mai 1901), le rythme
original de sa pensée dans ces remarques caractéristiques :

,On s'étonne de ne pas setrouverenprésence d'une these. Mais comment
formuleraLi-je des aujourd'hui une conclusion définitive alors que la méthode que je propose exige qu'on aille progressivement aux idées par Je long
et dur chemin des faits ? Vous voulez toujours (continuait-il en s'adressant
a son interlocuteur, M. Belot) que nous procédions en mathématiciens par
Je développement a priori d'une conception simple. ,

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

503

fabricat_ion s'exerc~ exclusivel!1ent sur 1~ matiere brute, en ce sens que,
mime s1 elle emplo1e des m:i-tér1aux o~gamsés, elle les traite en objets inertes,
sans se Pt:éoccuper de la v1e qullesamformés.Delamatierebruteelle-ml!me
elle netet1e~t guare que le solide : le reste se dérobe par sa fluidité m@me. Si
done I mtell1ge_nce tend a fabriquer, on peut prévoir que ce qu'il y a defiuide
dans Je ré_el lm éc~appera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital
dans !~ vivant lm échappera tout a fait. Notre inlelligence telle qu'elle sort
des mains de la nalure, a pour ob¡et principal le solide inorgar!isé. •

Alors la transmut~tion des valeurs est accomplie intégralement.
Sehopenhauer et Nietzsche, en plagant la vie et l'instinct audessus de l'intelligence, n'étaient pas bien sürs de ne pas retomber
sur la matiére ; et de cette incertitude spéculative était résultée
l'impuissance· pratique de leur philosophie. Au contraire avec
M. Bergson, etre au-dessus de l'intelligence, c'est etre au-dessus
?e ~a matiére. Le p_rimat de la vie (suivant une direction déja
md1quée par Schelling, et ,que Ravaisson avait heureusement
in~roduite dans laphilosophie frangaise du x1xe siécle), rétablit la parenté de la vie individuelle et de la vie universelle de
l'action instinctive et de la création artistique.
'
L'intelligence se sent a l'aise dans le solide, parce qu'elle le
fixe_ et le f~agme~te_; elle e~t essentiellement représentation
statique et d1scontmmté. La vie, elle, est mobilité et continuité.
~-lle _n~ s'arrete pas au:" limites ou temporelles ou spatiales de
l md1V1du. « Tous les v1vants se tiennent » dans I'unité de l'élan
ori~inel. « ~ous cédent a la meme formidable poussée. » Cette
n:mté se révele par un caractere fondamental de l'instinct. « L'instmct es~ symp~thie. n °'.1· Be~gson insiste sur ce qu'on a rapporté
de_cert~mes gu~pes, qm mamfestent la plus subtile des techniques
chirurgicales afm de paralyser leurs victimes des grillons ou des
chenilles, et d'en réserver le régal a Ieurs la~ves.

Cette méthode progressive, M. Bergson en a fait l'application
de la maniere que vous savez. Dans son premier ouvrage, le
mécanisme scientifique, qui s'appuie sur les propriétés de 1'espace,
se trouve opposé a la conscience prise dans sa réalité immédiate,
qui est continuité indivisible; durée et liberté. Reste au mécanisme l'espoir de prendre possession de l'etre intérieur, une fois
qu'il a cessé d'agir, de la masse de souvenirs qui s'accumulent
avec le déroulement meme du temps et qui semblent avoir élu le
cerveau pour siege. Maliere el mémoire dissipe cette illusion:
La perception pure qui a la limite coYnciderait avec la réalité
donnée de l'univers physique est antagoniste du souvenir pur,
qui est essentiellement d' ordre spirituel. Le débat se resserre
enfin dans l' Évolution créairice ou il est porté sur le terrain de
la vie ; il révele la meme inversion de sens entre la fonction
propre de l'intelligence qui raméne tous les objets qu'elle prétend
expliquer a des concepts tout faits, a des éléments statiques, et le
role réservé a l'intuition qui s'insére dans le cours meme de la
durée agissante, pour en saisir la totalité indivisible et perpétuellement changeante, novatrice, créatrice.
La discussion, appuyée sur !'examen le plus minutieux, le
plus approfondi des faits scientifiques, n' aboutit nullement a une
condamnation de l'intelligence. II s'agit, non de prendre partí
contre une faculté de l'homme, envisagée in abstracto, mais d'en
délimiter le domaine, d'en mesurer la portée. Et, pour cela, dit
M. Bergson :

• Toute la difflculté vient de ce que nous voulons traduire Ja science de
ls'Hyménortere en te~mes d'i?telligence. Force_ nous est alors d'assimiler le
phex a l entomolog1ste, qui connatt la Chenille comme il connatt tout Je
res~ des c~oses, c'est-a-dire &lt;!"!-1 dehors, sans avoir, de ce c0té, un intérét
spéc1al ~t vital. Le ~phex aura1t done a apprendre une a une, comme l'ento~olog1ste, Je~ posit1ons d~s centres nerv~~x de la CheniJJe,- a acquérir au
llloms !_a conna1s~a!1ce,pratique de ces pos1t10ns en expérimentant Jes effets
de sa i?Iq!lre. Ma1s 11 n en ~erait plus de m~me_ si l'on supposait entre le Sphex
edt sa v1ctime unesy~p~!h1e (au sens étymo~og1que du mot) qui le renseignAt
u dedan_s! pour ams1 d1re, sur la vulnérabillté de la Chenille. Ce sentiment de
r11nérab1hté _pourrait ne rien devoir a la perception extérieure, et résulter
e la seule mise en _présence du Sphex et de la Chenille, considérés non plus
comme deux orgamsmes, maiscomme deux activités. 11 exprimerait,sousune
forme con~rete, Je rapport de !'un a l'autre. Certcs, une théorie scientiflque
~e P~ut fa1re appel a ~es &lt;:&lt;&gt;nsidérations de ce genre. Elle ne doit pas mettre
a~tion avan~ 1 orgamsat1on, _la symp,ithie avant la perception et la conn:issance. Ma1s, encore une fo1s, ou la philosophie n'a rien a voir ici ou son
rule commence 111 ou celui de la science finit. •
'

• 11 suffit de se placer au point devue du sens commun. Partons dono de
l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord 11 fabriquer. La

La philosophie de M. Bergson nous raménerait vers une inter-

"

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

prétation de l'instinct qui est apparentée a l'~ptimisme de
Rousseau ; aussi bien M. Bergson a-t-il eu l'occas10n, en 1915,
de parler de Rousseau, et voici en quels termes: ce La r~form_e
qu'il opéra dans le domaine de la pensée pratique fut ª?ss1 radicale que l'avait été celle de Descartes dans le domame de_ la
spéculation pure ... Son ceuvre apparatt a chaque générabon
nouvelle sous quelque nouvel aspect : elle agit enc?re sur no~s. »
Mais immédiatement une différence apparatt, qm est essenhelle
pour le probleme qui nous préoccupe, et qui est liée a la maniere
toute scientifique dont M. Bergson a cherché le rapport entre
l'instinct et l'intelligence. Du fait qu'il l'étudie en biologiste, au
lieu de commencer par le glorifier en moraliste, M. Bergson
applique a l'instinct le meme procédé d'analyse critique qu'a
l'intelligence; il prend a U.che d'en limiter exactement la portée:
,·L 'instinct est sympathie. Si cette sympatbie pouvait étendre son o~jet et
aussi réfléchír sur elle-m@me, elle nous donnerait la cié des ~pératio~s vitales,
de méme que I'intelligence développée et redressée,_nous. mtrodu1t ,.dan_s la
matiere. Car, nous ne saurions trop le répéter, l'mtelh_genc_e et I mst~ct
sont tournés dans deux seos op_Posés, ce~l~-la v~rs la_ mat1ere_ merte, celu1-ei
vers la vie. L'intelligence, par l'mtermédia1re de ,a science qu! est son ~uvre:
nous !ivrera de plus en plus completement le secret des opérations phys1ques,
de la vie elle ne nous apporte, et ne prétend d'aille1,1rs nous apporter, qu'une
traduction en termes d'inertie. Elle tourne tout autour,,prenan;, du dehors,
Je plns grand nombre possi~Ie de vues ~ur c_et objet qu elle att1:1'e chez elle
au lieu d'entrer chez lui. Ma1s c'est a l'mtérieur méme ~e la v1e que n_ous
conduirait l'inluilion, ~e veux dire l'instinc~ de,·enu désm~é~essé, C?nsc1ent
de lui-méme, capable de réf!échir sur son ob¡et et de l'élarg1r mdéfimment. •

Voici done ce qui manque a l'instinct, c'est le désintéresce la conna~ssance, si connaissance il y a, n'est qu'implicite. Elle s'extériorise
en démarches précises au lieu de s'intérioriser en conscience. »
Or, la conscience qui fait défaut, d'une fagon générale dans !'instinct, accompagne l'intelligence : « L'instinct sera plutót orienté
vers la conscience, l'instinct vers l'inconscience. » L'inconscience
de !'animal le rend esclave ; l'intelligence fait de l'homme un
etre libre : &lt;e Avec l'homme, la conscience brise la chaine.
Chez l'homme et chez l'homme seulement, elle se libere. &gt;&gt; D'ailleurs il a fallu' acheter cette liberté en renongant, provisoirement
du ~oins, au privilege de l'instinct, en tournant le dos parfois
a la connaissance intégrale qui serait aussi la vie véritable, a
l'intuition :

sement, c'est le repliement sur soi. Dans l'instinct,

• La conscience chez l'homme, estsurtout intelligence. Elle aurait pu, elle
aurait dll, sembl~-t-il, @tre aussi intuition ... U~e.bumani~é comple~e et parfaite serait celle ou ces deux formes de l'act1v1té consciente attemdra1ent
leur plein dévelC1ppement. •

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

505

Au tournant de la doctrine se dégage l'originalité déci_sive
du bergsonisme. L'homme qui réfléchit cesse d'etre un anu_nal
dépravé, portant atteinte a la divinit~ de l'inst~n~t.•~u ~ontraire,
l'intelligence apporte avec elle ce qm manqua1t a l mg~mct pou~
s'égaler a l'intuition : par elle se développe la c_on~cience, qm
implique elle-meme le replieme~t sur s01, le désmteresseme_nt,
qui permet l'avenement de la science, le regne de cette généros1t~,
dont M. Bergson a parlé si magnifiquement dans l' Énergie
spirituelle :
• Créateur par excellence est celui dont l'action, intense elle-méme, est
eapable d'intensifier aussi l'actiondes autres hommes,etd'allumer, généreuse,
des foyers de générosité. •

Et alors aussi a ce tournant de la doctrine, nous sommes en
droit de nous d~mander si la perspective générale du vitalisme
ne s'en trouve pas modifiée, la place qui y était faite a l'intelligence étant changée du tout_ au to_ut. !ant qu'en_ effet on
demeurait au point de vue réahste, qm fart abstracbon de la
tonscience pour ne considérer que l'objet pris en soi, l'intelligence, ac~ordée sur la matiere, étaithiérarchiquementl'inférieure
de l'instinct, identifié a la vie. Mais il n'en est plus de meme avec
l'avenement de la conscience, qui confere a l'intelligence la propriété dont l'instinct était dépourvu, de se détac.her de son
objet,' pour se retourner vers soi. L'inconscie~ce de l'instin~t
le rivait au réalisme de l'exlériorilé ; la conscrence affranch1t
l'intelligence de ce réalisme, elle rend possible un idéalisme de
l'inlériorilé qui découvrirait des valeurs spirituelles d'un ordre
supérieur a l'ordre de la vie biologiquemenl définie.
Autrement dit, le moment est venu que j'avais prévu, en
amor~ant !'examen du dynamisme vital, ou le développement
intime de la doctrine allait rendre la parole a l'intelligence.
Elle sera entendue, je ne &lt;lis pas encore comme arbitre et c?mme
juge mais du moins a titre consultatif ; elle sera autorisée a
port~r tém~ignage, av~nt que son sort soit réglé. Or, la formal~té
préalable a la déposition d'un témoin, c'est l'interro~atoire
d'identité. L'intelligence se reconnatt-elle dans le portra1t que
M. Bergson a tracé d'elle ?
Suivant l' Évolulion créalrice, la caractéristique de l'intelligence
serait celle-ci : L'intelligence ne se représente clairement que le
disconlinu. En un sens, la chose est vraie; l'arithmétique de
Pythagore est le modele de la discipline directement et inté€ralement transparente a !'esprit ; l'atomisme de Démocrite
fournit l'image élémentaire sur laquelle l'humanité a fait fond

�506

507

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

pour s'assimiler, de la fa~on la plus simple et la plus facile, la
complexité des phénomenes universels. Nous ne contestons pas
que tout eflort pour dépasser les bornes de la représentation
numérique et atomistique s'est traduit par un malaise, a entratné
une crise, et, de cette crise, le génie grec a porté un témoignage
retentissant dans les fameuses apories de Zénon d'Elée; lelangage
des mathématiciens en garde encore les traces, lorsqu'ils nous
parlent de nombres irrationnels ; mais a-t-on le droit vraiment
de dire qu'apres plus de vingt siecles de réflexion scientifique,
surtout apres la constitution de l'algorithme différentiel, la
crise dure encore a l'état chronique ?
Nous pouvons utiliser, pour une réponse péremptoire a la
question posée, les résultats auxquels nous avons été conduits
dans la premiere partie de ce cours. Nous savons déja ce qu'il
faut penser des philosophes pour qui la mathématique moderne
est demeurée lettre morte, précisément parce qu'elle suppose une
intelligence toute dynamique, toute spirituelle, de l'infini et
du continu, et qui s'embarrassent encore dans les paradoxes de
Zénon d'Elée. Nous avons montré qu'ils avaient completement
dénaluré conscience et intelligence, parce qu'ils avaient transporté dans le monde intérieur }'image matérielle, sinon matérialiste, de l'atome élémentaire. Et d'ailleurs, les Berkeley et les
Hume ou leurs disciples, les John Stuart Mill et les Taine,
ce sont les philosophes dont M. Bergson a combattu la méthode
associationiste et qu'il a ainsi lui-meme disqualifiés pour etre les
représentants authentiques de l'intellectualisme.
Nous sommes done tout a fait libres pour mesurer a son exacte
portée la représentation du discontinu. 11 est vrai qu'elle accompagne l'intelligence des rapports mathématiques, dans le stade
élémentaire de pensée que marque le calcul des entiers positi!s·
Mais c'est une exigence insoutenable du dogmatisme renouvi~
riste que d'ériger en correspondance nécessaire cette concom1•
tance, si avantageuse qu'elle soit pour l'imagination. Des
le 1éveil de la science, h· pensée a repris son essor, et elle a trio~phé de tous les obstacles. La loi de série qui entratne le devenir
infinitésimal d'une quantité perpétuellement décroissante permet
l'expression rigoureuse de l'unité par la sommation d'~e
infinité de fractions :
1
1
1
2 + 4 + 8' etc.

cessus de l'intégration permet de capter dans le mécanisme
opératoire du mathématicien le flux du temps.
Avec Newton, la théorie des fonctions se manifeste capable de
soutenir le poids d'une physique matµématique ou l'intelligence
affirme sa capacité de vérité objective, en rompant définitivement avec l'egocenirisme de la pensée instinctive. Non seulement le soleil est placé au centre du systeme d'ou dépendent les
mouvements terrestres et les apparences visuelles ; mais la loi,
qui soutient ce systeme, est une formule de liaison réciproque qui
aupprime toute considération de propriété inhérente a un corps
pris apart, qui suspend la destinée de chaque corps a!'ensemble
des mouvements individuels.
Or, la méthode newto:Ó.ienne, c'est la méthode lamarckienne,
et le passage s' explique (ainsi que le faisait remarquer récemment M. Lenoir, dans ta Revue Philosophique) par les newtoniens
naturalistes tels que Buffon. « Avec Lamarck, dit M. Bergson,

Comme l'ont fortement indiqué les créateurs du calcul infi·
nitésimal, en particulier Barrow, le mattre de Newton, le pro-

La France a fourni ala science et a la philosophie, au xvm•siecle,Ie grand
principe d'explication du monde organisé, comme, au siecle précédent,
avee Descartes, elle leur avait apporté le plan d'explication de la nature
inorganique. 1

Une idée fondamentale est, croyons-nous pouvoir ajouter,
commune a ces deux plans d' explication: ce qui se détache, comme
isolé et disconlinu devant la représenlalion immédiaie aux yeux de
fimaginalion, est, pour la raison scienlifique, fonciion d'un univers
qui est affi.rmé comme un et comme réel, grace d un réseau de relalions
intellectuelles.
·
L'unité substantielle de la vie, qui forme une des theses
caractéristiques de l' Évolulion créalrice, était déja chez Schopenhauer, qui l'avait empruntée au spinozisme. D'autre part, la
précision éclatante et positive de la mécanique newtonienne
a mis en pleine évidence la fonction unifianle et solidarisanfe
de l'intelligence. ce Les idées calculées de la causalité » qui (suivant l'expression remarquable de Geoffroy Saint-Hilaire) ont
guidé Lamarck sont celles qui avaient fait leur preuve dans
le domaine physique : la dépendance de tout etre particulier,
dans l'espace, par rapport a !'ensemble de la nature, de tout
événement dans le temps par rapport au cours changeant des
circonstances et des conditions.
Tandis que Cuvier ressuscitait pour un temps la logique
déductive et le finalisme statique d'Aristote, Lamarck, et quelle
que soit la destinée de son évolutionisme propre, incorpore a
la science humaine ce príncipe que le monde des etres vivants

�508

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

est un monde comme le monde des corps. Le sentiment de son
isolement et de son indépendance, que l'individu trouvait dans
sa conscience immédiate, est une abstraction. Grace aux memes
méthodes qui ont permís d'établir l'unité du systéme solaire, se
découvrent, et la solidarité del'etre avecsonmilieu, et, par suite, en
opposition aux tendances centripétes de l'instinct 011 la sympathie
elle-meme n'est qu'un moyen pour la satisfaction de l'égoisme,
les valeurs de désintéressement et de réciprocité, de justice et de
générosité qui apparaissent dans l'histoire comme les conquetes
et qui demeurent les priviléges de l'intelligence.
Te! paratt bien etre le témoignage que l'intelligence donne
de soi, des qu'elle est interrogée directement sur la capacité
dont elle a fait preuve au cours de son devenir effectif. Par la1
nous aboutissons, non certes, a une conclusion, mais a un probléme. Le vitalisme est nécessairement un réalisme. Dans l'inconscience de l'instinct, su jet et objet se confondent ; il est vrai de dire,
alors, suivant l'axiome antique, que le semblable seul connait le
semblable. Mais, pour nous, la question sera de savoir si l'avé,;
nement de la conscience n'introduit pas un terme que le réalisme
n'avait pas prévu; si, a l'alternative-ti:.-ée desqualités des objets:
matiere et vie, ne s'ajoute pas, ne se substitue pas, une
alternative tirée de l' attitude des sujets, ce qui nous conduirait a
dépasser le plan du réalisme. C'est ce que nous examinerona
la prochaine fois.
(d suivre.)

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférences ó la S orbonne.

IX
Les Capricee de Marianne.

A dix-sept ans, Musset s'écrie dans une lettre a son ami Paul
Foucher : « Je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais etre Shakespeare »! - comme Hugc; s'écriait au meme age : « Je serai
Chateaubnand ou ríen », - et il ajoute, étant loin de Paris
ala ~~mpagne : « Je doll!1~rais vingt-cinq francs pour avoi;
'\me p1ece de Sha~espea~e 1c1 en anglais. » A vingt ans, lorsqu'il
co?1pose sa premiare p1ece, La Nuit vénitienne, il y inscrit en
ép1graphe le mot d'Othello : « Perfide comme !'onde. o Un peu
~lus tard, au mon_i~nt 011 JI se dégage des partís pris roman~ques et se réconc1lie avec nos grands écrivains du xvne siecle
il a s?in de déclarer qu'il n'en demeure pas moins fidelc a so~
prerruer mattre :
Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table
S'endort pres de Boileau qui leur a pardonné. '

Ce culte pour Shakespeare a Iaissé de nombreuses traces
dans ses Comédies el proverbes.

l II lui e~prunte assez souvent des données qu'il développe
lesa i:n~mere. Telle boutade, dans Comme il vous plaira sur
_Pla1s1r d'etre un fou en habit bigarré, un bouffon de Cour,
a, selon toute apparence, suggéré l'idée de son Fantasio.
uelques fragments de Cymbeline ont passé dans Barberine.
~ns Le Jour des roi~, Viola, déguisée en homme, entre en quade page au serv1ce du duc d'Illyrie ; celui-ci, épris de la

t•
D

�f,10

REVUE DES COURS ET CO'NFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

•

comtesse Olivia lui envoie son page avec mission de plaider
auprés d'elle la ~ause de son amo~r, e_t la co?1te~se, dédaig~a~t
le duc, s'éprend du faux page qm lm serva1t d avocat : ams1,
dans Les Caprices de M arianne, l'héroine dédaigne Crelio pourcelui
dont il avait fait son messager et son défenseur auprés d'elle.
On pourrait multiplier les exemples et citer notamment Lorenzaccio ou l\Iusset a évidemment essayé d'imiter Hamlel. Je ne
suis pas sur d'ailleurs que ce jour--la il n'ait pas fait fausse
route. Dans, tout son 'théatre, Lorenzaccio me semble l' reuvre
je ne dis pas la moins forte, mais la moins neu:ve, celle qu~ s·écarte
le moins du drame roroantique tel que l'ava1ént constitué Dumas et Víctor Rugo. Malgré le role de Lorenzo, création
curieuse coroplexe, et intéressante par sa complexité meme,
ce draro~ touffu, en cinq actes, ce drame d'histoire ne vaut p~•
ses petites piéces. G"était de sa part une erreur que de voulotr
rivaliser avec les grands chefs-d'reuvre de son maitre, avec le
Shakespeare d'Hamlel ou d'Othello.
Car si Musset ressemble a Shakespeare, ce n'est pas par la
puissance du souftle et du génie créateur ; c'e&amp;t bien p!u~t
par sa liberté d'allures, par la grace primesautiére de son es~r~t
et par sa sensibilité si tendre ; c'est bien plutot par sa fantawe
de poete. Et saos doute, il n'est pas le seul de nos poétes do~t
la fantaisie rappelle celle de Shakespeare ; on a souvent dit
et on aura toujours raison de dire qu'il y a quelque chose de
shakespearien dan:; les premiéres comédies de Corneille, te~ea
que Clilandre et L' Illusion comique, dans certaines coméd1esballets de Moliere telles que Le Sicilien ou l' Amour peintre, ou
encore dans certaines comédies féeriques de Marivaux, quoique
du reste Shakespeare n'ait été connu m de Corneille ni de Moliere;
ni probablement de Marivaux. Mais chez Musset la ressemblance
avec le po~te anglais est plus frappante, parce qu'il y a plus de
poésie chez lui, dans sa fantaisie, que dans celle d'aucun autre
écrivain frangais. Comme Shakespeare, il nous emporte au
pays du reve, au pays bleu, dans le pays fabuleux et charmant
ou déja nous promenait, l'auteur de Comme il vous plaira, du
J our des rois, de Cymbeline, et des Deux gentilshommes de Vérone.
Les piéces de Musset ressemblent a ces jolis caprices de l'imagination shakespearienne ; elles leur ressemblent et sont seulet
a leur ressembler autant, roais sans en etre la copie, sans etre
pour cela moins personnelles. Et pourquoi meme n'oserais-je
pas ajouter qu'a roes yeux elles les égalent ou les surpassent?
Je n'ai pour le prouver que !'embarras de choisir entre plu:
sieurs d'entre elles. J'en aurais pu trouver la preuve dans A quo&amp;

511

l'lvenl les jeunes filies ; je la pourrais trouver dans On ne badine

pas avec l'amour ou dans Fanlasio. Et je serais assez tenté de
m'arreter a Fanlasio, tant il y a la d'esprit,degrace,parfoismeme
de sens profond sous la grace et l'esprit. Quoi de plus aimable
et plus piquant que le prernier acte de Fanlasio ? Mais enfin
~-faut ~ien av?uer que t?ut n'y vaut pas Je premier acte, qu~
Jmtent10n de l ouvrage n est pas toujours claire, et que l'esprit
1 est quelquefois un peu bien rnaniéré ou cherché. Je choisis
¡4onc, tout compte fait, Les Caprices de Marianne qui ont bien
la mine_ d'etre le chef-d'ceuvre dramatique de Musset. Il me
,era facde de rnontrer que la, tout en étant tres voisin de Shakespeare, Musset est cependant lui, tout a fait lui par la forme
qu'il a donnée a sa pensée comrne par sa pensée ehe-rneme.
A la premiere page du texte se lit cette indication : « La scene

esta Naples ». Mais en fait, le lieu de la scene n'est guere rncins
indéterminé, moins idéal que dans A quoi réuenl les jeunes filles
~~ dans les autres pieces de Musset. Ríen ne nous dit en quel

mecle, a quelle époque se déroule l'action ; aucun détail n'en
fixe avec netteté le décor. Sauf lenorndeNaples et, a laderniére
leen~, celui. du Vésuve, il n'y a pas un mot, pas un trait qui
locatis~ vér1tablement le drame, et qui vienne restreindre,
rétrécir le reve. « Une rue devant la maison de Claudio » - « la
maison de Claudio », - « le jardin de Claudio», -«une tonnelle
de!ant une auberge », - puis encore « le jardín de Claudio »1 pms « un cimetiere », - des sérénadee sous une fenetre des cli~et~s d'épée_s, des cloches qui sonnent a l'église voisine, et
ta~tot le soleil d'été, le ciel bleu, tantót la nuit, le ciel étoilé :
V?Iia. tout l'élément de:.criptif, et c'en est assez pour l'iroaginabon du lecteur.
1 L'ac~ion elle-meme est tres peu compliquée.
UD: Jem~e homme, Ccelio, aime Marianne, la jeune femme
du VIeux Juge Claudio. 11 ne lui a jamais parlé ; il I a vue et
d~puis qu'.fl l'a vue, il ne vit plus que pour elle. 11 s'est efI~rcé
d émouvo1r son creur. il luí a écrit : elle a déchiré ses lettres
l't les lui a renvoyées en lambeaux · il vient de lui adresser
la vieille Ciuta qu\l avait chargée d; lui parler en son nom :
t.lle a refusé d'entendre Ciuta. Crelio a un ami Octave · il tui
eonfie sa pein~, et Octa~e, qui se trouve et!·e v;guement' appaau man de Mar1~nne, promet d'etre son porte-parole
u~res de la belle déda1gneuse. Comme slle vient a passer,
il l aborde :

:Uté,

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LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES CCURS ET CONFÉRENCES

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OCTAVE
OCTAVE

Ne vous détournez pas, princesse de beauté ; laissez tomber vos regar~
sur le plus indigne de vos serviteurs.

Oue vous les connaissiez ensemble, et qu ~ vous ne les sépariez jamais,
, oíia le souhait de mon ca:ur.
MARIANNE

lllARIANNE

En vérité ? ... Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octavo ; voila une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

Qui etes-vous ?
OCTAVE

Mon nom est Octave ; je suis cousin de votre mari.
MARIANNE

Venez-vous pour le voir ? entrez au logis, il va revenir.
OCTAVE

Je ne viens pas pour Je voir, et n'entrerai point ª? l?gis, de _pe~r qie vous.
ne m'en cbassiez. tout a l'heure, quand je vous aura1 d1t ce qui m am ne.
MARIANNE

Dispensez-vous done de le dire, et de m'arréter plus longtemps.
OCTAVE

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie _de vous arréter pour l'entendre. Cruelle Marianne I vos yeux ont caus~ b1~n du _mal, et vos parole•
ne sont pas faites pour le guérir. Que vous ava1t fa1t Cceho ?
MARIANNE

De qui parlez-vous, et que! mal ai-je causé ?
OCTAVE

Un mal Je plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance ; le plus ~rible car c'est un mal qui se chérit lui-méme et repousse la coupe salutaINt
~us ~e dans la main de J'amitié ; un mal qui fait pAlir. les le\Tes sous des
~oiions plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une plu1e de !armes le
le lus dur, comme la perle de Cléopll.tre ; un mal c¡ue tous _les aroma s,_
toifte la science hu maine ne sauraient soulager, et qui se nournt du ve_nt qui
passe, du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une. ~hanson, et qui sue:
J'éternel aliment de ses souffran~es dans1 tou_t ?e. qm l entoure, comme un
abeille son miel dans tous les bu1ssons d un JaI dm.

ciur

MARIANNE

Me direz-vous le nom de ce mal ?
OCTAVE

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise ; que les rl!ves d~ v:
nuits, que ces orangers verts, cette fratche cascade vous I 1apprefrent •. ~on
vous puissiez le chercher _un beau soir, vous le trouverez sur vos vres ,
nom n'existe pas sans lm.
MARIANNE

·
Est-il si dangereux a dire, si terrible dans sa cont ag1on,
qu •¡¡ etlraye une
langue qui plaide en sa faveur ?
OCTAVE

Est-il si doux
appris a Crelio.

a entendre, cousine, que vous le demandiez ? Vous l'avez..
MARIANNE

C'est done sans le vouloir: je ne connais ni i'un ni l'autre.

Marianne ne se contente pas d'éconduire Octave comme
elle avait éconduit la vieille Ciuta ; elle avertit son mari et
le prie de veiller que ni Crelio ni Octave ne pénet.rent jamais
dans sa maison.
Une seconde fois, cependant, Octave, qui s'entete a secourir
son ami et qui a mis son point d'honneur a gagner son proces,
aborde Marianne au moment ou elle allait aux vepres ; et
si Marianne l'écoute d'un air hautain, si elle lui répond avec
mépris et colere, encore est-il vrai qu'elle l'écoute et qu'elle
lui répond. Et quelques instants plus tard, au retour de l'église,
e'est elle qui s'approche de lui, tandis qu'il boit attablé sous
la tonnelle d'une auberge. Elle lui parle ; elle fait meme un peu
la coquette avec luí. Rentrée chez elle, elle se heurte a son
ridicule mari qui l'a vue causer avec Octave ; il la querelle,
la menace, luí fait défense d'échanger un seul mot avec cet
Octave. Sur quoi Marianne se révolte ; d'abord, elle renverse
toutes les chaises qui luí tomhent sous la main ; ensuite, elle
envoie dire a Octave qu'elle veut lui parler. II accourt : J'ai
ehangé d'avis, lui dit--eJ1e ; il me plait d'etre aimée ; mais point
de Crelio. Choisissez-moi vous-meme un cavalier ; je m'en rapporte a votre choix ; qu'il vienne chanter ce soir sous ma fenetre,
il trouvera ma porte entr'ouverte ; voici mon écharpe en gage
de ma foi : qui vous voudrez me la rapportera. » -Si clair que
soit un tel langag{), Octave ne veut pas le comprendre ; il veut
que Crelio seul profite du caprice de Marianne. Vite il va trouver
son ami, luí remet l'écharpe, et l'envoie sous la fenetre de Marianne. A peine Crelio est-il sous cette fenetre qu 'il entend la voix
de Marianne : « Fuyez, Octave, dit-elle - car dans l'obscurité
de la nuit elle n'a pu reconnattre ses traits, et, quant a elle, c'est
bien Octave qu'elle s'attendait a voir parattre - la maison
.est entourée d'assassins ; mon mari vous a vu entrer ce soir;
il a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si
vous res tez une minute encore. » - ce Octave !.. . gémit Crelio qui se croit trahi par son ami, qui croit perdre tout ensemble
sa mattresse et son ami - tra1tre Octave, puisse mon sang retomher sur toi !. .. O mort, je t'ouvre les bras ; voici le terme de
:35

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REVUE DES COURS ET co:-.FÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

,
s le . ardin de Claudio ; on entend
mes maux. » 11 s él~nc\ ~~~ ées ~ui s'entrechoquent, et Octave,
des cris étouffés, un rm
mours de son cher Cc.elio, arrive
qui venait veiller encore sur es a
trop tard pour le sauver.
Il y a une derniere scene.. ·

Les Caprices de Marianne renferment une ou deux scenes
"COJDiques, grace a Claudio et a son valet Tibia. Cet élément
de eomédie se retrouve dans presque toutes les pieces de Musset
-et n'est pas négligeable. Mais j'aurai une meilleur~ occasion
d'en par!er.Je neveuxsentirencemomentquecequ'ily adepoésie
en une pareille ceuvre. Tout y est poésie, non seulement le
cadre dont cette derniere scene suffirait a donner une idée,
mais aussi les figures des personnages, depuis Hermia, la mere
de Cc.elio, si douce, si belle sous son voile de veu\'.e, jusqu'a
Harianne, Octave et Cc.elio lui-meme, Ccelio aussi tendre, aussi
craintif et mélancolique qu'Octave est hardi et léger. En l'un
&amp;'exprime toute l'insouciance de la jeunesse, en l'autre, toute
a pureté ; l'un est le plaisir, l'autre est l'amour, - et entre
eux deIDC passe Marianne, son livre de messe dans les mains,
les paupieres baissées, avec l'énigme de son sourire, son sourire
de Joconde. Quant au style, il faudrait tout relire pour savoir
quel en est le prix, pour en gouter l'inexprimable harmonie,
le rythrne des mots qui se répondent dans le dialogue, la délicieuse musique des monologues ou des tirades de longue haleine.
f.ela ne peut pas plus s'analyser que de la musique ; mais il
auffit d'entendre quelques phrases pour en reconnaitre la proivenance et dire : « C'est du Musset &gt;&gt;, comme en entendant deIDC
ou trois mesures d'un Nocturne ou d'un Imprompiu on dit sans
eraindre de se trornper: ce C'est du Chopin » ;ces deux couplets,
par exernple, qui s'opposent, a la premiere scene de l'acte I :

:&gt;

Í

un cimetiere.
ÜCTAVE

et

MARIANNE,

aupres d'un tombeau.

OCTAVE
t d
lona
Cette w'ne d'albatre couver e e ce ...,
:Moi seul au monde je l'a~ co~nu.
C'est ainsi qu'une douce mélancolie
voile de deuil est sa parfa1te imag:, dre et délicate. Pour moi seul, ceLte
voilait le~ perfe~tions_ é\~t~enª!;st:~e. Les Jongues soirées qle
vie silenc1euse n a p01tn mme de fratches oasis dans un. déser. a~1 torhbéeS
passées ensemble son co
ttes de Nsée qui y so1en
ont versé sur mon creur _les seul~s g.ou . elle est remontée au .c~el avec lul.
Coolio était la bonne part1e de mo1;::i-~~eii connaissait les pla1S1rs, et. leur
C'était un homme d'u:n aut.J:e te ~e~ les illusions sont trompeuses? ~t 11
préférait la S?litude ; il lsavé~\iº~~le efit été heureuse, la femme qui l eOt
préférait ses illus1ons a ar i .
aimé.

n?~: .ª!t:

t

MARIANNE

.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, 1a femme qui t'aimera1t ?
OCTAVE
f
etll
.
le savait La cendre que ren erme ~
Je ne sais point aimei:,; _Cooh~ ~~~\aterre tout ce que j'aimerai. L~i
tombe est tout ce que l a1 a1m
toutes les sources de bonheur qm re
savait verser dans une ª!-ltre ame_
able d'un dévouement sans ~ornes
saient dans la sienne. Lu~ seult_tta1\.1!premme qu'il aimait, aussi fac1lemea
lui seul efit consacré sa VJe en reJe ne suis qu'un débauché sans ~oour,
qu'il efi.t bravé la mort po~ ~ e.
ue ''ins'.lire est comme cel~~ que
n'estime point les fem~es 'd~ ~ms~'::°geq Je Jne sais pas les secrets qu il sa~
ressens : l 'ivresse passag re u
d' ~ histrion mon coour est plus VI
:Ma gaieté est comme le ,masqu~entplus. Je ne suis qu'un lache ; sa m
qu'elle, mes sens blasés nen veu
n'est pas vengée.

ll

MARIANNE

.

'
.
ins de risquer votre vie ? Claudlo
Comment aurait-elle pu 1 éJrej ªeft~op puissant dans cette ville pour r
trop vieux pour accepter un ue ,
craindre de vous.
OCTAVE

.. , .
t pour luí comme il est mort pour ~
Coolio m'aurait veng~, sil_ét~i5im~~i qu'ils ont étendu sous cette_ troi
Ce tombeau m'apparl!ent ,? e =~aient a1guisé leurs épées ¡ c'est 1:1101_ qu
pierre ; c'es~ pour m_otéq~eil~a ¡·eunesse, l'insouciante folle, la ~1e ~br:ott
ont tué. Ad1eu la gaie
. 1 s bru ants repas les causeries u
1oyeuse au pied du Vé~ure ~::~:lsteAdielNaples ets~s femmes,lesi111=
les sérénades sous les ahco les Jongs soupers a l'ombre des forllts
torc es,
t
des a la lueur desI ma
ra
place est vide sur la erre.
l'amour et 1,ami•t·é
1
MARIANNE

.

,

11? tfo

Mais non pas dans mon crour' Octave . Pourquoi dis-tu: • Adleu I amo
OCTAVE

. epas , llfarianne .' c'était Crolio qui vous aimail.
Je ne vous a1m

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OCTAVE

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au
poing, suspendu en l 'air entre le ciel et la terre ; a droite et a gauche, de
Vieilles petites figures racornies, de maigres et pales fantómes, des créanciers
lgiles, des parents et des courtisanes, toute une légion de monstres se suspendent a son manteau et le tiraillent de tous cótés pour lui faire perdre l'éC(Uilibre ; des phrases redondantes, de grands mots encMssés cavalcadent
autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires.
ncontinue sa course légere de l'orient a l'occident. S'i! regarde en bas, la
téte lui tourne ; s'il regarde en haut, le pied lui manque. U va plus vite que
le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser
une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte a la sienne. Voila ma vie, mon cher
ami; c'est ma fldele image que tu vois.
C&lt;ELIO

Que tu es heureuoc d 'lltre fou !
OCTAVE

Que tu es fou de ne pas lltre heureux I Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui te

lllanque?

C&lt;ELIO

11 me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir ou

tous les objets se peignent un instant, et sur lequel tout glisse. Une dette est

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour moi un remords. L'amour, dont vous autres vous faite&amp; un r.asae-t;em
trouble ma vle entle-e. O mon ami, tu lgnoreras toujo~rs ce qu~ c ~st qu
eomme moi I Mon cabinet d'étude est désert; .1epms un mo1s_l erre au
de eette maison la nuit et le jour. Quel charme J éprouve, au le'lier de la 1
conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chreur mo
8de musicienR, á marquer moi-meme la mes?J'e, a les ent~ndre. chan~
beauté de Marianne I Jamais ene n'a paru a s_a fenetre ¡ ¡ama1s elle n
venne appu)'l'r son [ront charmant sur sa jalou~1e.

Cetle poésie n'est, du reste, nulle part plus sensible et n
part plus exquise, que dans la der~iere sc~ne, cel)~ du cimeti
et s'il fallait démontrer le tort qu on a fa1t aux p1eces de Mu
en les adaptant a la scene, l'exemple scrait probant.. C'
Musset lui-meme, je ne;l'ignore pas, qui a retouchéLes Caprice,
Marianne en vue de la représentation ; mais il tui a fallu
cela lier l~s scenes les unes aux au tres, éviter les incessants ch
gements de décor ; il lui a fallu, disons-le mot, mutiler sa pi
Au théatre, la derniere scene se soude a l'avant-derniere; ro
se passe devanl la maison de Cl~udio, sur u~e_place publique;
~•est sur une place publique qu Octave, qui vienL de décou
le corps de Crelio au {ond du jardin, parle a Marianne et
dit : « Regardez la-has, derriere ces arbres... la est couché
seul ami ... Regardez lb.-bas ... :\loi seul je l'ai connu, etc. ».
reste est conforme au texte . primitif. )lais n'cst-il pas
certain que le travail de refontc, que la soudure s'aper~oit,
comment ne pas regretler le lableau incomparable que la s
du cirnetiere évoquait devant nous ?
Et que celte scene ou mcme que cette piecc dans son ensem
nous fasse penser a Shakespeare, je ne &lt;lis pas non, je le
bien haut, au contraire, car le rapprochement quis'impo~e a·
a notre esprit me paralt tout au profit de Musset. Ou1, n
reconnaissons ici la couleur de songe, la grace immatéri
l'idéale beauté ' la douce .lueur de clair de lune dont s'envel
.
paient les plus aimables créations de Sbakespeare, et si n
ne sommes plus parmi les féeries du Songe d'une nuil d'
nous sommes bien, en revanche, au pays de Comme il vous pi
dans la meme atmosphcre de reve et de poésie. Mais ne sento
nous pas que, malgré des rapports incontestables, malgré 1
contestable influence de Shakespeare sur :Mussct, l'art
Musset reste un art original, aussi foncierement frangais
celui de Shakespeare est fonciérement anglais ? Exam·
d'aussi pres que nous voudrons le théatre de Sbakespe~re
nous y trouverons bien de droite et de gauche un mot, une 1d
une situation, dont Musset s'est '. souvenu dans Les Capr_
de 1\,1arianne ; nous n'y trouverons aucune piéce dont Les Capr

Marianne soient la contrefa~on. Et nous y trouverons part, et dans Les Deux gentilshommes de Vérone, ou dans
mme il vous plaira aussi bien que dans Le Jour des rois, un
ordre, une folie romanesque, des extravagances, · des loneurs, un mélange de grossiereté et de préciosité qui nous
oncerteront, qui nous empecheront peut-etre de gouter
délicieuse poésie éparse et a demi cachée la-dessous. •Admi"
la puissante imagination de Shakespeare, pardonnons-lui
brutalités ou ses folies en faveur de ses gracieuses ou sublimes
pirations. Mais prenons garde que notre admiration pour lui
nous rende injustes envers les représentants du génie fran. , envers les charmantes qualités de l'art fran~ais, ces qu~
de gout, de mesure. de clarté, qui lui sont propres, et qui
le condamnent pas - on le voit assez par l'exemple de
u~et - a etre un art terre-a-terre, prosa'ique et bourgeois,
s qui en font un art essentiellement et profondément humain
•que dans ses plus poétiques symbole!I.

•

• •
Humain, cerles, l'art de Musset est vraiment humain. Une
vre telle que Les Caprices de Marianne est aulre ehosequ'un
usement littéraire, qu'un agréable jeu d'esprit ; elle est
· toire, la confession d'un creur, du creur meme du poete
;ítlt peut etre, en meme temps que son histoire ou sa confession:
alle de beaucoup d'autres creurs. C'est'ce qu'il me reste aindiquer.
Cette reuvre qui nous faisait penser a Shakespeare, regardonsla plus attentivement, et, sous chaque mot, nous apercevrons
Jlusset, l'homme qu'a été Musset. Jl est tour a tour en Crelio
et. en Octave ; si difTérents qu'ils soient l'un de l'autre, ils sont
1r.un et l'autre son vivant portrait. Dans tout son théAtre, dans
toutes ses reuvres en prose ou en vers, reparaissent sous un
'liom ou sous un autre ces deux figures antithétiques, celle du
d_éhauché et celle du reveur, celle qui est étourderie, malice
!1euse, fringante impertinence, et celle qui est inquiet désir,
mCJuiéte nostalgie, reve d'amour et de pureté. Toujours deux
'YOIX alternent dans l'reuvre de Musset, parce que toujours
deux voix se sont répondu dans son creur. Cette dualité, cette
-complexité de l'ame moderne, qui fait qu'en nous deux hommes
luttent, et se contredisent, et se tourmentent sans eesse l'un
par l'autre, qui en a mieux connu le supplice que l'auteur de
Bolla et de La Confession? Et remarquons ceci: il s'estsi si ncéTement exprimé dans Les Caprices de Marianne qu'onestpresque

�REVUE Í&gt;ES COÚRS ET CONP(RENCES
518
tenté d'y cbercber des allusions l l'événement qui a été le
drame de sa vie. Ce jeune homme frappé du meme coup d
son amour et son amitié, ne serait-ce pas Musset a Venise en
M- Sand et Pagello? Le fait est qu'a cette heure funeste •
sa vie il n'était guere moins jeune que Crelio ... Mais non;
piéce ; paru dans la Rer,ue des Deux Mondes en mai 1833, de
mois par conséc¡uent avant la premiere rencontre de M
avec Mme Sand, plus de six mois avant leur départ pour Ve
Et pourtant il est vrai que le dra~e imaginaire n'es_t pa~
analogies avec le drame de la réahté, et ces analogies s
quent; elles s'expliquent par le caractere, par la ~ersonne m
de l'auteur. A Venise ou ailleurs, l' amour devait touJours etre
luí la source des memes angoisses et des memes soutTrances.
était voué pour toute sa vie au mal qui torture Crelio, parce
des sa premiere jeunesse, des son entrée dans la vie, il s'é
pénétré d'une pensée qui ne l'a plus quitté, parce qu'il ju
!'Ame d'autrui impénétrable aux regards de notre dme, pa
qu'il avait un vif sentiment de la solitude de l'fime hum ·
et se sentait condamné a douter éternellement d'autrui.
était sa blessure secrete, la était la douleur qui l'a rendu poete
et ce qui fait l'originalité des Caprices de Marianne, c'est
cisément qu'ils sont l'expression de cette pensée, de cette doule
Reprenons la piece pour en étudier de plus pres les dive
significations et pour en dégager, si possible, le vrai sens.
•
Quel est le sujet? Est-ce l'ame féminine, son illogisme,
« caprices » ? Le titre le ferait croire, et, dans une ce •
mesure, effectivement, c'est bien cela. Marianne dédai
Crelio, elle dédaigne Octave : que son mari lui défende de le
parler, elle n'aura rien de plus pressé que de combiner un rend
vous. Et qui aimera7t-elle ? Est-ce celui qui l'aime elle-mem
celui qui depuis des semaines ne pense qu'a elle, et dont lec
jeune, pur, semb!e si digne d'inspirer l'amour? Non ; ce
qu'elle aimera, c'est l'autre, le débauché, celui qu'elle surp
attablé devant un cabaret, et dont elle connatt les amours
gaires avec je ne sais quelle Rosalinde ; celui qu'elle aime, e'
celui qui ne se soucie pas d'elle et qui ne peut pas l'aim
• O femme, trois fois femme ! luí dit Octave. Crelio vous dépla
mais le premier venu vous plaira. L'homme qui vous ai
depuis un mois, qui s'attache a vos pas, qui mourrait de
c&lt;eur eur un mot de votre bouche, celui-la vous déplatt 1 11
jeune, beau, riche, et digne en tout point de vous ; mais il vo
déplatt ! et le premier venu vous plaira. »
Cette psychologie de la femme n'est pas sans valeur, a co

LE THÉATRE ROIU?&lt;ITIQUE

519

• Mu88et était un grand maltre en pareille maüe1·e. Néanmoins
• n'est pas ce qu'il y a de plus profond et de plus poignanÍ
Les Caprices de Marianne.
Le vrai sujet est au~re. Le vrai sujet, c'est le supplice du doute
le cceur de Cceho, et sa crainte anxieuse de la trabison.
on relit la piece, on verra que l'intenlion en est fort claire
q~e toute 1~ piece est admirablement faite pour mettre l'in~
on en lum1ere. Des la premiere sceue entre Octave et Ccelio
que Ccelio a demandé a Octave de parler a Marianne e~
faveur et qu'Octav_e y a consentí, Crelio s'inquiete,setrouble:
e m~ trompe pas: Je t'en conjure.; il est aisé de me tromper ;
_e s~1spasmeméf1er d'une action que je ne voudraispasfaire
_i-meme »... Et au moment ou ils se séparent, ou Octave le
te ~~ur parler ~ Mariann~, Crelio dit encore : « Je ne sais
qu? J ~prouve. N~n, _ne lm parle pas. - Pourquoi ? - Je
pu1~ d1re pourquo1; il me semble que tu vas me tromper. •
vam Octa~e répond qu'il ne le trahira pas ; en vain Octave
en effet, mcapable de le trahir. Crelio a peur ; la meme
le hante sans ~esse, ~evient une obsession pour luí, et,
9ue, n_o~s le .sentions bien, le poete a imaginé une scene
t Je n a1 nen d1t en analysant la piece, celle ou Crelio est seul
sa, me~e Hei:mi~. 11 sait vaguement qu'une tragédie sanLes ~st JOuée Jad1~ dans la vie de sa mere, qu'un parent
aon pere est mort d ªf!lour pour elle ; il la supplie de luí dire
ent les choses se sont passées.
HERMIA

Votze pere _ne ro'avait jamais vuo alors. 11 se chargea, comme allié de ma
e, de Catre agréer la demande du jeune Orsini qui voulait m'épouser

t ~e~~ comr_ne_lc ~éritait son rang par volre gr~nd-pere, et admis dan~

lntimrlé: Or,1ru éta1t ~n exc~llent parti, et cependant je le refusai. Votre
, ~n _pla1!1ant pour lu1, ava1t lué dans mon creur le peu d'amour qu'il
v11t mspiré pendant det)X mois d'assiduilés constantes. Jo n'avais pas
onné la force de sa pas~10n pour moi. Lorsqu 'on lui apporta ma réponse
ba, privé de connaissance, dans les bras de vou-e pere. Cependant u'~
absenc~, un vora~ qu'il enlroprit alors, et dans legue! il augmenta sa
ne, deva1ent avoir d1ss1pé son chagrin. Votre pere changea de rOle 1 et
nd~ pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'airnals d 'ua
"!' su~cere, et l'es_time qu'il 3:vait inspiré á mes parents ne me permit
d hés1ter. Le m~r1agc fut d6c1dé le jour méme et l'église s'ouvrft pour
8 quelque~ semames apres. Orsi11i revint a celte époque. 11 vinl trouvPr
Jere, l accabla do reproches, l'accusa d'avoir lrahi sa confiance ét
0 causé le refus qu'il &amp;'l.'ait essuyé. •Du reste ajouta-t-il sivousa, z
t trma perle, v~us serez s_atisfait. 1 Epouvanté de ces paroles, votre pé~e
ouver le 1_111e~ e~ hu demandant ~on témoignage pour désabuser
nib-Hélas l1ln éta1tplus temps ;on trouva danssa chambrele pauvre
omme traversé departen part de plusieurs conps d'épée.

La scene s'arrete la, et le poete n'a pas besoin d'en dire plus
que nous comprenions ce qui se passe dans le creur de

�..
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
520
Crelio. Chaque fois qu'il reparatt en scene, nous le voyons en
proie a la meme terreur qu'il ose a peine s'avouer. 11 envoie
Ciuta dire a Octave qu'il renonce a son projet, et qu'il le prie
de ne point parlera Marianne.Lorsqueensuite ilrencontreOctave:
, Te défies-tu de moi ? demande celui-ci. Qu'as-tu ? te voila
pale comme la neige... » Et luí : &lt;( Pardonne-moi ! pardonne-moi 1
fais ce que tu voudras ; va trouver Marianne. Dis-lui que me
tromper c'est me donner la rnort, et que ma vie est dans ses
yeux. » 11 en va ainsi jusqu'a la fin de la piéce, jusqu'a l'heure
oü Ccelio entendant Marianne prononcer le nom d'Octave croit
v9ir se justifier tous ses soupgons et se jette sur l'épée dea
assassins.
Cette peinture du doute et des ravages qu'il peut faire dans
un cceur, n'était pas entiérement nouvelle dans notre littérature a la date de 1833 ; mais a ma connaissance elle ne s'y
était rencontrée encore qu'une seule fois, et c'est dans un petit
roman du xvne siecle dont tout le monde connait le titre, mais
que personne ne lit plus, dans la Zayde de Mme de La Fayette,
ou plus exactement dans un récit épisodique de Zayde, dan&amp;
l'histoire de Ximénes et Bélasire, admirables pages qui méritaient de survivre. Ximénés a été trahi jadis par cellc qu'il
aimait; il ne croit plus a l'amour. Or, voici qu'il renconlre
Bélasire et, qu'il le veuille ou non, il se prend a l'aimer. Mais
il ne sait plus aimer ; s'il ne doute pas d'elle dans le présent, il
craint qu'elle n'ait été jadis aimée par d'autres que luiet, apprenant d'elle-meme qu'autrefois en effet elle a été aimée du comte
de Lare, mort depuis, tout bonheur est fini pour lui. 11 la presse
de questions ; il_veut savoir ce qu'a été cet amour ; il se reproche
de la tourmenter de la sorte, et ne peut s'empecher de la tourmenter. Bélasire, la loyale Bélasire a beau luí dire tout, elle a
beau lui ouvrir son creur il n'est jamais surd'y avoir lujusqu'au
fond. El un jour vient ou, rencontrant son ami le plus fidele
devant la maison de la jeune femme, il le soupgonne comme il
la soupgonnait, il le provoque, il le tue, - n'ayant pas su
mieux lire dans le cceur de son ami que dans le cceur de sa
ma'.ltresse.
Il n'est pas besoin de soulig~er le rapport entre le récit de
)1me de La Fayette et la piéce de Musset. 11 y a toutefois cette
notable différence entre les deux reuvres, que, chez Mme de La
Fayette, Ximénes apparait comme un malade ;···son aventure,
si émouvante qu'elle soit, semble un cas particulier, exceptionnel. Pouvons-nous dire que notre impression soit la meme,
quand nous venons delire Les Caprices de Marianne, alors surtout

521

LE THÉ.\.TllE ROl\lANTIQUE

que da~s _tan~ d'autres_ ceuvres Musset a pour ainsí dire comme~~é I h1st01re de Cceho, et fait ressortir ce qu'il y a de général
et a éternel dans sa souffrance ?
Ce monsieur qui passe esl charmant soupire Fantasi
J 5 · u
cet ho_mme-la a dans I:_i. t~te un i:nm\er ct\ctées qui me sonf abs:iu !~nl
es, son essence 1111 est part1cuhere. Hélas I tout ce que ¡ 5 h

ftrt~~

t

ent entre eux se ressemble ; les idées qu'ils échangenl sont re~m';!efo~~
{ours les m8mes_ dan_s loutes leurs conversations ; mais, dans linté1ieur de
t~urs ces m;chmes 1solées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est
enusi~~:º1Q~3r:sc:o~f~d~i~~:~~~~ ~~~ :~;~i~~~~!~r na!t et qui meurt

Qu'es~-ce qu'~n~ré del Sarlo, si on écarte les ornements
romantiques et sr 1 on va au fond de l'ceuvre ? C'est l'histoire
d'un ?omm~ qui se _fíe entierement a ss1. femme et a son ami,
et
se vo1t soudam tro~pé par cette femme et par cet ami.
01:1 est-,ce c¡:ue La Confesswn d'un enfanl du siecle ? C'est l'histoire d un Jeune homme, fort semblable au Ximénés de Mme de
La Fa_yette, qui a fait lui aussi le dur apprentissage de la trahison,
et qui plus tard rencontrant un amour vrai, un cceur sincere,
blesse e~ cceur, tue cet amour par ses soupgons continuels, par
sa contm_uelle défiance. Et qu'est-ce eníin que La Nuil de décembre, sinon le développement de la meme idée ?

1m

Du temps que j 'étais écolier
Je reslais un soir a veiller '
Dans nolre salle solilaire
Devant ma table vinl s'asseoir
Un écolier v@tu de noir
Qui me ressemblait comme un frere ...

Le. poete évoque ainsi successivement toutes les époques de

sa vie, enfance,, adolescence, vingtieme année, puis les années
de voyages el d aventures, les années de passion douloureuse ·
íantom;
qm ~•est que son propre reflet ; et il lui parle, il luí demande :
' Qui done es-tu ? » A quoi le fantome répond enfin

a~baque époque, il a vu reparaltre le sombre et muet
Je ne suis ni dieu ni démon
El tu m'as nommé par mo'n nom
Quand tu m'as appelé ton frere ·
Ou tu vas, j'y se~ai toujours, '
J us~ue~ a~ dern~er de tes j ours
Ou J ira1 m asseoir sur ta pierre.
Le ciel m'a confié ton cceur.
Quand tu seras dans la douleur
Viens a moi sans inquiétude. '
Je te suivrai sur le chemin.
Mais je ne puis toucher ta main
Ami, je suis la solitude.
'

�•
522

523

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Solitude a tous les a.ges de la vie, impossibilité de communiquer avec autrui, d'ouvrir son ame a autrui ou de Jire dans
l'ame d'autrui, solitude jusque dans l'amour, - éternel malentendu des cceurs !. ..
Tel est bien le sens des Caprices de Marianne. Et peut-etre
objectera-t-on que Crelio a tort de douter, puisq~e Octaven'a
nulle envie de le trahir, puisque Octave ne le trah1t pa~. II est
vrai. Mais si Octave donne tort a Crelio, Marianne lm donne
raison. Crelio se trompe en aimant Marianne comme en se défiant d'Octave · de toute maniere il se trompe. De toute maniere
apparatt l'isole~ent du moi, l'impénétrabilité du moi d'autrui.

l'épisode de Bertrand d 'Allamanon. Quand la nef de JofJroy Rudd
arrive en vue de Tripoli, il est déja un mourant : il ne pourra
débarquer, parvenir jusqu'a Mélissinde, jusqu'a celle vcrs qui !1
est venu de si loin, et a travers tant d' épreuves. Bertrand, sonam1,
s'ofJre a aller en son nom au palais de la Princesse, a etre aupres
d'elle son interprete, et a la ramener vers lui. Joffroy accepte,
et loin de douter de Bertrand comme Crelio doutait d'Octave,
il le pare de ses propres bijoux pour le rendre plus digne de
parattre aux yeux de Mélissinde. A dire vrai, quand Bertrand
parvient jusqu'a elle apres s'etre battu en héros de légende,
contre ses tarouches gardiens, quand il lui apparatt sanglant,
héroi:que, vainqueur, il est si beau qu'elle_ se trouble, elle est s!
belle elle-meme qu'il est tout pres d'oubher Joffroy ; elle et lm
sont tout prets de céder a une involontaire surprise des sens.
Mais ils se ressaisissent ; ils se souviennent de celui qui les attend,
qui les attend avec une entiere certitude. Et les voici pres de lui,
avant qu'il ait exhalé son dernier souffie. Ils n'ont pas trompé
son attente, précisément parce qu'ils savaient son absolue
confiance en eux et que cette confiance leur était une grande
force. Cat le plus sur moyen de rencontl'er le bien, c'est encor~
d'y croire soi-meme, c'est d'ennoblir et d'exalter l'ame d'autrm
par la confiance qu'on meten elle ; et le poete a mill~ fois _raiso_n
de dire, dans un tres beau vers que nous ne devnons 1ama1s
oublier :

Cette idée, Musset en a tant souffert, il l'a exprimée a tant
de reprises et avec tant de force qu'il l'a faite sienne en quelque sorte ; il semble qu'elle lui appartienne en propre. En réalité,
elle se rencontre chez beaucoup de nos grands écrivains modern es,
depuis Chateaubriand jusqu'a Loti, depuis Vigny juc-qu'a SullyPrudhomme. Elle n'en est pas moins désolante, et si grands que
soient ceux qui l'ont formulée, est-il dono sur qu'elle soit juste ?
Quand ils se complaisent a nous répéter que les ames 1&lt; ne
se touchent jamais n, que le visage humain n'est « qu'un masque
aux traits savants », que la parole humaine n'est que mensonge,
et que nous ne lisons ni dans le creur ni dans les yeux de personne,
on est tenté de leur demander s'ils ontjamais regardé dans des
yeux d'enfant, et s'il est vrai qu'ils ne lisaient pas dans lecreu.r
de leur mere, ni celle-ci dans leur propre creur. Ah ! ces grands
enchanteurs qui nous apprennent a nous torturer nous-memes,
qui nous enseignent les subtils et maladifs raffinements de la
sensibilité, les vaines tendresses et les vaines inquiétude~, ne
faudrait-il pas les appeler, comme faisait autrefois le bon N1cole,
« des empoisonneurs publics » ? Mais non ; ils savent guérir
le mal qu'ils nous font, et c'est a un autre poete, moins grand
sans doute que Musset, mais plus sain et bien réellement poete
lui aussi, qu'il faut demander la contre-partie et le contrepoison des Caprices de Marianne ; c'est a ce charmant Rostand,
que nous n'aimions pas seulement pour son esprit ou son étonnante virtuosité, mais pour son généreux et invincible idéalisme, parce qu'il était un croyant au sens le plus large du mo~,
parce qu'il nous rendait la foi en nous-memes et en autru1,
l'espoir, l'enthousiasme, le désir et la joie de vivre. Rappelonsnous, dans cette Princesse Loiniaine qui est son chef-d'reuvre,

En croyant a des fleurs, souvent on les fait nattre.

(d suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

525

solution. II peut done exister une continuité dans l'histoire de 111

La philosophie de Plotin
Cours de ll. :tMILE BRtBIER,
Matre de Confércnces

ó

la Sorbonne.

XIVe LEQON
L'Un (fin). -

Conolusion.

Je voudrais, pour conclure, vous montrer, dans le systéme
de Plotin, le type d'un nouvel idéalisme,· qui s'introduit, a ce
moment, dans la pensée philosophique occidentale, et dont ~n
peut suivre la persist~n~c .iusqu'a nos jours.. Non p~s ~u~ Je
considere la pensée plotmienne comme une réahté en s01 qui s e&amp;t
ajoutée purement et simplement aux idées ré~nantes
s'~t
maintenue intégralement dans la pensée postérieure. L h1sto1re
de la philosophie ne nous fait pas connattre d'idées existant en
elles-memes, mais seulement des hommes qui pensent ; sa
méthode comme toute méthode historique, est nominaliste ; les
idées, p~ur elle, n'existent pas a proprement parler ; il n'existe
que des pensées concretes et ac~~ves ; les problemes que po~ent
les philosophes et les solutions qu 11s en donnent sont des réacbons
de pensées originales agissant dans des conditions bistoriques
et dans un milieu donnés. II est bien permis, sans doute, d~
considérer isolément les idées ou les représentations du réel qui
résultent de ces réactions ; mais, ainsi isolées, elles sont comme
des effets sans leurs cause&amp; ; l'on peut bien alors classer les sys·
temes sous des titres génér.aux ; mais les classer, ce n'est pas
en faire l'bistoire.
Est-ce que le nominalisme, dira-t-on, n'aboutit pasa dissou_dre
l'histoire de la philosopbie en une poussiere d'individuahtés
sans lien entre elles ? Nullement, car rien n'eII\Peche que des
tendances se propagent d'un individua l'autre, avec les répulsions
et les affinité&amp; qu'elles manifestent pour tel probleme ou telle

,e~

philosophie. Mais nous voyons se produire, dans ces grands courants de pensée qui Iient l'une a l'autre les consciences individuelles,- le meme phénoméne qui est depuis longternps familier
aux historiens de l'art ; la séve créatrice s'épuise, et les créations
originales du début font place a des formules rigides et mécaniquernent appliquées ; c'est alors seulernent qu'on peut dire que le
systéme philosophique existe comme tel, en tant qu'idée. Mais
alors aussi, il est pres de sa mort. Un nouveau progrés ne sera
obtenu que par un nouvel effort original, qui aboutit d'ailleurs
: ouvent moins a une création qu'a une renaissánce, a une reprise
de contact direct avec la pensée premiére.
La méthode nominaliste n'empeche done pas d'affirmer la
eontinuité. D'autre part, cette méthode n'aboutit nullement,
comme on pourrait le croire, au scepticisme. Si, en effet, il y a une
continuité dans la pensée philosophique, si, en un mot, une philosophie réussit, au sens élevé du terme, c'est que son créateur a
révélé aux hommes des tendances profondes qui, jusque-la,
n'avaient pas satisfaction dans notre représentation de la réalité.
Une vraie réforme philosopbique, comme celle d'un Socrate ou
d'un Descartes, a toujours pour point de départ une confrontation des besoins de la nature humaine avec la représentation
que !'esprit se fait de la réa.lité. C'est le sentiment d'un
manque de correspondance entre ces besoins et cette représentation qui, chez des esprits exceptionnellement doués, •éveille
la vocation pbilosophique. Ainsi la philosophie révéle peu a peu
l'homme a lui-meme ; c'est la réalité de ses propres besoins, de ses
propres tendances qui est le point d'appui de la pensée philosophique vivante. Une philosophie qui ne donne pas l'impression
d'etre indispensable au moment ou elle apparait, n'est qu'une
curiosité vaine et futile.
Aussi, lorsque j'ai dit que Plotin introduit un nouvel idéalisrne
dans la philosophie occidentale, je ne l'entends pas d'une idée
nouvelle qui s'ajouterait aux précédentes, mais de la mise en
évidence d'une tendance profonde qui transforme notre représentation de la réalité.

Avant tout, il nous faut chercher a quels besoins répond, ch~z
Plotin, cette théorie de l'immanence de l'ame dans le premier,

�526

527

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEí!

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

principe, théorie dont l'extase donne, pour ainsi dire, le controle
expérimental.
Ce besoin c'est le meme que nous avonsvua l'reuvredanstout
le rest.e de doctrine de Plotin ; c'est le besoin de trouver dans la
réalité extérieure non pas un objet inerte et résistant, mais un
líen favorable a l'activité spirituelle. Je vous ai montré. ~ue
c'était la raison de la physique animiste qui ramene en défimhve
toute force naturelle a la contemplation de la forme qui doit se
réaliser dans un etre · la production est une contemplation. Nous
avons vu ensuite com~ent les différentes facultés de l' ame, depuis
les plus hautes jusqu'aux plus basses, de;aient etre ?ons!dérées
comme les degrés divers auxquels peut s éle~er ou s_abaisser la
vie spirituelle. Nous avons vu comment les ames umes, sans se
confondre dans une meme vie spirituelle, pouvaient au::.si se
séparer, s'isoler, et comment ainsi tout le ~r~bleme de ~a d~st~née
des ames se ramenait a celui de leur vie spmtuelle. Enfm, 11 n y a
pas, pour l'intelligence, d'objets extérieurs a elle, ce qui ferai~
de la vie intellectuelle un accident heureux, une rencontre qw
aurait pu ne pas se produire ; l'intelligible est intérieur A
l'intelligence, c'est-a-dire que l'intelligence est pensée d'ellememe et ne pense les autres etres que parce qu'elle se pense ellememe. L'état de plus haute concentration spirituelle, ou tout
objet extérieur a disparu, est en meme temps l'état ou l'on connatl
la plus profonde réalité.
.
.
.
C'est alors que &lt;&lt; tout est présent a la vie b tel pomt que nen
ne differe plus d'elle ; une t elle vie est la vie totale, la vie claire
et parfaite qui a en elle toute l'ame et toute l'intelligence. C'est
alors qu'elle se suffit a elle-meme et qu'elle ne cherche plus
rien n, (V, 3, 16).
L'intelligence, pas plus que ]'ame, ne sont done des choses ou
des objets extérieurs. Elles sont les étapes d'une vie qui devient
de plus en plus intérieure a elle-meme, de plus en plus autonome,
de plus en plus libre. Celui qui est arrivé l_'intelligenc: « ~e possede pas cette vie comme une chose d1stmcte de lm-meme ».

surtout du huitieme traité de la sixieme Ennéade, un des plus
profonds de toute l'reuvre de Plotin. Dans la vie intellectuelle,
Plotin voit surtout la liberté et l'affranchissement. L'action, sous
son aspect extérieur, ne peut jamais etre libre ; ce n'est que par
contrainte que la vertu a une activité pratique. &lt;e C'est pour
autant qu'elle reste en elle-meme, qu'elle est libre et qu'elle
libere l'ame ; par suite de circonstances fatales, elle a a diriger
les passions et la pratique ; mais elle n'a pas voulu cela, et,malgré
tout, elle continue, en ces circonstances, a ne dépendre que
d'elle-meme. C est qu'elle fait retourner toute activité a ellememe ; elle ne se subordonne pas aux choses ; par exemple, s'il
lui semble bon, elle ne sauve pas le corps du péril, mais elle
l'abandonne ; elle ordonne a l'homme de renoncer a sa vie,
a ses richesses, a ses enfants, a sa patrie meme. » (VI, 8, 6).
Ainsi le détachement, le sacrifice sont considérés comme les
symboles et l'expression de cette liberté radicale.
II est clair qu'il y a, dans la liberté ainsi comprise, autre chose
et plus que le simple dynamisme interne d'une intelligence qui
trouve, en elle-meme, les lois et les regles de sa propre pensée.
Dans l'intelligence de type platonicien, ,la liberté consistait
seulement dans l'indépendance de la dialectique qui, par une
nécessité tout interne, produisait ou du moins découvrait ses
objets, en se pensant elle-meme. 11 s'agit ici d'une liberté plus
profonde, plus intérieure encore, puisqu'elle n'est prisonniere
d' au cune des formes de la réalité. Cette liberté supra-intellectuelle,
c'est « cette nature que nous sentons parfois en nous ; elle ne
contient aucune des choses qui sont liées a nous-memes, et qui
nous contraignent de subi11 les accidents de la fortune ; sauf elle,
tout ce qui est de nous est esclave du hasard et arrive selon la
fortune ; par elle seule, nous avons la maltrise de nous-memes et
l'indépendance ». Or, cette nature est ce qui, en nous, correspond
al'Un ou au Bien.« Elle est l'acte d'une lumiere semblable au Bien
et qui, dans sa bonté, est supérieure a l'intelligence... Remontons
jusqu'a elle ; devenons cette lumiere toute seule, et laissons
le reste ; que dire alors, sinon que nous sommes plus que libres et
plus qu'indépendants ? ... Nous sommes devenus la vie véritable;
ou bien nous vivons en cette vie, qui ne possede rien d'autre
qu'elle seule. » (VI, 8, 15).
L'Un apparalt done ici commel.a substance de la vie spirituelle,
et, en meme temps, le fondement véritable de son autonomie.
« L'Un est au dedans de toutes choses et en leur profondeur. »
(ibid., 18). Loin de pouvoir etre considéré cómme une chose
étrangere a nous, c'est done, au contraire, lui seul qui nous révele

1d

.ª

(1, 4, 4).
.
Mais la vie spirituelle, ce processus graduel d'affranchissement
et d'intériorité, peut-elle s'arreter a l'Intelligence ? Nullement.
u II faut contracter sa pensée jusqu'a l'Un véritable, étranger a
toute multipliciM, l'Un qui a toute simplicité et qui est réellement simple. n (V, 3, 16).
.
11 nous faut, pour bien comprendre cette nécessité de la v1e
spirituell~ de se dépasser elle-meme, présenter les rapports de
l'Intelligence et de l'Un sous un nouvel aspect, en nous servant

�528

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

a nous-memes.

II faut, avant tou~, cesse~ de juxtaposer . I'~n
et les choses comme deux réalités d ordre d1fTére~t, comme SI I on
se figurait, par exemple (et ici Plotin songe év1demment. a .une
interprétation trop Iittérale du Timée}, une m~sse, ~haohque
répandue dans I'espace, et I'Un intervenant de I exteri~_ur _po_ur
I'ordonner (ibid., 11) ; car l'Un est au contraire d.ans I mhm1té
des choses le príncipe universellement répandu gra_ce auq~el les
choses sont intérieures a elles-memes, c'est-a-dire vra1ment
libres (ibid., 13).
.
Le Bien nous fait etre nous-memes. « Plus est grande la porhon
de bien qu'un etre posséde, plus son esse~ce est, a son gr~, plw
elle est voisine de ce qu'il veut etre, au pomt qu e_lle n~ fa1t plus
qu'un avec sa volonté ; et que sa volonté la fa1t ex1st,er... La
présence du Bien en lui ne dépend pas du basar~ et n est pas
étran"ére a sa volonté ; son essence meme est défime par le Bien,
et grfice a Iui 1 elle s'appartient a elle-meme. » (13).
'Aussi « des qu'on s'élance vers Iui, on ne peut dire 011 il est;
il appa;ait partout devant les yeux de notre ame ; 011 qu'elle
tende son regard, elle le voit ». (ibid., 19). . .
.
Toute la spéculation de Plotin, en parbcuher dans le tra1té
que j',utilise aujourd'hui, tend a démontrer que l'Un ~st ,absolument libre en ce sens qu'il n'est pas une chose, et qu 11 napas
d'essence. L:etre intelligible est ce qu'il est en vertu de sa pr~pre
essence ou nature, et c'est en ce sens qu'il est maitre de ~m,_ et
qu'il est libre. Mais en quoi consiste c~tte, liberté ? «. Le prmc1pe
qui fait que J'essence e~t li?re, ... c~lu~ ~u on pour_rmt appeler le
rréateur de la liberté, a quo1 pourra1t-Il etre asserv1 ? A sa p~opre
essence? Mais l'essence tient de luisa liberté;elle est postérieure
a Iui ; et il n'a pas d'cssence. » (ibid., 12). II n'est d~nc pas n:iattre
de Iui au sens ordinaire du terme, puisque la maitns_e de s~1 suppose une distinction au moins Iogique entre une partie dommante
et une partie dominée ; la liberté,. au ~ens l_e plus élevé ou la
morale grecque l'avait conque, consiste ~ «agu selon la natu~e».
Cette liberté suppose done une nature_qm est une donnéede~rmere
1
etirréductihle ;cen'estpasencorela liberté de I Un« qm ve~t
etre ce qu'il est, et qui est ce qu'il veu~ etre. Sa. volonté ~e fa!t
qu'un avec lui ». (ibid., 13). On peut d!re ~u' &lt;, 1I :e.produ1t Ju!·
meme » (ibid.), qu' « il est cause de _lu~-m~me » (ib~d., 14), ~aJS
a condition qu'on ne fasse aucune d1sti:1ction en_ lm. entre 1 ~cte
producteur et le produit. « Sa product10n de lm-meme est hbre
de toute entrave · elle ne vise pas a exécuter une reuvre ; e~le est
un acte qui n'exé~ute point un travail, mais qui est déja lm tout
entier ; lui et sa production de lui-meme ne sont pas deux choses,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

529

mais une seule. Son etre est identique a sa production et, en quel-que sorte, asa génération éternelle. &gt;&gt; (ibid., 20).
La these de Plotin sur la liberté de l'Un avait rencontré, et
peut-etre meme dans son école, des contradicteurs. C'est ce qni
ressort des objections qu'il examine dans le traité. Cette these
devait, en effet, singuliérement choquer les habitudes d'esprit
des hommes habitués au platonisme et au sto'icísme. Cette idée
de l'absolue liberté était étrangere a la philosophie grecque ;
la mettre a la racine des choses, n'était-ce pas y mettre l'accidentel, le hasard, c'est-a-dire tout ce qu'une tete grecque bien
pensante devait consídérer comme une réalité déficiente etsubordonnée. Car, ou bien, disaient a peu pres les contradicteurs, vous
faites de l'Un un etre éternel, qui n'est point engendré, et alors
• il se borne a user de ce qu'il est, et il y a done nécessité a ce
qu'il soit ce qu'il est, et rien autre chose » (ibid., 10) ; ou bien,
si on nie de luí toute nature et toute essence, il est parmi les
choses qui peuvent etre autrement qu'elles ne sont ; il est par
hasard ou par accident (ibid., 9).
Ce qu'on voit le mieux par ces objectio.ns, c'est la difficulté
de faire entrer la nouvelle notion dans les anciennes catégories
de la philosophie grecque, celle de l'essence et de l'accident. La
raison en est simple. Ces catégories servaient a classer les choses
ou les ohjets. Or, !'Un de Plotin n'est ni une chose, ni un objet; il
est le sujet pur, absolu, solitaire, sans aucun rapport a des objets
extérieurs. Il est a la limite oú toute détermination du sujet par
un objet, aprés s'etre effacée progressivement, a enfin disparu entiérement. .Je rappelle que l'intelligence était une étape
dans cet effacement progressif; tandis que la sensation et le
raisonnemeht ont affaire a des objets extérieurs, l'intelligence
est pensée de soi-meme, et n'a plus d'autre objet qu'elle-meme.
Mais il y reste cependant une dualité, au moins idéale, entre le
sujet et l'objet, une détermination du sujet p~r l'objet. Au
contraire, dans l'Un, cette limite a absolument disparu. II n'est
plus pensée de lui-meme, mais il est, comme le dit Plotin, « pensée ,,
tout court (VI, 7, 37) ; or, la pcnsée, c'est ce qui fait penser les
élres pensants (ibid., 23) ; la pensée elle-meme ne pense pas.
L'Un est bien pour Plotin le sujet pur et comme le moi pur.
1
La premiére hypostase ne consiste pas en une chose inanimée,
ni en une vie sans raison. » (ibid., 15). Déja dans l'intelligence,
l'acte est identique a l'i\tre (ibid., 7) ; dans l'Un, l'identité est
absolue. « Ce que l'Un aime en lui, c'est un acte immobile et une
espéce d'intelligence ... Comment existe-t-il ? C'est comme s'il
a'appuyait sur Iui-meme et. s'il jetait un regard sur lui-meme. Ce
36

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVU~ DES COURS ET CONFÉRENCES

530

qui correspond a l'existence en lui, c'est ce regard. » (ibid., 16).
Qu'est-ce qu'un regard, ou, comme il dit aillems, une intuition
qui n'est plus une pensée, sinon l'activité pensante en elle-meme,
l'activité subjective, 011 toute trace d'objet s'est évanouie (1).
Cette interprétation a encore pour elle l'argument suivant :
tant que Plotin considere l'intelligence comme un ordre complexe
et composé, on distingue facilement chez lui l'Un, príncipe de cet
ordre, de l'organisation elle-meme. Mais quand, ~ous l'influence
de la pensée indienne, il désigne par le mot intelhgence cet état
de recueillement parfait 011 l'objet est pleinement absorbé dans
le sujet, il n'y a plus alors a u cune distinction précise entre l'Intelligence et l'Un. Pour retrouver cette distinction, par exemple,
dans le troisiéme traité de la cinquieme Eu-néade, Plotin est
obligé de passer subrepticement de la seconde conception a la
premiére et d'opposer !'Un moins a la pensée de soi-meme qu'a
l'orrlre intelligible, tel que le con~oit Platon. De meme, qu~nd
Plotin nous parle dans les quatrieme et cinquieme traités de la
deuxieme Ennéade, de l'etre universel auquel !'ame est identiqúe
en son fond, on voit bien que, par cet etre universel, il veut
désigner l'Intelligence ; mais, par la maniere dont il le décrit,
en disant qu'il est tous les etres sans etre aucun d'eux, qu'il
est a la fois partout et nulle part, il lui donne des attributs qui,
ordinairement, se rapportent a l'Un.
,
Cette interprétation se trouve en outre etre celle d'un de&amp;
hommes qui était le mieux préparé, par sa nature d'esprit, a
comprendre Plotin, de Hegel, dans son Hisloire de la Philosophie grecque (Werke, vol. XV, p. 41). Répondant aux reproche&amp;
de ceux qui font de Plotin un mystique enthousiaste, il dit que,
pour lui, l'extase était « pure pensée qui est en soi (bei sich) et se
prend pour objet ». &lt;&lt; Plotin avait l'idée que l'essence de Dieu
est la pensée elle-meme et qu'elle est présente dans la pensée. •
(ibid., p. 39).
.
.
Et c'est pourquoi Plotin peut répondre a ceux qm lm
reprochent de mettre, avec !'Un, le hasard et l'accident au creur
des choses. Cette pure spontanéité, qui est « comme la racine
du grand arbre du monde &gt;1 est « une volonté qui n'est ni arbitraire, ni accidentelle ; une volonté qui tend au parfait n'est pal
arbitraire n. (VI, 8, 16). C'est sans doute parce que l'Un es\
« veille et superintellection éternelle » (ibid.) que l'intelligence
peut tirer de lui son ordre fixe et stable.
(1) • Il est tout entier tourné vers lui-meroe, intérieur
8, 19). 1

a Jui-meme. • (VI,

531

• *•
, 11 suit de la_ que l'Un n'est pas, comme on pouvait le croire
d abord, la rég1on ou la pensée philosophique cesse pour se transformer dans le bégayement inarticulé du mystique. La réalité
d? l'U:n. correspond a l'affirmation de l'autonomie radicale de la
VJe spmtuelle Iorsque cett? vie est saisie en elle-meme, non pas par
fragmen~s détachés, ma1s dans sa plénitude concrete. C'est
pou~q?o1 Hegel a eu raison de dire que « l'idée de la philosophie
plotiruenne est un intellectualisme ou un idéalisme élevé »
Ce so~t les caracteres de cet idéalisme que je voudrais marque;
en termmant.
Le caractere original de cet idéalisme, qui en fait quelque
chose de .~ouv_eau et de f~cond, c'est qu'il a eu égard, non pas,
comm~ I 1déahs~e _hellémq~e, ª?x objets, mais aux rapports
du suJet et de I obJet. Cet 1déahsme ne consiste pas en effet
com~e chez Pl~ton et chez Aristote, a substituer a'ux obje~
sensibles d~s obJets pensables, et a faire des objets pensables
formes ou 1dées, l'essence des ?bjets sensibles. Ces objets pen~
sables r~stent en efiet des obJets, et le sujet proprement dit
ne _peut etre_ que comme un miroir qui les reflete ou un réceptacle
q~1 les c~nti~nt. Les sto'iciens n'ont-ils pas dit, eux aussi, que la
r818on n éta1t pas_ autre chose qu'un conglomérat d'idées ?
Tou_t a~ contr.a1~e, ce que Plotin place sous les choses, ce
do~t. il fa1t _I~ reahté véritable, ce sont des sujets actifs, des
act1VItés. spmtuelles. Un des récents interpretes de la pensée
de Plotm, Max, Wundt, dit ~ue Plotin n'a pas de doctrine.
En un sens, c est tres vra1 ; Plotin est un guide spirituel
~Iutót qu'un doctrinaire; ce qu'on est habitué a considérer comme
l essenhel de sa doc~rine, la trinité des hypostases, Un, Intelligence et ~me, deva1t apparaltre seulement commeune banalité
ou au moms. comme un point de départ aux yeux de ses premiers
lec~eurs, ha~1tués de longue date ades spéculations de ce genre. Ce
q~ il _Y ava1t de _nouveau, ce n'était p1:1s la lettre, mais !'esprit ;
~¿ta1t de suppr1mer des réalités éternelles ces objets fixes les
ées, ou tout au moins, d'en faire, a l'étonnement de Porphyre
entrant dans l'école, des modes ou manieres d'etre de l'Intelli~
gence, ~t no~ _Plus des choses ; c' était de faire entrer dans le
:ond~ mtel!~g1bl~ le sujet individue! lui-meme avec la richesse
ncre~ et 1mfimté de toutes ses déterminations ; c'était enfin
~e cons1dé~er les hypostases elles-memes, non pas comme des
choses, ma1s comme des attitudes spirituelles. Car il n'existe, dans

�532

REVUE DES COURS ET CONFÉRENC~S

la réalité véritable, rien de tel que des choses ; il n'existe que des
sujets qui contemplent, et chez qui la contemplation, comme
dans les monades de Leibniz, est a un degré de concentration
et de pureté plus ou moins grand. Sujet pur, l'Un, sujet séparé
idéalement de son objet, l'Intelligence, enfin, sujet qui s'éparpille et se disperse dans un monde d'objets, l'ame, ce sont partout
des sujets actifs, a différents degrés d'activité.
Mais, dans une pareille représentation des choses, le sujet que
nous sommes nous-memes ne se sent plus isolé en face d'un monde
d'objets ; entre un sujet et un objet, il n'y a d'autre líen que la
connaissance ; entre des sujets, il y a des liens plus intimes de
sympathie intérieure. 11 n')' a jamais de différence absolue, d'extériorité rigoureuse entre des sujets. Leur différence n'est marquée
que par leur &lt;legré de concentration spirituellc. Chaque sujet
peut done, par une transformation intime, devenir autre qu'il
n'était. &lt;&lt; Le moi ne connait pas ses propres limites » ; par la víe
intérieure, il franchit celles qu'il croyait etre les sienncs. Toute
nouvelle connaissance est ainsi non pas seulement juxtaposée
au.x autres, elle transforme dans son intimité !'ame elle-meme.
De cette notion de la vie spirituelle découlent deux conséquence&amp;
paradoxales et liées ensemble : en premier lieu, que 11\ c'lnscience
n'est nullement la mesure de notre etre spirituel; en second lieu,
que notre destinée n'est pas dans l'action, comme I'ont cru les
stoiciens. La conscience n'éclaire qu'un fragment infime du sujet
que nous sommes réellement, puisque « nous sommes tous les
etres, quoique nous ne le sachions pas ». La conscience vient dono
d'une opposition de notre réalité apparente a notre réalité vraie.
L'action, de meme, suppose des relations d'extériorité, qui ne
sont pas des relations vraies et qui détournentl'ame &lt;lesa propre
nature. Non pas que l'idéalisme de Plotin soit une école de
fakirs ; dire que l'action extérieure n'exprime pas notre puissance
propre, ce n'est point recommander l'inactivité par une sorte
de peur et de crainte ; c'est seulement estimer qu'elle est a un
niveau plus has que la pensée, qu'elle n'est que « l'ombre de la
contemplation, » et qu'il ne faut pas chercher dans l'action une
amélioration vraie et durable de notre etre.
:\iais un pareil idéalisme( et c'est la ce qui, aux yeux des contero·
porains, faisait sa principale valeur) permet de poser et de résoudre, a l'intérieur meme de la philosophie, le probleme de la
destinée. La vision de l'univers, fournie par la philosophie, était,
pour la premiere fois, en complet accord avec la vision de l'univers,
exigée par la solution du probleme de la destinée. Rationalisme
philosopbique et esprit religieux s'appuyaient etsecomplétaient.

LA PHILOSOPHIE

DE PLOTIN

533

Tandis que, chez Platon, le mythe de la destinée de l'ame appa;

ratt comme un conte surajouté a l'explication rationnelle de
l'univers, tandis que, dans le Christianisme, la-destinée religieuse,
avec la création, la chute et la rédemption, faisait intervenir des
forces spontanées et imprévisibles qui se révélaient successivement dans l'histoire mais sans etre liées a la nature des ch:ises,
au contraire, chez Plotin, la destinée des ames n'est que la connaistance rationnelle de l'ordre des choses, connaissance qui, en
•'achevant a son príncipe, a !'Un, fait parvenir l'ame a l'affranchissement complet qui est le « but du voyage ». Sans doute,
l'idée que la connaissance de la nécessHé affranchit l'homme
avait déja été une idée favorite des stoiciens, et Plotin doit
beaucoup ici a leurs suggestions. Mais chez eux, ceLte idée de la
nécessité est chargée de loutes sortes de représentations, phyaiques et religieuses, qui en altérent la nature; le caractére matériel de leur Dieu igné d'une part, les intentions et la finalité qu'ils pretent a sa volonté d'autre part, s'opposent a la
pureté rationnelle de la nécessité. Chez Plotin, au contraire, la
aeule nécessité est la nécessité d'une vie spirituelle qui s'épand,
et elle se raméne tout entiére aux conditions de la connaissance
de soi.
C'est parce que le sujet de la destinée, !'ame, est, aufond etdans
son intimité, le meme que le príncipe de l'univers, que cette solution est possíble; le príncipe de l'univers est ce sujet, a l'état de
pureté, la connaissance de ce qu'íl y a de divin est identique a la
connaissance de nous-memes. Notre destin éeest tciute alors dans
notre vic intérieure. Plotin emploie encore comme symbole la
topographie fautasLique de l'univers, mise a la mode par la religion
du salut. Mais íl est aisé de voir qu'il n'y a plus pour luí de difTérence locale entre les diverses régions ou passe l'ame dans son
ascension. La différence d' &lt;&lt; ici » et de « la-has », de supérieur et
d'inférieur ne signifie plus que la dillérence entre la dispersion
dans le sensible et la concentration intérieure.
• La destinée de !'ame n'est done pas composée d'épisodes
historiquement différents, qui se déroulent sur des scénes dífférentes. La pensée religieuse de Plotin est aussi opposée aux représentations ordinaires de, l'univers dans les religíons du salut que
aa pensée philosophique est opposée au rationalisme grec.
Une meme idée commande cette double opposition ; c'est celle
de la vie spirítuelle. Certes, Plotin n'est pas l'inventeur de la
spiritualité, et, depuis de longues générations déja, les écrits
des Paiens comme des Chrétiens ont mis en honneur le détachement des choses sensibles et le retranchement de !'ame a l'inté-

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

rieur d'elle-meme. 11 n'est meme pas le premier a avoir donné a
la vie spirituelle un sens a la fois moral et cosmique, en faisant d~
)'esprit la force qui anime les mondes en méme temps que celle qui
restaure l'ame dans son état heureux. Mais il congoit d'une
maniere ~ien particuliere les rapports d_e l'ame av~c Dieu : ~n
premier heu, c'est un rapport 1mmédi~t, san~ 1mtermédia1re
d'un sauveur ou d'une communauté mystique ; e est « seul a seul •,
par la puissance de sa propre méditation, que le philosopbe est
en contact avec !'Un. En second lieu, ce rapport a Iieu sans appel
de la divinité ; l'Un n'a pas la volonté de sauver les ames ; ses.
bienfaits s'exercent par la seule nécessité de sa nature, comme la
lumiere éclaire. En troisieme lieu, enfin, s'il en est ainsi, c'est que
l'Un est partout et qu'il y a identité fonciere entre le moi et
l'Un ; l'ame trouve l'Un au plus profond d'elle-meme comme le
sujet pur qui fait d'elle une substance, un etre autonome et
indépendant.
.
.
Or, ces trois caracteres correspondent tra1t pour tra1t a la
pensée religieuse des lndiens, telle que nous la rencontrons dans
les Upanishads.
.
Plotin a saisi I'affinité qu'il y avait entre cette conception
religieuse et le rationalisme grec ; son idéalisme est né de ce
rapprochement. La philosophie grecque a toujours cherché une
expression de la nécessité rationnelle selon la~uelle _les formes_ de
la réalité procedent les unes des autres. Or, e est bien la aus~1 le
probleme de Plotin : mais, les formes du réel ne peuvent etre
considérées comme des réalités inertes existant indépendamment
des actes spirituels qui les ont posées ; si elles sont vraiment susceptibles d'une déduction rationnelle, il faut que le:ur su~~tance
consiste dans ces actes spirituels eux-memes. La réahté spmtuelle
unique découverte par le mystique, l'acte qui est le fond de touf:e
réalité sans etre aucune réalité déterminée, devient done soh' rationalisrue compris en ce sens.
daire du
*

" "
Ce type nouveau d'idéa~isme créé par Plotin s~ manifeste danl
l'histoire de la philosophie, comme une fo~ce 1~~ép~ndante et
solide. Je n'ai pas a aborder, meme de lom, l histo1re d~ ~~t
idéalisme. 11 y aurait lieu de montrer comment, dans notre CIVIhsation occidentale, son esprit s'est manifesté sous la for~e d'une
philosophie a la fois religieuse et rationaliste, mais pourtant
profondément rebelle a la forme chrétienne.

535

Le trait essentiel, qui persiste a travers tous les siecles, c'est
l'affirmation de la complete autonomie de la vie de !'esprit.
Non seulement, elle n'est pas commeunaccidentheureux arrivant
dans un monde déja tout formé, non seulement elle est la substance meme du monde, mais elle n'est aucunement prisonniere
des formes sous lesquelles elle se réalise en fait. L'Un, qui est le
fond meme de cette vie, est liberté absolue. La liberté, en nous, ne
se réalise pas, par conséquent, comme une spontanéité naissant
de ríen dans un monde existant, comme un « empire dans un
empire », mais par une communion de plus en plus intime avec
la vie de l'univers.
La vie de !'esprit, qui est en meme temps la vie personnelle,
a, par conséquent, un fonds d'infinité. L'Un estla «puissance de·
toutes choses ». On ne peut pas exprimer d'une maniere plus
nette que, ce qu'il cherchait dans le principe, c'était une force,
capable de produire et de maintenir infiniment la vie spirituell?.
La conviction intime de Plotin, c'est que cette force, au fond, éta1t
nous-memes, et que notrevéritable destinée estde nous yrattacher;
et les mots qu'il a prononcés sur son lit de mort, d'aprés le récit
de Porphyre, résument et condensent tout son idéal philosophique
et religieux : « Je m'efiorce de ramener le divin qui est en moi
au divin qui est dans l'univers. » (Vie de Plotin, 2).

�1

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'cauvre poétique de Leconte de Lisle
Oours de JI. EDHOND EST!:VE,
Professeur d CUniversité de Nancy.

IX
L'art de Leconte de Lisie.

Leconte de Lisie a eu - il l'a proclamé assez ho.ut - la religion de l'Art. Mais il ne s'est pas contenté de la professer. _ll l'a,
au cours de sa longue existence, tres exactement prat1quée.
Depuis e temps lointain ou il discutait passionnémf'n_t, avec ses
camarades de Bourbon, sur le style qui convient a l'élég1~ et s~r les
mérites ou les faiblesses des poésies de Dayot, JUsqu aux
extremes années de sa vieillesse, quand il jouissait dans un
repos olympien d'une gloire tardive, il a :éc_u non pas ~e l'Ar~ l' Art, hélas ! ne lui a j amais donné de quo1 v1vre - ma1_s par l Art
et pour l'Art. Jusque dans son aspect extérieur il porta_it le cara.:tere d'un homme occupé de pensées au-dessus du vulga1re et voué,
pour parler le langage de 1840, a une tach_e s~~lim?. 1 &lt;&lt; ~'Art,
a-t-on dit, était pour lui un sacerdoce. 11 ava1t 1 a1r d un-pre~re. •
Il en avait quelques-unes des vertus. La plus apparente éta1t la
gravité. Non qu'il eíit rien de gourmé ni de pé?antes~u~. Au ~
moignage de ses familiers, l'homme, dan_s la v1e ordma~re, éta!t
gai, spirituel, mordant, capable de pla1santer et de :ire. ~a~
quand il faisait ceuvre de poete - j'allais di~e quand 11_ offic1a1t
- il reprenait tout son sérieux. Dans ses vers, 11 ne se dénde et ne
se détend presque jamais. A peine sa poésie se permet-elle quelques sourires. Ces sourires, ce sont, p~r exemp~e, les C~anso~s
écossaises qu'il a imitées de Burns, les Eludes latines ou I1 a prts
pour mattre Horace, ou les Médailles Anliques qu'il a _gravées
d'apres Anacréon. lis sont trop rares pour déranger les hgnes de
i;on ceuvre et,pour en troubler la beauté austere. Personne assu•

537

rément n'a moins accordé que Leconte de Lisie a cette forme
eapricieuse de l'imagination qu'on appelle la fan~isie. Personne
aussi n'a été plus persuadé de la nécess1té du travail et des dangers
de l'improvisation. Il n'attendait pas l'inspiration, comme font
certains de ses confreres: il .allait au-devant d'elle. Il ne la demandait pas, comme d'autres, a des excitations factices : il la
sollicitait par la lecture et la méditation. Il ne rougissait pas
des recherches que lui coOtaient ses poemes ; il parlait de « la
série non interrompue &gt;&gt; de ces études préparatoires comme d'une
ehose toute naturelle et indispensable. Cette méthode quasi scient.ifique a donné, nous le savons, a son ceuvre une solidité remarquable. Elle a été cause, en revanche, de sa relative exiguité. Les
trois ou quatrevolumes que Leconte de Lislenous a laissés représentent le fruit de quarante années de labeur. Je ne crois pas qu'a
eux tous, ilsexcedent sensiblement le contenu de la seule Légende
des Siecles.
Qu'importe, si a ce grain il se mele peu ou point de paille.
Rareté de la production n'est pas nécessairement synonyme
d'infécondité. Elle peut signifier aussi - et c'est ici le cas sévérité a l'égard de soi-meme, conscience scrupuleuse, souci de
l'exécution parfaite. Il ne tenait qu'a Leconte de Lisie de multiplier les recueils de vers. Il a attendu juaqu'a trente-quatre ans
pour publier le premier. Ce premier était en réalité le troisiéme ou
le quatrieme. Sans parler de celui qu'en 1839 il projetait de faire
imprimer de compte a demi avec Rouffet, il en rapportait un de
Bourbon en 1845, celui que, selon la légende ou l'histoire, il
effeuilla sur les vagues de l'Atlantique. En 1847, il avait de quoi
fournir la matiere d'un autre. Il écrivait, dans le courant de juin
ason ami Bénézit: &lt;&lt;Je publie un volume considérable au commencement de l'hiver, et je n'attends pour commencer l'impression
que la fin d'un poeme auquel je mets la derniere main. &gt;&gt;' De celuila, les éléments sont demeurés, en grande partie, épars dans les livraisons· de La Phalange. C'est ce millier ou plus« de ses meilleurs
vers »-du moins il les jugeait tels a l'époque- qu'il regrettait
d'y avoir «enfouis sans profit pour l'École comme pour sa réputation »: Hélene, Architeclure, Les Épis, La Recherche de Dieu, Les
Sandales d'Empédocle, Taniale. Le Voile d'Isis, tous ces poemes
amples 'et éloquents, d'inspiration humanitaire et de tendance
vaguement socialiste, dont je n'ai pu citer a mon regret que de
trop courts passages, et non pas peut-etre, au point de vue poétique, lesplusheureux. Unautreleseíitconservés avec soin. Leconte
de Lisle, héroiquement, les sacrifia. Et ce ne sont pas les seuls.
En feuilletant les éditions originales de ses recueils ou les livrai-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
538
sons de la Revue Conlemporaine dans lesquelles parurent d'abord
la plupart des Poemes Barbares, on en trouverait d'autres qu'il a
résolument exclus de son reuvre, parce qu'ils ne répondaient pas,
ou ne répondaient plus, asa conception del' Art. Quant aceux qu'il
a gardés, il les a remis sur le métier, corrigés,remaniés. Avantqu'il
se décidat a les livrer pour la premiere fois a l'impression, quelles
peines lui avaient-ils déja coutées, il faudrait. pour le dire, avoir
eu ses manuscrits sous les yeux. Mais ríen qu'avec les variantes
que présentent les textes imprimés, il y aura de quoi faire, quand
le moment sera venu, une édition critique fort intéressante.
Certains de ces poemes ont été récrits presque entierement. C'est
le cas, notamment, des &lt;e poemes grecs » parus dans LaPhalange
en 1846 et 1847. Leconte de Lisie s'imposa la tache ingrate de
refaire plusieurs centairles de vers uniquement pour restituer
aux dieux de l'Olympe leurs appellations authentiques, et remplacer Saturne, Vénus ou Neptune par Kronos, Aphrodite et Poseid6n. 11 en est, comme les Asceles, dont il modifia le sens, ou
comme les Étoiles Morlelles, dontil changea le rythme, ou comme
La Fonlaine aux lianes, qu'il refit stance par stance, simplement
pour les faire mieux. Et, non content d'une premiere revision, dans
certains cas il en fit une seconde. De Niobé, par exemple, nous
avons jusqu'a trois états successifs. Une preuve assez curieuse
de l'attachement de Leconte de Lisie a tel sujet qui lui avait plu
et en meme temps de sa difficulté a s'avouer satisfaitde lui-meme
nous est offerte par la piece des Poemes Anliques intitulée le&amp;
Éolides. Ce n'est pps au demeurant une desmeilleuresdu recueil.
L'idée premiere en remonte fortloin, au séjourde Leconte de Lisie
enBretagne. 11 la développa a cette époque en une dizaine de
quatrains octosyllabiques dédiés a une de ses sreurs et glissés dans
une nouvelle que La Variélé inséra en 1841. Le poete s'y adre~sait
aux brises, aux brises du printemps, aux brises de son pays peutetre:

O brises qui venez des cieux,
Et qui riez sur toutes choses 1
De vos baisers caprir,ieux
Pourquoi ravir l'encens des roses ?

11 leur reprochait, a ces brises folles courant de la montagne a la
greve, de sécher en passant la rosé&amp; dans le calice des fleurs ;
etil_reprochaitaux chimeres de l'amour et de la jeunesse, a ces
« br1ses d~ creur &gt;) comparables aux brises des champs, de passer,
elles auss1, sur les ames, en emportant leurs illusions et leurs
espoirs. Le morceau appartenait au genre sentimental qu'en ce

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

539

temps-la il 'cultivait encore volontiers. 11 n'était plus compatible

avec la nouvelle maniere qu'il avait inaugurée dans ses « poemes
f8CS .». ll ne_voulut ras tou_tefois perdre un mouvement qu'il
JU~a1t grac1eux. L mvocabon aux brises du printemps, ame
b~ses de Bourbon ou de la Franca, devint une invocation aux
bnses _d~ 11 Ilyssos et. de l'Eurotas, de l'lonie et de l'Attique,
de la S1cde et de l' ltahe, aux brises qui avaient sou piré d 'amour .
sur les le~res de Théocrite, ou entendu le Mantouan parler
d'Amarylhs:

O vous que parfuma l 'é&lt;&gt;ile
O
Souffles, invisibles liens
'
Des douces flíltes de Virgile
Et des roseaux siciliens,
Brises des mois fleuris, brises harmonieuses
Pleines d'un frais encei:i,s, com¡.,agne:i &lt;l;es beáux jours,
Sur terre et dans les cieux, oh I pu1ss1ez-vous toujours
Planer de vos ailes joyeuses 1
Puissiez-vous, céleste trésor
D'amour, de joie, et de délire,
Modérant votre heureux essor
Parfois vous poser sur ma lyre !

. Sans ~oute trouva-t-il que dans cet appel al'inspiration antique,

il y _ava1t ?n_c~re u~ tour d'un lyrisme trop personnel. Dans la
yers10ndéfm1bve, cesta lamodernehumanité, auseindelaquelle

il se confond et se perd lui-meme, qu'il supplie ces brises fortunées d'apporter le parfum des ages évanouis:
Vous qui flottiez jadis aux levres du génie
Brises des mois divins, visitez-nous encor ·'
Versez-nous en passant avec vos urnes d'or
Le repos et l 'amour, la grlice et l 'harmonie !

•*•
, Prépa.ration ~nutieuse, fermeté de la conception, probité de
l e_xécut10n, gravité un peu austere, recherche d'une forme parfaite, ce s~nt la ~ut¡m~ ~e caracteres del'art de Leconte de Lisie.
lis !uffüa1ent déJa a d1stmguer cet art de l'art romantique dont il
e,et 1ssu et _qu'il continue sans lui ressembler, et a le rapprocher de
l art class1que, avec lequel, toutes modernes que soient les idées
e~ les senti~ents de_ J'auteur, il a, par l'intermédiaire
d André Chéruer, une mcontestable parenté. Mais ce ne sont
en~~re l.a que ses caracteres extérieurs. Si l'on veut saisir son
ongmalité a la source meme et poser la loi qui le régit, il faut la

�541

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

chercher, non pas dans des considérations d'histoire littéraire ou
des déterroinations d'influences accidentelles, mais dans l'organisation du poete et dans la maniere meme dont le monde se révele
a luí. J'ai signalé a plusieurs reprises le tour nostalgique que prend
presque invariablement la poésie de Leconte de Lisie. Cette inclination a revenir sans cesse vers le passé, a s'y attacher et a s'y
complaire, tienta bien des causes, dont l'une - et ce n'est peutetre pas la moindre - estla persistance indélébile et l'obsession
constante des images enregistrées par sa mémoire quand elle
était dans sa premiere fraicheur. Le poete n'a qu'a fermer les
yeux ou qu'a refuser son attention a~x objets qui _I'en~ourent
pour qu'aussitot se dressent devant lu1, dans leur réahté v1vante,
les sites de son pays natal : la maison au toit roux, le mais en
fleur, les cannes dorées par le soleil, les oiseaux merveilleux etles
corolles magnifiques, et le Piton des Neiges resplendissantsur l'azur
du ciel. Mais les scénes qu'il n'a pas vues et les paysages que lui
suggerent les livres, son imagination les lui représente avec un
relief égal et une couleur aussi intense. II est vraiment de ceux
pour qui, selon le mot fameux de Théophile Gautier, « le monde
extérieur existe i,. On pourrait meme dire que pour lui il n'existe
que celui-la ; pour parler plus justement, que les idées ne prennent
pour lui de réalité et de consistance que lorsqu'elles sont reveiues de formes sensibles. Veut-il les exprimer a l'état pur et en
termes abstraits, il faiblit, il gauchit, il perd la précision et la
netteté : maint passage de ses préfaces ou de ses articles en prose
en fournirait la preuve. Mais s'avise-t-il de leur donner un corps,
elles revetent du coup une véritable splendeur. Cette beauté dont
il s'est f ait le serviteur et le pretre, il serait bien en peine de la
définir. ll n'y essaye meme pas, et il a raison ; il fait mieux : il la
voit. Elle apparatt /J. l'reil intérieur comme ,, la lumiere de l'§.me ·&gt;,
comme un marbre d'une candeur éblouissante :

richesse, la puissance, le tour particulier de son imagination. Les
images que le poete porte accumulées en lui, il faut qu'il les
rappelle dans le champ de sa vision inférieure. Mais il ne les y
rappelle pas toujours quand il veut et comme il veut. Elles ont,
selon la nature de chacun, leurs lois auxquelles elles obéissent.
Ici, elles se présentent spontanément, elles se pressent, elles se
multiplient, elles foisonnent, elles envahissent la pensée du poete
qui s'en délivre en les fixant. La, elles sont rares, lentes a renattre i
on sent qu'il a fallu les chercher, les solliciter, les amener de
force a la lumiere. Chez l'un, elles semblent vivre d'une viequileur
est propre ; elles se croisent, se combinent, se transforment; elles
prennent des développements inattendus, qui sont comme des
créations nouvelles ou I'on ne reconnatt plus le fragment de réalité
étiré, souftlé, métamorphosé, dont elles sont faites. Chez l'autre,
elles demeurent telles que l'ceil les a apergues d'abord, inertes,
toujours identiques a elles-memes, comme de brillants papillons
épinglés dans la b?tte d'un collectionneur. Tantot elles sont p§.les,
vagues, floues, v01lées de vapeur et estompées de brume ; tántot
nettes, franches, découpées a l'emporte-piece, avec des contours
arretés et des couleurs vives. C'est de ce dernier genre que sont
celles de Leconte de Lisie. Son imagination n'est ni seche, ni
tumultueuse, ni débordante, ni visionnaire : elle est exacte et
précise. Ce poete voit les choses avec l'reil d'un sculpteur et d'un
peintre. II démele comme eux, dans leur spectacle d'abord confus,
!e rapport des tons et le dessin des lignes ; il s'en p~netre, il en
Jouit ; et quand il fait reuvre d'artiste, il transporte dans son
poeme, comme eux dans leur marbre ou sur leur toile, en la simplifiant et en la parachevant, l'harmonie dont il a puisé l'idée et les
éléments dans la nature.
Telle est la faculté maltresse de Leconte de Lisie. Elle explique
mieux que des considérations de doctrine et des professions de
foi csthétiques, ses gouts littéraires, sesattractions et ses répulsions,
~•¡¡ a fini par éprouver pour Lamartine, qu'il avait aimé dans sa
Jeunesse, une antipathie véritable ; si, malgré de réelles affinités
d'e~prit et de caractere, il n'a accordé a Alfred de Vigny qu'une
es_time tempérée de réserves ; si, au contraire, il a exprimé pour
V1ctor Hugo, dont les idées étaient, sur beaucoup de points,
en désaccord avec les siennes, une admiration enthousiaste
e'est que ni chez le premier, ni chez le second, mais chez celui-ci
seulement il reconnaissait une vision des choses analogue a sa
propre vision. Il l'a loué d'avoir « saisi d'un reil infaillible le
détail infini et !'ensemble des formes, des jeux d'ombre et de
lumiére ». C'est que lui-meme avait conscience de les saisir

540

Elle seulo survit, immuablc, étcrnelie.
La mort peut dispersor les univers tremblants,
Mais la beauté flamboie, et tout rena!t en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs 1

Le trait dominant de l'organisation mentale, chez Leconte de
Lisie, c'est done l'aptitude a saisir, a retenir et a reproduire les
formes des choses, leurs lignes et leurs couleurs. En d'autres
termes, c'est une remarquable mémoir'e visuelle. Une faculté de ce
genre est précieuse pour un poete. II est meme difficile d 'en concevoir un seulqui en soittotalement dépourvu. De la qualité de cette
mémoire, de sa richesse, du jeu de son mécanisme dépendent la

�542

543

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

avec autant de puissance et de les regarder du mame c:eil. T?ute
la différence entre eux, c'est qu'i! ne l1~s dé!or~e pas. L'~agination de Leconte de Lisle, c es~ l 1magmat10~ du V~cl?r
Rugo de la premiere maniere, du V1ctor Hugo d a;vant l exil,
la solitude et le prophétisme. Dans la revue que 1 auteur des
Poemes Barbares a faite de l'reuvre imm~n~e ~ccomplie ~ar
son prédécesseur, il a réservé une place privi!ég1ée aux Orie~tales. Sans doute, c'est qu'il avait regu des Orientales, coI?me il
le dit lui-meme, la révélation de la nature et la révé_labon de
l'art. Mais c'est aussi, mais c'est surtout que ce _recue1!, le plus
objectif, le plus plastique des premiers recu?1ls Iynques de
Víctor Hugo lui avait révélé sa propre concept1on de la naturt
et sa propre conception de l'art.
.
Subordination du sentiment personnel a la représ~nt~ti?a
pittoresque, gout des belles formes, brillantes et pures! obJecbvtté
et plasticité, qui, a ce double caractere, ne reconnaltra1t P~~ d~
ce poete dont on a voulu faire un Celte, sous prétexte qu il_ était
né d'un pere Breton - lequel ~~ait Normand! - ou un Hmdol
ou un Scandinave, !'un des héntiers les plus d1rects et ~es représentants les plus qualifiés que nous ayons ,dans notre li~térature
de l'art méditerranéen par excellence, del art gréco-latm. E~ n_e
voyons pas ici seulement l'effet_de l'édu~a.tion ~egue, ou ~e l'umtation volontaire, ou des su3ets cho1S1s. D autres poetes, ~
d'autres pays, ont eu le gout de l'~ntique ; ils ont essayé d'en faire
et ils en ont fait. Mais que ce s01t Keats, ouShelley, ouGoethe,
ils ont emprunté aux Grecset auxLatinsdesnomsetdeslégendel
dont ils se sont servis pour exprimer leurs propres conceptionB i
ils ont habillé a l'antique un frais sentiment de la nature, _un
lyrisme nuageux une idéologie compliquée ; ils ne nous ont nen
rendu de l'art d,'Homere et d'Eschyle, de Virgile et d'Horace.
Celui-ci au contraire, comme avant lui Ronsard, comme avan:t
Iui Ché~ier retrouve sans effort la maniere des anciens ; il
voit les ch;ses comme ils les voyaient et il les peint comme ewc.
II reproduit la forme antique, parce qu'il la porte, en quelque
sorte, préfigurée en lui-meme. Les he!lénis~es po~rront relev~r
sans peine des contresens dans sa vers1on d Homere, et les l~tínistes diront qu'il a traduit Horace c?mme il ne faut pa~ trad~J.l'e.
j,lais qu'importent des erreursdedéta1lou demétho_de, s il posse~e,
des maitres qu'il étudie, mieux qu'une conn~1ssance érudite
et livresque s'il est véritablement de leur fam11le et marqué i
leur ressemblance, s'il a leur tour d'esprit et leur forme d'imagination, cette imagination plastique qui explique et commande
tous les procédés de son art.

C'est elle qui l'a guidé dans le choix de ses sujeta. Elle ne l'a pas
seulement détourné des sujets d'ordre purement lyrique - il n'y
a pas, je crois bien, dans toute l'c:euvre de Leconte de Lisle des
themes lyriques qui ne soient posés tout d'abord sous la forme
d'un tableau ou d'une vision ;-.ellelui a faitrechercherdessujets
simples, de ceux qu'un peintre ou mieux encore un statuaire
aimerait a traiter. Un seul personnage, dieu, homme ou animal, y
est décrit dans une attitude unique et immuable. Quand,
apres avoir lu les Poemes Anliques, on fer-me le livre, ce qui se
détache devant les yeux, ce qui demeure dans la mémoire, ce sont
des gestes, des poses, des lignes. C'est la Nafade mollement
étendue dans la source :
Elle songe, endormic ; un rire harmonieux
Flotte sur sa bouche pourprée;

c'est le Cyclope, « énorme, coucbé sur un roe écarté ))' en face de
lamer aux volutes bleues ; c'est le pasteur sicilien gardant son
troupeau de béliers, de boucs et de chevres, allongé sur le thym
sauvage et l'épaisse mélisse, s'appuyant sur son coude, et se laissant baigner de lumiere ; c'est Kléarista qui
... s'en vient par les blés onduleux,
Avec ses noirs sourcils arqués sur ses ycux bleus,
Son tront étroit coupé de fines bandelettes,
Et sur son cou flexible et blanc comme le lait
Ses tresses oil parmi les roses de Milet
On voit fleurir les violettes.

Ouvrez les Poemes Barbares ou les Poemes Tragiques, vous trou•
verez d'autres figures, d'un autre galbe et d'une autre couleur,
mais congues de la meme fagon et traitées par le meme procédé :
la Persane royale, immobile,
Derriere son col brun croisant-ses belles mains,
Dans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins,
Sous les treillis d'argent de la vérandah close ;

Qain, debout au faite d'Hénokhia, regardant l'ombre et le désert
antique
Et sur l'ampleur du sein croisant ses bras velus ;

ou le dernier Sagamore des Florides, assis
des troncs géants de la foret :

a l'indienne

dressant son torse tatoué
D'ocre et de vermillon, il fume d'un air grave,
Sans qu'un pli de sa tace austere ait remué.

contre un

�544

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et si nous passons aux animaux, c'est le lion s'étirant, ~u
seuil de son antre, le tigre dormant dans l'herbe,leventreenl a1r;
c'est le loup assis sur ses jarrets et hurlant a la lune, ou le con?or
immobile daos les hauteurs glacées du ciel. No~bre .de ces SUJetsappellent la pierre ou Je bronze. 11 ~ en a un qm, u:ieme en vers,
semble avoir été exécuté par le Ciseau : c'est N10bé, contemplant, « immobile et muette », les cadavres amoncelés de ses
enfants:
Commo un grand corps taillé par. une ~ain h~bile,
Le marbre te saísit d'une étremtc 1mmobile ;
Des pleurs marmoréens ruissellent de ;es yeux ;
La neige du Paros eeint ton front s~uc1eux;
En flots pétrifiés ta chevelure épa1sse
Arrete sur ton cou l'ombre de cha9ue tr~sse ;
Et tes vagues regards ou s'est étemt le JOur,
Ton ópaule superbe au sévere contour,
Tes larges flanes, si beaux dqns leur splen~eur royale
Qu 'ils brillaient a travers la pourpre orie~t.ale,
Et t.es seins jaillissants, ces futurs _nour~1c1e_r~
Des vengeurs de leur mere et des D1eux Just1c1ers,
Tout est marbre I la foudre a consumé ta robe,
Et plus ríen désormais aux yeux ne te dérobe ...

Cette figure hautaine, figée dans son expression douloure~se,
demeure Je symbole de ce qu'il y a dans l'art de Leconte d~ Lisie
de sculptural et, pour emprunter au pciéte lui-meme une ép1théte
caractéristique, de marmoréen.
.
Parfois le sujet se complique un peu, ma1s sans excéder la
mesure au dela de laquelle il serait difficile d 'en do~ner une représentation plastique. Au lieu d'un personnage umque, on a un
groupe; Herakles enfant étouff~nt dans ses poings déja forts les
deux serpents envoyés contre lm :
Ils fouettent en vain l'air, musculeux et gonflés,
L 'enfant sacré les tient, les secoue étranglés ;

Pan saisissant au passage la vierge errante a l'ombre des halliers:
transporté de joie,
Aux clartés de la !une il emporte sa proie ;

dans l'ordre animal, le breuf fuyant au hasard par les plaines sans
bornes avec le jaguar cramponné a son dos,
L'un ivre, aveugle, en sang, l'autre

a sa

chair rivé;

ou bien l'aigle attaché par ses ongles de fer au col de l'étalon sur
Jeque! il s'est abattu,

545

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Et plongeant son bec courbe au fond des yeux qu'il creve.

Rarement Leconte de Lisie dépasse le nombre de trois ou quatre
personnages, du moins de trois ou quatre personnages principaux.
Quant aux scenes tumultueuses, qui plaisent a l'imagination
tourmentée d'un Rugo, il ne les recherche pas ; il les éviterait
plutot. Ce n'est pas, quand il veut, qu'il n'y réussisse. Dans Le
Combal homérique, la melée des guerriers, tourbillonnant comme
un essaim de mouches au soleil, donne une impression de grouillement. Dans Les Para boles de Dom Guy, la ripaille des moines attablés dans le réfectoire de leur moutier, ressemble a une kermesse
de Téniers:
Cent moines tres joyeux, a la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant
Les dix doigts dans la viande écharpée, aspergeant
De sauces et de vin leurs faces et leurs ventres,
S6mblaient autant de loups sanglants au fond des antres.
Derriere ces goulus, non moins empressés qu 'eux,
Convers et marmitons, avec les mattres-queux,
Les caves ou cuisaient les choses étant proches,
Comblaient les plats vidés, dégarnissaient les broches,
Allant, venant, courant, suant, vrai tourbillon
De diables tout mouillés des eaux du goupillon.

Mais ce sont la, dans son reuvre, tabl1;iaux exceptionnels. Un de
ses plus beaux poemes, Le Massacre de Mona, a pour sujet le
carnage qui est fait de tout un peuple. 11 semblerait qu'il y euL
la matiere a des scenes violentes et animées. II n'en estríen. La
majeure partie du poeme est remplie par le long récitatif du barde
évoquant les traditions anciennes, et la tuerie est expédiée au
dernier moment, en sept ou huit vers. Meme dans les paysages
bourboniens, ou la vie pullule, ce pullulement se fait avec ordre
et, si l'on peut dire, avec calme, et sans que rien soit troublé de
l'harmonie du morceau.
S'il évite instinctivement les actions trop vives et les scenes
trop compliquées, c'est qu'elles s'accorderaient mal avec ses
~abitudes de composition. II aime les ordonnances simples, maJestueuses, ou le tablean de l'activité humaine, réduit aux gestes
essentiels, sert de toile de fond a quelque grande figure qui
occupe le premier plan et impose a l'ensemble ses proportions et
son unité. Dans Khiron, la description du soir sur les plaines
d'Haimonie et de la vie bucolique menée par les vierges et les
pasteurs encadre et releve par le contraste la gravité souveraine
d'Orphée:
.
Silencieux, il passe, et les adolescents
Écoutent résonner au loin ses pas puissants.

37

�546

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LJSLE

C'est un Dieu I pensent-ils ; et les vierges troublée_s
S'entretiennent tout bas, en groupes rassembléeb.

.ª

C'est autour de ce personnage central et par rapport luí quel'oouvre s'organise. Le souci de l'équilibre et des proporbons Y est.
toujours sensible. Niobé en fournit un excellen~ e~emple. 11 Y !•
dans la premiere partie du poeme, une descripbon du pala.18
d'Amphion, corsée de chants·exécutés par l'aéde. Ces c_han!-5 en
l'honneur de Zeus, d'Apollfin, d'Artémis, ne sont_pas m~bles lt
l'action puisque ce sont eux qui irriteront l'orgue1l de Niobé et
feront ~onter le blaspheme a ses levres ; mais on peut trouver
u'ils sont un peu Iongs, comme on peut par contre trouver un
~eu court le récit fait par le chreur de la mort de~. quato~ze enfants
de la reine sous les fleches des dieux. C'est qu 11 falla_1t balancer
la composition et laisser aussi exactement que poss1ble en so_n
milie~ la grande tirade dans laquelle la f~lle de Tantale déf1e
et brave les Jmmortels. Dans les poémes ou il ne se trouve ~as de
ersonnage central, l'équilibre est obtenu _pa~ _la sy~étne dea
~arlics. Dans La Légende des N ornes, les tro1s v1e1lles ass1s~s sur les
racines du frene y ggdrasill prennent tour a tour la parole . elles la
gardent chacune pendant un nombre sensiblement égal de ven,
et le dessin général de la composition nous est connu dés qut
nous savons de quoi parle la premiére : du ~-ornen~ qu'e)le est le
passé, la seconde sera le présent ~t la tro1s1e~e 1 avemr: D~~
Baghaval, les trois brahmanes, procedent d~ la meroe fagon , et, u:t,.
la symétrie de l'ordonnance est en~ore soul:gné? par les formes dll
style brahmanes puisque chaque d1scours s achev~ pa~ une coi:i,clu,..
sion identique, chacun d'entre euxrépétant lameme11;1voca~10nl
Baghavat, en y changeant seulement un mot, le mot qm _expr11?e
genre particulier de sou ~rance humaine - souvemr, dés1r 011\
doute - qu 'il cst chargé d 1mcarner.
Du plan général du poeme,ce souci d'uni~é,d'or~onnance et de
proportions se propage a chacune des parbes qm le comp?senL
Chacune d'entre elles, par le choix, l'agencement et l'harmom~ d.,
détails, est comme un tout a l'inté:ieur du tout, et la 11:1om~
esquisse traitée par le poete deV1ent un quadro qm pe?1
dans une certaine mesure, se suffire a lui-me1?~· J usqu'a ~uel po1n
Leconte de Lisie poussa l'art de la compos1bo~, nous nen avoU6
pas de meilleure preuve que le tres précieux ouvrage ot.
M. Vianey rapproc~e perpétuel)ement le texte du po~te des sour~
auxquelles il a pmsé. Ce sera1t ur~e e~reur_ de croire qu~ quan
Leconte de Lisie s'inspire, comme il lm arrive sou~ent, un modele déja parfait, il n'a eu que bien peu d'effort a fa1re. Meme dana

?

547

cecas, il remanie et recompose asa guise, et il ne se borne pasa
recomposer ; il invente, en harmonisant si justement ce qu'il
apporte avec ce qu'il regoit, qu'a moins de suivre !'original ligne
1 ligne, on ne distingue pas ce qui est a autrui et ce qui est a lui.
On pourrait faire cette expérience sur ses imitations de Théocrite,
d'Anacréon ou d'Horace. Mais la comparaison sera encore plus
instructive si elle est faite avec un original ou l'art est moins
parfait. Voici dans le poeme antédiluviende Ludovic de Cailleux,
dont j'ai déja eu l'occasion de parler, un passage qui a ému l'imagination de Leconte de Lisie et qui lui a suggéré une des plus belles
pages de son poéme de Qain. L'auteur, dans la forme un peu
bizarre qu'il a adoptée, et qui prétend reproduire la coupe des
versets de la Genese, décrit l'aspect d'Hénokhia,la ville desForts,
ala tombée du soir:
11 était soir, temps ou les jeunes filies ont coutume de sortir de la ville
d'Hénochia pour puiser de l'eau; temps ou les voyagours font reposer leurs
cbameaux aux portes de la ville.
Orle puits était creusé pres des portes sur la route du désert ;
Des troupeaux étaient coucbés á l'entour, tiUr le penchant de l'Aride.
En ce temps-1:l, il était coutume aux paslcurs d'Hénochia, apres avoir
ramené leurs troupeaux aux portes de la ville, de s'arreter pour les complcr.
Alors les cbevres fatiguées se couchent sur les bords du chemin ; leurs mamelles pleines tratnent sur l'herbe ; les chevreaux se Ievent debout sur les
pierres de l'abreuvoir; les autres se frollent contre un cMre.
Les onagres, les chameaux, les dromadaires se roulent ou se repos,mt
sur les sables que le soleil ne brOle pes ; et, au signa! du pasteur,les troupeaux
rentrent dans la ville, vers une étable pleine de paille, pour donner leur Jnit,
al'aurore, aux Colossiens.
Or done, les pasteurs ayant fait boire leurs chameaux, leurs onagres,
leurs dromadaires, leurs chevres, Jeurs brebis, rentraient lentement ver,; les
portes.
Et les derniers mugissements des troupeaux allaient se perdre du e Oté des
rigions de la solitude.
lis passerent ainsi longtemps, et déj:l le soleil avait disparu de la le•re.
Et ses rayons expirants embrasaient les murailles de la viUe de Karn,
comme des murailles de feu.
Et les jeunes filies sortirent d 'Hénochia ;
Suivant la cou turne des femmes de leur pe uple, elles élaient couvertes d 'une
robe et d'un voile de lin blancs.
Elles remplirent les urnes et les vases qu'elles portaient sur l'épaule, rt les
Placant á terre, elles se reposerent sous un palmier qui s 'élevait pres du puits.

II y a dans cett,e description,assurément, de l'iroagination, de la
couleur, du pittoresque ; mais elle est diffuse, tratnante, elle se
répéte, elle est mal composée et mal équilibrée. Des trois parties
essentielles dont elle consiste, rentrée des troupeaux, rentrée des
hommes, sortie des femmes pour aller puiser de l'eau ala fontaine,
les deux premieres sont, par rapport a la troisiéme, !'une trop
longue, l'autre étriquée; elles se suivent et ne tiennent pas l'une
a l'autre, faute d'un point de vue d'ou elles s'étagent et se coor-

�546

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

donnent. Leconte de Lisie a élagué ce qui était superflu, r~sser~é
ce qui était prolixe, ajouté ce q~i manqu~i~, lié ce qui éta1t
décousu et mis le tout en perspect1ve. Et v01c1 ce que de la page
médiocre de tout a l'heure, il a tiré :
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d'ou s'enroulaient des spirales de tours
Et de 'palais cerclés d'airain sur des bio'cs J~urds,
Ruche énorme, géhenne aux l~gubres entr~1lles_,
Ou s'engourrraient les Forts, prmces des anc1ens Jours.
lis s'en venaient de la montagne et de la pl~ine,
Du fond des sombr~s bois et du désert sans fmi
Plu~ massifs que Je cedre et plus hauts q~e le pm,
Suants, échevelés, soufftant leur rude hale~e
.
Avec Jeur bouche épaisse et rouge, et plems de fa1m.
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes
A J'épaule ou le cerf, ou le Jion !':lnglant.
Et les rem;nes marchaient, géan_tes,, d'un pas !ent
Sous les vases d'airain qu'empht 1 eau des c1ternes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur Je !Jane.
Elles allaient, dardant leurs prunelles _superbes,
Les soins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour a tour dans la ronce et !e~ herbes
Leurs pieds termes et bJancs avec tranqu11llté.
Le vent respectuoux, parmi leurs tresses sombres,
Sur Jeur nuque de marbre errait en frémissant,
Tandi-; que Jes parois des roes couleur de sang,
Comme de grands miroirs_susl?endus dans les ~mbres,
De la pourpre du soir ba1gna1enL leur dos pu1ssant.
Les unes de Khamos, les vaches aux mamelles
Pe~antes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds
Se ho.taient, sous l 'épieu, par files et par bonds ;
Et de grands chiens mordaient Je jarret des chamelles ;
Et les portes criaient en toumant sur leurs gonds.
Et les éCJats de rire et les chansons féroces,
1,lalés aux beugloments lugubres des troupeaux,
Tels que le bruit des roes secouós par les ea&lt;1x,
Montaient jusqu'aux tours ou, le poing sur leurs crosses,
Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux.
Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines,
De son écume errante argentait leurs bras roux,
Immobiles, de lourds colliers de cuivro aux cous,
Et qui, d'en haut, dardaient., l'orgueil plein les narines,
S111 laur racc des yeux profonds comme des trous.

Au premier plan, l'aspect farouche et violent des guerriel'B,
contrastant avec la beauté calme et sculpturale des femmes ;
au fond, dans un nuage de poussiere, les troupeaux s'enfonQant
pl!le-mele sous les portes de la ville ; en haut, les vieillards immo-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

549

hiles au sommet des tours. Ainsi par paliers successifs se distribue,
s'étage et pyramide, pour ainsi dire, tout le tableau, baigné dans
cette lumiere sanglante du couchant qui achéve de lui donner
son caractere et renforce l'unité de composition par l'unité
d'impression. Ce souci de l'unité d'impression est tel chez Leconte
de Lisie qu'il luí fait plus d'une fois forcer la note. Tous ceux
de ses poemes qui ont trait au Moyen Age en sont, nous l'avons
déja vu, autant d'exemples ; et récemment encore, comparant
scene par scene, et presque vers par vers, ses Érinnyes avec
l'Oreslie dont elles prétendent etre une adaptation, un critique
constatait qu'il avait constamment renchéri sur son modele en
fait de sauvagerie et de violence. Il lui arrive d'etre plus eschylien
qu'Eschyle, plus grec que les Grecs, et plus barbare que les
Barbares.
II resterait a montrer, en poussant dans le détail, comment dans
le style meme de ces poemes on retrouve ce sentiment de l'harmonie et ce souci de l'art. La langue en est d'une extreme richesse, et
on en comprend la raison. Ayant, au degré que nous savons, le
gout de l'exactitude, de la précision et de la couleur, demandant,
d'autre part, ses sujets atous les temps, a tous les pays, a toutes
les civilisations, a toutes les races, il a dO, s'il voulait éviter l'a
peu pres, la périphrase et le délayage, puiser largement dans le
vocabulaire propre a chaque temps, a chaque race ou a chaque
pays. Ses descriptions de Bourbon fourmillent de termes empruntés a la faune et a la flore des régions tropicales, ou au
langage créole :il n'y est question que de gérofliers et de vétivers,
de mangues et de letchis, de martins et de paille-en-queue, de
bygailles, de varangues, de bobres, de calaous. Dans ses poemes
orientaux, il pa. e d'émirs et de kaliies. de fakirs et de houris de
hnka et de santa! ; dans ses poeme'3 scandinaves, de Jarls, de
skaldes, de runes ; dans ses poemes égyptiens, de pagne, de nome,
de sistre et de nopal · dans ses poémes grecs, de khlamyde, de
quadrige, d'hyacinthe, de 'otos, de cratéres et de canéphores ;
dans ses récits du l\Ioyen Age, de moutiers et de nonnes, de si res et
de donjons, de hart et d'escarcelle. de frocs et de cagoules,
d'estrapade et de chevatets. Il e!it, je crois bien, de tous nos grands
poetes, celui dont les vers roulent le plus de mots étrangers a
l'usage de notre temps, ou meme étrangers a l'usage de la langue
fran~aise. Mais il les emploie avec un sens si délicat de leur valeur
pittoresque et de leur charme un peu bizarre, il les introduit ;¡
habilement, il les répartit avec tant de mesure et les place si a
propos, qu'ilssurprennent parfois,mais qu'ilsne détonnent jamais.
Et tous ces vocables insolites ou mystérieux, exotiques ou suran-

�550

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nés, que ni Bossuet, ni Racine, ni Lamartine, ni Musset n'ont
insérés dans leur prose ou daos leurs vers, que Hugo lui-meme, le
grand remueur de mots, n'aurait pas osé employer, iI les sertit
daos une phrase d'un tour si net et d'uo galbe si pur, que nous
avons, en dépit de ces oouveautés, l'impressioo d'uo style tout
classique et fermement attaché a la tradition fran~aise.
*

• •
La beauté plastique des Poemes Anliques et des Poemes Barbares incline a voir avant tout dans leur auteur un sculpteur ou un
peintre. Mais il n'aurait pas été un poete complet, s'il o'avait été
en meme temps un musicien, s'il n'avait COOQU et réalisé, aussi
bien que l'harmonie des lignes et des couleurs, l'harmonie des sons
et des rythmes. Est--il possible, saos entrer dans un détail qui
deviendrait vite fastidieux, de donner une idée au moins de la
musique inhérente asa poésie ? On n'en finirait pas de citer tous
les beaux vers qui, le livre fermé, chantentencore dans la mémoire.
Les uns sont rudes et rauques, ils évoquent les mille bruits de la
tempete, le siffiement du venta travers l'espace :
Dans l'immense largeur du Capricorne au Póle,
Le vent beugle, rugit, siffie, rA!e, et miaule.

Les autres sont retentissants et sourds, comme le choc des
vagues contre les rochers de la c6te :
Vois I cette mer si calme a, comme un lourd bélier,
Effondré tout un jour le flanc des p;omontoires,
Escaladé par bonds leur fumant escalier,
Et versé sur les roes, qui hurlent sans plier,
Le trisson écumeux des longues houles noires.

Les uns sont larges et graves comme le murmure des forets agitées par la brise :
Le vent d'automne, au bruit lointain des mers pareil,
Plein d'adieux solennels, de plaintes inconnues,
Balance tristement, le long des avenues,
Les lourds massifs rougis de ton sang, O soleil 1

Les autres sont limpides et frais comme une voix de ferome
qui monte en chantant dans la nuit :
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l'air nocturne,
Elle coule a flots d'or, retombe et s'amollit,
Comme l'eau des bassins qui, áaillissant de l'urne
Grandit, plane et s'égrlme en perles dans son lit. '

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

551

D'autres sont durs, déchiraots, métalliques :
Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore,
O jeunessJ, ó désirs, ó visions sacrées,
Comme un chceu~ de clairons éclatant a l'aurore 1

D'autres sont doux, apaisés et chuchotants :
Sur son cceur enivré pressant sa bien-aimée,
Réchauffant de baisers sa lévre parfumée,
Cuna1cépa sentait, en un r¡;ve enchanté,
Déborder le torrent de sa félicité 1
Et &lt;;:anta l'enchatnait d'une invincible étreinte 1
Et ríen n'interrompait, durant cette heure sainte,
Ou le temps n'a plus d'aile, ou la vie est un 9our,
Le silence divin et les pleurs de l'amour.

Mais si l'oo veut mesurer jusqu'a quel degré d'exquise finesse
et de subtilité iogénieuse va chez Leconte de Lisie le sens des sooorités, il n'est que de comparer entre elles les deme strophes d'une
si parfaite harmonie dont l'uoe commence et l'autre termine le
gracieux poeme intitulé La V érandah. La premiere, avec ses sept
vers sur deux rimes, les deux derniers reprenaot en seos inverse
les deux premiers, avec ses allitérations et ses voyelles sourdes
sur lesquelles tranchent a intervalles irréguliers des voyelles
plus claires, donne l'impression du chant monotone et léger de
l'eau qui tombe goutte a goutte et fuit hors de la vasque de
marbre:
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux
Les rosiers de l'lran mélent leurs frais murmures,
Et les ramiers réveurs leurs ro1,1coulements c),oux.
Tandis que l'oiseau gr¡;le et le frelon jaloux,
Siffiant et bourdonnant, mordent les figues roo.res,
Les rosiers de l'lran m¡;Jent leurs frais murmures
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.

Mais voici que sous les treillis d'argent de la vérandah ou elle
repose, la belle Persane s'engourdit peu a peu dans un demisommeil ; le bruit de l'eau daos la vasque, et de la brise dans le
feuillage, et des oiseaux daos les hranches, et des insectes autour
des fruits n'arrive plus a son oreille que comme un vague chuchotement qui semble s'assoupir en meme temps qu'elle ... Pour
donner de ce glissement daos le sil enee la sensation quasi physique,
il a suffi au poete de reprendre les memes vers, en éteignantseulement les notes trop vives et en accentuant la monotonie du
rythme:
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux;
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,

�552

r;;

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et les ramiers reveurs leurs roucoulements doux.
Tout se tait. L'oiseau grde et le frelon jaloux
Ne se querellent plus autour des figues mílres.
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.

Ce qui donne ~eur valeur musicale aux vers de Leconte de Lisie,
c'estle choix des sons plutot que la variété des rythmes. 11 n'a sur
ce dernier point rieninnové, rien inventé. Le vers qu'il a employé
de préférence est l'alexandrin, l'alexandrin assoupli et libéré que
lui léguaient les romantiques. II s'en est contenté, et il !'a meme
beaucoup moins «disloqué» que ne !'a fait Victor Hugo. La seule
liberté qu'il se soit permise avec Iui, et que son illustre prédécesseur n'aurait pas approuvée, c'est d'assourdir la syllabe sur
laquelle tombe l'hémistiche, en mettant a cette place un proclitique, une préposition notamment,et meme une syllabe muette.
D'un bout a l'autre de la salle a vofite épaisse ...

Mais il le balance en général d'unefa~onbeaucoupplusréguliére
et plus classique que Iui. En fait d'autres métres, il n'a guére
employé que l'octosyllabe et aussi le décasyllabe scindé en deux
mesures égales :

...

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elles joyeux dansent sur la plaine.

C'est la, sauf erreur, une coupe qu'il a été, avec Théodore de
Banville, un des premiers a pratiquer. Ces rythmes, plus rapides
et plus courts, il les a réservés a certains sujets, ou ils étaient
nécessaires. Mais le plus ordinairement il s' est servi de rythmes
graves, majestueux, un peu lents et Iourds, massifs comme est
souvent sa poésie elle-meme: le tercet, le quatrain a rimes croisées ou embrassées ; la strophe de cinq vers qui n'est qu'un
quatrain a rimes croisées, ralenti et alourdi encore par l'insertion en son milieu d'un vers suppléroentaire qui triple !'une
de ses deux rimes. Le quatrain est exactement a la mesure de
sa phrase poétique et en suit on ne peut mieux le mouvement. 11
y a meme, dans certains de ses poémes, des tirad es entiéres d'alC:.
xandrins a rimes plates qui se décomposent non sans quelque
monotonie en groupes de quatre vers. 11 ne faudrait pas conclure
de ces remarques que la métrique de Lecont~ de Lisie soit
totalement dépourvue de variété et de souplesse ; mais il est
juste de reconnattre qu'elle s'adapte mieux aux grandes images
et aux sentiments profonds qu'aux conceptions gracieuses et légeres, et que, prise dans son ensemble, elle achéve de donner a son
reuvre le caractére d'ampleur, de majesté, et meme,si l'on veut,
de solennité, qui en demeure le trait le plus apparent.

L'&lt;E.UVRE POÉTIQUE ,DE LECONTE DE LISLE

553-

•*•
Cette reuvre est belle, d'une beauté réguliére, harmonieuse et

calme, pure de lignes comme l'antique dont elle est souvent ins-

pirée, voluptueuse et chaste a la fois cornme lui. Elle a la splendeur

du marbre auquel on l'a souvent comparée; elle en a aussi, disent
ceux qui ne l'aiment point, la froideur. On reproche au poéte de

n'avoir atteint la perfection de l'art qu'aux dépens du sentiment,
d'avoir modelé des formes admirables et peint des tableaux ma-

gnifiques, mais de n'avoir pas donné de vie a ces tableaux et de
n'avoir pas mis une ame dans ces formes. O,n lui en veut surtout
de n'y avoir rien mis de la sienne, de n'avoir rien trahi,dans sa
poésie, de l'homme qu'il était sans doute, semblable a nous, faible
et passionné comme nous, d'avoir été non seulement impersonnel,
mais impassible. C'est un grief que confirme trop facilement une
lecture superficielle de Leconte de Lisie. II vaut la peine de l'examiner spécialement et de le discuter a fond.
(d suivre.)

�UN DRAME NÉO·CLASSIQUE DE G, HAUPTMANN

Un drame néo-classique
de G. Hauptmann
Leqon de H. A. VU.t.LIOD,
Professeur

a l' Uniuersité de Naney.

« L'Arc d'Ulysse. »

La Danse de Pippa et La Fuile de Gabriel Schilling, que nous
avons étudiéesantérieurement, étaient des ceuvres tres difiérentea
l'une de l'autre, bien que composées durant la meme année. La
premiere était symbo!ique, tout imprégnée de romantisme, et elle
était demeurée, pour un grand nombre de spectateurs de.1901,
une énigme. Elle n' était pas scénique, en raison de l'incertitude ou
elle laissait !'esprit, non seulement quant a la signification du
symbole, mais encore quant ti la proportion de réalité et de
fiction qu'elle contenait. Cette piece avait échoué et Hauptmann
avait différé la représentation de Gabriel Schilling, drame d'analyse, d'une aílabulation toute réaliste et contemporaine,
de couleur ibsénienne pourtant, dont il redouta l'insucces.
Entre 1906, date de l'échec de Pippa, et 1912, date du succes
théatral de La Fuile de Gabriel Schil!ing, l'intervalle est comblé
par une série d'ouvrages de caractere tres distinct et de valeur
tres inégale.
En 1907, G. Hauptmann avait fait suivre la plus absconse,
la plus difficilement pénétrable, de ses ceuvres dramatiques:
La Danse de Pippa, par la plus banale et la plus faible, la comédie
intitulée Les Demoiselles de Bischofsberq. On eüt dit qu'il eut voulu
prouver qu'il était en mesure, s'il luí plaisait, de recourir aux
procédés les plus usés, les plus rebattus, des imitateurs d'Iffiand
et de Kotzebue. Dix années auparavant,la chute de Florian Geyer
avait fait rebondir son auteur jusqu'au légitime et tres noble
succes de La Cloche engloulie et il avait pris une tres authentique
revanche. Maintenant et pour la premiere fois, la réaction manquait et le dramaturge semblait rendre les armes.

555

L'année suivante, en 1908, Hauptmann exploita, comme il
avait fait avec Le pauvre Henri, une légende du Moyen Age,
combinée avec l'étude d'un cas morbide. Mais L'Olage de l'empereur Charles, la nouvelle piece, au lieu de s'établir sur l'intégralité d'un poeme médiéval, prenait texte simplement d'un
fragment de chronique italienne du xv1e siecle, ou il était relaté
que Charlemagne s'était épris, vers la fin de son régne, a ce
point d'une jeune fille perverse nommée Gerfuind, qu'il en avait
négligé tout ce qu'il se devait a lui-meme et tout ce qu'il devait
Ason peuple. Hauptmarrn avait traité sa matiére comme celle
qu'il avait empruntée a Hartmann von Aue, en pentamétres
iambiques. Le projet du drame ne manquait pas de grandeur ;
l'exécution en fut médiocre, parce que l'élaboration en avait
été insuffisante et que le personnage principal, dessiné avec trop
de hate, ne laissait voir dans son ame aucun conflit tragique, mais
présentait seulement un phénoméne de déchéance.
A partir de ce tournant de sa carriére, Hauptmann ne reviendra
plus qu'a deux occasions au réalisme dramatique, auquel il
s'était entierement adonné avec prédilection, je veux dire a
la figuration et a l'interprétation des thémes tragíques ou
comiques qu'offre la vie, dans le présent et autour de luí. 11
maniféstera une tendance toujours plus accentuée a recourir
aux inspirations de l'idéalisme et sous les biais les plus multiples. 11 semble qu'un moment soit venu ou l'auteur des
Túserands et d'Hannele se trouvait avoir épuisé l'intéret des
aujets vers lesquels son attachement a sa province natale
l'avait tout d'abord porté. Apres La Danse de Pippa, il n'a plus,
que je sache, remis en scene le paysage silésien, ni fait entendre,
dans des ceuvres nouvelles, le dialecte auquel il avait ouvert
une si large place dans ses' premiers drames. Le constant besoin
de renouvellement, qui avait été !'une des caractéristiques les
plus singulieres de son individualité d'auteur dramatique, allait
l'amener a des hardiesses d'adaptation qui n'auraient plus rien
de commun avec celles qu'il avait tent~es, en 1889, sur l'étroit
aentier ouvert par Arno Holz. II devait, a plusieurs reprises, non
aeulement quitter les errements du naturalisme, mais s'évader
tout a fait -par surcroit- de l'ambiance meme du germanisme.
Par une sorte de gageure, il disposa d'assez de souplesse pour
restituer, en 1911, le milieu cher aux initiateurs du Théatre-Libre,
dans la tragi-comédie berlinoise qu'il intitula Die Rallen, et pour
ne pas craindre de luí opposer, presque sans transition, une piéce
néo-classique, dont la scéne était a Ithaque.
Pour se mettre au point de départ de la nouvelle orientation

�556

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de G. Hauptmann, il faut se reporter au voyage qu'il fit, au
printemps de 1907, par mer, le long des c6tes de l' Adriatique
jusqu'a Corfou, et par dela jusqu'en Attique. JI en a noté les
impressions, sous le titre de Griechischer Frühling, dans une
sorte de journal de route qui rappelle le Voyage en Italie 4e
Grethe, mais dont la valeur et l'intéret résident surtout &lt;lana
les clartés qu'il projette sur les sources les plus intimes de la
sensibilité du poete, sur cette double nature qui fait de lui un
réaliste illuminé par les pressentiments du romantique, wt
romantique toujours capable de renouer le contact avec la vie,
palpitante et réelle. L'antiquité hellénique et le monde modeme
ne parurent pas a G. Hauptmann etre deux domaines séparé&amp;
l'un de l'autre par des cloisons étanches, mais deux milieux au
sein desquels l'homme a été tourmenté d'angoisses et transpo
de joies, qui se correspondent a travers les siecles. Son sens arden
de la réalité sentimentale, si je puis ainsi m'exprimer, lui permit
de ressusciter intuitivement l'hellénisme, non pas tant du point
de vue du dilettante et de l'esthete que de celui d'un amateu
d'émotions humaines éternellement susceptibles d'etre évoqué
et ressenties.
On se souvient que, dans le drame écrit en 1906 et dontl'actio
se joue sur les bords de la Baltique, le sculpteur Maürer press
son ami, l'infortuné Gabriel Schilling, del'accompagner en Grec
ou il retrouvera la joie de vivre. Cette circonstance rend une
fois de plus sensible la part d'autobiographie que G. Hauptma
ne cesse d'insérer dans ses amvres. Au moment oit il composa·
La Fuile de Gabriel Schilling, il nourrissait done le projet qu'il
réalisa l'année suivante, en compagnie de sa seconde femm
et de son jeune fils, et duque! il escomptait, pour lui-meme, un
bienfait intellectuel et bien mieux, une sorte de rajeunissement
de tout son etre.
Des lors, le long de ce périple qu'il fit de Corfou, par Leucade
et les multiples Hes de lamer Ionienne jusqu'a Théaki, l'ancienn~
lthaquc, il congut le plan du poeme dramatique qui ne devait etre
représenté et publié qu'en janvier 1914, L'Arc d'Ulysse (der
Bogen des Odysseus).
Entre le retour de G. Hauptmann et l'impression de cet ouvrage
qui semble, au premier abord, si étrangement en dehors dlli
cercle d'oú naissent d'ordinaire ses suggestions dramatiques, il
faut placer (outre ,la légende du temps de Charlemagne, dont
j'ai déja parlé) plusieurs pieces et plusieurs romans.
Des le début de sa carriere, Hauptmann s'était exercé dans le
genre narratif. Quelque part qu'il ait donnée de lui-meme au

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

557

théatre, on a souvent remarqué qu'il a écrit des drames qui
a'apparentent, a bien des égards, avec l'épopée, par l'abondance
et le développement des récits qu'ils contiennent. En 1892,
la meme année que Les Tisserands, il avait fait paraltre deux
no~velles proprement dites. Le Garde-barriere Thiel et L'Apólre,
écntes plusieurs années auparavant. Ce ne fut done pas un
événement inattendu que l'apparition,en 1910, du grand roman
si significatif, si plein d'ame et de pensée, auquel il donna le
titre de Emanuel Quinl, l'inscnsé en Jésus-Chrisl (Der Narr in
hristo, Emanuel Quint).
Je ne m'arreterai pas sur cette reuvre qui ne rentre pas dans
le cadre de l'étude que je me suis imposée cet hiver. ll est imnosaihle toutefois de l'omettre tout a fait, pour peu que l'on 'soit
préoccupé de donner, a propos du théatre de G. Hauptmann, un
apergu général de sa production.
Emanuel Quint, comme L' Apólre, comme Ames solitaires, comme
Les Tisserands, comme Hannele, et encore comme La Cloche
engloulie, Michael Kramer et Le pauvre Henri, est tout entier
pénétré de l'idée religieuse et il l'est aussi d'un sentiment de pitié a
'égard des faibles et des souffrants. Quint est un chimérique
religieux, un homme qui s'estprescrit, commeTolstoI,le devoirde
réaliser par sa propre vie le strictidéal du Christianisme primitif.
Les influences piétiste, qui avaient marqué sur l'adolescence de
G. Hauptmann l'avaient prédisposé a faire intervenir le souci
religieux, d'une maniere active, a l'occasion des réalités les plus
matérielles de l'existence quotidienne, a dépouiller la religion
du dogme pour meler son ferment a la vie sociale, dans ses manifestations les plus familieres. Emanuel Quint marque un effort
en vue de tirer du spectacle de la misere humaine la justification de l'enseignement essentiel du Christ. II en résulte que
l'idéalisme s'y trouve en quelque maniere impliqué dans la mise
en ceuvre naturaliste. Ce livre, dans lequel Hauptmann a fait
entrer une part considérable de lui-meme, peut etre considéré
comme la somme doctrinale de tout le reste de la production de
aon auteur, comme le résumé le plus expressif de tous les
éléments dont se constitue son individualité sentimentale.
Le roman d'Atlantis, paru en 1912, procure, dans le genre
narratif (si on le compare a Emanuel Quinl), une impression
analogue a celle qu'éprouverait un spectateur qui assisterait
a une représentation des Demoiselles de Bischofsberg, au sortir
d'une audition de La Cloche engloulie. Au lieu que Quint vise
a atteindre l'ame, Atlantis captive surtout par le pathétique
d'une situation (celle d 'un grand paquebot chargé de passagers et

�558

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui s'apprete a couler au fond de l'Océan). Hauptmann agit ici
par son aptitude de dramaturge a mettre en mouvement }t!9,
ressorts qui ébranlent l'émotivité du premier venu, et sa detcription est animée d'un pittoresque tres saisissant. Romancier
aussi bien qu'auteur dramatique, il semble qu'il veuille atteindre
alternativement les milieux les plus opposés, et qu'il s'entratne 1
cet effet a user avec dextérité des moyens les plus diversifiéa.
La suggestion initiale qui amena Hauptmann a écrire AUanli,
provint de la réminiscence d'impressions recueillies par lui, au
cours d'une traversée de Southampton a New-York en 1892, et
que le voyage en Grece,en 1907, avait ranimées. Une fois de plus
nous remarquons le partí qu'il ne cesse de tirer de ses expériences,
pour la production de ses ouvrages. Cette intervention si fréquente de l'émotion vécue, de &lt;&lt; l'Erlebtes », indique la prédominance de la subjectivité, et tout compte fait, du sentiment.
dans son muvre. De la la part de réflexion, de conscience, d~
systeme, qui restreint, dans la plupart de ses drames, la sponta•
néité. Devant la vie, Hauptmann ne garde pas cette sérénitj
qui garantit a Shakspeare, par exemple, l'objectivité sans trouble.
Entre la publication du journal de route intitulé Griechis~
Frühling (1908) et celle du roman religieux Emanuel QuinJ
(1910), se plaQa la représentation de Griselda. Pour la 3e fois,
le romantique attardé qui cohabite, chez le poete du Pauvre H enri~
avec l'écrivain naturaliste, empruntait un sujet de drame a la
tradÍtion du Moyen Age, mais pour en transformer du tout au tout.
les données et pour la compliquer de cette autre hantise de l'éta~
d'esprit romantique, l'intervention de l'élément pathologique.
Dans le theme populaire de Griselda, tel que l'avaient interprété Boccace et Pétrarque et tel que la plupart des littérature&amp;
européennes l'avaient traité a leurs débuts, l'attrait principal
avait résidé dans l'amour du jeune noble pour la paysanne.
Hauptmann a exploité cette matiere traditionnelle avec verdeur,
avec ce relief que lui permet la connaissance exacte des milieux
plébéiens. Il a mis en contraste saillant la saine et énergique
nature de la pastoure et le tempérament brutal du Markgraf
Ulrich et, a l'inverse de la légende, il a montré Griselda dana
l'humilité de sa condition, fiere et robuste, récalcitrante et non
point soumise, triomphant au dénouement de la perversion
morbide d'Ulrich, dans le cmur duquel soudain une jalousie
haineuse a l'égard de son enfant nouveau-né s'était exaspérée
jusqu'a la démence.
Griselda avait été la premiere composition dramatique de
G. Hauptmann, apres son retour de Gréce. Elle fut suivie, en

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

559

1911, d'un retour momentané de l'auteur d'Avant l'aurore a Ja
fermule la plus an~ienne d? &lt;l naturalisme conséquent » marquée
par la r~présentati~n de Die Rallen, une tragi-comédie berlinoise.
Le miheu populaire de ce que l'on appelle le GrossBerlin c'est~ e l'a~glomération berlinoise avec sa grande hanli~ue, a
touJo_urs mtéressé G. Hauptmann comme un certain nombre
~ l~ttér~teurs . et d~s arti~tes. _allemands de sa génération. II
l avait mis en scene tres particuherement dans LaPelisse de castor
et dans Le Coq rouge. L'action de la tragi-comédie de 1911 était
placée a Berlín m~me, et, s'~l en faut croire une confidence que Je
dram~turg~ ,aurai~ alors faite, Les Rat~ ne de~aient etre que la
premiere p~ec~ d un cycle dont le SUJet serait la peinture des
mreurs berlinoises.
Comme th_eme,. cet ~uvrage présentait la tragédie de l'instinct
maternel qUI avait déJa fourni le fond de Rose Bernd et de Gri•eM.:1-. ?º~me cadre, l_a promiscuité d1un faubourg de grande ville.
!'faIS 1_act1?n, en partie douhle, avec ses péripéties multiples et le
Jeu ép1f°d1que _des personnages secondaires, avait entravé, sauf
en que ques scenes, la forte impression que le dramaturge avait
médité de procurer.
L'année meme ou Hauptmann, pal' un retour déconcertant
vers une formule dramatique qu'il semblait avoir abandonnée
décevait tous les pronos~ics . que .c~rtains indices avaient par~
prononcer sur son évoluhon, Il réc1d1va une derniere fois dans le
aens de la comédie de mceurs, en écrivant Peler Brauer. '
~e meme que Le Coq rouge avait été,en 1901, la suite de La
Pe~iss,e de loutre (1893),Peter Brauer,qui n'a étéjoué qu'enl921 et
q_w na rempo~té, au ~ustspielhaus de Berlín, qu'un succes d'estune! e&amp;t la sm_te tard1ve de College Cramplon, comédie contemP?rau~e des Tisserands. G. Hauptmann paratt avoir une prédilect1on pour ces prolongations d'une étude de caractere ou
de mmurs. La preuve est pourtant faitequ'ellesportent rarement
honheur a l'é~rivain dr~matique. II est rare qu'il n'ait pas épuisé
par sa prem1ere création tout l'intéret qu'il est susceptible de
dégager d'une matiére. L'apparence de survie qu'il prete a son
personnage est trop factice pour soutenir l'illusion du public.
Un~ atmo_Psh~re e~e~eme~t difiérente, et malgré l'antiquité
du SUJet tra1té, Je pUis bien d1re « entierement renouvelée » e:,t
c~Ue dani, laq?elle se_ m~u~ent les héros de L'Arc d'Ulysse, la
~~e néo-class1que qUI faisa1t de. G. Hauptmann, d'une maniere
· ll mattendue, l'émule de Grillparzer et de Gmthe.
. Da~s plusie_urs des n?tes p~ises au cours de son voyage en Grece,
Ü ava1t témo1gné de I attrait profondément humain qu'exerQait

�560

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sur lui tout ce qui tenait a la légende du roi d'lthaque. Elle lui
faisait l'effet d'etre un theme éternel, et la figu~e du ~erger
Eumée J'émouvait par sa cordialité, par sa fidéhté a l égard
d'Ulysse dont il faisait une incarnation de la douleur.
,.
Dans la série des reuvres de Hauptmann, le drame ~rec s_msére
immédiatement entre le Feslspiel in deutschen Reimen JOU~ _'1
Breslau, au cours de l'été 1913, et die Winter~allade, une fanta1s1e
dramatique composée en 1917, d'apres un réc~t deSel~aLagerlüf.
L'Arc d' Ulysse condense en 5 actes l'essentiel des circonsta_nces
narrées dans les onze derniers chants de l'Odyssée, depuis le
moment ou, déposé par les Phéniciens Slli' _la cote d'~thaque, le
héros est conduit par Athéné, sa protectnce, sous l apparence
d'un mendiant devant la cabane d'Eumée.
Le décor représente un paysage de l'tle es~arpée, couverte de
chenaies ombreuses. Le vieux porche~, ass1s sur _un banc de
pierre, est occupé a fourbjr un are, tand1s que deux Jeun_es filies.
chacune portant sur la tete une jarre pleine d'eau, grav1ssent la
te d'un sentier qui accede vers la demeure rurale. Melanto, la
du chevrier Melanteus, et Leukone, la petite-fille d'Eun:iée,
s'entretiennent, en cheminant, selon le rythme du pe~ta?1et~
iambique, que la poésie néo-classique allemande, depuis l Iph,génie auf Tauris, s'est réservé en pr?J?re.
Leur dispute nous fournit I'expos1tion. Elles nous _appr,~nnent
ce qui se passe dans le palais du roi d'Ithaque, tand1s qu_Il erre,
au gré des vents sur la roer inclémente. Melanto est vame des
avances quelui o~t faitesles prétendants eux-me~es de Pénélope et
Leukone maudit cet Eury Machos et cet Antmoos, le~ profanateurs de l'hospitalité. Melanto parle apre_ment, ~ans _voile ; elle
tourne en dérision sa compagne qu'elle c:1'01~ en_ devotion dev~nt
Télémaque, le jeune fils d'Ulysse qm n é~a1t encore qu un
nourrisson lors du départ du héros po~r Tro_1e.
.
Mais voici qu'Eumée interpelle de lom les Jeunes filies. Il c~!t
voir a quelque distance, un étranger en marche vers la m~ta~rie
et il'en voudrait confirmation. Or, non! Leukone a beau a1~1ser
son pergant regard : elle ne découvre personn~. ~ors, le ~1eux
porcher se plaint des hallucinations dont une d1vm1té taqume le
harcele, et qui ofTrent a sa vue tantot un adolescen~ et tanta~
un ai'eul. Mais se léve-t-il pour saluer le nouvel arnvant et Iu1
donner la bienvenue l'apparition se résoud en fumée.
La langue dans laquelle Eumée s'exp:im~ est ~e belle tep.ue, 8
Ja fois tres familiere et tres noble. Cette 1llus10n v1suelle que cause
l'obsédante impatience du retour d'Ulysse et de ~~lémaque,
cette hallucination décevante provoquée par un Daimon, elle

hf~

561

UN DRAME NFO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

est un trait bien antique, mais il ne nous étonne pas qu'un romantique comme G. Hauptmann l'ait retenu.

Une complexité bien savoureuse rend, des l'abord, cette reuvre
attachante. On a le sentiment que le poete s'est épris de l'antiquité hellénique, en raison de l'intuition qu'il a eue de la persistance, dans l'ambiance grecque, des suggestions qui ont donné
naissance aux chefs-d'reuvre de l'art antique. 11 voit l'antiquité
sous les espéces de la vie; il en a la notion meme qu'avaient recommandée Frédéric Schlegel et les romantiques de la premiére école.
Elle n'est pas pour lui matiere morte, abandonnée aux investigations des érudits. 11 l'évoque en interprete qui a le sens de ses
mythes. De la la vigueur, la couleur de sa restitution. En sorte
que, traitant l'épisode du retour d'Ulysse a Ithaque, G. Hauptmann se sent a peine sur une terre étrangére. 11 est convaincu
de la pérennité des thémes homériques et il ne fait que transposer
ses modes habituels de création et d'expression. L'expérience qu'il
doit a la vision de la Grece, dont rendent compte ses notes de
voyage, l'a persuadé qu'il n'existe pas de rupture entre un classicisme vivant et pénétrant et le modernisme meme. 11 n'est pas
sans intéret de voir sa conviction d'écrivain naturaliste, qu'il n'a
jamais reniée, se muer en humanisme, a l'occasion de L'Arc
d'Ulysse.
Leukone et Eumée échangent leurs réflexions anxieuses sur Je
sort dont' est menacé Télémaque, récemment parti d'Ithaque a
la recherche de son pére. Les prétenda1;1ts épient son retour et
ils veulent le faire périr avant qu'il n'ait abordé l'tle.
C'est alors que le vieux patre instruit sa petite-fille de !'origine
et de la valeur de l'arc qu'il tient enmains. Il futl'arme d'Apollon,
· puis du Centaure Siléne et enfin d'Ulysse. Eumée l'a sorti de sa
cachette, en raison du reve qu'il eut la précédente nuit. Athéné luí
est apparue et· lui a commandé de fourbir et de tenir pretl'arc
de son mattre.
A peine a-t-il parlé que les chiens aboient, annongant l'approche
d'un mendiant, qui bientot, hors d'haleine, en haillons, tombe
devant Leukone et embrasse ses genoux.
C'est Ulysse lui-meme, vieilli, misérable, méconnaissable.
Un instant, son épuisement est tel que ses botes, empressés
autour de lui, le croient mort. Mais il se réconforte et il dit son
désarroi : ce Non, les Immortels n'écoutent pasmes supplications
et iI me faut porter, sans relache et sans terme, le poids de la vie. »
II esquiase en termes si vagues son infortune que le serviteur
remplit a son égard les devoirs de l'hospitalité sans s'aviser qu'il a
devant lui le roi d'Ithaque.
38

�562

R~UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ulysse ne reconnait pas davantage son tle natale. II a perdu
la nolion de la réalité. II dit qu'il luí semble étre enveloppé de
figures de reve. Et cetle affirmation nous arrete. Cet état d'Ame
est-il celui d'un ancien Hellene? Cet Ulysse, que G. Hauptmann
fait revivre, ne revit-il pas avec l'ame d'un moderne ? Eumée
a'est éloigné, allant préparer le repas qu'il servira a l'étranger,
au nom du mattre absent, de ce mattre dont le sort est pire que
le sien. Seul avec Leukone, Ulysse interroge : u Comment se nomme
cette terre ? ... »Et le vocable d'lthaque, qu'il fáit répéter par la
jeune filie ne l'éclaire pas. Au contraire, on dirait que celte chére
appellation sonne a son oreille comme un sarcasme. « Je le sena,
puissances cruelles, je ne reverrai jamais, au lointain de l'horizon,
la íumée de mon foyer monter dans le ciel. » On comprend des lort
que ce personnage d'Ulysse a conquis Hauplmann, parce qu'il lui
apparaissait sous les. traits de l'homme éprouvé par le deslin,
las, pitoyable, presque dément, d'une psychologie rendue morbide par le malheur. Ulysse a été le jouet de la fatalité et il ne se
possede plus lui-méme. « Privé de tout secours, je tAtonne,
enveloppé de folie. Ou ai-je abordé ? Je l'ignore. Avec qui
suis-je venu ? Je n'en sais ríen. D'ou ? je ne saurais le dire. •
Et il n'empeche que le personnage, auquel Hauptmann a prétf
quelques traits de l'homme moderne, apparatt dans une ambiance
purement hellene.
Au nom, une troisiéme fois répété, d'lthaque, il commence
a concentrer son attention, a pousser son enquéte. Leukone lui
vante la gloire de ce sage dont la ruse triompha de la résistance
d'llion,et qui régna sur l'tle, avant que la violence et la haine n'y
eussent usurpé le pouvoir. Il commande a Leukone d'épeler le
nom d'Ulysse et il se voile la tete.
Mais il ne peut croire ni ala persuasion des paroles, ni a celle del
paysages. « Illusion provenue des dieux », dit-il. u Que je fennt
les yeux ou que je les ouvre, l'image est laméme et c'est le meme
bienfait pour l'Ame et pour les sens. Et cependant c'est un mensonge. » Tant de fois il a été d~u déji.1, qu'il ne peut se rencbt
a l'assurance que lui donnerait maintenant la conformité di
souvenir qu'il a gardé et du spectacle qui frappe ses regarda.
Cependant la certitude graduellement s'impose a lui. Derriert
les collines aux pentes douces que revét la grise parure d•
oliviers, il sait," et Leukone luí confirme, que s'élévent les mun
de son ancien palais. Alors, il prend une poignée de terre : • Oui,
c'est de l'or, non de la glaise, de l'arobroisie, non de la glaise 1
Mais non, ce n'est que de la terre. Seulement de la terre, de la
terre, » s'écrie-t-il plein d'exaltation. Des lors, il sait.

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G• HAUPTMANN

563

A son tour, Leukone l'interro e » Q .
un _biais pour répondre : « Ulyssegétait ~~:onc_ es-tu ? « Il prend
retient de se révéler encore Et b. 1 .
ami ». Un scrupule le
de se vanter comme tant d' iten Ul pren~. Leukone le dissuade
,. '.
au res, par so1f de g ·
.
am, et de préte nd re qu il a1t vu le héros qu•1·11• ·t
A•.t d
,
a1 serv1 qu'il 81·t été
•
cu~s ans le ventre du cheval du T . m'
BSSls a ses
Le premier tableau s'acheve
ro~. ysse est mort.
son bote (cet envoyé des dieu~ :~~~t ~umée ~eparatt, conviant
bger le repas qu'il a appreté UI
mendiant) a venir parentre la certitude que l'évide~ce ¡ss\e~~ partagé dans son creur
et le doute que la dépression de ses ré a ité_s le presse d'admettre
décevants et tant d'épreuves ont ?nfil;~rg1e, ~ue tant de mirages
Leukone luí a décrit la torture su: i r en lm comme un poison.
tion de Télémaque et l'émofo ie p~r Pénélope et la résolude passer le seuil d'Eumée le hlér~s rn ms~ant, l'a terrassé. Avant
Encore une fois I'Ulyss~ de G He momlle de ses lévres.
tranchons le mol, 'un malade et ~et~uptma1;1n_ est un soullrant et,
ses épreuv~s, est pour le poéte un att:~;b1d1té, conséquence de
Le deuXIeme acte se dé I
,..
d'Eumée. Elle est composlee ~~~: 1ª I i~térieur de la maison
H~uptmann a la mise en scéne Ul se s01~ que donne toujours
~msme. Quand Eumée l'assur . y s~ a 1 ame pé~étrée de pessiil ~roteste qu'il est maudit de: ~~~: ~~e1:1t~nu~ qm lui est faite,
pres du foyer dont il ba. I
. ,
1 s ass1ed dans la cendre
la malveillance.
ise a pierre, comme pour en éloigne;
Eu_mée remarque son obses~ion. « Qu
.
.
ce ~imple foyer ne cache aucun cÍé e fa1s-t_u ? .La p1erre de
aruo~~x ; elle ne recouvre aucune
~on qui d,~1ve te rendre
eonc1her ou craindre Ell
t
pmssance qu il te faille te
.
e por e un feu h
·ta¡·
commc. pour moi-meme. '' Et il l' d.
.
_osp~ . ier pour toi
Le v1eux patre ne comp d a Jure . « S01s vml. ''
·
ren pas cet hote éL
·
« L aisse-moi caresser Ja fla
d
r~nge qm repartit :
profondément dans la bra:Cm! e e~ foyer ; larsse-moi imprimer
commc un enfant cache sa tete ~~n:1~age .déshonoré et maudit,
Eumée se prend a dire d'Ulysse : « II e sem de sa mere. ,&gt; Alors,
Ulysse aupres d'Eumé
t a
a perdu le sens. ''
pauvre_ Henri au foyer
~:ttfrk~~
~an,s la situation du
pou_rra~t au premier abord croire tout ro_1 d Ithaque, que l'on
ordma~re des personnages du théatre
~1t en dehors du cercle
c~ntra1re, essentiellement ourv
e . Ha~p~mann, est, au
dillérencient. Ulysse est I p
~ des caractér1stiques qui les
Ulysse a peur U a e p~pre rere du pauvre Ilenri
palais de Pénéiope eieur_ ~ cette. l\Ielanto qui a ser~i dans le
qm s est faite l'exécutrice des mauvais

d:

t:es
J

�564

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

desseins des prétendants. Plus on avance dans le drame, plus il
apparalt comme un homme marqué par le falum, par l' Anagké.
« 11 porte sur le front, dit Eumée, le signe qu'inscrivent leadieux."
Comme le sont la pluparl des drames de G. Hauptmann dans
la diversité deleur alTabalation, L'Arc d'Ulysse est un drame de la
fatalité.
A ce point du développement dramatique, l'épreuve a laquelle
est sournis Ulysseconsiste dans la nécessité ou il est maintenu de
se taire, de se renier lui-meme, alors qu'il est assuré d'etre dans
son domaine, sur le territoire de l'tle ou il a régné avant son départ.
pour Troie. Il est Ulysse, et pourtant il lui est interditde prononcer
le nom d'Ulysse, sous peine d'etre cbassé comme un simulateur
et un aventurier. Son dénument actuel, !'usure de son énergie pa
lt malheur ont créé une individualité nouvelle, dont le pouvoir
est nul. Le héros qu'il était est mort en elTet, et il n'en est pl
que I'ombre.
L'entrée soudainede Télémaque, le fils qu'il n'a pas vu grandir,
souligne le caractére poignant de cette situation. Ulysse a soufTert
et I'efTet ultime de sa longue épreuve est l'impossibilité ou il s&amp;
trouve de se faire r!)connatlre des etres chers qui l'appelaient.
Bien plus, tout éclat de sa sensibilité contenue le fait tenir polJI!
un aliéné.
Eumée accueille Télémaque comme il ferait son propre fils,
cependant Ulysse assiste en témoin a ces échanges, en vaincu, etil
ne peut que s'exclamer devant l'adolescent radieux.
En un long récit, d'une ligne rigoureusement classique, celui •
raconte a Leukone ce qui lui est advenu depuis son départ d'Ith
que. Tous les éléments de cet exposé sont rétrospeclifs. On croir ·
Jire une page délachée de l'Odyssée ; elle apparticnt au ge
narralif. S'il est admis que l'action soit l'unique ressort de 1•·
lérét dramatique, elle produit au théatrel'efTet d'un hors-d'reu
Mais pourtant cette scene, dont l'ampleur verbale rappelle
tradition de l'épopée, ne manque pas de présenter, par
conlenu moral, le puissant attrait qui est le propre de la tragé
classique.
Tandis que Télémaque parle, Ulysse semble endormi.
demeure certain pour tous qu'il n'est qu'un mendiant, un roa
heureux et peut-etre un fou, mais nous comprenons nonobs
qu'il est la personne principale, celle dans le creur de laquelle
joue le drame essentiel.
Ulysse entend tout ce que rapporte Télémaque. Partout d
l'Hellade, le nom du roi d'lthaque est révéré. Les aédes cban

565

aes lou~nges. On renda sa mémoire des honneurs qui l'ass· ·1 t

la un d1eu. Car on le tient pour mort. Désormais attend1m1 en
reto é ·
d ·t ,.
,
re son
ur qm:vau ra! &lt;t un blaspheme, car, comment admettre ue
les souverams de l Olympe prolongent, loin de sa terre natale qles
épreuves de leur favori ?
'
. Télé_maque con~e qu'a peine avait-il quitté la c3té d'ltha ue
iJ ava1t c·omm~mé, _devant l'immensité de la roer, avec rlm;
paternelle. II lm ava1t semblé que cette ame chérie l'envel
·t
et demeu~ait pres de lui. « Au milieu de la nuit, quand je te:!fsª:e
gouvernall et que les flots. roulaient sous la coque du navire Je
aouffle _de mon pére passa1t sur moi. J'eusse dit qu'une m:Un
~ressa1t mo~ front et mes épaules. Mon creur battait et s'enfiait
d un mystér1eux bonheur. Et quand nous tournames a nouv
p_roue vers ~thaque,_ son esprit me précédait. Le son que
nve quand Je sauta1 du bord me sembla etre un salut envo é
par,Ulysse des demeures souterraincs et réclamant les ho
y
funebres. »
nneurs
~é!émaq~e est done plein de la pensée de son pere ; ¡¡ est son
héntier et_ll sera son veng~ur. II souhaite asa mémoire la bienv~n~e. Ma1s qu~nd l~ ~en~ant, ne se contenant plus, se dresse et
ene . • Ensevehs-mo1, Je sms Ulysse l » le jeune héros n'a qu'
parole : « Cet homme m'inspire du dégout ». Et ¡¡ s'élo·
une
Leukone.
igne avec

=

re:~~

Ulysse se fait l'efTet d'etre dédoublé. Sur terre il ne connalt l
que _le mépris. Mais la gloire de ses gestes (ainsi qu'il s'ex rfm~s
a fm sa pe_rso~e et _elle resplendit du haut du ciel étoilé. PD'uni
part, ~on md1v1duah~é terrestre, réduite a n'etre qu'un paquet
de hadlons, et de l autre, Je rayonnement immortel et d" ·
de son nom.
ivm
~e. nous méprenons pas. C'est bien ce cas psychoJogique qui
"• invité G. Hauptmann a porter a la scéne le sujet du retour
d Uly_sse a It~aque. L'anomalie de ce destin et les consé1tuences
morb1des_ qu'll en pouvait déduire : délabrement moral, épuiaement mtellectuel, dédoublement de la personnalité • t
cette étude qu_i rattache s1 étroitement la tragédie néo-cl;ssi~::
n_ous étud1ons, a la légende médiévale dramatisée du pauu,.;
enr,, que nous avons précédcmment analysée
fo Toute la ~uite des scénes du second acte reno~velle, sous une
.:ume g?uallleuse et boufTonne, la situation posée. UJysse allait
.. ' plem de dégouL, quand Eumée rentre accompagné d'une
VIeille serva~te qui le raille d'imiter les gens du palais, de dissi er
i table les biens du maltre absent. lis parlent librement crume~t
ne prenanL pas garde au loqueteux. Soudain celui-ci 'se leve et

¡ue

�566

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

clame : « Sacrifiez et faites bombances ! sacrifiez et faites bombances 1» Eurykleia demande : « Qui done est c~thomme, ~umée? »
Alors le p&amp;tre répond : « Personne, au~ant dire q~e ce n est personne. » Eurykleia ne d9ute pas que cet mtrus ne s01t de la ~équelle
de ceux qu'attire le désordre d'Ithaque. « L~s vautours s assemblent partout 011 il y a de la charogne », d1t-elle.
Le paradoxe du role auquel il est ravalé prov~que la ~~rve
amere d'Ulysse qui se tourne, lui-meme, a hau~ vo1x, en déns1on:
Pour ce coup, Eurykleia s'indigne qu'il ne s01t p~s- souflleté, 1~1
qui injurie l'illustre roi d'lthaque. Avec_une doc1hté dolente, il
feint de &amp;'outrager lui-meme. Puis, il burle sa douleur comme
un forcené, et il part.
.
A Jire ce développement d'épisodes qui fait un tres captivant
tablean, on pense involontairement, tour a to~r, a Théocnte et a
Shakespeare. Alternativement, ce sont les. 1_dylles colorées du
poete grec et !'a.pre et scintillante fanta1s1e du dramaturge
anglais qui sont pour nous remémorées.
.
Eurykleia et Eumée s'entretiennent du scandale qui se perpétue
autour de Pénélope. L'épouse d'Ulysse s'alarme de l'absence de
Télémaque. Survient ensuite Melanto, mise en cause, la s~rvante
rebelle et impudente, dont l'audace arrache tous ~es voiles. Ce
sont bien la les petits tableaux de mceurs. de T~éocr1te.
Mais voici que la place tout a l'heure la1ssée_v1de par U!ysse e~t
tout d'un coup occupée par un vieillard, auss1 loquet~ux que lmmeme et qui Iui ressemble comme un_ frere. Eurykle1a seule est
frappée de la similitude de leur~ tra1ts. Le nouv~au venu est
Laerte le pere d'Ulysse. 11 est sémle. 11 rappelle le pere Kranse de
Vor s:nnenaufgang. G. Hauptmann l'~ traité selon les ~rocé?é.s
du naturalisme, tout en maintenant a I ensemble ~e la sce~e ou _il
le place, son coloris grec. Et c'est une accentuat10n de I mtéret
dra.matique, cette mise en présence du pere et du fils,. également malheureux, également déchus, pareils a deux sos1es tragiques.
Le pessimisme du drame s'accuse, en effet, au III0 acte,_ dans la
scene initiale 011 les deu '{ hommes, cote a cote, s'entreti~~e_nt.
Ce que le dramaturge a voulu ici faire éprouver!_c'est~'.hum~hation
de la personne humaine par l'action de la fatallté. L I~pmssance
a luquelie la séniliLé a rédui~ Laert~, s_ur cette tle 011 ~egnent les
usurpateurs débauchés, a fa1t de lm le Jouet de ses anc1ens valets.
Son intelligence est obscurcie et il ne reconnatt pas son fils. Le
long éloignement et la souffrance ont également rabaissé Ulysse et
ils l'ont mis hors d'état de recouvrer son prestige et son bonheur:
Le dénument le dépouille de tout caracter~ sacré. Il est aussi

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

567

dépourvu que l'est Laerte, qu'il reconnatt etre son pére et qu'il
vénére malgré sa déchéance.
Quand les prétendants introduits par Melanto envahissent
avec impertinence la·cour d'Eumée, Ulysse est plus que jamais
le mendiant, l'etre que l'on peut impunément abreuver de moqueries. Mais Eurymachos, Antinoos et Ktésippos ne font que
passer. Une autorité qu'il ne s'explique pas retient au contraire
Télémaque devant &lt;e ce vieillard qu'une démence sacrée agite •
ainsi que dit Leukone, et qui semble voir les dieux face a face.
Aux questions inquietes qu'il lui pose, Ulysse se revet avec sarcasme de la dénomination méprisante qu'a donnée de lui le pAtre.
ll s'appelle Personne. Mais sous ce voile, il résume explicitement
son destin: « Qui done es-tu ? » demande Télémaque, et il répond:
« Un désespéré ».
Dans l'ame juvénile de Télémaque, les velléités se pressent.
ll aspire a libérer son patrimoine ; il révére la mémoire de son
pere, mais le présent surtout l'occupe ; il est trop possédé du désir
de réaliser ses propres reves pour fixer d'assez pres l'énigme que
posent les paroles du mendiant. Il est d'une outrecuidante naiveté
et il affirme, il jure devant Ulysse qu'il reconnattrait son pere
au premier regard.
Progressivement les signes se multiplient. Des bergers accourent,
se félicitant du terme subit d'une longue sécheresse. Une breve
églogue les rassemble devant Ulysse qui se prend a pleurer aleur
vue. Ne sont-ils pas le vivant rappel de t,ous les biens qu'il a
perdus? Il a connu leur insoucian~e et leurs peresl'ontaccompagné vers Ilion.
Daos cette ceuvre mi-pa1enne, mi-romantique, le merveilleux
joue naturellement son role. Il n'est dans l'intention du poete que
figuratif de la réalité psychologique et sentimentale. II traduit
le développement du drame intérieur qu'il fait progresser.
Ulysse et Télémaque sont les deux personnes principales, et
c'est au fond de leur ame que le miracle se prépare. L'émotion
que soulevent les paroles énigmatiques du mendiant se projette
en quelque maniere sous forme visible. A mesure qu'Ulysse gagne
en autorité sur lui, Télémaque a l'impression de voir sa taille se
redresser et s'élever.
De meme Leukone interprete les phénomenes qui co1ncident
av€c ses pressentiments. Elle attribue le récent orage a cet homme
qui lui fait l'effet d'etre un demi-dieu, sous ses haillons.
Seul, Eumée ne soupgonne rien ; il est trop simple, trop borné;
il affirme qu'il reconnattrait Ulysse quelque forme qu'il eut pu
prendre.

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Durant toute la scene du banquet des prétendants, vers la fin
du 1ve acte, Ulysi,e feint la démence. 11 est assuré de dérouter
ainsi des etres que la débauche asservit et aveugle. Sur les planches,
ces longues agapes fournissent un spectacle. Elles ne sont
en réalité qu'un 1,timuJant de l'action véritable, le rapprochement
de Télémaque et d'Ulyi,se. Ils s'observent, ils achevent d~ se
conquérir l'un l'autre sous la pression de l'indignation qui les
emplit. Les exces, l'impudence de Ktésippos, d'Eurymachos et
de leurs compagnons développent dans l'Ame de Télémaque une
passion qui la fait décidément clairvoyante, et sa bravoure juv&amp;nile et loyale procure a son pere une joie qui anime son regard
et le fait parler.
« Reconnais-tu maintenant le regard de cet homme, demande
Leukone a Télémaque, le regard inoubliable venu de notre
enfance? »
Le miracle est accompli. Le pere et le fils se sont trouvés.
Comme il est arrivé pour la plupart des drames de G. Haúpt.mann que nous avons analysés, le dénouement en fait est acquia
au terme du 1ve acte. Le ve appartient a la réflexion. Ses héros
méditent sur le destin que les dieux leur ont fait et ils s'entretiennent en confiance.
Télémaque confesse a son pere qu'il l'avait trahi dans son
cceur. Maintenant il a pris conscience de sa virilité : la route eat
droite devant luí et son regard est clair.
Ulysse croit élever sa tete hors d'un songe, comme fait un
nageur hors de lamer. La derniere vague de l'épreuve l'a lavé, l'a
rajeuni tout entier.
Ce Ve acle est aussi un reglement de comptes. Ulysse fait
usage de l'arc qu'Eumée lui a conservé et que, seul,il est capable
de tendre. A mesure qu'ils sortent de la salle de l'orgie, le roi
d'Ithaque étend les prétendants de Pénélope sur le sol. ll ne
régnera pas ; il remet aTélémaque son pouvoir, et il vivra, comme
a fait Laerte, de l'existence du patre ou du laboureur.

L' Amérique et le traité de Versailles
Conférence de 11. C.-G. PICAVET (t),
Professtur &lt;\ I' Unireraiti dt Tou'ouac.

Étudier 1'Amérique et le traité de Versailles, c'est pose~ un
grave probleme de politique internationale. Comment exphquer
en efTet que les États-Unis, qui ont participé avec ardeur a la
Grande Guerre sur terre et sur roer, dont l' éminent représentant,
le président Wilson, a joué ~n rl&gt;le esse1:1tiel d~ns l'~laboration de la
paix et du pacte de la Soc1été des Nations, a1ent f~nalement refusé
de ratifier le traité de Versailles, conclu une pa1x séparée avec
l'Allemagne en 1921, et se soient tenus a l'écart de la politique
européenne et du Covenant ? Po~r ~ésoudre cette. ?pparenLe
énigme, il convient d'examiner obJectivement. la pohtique extérieure et plus encore intérieure des Ét~ts-U~s, analysée dans
ses traditions anciennes et dans ses mamfestations récentes.

• *•
1

Quelgues considérations préliminaires sont 1;1écessai~es.
.
Les Etats-Unis constituent une agglomérabon cons1dérable qw
comprend une centaine de millions d'habitants. Cette population
est d'origine européenne : Anglais,_ Scandinaves,_ Allemands,
ltaliens, etc., se sont établis en Aménque, les prermers au xvue
siecle, les autres depuis 1800. Tous ont cherché hors d'Europe
une vie plus libre au point de vue religieux,_é~~no~que ousocial,
loin des guerres et des entraves de la c1vil1sahon. _Comment
s'étonner des lors qu'eux-memes ou leurs descendants a1e~t g:trdé
la défiance de l'Europe, de ses querelles et de ses comphcations,
et nourri le désir de n'y etre impliqués ni directement ni indirectement?
(1) Conlérenco faite aux officiers de la garnison tle Toulou~e sous les aui,pices de la Faculté des Leltres.

�570

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~•~st done p_ar la formation des États-Unis que s'explique la
pohbque exténeure traditionnelle de ce pays. La charte en est
la. F&lt;l;ewell Adress de Washington qui date de 1796 ; elle conse~le mstamment au peuple américain de se tenir politiquement
al écart d~ l'Europe, laquelle «aun systeme d'intérets primordiaux
sans relation ?vec les notres, ou qui en sont tres éloignés », et surtout de ne pomt conclure d'alliance (1).
Le ~.omplément de la doctrine sera fourni par le président
Monroe dans_ son message de 1823: ni immixtion desÉtats-Unis
dan~ les afia1~es_européennes, ni immixtion de l'Europe dansles
afTa1res améncames.. Un _seul ca~ d'intervention en Europe est
prévu en termes préc1s: «s1 nos dro1ts étaient violés ou sérieusement
menacés. »
, Une seconde co~idé~ation s'i_rnpose, inspirée cette fois par
l étu~e de la Consbtut10n améncaine de 1787. Sans doute le
Prés1dent de la Rép~blique est tres puissant : il peut exercer ;on
veto sur_toutes les 101s votées par le Congrés; il nomme les ambassa~eurs ; il ?st le chef supreme de l'armée et de la marine; enfin.
Il a le dro1t de conclure des traités, mais seulement sur l' auis ei
le consentement du Sénat, et pourvu que ces traités soient ratifiés
par le Sénat ~ la majorité des deux tiers. La pratique est d'accord
avec la théor1e: en 1898 des sénateurs ont collaboré a l'élaboration
de la paix de Paris entre les États-Unis et l'Espagne ; d'autre
part, le~ exemples sont nombreux avant 1914 de traités signés par
le Prés1dent, et définitivement repoussés par le Sénat.

.

• •
Il n?us est désormais loisible d'examiner successivement
l' Aménque_ avant la p~ix de Versailles, la participation américaine
~ la r~dact10_n du tra1té, et la conduite ultérieure des États-Unis
Jusqu a~ tra1té de paix.séparée avec l'Allemagne.
Depms 1912, la prés1dence des États-Unis est aux mains des
démoc~ates re~rés~ntés par Wilson, ancien professeur, théoricien
du. dro1t co~sbtut10nn~l américain, ~artisan dans ses écrits antérieurs ~~ l aug~entat10n des pouvo1rs présidentiels, adversaire
de c~ qu il considere comme l'omnipotence du Sénat. Wilson
réuss~t ~u début de la guerrre a maintenir intacte la neutralité
aménc?me, et la reconnaissance des États-Unis facilita sa
réélect10n en 1916 contre le républicain Hughes.

kf~

d (1
tr~u~era les textes classiques pour l'ótude de la politique extérieure
es a s- nis daos N. l\Iurray Butler, American Foreign Policy (Carne ·e
Endowment for International Peaco, Washington. 1920).
g¡

L' AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

571

Les raisons qui déciderent Wilson a prendre position contre
l'Allemagne et a lui faire déclarer la guerreen avril 1917 par l~
Congres sont bien connues. A ce point de vue, le message du 2 avrd
est particulierement significatif, comme aussi pour l'indicati?n
des buts de guerre de l'Amérique. Il s'agit de défendre les ~ro1ts
américains et le droit de l'humanité. « Nous ne poursmvons,
ajoutait Wilson, aucun but égo'iste ; nous ne désirons ni conquete
ni doinination ; nous ne recherchons ni indemnités pour nousm~mes, ni compensation matérielle pour les sacrifices que nous
(erons sans compter. » Et voici qui mérite encore d'etre noté,
parce que, sans doute, personnel au présiden~ Wilson --: Il!'ais
d'accord également avec la tradition démocratique améncame,
qu'avait jadis formulée le président Monroe en face de la SainteAlliance - les États-Unis ne font point la guerre au peuple
allemand, mais au gouvernement autocratique d~s Hohenzollern.
Un accord stable sur la paix ne peut se maintemr que dans une
soeiété de nations démocratiques. Enfin les États-Unis ne sont
point les alliés de !'Entente, mais simplement leurs associés :
la Farewell Adress n'est pas oubliée.

. •.
Vint la victoire en 1918. Elle avait été précédée, le 8 janvier de •
la meme année, de la proclamation dans un message au ~?n~res
des quatorze points indiquant les buts de guerre americams,
et dont l'influence sur l'élaboration du traité de Versailles sera
considérable. Vaste programme de reconstitution de l'Europe et
du monde, comprenant, a coté de stipulations précises (restituti?n
de l'Alsace-Lorraine, restauration de la Belgique, de la Roumarue,
de la Serbie etc.), l'énonciation de príncipes généraux : établissement de la Société des Nations, liberté de la navigation sur mer,
réduction des armements, suppression des ententes secretes entre
pays, etc.
L'armistice du 4 novembre 1918 fut rédigé par les conseillers
Inilitaires de !'Entente sur la demande del' Allemagne au président
Wilson. L'accord se fit entre Wilson et !'Entente. Le texte
définitií fut transmis par l' Amérique et accepté par I' Allemagne
le 11 novembre.
Restait a préparer la paix. Wilson -voyage sans pr~cédentsquitta les États-Unis pour venir au congres de Versa1lles. Dans
la délégation qui l'accompagnait ne figurait aucun sénateu~. Ce
qui fut plus grave, c'est qu'au moment ou le président W1lson
s'embarquait pour l'Europe, il se trouvait déja en minorité dans le

�572

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
L' AMÉRIQUE ET LE TBAITÉ DE VERSAILLES

Congrés. Des élections avaient eu lieu le 5 novembre, qui avaienl
donné aux républicains, ses adversaires, la majorité dans la Chambre et le Sénat. Des cette époque, Je président Roosevelt conseilJaita J'Europe de rédiger Je traité de Versailles sans tenir compte
des quatorze points et de la Société des N ations; il niait que Je président Wilson représentat l'opinion américaine.
Le 12 janvier 1919 se réunissait le Conseil des Dix (1). Uli
projet de Covenant lui fut soumis par Wilson: le 14 février, Je p
.sident partait pour I' Amérique, afin de prendre contacta ce suje
avecl'opinion publique. L'idée du Covenanl y était bien connue:
suffit de rappeler la ligue formée par le président Taft po
assurer la paix meme par la force. Le projet de Versailles soule
en Amérique de vives critiques, surtout de la part des sénateu
républicains Borah et Knox ; on luí reprochait d'empiéter .s
la s9uveraineté américaine, d'engager les États-Unis dansla pofi.i
tique européenne, d'assurer, dans la future société, la prépo
dérance de J'Angleterre et de ses Dominions. Le court séjo
du président Wilson en Amérique ne désarma pas l'oppositio
La veille de son départ pour l'Europe, Lodge faisait voter au Séna
une résolution (2) tendant a la non-acceptation de la Ligue d
Nations et a la conclusion d'une paix rapide avec l'AJlemagn
La seule modification introduite par Wilson dans le projet de Covenanf fut la réserve faite dans l'article 21 en faveur « d'ententea
régionales comme la doctrine de Monroe », qui ne seraient pas considérées comme «incompatibles avec aucune des dispositionsdu
présent pacte ».
Le 14 mars, Wilson était de retour a París. Alors commencerent
de graves discussions, aujourd'hui encore incompletemen
connues, sur le contenu meme du traité de Versailles. Lne dea
plus essentielles semble avoir porté sur le sort de la rive gauche d
Rhin. C'est a ce moment que fut faite a la France l'ofíre d'une
alliance de la Grande-Bretagne et des États-Unis en cas de retour
offensif de l'Allemagne, engagement restant en vigueur jusqu'l
ce que la Société des Nations fut assez forte pour assurer la paix.
Seulement, le Parlement britannique et le Parlement américain
devaient avoir a se prononcer sur la validité de cet engagement.
La question du bassin de la Sarre et de son rattachement momentané a la France se posa de maniere encore plus grave entre
Clemenceau et Wilson. Elle faillit amener une rupture : le
7 avril, on annon~ait que Je président, découragé, avait mandé f.
(1 ) cr. Tardhm, f.a Paix. Paris, 1921.
(2) CI. Hutidin de 1111-'rc~se américa111e, annécs 1919-1920-1921.

573

!rest Je George Washington. Fut-ce, d'ailleurs, la ~eule raison
pour Jaquelle Wilson manqua d'abandonner ~a part1e ? 11 ne le
eemble pas, a Jire les mémoires de son secré~1re Tumu!ty. ,
Finalement l'accord se fit sur un comprom1s : on déc1da qu un
plébiscite aur;it lieu pour la Sarre au bout_ de qu!nz~ ans. M~is
)'alerte avait été vive et eu t son écho en Amérique, ou, s1Wt le tra1té
connu, il se trouva des journalistes pour parler, a propos de la
Sarre, des exaclions fram;aises.
.
.
Le 28 juin, les Allemands signaient la_paix a Versa11les, et le
président Wilson repartait pour 1'Amér1que.

•* •
Restait, pour Wilson, a faire ratifier par le Sénat 1~ traité de
Versailles, y compris le Covenanl, et le pacte de garantie- francobritanno-américain. Malheureusement pour la France, leur so~
devait etre solidaire, et, aux États-U~s, la !ut~e _entre le. pa_rti
~publicain et le parti démocrate pass1onna_ 1 o~m10n amér1came
et, lui apparut plus essentielle que la consohdat10n des résultats
de la guerre mondiale.
.
.. .'
• Le 10 juillet, Wilson se présenta1t au Sé~at. 11 y pla1da_1t
cause de la Ligue des Nations, affirmait que l 1solement amér1cam
avait pris fin a l'issue de la guerre avec l'Espagne,et,p~rlantde la
reconstitution mondiale, ajoutait : « La seule quesb~n est de
aavoir si nous pouvons refuser la direction morale qm nous est

!ª

offerte. •
.
f'té d 1' b
Mais J'opposition, minime en 19_19, ava1t_pr_o 1
e a. sence
de Wilson ; elle avait aussi élarg1 et mult1plié. ses terrams de
combat ; elle protestait contre le pacte_de ~ara_ntie,. contre la cesBion du Chantoung au Japon {déjala Chines ét~1tret1rée de la Conférence et préparait avec l'Allemagne une pa1x séparée), contre
l'absence de l'Irlande parmi les États représentés.
.
Au Sénat, la Comm~sion des AtTaires étr~n~eres se metta1t au
travail. Aux leaders de l'opposition répubhcame Lodge. e_t K!lox
a'opposait le démocrate Hitchcok, partisan de la rallf1cat1on.
En minorité dans le Congres, Wilson n'avait plus qu'une seulé
ressource: s'adresser au peuple, briser les r ésis~ances _du Séna~ par
la pression de I'opinion publique, comme 1ava1ent fa1t aplus1eurs
reprises ses prédécesseurs. 11 le tenta en _septembre! prena~t
comme plateforme la Ligue des Nations ; ma1~ la malad1e I abatt1t
l Pueblo, et il fut rapporté mourant a Washmgton : pendant de
longs mois, ¡¡ allait vivre isolé du monde, entre sa femme, son
médecin et son secrétaire.
1

�57-4

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Au Sénat, l'opposition allait grandissant ; elle n'avait compris, au début, que trois démocrates et douze républicains ; elle
s'augmenta de l'appui des radicaux, déno~ant agrand renfort de
citations du livre fameux de l'Anglais Keynes les tendances
impérialistes du traité.
De vains efTorts de compromis furent tentés ; s'y ingénierent:
Taft du coté républicain, Bryan du coté démocrate. Les diplomaties fran~aise et anglaise devaient meme aller jusqu'l
accepter, le _cas échéant, la ratification du trai~é avec des réserves.
La prem1ere manreuvre du Sénat eut lieu en octobre. JJ
s'agissait d 'américaniserle traité par 1'adoption de quatorze réserves, dont quelques-unes tres graves. Seuls, les États-Unis seraient
juges de l'opportunité d'une intervention, aucas ou seraient tran,gressées les frontiéres nouvelles des États européens; ils n'admettraient aucune immi::--..i.ion dans leur législation, en ce qui conce,nait l'émigration ou la réglementation du travail; la Grande-B~
tagne et ses col_onies ne disposeraient que d'une ~o_ix _dans la
Société des Nations, etc. Le 19 novembre, la ratif1cabon pure
et simple était rejetée.
Un artífice de procédure et la modification du reglement permirent un nouvel examen du traité. l\Iais Wilson n'admiC
aucun tempérament, aucune réserve apportée au texte. L'intraosigeance du président facilita le rejet, qui fut définitif lors du vote
du 19 mars 1920: sur 84 sénateurs, 35 se prononcérent négativement, 49 affirmativement. La majorité des deux tiers n'ét.ait
pas atteinte : elle cut du etre de 56 voix contre 38. Du
meme coup était frappé a mort le pacte de garantie.
Victorieu:-e, l'opposition poursuivit ses avantages. La résolution Porter, proclamant l'étatdepaix avec Berlin,adoptéeenavril
a la Chambre des représentants, devint la résolution Knox, accel)".
tée en mai au Sénat, mais arretée par le veto du président, seul pouvoir qui demeurat entre ses mains. Sim~le geste sans p~rté~, au
moment ou dans toute l'étendue des Unded Siales se hvra1t la
hataille présidentielle !
Comme a la précédente élection, deux partís s'afTrontaient,
républicains et démocrates, les premiers rcprésentés par Ilarding,
les seconds par Cox. Sénateur, Harding entendait gouverner
d'accord avec le Sénat, revenir a la pr!l.tique normale de la Constitution ; il rejetait le Covenani et ctait favorable a une _raix
sépar~e avec l'Allemagne. Cox conservait la Société des Nabons,
et, malgré Wilson, se déclarait partisan de la ratification du traif;'
de Versailles, avec des réserves. La paix européenne devenait
l'enjeu de la lutte entre deux partís aux États-Unis.

L'AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

675

Le 2 novembre, Harding remportait une victoire co~p)~.
11 n'entra d'ailleurs en fonction, conformément a la Constitution,
qu'en mars 1921, et prit comme secrétaire d'État Hughes : ~uelle
allait etre sa politique en fonction de l'Europe et du tra1té de
Versailles ?
Son message inaugural du 4 mars le montrait hostile a toute
entente meme limitée. « Nous ne serons jamais sourds a l'appel
de la civilisation... Mais l'Amérique, édifiée sur les fondements
qu'a posés l'inspiration de nos péres, ne saurait faire partie
d'aucunc alliance militaire permanente {l). »
En avril 1921, un dernier effort semble avoir été tenté d~ caté
franl&lt;ais par l'envoi de la mis~ion Viviani ;_ ~u ~oins en ce q_ui coneernait la Société des Nations, la rabf1cabon du tra1té de
Versailles et du pacte de garantie, l'échec fut com_Pl~t.
.
Entre temps la motion Knox, déclarant rétabh 1_état de p~ix
entre les États-Unis et les Puissances Centrales, ava1t été repnse
au Sénat 1 et finalement adoptée le 2 juillct. Un projet analogue
lvait été accepté par la Chamhre ;·cette fois, iln'y eut plus de veto
présidentiel.
·
.
Un pasen avant, décisif celui-la, allait etre fait par H~rd_mg po~r
l'établissement d'une paix réguliére. Des . né~oc1ation~ ~1rectes eurent lieu a Berlín entre le comm1ssa1re amér1cam
Dresel et le Dr Rosen · elles aboutircnt le 25 aout a un traité (2).
La jouissance de tou~ les avantages stipulés p~r le traité de
Versailles en matiere de désarmement, de réparabons, de clauses
financieres et économiques, était accordée a l'Amérique. Tous les
articles relatifs a la Société des Nations, aux frontieres de l'Allemagne et de l'Europe en général, étaient retranchés. Les démocrates furent presque seuls a protester. .
.
En fait les États-Unis ne se sont pomt désmtéressés des avantages qu¡' pouvaient leur échoir en vertu du traité de Versailles.
D'une maniere interinittente, ils ont eu des représentants, délégués
officiels ou simples observateurs, a ~a Conférence des am~assadeurs a la Commission des Réparabons, aux Conférences mteralliée~. lis ont meme gardé des troupes sur le Rhin, dont la
majeure partie, il est vrai, a été évacu_ée en 1922. En_ ~ar~ de la
meme année, ils ont rappelé, du fa1t de leur par_tic1p;i.t1on a
l'armistice leurs droits au remboursement des fra1s d occupation. Enf~, vis-a-vis de la France et de l'Angleterre, ilsontmain{I) Prcsque aussi retentissanles furont, en novcmbrc 1921, it Liverpool,
les déclarations de I'ambassatleur des Étab-Unis a Londres, George Ilan·ey,
rappelant lo message de Washington en 1796.
(2) Ct. France-Amérique, 1921, p. 282.

�576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�386

LB 'l'Rf:ATRB ROl(ANTIQUE

REVUE DES COIJRS BT CONFÉRENCE8

app~rut toute bario~ée de carreaux verts. Des lors, le brouhaha
~evmt tel qu 1a peme entendit-on le nom de l'auteur quand
il fut prononcé a la fin de la piece.
'
L:au~ur était Alfr~d de Musset. 11 avait tout juste vingt ana,
-quo1qu il fut p_resque 1llustre, ayant publié un an auparavant son
prem1er re_cueil de vers, les ~onles d' Espag':e el d' Italie jusqu'l
et~ c~mp?S M ardoche. 11 ava1t a coup sQr I'mstinct dr•matique,
et 111 ava1t prouvé ?éja dans ses Conles d'Espagne el &lt;f Ilalie ea
donnant l! form? d1aloguée au petit conte intitulé Les Marron,
dufeu. Ma1s, apres la mésaventure deLaNuit vénilienne il fit serment_de ne plus fai~e jouer aucune piece, de ne plus 's'exposer
a~ nsées d 1un publ_ic plus se_nsibl~ au gros intéretdela péripétie
qua la va!?ur _po_étique_ ou littéra1re de l'reuvre représentée. D
déclara qu Il d1sa1t_ « ad1eu. a la ménagerie », et. s'il ne renon~
pas pour cela a écnre des p1eces, celles qu'il écrivit peu de tempe
apres ne furent pas j~u~es et ne semblaient pas pouvoir l'etre. n
!I'ouva pour les défm1r et les classer une appellation nouvelle ;
d les appela Speclacle dans un fauteuil. Telle est la rubrique sous
laquelle parurent dans son second volume de poésies publié en
1833, _deux peti~s reuvres intitulées La Coupe et l~ levres et
A quo, révent les ¡eunes filies. Elles y sont précédées d'un Avil

au lecteur:
Figure-toi, lecteur, q_ue ton mauvais génie
T'a fa_it prendre ce s01r un billet d'opéra.
Te voila devenu parterre ou galerie
Et tu ne sais pas trop ce qu'on te chantera.
I1 se peut qu'on t'amuse, il se peut qu'on t'ennuie •
I1 se peut que l'on pleure, a moins que l'on ne rie .'
Et ,l_e terme moyen, c'est que l'on brullera.
'
Qu importe ? c'est la mode, et le temps passera.
Mon livre, ami lecteur, t'olTre une chance égale
I1 te coOte a peu pr~s ce que coOte une stalle ·
·
Ouvre-le sans colere, et lis-le d'un bon reil. '
Qu'il te déplaise ou non, ferme-le sans rancune •
Un spectacle ennuyeux est chose assez comm~ne
Et tu verras le mien sans quitter ton tauteuil.
'

La Coupe el les levres et A quoi révenl les jeuna fillu n'étaient
qu? le c~m~encement d'une longue série d'reuvres qui constituent
auJourd hm pour nous le théatre d' Alfred de Musset, et qui s'éc-..,
l?nnent de 1833 a 1855. La plupart, et les meillelll'es, ont paru ea
1 espace ~e quatre a~s, de 1833 a 1837; ce sont : André del Bario,
La Capri~ de Mar~anne, Fantasio, On ne badine pas avec l' amOIII',
Lorenzacc_io, Barb!rme, Le Chandelier, 11 ne faul jurer de rien,
Un Caprice. Enswte, sa production s'est ralent.ie. 11 ne aerait pll

387

to1tt l fait exact de dire que Muuet. ~t.ait. fioi a vingtrae~ am,
ni méme a trente; mais il est vrai qu'a partir de sa trent.ieme aDDÑ
il a peu produit. En fait de poéaies, il n'a plus produit que
de petites choses, stanc~, sonnets ou ~ha~o~; et, en fai~ de

preces,

s'il en a produ1t encore de b~en Johes: ll faul qu_ un,

perle soit ouverle ou ferm,e, On ne saurad penur d loul, Louilon,
Carmosine, Beltine, l' Ane et le r-uiBSeau, elles ne valent pourtut
pas les premieres.
Jusqu'en 1847, aucune de ces pieces ne fut jouée. C'est en 1847
qu'une actrice fran~aise, Mme Allan-Despréaux, eut pour la premi~re fois l'idée de jouerune piéce de Musset, aSaintrPétersbou:rg,
ofl elle se trouvait de passage. Elle joua Un Caprice, et, de retoud
Paris, le joua de nouveau, cette fois au ThéAtre-Fran~. Et o~
m successivement parattre sur la scene: llfaut qu'une parle ,oit
orn,erle ou fermie, ll ne faut jurer de ríen, Le Chandelier, Arulré al
Sarlo en 1848 - Louison et On ne saurait penser d loul, en 1849
- B;ttine et les Capricu de Marianne, en 1851- puis,apres la
mort du poete, On ne badine pas aoec l'amour, en 1861 -: Carmosine en 1865 - Fantasio, en 1866 - .A quoi rér,en1 lea ¡eum,
fiQes e~ 1880- Barberine, en 1882- Lorenzaccio, en 1896.
11 ~'est rencontré en I'espace de soixante-dix ans trois ou quat.re
acteurs dignes de jouer du Musset. Ce furent jadis Augustine et.
Madeleine Brohan¡ pluspres de nous, Delaunay et Le 1=1argy. Et.
• je ne dis pas qu'ainsi jouées les pieces de Musset ne s01ent pour
le spectateur un exquis plaisir. Mais il est trop ce~tain q1;1e ce
sont la des cas exceptionnels; et, de plus, pour qu elles _pwssent.
6tre jouées, il faut leur faire subir des arrangements qw sont ~e
véritables mutilations, de vrais sacrileges. II est bon de savoll'
qu'il n'y en a quetrois, Un Caprice, llfaut qu'une porlesoilouueru
ou fermée, et Betline, qui aient été jouées .~t pu.iss~nt I l'étre
tenes que Musset les avait conc;ues et telles qu il les avait d abord
écrites. Toutes les autres ont été remaniées en vue de la représentation. Quelques-unes l'ont_ été par ~ui-m~me;d'.autres, apres ~
mort par son frere Paul, et, il y a enVIron vmgt-cmq ans, lorsqu I1
prit fantaisie a Mme SarahBernhardtdejouer Lorenzaccio, c'estun
certain Armand d' Artois qui se chargea ~ corriger Musset et
d'adapter l'reuvre aux exigences de la scene. Je ne puis songer
ll indiquer en quoi consiste pour chaque piece le travail d'arrangement. TI consiste quelquefois en additions, plus souvent en coupures, refontes, transpositions dans l'ordre des scenes. L'étude en
serait longue et semblerait assez fastidieuse. On peut la faire
soi-meme en comparant au texte les variantes qui figurent
aujourd'hui dans toute bonne éditiondeMusset. DumoiD1puis-je

�38t

RBVUB DES COURS ET CONFÉRBNCBS

U1 THiATBB ROJIANTIQUB

úDrmer qu'il n'est aucune de ses piécel qui n'ait beaucoup soutles

"krit en septembre 1832 et pub~é avec~aCoupe el ~~en 1 ~
je veux dire A quoi rlo,nl lu 1w_na f~, la dermére p1éce qu il
ait écrite en vera jusqu'a sa Lou,aon qui est de 1849.
•
En quel temps en quel paya se puse I'action ? Je n'en t1a18
rien • le texte ne
d'autre indication que celle-ci : • La aeéne
est o~ l'on voudra • et les personnages t1'appellent Laert.e, ll'WI,
Silvio, Ninon et Nh'lette, Flora, Spadille et ~uinola. La • premiére scene ae passe dans la chambre de N1non. Ce M1'81t u11
meurtre que de I' analyser :

388

d'étre«anangée1delasort.e,memecellesqu'ilaarrangéeslui-m6me
pour en rendre la représeni&amp;tion pouible. Car si charmantea
encore qu'ellea puiuent nous sembler il la scéne, elles n'y sont
pu a leur place, et c'est pitié de les voir lil. Leurs fratchea
couleun se fanent, leur grAce aérienne se Oétrit il la
broi&amp;le lumiére de la rampe ; le reve se matérialise. Elles sont
bien du thé&amp;tre, puiqu'elles sont une pensée del'auteurtraduite
en silhouettes d'hommes ou de femmes qui vont et viennent, et
parlent. et sourient ou pleurent devant nous. Mais, plus encore que
celui de Hugo ou de Vigny, ce théAtre est un théAtre de poéte qui
échappe en réalité il toute définition, qui ne connatt aucune loi
et. ne tient compte d'aucune difficulté ou d'aucune néce88i~
matérielle, un théAtre qui est la Oeur du romantisme et qui
cependant est quelque chose de plus et de mieux que du drame
romantique, un tbéatre qui est poésie toute pure. LA est son originalité, le secret de son éternelle jeunesse. Nous n'avons pu
noua emp&amp;her de nous apercevoir qu'il part de rares exceptiona
lea drames de Hugo et de Vigny ne valent pas leur reuvre lyrique.
L'art du théltre est un art si conventionnel que le génie peut a'y
trouver il l'étroit, et que le vrai y prend toujours I'apparence de la
fiction. Mais le cas de Musset est tout autre. Son tbéAtre n'est pas,
comme chez Hugo ou Vigny, la partie a demi mortedesonreuvre;
il en eat la partie la plus vivante, la plus jeune, la plus originale.
Je sais qu'il a eu des mattres, et je le dirai. On n'en sentira qutl
mieux combien son art est personnel. Mieux encore que daos aes
plus beaux vers lyriques; mieux encore que dans Namouna ou
Rolla, les Nuilsou leSouuenir, il s'est peint lui-m6me et livré dam
son théAtre. 11 est la, vivant, l'ironique et douloureux « enfant
du siécle 1 1 dans l'étrange complexité de son etre, avec toute
sa fantaisie, tout son esprit impertinent et toute sa tendre sensibilité; et nulle partil ne s'est montré plus véritablement poéte
que dans ces piéces presque toutes écrites en prose.

..
Je ne puis les étudiertoutes en détail,etparexemple,jene m'atiardepasil parlerdes Marromdufeu, deLaNuil r,énilienne, ni m&amp;me
de La Coupe el les levres. Dans ces trois premiers essais, et malgÑ
les beaux vers que renferme le troisiéme, Musset n'est qu'un
écolier qui s'amuse ; il n'est dégagé ni de l'influence de Byron,
ni des partis pris romantiques; il n'est pas vraiment luí, quoique aa
personnalité commence a poindre. Je vais droit au chef-d'c.euvre

porte

N1NETTB

Onu heures vont sonner. - Bonseir, ma ch~re 1mur,
Je m'en vais me coucber.
Nncol'C
Bon1oir. Tu n'as pas peur
De traverser le pare pour aue, ll ta chambre 'l
11 Hl si \ard 1 - Veux-tu que fappelle Flora 't
Nll'IETTB

Pas du tout. - Mais vois done quel beau ciel de aeptembn 1
D'ailleurs, j'al Bacchanal qui m'accompagnera.
Bacchanal I Bacehanal 1
Elle ,ort en appelanl ,on claitn.
,•agenouillant 4 10n prie-Dieu.
O Chri,le I dum ffzut cruci
Ezpandi1 orbi brachia,
Amare da crucem, tuo
Da no, in amplezu mori.
Elle dithabille,
:'.111:cETTE rcnlrant ipouvanlie ti ,e Jetanl dan, ~n fauleuil.
· ·
'
Ma chere, je slll8 morte 1
N1N01C,

,e

N1NON

Qu'aa-tu 'I qu'arrive-t-il 'l
NINBTTB

•

Je ne peux plus parler.

N1NON

Pourquoi , mon Dieu I Je tremble en te voyant trembler.
NtNETTE

.Je n'élais pas, mach~~. u,trois pas de ta porte;
Un homme vient l!. m01, m enllwe dans ses bras,
M'embrasse tant qu'il r.ut,me repose parterre,
•
Et se sauve en couran •
NtNOl'I
Ah I mon Oieu I comment faire ,
C'e&amp;t. peut-itre un voleur.
NtNETTB

Oh I non, je ne crols pas.
11 avait sur l'épaule une chatne superbe,

�LE TBÉATRE ROMANTIQUE

390

REVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

Un manteau d'Espagnol, doublé de velours noir
Et de grands éperons qui reluisaient dans l'herbe'.

.............................................
NINON

C'est peut-étre papa qui veut te !aire peur

Dans tous les cas, Ninette, il taut qu'on te r;mene
Hóla l Flora, Flora l reconduisez ma soour.
·
Adieu, va, ferrne bten ta porte.
NINETTE

,
Et tol, la Uenne
Elles s embras,ent. Ninette sort avec Flora. •
seule, mettant son verrou.
Des éperons d'argent, un manteau de velours 1
Une chalne l un baiser l - C'est extraordinaire.
N1NON,

.. . . . . . .. . . . . ... . . .. . ..~·............... .

Elle ,•auoupil. -NOn entend par la fen~tre le bruit d'une guitare et une voix
lnon, Ninon, que tais-tu de la vie 'l
·
L'heure s'enfuit, le Jour succede au Jour
Rose ce soir, dernain flétrie
·
Comment vis-tu, toi qui n'as pai d'amour 'l
N!NON, ,•~veillant.
E5t·ce un réve ? J'ai cru qu'on chantait dans la cour.

LA. vovc, au dehors.
Regarde-toi, la jeune filie f
.
, . Ton _creur bat, et ton ceil pétille.
AQu3~urd hui le prmtemps, Ninon demain l'hiver
uo1 l tu n'as pas d'étoile, et tu v~s sur la mer 1 •
Au ~ombat, sans musique, en voyage sans livre 1
iur l tunas pas d'amour, et tu parles de vivre 1
0 'pour un peu_ d'amour je donnerais mes jours
Et ;e les donneralS pour rien sans les amours.
N!NON

Je ne me trompe pas ; - singuliere romance !
Comment ce chanteur-la peut-il savoir mon nom 'l
Peut-étre sa beauté s'appelle aussi Ninon.

Se~ .é.pe.roii~· d;a'r~iii·b;ill~~it" d;~~ ·1~· ;¿;é~·:.
Unne chatne a glands d'or retient son rnanteiu noir.
releve en rnarchant sa rnoustache frisée
Que! est ce personnage, et cornrnent le sa~oir 'l

L'émoi de Ninon et de Ninette est déja bien grand le lendemain
quand elles se levent. Au déjeuner, outre leur pere le bon vie~
duc Laerte, outre leur cousin Irus - un grand dadais toujours
é}égant ,comme une gravure de modes et qui voudrait bien épouser
l une ~ elles, sans trop savoir laquelle il préfére - elles
aper~oivent un nou~eau venu, Silvio, fils d'un ami de leur pére.
La pensée leur VIent probablement qu'il est le mystérieux
chanteur de la nuit précédente ; elles osent a peine le regarder.

391

Mais voici que Flora, la servante, les prend l'une apres l'autre
en particulier, et leur glisse a chacune un billet galant signé
Silvio ; c'est une demande de rendez-vous pour le soir méme.
Le soir venu, avec mainte précaution, mainte petite rose, Ninon
eherche a se débarrasser de Ninette, Ninette a se débarrasser
de Ninon, chacune voulant rester seule sur la terrasse pour y
attendre l'heure du rendez-vous :
·
Que fais-tu la si tard, rna petite Ninette 'l
II est temps de dormir. Tu prendras le serein.

Et l'autre:
Va te coucher, Ninon; ¡e ne saurais dormir.

Peu a peu, et toutes deux pressées du mémedésirdeconfier a
quelqu'un le secret qui les trouble, elles se montrent les lettres
qu'elles ont re~ues lematin :horreur !horreur et mystere! .lesdeux
lettres sont exactement pareilles et signées du méme nom.
Elles se récrient, indignées. Quel monstre que ce Silvio, et quelle
énigme ! II faudrait pourtant savoir qui il est, et qui il aime, et ce
qui se cache au fond de tout cela. Leurs petites tetes travaillent,
se montent, et, au 1ieu de rentrer, de fuir l'infame séducteur, elles
l'attendent. Soudain, il arrive, une épée au poing, drapé dans un
grand manteau, et, en méme temps, par une autre porte, survien
nent le duc Laerte et lrus. Les épées s'entre-choquent ; Irus,
qui est un poltron, crie: &lt;t Je suis mort ! » et tombe par terre,
bien qu'il n'ait pas re~u la plus petite égratignure. Ninon et
Ninette pleurent, se tordent les bras, et se jugent a tout jamais
déshonorées par un tel scandale. Et le lendemain, au réveil,
Laerte les voit venir toutes deux, d'abord en habit de religieuses,
puis en habit de bergeres. Elles lui disent leur ferme résolution
de renoncer au monde et de vivre soit au clottre, soit aux champs,
hors de la société qui leur semble horrible. Elles sont bien résolues
a ne pas épouser Irus, qui est un sot et un pleutre ; et quant a
Silvio, comment épouser celui qui est venu jeter le trouble au foyer
de leur pére, qui est. venu pour les séduire, pour les enlever peut~tre, une guitare ou une épée au poing 'l Mais le pére sourit;
il a deviné sans peine que, si toutes deux détestent Irus, toutes
deux aiment Silvio; et, puisque de son c6té le creur de Silvio s' est
prononcé, puisque Ninon est celle qu'il aime, il l'épousera:
Il ne s'en ira point, ne pleurez pas, Ninette.
Embrassez votre frere - il est aussi le mien. Et vous, mon cher Irus, ne baissez pas la t~te :
Soyez heureux aussi : - votre habtt vous va bien.

�LE THiATRB ROIIANTIQUE

RBVUB DBS COUR8 ET CONFéRENCES

e:

. ~nai le duc Laerte en vient A son but, qui était de rendre I
~:1~ule ~ux ye~x ~e aes filies et de marier l'une d'elles Ason
VI~C
~ui, e eat Laerte lui-méme qui avait monté la pet.ite
co~ . e ~atinée A transformer Silvio en héros de roman . c'eat
lw qui ava1t embras~é Ninet~e daos le jardín, luí qui avait ¡hanW
aous la fenétre de Nmon, lm qui avait dit A Silvio d' t
h
ell~_l'épéet ~ la ~ah~. 11 a ~onté la petite comédie un
qu I1es ga1, qu 11 a1me A nre :

;t

e:e:rp:r:

C'est le métier des vleux de dérlder le temps,

et surtout parce qu'il connatt le creur féminin
une tbéoriep:~~fi

0 ird été jeu_ne. 11 a toute
: 0 ;;v·e.ntJ. d 'afin"'.
10 11 1a
u premier acle :

Recevoir un mari de la main de son per
Pour une jeune filie est un pauvre régaT:

fi;~;tii~; ¡;; ~~i.is"

d;été; ¡~; ·i:~~ ~¡~·c~·é¿h¡1j9
n~ P e 8 la mam, un manteau sur les yeux '
Qu une enfant de qulnze ans réve ses amouréux
tv•~t de se montrer, il faut Jeur apparaltre
·
e re ouvre la porte au matériel époux '
~•. a toujours l'ldéal entre par les tenétre;
o,la, mon cher Silvlo, ce que fattends d~ voua
Connalssez-vous l'escrime ,
•

f.

SJLVJO

Oul, je tire l'épée.
L.t.ERTE

~~ pour lo plstolet, vous tuoz Ja poupée,

e5 l•ce pas ' - C'est tres bien · vous tuerez
Mes filies tout li l'heure ont rec;il deux billets ~es valets.
~: 1h~rchez pas, c'est mol qui les ai fait remeÍtre
Une 1!'irr:uda' comprelniez ce iue c'est qu'uno lett~ 1
amour, orsque 1 on a quinze ans 1
g~elle charmante place elle occupe longtemps 1
abord aupres du creur, ensuite il la ceinture
La _poche v,ent apres, le tiroir vient enffn
'
~::i:;omme on promene, en tralneaux, ·en volture 1
e on 1a m.,ne au bal I que de fois en chemin
le fond d~ la poche on la presse,' on la serre' 1
_comm~ on r1t tout bas du bonhomme de ere
u1 ne vo1~ J_amais ~len, de temps immémor1f1 1
uel travall 11 se fa1t daos ces petltes tétes 1
Voulez-vous, mon ami, savoir ce que vous étes
rous, n l'heure qu'il ost? - Vous étes l'ldéal'
e prince Galaor, le berger d'Arcadie.
•
Vou~ etes un Lara ; - J'al signé votre 'nom
Lo v1eux duc vous prenait pour son gend •
ton I Vous tombez du ciel comme une tr!';Mle mais non,
ous rossez mes valets ; vous forcez mes verro~ •
~ous ca_res~ez le chien ; vous séduisez la fflle . X '
ous fa1tes le malheur do touto la famllle .
'
VollA ce que l'on veul trouver dans un 6p.oux.

~:ns

8

;ª

,.

e~°;a:

•
• •
L'idée que Musset exprime la, et qui eat le sujet méme de sa piéce,
at, on le voit, qu'une Ame jeune ne saurait se contenter du réel,
'elle s'imagine la vie plus romanesque, plus aventureuae, plus
e que la viene l'est réellement, et qu'il faut qu'elle se trompe
ai pour étre heureuse, qu'il est bon qu'elle se trompe ainsi.
N'y a-t-il que les Ames tres jeunes qui faBBent de ces réves ou qui
complaisent en ces illusions-la ? Je ne sais trop. Je croia
p'il n'y a que les sages - c'est-A-dire des gens bien vieux, bien
busés, bien revenus de tout - pour accepter la vie telle
111'elle est, pour comprendre l'inutilité du réve et se résigner A la
ihlité. Oli est la raison d'étre de l'art et de la littérature, sinon
UDB l'étemel besoin qui nous pousse Afuir la réalité dans le réve?
est en particulier le secret de la prodigieuse fortune que
1e roman a faite depuis quelques siecles. Et il y aurait tou~ une
liatoire Aécrire des eflorts que l'Ame humaine a tentés de tout
lemps pour se dissimuler a elle-meme les platitudes et la monotolie de l'existence. Qui ne voit, par exemple, qu'ainsi s'expliquent
toua les jolis mensonges de la vie de salon A la fin de l'ancien
ngime, depuis les jours de l'HOtel de Rambouillet jusqu'aux jours
tle Trianon ? La biographie de la société aristocratique au xvn6
d. au xvmº siecle pourrait se résumer dans ce seul mol : l'artilic:iel. Précieuses de 1630 ou marquis de 1760, toute cette humaliU si coquettement apprétée, si factice - factice de la téte
aux pieds et depuis son vocabulaire jusqu'b. ses modes sentimenlalea, depuis ses robes A paniers jusqu'a ses perruques - n'était
lU fond qu'une humanité blasée, laBBe de vivre, et qui cherchait
Aae distraire en se donnant a elle-méme une perpétuelle comédie.
Mais si nous révons a tout Age, si a tout Age nous cherchons
..iinctivement 11. embellir le réel au tour de nous, ce besoin de l' Ame
•'eat jamais plus impérieux que dans la premiere jeunesse.
Deat impérieux, et il ne Jaisse pas que d'étre assez respectable
1t touchant, car, au fond 1 il est une forme du sentiment de l'idéal.
f.Drneille était un contemporain de l'HOtel de Rambouillet ;
• lragédies ont paru daos le méme temps que le Cyrus ou La
CUlie, et c'est en somme le méme instinct de l'Ame humaine qui
•'exprime ici en réve héroique et sublime, la en reve sentimental
et ~lant. Peut-étre est-ce un tort que de railler un instinct aussi
paíasant que celui-la, et qui, s'il nous expose parfois a de plai•
~~ déconvenues, est aussi celui qui nous rend capables de nous
aftl' au-dessus de nous-mémes. Cervantes le savait si bien qu'en
-.Iant s'égayer aux dépens des réveurs ou des idéalistes, en

�394

395

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

contant l'histoire de Don Quichotte, il a écrit un livre qui touch
par instants encore plus qu'il ne donne envie de rire, et qu'en 1'
refermant nous nous demandons si c'est Don Quichotte qui a to
ou si ce ne serait pas lui, par hasard, qui a raison. J'ai touj
pensé que, dans sa comédie desPrécieuses ridicules, Moliere av ·
été bien dura ses deux jeunes héromes, Cathos et Madelon,
quelles ne sont, a y regarder d'un peu pres, que Ninette etN·
en robes Louis XIV. Les deux marquis, du Croisy et Lagrange,
conduisent a leur égard comme de simples goujats, et elles
raison de dire qu'ils leur ont«jouéunesanglantepiéce» enles
aant a prendre deux laquais pour deux héros de roman. Et
était done leur crime pour que Moliere ait jugé a propos de ~
égayer ainsi a leurs dépens ? Leur crime était celui de N ~
et de Ninon ¡ il était, comme elles le disent, de ne
vouloir se trouver mariées du jour au lendemain sans avoir pp
choisir leur époux, sans que leur creur ait battu, sans qu'ella
aient eu leur petit roman avant d'etre a jamais condamnée1 Ua
prose de la vie conjugale ; leur crime était, de ne pas aimer
gens qui « viennent de but en blanc au mariage » et «preJllltlJl.,
justement le roman par la queue &gt;&gt;. J'aime mieux la souriallt.e
indulgence du duc Laerte que la brutalité de Lagrange et de
Croisy, et je sais gré a Musset d'avoir eu ici la inain plus 1~
que Moliere.
A deux reprises, en revanche, le theme d' A quoi révenl les¡,.,.
filies a été traité, ce me semble, avec une légéreté de main prelql&amp;
égale a celle de Musset, une premiere fois au xvme siecle par
Marivaux, une autre fois de nos jours par Edmond Rostand i G
il n'est pas de meilleur moyen de gouter le petit chef-d'ceum
de Musset que de le comparer au Jeu de l'amour el du hasará •
aux Romanesques.
Le théatre de Musset doit quelque chose a Marivaux, cela
pas douteux. II présente meme, ga et la, des traces d'imitalltlt
consciente et directe.L' Ane et le ruisseau, qui estla derniérepiice
de Musset et ne fut publié qu'apres sa mort, est imité de l'H~
,tratageme, de meme qu' Il jaut qu'une porte soit ouverle ou fen,,#1
est imité du Legs. Ailleurs, si l'on ne peut dire qu'il y ait imitation, on ne peut s'empecher de remarquer qu'il y a des r ~
blances, des rencontres, une certaine communauté ou P ~
d'humeur, Marivaux ayant eu, luí aussi, bien de la fan
dans !'esprit, et ayant en outre été toute sa vie, comme M~
le peintre ou le poete de la femme et de l'amour. Mais il reall
toujours entre eux cette différe:,:ice que Marivaux est plus h ~
de théatre que Musset, et Musset, plus poete que Marivaux.

c'est ce que l'on sent bien en comparant le J eu del' amour el du
ja,ard avec A quoi révenl les jeunes filles.

a

n.'•

La donnée, en son point de départ, est la mem~. _L'héroi~e ~u

Jeu de l' amour el du hasard, la tres aimable et spmtuelle SilVIa,
est aussi une jeune fille a qui la vie semble bien plate et qui n_e
détesterait pas d'y meler un petit grain d'aventure. Elle auss1,
tlle pense que :
Recevoir un mari de la main de son p~re
Pour une jeune filie est un p'auvre régal.

Quand son pere lui parle d 'un certain Dor:inte, a qui ~l _voudrait

la marier, elle ne dit pas non, mais elle fa1t ses cond1tions. La
condition, c'est qu'elle va changer de co~~ume avec sa soubrette,

et jouer aux yeux de Dorante, !º~qu_il se pr,ésent~ra, le, ~er.aonnage de Lisette ; elle pourra ams1, dit-elle, l étud1er a l aise,
le bien connattre avantde dire oui ¡ que s'il venait a s'éprendre
d'elle sous son travestissement, a l'aimer sans la connattre et
malgré son petit bonnet, tant mieux : elle ser~it done sure
llU'elle est aimée pour elle-meme. II m'a touJou~ semblé,
,uant a moi, qu'elle raisonnait assez mal, et que s1 Dorante
•'éprenait d'elle, comme il arrive, tout en la prenant pour une
1Gubrette, cela prouverait surtout que Doran~ est_ capable a
l'occasion d'aimer une soubrette - et cec1 sera1t un. peu
inquiétant pour !'avenir du ménage. Mais n'impo~e ; le fait est
que comme Ninette et Ninon, Silvia veut avo1r son roman i
tt ~lle l'a 1 grace a la complaisante bonhomie de M. Orgon son
pere, qui 8 e prete a ce caprice; elle~'ameme bien plus com~let
1
011 plus compliqué qu'elle ne I ava1t prévu.. ~ar, de son coté'.
Dorante a imaginé meme ruse, avec la complic1t~ de M. Orgon,
il a changé d'habit et de r6le avec son valet Pasqum, en sorte que
Silvia sent bienwt non sans épouvante, qu'elle s'éprend de ce
valet en qui se cache Dorante, tandis que celui-ci s'éprend, non
llns remords, de la soubrette en qui se cache Si_lvia. . .
.
ll faut Jire la piece de Marivaux pour savo1r comb1en il ava1t
~'esprit et de grace dans !'esprit. ~•e~t, d'un ~out a l'a~tre, ~n délice, soit qu'on entende parler Sil:"1ª• et q~ ?n la v01e d ª~?rd
tchapper, a force de malicieuse gaieté, au ~1d1cule de la pos1ti~n
ti fausse ou elle s'est mise soit qu'on voie peu a peu sa petite
Ut.e s'égarer et battre la ca~pagne, a mesur~ qu'~lle se,nt l'amour
llatlre bien malgré elle dans son creur- s01t enfm qu on observe
l'attitude de son pere et de son frere Mario, qui tous deux sont
4ans le secret de la comédie, s'amusent de son embarras, et
tttnnent malicieusement plaisir a l'accrottre.

�396

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maie, d'une part, remarquons combien une pareille reuvre
dalie, malgré ~e. qu'il y a d'imprécis dans son cadre, malgré
noma de fanta1S1e que portent lee personnagee. Une' époque
déterminée revit sous ces jolis costumes Watteau et c'est p
sém~n~ !'époque méme de Watteau, c'est le xvn~e siecle qui
l~ahit ici ~ toute minute. 11 y a la de la tendresse, un peu d'
bon, un peu de poésie, certes ; mais il y a la surtout de l'
et de !'esprit. Est-ce une jeune filie que Silvia ? Si on l'é
causer ~vec Liset_te a la premiere scene, on verra qu'elle en
long d~Ja sur la ~e~tles~ensonges de la vie,surle mariage et
décepbons. On I a dit mamtes fois et avec raison : les jeunes
d_u théAtre de Marivaux sont des femmes. Ce sont des femmes d
siecle qui n'étaft q~'esprit. ~•amo~r est chez elles le cap·
une forme de l ennui, une distracbon cherchée · il est selont~tre de la piece, « un jeu • et un sourire; il parle ~n jolÚa
fm, alambiqué, précieux ; mais le chant, les divines effua·
des amants de Musset, ne les demandons pas ñ Marivaux.
Et, d'autre part, pouvons-nous un seul instant oublier
lisantLe J eu de l' amour el du hasard, que nous sommes au théA'
~omment l',~ubl_ier? ~omme?t ne pas sentir ce qu'il y a d'
ciel dans l mtngue si adroitement conduite dans ce do
d~guisement}e ~ilvia et de Dorante, tous deu~ prisa leurpropll
piége, dans I mtngue paralléle que forment les amours de ·
et de Pasquín, travestís eux aussi, chacun croyant duper l'a
et dans le double dénouement qui unit la soubrette au valet.
meme temps que la mattresse au mattre ? C'est du théltle
délicieux, mais c'est toujours du théatre.
. J'en di_rai a peu pres autant des Romanesques, la jolie peli!!
piéce qui fut le coup d'essai d'Edmond Rostand alors qa'I
avait vingt-cinq ans.
'
, Que le . sujet soit celui d'A quoi r~venl les jeunu fiU,,.
1auteur lui-meme est la pour nous en avertir. 11 ne se cache
d'etre l'éléve de Musset, et il a eu soin d'écrire 1 comme •
mattre, en tete de sa piece : "La scene se passe ou l'on vouda;
pourvu que les costumes soient jolis. &gt;i
Deux peres, vieux amis et voisins de campagne Bergarnin el
Pasquinot, ont l'un une filie, Sylvette, et l'autre u~ fils, Pe ·
lis souhaitent de les marier afín de vivre désormais et pourtouj
ensemble. l\~ais les de~ jeunes gens ne s'aimeront pas, s'ilscroi
que leur umon est le fait de la volonté paternelle. 11 s'agit d
d~ renouveler la vieille ruse du duc Laerte. Bergamin et Pas~
!eignent d'etre brouillés a mort. Entre leurs deux prop ·.
ds élevent un grand mur : défense a Sylvette d'aimer P

39¡

• Percinet d'aimer Sylvette. Aussitl&gt;t, ils s'éprennentl'un de
t.re, et Percinet est sans cesse perché sur le haut du mur,
oguant tendrementavec Sylvette. Puis, Bergamin et Pasquinol
binent avec un certain Stratlorel, expert en ces délicates ma' un simulacre d'enlévement ; Sylvette croit qu'on a voulu
ever en chaise a porteurs, Percinet croit l'avoir délivrée en
· lant contre Stratlorel. lis sont l'un pour l'autre des héros
roman; ils s'adorent et ne demandent pas mieux que de se
·er, réalisant ainsi a leur insu le secret désir de Pasquinot et
min.
Tel est le premier acle, et, jusqu'ici, on le voit, la piéce est bien
e rédaction nouvelle d' A quoi rivenl ... Et cette rédaction
velle, je suis bien éloigné d'en faire fi. J'y trouve bien de la
et de la fratcheur, une verve endiablée, un éblouissant
ement d'esprit,et toutes les prouesses d'élocution, toutes les
vailles d'expression que nous avons admirées depuis dans les
s ceuvres du m~me auteur. J'y trouve la verve d'un romane de 1830 avec les habiletés de métier de nos plus illustres
assiens, par exemple, dans le fameux couplet des enleve-

ta:
BERGAIUN

Pour un enlevemenl, que prcnez-vous, chor mallre 'I
5TRAFFOR1U,

Cela dépend Monsieur, de ce qu'on veut y mettre.
On rait l'enlbvement un peu dans tous les prlx.
Mais, dans le cas présenl, el si j'ai bien compris,
11 ne raut pas compter du tout. A votre place
J'en prcndrais un, Monsieur, lá, - de premiére classe 1
BERGAIUN,

tbloui.

Ah I vous avez plusieurs classes '!
STRAFFOREL

Évidemment. 1
Songez que nous avons, Monsieur, 1'1mlevement.
Avec deux bommes noirs, l'enlévement vulgaire,
En !lacre - colui-li1 ne se demande guere L'enlevement de nuit, l'enlévement de jour,
L'enlevement pompeux, en carrosse de cour,
Avec laquais poudrés et frisés - les perruques
Se payent en dehors - avec muets, eunuques, .
Negres, sblrt1!, brigands, mousquetaires, au ch?•X 1
L'enlevement en poste, avec deux chevaux, t.ro1s,
Quatre, clnq, - on augmonte ad libilum le nombre, L'enlevement discret, en berlina, - un peu sombre ... Etc., ele.

llaia si on relit Les Romanesques apres
·

A quoi r~venl ... , voici

ft88ion qu'on éprouve.
On1'ape~oit_quel'ceuvre est aussi nettement datée que Le Jeu

�398

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de l' ~mour el d~ hasard. Le texte a beau dire que la scene se pallt'
« ou il noll:s _pla1ra », c~s personnag~s, qui parlent souvent le par
argot pans1en de la fin du X1X8 s1ecle, cette Sylvette qui s'écrie,
quand Percinet veut l'embrasser:
...•...... Mais jamais de la vie l •.

ou qui dit de son pere :
ll est un peu serré, papa !...

ces amoureux qui parlent par moments comme ceux de G
ou de M. Maurice Donnay, ces deux peres qui habitent un coin
banlieue ou leur idéal est d'avoir un bassin avec des poiss
rouges et une boule de verre bleu suspendue sous la tonnelle,
nous les cop.naissons, nous les avons apergus l'été devant quelque gentille maison blanche de Chaville ou de Viroflay.
Et puis, n'est-il pas vrai que l'art ou l'artifice se voit un pn
plus qu'il ne faudrait, et que chez Rostand, comme tout a l'heme
chez Marivaux, on se sent trop au théatre? Je n'ai résumé que le
premier acte ; mais il y en a deux autres, oi.t !'intrigue se noue,
s'embrouille adroitement, pour se dénouer le mieux du monde l
la derniere scene. D'abord, c'est la désillusion de Sylvette etde
Percinet, lorsqu'ils découvrent la ruse paternelle, lorsqu'ill
savent a quoi s'en tenir sur la scene de l'enlevement; et c'est le
brusque départde Percinet, qui s'en va courir le monde en quate
d'aventures authentiques. C'est ensuite son retour, le retour de
I'enfant prodigue, et sa réconciliation avec Sylvette, grace l
StrafTorel qui s'est travesti en marquis de je ne sais plus quoi pour
dégouter a tout jamais Sylvette des romans et des héros de roman. Sylvette et Percinet s'apergoivent que la vraie poésie dela
vie est dans l'amour de deux jeunes creurs l'un pour l'autre, et
non dans les belles aventures :
La poésie, amour, mais nous fOmes des fous
De la chercher ailleurs, lorsqu 'elle était en nous 1

Tout cela est ingénieux etjoli, bienfait- un peu trop bienfait
peut-étre, trop voulu, trop conscient. Tout cela forme une piece
qui peut se jouer, qui platt a la scene, une tres aimable piece, maia
une piece. Sylvette ou Percinet, Bergamin, Pasquinot ou Strafforel sont de spirituelles marionnettes, mais des marionnettes, eL
nous voyons bien la main qui les fait manreuvrer en tirant adrvitement la ficelle. Comment la traduire, cette impression que
nous ressentons tous en passant de Musset a Rostand ? ... A la

LE THÉATRE ROMANTIQUE

399

ne aujourd'hui, a l'Opéra surtout, on imite tres bien le clair
lune avec de l'électricité, et on met du elair de lune dans toutes
scenes d'amour : des que les deux amants sont ensemble :
Enfin, seuls ! ... »vite, le doux rayon de Iumiere inonde le déeor.
'est tres poétique. Seulement, ouvrez votre fenétre la nuit quand
fait clair de lune, un vrai clair de lune sur la verdure, sor ~n
urs d'eau, sur lamer, sur le silence de la eampagne endonme,
Le clair de !une bleu qui baigne J'horizon,

puis comparez. - Les Romanesques, c'est du clair de lune
rique.
Qu'on relise, par contre, la scene d'A quoi révenl les jeunes filies
Silvio est seul aupres de Ninon :
Écoutez-moi, Ninon, ~e ne suis point coupable ...

celle ou Ninon et Ninette, « dans deux bosquets séparés », disent
trouble de leur creur :
- Cette voix reteqtit. encore a mon oreill~.
- Ce baiser singulier me fai t encor frénur:
.
- Nous verrons, cette nuit ; il faudra que Je v~11le.
- Cette nuit, cette nuit, je ne veux pas dormir.
- Toi dont la voix est douce, et douce la parole,
Chanteur mystérieux, reviendras-tu me voir,
Ou comme en soupirant l'hirondelle s'envole, .
Moii bonheur fuira-t-il, n'ayant duré _qu'un s01r ?
- Audacieux rant0me a la forme voilée,
Les omhrage&amp;ce soir seront-ilssans danger?
Te ,everrai-je encor dans cette somb~e allée,
Ou disparattras-tu comme un cham01s léger ? •.•

Ou plut0t qu'on relise toutela piece,.~ton ~•aur~ pas de peine a
sentir qu'elle est autre chose qu'une piece bien faite, autre ch?se
que de l'art, autre chose qu'une image de la vie aune ép?que déterminée. Bien faite, non, la piece ne l'est pas, car Il n'y a nul
lien entre les scenes et l'on y passe sans cesse d'une chambre
dans un jardin, d'un jardin dans un salon, ouA d'un sal?~ sur
111le terrasse. Le dénouement meme pourrait preter a la critique,
puisque la pauvre Ninette, qui a eu _part a~x sérénades. et
dont le creur s'est ému autant que celu1 de ·Nmon, reste fille
t.&amp;ndis que Ninon épouse Silvio. Non, encore une fois, ceci n'est
paa du théatre, ceci est poésie, ceci est un chant, le chant de
rétemelle jeunesse. Ceci eut été vrai il y a 2.000 ans, et malgré
tous les changements survenus dans les mreurs ou les mod~s,
eeci est vrai encore et sera vrai toujours. Paul de Musset dit,
dan&amp; la Biographie qu'il a écrite de son frere : (&lt; Ninette et Ninon

�400

REVUE DEB COCRS ET CONFÉRENCE8

sont lea portraits de dewc sreurs qu'il avait connuea au Mans..
Je pe~ qu'Alf~d eilt un peu souri de cette affirmation. Q
on lu1 ~eman~a1t, apres_Lu Capricu de Maripnne, ou il avait
sa Mananne, 1~ réponda1t : «Partout et nulle part; ce n'est poi-.
une fe~me, c est la femme. , De meme ici ce n'est pal
portra1t de telle ou telle jeune filie ; c'est un Age de la vie doa
Musset a écrit le poéme.
Tr~nsporter ce poéme a la scene, ah I que ce serait dommage~
Ne !aisons p~s rev~tir a Ninette ou A Ninon les traits de quelqae
anc1en _prem1er l?nx du _Conservatoire, de quelque ingénue de
~méd1e-Fran~a1se. Ne f1gurons pas avec des portantset un mo•
h~r de théAtre la chambre ou Ninon s'endort la chambre
gmale :
•
·

a.

Doux mystére du toit que l'innocence habite
Cha~ons, réve~ d'amour, rires, propos d'enfa~t,
Et to1, charme mconnu dont rlen ne se défend
Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerlte l... '

~em~rci~ns plutot le poéte d'avoir laissé le champ libre a llCI(
1magmations. Il nous a laissé la liberté d'ajouter a son reve 16
n~tre qu'é~eille la musique de ses vers. 11 en est de ses vera co
d une mus1que, _en efTet: en l'écoutant, tout un tableau se dessull!
dans notre espnt, tableau imprécis et charmant ou flottent
no~s des ombres gracieuses, des etres de reve ou de chers souvenin.
MalS_ le charro~ serait rompu si un décorateur de tbéAtre v
préc1Ser et réabser le tablean avec des toiles peintes et des arb
~e carton! et si une actrice quelconque, fut-elle meme tres jolM;
1~~rposa1t _sa pe~onne entre nous et la vague et douce vision.
L 1d~al dev1endra1t le réel, et l'on sait trop combien le réel diff
de 1'1déal.
(d suivre.)

Leqons sur l'histoire
de la littérature latine
Coura de 11. L'ABBt LEJAY,
Membre de l' Inr!ilul,
Profe:i,eur a l' lnatüul callwlique.

Le clroit romain oonsid6r6 en général (suite).

L'analyse est le fruit de l'abstraction. Par une Lendance presque
tpposée, les Romains avaient le gout des spectacles. Chez tous
les peuples, le droit primitif était en action et en symboles. Plus
. .e beaucoup d'autres, et d'une maniere étonnante pour des
bommes qui avaient un tel penchant a l'abstraction, ils ont gardé
.1aepect extérieur et sensible des usages juridiques.
Tout se passe en plein air, au Foruro, devant les regards des
-eurieux. Les parties sont debout ; le préteur est assis sur sa
aaise curule. Elles ne peuvent pas se faire représenter, ni soullleltre leurs prétentions dans des mémoires écrits. II faut
qu'elles soient la, en personne ; qu'elles prononcent les paroles
•cramentelles ¡ qu'elles accomplissent les gestes prescrits. Si
cJea témoins"doivent etre entendus, ils comparattront eux aussi. Si
en doit preter serment par Jupiter, on ne peut jurer par le
dieu sous un toit, on doit le prendre a témoin sous le ciel (1 ).
Si l'objet d'un litige est un meuble, il doit etre apporté. Si c'est
un immeuble, le préteur se rendra sur place ; on le montrera en
tendant le bras, longa manu. Si c'est un champ, une motte de
terre avec de l'herbe le figurera devant le tribunal. Le débiteur
lle peut etre vendu qu'aprés qu'on l'a exposé a trois marchés
IUccessifs et qu'on a crié en meme temps le chiítre de la dette.
Lea atlaires criminelles se jugent a l'assemblée, dans trois réunions
,IUccessives. Les coupables sont exposés. Quand un plaideur va
-eonsulter un juriste, c'est a la porte du prudent qu'il le trouvera,
*11) VARRoN, De ling. lat., V, 66
lerare oportere. •

1 •

Quidam negant sub tecto per hunc

28

�403

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

HISTOIRB Dll LA LITTÉRATURE LATINE

c'est au milieu des consultants qu'il questionnera
la réponse.
La procéd?re est orale. La parole est employée par les part.ie$,
par les témoms, par le préteur, par le jurisconsulte. On a Je droit
de ~uer sur place le voleur de jour qui se défend, mais c'est april
~vo1r pou~sé ~es cr~; la , clameur • donne une sorte de publicité¡
1 a~te de ¡usbce pnv~e (1). Le demandeur peut saisir Je délendeur
qui _se r~fuse a le suivre devant le juge ; mais ce n'est qu'apne
avo1r pr~s les assistanl;5 ~ témoin. Il faut des témoins pour la
plus ª?c1enne ~orme d ahénation de la propriété ( mancipation),
P?ur 1afrranch1ssement, pour le testament. Le testament étm
~ a~ord lu devant tout le peuple. Quand on pratiqua le testament
ecnt, le testateur dut présenter aux témoins les tablettes ferméel
en!eur décl_~rant ~ue tell es étaie_nt ses volontés: « Ces choses, de la
meme mam~re qu elle~ sont écntes dans ces tablettes et sur cea
pages de c1re, de meme ¡e donne, de mcme je legue, de meme
¡eprends a témom, et de meme, vous Quirites, rendez-moi t.émoignage (2)., Le prononcé de cette formule, nuncupalio, est indispensable et seul donne a l'acte sa validit.é. Une déclaration analogue est req_uise dans la mancipation et dans le nex1Jm Je vieur
c?ntrat romam. Tous les actesécrits doivent etre montrés' et ost.ens1bles, sous forme de ~blettes ou de petits rouleaux (libelb).
La pré~cnce des t.émoms e~tnécessaire dans des acles puremenL
oraux. L acle établ~t le d,ro1t ; étant verbal, il passe avec Je
moment_ oil on Je fa1t .. Il nen reste rien. La sauvegarde du droil
est conf1ée aux témoms dont la mémoire maintient le souvenir
de l'acte.
Le~ termes juridiques confirment ce caractére oral du droil
ron_iam. La plup~rt se . rattachent a la racine qui signifle

. Par c_ontre, non~ n~ trouvons dans J'ancienne terminologie
nen q~1 ~uppose I écnture, aucun terme comme praescribere,
praescrtpho. De tels mots sont postérieurs ; iJ suffit de rappeler
les , rescrits • des empereurs.
L'écriture pénétra dans la procédure par la formule que délivrait
le préteur et par l'édit qu'il rendait au commencement de sa
magistrature. Elle n'était done pas employée en justice antérie~rement a la création de la préture ; ensuite, les antique•
act1ons orales subsistérent en meme temps. Dans les acles Je
testament écrit est trés ancien, bien que nous ayons des souvecirs
d'un temps oil cette disposition de volonté se faisait seulement
de vive voix. Beaucoup plus tard, l'habitude que les péres de
famille romains avaient de tenir un Jivre de leurs recettes et de
Jeurs dépenses, labulae accepli el e:epensi, fera naltre un nouveau
genre de contrat. Par Je fait qu'un nom de débiteur y était transporté de la page des recettes a celle des dépenses, tran,scriplum,
une obligation était créée en faveur du possesseur du registre
qui faisait foi en justice. Ce genre de contrat est déja ancien et
fort employé au temps de Cicéron (1). Une créance finit par
s'appeler simplement un nom, nomen. ,Mais ce sont la des
innova'tions.
Le droit romain est done essentiellement oral, visible, sensible,
dramatique. 11 est bien différent du droit moderne qui se dilue
en écritures et en paperasseries, dits, contredits, enquetes,
compulsoires, rapports d'experts, transports, interlocutoires,
baux et procés-verbaux, appointements, exploits ; toutes ces
piéces remplissent les sacs dont Je juge Dandin fait provision
pour trois mois. Qu' on ne dise pas que les Romains sont des
Méridionaux et des Anciens, que les peuples de l' Antiquité et
encore maintenant les peuples du Midi vivent dans la rue, avec
une surabondance de gestes et de paroles. Les Grecs anciens
avaient une justice écrivassiére. Une action publique a Athenes
s'appelle une écriture, yp~~~ ; accuser, c'est écrire, yp&lt;i~m (2).
Dans tous les proces, civils ou criminels, la plainte doit etre
«rite ; elle est ensuite affichée. D' autres piéces forment une
sorte de dossier des deux parties, documents, textes de lois,
aveux arrachés aux esclave~, dépositions des témoins. Car les

402

« dire, parler » : wdex, iud1c1um, uindiciae iurisdiclio uind,t:,

•~ndicio, condiclio, inlerdiclum, nuncupali~ (nomen ~apere) ;
d autres expr1ment une act10n : paclum, conuenlio, conlraduJ.
uu se rattachent au nom du témoin : teslamenl~m.
Le droit pontifical était également oral. Le calendrier étail
une proclamation faite par le souverain ponfüe : calendae calan.
intercalare. Les ant(quaires romains parlent d'un rituel ~ugural
non écnt, que les pretres se transmettent de vive voix (3).
(1) C1c~RoN, Pr~ Tullio, 48 (commenf:ant les Douzo Tables).
(2)_ GAIU_s, Jnsl~tut., 11, 104 : • Haec 1la ut in bis tabulis cerisque scriPlltl
1unt. ita do 1ta Iegotla testor ita que uos Quirites testímonium mibi perhibelol.e'(3) V~RRON, pe ling.
VI, 27, Festus (dans Paul), vº arcani,, ... a ~
s.acrl~cn Q';'Od m arce 11t ab auguribus adeo remotum a no ti tia uulgan ut DI
utter1s qu1dem mandetur, sed per memoriam succcssorum celebretur ••

!ª'·•

. (1) ll en est surtout question dans le Pro RoJcio comoedo, dans le deuxieme
discours de la seconde action contre Verres, et dans les lettres.
(2) L'expression .v.asse en latin quand elle est traduite du grec ! dicam
(transcription de O(x~v) scribere, dans Pu.UTE, Aul., 769 ¡ Poen., 800 ;
TAnENCE, Ph., 127,329,668 ¡ C1ctR0N, Vur., 11, 37 {a propos de Siciliens).

�HISTO'IU DE LA LITTÉlfA.TUaE LA&lt;TINE

404

BEVUE DES COURS BT CONPÉRENCES

thnoignages sont recueillis par écrit et lus aux débats; les témoins
ne sont présent.s au proces que pour confirmer par le silence Ieure
déclarations antérieures. Les serments et les refus de serment
sont enregistrés. Toutes ces pieces sont recueillies et enferme
non dans un sac de toile, comme chez nous au xvne siecle, maia
dans une terrine : le pays est celui de la céramique. Pendant lee
débats, on lit ces documenta. Le role du greffier est important.
A Rome, il n'y a pas de greffiers ; les scribes sont attachés seulement a certaines administrations qui comportent une comptabilité, la censure, les questures.
Par ailleurs, la différence frappanteentreledroitgrecetledroit
romain estsurtout une difJérence de développement. u: droit romaia
est, sur tous les autres points, plus mur, plus perfectionné, ptm
compliqué, plus précis que le droit grec. Mais !'esprit conservateur a protégé a Rome les pratiques anciennes, pittoresquee
et antérieures a la diflusion de l'écriture. En Attique, la procédm,
del'Aréopage contre les meurtriers a seule survécu. Le magistrá
qui continue l'ancienne royauté, l'archonte-roi, présicle.
Le plaignant siege sur la pierre de l'intransigeance ou de !'implacable, ávonitlau; ).(6oi; ; l'accusé, sur la pierre de la violenct,
06ptwi; ).(8oi;. Les deux parties prononcent des serments terriblea,
la main sur les débris des victimes immolées avec des rite&amp;
particuliers. L'affaire est religieuse, car le meurtrier est impur.
C'est ce caractere religieux qui a perpétué l'ancienne procédure;
partout ailleurs, les Athéniens, amis des nouveautés et d'un ra~
nalisme conséquent, l'ont transformée.
Par ces traits sensibles, qui s'adressent a la vue et a l'oule,
le droit touehe au folk-lore. Les Romains élimineront cet élément
a mesure que leurs conceptions juridiques se préciseront ; ele
meme la littérature, en devenant littérature, cesse d'etre 11B
folk-lore. Le droit garde des survivances, l'usage de la pierr.e
pour frapper la victime dans la conclusion des traités, de l'épeautre (far) dans le mariage religieux, de la lance pour couper ~el
cheveux de la fiancée, des lingots de bronze dans les cérémorue&amp;
de la mancipation et du nexum. Ces usages sont antérieurs aus:
haches de bronze et de fer, au développement de la culture du
froment, a l'emploi des couteaux, a la monnaie. D'autre part.
certains objets et certains actes ont une valeur symbohque.
L'homme primitif donne a l'idée une forme sensible. La lance,
par laquelle l'homme de cceur se rend mattre du bien de son
ennemi, est le symbole de la propriété quiritaire. Une espece
de bonnet, le piléus, est le symbole de la liberté ; les bandelet~,
celui de la consécration a la divinité ; la main, celui de la pUJ&amp;-

4f&gt;r&gt;

les mains jointes, cclui de l'alliance. La chaise cunde,
oü s'assied seul le magistrat de puissance supérieure, s'oppose
a la banquette, sur laquelle prennent place c6te a cote les magistrats plébéiens. On discute le sens de certains gestes, comme
la pirouette de l'esclave qui vient d'etre affranchi, de certains
objets, comme le plat que tient la victime du vol dans la perquisition domiciliaire. Nous en saurions davantage si les ouvrages
de Varron n'étaient point perdus. A travers tels récits, telfes
images de Virgile, nous soup\tonnons des rites symboliques disparus. Mézence voue par le jet de sa javeline Lausus et son
armure:
ll6!1Ce ;

Dexlra mihi deus et telum quod mis1ile libro
nunc adsint I Voueo praedonis corpore raptis
indutam spoliis ipsum te Lause lropaeum
.A.eneae (1).

On croit voir Rienzi couper l'air de son épée en se toumant
auecessivement vers les trois parties du monde et disant cha&lt;¡ue
leis: « Ceci esta moi. » Chez un peuple dont l'aetivité juridique
ftait si féconde, malgré le respect de la tradition, ce qui mourait,
meurait entierement. On ne gardait pas le souvenir de symboles
tombés en désuétude, puisqu'ils ne servaient a rien, pas plus
fl'on n'avait éprouvé le besoin de les conserver par l'écriture
qiaand ils étaient vivants.
. Survivances et symbolisme révelent chez les Romains une
•agination parfaitement saine. On ne trouve chez eux ni reverie
morbide, ni vague naturalisme, ni obscénité, rien de ce qui se
montre achaque pas dans les antiquités j uridiques del' Allemagne.
Sar la bruyere et dans les clairiéres de la marche germaniqu~, les
Jites juridiques s'associent aux pratiques de la sorcellerie ; ce
'1i y survit encore du paganisme, au :,ave et au xve siécle,
•la poésie trouble et décevante ou la grossiéreté brutale des pays
dll Nord (2). Dans la poésie et les coutumes les plu~ pittoresques,
l'esprit de l'antiquité classique, surtout !'esprit romain,_ porte
tne netteté réaliste qui dissipe les fant0mes et les brouillards.
U) V1RGILE, Énéide, X, 773.

.
(t) Volr une page curieuse et sophistique de M1casLET, Origines du d'roil
~ (Paris, Hachette, 1837), p. LXxxm-LXxx_rv. Égaré ~ar son romanÜSIJ!e et_sa passion aveugle pour L'Allemagn!), !ihchelet e~sa\e. de remire ªl.!
~Plr1tuahsme un panthéisme ou plutOt un !étichisme de pr1m1ti!s. Vo_y. auss1
ib., e- cvn-cvm, ou 1'épithete de • décev_ante • est ré_pétée deux !01s pour
qtlallfier les images des coutumes germamques. On sa1t que cet ouvrage est
lllrtout un recueil d'extraits traduits du livre de Jaeobus Gano•, Deutache
ltec11L,a¡1er,amer, 1828, in-4°.

�406

RBVUB DBI

couM

HIITOIRB DB U

BT CONRRBNCBI

11 a . ~ne franchise qui écarte les équivoques et les mirages.
subbbté mame eat une recberche de précision.

•••
.~e cea 8?9le8, d~ ces paroles, de ces symboles dont la vie pri
ID1tive ava1t constitué un folk-lore pour les Ages suivants l
~omains avaient fait un choix ; certains avaient été at~ch
mséparablement aux acles juridiques. La constanee de
formes est le formalisme.
La forme d'un acle juridique est la maniere dont se manif
la voloD;té. Un serrement de mains peut etre la forme d'
convenbon entre deux parties. Tout aete juridique a done
forme, puisqu'il est une manifestation de la volonté. 11 faut bi
que la volo_nté prenne. un moyen sensible pour s'exprimer
debors. Mais le formahsme est le earaetére obligatoire d'
forme donnée, dont l'absenee rend l'aete nul. Quand la fonne
libre etl_aissée au ehoix des parties, elle est indéterminée, elle
6trecec1 ou cela, elle est un accident de l'aete juridique. Quand
est obli~atoire, elle est ceci et non pas cela, elle a un lien in ·
~éce88alre, a~ec la volonté exprimée ; elle est une pa
mbéren~e de l acle. La forme ne peut etre non plus une form
accesso1re, comme chez nous l'emploi du papier timbré ou
déclaration a l'enregistrement.
La forme obligatoire a pour principal avantage la séc •
qu'elle donne aux eontractants. Elle est une invitation a réfl
avant ~e s'engager, une garantie contre les doutes qui peuv
survemr, une protection contre l'arbitraire. Un acle juridi
entouré des formes prescrites est indestructible. Il résiste a
attaques i_ntéressées des partieuliers et a l'ingérence du pouv
Le formalisme est une néeessité dans les législations naissantes (1
On le voit a Rome en décroissance, a partir de la fondation
l'Empire. Les empereurs byzantins l'accablent de sareasmea (
C'est qu'il n'est plus en harmonie avec une mona
absolue. 11 avait ses ineonvénients. Un vice de forme un
. pour un autre rendait l'acte nul. Certains acles
' étai
pm
impossibles acertaines personnes, aux absents. Mais le form ·
a duré assez longtemps pour que nous pensions que les avan
l'emportaient sur les inconvénients. Ce rigorisme étroit
(l) G1DE, El. aur la novalion, p. 22 suiv.
(2) Code juslinien, 11, 58, 1 ; Vl, 9, 9 ; 23, 15 ; 30, 17

UTTiRATURB UTINS

ur lM esprits une forte discipline qui lea obligea d'attacher
mots un sena précis et leur inspira ce respect de la lettre aana
el il n'y a point de légalité.
Le formalisme a eu pour elTet d'émonder la riche végét.atioa
coutumes populaires. Les Romains laissérent leur droit ae
elop_p?r avec des allures dr!~atiques et des dialogues dans
pubhc1té de la roe. Ils rédms1rent seulement les solennités
commerce juridique qui devint un peo monotone. Chez eux,
_forme s'étendait a tout, au culte, a la vie publique, a la vie
v~e, aux usages domestiques. Elle répondait a leur gollt pour
signes, pour l'aspect extérieur, pour l'action, a leur besoin.
clarté, par l'intuition sensible dans une soeiété ou le costume
tinguait « l'homme libre et l'esclave, le majeur et le mineur
aénateur patricien et le sénateur plébé'ien, le chevalier et l;
ple c_itoyen, le magi~trat ayant s~n siége a Rome et celui qui
agna1t un poste élo1gné, le eand1dat, l'accusé, l'exilé(l)•. En
e temps, les Romains avaient un besoin de fixité et d'ordre.
formes leur étaient done agréables, mais ils ne pouvaient les
ettre que réglées.
La forme la plus simple d'un acle est la question et la réponse :
T'engages-tu a me donner eet eaclave? - Je m'engage a t.e
er cet esclave •, ,pondesne ? spondeo. La spomio est un cont purement verbal, garantí par l'emploi du mol ,pondeo.
type de eontrat était susceptible de variétés a l'infini : « Me
eras-tu?- Jetedonnerai• ;« Mepromets-tu? - Jeteprots » ¡ u Feras-tu ? - Je ferai. , Ces formes n'appartiennent
au droit civil, mais au droit des gens. Entre citoyens romains,
forme obligatoire est l'emploi du verbe spon-Iere et non pa•
autre (2).
Une forme aussi simple ne saurait etre primitive. L'humanite
toujours du eomplexe au simple ; le simple est le produit.
la réflexion analytique qui ne s'exerce qu'aprés coup. La
e typique la plus ancienne d'un acle juridique est celle de la
cipation (mancipium). On distinguait anciennement les biem
pres au patrimoine et ceux qui étaient en dehors, pratient;d'une part les fonds de terre situés en ltalie avec leurs
'ludes et les outils animés néccssaires a leur exploitation,
ves et betes de somme, d'autre part tous les autres bieos,
de terre provinciaux, argent monnayé, meubles, petil6
peaux. La premiére catégC&gt;rie s'appelait res mancipi, la

DX

l½) iBBRINO, E1prit du droil romain,
( )

AIUB,

Jn,lilul., 111, 92-93.

lr.

rr., t. 111, p. 202.

�408

MVUB DD COURS BT eoNPfm■NCBtt

seeonde re, nec maru:ipi. Pour aliéner les m mancipi,
semr de la mancipation.

C'était un vrai drame a plusieurs personnages. 11 faUait ehiq

témoins, puberes, citoyens romains. Un sixieme cite-yen de m&amp;m

condition tenait une balance de bronze; c'ftait le libripe111.
L'objet a vendre était la. L'acquéreur lesaisissait d'une Iil •
de l'autre, il tenait un lingot de bronze et récitait la form~ t
« Cet homme, moi je prononce qu'il est mien de par le
quiritaire et qu'il soit acheté pour moi avec ce bronze et cet
b~lance de bronze. • Il frappait la balance avec le lingot, po
fa1re sonner la qualité du métal. Ensuite, il remettait le b
au vendeur, en guise de prix. La formule était invariable sa
la désignation de l'objet; Gaius nous l'a conservée, appliquff'
une vente d'esclave. Il nous dit que seuls les fonds de terre
vaient etre vendus « absents ,. On peut croire que plus ancie
ment on les représentait par une motte de terre, comme dana
procédure de revendication, ou qu'on se transportait sur
lieux (1).
La mancipation est un acte type. On retrouve les témo·
le libripens et le bronze dans une série d'actes qui furent ass· ·
a une vente : le mariage (coemplio), l'adoption, le testame
l'obligation appelée ne:eum. Une école de juristes rom ·
frappée par ces ressemblances, voulut meme donner le n
de ne.rum a tout acte ou paraissait le peseur avec sa bal.anca
C'était une généralisation abusive, mais qui fait ressortir l'unif
mité du systeme juridique romain (2).
Nous devons noter dans ces pratiques l'importance des m
decertains mots al'exclusion d'autres, cerla uerba, ,ollemnia r,,r
plus tard, quand la loi les aura sanctionnés, legitima u
Ces mots nécessaires correspondaient aux noms des actes, co
spondeo dans la sponsio (3), ou les faisaient reconnattre po
valables. Varron répond, dans son traité d'agronomie, a
préoccupation du bon pére de famille romain. Quand on ach
des meubles ou du petit bétail, res nec mancipi, on ne pou
(1) GA1us, Imfifuf., J, 119-122. On se transporlait d'abord sur pla~
l'ager romanas était un territoire de culture autour du bourg. La mottl'
ten:e suppose déjl\ des dist.ances. Galus comprend par au, non un
ma1s une piece de monnaie. A !'origine, il ne peut @tre question que
lin¡ot. On appela au la monnaie, pour ne pas chan~er les formules.
(2) La question du nezum est controversée. J adopte ici l'opial9el
lH_E~UNG (Esf..rit du droil romain, t. III, p. 226, notes 276 et 277), _oplillOA
su1v1e par d autres auteurs. Elle me paratt seule pouvoir se concilier a'VII
}'ensemble du systeme.
(3) Voy. IHERINO, Esprit du droit romain, tr. fr., t. IJI, p. 269.

~lftOIIUI:

n u

Ul'ftlBlolTUD

urnn

-

rec:ourir a la mancipation et. a ses 8VRMÍes, on riaquait d'Mre
évmcé par le vendeur. Varron recommande d'exiger de hri la
promesse qu'on sera laissé en paix par lui, ltabere liare (1). Cea
mots haber, licere caractérisent la stipulation et sont. indispen•
sable~ pour sa validité. Le locataire était protégé par une stipulation analogue dont les termes obligatoires étaient. les ~
fruí licere (2). L'exemple classique de la rigueur verbale da
femmles juridiques est celui qui, des Jn,fifufea de Gatus, a pallé
dans tous nos manuels. La loi des DouzeTables interdisait de eoaper les arbres ; la partie lésée avait contre le déprédateur une
ad.ion en jmtice pour arbres coupés, de arbo,ibus ,uccilis. On
,ooupe des pieds de vigne a quelqu'un. La victime attaque et
perd son procés parce que, dans le dialogue de la procédure, elle
a dit • vignes » et non pas ,, arbres ,, • quia debuissel arlxwo
DOminare, eo quod lex XII tabularum ex qua de uitibus succ:ilia actio competeret, generaliter de arboribus succisil loquemtur (3) ,. Horace ,dans le premier livre des Saliru, a pu eopieuaement discuter l'histoire et les lois de la satire saos la nommer.
Le premier des deux emplois qu'il fait du mot ,atura est au
eomrnencement du second livre, dans la consultation plaisante
qu'il prend aupres de Trebatius : quand on pose une quest.ion.
juridique, on doit appeler les choses par leur nom.
Cette rigueur verbale paratt avoir une lointaine origine reli~u~. • Pour le Romain ancien, le mot est une pui8118DC8 •,
~ t lhering avec plus de raison qu'il ne pensait (4). Le pouvoir
JU~dique du mot dérivait d'une croyance plus profonde a sa
pwssance~La religion romai.nea aussi ses cerla uerba. Elle a ses scrupules d'expression; pour etre tout a fait so.re de nepassetromper
ma'adressant a un dieu, elle ajoute: «Si tuesdieuou déesse; &amp;ion
l'appelle de ce nom ou d'un autre.•. (5).,, Ces précautions ontparu
a de bons juges les roueries de paysans madrés, qui ne veulenL
paa etre pris au piege des formules. Ce calcul a pu se faire jour
quand l'acte religieux esl devenu une sQrte de contrat entre
I&amp; dieu eL le fidele. Mais les peuples primitifs croient a la vertu
d_u mot. par lui-meme. Pour eux, la parole est quelque chose de
• élonnant et de si mystérieux qu'ils placenL en elle un pouvoir
propre, comme ils logent un esprit dans les arbres des forets
VARRoN, Rer. rusfic., 11, 2, 6; 3, 5; 4, 4 : il s'agit de moutons, de
et de porcs.
HBRING, Esprit du dr. rom., t. IV, p. 143, n. 206.
•
AIUS,, Instilul., IV, 11.
,
■EJUNG, Esprit du droit romain, t. 111, p. 130.
ACROBE, Saf., 111, 8, 3 ; 9, 7 j 9, 10.

�HISTOIRE DB U

410

REVUB D88 COURS BT CONPiRBNCES

et dans les rochers des montagnes. Par le développement de cette
croyance, le mol-fétiche devienl un príncipe de la religion, la
cause de pratiques qu'on ne sail s'il faut les qualifier de religieuses ou de magiques. Les 8gyptiens étaienl surs d'évoquer
un dieu et de le conlraindre, quand ils connaissaienl son vrai
nom, le nom secrel. On lenail caché le norn sacré des villes, pour
les empecher de tomber au pouvoir de l'élranger. Peu a peu
l'espril romain a pris une aulre direclion. 11 avait hérilé d~
Ages anciens la croyance en la puissance du mol. Mais ses habitudes d'analyse onl prévalu. 11 a dépouillé le mol de sa vert.u
m~gique pour lui donner une force purement humaine, étabhe par la coulurne el par la loi, puissance plus réelle que celle
des abraxas et des incantations. L'élémenl religieux a été rejeté;
seul .ª élé con.servé un résidu qui a élé ulilisé pour la pratique de
la v1e. La pmssance d'abstraclion de )'esprit romain a été assez
grande pour transformer partiellement la nature de l'invocatioL
~li_gi~use elle-~eme et l~i imprirner le caractére d'une obligation
Jund1que. Le dieu, réguhérement appelé et prié, doit son concoun.
non pas en vertu de l'efficacité de son nom, mais en échaJl81
~e la prestation des fideles. Chez un peuple naturellement formahste, toutes les activités de la vie prennent le meme aspecL
A_J'origine, il n'en était pas ainsi. Le motétaitunepuissancepar
lm-meme ; la dégradation de cette puissance lui a plus tard
assuré sa valeur juridique. A c0té de cette cause initiale du for~alisme, on doit considérer comme secondaires la pratique tardive de l'écrilure et la conservalion du droit dans les arcanes
d_es pon~ifes. Les formules et les acles juridiques s'étaienl conttilués bien avant l'usage de l'écriture ; les Pontifes les ont soigneusement gardés a l'abri de toute curiosité. Ainsi la fidéli\4
littérale a été assurée par une longue tradition.
La fidélité littérale entratne l'interprétation littérale et le mépril
de l'équité au nom du droit ; c'est a propos « de J'interprétation
perverse du droit » que Cicéron nous a transmis l'aphorisme:
Summum ius ,umma iniuria (1). D•une maniere générale, l'observation servile des formes avait des conséquences facheuse&amp; ~
elle s'opposait souvent a l•équité et toujours au progres. Lea
. (1) C1cÉR0N, De off., I, 33 (et. Tf:ru.NCE, Heaul. , 796). Voy. d'autres crlUquea analogues,De or., 1,236; Pro Caec., 65; Pro Mur., 25-29. Mais l'oratear
~voue avoir cédé, dans le Pro Murena, au plaisir de railler devant un publle
mcompétent : . Apud imperitos tum illa dicta sunt, aliquid eUam coronae
datum • (De fin., IV, 74). Ce genre de reproche n 'esl point particulier a'IIX
Romains; cr. S0PH0CLE, 8leclre, 1042 : 'AH' t~,v ,v6cz "1,.T¡ ohtT, ~).cíS\Y
'f'P"• et AR1ST0TE, Elh. Nic., V, 10,8; MtNANDR&amp;, dans STOBÉE, 42, p. 277,

LlffBRATURE UTINB

411

lloma.ins tournaient alors la difficulté par les actes apparents,

les fictions légales et les voies détoumées. Cet ensemble de
pratiques acheve de car~~tériser le fonnalisme ..
Agir en apparence, d1c11 causa, est accomplir un acle, par
-exemple, une vente, pour atteindre l'etletd'unacte completement
différent, par exemple,.l'adoption ou le choix d'un bériti~r. La
mancipation par le moyen du bronze et de la balance a paru une
,nétbode commode qui a fait passer la cérémonie dans dt:5 •~tes
qu'on assimilait a une vente. La formule meme de la manc1patio~,
dans sa 'premiére partie, n'est pas une formule de vente, ma1s
une formule de revendication : Hunc ego hominem ex iure Quirilium meum esse aio. Ce gout pour l'acte apparent ne semble s'ex•
pliquer ici que par l'esprit régulateur des Romains. 11s veulent
une certaine netteté, et ils J'obtismnentpar la simplification ~t la
repétition. Au lieu des formes variées et abondantes que leur
avait transmises le folk-lore, ils réduisent les acles a deux ou
trois types. L'apparilion du peseur avec la balance et des témoins
rend monotone la pratique du dr?iL. C'est pr~cisé~e~t ~n. cela
que se montrent la logique et la ngueur de l espnt. Jundiqu~.
Ce partí pris favorise une autre tendance des Romains, l'~p~t
conservateur. lis ne repoussaient pas les nouveautés, mais ils
les faisaient rentrer dans le systeme sans rien toucher aux formes
existantes. Le tuteur était responsable pour tous les acles de
son administration. S'il n'administrait pas, il échappait a l'obligat.ion. Au lieu de changer un mot dans la formule et de remplacer
• administration » par « tutelle ,, on a introduit une nouvel!e
obligation, celle d'administrer (1). La loi des Douze Tabl~s ava1t
laissé toute liberté au testateur. Il y eut des abus, et il fallut
imposer une limite a certaines libéralités. O~ ~e toucha p_o~nt
i la loi. Le testateur garda sa liberté. Ma1s s1 le bénéfic1a1re
easayaiL de réaliser des legs interdits a partir d,'un ce~ain ta~,
il était condamné a payer le quadruple (2). L emplo1 des vo1es
indirectes avait pénétré aussi dans le droiL public. ~rirnitivem~nt, ,
les lois votées dans les comices centuriates deva1ent recevo1r la
aanction des patriciens ; la palrum auctorilas pouvait done ann1:1ler
par une sorte de veto la volonté du peuple. Dans les prem1ers
temps de la République, une loi Publilia dé~ida que la p~lru'!'
®cloritas serait donnée avant le vote de la 101. On ne suppnma1t
pu la garantie patricienne, mais on la rendait inefficace en la
l) Dige,te, XLVI, 6, 4, 3 (aclio lulelae utilis).
2) Loi Furia, de te,tamentia, du terops do Caton l'Anclen (C1cÉRON, Pro
Bálbo, 21; GAIUS, 11, 225; IV, 23-24; ULPIEN, prér. 2). - Voy. plus haut
la DcUon de la loi Cornelia.

!

�4}2

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

faisant donner avant le vote, quel que fut le résultat. Cetlle
pratique fut étendue aux élections par une loi Maenia (1). Ainaii
s'accordaient le culte des survivances, le respect de la forme
et ~~ exigences de la vie. De tels détours sont fréquents dans la
rehgion et le folk-lore : on suhstitue des gateaux de fol'IDlt
anímale aux victimes prescrites, des moutons qu'on appelle
cerfs aux cerfs requis par le rituel, des mannequins a des victiJDe11
h~maines (2). La palrum auclorilas tenait a la religion par le
v1eux droit familia!. Y toucher n'était pas une faute, mais ua
sacrilege, nefas. Dans d'autres cas, le danger était d'oidre religieux et civil. On l'écartait par une apparence, ou par une clause
de nullité. Ce dernier cas est celui des lois consacrées-, lego
s~&lt;!'ae. Beaucoup de législateurs anciens avaient mis leurs lo~
d1541t-on, sous la sauvegarde des dieux et défendu d'y porter
atteinte sous peine d'exécration, la mort religieuse qui entratnait.
forcément I'immolation du coupable. Zaleucus avait porté unt:
mesure de ce genre chez les Locriens. Les Romains, eux at181Ír
avaient des leges sacralae, dont l' abrogation entratnait la coJl86.
cration de l'auteur et de sa famille, sacralio capitis el familia&amp;
Pour éviter les suites de l'abrogation, on ajoutait au projet
une clause qui assurait l'impunité a I'auteur de la propositioa
ou rogation ¡ et, comme le vote de cette clause dépendait d'a
vote du peuple, qui aurait pu la rejeter, on ajoutait encoN'
une clause de nullité de la rogation, si celle-ci était interdite.
Sylla, au plus fort de sa puissance, enleva la qualité de citoyes
a~ habitants des villes qui avaient repoussé ses col-Ons ; mais
C1céron rapporte que, dans la loi proposée a cet effet, il inséaw
cette clause : « Si le droit n'existe pas pour quelque point decette proposition, que ríen de cela n'ait été proposé par cette loi ',
Si quid ius non essel rogarier, eius ea lege nihilum mgalum (3).
De_s le temps de Cicéron, on abusait du formalisme pour adapter
la 101 ades hesoins nouveaux qui étaient ceux de mamrs plu,
f~ciles. Ce fut bien pis sous l'Empire : « Des femmes sans réputaition, pour éviter les peines portées par les Iois, se firent dépouiller des droits et de la dignité de matrones romaines en se faisanl:
inscrire comme filies publiques ; tous les jeunes gens des deui:
(1) _TITE-LIV~, VIII, 12, 15 (loi Publilia, de 415 /339); et. I , 17, 9; io1
.Maenia de date mconnue : C1cÉRoN, Brulus, 55.
(2) GAteaux représentatifs de victimes animales truies d'or et d'argent
offertes a Céres, dans FEsTus, ~• porcam_ ; moutons ~ppelés certs, dans SER·
vrns, En,, II, 116; mannequms subst1tués a des victimes greeques (lei
Argées), dans VARRON, De ling. lat., VII, 44, etc,
(3) CICÉRON, Pro Caecina, 95.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

413

ordres, sénatorial et équestre, qui étaient perdus de dépr~vati~n,
pour ne pas subir les conséquences d~ s~natus-c?ni:ulte qm le~rmterdisait le métier de la scene et de l arene, se fa1sa1ent eux-memes
infiiger la note d'infamie. » Tihere, sévere défen~eur d?s ~raditions, le11l"mffigea l'eJcil a tous et a toutes_ (1). M~1s le pnnc1~al
inconvénwnt des actes apparents et fict1fs éta1t de prodwre
peu a peu dans le monde romain une sorte de nihilisme moral
et juridique. On sacrifiait la vérité des choses pour leurs appaJ&amp;llee$. Pour assurer l'extinction de la ~harge onéreuse du c~ll:e
domestique, attaché a l'hérédité,. ~ne jeune fe1;11me se mana1t
pour un prix con~en~ av,_ec un _v1e1!lard décrép1~ dont la mort
prochaine procura1t h1entot l 1extmct1on de la fam1Ue et du culte.
Les femmes étaient soumises a une tutelle perpétuelle. Pour
éviter le controle de parents genants, au lie~ d'avoir, dit ~icér?n,
des tuteurs qui les tinssent sous Ieur pmssance, on ~magina
des tuteurs qui étaient sous la puissan~e de leurs pup1lles ~2).
Pour tourner la loi interdisant les donations entre ?poux, mar~ et
femme divorgaient, puis se remariaient ?ne f?!s la donation
tce0mplie (3). Il n'était pas d_e ru,ses _qu on n,mventat po~r
4(uder les restrictions au dro1t d héntage qu Auguste av!1t
imposées aux célibataires, a~x ve~fs et ~ivorcés, a~x gens In:ª"~
qui n'avaient pas un certam ch1fT~e d enfants. _Bien des mstitutions furent avilies par le formahsme, le manage fut une des
1'N!mieres atteintes.
Ainsi le respect de la tradition finit par tuer !'ame du fass~.
Meis il y fallut des siecles et, plus tard, ~uan~ les peu~les d Occ1dent ehercherent la protection d'un dro1t, e est la sohde armure
&amp;! formalisme romain qu'ils revetirent.
(d suivre.)

ll
~terfuges.
Digeste,

SutTONE Tibérius, 35.
. .
é d
2 CicÉRON,'Pro Mur., 27. Diverses expllcat1ons ont été propos es e ces

IU

(3)

•

XXIV, 1, 64.

�ROIISA.RD, SA. VIE, SON &lt;BUVRE

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Qoura publlo falt. • la Faoulté des Let.trea de Paria penda&amp;
le semestre d'htver t92t-t922,
Par •· GUSTA.VE COBEK,
Profe11eur 4 l'Uniuerailt de Slrcubourg, charg, de Cours en SorboMc,

«Qui se contente aujourd'hui pournotre Ronsardde la timidti
rébabilitation de Sainte-Beuve? »demande M. Pierre de Nolhat
au déb~t de la préface de. Ron,ard el l'humani,me (1), le plll
récent livre consacré au Pnnce des poetes fran~ais du xv1e si~
• Une époque de recherches critiques, continue-t-il le met •
plac~ bien ,Plus haute que ce.lle oil les Romantiques ~e croyai
bard1s de 1 élever. Nous sounons de leurs bésitations et de lellll
réserve'3, et notre admirat.ion Iie se réduit plus a cboisir d
cette reuvre immense quelques odelettes et quelques soDD
Nous voulons mesurer l'ensemble du monument et en ex ·
les _détails. Les parfaite~ réussit?s n'y font pas dédaigner l'etJ
moms heureux ¡ la Plé1ade entiére bénéficie de la curiosité
s'attache au mattre, et rien ne nous laisse inditlérents de ce
tentative d'oil est sortie toute la poésie moderne de la France. •
Le _savan~ aute~r d~ Pélr?rque el l'humanisme (2) n'au ·
pu ~1eux d1re,_ et J1espere qu apres avoir suivi les douze l~oDI
que Je voudra1s consacrer a l'reuvre et a la vie de Ronsard et
par lesquelles je m'.efforcerai de vous rendre moins pénible l'a'bsence du m~ttre é~ent que vous regrettez et que vous aimez (3),
vous souscnrez a ce JUgement et si vous ne l'avez fait déja, volll

(ll
París, Ed. Cbampion, 1921, in-8•.
(2 lbid., 2° édit., 1907. 2 volumes in-8°.

(3 ~l. Cba_mard, en mlssion a Columbia University (New-York) pendall
l'~~née. sco!a1re ;921-1922, et que fai été chargé dt suppléer dans sa c)lailt
d h1sto1re httéra1re de la Renaissance fran!jaise.

415

grossirez la cohorte de ces Ronsardisants, dont M. Paul Laumonier est le chef incontesté.
Une préoccupation d'ordre esthétique a déterminé tout d'abord
le choix du sujet, car nous ne sommes pas de ceux qui, comme
le professeur H. Morf, dans sa l~on inaugurale a l'Université
de Berlin en 1909, estiment que la valeur artistique d'une muvre
eat indifTérente a !'historien de la littérature et que la portée
• culturelle » suffit. Nous ne saurions oublier que l'objet de nos
6tudes est la beauté ou, plus exactement, les écrits q~ s'assignent
pour fin de nous la rendre sensible et que, par conséquent, notre
discipline présuppose une discrimination de nature exclusivement esthétique.
D'autres considérations aussi, d'ailleurs, devaient nous déterminer : l'une, d'ordre universitaire, qui, pour vous, n'est
pas négligeable, Ronsard tout entier figurant au programme de
l'agrégation des lettres; l'autre, d'ordre moral, ce poete étant un
professeur de vitalité, bon a suivre en un pays ou les hommes,
pour avoir trop souri a la mort ont besoin de rapprendre a sourire a la vie.
L'état d'Ame de cet écrivain et de son école s'explique par
l'esprit de leur temps, car ils arrivent a l'Age d'homme vers 1550,
point culminant de la Renaissance triomphante.
ll est des sentiments puissants, qui dominent toute l'élite
d'une génération, telle la désespérance pour la jeunesse romantique. La génération qui naquit ent~e 1493, date supposée de la
naissance de Rabelais, et 1524, date probable de la naissance de
Ronsa1·d, est entratnée au contraire, par une sorte d'allégresse
semblable a celle qui s'empare de nous, quand, apres avoir
longtemps erré dans une grotte, nous apercevons tout a coup,
vers la sortie, la raie fulgurante du soleil.
Cette sensation d'éblouissement, nous la trouvons exprimée
sous des formes a peine variées chez des auteurs tres ditlérents.
~coutons d'abord le précurseur. Toute époque en a un qui est
son héraut d'armes. Chateaubriand, né en 1768, est celui des
Romantiques ¡ Érasme, né en 1469 (?), est celui de la Renais•
sanee. Sa prescience d'un age nouveau se traduit éloquemment
dans l'enthousiasme d'une letlre adressée d'Anvers a notre grand
Budé, le 21 février 1516-1517 (nouveau style)(l): « Dieu immortel,
( 1) Le llyle de la Circoncision, qui commer,ce l'année au 1•• janvier (et ntn
P1ua aPAques), ne tut prescrit en France que par l'édil de Charles IX de jan•
Yier 1563-4, enregistré bientOt par les Parlements de Toulouse et de Bo~deaux
:rls sculement en 1667 par celui de París. Aux Pays-Bas, qui,souls1 importent
, ce style fut employé dés 1660; il en rut de mi!me souvont, chez nous,

�RONSARD, SA VIE, SON &lt;EUVRE

416

REVUE DES COUBS ET CONFÉRENCES

quel monde je vois poind.re I Ah ! que ne puis-je rajeunir 1 ~ '{l)
Et maintenant, entendez Rabeiais parler a un de ses amis de la
premiere heure, le 3 juin 1532: • Commentse fait-il, cher et savant
Tiraqueau, que, dans celle éclalanle lumüre de nolre sieele, oil, par
un bienfait particulier des dieux, toutes les sciences ont recouvré leur ancienne splendeur, comment se peut-íl, dis-je, qu'ilte
trouve des etres ain.si faits qu'ils ne parviennent pas a se dégager
des ténebres infernales de leur a.ge gothique, pour élever lelll'I
regards vers l'insigne flambeau du soleil ? » (2).
Tous les yeux ne sont done pas dessillés, seule !'élite e
e enluminée ». Quelques mois apres, en novembre 1532, dans le
Panlagruel (II, 8) qui est, on le sait aujourd'hui (3), le véritabte
• premier Livre », Gargantua s'adressant a son fils lui dit : « Le
temps estoit encore tenebreux et sental\t l'infelicité des Gothz...
Mais par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon aap
rendu es lettres ».
Meme note chez le poete néo-latin, Nicolas Bourbon, dans une
Ode de 1533 que traduit M. H. Hauser (4) : « Jusqu'ici noa
vivions aveugles et menés par des aveugles... La vérité redesceni
sur la terre... Partout la passion des sciences bienfaisantes eL le
gofit des langues enflamment les vieillards aussi bien que lel
jeunes : c'est du haut du ciel que nous vient cette lumiere ».
Étienne Dolet ( 1546) est plus enthousiaste encore (5) :
« .Plus que jamais les lettres sont cultivées, la seve de l'Étude
circule dans toutes les brancheB de l'art., et le monde, sortantd9
chaos intellectuel, marche avec l'aide et sous l'impulsion de la

t

dans la vie privée, en dehors des actes offlciels. Cf. Giry (A.), ManuelckDtplomatique. París, Hachette, 1894, un vol. in-8°, p. 106.
(1) e Deum immortalem, quod saeculum video brevi futurum I UtinaDI
contingat rejuvenescere. • Citation empruntée a la belle these de A. Renau•
det, Préréforme et humanisme a Paris pendan! i,es premieres guerres d' Jlalie
(1494-ll&gt;l7), París, Éd. Cbampion, 1916, un vol. in-8°, p. 688.
(2) • Qui fit, Tiraquelle dllctissime, ut in hac tanta seculi noslri luce quo
disciplinas omneis meliores,singulari quodam deorum munere, postliminio
.receptas (restaurées) videmus, passim inveniantur, quibus sic affectis 8518
contigit ut e densa illa gothici temporis calígine plus quam Cimmeria [ = ia•
fernale) ad conspicuam solis facem oculos attollere autnolint aut nequeant ?,.
Cf. ~abeiai~, &lt;Buvres, éd. Moiand, revue par H. Ciouzot, collection Selecla,
Par1s, Garmer, s. d., 2 vol. pet. 4°, t. II, p. 396.
(3) Voyez l'irréfutable démonstration de M. Abe! Lefranc en t~te de la
grande édition in-4° des &lt;Buvres de Rabelais. Pal'is, Éd. Champion (t. 1,
p. VI-VII), dont le t . III est sous presse.
(4) Études sur la réforme fran,aise, citées par M. Abe! Lefranc dans u~e
des le!,ons sur La Civilisalion inte!lecluelle en France a l'Époque de la Renais•
sanee publiées par la Revue des Cours el Con/érences, 1909-1910, t. II, P· 486,
(5) Traduction de Bou!mier citée par H. Gillot, La querelle des Anc1e~• el
des Modernes, these de la Faculté des Lettres de París {Paris, Éd. Champ10ll,
1914, un vol. in-8, p. 32).

ffi

littérature a la conquete de la justice et de la vérité. Maint~n-ant
les hommes ont appris a se connaltre, maintenant leurs yemc
s'ouvrent a la lumiere universelle ».
Enfin, en 1566, a une époque oú cependant le sentiment dout
nous parlons s'atténue par la tristesse des dissensions religieuses
et l'apreté de la lutte intestine, Henri Estienne écrit encore (1):
• Car ne se soucians que de faire de grosses murailles et. espesses,
ils [nos ancetres] se privoyent cependant de la commodité de kl
clarté, faute d'avoir !'esprit de faire le fenestrage tel qu'on le
fait aujourd'huy. Au Iieu qu'ils se pouvoyent mettre au large, se
mettoyent a l'estroit, faisans force trous ou nids a rats au lieu
de faire quelque nombre de membres assesz larges et spatieux. •
11 ne semble pas qu'il faille interpréter ce passage dans ua
sens purement matériel : l'architecture traduit une tendance
générale. Comme la lumiere est entrée dans les esprits, il fanL
qu'elle baigne a flots la demeure. De meme dans l'abbaye de
Théleme, par les« beaulx arceaux d'antique i,, c'est-a-dire par lea
larges baies en plein cintre, pénetre la clarté !
Ainsi ce sentiment de sortir des profondes ténebres médiévales ou gothiques pour renaltre a !'insigne rayonnemel\t do
jour, voila quelle paratt etre l'impression dominante de la génération qui arrive a l'age adulte et, partant, a la production,entre
1530 et 1550.
Cet état d'ame s'explique, d'une part, par le recul des bornes
de la terre, grace a la découverte d'un continent nouveau (année
1492 et suivantes) et de peuplades étranges (2); d'autre part, pal'
le recul des bornes du ciel, grace aux travaux de Copernic (3);
enfin, par le recul des bornes de !'esprit, élargi au contact de la
pensée antique et de la civilisation italienne, qui, des le xve i.iede,
avant meme la chute de Constantinople (1453), en est devenn&amp;
l'interprete.
Un philologue hollandais, Daniel Heinsius, dans son De lragoediae conslitulione, de 1611, se servira, pour désigner le siede
précédent, de I'expression post lilleras renalas, ce qui peut se
traduire « apres la résurrection des lettres antiques ». ce Réveil de
la science morte », dira de son coté Ronsard, a propos de Dorat,
dans une Ode publiée en 1550. C'est le sens primitif du terme
Renaissance, la notioú essentielle qu'il contient, et contre laquclle
(1) Au t. II, p. 134 de l'éuition Ristelhuber, 1879. 2 vol. in-8°.

(2) Tels que les roprésentent les fresques des Loges et galeries de Thél~me
. (3) Son De reuolutionibus orbium caelestium libri V 1, ne parut qulen lW,

" ~u!emberg, mais ses théories ont pu se répandre bien avant par la traasm:ss1on orate.

�418
REVUE DBS COURS ET CONFÉRBNCES
prot.estait J.-V. Leclerc dans l'Hialoin liturain th la Franu(l}
« Ce mot trop légerement employéde« Renai888nce des lettres 1
aaurait s'appliquer aux lettres latines ; elles n'ont point reaamcft4
parce qu'elles n'étaient point mortes ».
A maint.c. égards ce critique a raison : le Moyen Age a cona
quelque 96 auteurs latins. dont les plus grands. Bien plus, il s'
nourrit, s'en pénétra et nous les transmit. Le meilleur romanciet
du xn 8 siecle, Chrestien de Troyes, débuta par des imitati
d'Ovide. 11 en témoigne lui-meme dans les premieres li
de son Cli9es (2) :
Cil qui fist d 'Erec et d'Enide
Et les comandemanz (3) Ovide
Et l'art d'amors an romanz (4) mist.

Son art ra.ffiné ne s'explique que par l'imitation des ceu
de ses prédécesseurs : le Roman de Thebes, l' Enéaa, le Roman
Troie, qui tous appartiennent au cycle ou a la « matiere antiqul'
et dont le nom dit assez les sources et le sujet.
Mais il est certain que si le Moyen Age, prodigieux créa
de formes sociales, économiques, artistiques et sentimen
n'est pas la sombre nuit gothique dont parle Rabelais et qu
s'imagine parfois encore aujourd'hui, s'il n'est pas non plus ,
vilain monstre lgnorance 11, dont nous parlera Ronsard, il n'a
un f&amp;:ible degré, et seulement chez ses plus profonds philosoph
l'esprit critique, le sens hi~torique, qui consiste essentiellem
en la perc ption du différent ,lans le passé. Aussi habille-t-il
auteurs anciens a la mode médiévale, coro.me dans ses miniat
il nous peindra les guerrins d' Alexandre en broigne, heubert
heaume. Ce qui le préoccupe dans la quatrieme Églogue de Vi
ce n'est pas le charme d'une description poétique de l'Age d'
c'est une prédiclion de la conception et de la naissance de J
qu'il luí platt de trouvcr dans ces vers:
0

Jaro redit et Virgo (6), redeunt Saturnia regna
Jaro nova progenies coelo demittitur alto.

· 11 ne faut done pass'étonnerdevoirle douxchantrede Man
figurer dans la procession dramatique des Prophetes du
(1) T. XXIV, p. 426; cité p. A. Lerranc, daos les articles invoqué&amp;
haut de la Revue du Cours el Conférencu.
2j CC. l' éd. W. Foerster (Halle, M. Niemeger, 1884), p. l.
3 Sans doute les Remedia amoris.
4 En frani,ais.
(5) C'est le lieu de eiter les beaux Jivres de Et. Gilson, Étudu de philOIO
mMitvaleJ... Strasbourg, 1921, in-8°, et La Philosophit au Mo¡¡en Age.
Payot, hr2'l, 2 v. in-12•.
(ll) En fait Virgo désigne la Justice qui ramenera l'Age d'or sur la t.er1t
une nouvelle race d'hommes venus du ciel.

¡

RON8MID, SA VJB, 80!C CBUVRB

419

a la suite de Molle, Jérémie, Daniel, David, Élisabeth et. eaint
Jean-Baptiste, répondant. a son tour il. l'appel du Praeceplor ou
Meneur de Jeu qui lui crie:
Vates Maro gentilium
Da Chr'..sto testlmonium (1).

C'est au méme titre de prophete du Christ qu'on rencont.re
Virgile dans la Divine Comédie comme guide de Dante a travers
les cercles de l'Enfer et du Purgatoire chrétiens.
D'ailleurs, on ira chercher jusque dans les Mélamorphou,
d'Ovide des symboles catholiques selon lesquels Daphné repr6aen~nt la virginité, finit par etre la Vierge Marie elle-mé~e (2).
S1 done le Moyen Age a connu la littérature latine, il ne l'a
pu toujours bien interprétée ou il l'a trop interprétée, n'en aai~ant a fond ni l'art, ni l'ame. De plus, s'il a fréquenté lalatiniW,
il a, a part quelques exceptions comme Scot et Occam, ignoré
le grec. Sans doute, on étudie et on commente Aristote, mais
en n'ayant sous les yeux que des traductions qui, faites par les
Arabes sur le grec et par les Juifs en latín sur l'arabe, sont élrangement éloignées de l'original. Songez aussi qu'on ne lit l'Évangile grec et la Bible hébra'ique, substance méme de l'intelligence et de la sensibilité médiévales, qu'a travers la Vulgate
latine.
Le retour au texte, la préoccupation philologique de la veraion
aut.hentique, obtenue par collation du plus grand nombre posaible
clemanuscrits, le souci de comprendre ingénument, sans apporter,
dana l'interprétation, des préjugés et des «préoccupations •, sont
l la base du travail de la Renaissance et déterminent son esprit.
~ ~e dira jamais assez l'importance de la philologie dans les
qm.es de la Réforme et dans la constitution del'humanisme (3).
Cependant, une chose distingue l'humaniste du philologue
(et taus les philologues du xv1e siecle sont en m~me temps des
humanistes), c'est que celui-la ne se borne pas coro.me celui-ci
l 6t.ablir des textes corrects et a tAcher de les comprendre, mais
-911'il s'en assimile l'Ame pour l'intégrer a la sienne. Proceasua
avene, par conséquent, de celui de l'Age précédent: la, la pensée
Cf.(l) • Virgile Maron, propbele des gentils, apporte ton témoignage au Cbrist.•
-•-du M6rll, Origines latinea du thé4lrt moderne, Paris, 1849, p. 184, de la
nuupression Welter.
&lt;11 V~ir l'lntéressant chapitre de M. Chamard Intitulé Lu Originu de
1'1udemam,me dans ses Origines de la poéait frani;aiat de la Renais1ance, Paris
'
1 • Boecard, 1920, in-8°, p. 251.
\3) Sur le travail pbilologique de la Renaissance, onconsultera avec fruit.
~me l! de Norden, Die anlike Kunstpro1a, et Sandys, Historyofclauical
anlup. Oxford, Clarendon Press. 3 vol. in-8•, au t. 11, 1908.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS
420
médiévale !ait violence a la pensée anti que pour tenter del'adapler
11 sa propre mentalité ; ici la pensée antique s'impose a la pensée
moderne, docile a écouter sa le~on, dont voici, semble-t-il, les
principaux enseignements, qu'elle !era siens :
1° 11 laul vivre en beaulé dans la lumiére; l'arl doit etre sana
cesse melé II la vie ; la forme n'est pas moins importante que le
contenu. Enseignement grec et latin, transmis par un pays avec
lequel les expéditions de Charles VIII, Louis XII et Fran~ois !••
nous ont mis en contact, et oil le peuple a sans cesse ala bouche,
a propos d'une lleur, d'un tableau °" d'une femme : « Che bellezza ?»(!).
2° La chair nue n'est pas un péché et l'amour charnel n'est
point le gou!Tre sans fond oil se perd !'Ame. Dans sa Responce auz
injures el calomnies de je ne BfªY quels Predican• el Minislres de
Geneve (1563), Ronsard nous le ,lira en termes ardents, proclamant pour lui et pour ses freres humains la légilimité du plaisir:

J'ayme 3. faire l'amour, fayme a parler aux temmes,
A mettre par escrit mes amourcuses flammes.
J'ayme le bal, la danse, et les masques aussi,
La musique et le luth , ennemis du soucy (2).

3° La nature est bonne conseillére, et il faut se ranger a sa loi.
J ean de Meun nous l' avait préché déja dans la deuxiéme parlie
duRoman de la Rose, maisenlongsdiscoursscolastiqueset pédants.
Ce n'est pas l'abandon confiant de l'enfant dans le sein de 8l
Mere Nature, tri qu'on le trouve chez Rabelais ou encare ches
Ronsard daos un passage qui précede celui que nous venons de
Jire :

car si l'apres.disnée est plaisante et sereine,
Je m'en vais promener, tantost parmy la plaine,
Tantost en un village, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois.
J'aime fort le• jardin1 qui aentent le ,auvage,
J'aime le flot de l'eau qui gazoullle au rivage. (3)

RONSARD 1 SA. VIE 1 SON CEUVRE

auquel d'ailleurs on n'a pas cessé de croire. L'athéisme présumé
d'un Dolet ou d'un Jodelle est une exception, qu'il est d'ailleurs
malaisé d'établir ;•te déisme méme d'un Rabelais est rare. Les
, Évangéliques , (1) chercbent dans l'hébreu et le grec, a l'aide
des méthodes de la pbilologie, une image du Christ plus vraie
que celle que leur lournit l'Église, mais les calholiques semblent
avoir deux Ames, !'une palenne, l'autre chrétienne, les plus mystiques d'entre eux lrouvant la satisfaction de leurs aspiralions
parliculiéres daos le Platonisme, tel qu'il se mani!este chez un
Sce'&gt;'e ou un Héroét (2). Une épitaphe, composée vers 1550, par
un futur évéque, Charles d'Espinay (3), distingue l'amour divin
et l'amour humain a la fa~on de PlatondansLeBanquel ; une autre
épitaphe a une sreur morte a vingt ans, en 1554, compare lachasteté de celle-ci a celle de Minerve et non 11 celle de la sainte
Vierge, qui n'est méme pas nommée. La stéle aussi est antique.
A l'église de Bais (Ille-et,.Vilaine) trois frontons triangulaires
présentent, au milieu, une téte de Sénéque et, a la base de !'un
d'eux, s'étale, d'une fa~on assez inattendue, letriomphe d' Aphrodile. J'ai done quelque raison de parler de dédoublement des
Ames. La Renaissance a réalisé, saos se donner la peine de la promulguer, laséparalion de l'Église et de la Poésie, proclamant en
méme temps l'alliance de celle-ci avec le Paganisme.
Rien ne permet de douter de la sincérité de l'o!Trande aux
mAnes telle que la souhaite pour lui-méme Ronsard dan•
l'Éleclion de son Sepulcre (Odes, IV, 1v) (4):
Ainsi dlra la troupe,
Versant de mainte coúpe
Le sang d'un agnelet
Avec du laict

· et que reprend, avec moins de grAce, Olivier de Magny dans
ses Amours (1553) :
Aprés, de grand'devoLion
Y ferons une oblation,
Epandans du vin et du laict
Et maintes odoranles fleurs,
Sacrifians (les ycux en pleurs)
Un tout blanc et tendre aignelet.

Amadis Jamyn de son coté dira : • Je veux suivre la Nature ••
résumant ainsi la lendance de l'époque tout entiére.
4° L'esprit peut penser, la moraleexister en dehors du dogme(4),
(1) Aux témoignages souvent cités de l'admiration des Fran1;ais décOU•
, rant la terre classique de la beauté, j'ajouterai celui de Rabelais, au Quarfo
Livre 1 eh. xi, p. 57 de l'édition Moland-Uouzot.
(2) (E1wru, éd. Laumonier. Paris, Lemcrro, t.VII 1 p. 657,passagcsupprlll6

apres 1573.

f."

(3) !bid., t. V, p. 412.
(4) C'est dans ce seos que notre matt.reAbel Lerranca
dérinirla Renaitsance • une latcisation intelleetueUe de l'humanit.é •· C . Revue des CoUl'lt
1909-1910, t. 11, p. 724-5.

421

(1) C'est le vrai nom entre 1530 et 1550 de ceux qu'on appellera plus tard,
et d'abord par d6rision, des Calvinistes.
(2) La Société des Textes francais modernes a r6édité les CBuvre, po~liques
de Héroet (p. p. F. Gohin, 1909), et laDelie de Sdve (éd. Parturler). Sur le
Platoni,me au XVI• ailcle, voir A. Lefranc, Scrivainl fran,ais de la Renais•

..,.,.,
(.3) Objet d'une tbése de l'abbé Busson, encore inédite et ti laquelle fem~
prunte les détails concernant cet imitateur et ami de Ronsard et les renseigne·
ments sur l'bglise de Bais.
(4) Au t. If de l'édition Laumonier (Soc. des Textes fr. mod.), p.101.

'

�422

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

. 6° • 1:'holl;'me, commande encore la sagesse antique, est un
digne su¡et d étude pour l'homme, (1). • L'humanisme, a écrit de
son cOté Brunetiére, c'est l'homme devenu la mesure de tout.e
chose. •·Cecine signifie pas que le xv1• siécle soit plus« anthropocentnste • que le Moyen Age, mais que l'individualité y atteint
un plus complet développement et une extraordinaire puissance
manilestée en ltalie par le virlú (2), en France, dans Rabel..:
par la soif de science d'un Gargantua, non moins surprenante que
11&amp; taille.
Si vous étudiez la littérature du Moyen Age, en France, vout
rencontrere~ des genres et des auteurs souvent excellents, qui
les ont pral!qués; s1 vous étudiez au contraire le xv1 • siecle, volll
rencontrerez des individua qui ont créé des genres, souvent IÍ
adéquats a leur tempérament qu'ils y sont restés isolés et inimitables : Rabelais, Ronsard, Montaigne.
La conséquence de cet état psychologique résolument individu_aliste se m~nifeste dans • le gotlt de la gloire ,, qui, comme
cehu de la cha1r, cesse d'Hre un péché (3) et dans un orgueil d6mesuré, te! qu'il se manileste a un trés haut degré, chez RonsaNI
par exemple, dans les vers qui tenninent la premiére éditioa
des Ode,, en 1650 (4) :
Sus donque, :Muse, emporte au ciel la gloire
Que j'ai galgnée annoncant la victoire
Dont a bon droit je me voi jouissant,
Et de ton flls consacre la memoire
Serrant son fron\ d'un laurier verdis.~nt 1

(d suivre).
( l) La formule est de H. Hauser et est empruntée, ainsi que la suivant.e, l
Abo! Lelranc, art.icle cité, p. 494,

(2) 11 faut re1ire a ce sujet la page classique de H. Taine dans son Vova,e

aus Pyrénéu. ltd. Hachette, in-184 p. 76.

(3) Voyez les exemples que cile M. H. Chamard, Lu origines dt la pot,il
fran,aist dt la Rtnai,sanct, déj8. citées, p. 192.
(4) 1'dilion de la Sociélé des Texles Ir. mod., t. 11, p. 153.

Les nouveaux riches et l'histoire
Une vue d'ensemble sur l'histoire sociale du capitaliame

Legan de ll. LUCl&amp;II FEBVRE,
Profe,sew d'hi6toirt m'JderM d l'UrHwdM de Straabourg.

En 1913, le Congres historique intemational de Londres avail
la bonne fortune de recevoir une communication du grand hist.orien beige, Henri Pirenne. Accueillie avec la plus grande laveur
par les savants de nationalités et de tendances diverses qui l'entendirent, traduite en anglais et publiée en avril 1914 dans
!'American Hislorical Review, reprise, développée, légeremenL
modifiée par l'auteur lui-meme, elle prenait finalement la
lonne d'un mémoire copieusement annoté d'une quarantaine de
pages et, le 6 mai 1914, l'auteur en donnait lecture aux membres
de la classe des Lettres de l' Académie Royale de Belgique dont
il était alors le Directeur (1). Seulement, la guerre survint avant
que l'insertion du texte et des notes soigneusement établies par
!'historien ait pu avoir lieu dans le Bullelin de la Compagnie ;
et l'on sait, en France, avec reconnaissance, quels devoirs nouveaux - et quelles épreuves - l'invasion de son pays ne tarda
point a !aire naltre pour celui dont l' Hisloire de Belgique n'était
pas seulement un monument de science bistorique, mais un acte
elficace de loi nationale. Brel, c'est seulement aprés l'armis1.ice que, pratiquement, en France, le travail terminé par
Pirenne, en 1914, put étre connu, étudié et discuté.
II en vaut la peine, on s'en doute d'avance, par son envergure
mAme, par la multitude des problemes qu'il pose, par l'autorité légitime et l'expérience reconnue de son auteur, par sa hardiesse surto ut. 11 a pour titre : Les Périodes de l' hisloire socia/e
{1) On la trouvera publite dans le Bulll!in de la clasae des Lertrt.1 de
'Aeadlmie Rogai. de Belgique, année 1914, pp. 258-299.

�,C4

LBS NOUVBAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ü eapitali,me. Histoire Sociale, qu'on l'entende bien. Henri
Pirenne n'a pas prétendu nous donner une étude sur }'origine

la formation, l'évolution du capitalisme - l'analogue, en pl~
-nate, de l'article déja ancien mais toujours utile d'Hcnri Hauser
~iant en 1~2! daos la Revue d' Économie Politique, les on!
ple&amp; du Cap1tahsme moderne en France ni, si l'on veut
encore, une réplique superflue de l'essai relativement récen\
d'Arturo Labriola, publié a Turin chez Bocea en 1910 : JI capi,.,
lali,mo, Lineamenti slorici, résumé et mise au point d'un cou11

,rofessé a l'Université de Naples.
,
Non. Pirenne ne se propose pas d'étudier le mode de formatioa
tlu capital, mais bien de déterminer l'origine et de caractériler
la nature propre du détenteur de ce capital - il serait plus exael,
tle tlire de l'acquéreur et du détenteur de ce capital - aux dif..
~tes époques de l'histoire économique. En d'autres termes,
Piren.ne nous met en présence d'une étude, non d'histoire économique, mais d'histoire sociale au sens plein du mot. Et cette étudr
annt tout vaut par une hypothese - intéressante et féconde 1(
la fois. C'est elle qui justifie le titre de notre le~on ; formu
en 1913, avant le grand bouleversementmondial de la gue
eDe ~emble avoir re~~ des faits une singuliere, une imprévue el
lomndahle confirmation. A tout le moins, elle nous trouve infi..
niment mieux préparés, aujourd'hui qu'alors, a en mesurer
,ortée réelle et les développements possibles.

•* •
La these est des plus nettes. On est généralement d'acc
lrirjour~•~ui,. entre historiens et économistes, pour distingo
dans l h1sto1re économique générale des sociétés politiquee ele
~rope occ!dentale, ~n certain nombre de grandes périodell
lñen caractérisées et qu on ne saurait confondre les unes avec lel
autres. Qu'on les prenne telles que les spécialistes nous les donnenl,,
sans entrer plus avant daos la discussion de leurs caracteres OI
de Jeurs limites, au point de vue de l'histoire sociale un fait apparaltra, frappant : c'est qu'a chacune de ces périodes distinctes a
correspondu, en réalité, une espece distincte de capitalistes.
Les capitalistes d'une époque, ceux qui apparaissent lorsque
eette époque succede a l'époque antérieure - ceux qui monten\.
avee elle, pour ainsi dire et, daos une certaine mesure !'in~
aent - ce ne sont jamais des fils, des héritiers, des succepeUJ'I
directs des capitalistes marquants de la période immédiaternea'
précédente. Au contraire. C'est une loi générale, aemblo-ti-0.

426

qu'une fois le succes assuré, les fils de ceux qui, en jouant des
eoudes en affrontant le risque, en se jetant a corps perdu et,
pnéraÍement, sans scrupule dans la mMée, se sont fai~ les prolteurs et les gagnants d'une certaine époque - se rebrent de la
tte soit dans leur personne, soit dans celle de leurs héri\'lers. Au bout d'une ou deux générations (toutdépend ici des
eirconstances) ils setransforment finalement enaristocrates d'arP,t plus ou moins éloignés des affaires, ou du moins ne prenant
plÚs parta celles-ci qu'en qualité de bailleurs de fonds.
En d'autres termes, tout se passe comme si ces capitalistes,
rois ou successeurs des rois financiers d'une période économique
déterminée se roaintenaient a la tete du monde des affaires
t.out natur~llement, tant que persistent les conditions générales
de marché de trafic et d'existence qui, précisément, servent aux
bietoriens Á caractériser cette période ; mais, ces conditions se
transformant ils se trouvent incapables, ou moins capables que
4'autres de 'suivre les transformations inéluctables et de s'y
adapte/ A leur place, des hommes nouveauxsurgissent. Parleurs
. .alités, par leurs défauts également, ils se trouvent adaptés saos
eflort tout naturellement et tout spontanément, a leur époque.
Ce so~t eux qui « proufitent » comme dit Rabelais - qui, partis
de ríen ont le secret de faire de colossales fortunes, scandaleuses
aux ye~x des petites et moyennes gens ; ce sont eux qui. amassent
le capital, s'élevent a la puissance que_ c?nfere ,la r1chesse. et
Ñgnent - jusqu'a ce qu'a leur tour, victimes d une évolubon
qui ne s'arrete point, leurs fils cedent la place a d'autres_, plus
habiles a exploiter des besoins jusqu'alor~ inconnus, a l'a1~e de
procédés et par des méthodes a.uparavant memplo~ées ; ma1s. les
11s de ceux-ci, a leur tour, cederont le champ a d autres qui. les
aupplanteront comme acquéreurs du capital, comroe cap1taliates actifs si l'on peut dire, capitalistes en mou~~ment, en asce~lion, en pleine puissance bientot - par oppos1t1on a ces cap1talistes repus, fatigués, désorientés d'ailleurs _par des mreurs et
des nécessités nouvelles et qui, préoccupés umq~e~ent de c~nsolider ce qui leur est resté aux mains pour. en JOUlr, se rebre~t
poar ainsi dire dans une sorte d'honorar1at flatteur et dem1-

oisif.

On n'est pas capitaliste, en ce seos-la, de pere en fils ; . on

n'est pas avec plus de précision, ramasseur, assembleur de cap1ta
.de pere e~ fils. Et chaque époque a les capitalistes qu'elle mérite
-faits asa mesure et a son image. Nous ne sommes pasen P.réaence d'une montée lente et réguliere, mais d'une success1on
de degrés. De-ci, de-la, des paliers plus ou moins étendus : c'est

�LES NOUVBAUX RICHES

426

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

une génération de nouveaux riches, chaque fois, qui s'inatalle.
Et la lutte qu'elle engage nécessairement, non seulement avec lea
pauvres et les candidats a la ri9hesse qu'elle évince, mais avec
les • anciens riches •• soitqu'ilsconserventd'importants capitaux,
soit qu'ils voient leur avoir diminuer rapidement et fondre pour
ainsi dirc dans un milieu nouveau, cette Jutte est un des aspecll
les moins étudiés jusqu'a présent, mais certainement les plua
curieux et les plus dignes d'intéret de l'histoire universelle ...
Telle est l'hypothese centrale du mémoire d' Henri Pirenne,
telle. la vue d'ensemble qu'il s'agit de vérifier. Les faits ' ou da
moms ce que nous connaissons dés maintenant des faits de
l'histoire économique générale, l'infirmenl,-ils ou la confirment,.illt
La question se pose immédiatement. II est évident que la démollltration sera d'autant plus probante qu'elle sera plus Jarge,
qu'elle pourra s'appuyer sur la considération d'une période pll»
étendue. En théorie, le mieux serait de prendre son point dt
départ dans I' Antiquité. Mais l'histoire économique de 1' Antiquité est encore si mal connue, ses rapports avec les périodtt
postérieures nous échappent tellement qu'il est impossible d'J
chercher et d'y trouver une base éprouvée. Force est de recuhr
jusqu'au Moyen Age. C'est sur le développement de J'histoiff
économique, telle qu'elle nous est connue depuis Je début di
Moyen Age, que Pirenne va essayerd'établir le bien fondé de &amp;GIi
hypothese initiale.

•
• •

•

Seulement, tout de suite, une grave objection se présente. Ba
quoi l'histoire du Haut Moyen Age peut,.elle servir a la vérilcation d'une vue d'ensemble sur l'histoire du capitalisme, oU,
plus exactement, des capitalistes ?
C'est une espéce d'axiome, en effet, que le capitalislll
moderne est né aux temps de la Renaissance, et que Je Moy•
Age !'a compltltement ignoré. C'est la thése, non seulement de
Sombart, l'auteur de ce gros travail sur Je capitalisme model'III
(Der moderne Kapilalismus) , qui en est a sa troisitlme éditiOI
aujourd'hui ; il refuse, on le sait, au Moyen Age, toute connaitsan_ce d'une économie capitaliste quelconque, dans ses volumelt
plems de contradictions et de fatras, mais toujours intéressanll
et parfois suggestifs. Ce qui est plus grave, doctrinalement P""
lant, c'est que c'est aussi la théorie de Karl Bücher.
.
Dans son Enslehung der Volkswir,chafl, que Pirenne, préct'
sément, a fait traduire jadis en fran~ais par un de ses éleVelt

427

Hansay (Éludea d'hisloire el d'économie polilique, Bruxelles,
París, 1901), Bücher passecompletement sous silence l'action, le
16le, l'existence meme du capital, lorsqu'il nousdonne sa descrip\ion systématique, si attachante et si forte, de!' économie médiévale.
On sait quelle est sa conception d'ensemble, et comment il
41iatingue trois stades successifs dans J'évolution générale de la
Yie économique européenne. C'est d'abord le stade de l'économie
llomestique fermée. Point d'échanges. Tout est produit dans la
lamille, par la famille, pour la famille. Cette économie est celle
du Haut Moyen Age. Et sans doute, la famille d'alors s'élargit
'rolontiers jusqu'a engloher oes grandes économies domaniales
mtre Jesquelles se répartissent les vastes propriétés de la royauté,
de la noblesse et du clergé, exploitées par des serfs et des dépendants ; sans doute aussi, Je Haut Moyen Age finit par connaltre
m échange, rudimentaire et restreint, de quelques produits
aaturels et de quelques produits industriels d'une valeur spélillque considérable ; mais cela n'inllue en rien sur Je systeme
6conomique général, qui reste essentiellement un régime fermé ;
eL il n'existe alors ni entreprise, ni capital dans le seos d'un appro'riaionnement de biens fait en vue d'acheter de nouveaux biens.
Les catégories de: capital industrie], capital commercial, capital
de pret et capital d'usage, ne se rencontrentabsolument pas dans
le Haut Moyen Age.
D'un tel stade, on passe au stade supérieur : celui de l'échange
direct ou de J'économie urbaine. On produit alors en vue d'uue
clientele, et non d'un groupement familial. La ville était une
lorteresse - un burg. Elle devient, par surcrott, un marché. Elle
devient essentiellement un marché. Et la regle de ce marché
lient en deux formules :
A. -gchange direct du producteur au consommateur - !'argent servant uniquement a compenser, et toute ingérence. d'intermédiaires entre les parties demeurant formellement mter-

dit.e.

B. Monopole de la product.ion assuré aux gens de la ville,
dans la ville, pour les gens de la ville proprement dite et pour
eeux du petit cercle territorial qui en dépend ; ses habitants,
protégés par un monopole analogue, viennent porter sur le marcaé leurs produits : beurre, fromage, amis- et les échanger contre
lea produits des gens de la ville : out.ils et objets manufacturés
principalement. Ici encore, ]'argent n'intervient que pour com,enser. Et point de place non plus pour lecapitalisme-du moins
pour un capitalisme développé. Car, s'il se glisse, et timidement,

�LES NOUVBAUX RICHES

428

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

semi-clandestinement,apparatt parfoisdés lors, c'est a la fav
de certaines opérations particuliéres, dans le cas, par exemple,
une industrie fait défaut dans la ville ; en ce cas, les produits
!'industrie étrangére y sont admis, avec toutes les conséque
qui découlent de cette admission.
Le capitalisme, pour K. Bücher, n'existe, ne peut e ·
que dans le stade de l'Économie Nationale - dont l'étab ~
ment coincide avec celui des grands États modernes, des gran
puissances centralisées - ce qui nous met a peu pres au tem
de la Renaissance. Il ne s'agit plus de produire pour la fa •
ni pour la ville, mais pour la nation. Le marché, en d'au
termes, devient, d'urbain, national. Et alors, signe visible d'
telle extensi:m , apparaissent les grandes foires comme celles
Francfort; et alors également, le capital prend l'essor et sed
loppe librement;et il ne se contente plus d'etre capital march
il devient capital d'entreprise pour }'industrie indigéne qu'il
mule, qu'il incite a la production en grand avec division du
vail et concentration de grandes masses de travailleurs d
des manufactures ou des fabriques déja importantes.
Au fond, telle était déja la conception de Karl Marx. P
lui aussi, il le disait expressément au livre XXIV, § 1 du Cap
l'ére capitaliste datait du xvie siécle. Elle avait été précédée
une période de transition qui avait vu, dans quelques villea
la Méditerranée, au xiv6 et au xv8 siécle, les premiers coro
cements, tout a fait sporadiques, de la productioncapitaliste.
le point de départ véritable, c'était au siécle de la Renai
et de la Réforme qu'il s'empressait de le chercher.
Or, Henri Pirenne, résolument, prend le contre-pied
théses et, nommément, de celle de Karl Bücher . .

•

• •
Il est faux, nous dit-il, que le l\foyen Age soit une é
a-capitaliste. 11 a connu le capitalisme. Et particuliérement, il
connu, mais avec une intensité, une force, une liberté que o
ne soup&lt;¡onnons pas, dans sa premiére période - dans
période du Haut Moyen Age, d'ou précisément Bücher le
avec le plus de rigueur. Et la preuve, c'est que, dans la deu •
période, dans la période qui va de la fin du xnie a la fin du xv6
ele, les collectivités ont pris, pour se défendre contre lui,
sortes de précautions minutieuses et multipliées. On ne ch
point a se garantir, sans doute, de ce qui n'existepasetn'est
redoutable '?

429

En d' autres termes, le Moyen Age se divise, aux _yeux d_e K.Bner, en deux époques successives: l'une, la prem1ére, ngoure~ent a-capitaliste ; la seconde, a peu pr~ complé~ment 9:-cap1. te. Aux yeux de Pirenne, au contraire, la prem.tére péno~e a
nnu, en bien plus grand nombre qu'on ne croit, des mandes:
tions capitalistes caractérisées ; et la seconde, a son tour, a s1
'en su ce que c'était que le capitalisme - qu'elle est, dans son
emble nettement anti-capitaliste ...
Sur qu~i s'appuie la démonstration del'histo~ie':1 ~elg? ? ~ssen• llement sur deux séries de faits ... Les uns, d origine 1tahenne ;
les tire' de l'histoire économique et sociale des ré~ubliques
iterranécnnes, comme Veni~e, Gen~s, Flore~ce, Pise, _et~...
autres d'origine flamande; 11 les pm~e dans 1 !rsenal s1 bien
1
i qu'alimentent
les archives des pmssa~tes cités d~s Payss: Gand, Ypres, Bruges, TournaiouDoua1,-:-E~, préc1sément,
tort de Bücher, aux yeux d'H. Pirenne, le prmc1pe ,et la source
son erreur, c'est que le savant all?mand n1e _s est appuyé
e sur des faits allemands, sur une conna1Ssa~ce d ailleurs remarable des villes allemandes des xiv8 et xv8 siécles. Or_, la ~rande
jorité des cités germaniques _de ~ette époque éta1t lom du
jegré de développement qu'atteignaient alors les grandes communes de l'Italie du Nord, de la Toscane ou des Pays~Bas. Ce D;e
10nt pas, comme on l' a trop cru et dit, des types class~ques, m~11 ,
1-en des exemplaires incomplets et attard~s d~ la c1t~ méd1énle qu'elles nous fournissent. La systématis~bon de B~cher est
pufaite en tant qu'elle s'applique uniquement aux v1lles allemandes qu'il a étudiées. Elle est ~nsuffisante dés lors qu'ell_e
prétend valoir par }'ensemble des villes du Moyen Age en Occ1-

dent.

é rté
Cette vue critique est ingénieuse. Mais qu'est-ce done, e~ r a 1 . ,
que cette premiare période de l'histoire médi~v~le qm _ser~it,
111 dire de Pirenne caractérisée par une acbvité capitahste
relativement intens~? D'ou proviennent, commentse présen~1;1t,
COlnment s'expliquent aussi les manifestations de cette acbVlté
~i ont frappé \'historien beige ?
.
.
C'est, nous dit-il, a partir du momento~ appara~ssent les villes
•ropéennes qu'on les peut saisir sur le fa1t. Ces villes ~ont fill~
du commerce. IJ s'ensuit nécessairement que les premiers_ capitalistes ont du etre au x1e, au xnª siécle - et ont été, en fa1t, des
commer~ants.
· · d·
ll faut se rappeler qu'alors,la richesse réguliére, po~r ams1 ire,
et normale c'était essentiellement la richesse fonciere. Or, les
l'flvenus qu~ les détenteurs du sol tiraient de leurs serfs ou de

�430

LES NOUVEAUX RICRES

431

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leurs censitaires conféraient a ces détenteurs une puis
soc!ale éno~e ; mais cette puissance n'était pas, entre le
mams, un outil économique efficace; et rien de ce qu'ils détenaieni
ne se détournait vers le commerce. - Ce commerce c'é •
bien, au contraire, le faitd'hommes nouveaux, de dérac~és: gem
de la campagne, le plus souvent, fuyant l'exploitation rurd
pour venir chercher fortune a l'endroit 011 on chargeait et déc
ge~it des marchandises, oil on Mlait des bateaux, 011 il e ·
ta1t des moyens de gain et de profit résultant de la naissance
des progrés de cet organisme vivace : un porlus marchand s' r
colant a un cMteau féodal. Ces gens sont sans capital ini ·
Comment en serait-il autrement ? Leur grand leur seul capi
, l
.
,
c est eur mtelligence - leur sens commercial plus exactem
leur activité, leur esprit pratique. Leur grand moyen de g ·
c'est le commerce maritime, le commerce extérieur - comm
errant a la fois et collectif, car il faut se grouper pour résister •
commerce par caravanes avec achats et ventesencommun ré
titi?n des _bénéfi_ces au prorata des mises - déja, !'esprit
soc1été qui fleunra plus tard, si fortement, au seuil des te
modernes ; commerce de gros également, le menu commerce
détail étant abandonné aux colporteurs ruraux, aux minOlf
porte halles circulant a pied par les routes hasardeuses.
D'étranges figures apparaissent dans les textes, pre
par hasard, pourraitron dire, carie Haut Moyen Age s'occupe
généralement, on s'en doute, de l'histoire sociale et de ses e
si~és .. Mais voici, par exemple, signaléepar Pirenne, la pittoresqll,
~st01re d'un saint - saint Godric de Finchale, qu'un
·
hvret consacré a sa vie et a ses miracles : Libellus de vita el rnite(
cutis S. Godrici, ceuvre d'un moine pieux, nous fait suffisammell
connattre. Fils de paysans, né a la fin du x1e siécle dans le Uncolnshire, il se fait d'abord, faute de mieux, batteur de grev•
et chercheur d' épaves: métier de gueux. Est-ce cemétier dumoill
qui lui donna les moyens d'acheter une pacotille et de se faift
colporteur ? Le voila par les routes-pierre qui roule - et qui.
contrairement au dicton, amasse un peu de mousse ; car son biographe nous le montre ensuite, associé ades marchands plus riches
et plus puissants, membre d'une de ces caravanes dont nout
p~rlions plus haut, et qui, avec ses compagnons, va de foire 81
fo1re, de marchés en marchés, menant la rude vie du negociallt
ambulant et risque-tout des époques sans maréchaussée ni oeatralisation. Bientót, il peut fréter un navire avec quelques aSIIO"
ciés, caboter le long des cótes d'Angleterre, d'Écosse, de Dane:
mark, de Flandre, transporter a l'étranger les marchandises qui

y font défaut, les vendre a haut prix, et, en retour, y acquérirdea
denrées dont il va se défaire la ou la demande est plus forte q~e
l'offre. Ainsi, en quelques années, cette p~udente c~utume d acheter bon marché et de vendre tres cher fa1tdeGodnc un homme
puissamment riche. Il ne lui re~te plu~ qu'.a ~e convertir, pour
la beauté de l'histoire, et a se faire erm1te : il n y manque pas.

•

• •
Qu'est-ce que Godric ? Henri Pirenne n'hésite point : ?'est un
capitaliste nous déclare-t-il sans ambages : ce Godnc nous
a paratt c~µi.me un calculateur, je dirai meme comme un spéc!lateur conclut-il (p. 276). II a le sentiment tres juste de la
pratiqu; du commerce, sentiment qu'il est d'ailleurs fréq~ent de
rencontrer chez des esprits sans culture. II est~nflammédel ª1:°?ur
du gain, et l'on reconnatt nettement c~ez lu1 ~e fa~~ux spirilU;I
capitalisticus dont on a voulu n~us f_~ire cro1re qu ti ne ~ata1t
que de la Renaissance... II ne s mqmete pas de la théone du
juste prix, et le décret de Gratien réprouve en termes expr~s ses
spéculations coutumieres ... Aprés tout cela, co~ment hés1ter a
reconnattre dans Godric et dans tous ce~x .qui ~nt mené le
meme genre de vie, autre chos_e _que de~ cap1tahstes . »
,
L'exemple, en effet, est sa1s1ssant, 1lle fa~t avouer. Et l_ apparition en plein x 1e siecle, et en Angleterre, ~ une figure qui, avec
quelque effort d'imagination, peut nous fa1re songer a tous ces
grands créateurs d'affaires, aux Jaluzot~ _et a~x Cognacs de
France, aux Pierpont Morgans et autres milharda1re~. des _gtatsUnis - dont le capital initial, a tous, ne fut ~u~ d mtelligenee,
d'activité et de sens pratique - cette appar1tion ne manque,
on l'avouera ni d'imprévu ni de pittoresque ...
Seulement' du capital qu'il était ainsi possible d'acquérir a ces
époques lointaines que nous considérion~, jusqu'a ces_ de~ieres
années, commetouta fait ignorantes préc1sément?u.cap1tahsme et
de ses manifestations, cette prétendue caracténstique de. notre
époque, quel usage faisaient les rnarchands . dont M. P1r~nne
retrouve la trace dans les textes auxquels renvo1e_ so~ étude •.
D'abord ils le faisaient travailler. Ils ne le la1ssa1ent pas mutile au fond des coffres. Ils le pretent - et les emprunteurs ne
leur font pas défa·u t des lors, princes, ville_s, monastéres ou nobles.
Mais ils le consolident aussi, en le convert1ssant en terre:, ~~ prés,
en vignes, en maisons. Des le commen~erne~t du ~m s1ec~e, le
sol urbain un peu partout est aux mams d une ar1st?crat1~ de
patriciens dont les textes ne parlent qu'avec respect. Qm sont-ils !l

�432

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sans nul doute, les de~~endants des ~ardis voyageurs des gildes
et des hanses du xu• siecle. La théone a vécu, qui nous montrait
e? _eux les héritiers directs des anciens habitants fixés dans les
cw,tales et les castra de I' époque franque. Leur fortune, en réshté, est née du commerce. Les textes abondent, qui nous montrent
des marchands, a cette époque, employant leurs bénéfices a l'ach~t de propriétés loncieres. lis ne !aisaient point ainsi une mauvaise o~ération, ~ar. l'accroissement continu de la population
bourgeoise détermmait ?-•ns les citésl'acc;oissementproportionnel
de la rente du sol. Aussi, bien souvent, des le début du xm• siécle,
lesyeti~s-fils des marcbands fils deleurs reuvres duxu• abandonnaie~t-ils totalement le commerce, ses fatigues, ses aventures et
ses risques pour se con ten ter de vivre confortablement du revena
de leurs terres. Renon~ant A la vie nomade du , caravanier ,
s'établissant dans des maisons de pierre orgueilleuses a crénea~
e~ a tours al_tieres, ils prennent en mains le gouvern~ment de la
ville ; parlois meme, ils commeneent déja A s'allier a la petite
noblesse locale ; en tout cas, ils pratiquent des lors avec régula·
rité les rites essentiels de la vie noble. Les petits-fils de nouveaux
riches qu'ils sont bnt oublié l'a1eul qui courait pieds nus sur la
grt\ve, en quete d'une aubaine hasardeuse ou coltinait les lounll
ballots de marchandises exotiques. Ilssont de vieux riches maintenant, honorés! cultivés et bien assis. Et ils méprisent violemment ceux qm vont les supplanter bienUlt: les nouveaux richlll
du xul" siécle.

•

•
• •
Des temps nouv~aux sont venus en eflet. Done,
nouveaux, fatalement.
Simples organismes commerciaux au début, les villes se trantforment peu a peu en organismes industriels - certaines villes
du ~oi?s! et c'est la un~ tres grosse révolution. Évidemmen~
des I ongme, toute~ les mtés contenaient un petit noyau d'arti·
sans. Mais ~es artisans ne travaillaient que pour l'alimentation
locale. Du ¡our ou le commerce put !aire aflluer dans certaiDI
centres, en quantités. industrielles, certaines matiéres premiereli
de ce ¡our, les travailleurs, affluant eux aussi de toutes parll,
purent commencer a créer une industrie d'exportation véritsble.
Ce fut _le cas, par exemple - et l'exemple est illustre- pour la
draperie des Flandres. 11 s'opéra en conséquence une sorte de
partage entre les villes. Ou plus exactement il s'établit alOl'I
toute une catégorie de villes secondaires qui se ~ontentérent d'un

LES NOUVBA.UX RICHES

433

commerce local, de la possession et de l'exploitation d'un marché
local ; a cóté d'elles, quelques grandes villes, puissantes et rayon•
nant au loin, devinrent autant de marchés européens de véritables marchés internationaux.
'
Lea villea a marché local, nécessairement, devinrent assez
Tite, et par une démarche toute naturelle, des organismes nettement anti-capitalistes. Point de gros entrepreneurs parmi leura
~urgeois, pointde gros commer~ants; toutau plus quelques courliers, achetant en gros aux marchés des grandes villes pour revendre en détail sur le marché local. Dans !'ensemble des bouliquiers, gagne-menu et sans grande ambition, d'esprit étroit
et borné, ne demandant qu' aetre protégés, par un protectionnisme
atrict, contre l'étranger, et a consolider a tout jamais la médiocrité qui les contentait par l'établissement á leur profit d'un sys16me de monopole, a la fois naif et compliqué, par une réglementation précise, faisant al'intérieur de la ville la part de chacun des
groupes d'artisans ou de commer~ants qui y vivaient, et, dans
maque groupe,lapartdechaque individu qui y prenait son rang.
J?ans les gran?-es _villes, au contraire, dans les centres d'exportalion et de fabncation a ray,onnement mondial, non seulement
le capitalisme subsiste, mais il se développe, ilseperfectionneavec
rapidité. Les instruments de crédit apparaissent :lettres defoire,
lettres de change. Le commerce de !'argent se développe. La
coutume des foires donne naissance a un véritable droit commercial. La circulation monétaire s'élargit et se régularise. La frappe
de l'or reprend ; la sécurité augmente ; les routes s'améliorent ;
des installations commerciales grandioses, comme les halles
d'Ypres - dont le souvenir seul survit aujourd'hui - attestent
la puissance des lerments nouveaux.
C'est une distinction fort intéressante et fort utile que celle de
ces deux catégories de cités. Elle permet a H. Pirenne de !aire
avec précision sa parta la théorie de Bücher. Les villes a marché
local - c'est a elles, nous dit-il, que s'applique, a elles seules, la
th~orie de l'économie urbaine telle que l'a formulée J'écono~te allemand. Ingénieuse remarque et qui éclaire ce que par
~lleursa signaléPirenne: l'étatrelativementarriéré de ces grandes
Cltéa a\lemandes sur la connaissance de qui s'appuyait Bücher. Enmeme t~mps, il le note: c'estquelquechose de nouveau que les
mamfestabons de cet état d'espritétroitement protectionniste,
etmonopoleur, et anticapitaliste des organismes urbains de la
aec.~nde série. Du meme coup, la remarque vient a l'appui de ce
qllll _Prétend étahlir, touchant le caractere particulier de la
!)l'enuere époque médiévale.
30

�434

LBS NOUVEAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A ceU,e époque, point de réglementations oppres~ive~ et pro_ •
bitives. Le marchand est libre de ses allures. Godric n e~t ,
obligé de se confiner dans tel ou _te! genre de ?égoce; JI n
point surveillé, gené, bridé, restremt a chaque mstant da~.
initiative par des prescriptions légales. Les seules restncti
qu'il connaisse viennent de la _hbre e~ brutale conc~rrence,
l'hostilité des hanses ou des gildes nvales, et auss1, des
ditions encore primitivesdu trafic, _de l'org?nisation moné •
notamment, et bancaire. Temps abo)1s. Car mem,e, da?s ces g_ran.
cités a puissant rayonnement ~UJ gardent es¡:mt cap1
actil et vigilant, si, par centames, _des cap1~ahstes de gran
envergure apparaissent, ils n~ grand1ssent ¡,omt sans obsta
ni entraves. Si puissants qu'1ls se fasse~t, 1ls s~ heurtent a
législations municipales des villes seconda1res et meme des gr .
villes ; il Ieur faut compter avec elles. lis se heurtent p~
ment aux résistances, aux coaht10ns p~rl01s des artlBII!"
tisserands et foulons des Flandres se souciant de leurs sa
et se groupant pour les protéger. lis se heurtent encore aux.
themes de l'Eglise, qui renlorce contre eux,contreleursprati
et Ieurs , usures » ses prohibitions canoniques .. Tout cela
des conditions nouvelles, une atmosphere_ écononuqu~ tout a
que celle de l'époque \'récédente. _La vie_ co~mer~1ale e:t.

!

malaisée en un sens, romos hbre, moms arb1traire qu au ~n

81

Cette translormation acheve d'en détourner les anmens
mergants petit a petit mués en patriciens. lis laissent
place a des hommes nouveaux, et qui ont d'autres aptitud
d'autres talents que ceux grAce auxquels se sont londées
dynasties urbaines du xn• siecl~ finis~ant: Les la~ultés que
compagnons, les associés de Godric apphqua1ent au libre comm
errant et maritime eux doivent les apphquer a tourner
obstacles qu'oppose'nt, aux profits rapides et dé1!1es1_1rés, les
mentations urbaines et les interdictions ecclésrnsllques. Au
temps, autres conditions, autres na~ures ~•esprit, autres
rations de nouveaux riches. Elles na1ssentd entrepreneurs_habil
celles-ci, de vendeurs de travail, de courtiers, de banquie~
tout, spéculant sur les besoins 'd'argent sans ?esse fand ar!
des princes et des rois, sans scrupule, sans cramte, smon P
sans catastrophes ...

••
Et ainsi se déroule le !leuve humain, tranquille et monoic:i
sur l'espace &lt;ie longs biels bien unis : puis, tout d'un coup,

435

rapides, une chute, des remous - et de nouveau le calme qui
renalt, un nouveau hiel qui s'ouvre, et les eaux qui s'étalent.
Cette lois, c'est a la fin du xve siécle, au début du xvie que
a'opére le changement : une vraie révolution, on le aait. Tout a
la fois, ce sont les grandes découvertes maritimes qui viennent
modifier la direction des courants commerciaux ; ce sont les
grande états monarchiques se constituant et qui entrent en
lutte pour l 'hégémonie ; ce sont les grandes crises monétaires,
l'alllux des métaux précieux, le bouleversement des prix ;
enfin, ce sont les progrés de l'Etat, s'élevant petit a petit audessus des villes, restreignant leur autorité politique, allrancbissant en meme temps le commerce et !'industrie des tutelles qui pesaient sur eux. C'en est fait du protectionnisme
et de l'exclusivisme des bourgeoisies. Elles résistent, sans doute;
elles se délendent. Mais cambien de centres nouveaux qui se
créent, 11 cOté des vieux centres privilégiés, et qui écbappent d'emblée aux réglementations tatillonnes, et qui rapidt:ment
aurmontent les anciennes cités qui s'étio!-,nt et meurent de routine? C'est Verviers, par exemple, dans le pays de Liége; c'est,
exemple illustre entre tous, Anvers la libre détronant Bruges la
riglementée ...
Un espriL de liberté sans contrainte, sans limites presque, soullle
sur le monde. L'individu se permet toutes les audaces. C'est vrai
dans le domaine de !'esprit, non moins vrai dans celui de !'argent.
Spéculations sans lrein, ici et la. II n'est question que de monopoles, d'accaparement, d'usures, de banqueroutes aussi, et de
vols,et d'assassinats. Une fievre d'or s'emparedumondeentier. Et
unegénérationinnombrable de nouveaux riches surgit, qui incarne
puissamment les tendances de l'époque. Parvenu, un Jacques
Creur. Et un Jakob Fugger. Et un Gaspard Ducci, de Pistoia.
Et un Christopbe Plantin, simple fils de paysans de Touraine.
Et lant d'autres.
Entre eux et les , riches , de l'époque antérieure, aucun líen.
Ceux-d, désorientés par les conditions nouvelles, déconcertés
par ce vent de liberté et de licence, qui, tout d'uncoup,ébranle
les vieilles réglementations en marge desquelles ils avaient édifié
)eurs lortunes - ils se sont retirés de la bagarre en philosophes ;
ils ont acheté des terres et consolidé leursituation par un mariage
noble.Curieuse alternance,entre parentheses, des époques de liberté
et des époques de réglementations. Elles se succédentréguliérement
1~ unes aux autres : a la liberté des xie et x11" siecles, la régula~té de l'économie urbaine; aux xm• et x1v• siecles, la libre expans1on du commerce errant aboutit a la canalisation précise du

�LES ¡&lt;,jQUVEA.UX RICH6S

,436

REVUB DES COURS ET CONFÍ!RENCES

tr!fic urhain p_lus ou moins monopolisé. Et celle-ci, a son tour,
fait place a la hcence sans lrein du xv1• siécle; mais cet essor individuahste de la Renaissance - ce qui lui succéde, c'est précisément le mercanbhsme et ses réglementations - qui dispar~ltroi:it, a la fin du xvm•, au début du xtx8 siécle, par ¡'e,¡ser
victorieux et tout-puissant du grand capitalisme moderne .i.
bridé, sans loi, sa_ns frein: ceuvre de parvenus, lui aussi, d'hodim■
nouveaux, et qui se sont faits eux-mémes: un Rothschild, un
Krupp, un Schneider, un Peugeot, un Cockerill un Laffitte-toua
. de i:ien
. égalem~nt ave~, comme seul capital,
'
par~
l'intelligenoe:
une m~elh~•n~e spéciale, qui n'est pas celle de l'intellectuel, qui
peut_ n avoll' nen de commun avec celle-ci ; une intelligence tonti
p_rat1que,_ sens spécial et avisé du gain, de l' opportunité - "11
risque bien calculé.
En résúmé, un mouvement rectiligne, uniforme etmonotonu t
E':' aucune fa~on. Un~ série de poussées interrompues por d•
cnses mdépendantes I une de l'autre - puisqu'elles ne se prolongent pas.

•

• •
Telle est la grande hypothése - plus exactement, te! est !'ensemble d'hypothéses ingénieusement articulées et ajustées let
unes aux autres que nous présente le remarquable mémoil'e
d' Henri Pirenne.
11 y a un fait hors de doute. C'est que - dans la mesure od
r?agit, avec d'autres et aprés d'autres qu'il ne manque point de
citer, contre ce qu'avait d'infiniment trop absolu la schémafisa~on d'un B_ücher -_Pirenne a raison, cent fois raison, et qu'il
fait reuvre utile en attirant l'attention sur lesdangersd'unethHrie des plus séduisantes et des mieux charpentées. Les faitl
qu'il met en lumiére prennent, rapprochés les uns des autrel.
un caractére nouveau - alors méme qu'ils ne sont point nouveaux en eux-mémes. Au fond, c'est l'excellente et naturelle
réaction d'un observateur- d'un ohservateur éminent d'ailleUl'lt
et remarquablement pénétrant - contre un théoricien ; c'est.
je ne dirai pas le conflit, mais la féconde collaboration d'un bittorien et d'un économiste - le premier mettant au point lea
théories trop rigides, trop peu souples, tsop générales du second.
~ourtant je dois l'avouer. Quelque chose en moi, malgré tool,
résiste a l'emploi de ce qualilicatif de « capitaliste » accolé ••
nom et a l'reuvre d'hommes du x118 siécle. Car, ou bien on donne
a cette épithéte un sens tres vague et tres général - et alors, ce
n'est pas au xn• siécle seulement qu'il faudrait remonter paur

437

pouvoir parler sinon de capitalisme, du moins de capitalistes
- mais au monde antique, et par dela; il y a bien longtemps qu'un
critique de Marx, Slonimski, l'objectait a l'auteur du Kapital :
• La séparation entre les travailleurs et les moyens de production qui forme la base et l'essence du capitalisme est un fait de
la vie économique qui se trouve déja dans la plus haute Antiquité ; et rattacher ce fait a l'époque toute récente qui commence
avec le xv1• siecle, c'est ignorer l'histoire •· Ceci revieot a dire qu'il
laut s'entendre sur la fa~on de délinir le capitalisme. Car tout
4écoule de la, en vérité.
Or, H. Pirenne est parti d'une défiiiition qu'il a prise, telle
quelle, dans Sombart. U y a capitalisme, nous dit ce dernier,
• la oil il y a biens exploités par leur détenteur dans l'intention
de les reproduire avec prolit ». H. Pirenne nous dit que s'il
emprunte la formule de Sombart, c'est d'abord parce qu'il la
trouve fort exacte - mais aussi « alin d'éviter le soup~on de
définir le capital pour les besoins de sa thése •· Nous avons rap·
pelé, en elfet, que Sombart ne pouvait précisément point passer
pour un des champions désignés de cette thése : tout au contraire. Mais on peut toujours se demander, noW! semble-t-il,
s'il est bien légitime, ou tout au moins, s'il est bien prudent,
pour un historien, d'emprunter a un économiste une délinition
tomme celle que nous venons de reproduire - une délinition purement économique et qui peut etre excellente pour les économistes,
-de leur point de vue a eux, mais pour les historiens 1
Ceci ne va pas a dire qu'il y a deux capitalismes, comme cet
autre jadis professant qu'il y a deux morales. Mais je dirais volonl~ers (en m'excusant d'ailleurs d'aborder une aussi grosse queslion) que s'il y a une ou des définitions du capital élaborées
par les économistes qui sont pleines de sens et de précision,
~t que !'historien ne doit pas ignorer, il y a par ailleurs, peutetre, une notion historique de « capitalisme n qui n'est pas exactement superposable a la notion économique du capital, qui
est plus complexe, plus vivante aussi, beaucoupmoinsrigoureuse
logiquement, mais beaucoup plus riche de sens précis. En d'autres
te~es, il serait bon peut-etre, au moment de partir pour un
._, ~and voyage, de pousser un peu plus avant dans la psychol~gie du capitalisme - ou, plus exactement, du capitaliste,
de bien délinir la nature véritable de la mentalité capitaliste
moderne, qui est essentiellement de gagner de !'argent, non pour
1~ dépenser et mener la vie large et insouciante (c'est la néga~on meme de !'esprit capitaliste); mais degagner de !'argent pour
1économiser, pour se privcr au besoin, afin de le mettre plus

�438

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

largcment _de c6té et de pouvoir a nouveau le faire
se reprodmre et se mult.iplier.

•

• •
Quant a ~a t?ése générale de H. Pirenne, quant a cette fa~on
de co~cevo1r ~ ensemble l'évolut.ion du capitalisme, non poinl
BOu~ 1 ~spect d_ un développement uniforme, régulier, cont.inu,
ma1s_ d une sér1~ d_e P?Ussées discontinues, quant a cette introd~c~101;1, dans I h1stoire, du « nouveau riche • considéré pout
a~nsi. d1re,_ ~01;11m~ un ferment normal et indispensable d~ cetle
h_istoire, 1c1, 11 n Y a qu'a louer et qu'a approuver sans restrict.ions.
Le mérite d'une hypothése se mesure a ses conséquences :
Aucune de celles que peut entralner avec elle l'hypothese que
~ous venons d'.exposer n'a enr.ore été étudiée et vériflée. Raison
e plus po~r .s,gnaler celles qui, du premier abord, nous parailsent ~evo1r etre! avant toutes, examinées soigneusement. Bt
celle-m, au prem1er chef :
Si vraiment, a chaque période de l'histoire économique correspond une _classe nouvelle de capitalistes, il y aura Iieu de
re~herc,her so1~euse1;11ent quelle influence l'apparition, dans l'biJ..
to,~e d une soc1été bien connue et facile a étudier, d'une gén6rabo~ ~e • n~uveaux riches • d'un type déterminé, a pu exercer
sur I onentat10n générale de cette société, sur sa vie intelleotuelle et morale.
Ne prenons qu'un exemple. C'est unfait qu'A la fin du xv" si6~1,", au début du. xvie si~cle, tandis que déclinent les dynastitll
entr~prene~rs mdustnels, de courtiers, de marchands, de
~nanc1ers '!m ont su exploiter le régime économique né au début
d~ xnie su!cle, de conditions nouvelles - une génératiOII
ommes n_ouveaux, de parvenus, de nouveaux riches notll
apparalt, ~rumée d'un esprit de liberté et de concurrence effr6n~e, m~pnsant la tradition, u s'abandonnant avec ivresse a se.
vutu~sité •• se livrant sans scrupule A cette fit!vre formidable
d~ gam et de spéculation qui donne au grand marché capitaliste
~I Anvers, ~ cette époque, son allure si particuliére et si trooante. Ma1s noter ces traits, si saillants et si caractéristiques,
n'est- ce p_oint poser le probléme meme de la Renaissance, dant
une ~ertame mesure et, mieux encore, de la Réforme? On s'est
apphqué souvent a chercher quelle influence les religions, la
protest~nte, par _exemple, ou la juive, ont exercé sur l'activité
économ,que spéc1ale de leurs adeptes. Recherche assez vaine,

LBS NOUVBAUX RJCHES

,m

eemble-t-il, et qui repose sur bien des illusions ou des conventions. 11 serait plus utile, sans nul doute, de se demander quelle
put etre l'influence de !'esprit économique des hommes, aux
diverses époques et dans les diverses sociétés, sur les religions
qu'ils professaient. Et peut-étre trouverait-on alors que cette
influence ne lut point sans portée ; et peut-etre arriverait-on,
pour nous en tenir au xv1• siécle, a cette notion que la Réforme
dut une partie de ses caractéres sans doute, et une partie de son
111cces certainement, a ces nouveaux riches dont la mentalité
.t'accordait si bien avec certains traits de la nouvelle doctrine,
qu'on le sait assez : ils comptérent généralement, aux Pays-Bas
eomme en France, comme ailleurs - parmi les adeptes les plus
déeidés et les plus lervents de cette meme Rélorme.

•
• •
Une derniére remarque. Un des grands bienfaits possibles de la
remarquable théorie de Pirenne, et non le moindre sans doute,
e'est de nous permettre de liquider une de ces not.ions pesantes,
tonluses et encombrantes qui pésent lourdement sur notre concept.ion de l'évolution sociale : la notion du u bourgeois •·
11 n'y a pas, Atravers l'histoire, de • classe bourgeoise •• mas_sive, et compacte, et sans nuances, qui naisse lentement au
lloyen Age, se constitue petit a petit, se développe a partir da
XV1" siécle surtout, grandit lentement au xvn• et au xvm•,
s'épanouit et s'étale brusquement au seuil du x1x•, emplit enfin
l'univers de sa puissance et de sa grandeur contemporaine. Le
regard d'ensemble que jette Pirenne sur l'évolution sociale du
tapitalisme nous avertit de nuancer davantage notre esquisse,
et de mieux regarder la réalité. L'historien de la Belgique conclut, pour sa part, en disant que • toute classe capitaliste est
animée au début d'un esprit nettcmeRt progressiste et novateur,
mais qu'elle devient conservatrice a mesure que son act.ivité se
régularise ,. C'est introduire la diversité la oil trop de constructions massives cherchent a implanter une unité lactice. Encore
la formule sauvegarde-t-elle peut-etre un peu trop la vieille conception d' une classe bourgeoise faisant bloc a chaque époque,
d'une classe capitaliste, une et cohérente dans chaque pays, a
cbaque moment de l'évolution historique. La réalité, et telle
qu'elle ressort de l'exposé meme de Pirenne, c'est qu'il y a
toujours et partout juxtaposition de classes bourgeoises, de bourgeoisies trés différentes d'allures, de sentiments, de situation
éeonomique meme ; c'est qu'il y a le plus souvent conllit, et en

�«o

REVUE DES

corns

ET CONFÉRENCES

tout di~ti_ncti~n entre les anciens riches et les nouveaux riches
les trad1bonalistes et les héritiers, les novateurs et les fils d'eux!
mémes .
. ~a langue de l'histoire sociale ne tient pas compte de ces oppe-&gt;
s1t1?ns. Elle ne connalt qu'un mot: bourgeoisie-qu'elle appli
1~d1stmctement a des sociétés et /J des groupes singulieremeaL
d1f(érents les uns des autres. Cela revient a ce que nos analysa
soc,1ales sont encore d'une épaisseur extreme. La langue n'a
qu u_nmot, parcequel'esprit n'aqu'unconcept. Etc'estpourcela,
~réc1sément, qu'on ne signalera jamais assez des efforts comDII
1elfo~ récent du maltre historien de la Belgique ; ils peuven&amp;,
Il_sdo1ventdevenir le point de départ de recberchesetde distiue~o?s nouvelles, dont ils rendent l'intéret sensible aux plus , timers comme aux mieux allants.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Coura de M. P.lUL HAZ!RD,
Chargi de Cour, ó la Sorbonne.

VI
11 laut limiter, nous l'avons vu, ces inlluences étrangéres qui,
si largement sur Lamartine.
11 n'avait preté qu'une attention inégale aces lectures étrangeres ;
ce n'étaient guere, aussi, que des qualités négatives qu'il pouvait
trouver chez plusieurs de ces auteurs ; il y avait contradiction
flagrante enlre certaines de ces inlluences, et Lamartine,avec cette
habitud e si constante du mirage que nous a moutrée Graziella, se
faisait illusion sur leur puissance. 11 avait en lui-memeles forces qui
devaient s'opposer a cette invasion étrangére, les obstacles qui
devaient limiter ses elfets, et e' étaient ses lectures fran;aises, la
nature de sá tecbnique ; enfin et surtout, la qualité meme de son
Ame.
Ses lectures frangaises, nous les avons négligées jusqu'ici, et
adessein ; mais il ne faut pas croire qu'il s' est pro mené seulement
dans des pares a l'anglaise, et qu'il a négligé nos beaux jardins.
11 a lu beaucoup de nos auteurs ; dans les bibliotbéques qu'il
lréquentait, il y avait plus de livres frangais que d' étrangers.
ll nous suffit, pour nous en assurer, d'ouvrir encore une fois sa
correspondance : nous y rencontrons : en 1807, Gresset, Moliere,
Voltaire, Mérope, Zaire, Alzire, Racine, Iphigénie, Phedre,
Mme de Gralfigny, M""' Cottin et bien d'autres. En 1808, il est
vrai, nous trouvons Pope, Ossian, Sterne, Richardson, Fielding,
~ l'italien qu'il commence ... mais, il y a aussi, pele-mele: Gresset,
Palioaot, Labarpe, Gilbert, Chateaubriand, La Fontaine, Delille,

apremiére vue, semblent avoir agi

•

�442

443

REVUE DES COURS El: CONFÉRENCES

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINI!

P révost, Mm• Cottin, Montaigne, Voltaire, etc. Voila done quantité de lectores fran~aises. Essaierons-nous de marquer la force
de ces inlluences et la gradation de leut puissance sur !'Ame
Lamartinienne ?
Les classiques, en premier lieu, forment un groupe imposant, a commencer par Montaigne, dont il a entendu « tant parler
qu'il faut bien leconna1tre»; Moliere, qu'ila connu des son enfance
et que sa mere lui lisait, le soir, avant la priére en commun, mais
en sautant les mots risqués ; La Fontaine aussi, dont il dira du
mal plus tard ; Racine enfin, qu'il ne pourra jamais répudier,
car il y a eu vraiment, de !'un a l'autre esprit, action, et quelque
chose de racinien subsiste dana les vers de Lamartine ; il s'y
perpétue une tradition de grilce, d'aisance, de distinction, qui s'est
transmise de !'un a l'autre poel.é.Tous réunis, ces classiques présentent une doctrine : étudier de pres le creur humain, avec le
souci de claire analyse ; le gout de l'exactitude, des notationa
psychologiques ; ils aiment aussi a l.éndre a la généralité,, et
tous ils sont épris de l'ordre, de la logique, de la clarté dans la
présentation. Tout cela fait une belle et noble école, la premiere
que Lamartine ait fréquentée.
Un autre groupe comprendrait Mme de Sta~! et Chateaubriand. Mm• de Stael a été une des admirations de Lamartine ;
il a dit d'elle du bien et du mal, mais Corinnefut pour lui une véritable révélation : il ne veut plus Jire de romans apres celui-la,
• de peur de se gater la bouche ». Ce jeune littérateur en herbe,
qui voulait mettre dans sa chambre les bustes d'auteurs étran·
gers illustres, entendait placer parrni eux celui de Mm• de Sta~!;
elle le transportait • dans un autre monde, idéal, naturel, poé·
tique, opposé en tout ll cette aride et froide société, a ce monde
si ridicule et si fier dans ses idées, si despotique et si mort dans ses
opinions .. , • Tous ses beaux sentiments, disait-il, nobles, désintéressés, ardents pour la gloire, purs, naturels, élevés, se réveillaient
a cette lecture, toutes les aspirations idéales qu'il portait en
lui.
A coté d'elle, Chateaubriand, le grand maltre, celui que l'on
trouve a toutes les avenues du siecle, et qui a inllué sur tous
les poétes, car il était vraiment le premier poete qui fut apparu
dcpuis longtemps dans notre littérature. ll a renouvelé toute
la poésie lyrique, posé tous les grands themes, theme de l'amour,
théme de la nature, théme de la mort, théme de l'apres-mort.,
et surtout sa grande reuvre a été de tout transformer en beauté,
car c'est la l'essence milme du romantisme, avoir tout transformé
en beauté, avoir substitué a la vérité meme le souci des choses

helles. Des critiques ont dit que beaucoup des poés~es de L~mart.ine sont du Chateaubriand mis en vers ; Brunetíére a s1gnalé
des réminiscences frappantes dans son Évolution de la poésie
lgrique : , Vous connaissez les vers •. italiens • de Lama!tine.
écrivait-il, son Ischia, son Golfe de Baia, ou encore ceux-c1, que
j'emprunte au Passé :

0

Combien de fois pr~s du rivage
OU Nisida dort sur les mers,
La beaulé, crédule ou volage,
Accourut ¡i nos doux conccrts 1
Cambien de fois la barque errante
Berca sur l'onde transparente
Deux couples par l'amo'!r conduits
Tandis qu'une déessc am1e
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfum6 des nuits.,. •

Vers d'ailleurs fort beaux, qui semblent propres a Lamartine,
mais ce théme avait déja été indiqué dans les M_arlyrs par Chateaubriand : « Hélas, dit Eudore, nous poursmvons nos fau:x
plai,irs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la vo1r
a'avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des llots,
voguer avec elle sur lamer dont no~s s~rnions 1~ surface de lleurs,
auivre l'enchanteresse ... telle éta1t 1occupat1on de nos ¡ours,
10urce intarissable de !armes et de repentirs •·
Dans Le Lac encore Chateaubriand a laissé, sur la poésie de
Lamartine, sa grande' trace. Tout le monde sait par creur les
vers célebres :
Un soil', t'en souvient-il, nous voguions en sile!lce ;
On n'entendait au loin sur l'onde et sous les c1eux,
Que le bruit des rameu~s qui frappaiont en cadenee
Tes flots harmonieux.
Tout a coup des accents inconnus a la terre
Du rivage cbarroé trapp6rent les éebos :
Le Uot fut attentif, et la voix qui m'est ch6re
Laissa tomber ces mots ...

Mais ce qu'on connalt moins_, c'_est A~a1a : • Rien n'interrompait ses plaintes, hors le brmt m~ens1ble de _notre canot sur
!'onde , ... , Nous joignions notre stlence au silence d~ ~ette
acene du monde prirnitif, quan~, to~t a c~up, la fille de 1 ex_1l fit
éclater dans les airs une voix pleme d émobon e_t de mélancohe ... •
C'est Chateaubriand qui a fourni ici a Lamar~me sa forme.
Dans un troisieme groupe, nous tro~ver1ons deux. auteurs
contemporains de Lamartine. Le prenuer, A~re gentilhomme
cévenol, dur, impitoyable, marqué par le terrmr, M. de ~onal~.
De 1817 a 1819, on publie ses CEuvres compleles ; la théorte poh-

�444

445

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES iNFLUENCES ÉTRANGBRES SUR LAMARTINE

tique qui s'y affinne est dure et inflexible ; les chartes, la co111titution, toutes ces faveurs accordées au peuple sont des erreum
et des crimes qui méritent chAtiment. Le seul pouvoir est de
droit divin ; done, pas de constitution, pas de charte, mais UBe
hiérarchie : Dieu, Le roi, les ministres, des sujets, et ríen d'autze.
Lamartine professe les memes théories ; il s'intéresse vivemeot
a la politique, et ses opinions, celles d'un royaliste, d'un pur,
sont en accord avec celles de M. de Bonald. 11 écrit a 111 11• de
Canonge qu'il croit bien « que la seule fin pour laquelle on doit
gouverner est la paix, l'ordre et la justice, mais que le seul moyen
de gouvernement, c'est la force», et il n'admet que la monarchie
de droit divin. 111. de Bonald était ami de 111m• Charles et fréquen•
tait son salon ; Lamartine, a Aix, en attendant Elvire, écrit
l'ode sur Le Génie et la dédie a 111. de Bonald ; 111me Charles la
montre au grand homme qui l' apprécie avec une condescendance
dédaigneuse: « Je vous sais bien bongré, répondit-il, de m'avoir
transmis le témoignage d'amitié de votre excellentjeune homme,;
il ne voulut pas la laisser publier dans les Méditations ; mais en
revanche, aprés le succésdes Médilalions, il la fit parattre en premiere page,dans son journal Le Défenseur. L'ode aux Fran~ail
doit étre aussi attribuée a l'influence de 111. de Bonald.
Le second, tout a fait différent, une Ame de feu, mobile,
prompte a se donner, a se retirer, a blesser, et a regretter d'avoir
blessé, un talent original qui veut suivre la logique et parle
sentiment : Lamennais. En 1817, il publie son Essai sur l'indif•
férence en maliere de Religion, oil il preche la restauration individuelle et sociale du Christ, et met la politique au service de la
religion. Le 23 mars 1818, on signale a Lamartine ce livre qui
remporte un succés considérable. 11 le lit, 1-'impression est immédiate et durable, il trouve la « du bon, du beau et meme du su•
blime », et c'est aussit6t une influence incontestablement
frangaise qui va s'emparer de lui. On a exagéré cette influence;
on a voulu·que, des ce moment, la poésie de Lamartine n'ait plua
été qu'un reflet de la pensée de Lamennais ; c'est aller trop
loin; mais il est incontestable que Lamennais a fourni a Lamartine des arguments et une disposition d'esprit générale : dans
la méditation sur La Foi, dans L' lsolemenl, Dieu, La Prooí•
dence, L' Homme, A. Byron, on peut relever des traces évidentes de
Lamennais.
111ais voici le plus surprenant : le groupe qui a le plus agi s111'
Lamartine, c'est celui des auteurs du xvm• siécle; nousles retrouvons tous: Rousseau, dont Les Confessions, L' Émile, LaNouo.U,
Héloise sont pour Lamartine presque des livres de chevet ;

Bemardin de Saint-Pierre, qui lut, d'aprés son propretémo1gnage,
un des mattres de son imagination ; Gresset, Parny, Ducis; jusqu'a Laharpe. Il a lu les poetes, le poéte mourant, Gilbert,
dont il cite la stropbe connue :
Au banquet de la vie, 1nfortuné convive,

J'apparus un jour, et Je meurs.
., .
Je meurs et sur la tombe oil lentement J arr1ve
Viendra-t-on répandro des pleurs ?

• Ah! pleurard, tu te lamentes, s'écriait a la leeturedes Médítations 111. Andrieux, secrétaire perpétuel de l'Académie Fran~ise ; tu es semblable a la feuille flétrie, et poitrinaire. Qu'est-ce
que cela me fait a moi ? le poete mourant ! le _POete moura~t 1
Eh bien, créve, animal, tu ne seras pas le prem1er 1• Lamartme
a'était pas le premier...
.
,
.
Mais de tous le plus présent a son es~nt, e est Volta1re .. II
s'est pénétré de Voltaire, et de tout Voltaire; il a lu le Voltlnre
des tragédies, le Voltaire des grands poemes, et le Voltaire de,a
petits vers légers, ironiques, délicats. JI a meme essayé d\m1ter
sa maniere - toutes ses manieres, dans les d1vers essa1S poétiques dont sa correspondance nous a_laissé la trace.
.
U a done lu des auteurs frangais, il en a Ju beaucoup, ti en a lu
plus que d' étrangers, il en a lu des_ grands et des tres grands. lis
sont entrés dans le cercle de lum1ere de sa lampe quand il travaillait le soir ; quand il voyageait, ils ont été dans ses poches_ il
cOté d'Ossian. Représentants les plus siirs du géme fran~a,s, 1ls
ont Jutté consLamment contre les étrangers. Souvenons-nous du
mot de Fogazzaro : « Notre ame est semblable a une Mtellerie,
nous ne sommes pas responsables de ceux qui la traversent,
mais de ceux que nous y retenons.»L'affinitédela race et la communauté de la tradition ont retenu, en !'ame de Lamarbne,
surtout des Fran~ais.
.
On ne peut s'empecher de sourire en lisant les Commenla'.res
ajoutés en 1849 aux Médilalions. Voyons, par exemple, celm de
l' lsolen;ent : le p~éte part sur la montagne, ~vec son Pétrarque ;
son creur n'est pas encore guéri de sa pre?.'u\re ~rande bles~ure ~
il s'émeut au souvenir de la personne qu ti ava1t le plus a1mée
jusque-la; il écoute pleurer son creur, et il écrit ""." vers : c~quet:
terie de poéte, et aussi conséquence de la t~éor1e du géme_ qm
fleurissait /¡ l'époque romantique. En _réahté, aucun a~tJsan,
aucun ouvrier de vers ne fut plus apphqué que Lamartme. 11
suit a sa maniere la théorie du xvn• siecle, commencer par travailler péniblement, afin de parvenir a donner une im~ress.ion
de facilité. Pendant des années, il s'est assouph la mam, 1! a la1t

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES INFLUENCES tTRANGERES SUR LAHARTINB

de~ ga~mes. Enten d~ns-nous bien : il n'est pas de ces ouvriera
qm fOlisse~t et repohssent chaque pierre ; mais il prodigue les
esquisses, 11 les recommence inlassablement. 11 fait des vera
frangais,_ comme exercice, d'une fa_gon tres consciente ; il étudie
la techruque, ?ell~ du vers de dix pieds, celle de l'alexandrin.
De cette apphcat10n studieuse, nous trouvons d'innombrables
exemple~: le 10 juin 180;J, il écrit a Guichard, a propos du poéme
sur Tobie proposé par I Académie de Niort : le sujet est banal
• il ne paratt pas m~me tre~ difficil~, et pour nous aulres, qui vo,;.
lons ªP_prendre d bien m~ni~r un v~rs, ii ne laisserait pas d'étre
fort utile • ; le
mars, 1! s ~x_erga1t dé¡a sur • un morceau pl111
long, plus trava1llé, sur I am1tié, en forme de discours en vera,
•~e _sais, di~ai!-il a Viri~u, que c'est un sujet bien banal etpresqu;
tnvial, ma1s ¡e veux m ~ercer dans ce genre-ld, d /' exemple d,
L~arpe et autres ; et ~ms, c,e_Ia me donne toujours la facilité, la connaissance du ~ers, qui es! 1 instrument du poe!e ... • Le 6 janvier
1813, 11 tradmt en vers les Sépultures de Foscolo : « Ce son! da
vers pour apprendre d (aire des vers »... Dieu sait cambien il a écrit
de ces vers your apprendre a !aire des vers. Quelquefois meme,
s~s tra~uctions de texte~ étrangers n'étaient qu'un exorcice de
v1rtuos1t_é. Ce bon ouyner, cet « excellent jeune homme » sail
que la d1fficulté techmque en est plus considérable.
~l relit son Boileau! ce Boileau qu'il plagait déja, en 1808, ea
év1dence sur sa chemmée, a c6té de sa grammaire italienne :

lyre dont on devrait etre fatigué depuis Pindare ; et ce sont des
périp•hrases : - ramer se dit tracer un rapide si/Ion - et de ces
vers qui sentent leur xvin• siecle :

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l?

Je tirai doucement quelques vers né17Jigés
Trop souvent applaudis 1 pas assez corrÍO'és
'
O
Des vers a l'amitié, préconisés par elJe
'

Des vers ~ la beauté1 Joués par urie beUÉ,
De ma veine novice entants présomptueJx;
Je donn~i quelques pleurs Uleur sort malheureux •
La flamme lesrecut, Ma muse bien-aimée
'
Vit ses premiers honneurs s'en aller en tumée
J'en vo.uJais de plus. silrs ; je relus mon Boile~u.
Je repr1s malgré mo1 la lime et le marteau
Et rejetant en fin un systéme commode '
Je !ais de ces bons vers qui sont toujou'rs de mode.

II a tiré d~ ces exercices le précieux bénéfice d'avoir protégt
son vocabula1re, son style et meme son rythme contre les influences du dehors, et d'etre resté dans la tradition frangaise. 11
ahonde en mots et en expressions du plus pur xvm• siecle : dans
ses poem~s, le soleil se promene sur un char, et poursuit sa carritrf
enflammee ; les colombes s'appellent les oiseaux de Vénus ; on y
tro?ve des andes, de, nocturnes zéphyrs, l'airain gémissanl; le
glawe destrucleur du lemps, le sein de Thétis, la Reine des ombres,
et le char de l' Aurore ; trop soúvent, il brandit ce /uth ou cette

L'amour est lnnocent quand l• ,•ertu l'anime.

11 a suivi Delille, qui, méme mort, ne cesse pas de sévir, Delille,
l'homme de la description et de la périphrase. MM. Chérel, Delaruelle, Esteve ont retrouvé dans Delille des expressions et
des images lamartiniennes. Lamartine a subí la une influence
certaine. Le roman anglais avait apporté une vérita]¡le révolution dans notre style. C'était un houleversement de nos habitudes; au lieu de suivre l'ordre de la raison, le style anglais
suivait lcelui de la sensibilité, et mettait en premier lieu le mot
le plus rort. Et les premiers lecteurs de la prose ou des vers
anglais, tout surpris, appelerent ce style, désordonné et étrange
a leurs yeux, le « style oriental ,. Lamartine n'a pas suivi cette
évolution.
11 n'a pas pris non plus le rythme poétique anglais ; cette
musique du vers anglais ou italien était si forte qu'elle passait
meme dans les traductions vagues de l'époque. Par exemple,
la poésie romantique a subí l'influence de Byron, meme pour le
rythme ; la musique du vers de Musset rappelle celle du vers
byronien ; mais ce rythme de Musset jeune, négligent, grand
seigneur, désinvolte, capricieux et souple, ce rythme-la n'est pas
celui de Lamartine. Lamartine déclare, il est vrai, qu'il prend ll
Byron la division du poeme par couplets; mais ce n'est la qu'un
procédé tout extérieur.
Ainsi il n'y a pas, dans la tradition frangaise, des classiques a
Lamartine, rupture brusque : elle se prolonge naturellement en
luí. 11 y a certes, dans les Premieres Médilalions, une part d 'indéniable nouveauté; mais il faut aussi marquer la grande part
du xvm• siecle, et du xix• siecle débutant : c'est ainsi que, dans
ce royaume des ombres, on a pu découvrir des précurseurs de
Lamartine, au génie pres.
La personnalité meme du poete, enfin, cette ame vigoureuse
et riche, était de taille a résister a une invasion brutale. Ce n'était pas une matiere molle et !lasque, a prendre toutes les empreintes. 11 y avait en lui une originalité puissante, qui tiraiL
sa premiere force de ce bel appétit de vivre qui !'anime sans cesse
et le pousse a l'action, meme au fort de la douleur. Voyons-le
aux prises avec Montaigne, /' ami Montaigne : il le lit, il croit
qu'il I'aÍine ; enfm; et décidément, il ne l'aime plus des qu'il
ne le lit plus: u II faut étre froid, dit-il, pour se plaire a Montaigne, ;

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RBVUE DES COURS BT CONFÍ&lt;RBNCBS

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINB

!.out ce qu'il admire en lui, c'est sa grande amitié pour LaBoétie.
Lamartine l'a aimé, tant qu'il n'a rien eu dans le cceur, et ce
qu'il a pris de Montaigne, c'est ce qu'il trouvait déja en luimeme, c'est-a-dire le culte de l'amitié.
L'essentiel des Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine, en pel'pétuel débat, en perpétuel conllit avec elle-meme, blessée dana
son amour, et qui saigne encore; mais, a cllté de ces sou!lrancea
qui accablent un instant le poéte, nous trouvons une tres vive
réaction contre elles : c'est le gout de la vie qui peroiste malgÑ
!.out, avec seulement l'amertume de n'etre pas satisfait, et aual
un immense désir de consolation et d'apaisement moral, qui coaduira Lamartine a croire a un au-dela oi.t tout sera meilleur ; et
il passe, au gré des impressions qui l'assaillent, du désespoir et de
la douleur /¡ l'espérance et a la sérénité, mais avec un élément
constant, son amour de la nature. N'est-ce pas la le Lamartine que nous avons vu au cours de sa vie, avec tous ses appétitl,
tous ses désirs de gloire et d'amour ? Ne l'avons-nous pas w

en nous ; mais le vieil homme ne périt pas, on Je retrouve au
~ment ?~ l'ony son~eait le moins ... »Ce qui réapparalten 1820,
e eet le vie1l h?mme, 1 ~nfant avec tousses sentimentsd'autrefois

aimer, n avons•nous pas vu aussi la souffrance entrer dans sa vie,
1

et, tres vite aussi, la reprise a J'existence succéder au désespoir,
Je désir de relaire sa vie, de r~conquérir sa place dans la société?
N'avons-nous pas enfin trouvé dans sa correspondance, a chaque
instant, le re!let de son prolond et sincere amour de la nature ?
Ces deux images concordent done, le Lamartine que la vie
nous montre, et Je Lamartine que peignentles Premiért$ Médi·
lalions ; si cependant elles divergent parfois, c'est que J'image
du Lamartine des Médilalions est épurée. Comme toute Ame
énergique et vivante, Lamartine n'était pas, dans la vie, saDI
égoisme, ni sans cruaut~ ; i1 ne manquait pas de moments qui
n'étaient pas toujours plaisants pour celle qui l'aimait, et il
était doué d'une faculté d'oubli rapide. Toutes ces ombres s'eatomp6nt dans les Médilalions, mais ne disparaissent pas completement. C'est que les Médilalions sont vraiment l'expression
de la nature intime du poéte, qui triomphe enfin malgré lea
livres qui mena~aient de l'étouf!er. On pourrait montrerun Lamal'tine tres jeune, avant les Jectures, qui est déja celui des Médi·
lalions ; ses prcmieres poésies de college sont déja des Médi•
lalions. Dans son Ame toute jeune, on découvre les passions, les
ennuis, les désespoirs, les croyances qui a la fin s'épancberont
dans ses poésies, avec la meme sensibilité exaspérée. RelisoDI
cette lettre qu'il écrivait a Virieu Je 30 novembre 1814, en reD·
trant a Milly, en automne : i1 retrouve, dans sa solitude, des
impressions d'autrelois qui le charment uniquement parce
qu'autrefois cela était ainsi:, En vérité, il y a cinq ou six hommel

afllrmés en lw. « Je sulS redevenu, au milieu de tout cela dit-il
encore, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nou; étiona

tJ! sortant des

mains de l'admirable, de l'adorable nature ... 1
~q ans, cela nous ramene a 1809, au moment oi.t i1 commenpit ses_ lectures. •. ~e croirais:-tu, je sens mon cceur aussi plein
de senbments dé11c1eux et tristes que dans les premiers accés
de fievre de ma ¡eunesse ... • Ces senliments délicieux el tristes
••~t-ce pas la déja u.ie épigraphe toute trouvée pour les Mblifa!ions ? ... « Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infimee me passent au travers de la téte /¡ chaque instant Je soir
lllrlout,_ quand je suis comme a présent enfermé dans m; cellule
•, que ¡e n'entends d'autre~ bruits que la pluie et les vents ,'.
N eet-ce pas encore une ép1graphe, et tout Lamartine n'est-il
pa la dedans ?
Les _Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine ; c'est dans la perlOIIIlalité meme du poéte que se trouve la limite ame influences
~toutes_ les lectures; n?us trahirions les grands hommes, si nou.s
11 Y prewo~ garde? et s1 1;1ous n'avions soin d'alfirmer fortement
leura prem1ers dro1ts, qui sont ceux du génie.
{d suivre.)
~:netiere, L'éuolulion de la poé,ie lgrique. Paris, Hachette. 1894. 2 vol,

~tª; M_aréehal, La'!'menais et Lamarline. París, Bloud.

1907. ln•l6

Ptanee:
191ir yek1{ºi'Ct~é e~ Lumartine._(Re~e d'histoire litléraire de 19
JlldUalion, \ibid., 1iÍo). re' nsouuenirdel Hommedeschamps dan, les
0

¡.mond Estéve,
le, ~amarline le~eur ~e Delille (lbid.
romanli1me (lbid. 1912).
Delarue

1911).

Dlz-huilltme sittle d

31

�L'&lt;EUVRE POfTIQUE DE LECONTE DB LISLB

L'oouvre poétique de Leconte de Lisl
Coun de M, EDMOND ESTtVE,
Profeauur ó l' Univusil~ de Nancy.

VIII. _ Les !dées Uttéralre■ de L•conte de Ll■le.

Leconte de Lisie a laissé la réputation d'un artiste. D'auc
meme veulent qu'il n'ait pas été autre chose. Ils accordent qu
a eu le don des beaux vers et l'amour des_bellos fo~mes. lis
relusent a admettre qu'il ait preté quelque sen~1me~t A
formes ou enfermé quelque pensée dans ces vers. Rie~ n est
superfi~iel et plus injuste que ce jugement. En ce qui re~ard,e
pensée il me par'alt amplement réfuté par l'analyse que JO vtdtr
de fai;e de son reuvre. L'auteur des p?"'!'" . Anliques et
Poemes Barbares a eu sur la religion, sur 1 h1stoire, sur la natwe.
des vues et des idées dont certaines sont discutables, dont b~
. t , •d J'époque • intéressantes et neuves, et ttémo,gn
coup étaien
· t 11
d'un esprit curieux, ouvert, att~nti[ au ~ouvemen m º. ec 'I
tout le contraire d'un esprit fnvole et vide. On peut d1re qu
été dans la mesure ou un poéte peut l'etre, un penseur._Pour
:ui ;st de sa sensibilité, ou, si l'on aime mieux, de so~ ,m . ~
bilité, i1 y a la-dessus beaucoup /¡ dir~, et j'y re".iend~~•- Mali•
ne fut pas un artiste exclusivement, ¡J est certam q~ il fu~ a I'
tout un artiste. Non seulement de tres bonne heure 11 eut e . f
un sentiment vil et prolond, mais de tres b~nne_heur:
s'attacha a réfléchir sur son art, et, a ce ~u1 et, ~¡ a eb~trai
plusieurs reprises, soit sous la forme de cons1dérabons a inl
soit sous la forme de jugements portés sur ses contempor~ 11
conlréres en poésie, des conceptions tres arretées et tr
sonnelles.

=

.•.
Le sentiment de l'art, ramené a ce qu'il a d'élémentaire
d'essentiel, est une disposition /¡ ne pas se contenter de ce q1l8

4:&gt;1

nature, livrée a elle-meme, produit spontanément et sans elfort.a,
Aconcevoir la possibilité et le désir d'une réalisation plus parfaite,
et a chercher par la réflexion et par l'étude les moyens d'y parvenir. Avoir le sentiment de l'art, c'est avant tout etre diflicile
pour les autres et pour soi-meme. Cette disposition est contemporaine, chez Leconte de Lisie, de ses tout premiers essais. Elle est
d'autant plus remarquable que, dans le milieu ou s'ébaucha
son éducation littéraire, elle était moins répandue. Les amateurs
de poésie, a Bourbon, se satisfaisaient, on !'a vu, /J peu de frais,
1vec les vers de Parny, ou les vers de Baour-Lormian. Ceux qui
avaient le goüt de rímer ne croyaíent pas qu'on püt imaginer
quelque chose de mieux. Le poéte de !'lle, vers 1385, c'était un
certain Eugéne Dayot, d'une dízaíne d'années plus Agé q°"
Leconte de Lisie, auteur d'élégies a la la~on de Míllevoye, « ou il
y a, nous dít-on, de beaux vers et une assez grande puissance
de sentiment. , C'est sur lui que s'exer~a tout d'abord la facu!M
critique de son jeune émule. Une des premiéres lettres ~cril,e¡¡
par Leconte de Lisie a Adamolle, aprés son arrivée en Bretagne,
contient une appréciation détaillée d 'une poésie de Dayot. Le
morceau faít suite, évidemment, a des propos du meme genre
échangés entre le jeune homme et son ami a Bourbon, et nous
apporte un écho des conversations littéraires qui se tenaient, le
dimanche soir, sur la gréve de Saint-Paul.
J'ai lu, mon ami, avec la plus grande attention, la petite élégie de Dayot.
C'est bien taible, ou plutOt ce n'est rien. Plusieurs personnes ont été de mon
avis. Ce genre - l'élégie - est pourtant l'un des plus proeres au sentiment
qui, seul, constitue la poésie élégiaque ; mais, je te le dis, Jamais tu ne trouveras, daos la troide maniére de la vieiUe école, la touchante et pittoresque
expression de la moderne. Prends vingt sujets semblables \raités par des
classiques, et compare-les aux rratches et nalves compositions de Ia Utt6rature moderne : c'est la nuit, c' est le jour. Lis la simple et ingénieuse élégie
de Rességuier, oU tant de grAce respire ¡ lis l'orientalo élégie de Victor Hugo,
brillante de souplesse et de pcnsóe ¡ lis Delorme, Mme Tastu, Emi!e Deschampa et de Vigny. J. Lefevre, etc., etc.. Lis-les, Gmon ami, et puis compare

el Juge.

.\Jais Je te parle ici des difTérences qui sont entre les deux école~. Dayot.

n'y a peut-étre jamais pensé. S'il croit qu'une rime adaptée au bout d'une

Phrase fait la poésie, il se trompe. 11 a done eu torl de se servir d 'expressions
~abA.chées depuis cinquante ans. Le siécle vcut du nouveau ¡ ce qu'il veut,
ti raut le fair e, ou si, taire. Tu m"avoueras que ce quatraln--ci est par trop
fort:
Rose était aimable et jolie,
D'une mére faisait l'orgueil;
Elle devait almer la vie :
Pourquoi l'as-tu mise au cercueil ?

C'est vraiment lrop prosaJque. Et ce dernier vers :
Au ciel elle donna la main.

�L'OnJVRE POÉTIQUB DB LBCONTB DB :USLB

-

U\'UB DBI

couu

BT coNP'iBB!ICBI

Qoe veut dlre eela t Qoelle iDC(il'NIC\e exp\'elllon J Quelle ghe 11 Y a daM
wu, cela I Combien • plua douce, eL mle~ dite, la méme penaée reJMlae
alnsf par Resaéguier :
Plus de roae1 d'hymen•.. plus de révea de mi~l 1
Oh t sa mort esl sans doute un doux el sai.nt mysüre 1
Une vierge de moins gémira sur la terre,
Un pur '!-11119 de plus sourira da.ns le ciel 1

La page eat amuaante ; elle a de la verve, de l'entrain,du ~or- .
danL 11 ne faudrait pas toutefois en ex~gérer l~ p~_étraüon.
JM ven de Dayot - au moins ceux qui sont c1tés ic1 - sont
d'une platitude a soulever le cceur. E_t si_Ia sévérité du jeune
homme l leur endroit est amplement JUBtifiée, _le ~le-méle de
aes admirations nous surprend un peu, et certames d entre ell~
nous font sourire. Nous ne sommes pas persuadés que le quatraín
maniá"é de Rességuier vaille beaucoup mieux en son genr_e que
¡•octosyllabe raboteux auquel il est opposé. co~me !e Jour .11
la nuit. A cette époque, et a dix-neuf ans a peme, 11 éta1t pernus
de e'y t.romper. Au début du séjour en Bretagne, le gout de
JMonte de Lisle n'est pai1 encore formé ; il se ressent de la
jeanesse du poete et de son origine exotique. N~tr~ cr~le eat
un fervent partisan de la poésie sentimentale : mcbnation, en
soi nullement blAmable ; mais il confond le sentiment avec la
miévrerie, la grAce avec ce q~ 'il _app~lle • la gr_aci~useté ,, _l'616gie avec la romance. Des V oix '?térie";l'es, qm vie~ent Justement de parattre, il s'empresse d extra1re et de cop1er, pour les
envoyer a Adamolle, desmorceaux comme La Tombe el la Rou,
et la piécette qui débute par ces vers :
Puisque ici-bas toute Ame
Donne il quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
Ou son partum, etc...

• Que Dayot étudie cela 1 s'écrie-t-il; voila tout le secret de
l'Bégic. •· No\18 sommes encore lo~, rec~~mB?ns-le, des ~oe"":'
Antiques. Mais reconnaissons auss1 que s 11 falla1t a tout pnx su1vre la mode et composer des romances, encore était-ce prouver
quelque sens artistique que de recommander de les écnre il la
fa~on de Victor Hugo.
.
,
A ce sentiment, le séjour en France, la fréquentatíon d une
aociété plus lettrée que la société de l'tle, de camara_des plus
instruits et moins paresseux que les jeunes créoles de Samt-Paul,
la lecture et l'ét.ude vont donner un développement rapide. Da
la fin de 1838, on trouve dans la eorrespondance avec Rouffet

453

dee passagea oü se révéle un jugement. littéraire déja aiguilé et
peno~el. Cette année 1838 est celle ou ont paru Jocelgn et
Rug Bla,, 0n s'attendrait. que notre apprenti littérateur
entratné par le gout. de son Age pour la nouveauté et roman:
~que convaincu, parlAt de l'un et l'aut.re ouvrage av~ l'ent.boulla&amp;me d'un disciple, qu'il en louAt aveuglément lea ciéfauta
autant que,~es qua~~- Point du tout : il donne son opinion avtc
le flegme, 1 impartíalité et la meaure d'un critique expériment.6 :
Je m!l suis décidé enfln a lire Jocelyn ; je vous avoue que 1,a n'a pas 6t6
pem_e. Je •vals M. de Lamartine LrM capable, lllllll nul doute de readre
_avec v6r1té une exlstence aussi remplie de poésie par elle-mémé · mala je
me doutais aussi qu'~I sacrifieralt souvent la douce et gracleuse pe~ture que
comportait un tel suJet au vague prétentieux qui ahonde dans ses plus beaux
ouvrages. 11 y a &lt;les morceaux charmants dans Jocelr,n des pages magn1.
ll~es de hau~ poésie., La peinture de la nuit a la Grotte aux Aigles esl
'¡8•~ent subltme, et I on rencontre des piéces exqulses de eenUmenls et
d intimes_ douleurs ; mals aussi vous avouerez qu'il y a bien des longueun
qui affad1ssent de beaucoup le cbarmant et incorrect ouvrage.
lall8

La sentence, dans l'ensemble, est sévére,et certains mots sont
particuliérement durs. Le drame de Víctor Hugo n'est pas
t.raité avec plus d'indulgence. Leconte de Lisie en fait consciencieusementl'analyse, al'intention de sonami, etilajoute :,Apart
la mi~e en scen~ qui dé~lalt généraleme~t, a part un style souvent
gross1er_, peu digne d~ l auteur des Feu1lles &lt;f Aulomne, ily a dans
cette p1éce de magmfiques morceaux poétiques. • 11 en donne
comme spécimen la fin du célebre monologue, et conclut : "Voila
R~y Bias, mon cher Rouffet. Du génie, toujours. Mais peu ou
pomt de regles.• Il est curieux de noter, dans un cas comme dans
l'autre, ce souci, surprenant a l'époque et chez un si jeune homme,
de la correction et de la régularité. Celui-la, cerlcs, n'est pas un
adep~c de la « littérature facile • et il développe a sa fa~on la
max1me de La Bruyere, 11 qu'il faut plus que de l'esprit pour etre
auteur».
L'enseignement que don~aient a Rennes lesprofesseursde la
Faculté des Lettres ne pouvait que contribuer, en élargissant le
cercle de ses connaissances et de ses lectores en le familia. avec les grandes ceuvres de la littérature' universelle Ale
nsant
rendre pl~s difficile encore. Entre 1838 et 1843, les auditeu:S qui
fréquenta1ent les cours universitaires entendirent parler non
eeulement ~e noa clauiques, mais des auteurs du Moyen Age
et du XVI8 ~1é&lt;?le; non seulement des écrivains franc;ais, mais des
~ds écrivams étrangers, de Shakespeare et de Dante. Fait
mtéressant a retenir, presque toute la poésie greeque y fut paaaée
en revue, la tragédie, la comédie, enfin l'épopée depuis Homere

�L'&lt;EUVRB POÍ!TIQUE DB LECONTB DB LISLB

454

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

et Hésiode jusqu'A Apollonius de Rhodes, jusqu'aux derniel'9
représentants de l'hellénisme, Nonnus, Tryphiodore, Coluthus,
:Musée, et jusqu'au Byzantin Tzetzes. On a des raisons de croire
que le futur auteur des Poemes Anliques employa une bonne
parlie des longs loisirs que lui laissait la préparation buissonniere
de la licence en droit Alire la pluparl de ces reuvres, sinon daos le
texte, tout au moins dans un gros volume de la collection du
Panlhéon lilléraire, paru en 1839, qui lui en ollrait, sous le titre de
Pelib poem•• grecs, une traduction rajeunie et colorée. C'est la
,¡u'il lit connaissance, notamment, avec les poemes orphiques,
avec Théocrite et avec Anacréon. Mais la prose d'Ernest Falcon•
net et de ses collaborateurs n'aurait pas reussi A lui donner le
sentiment de la beauté antique, si, dansle meme temps,iln'avait
assidllmentpratiqué l'reuvre d'André Chénier.
ll esl probable qu'il ne la connaissait pas avant de venir en
France. Elle fit sur lui une impression assez forte pour qu'il
vlt dans son auteur un des plus grands noms de la poésielranQaise,
le successeur immédiat - tout l'intervalle, et dans cet intervall•
il y a Racine, étant compté pour rien - de Ronsard et de Cor·
neille, et notre • Messie litléraire •· Or, si Chénier lui paralt si
grand, ce n'est pas par la qualité de son inspiration, puisée aux
sources du paganisme, et non, comme l'aurait souhaité en ce
temps--la le jeune rédacteur de La Variélé, Acelles duspiritualisme
ohrétien. C'est par la perlection de sa forme. • André Chénier,
déclare-t-il, était palen de souvenirs, de pensées et d'inspirations ;mais il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique .•.
La facture du vers, la coupe de la phrasepittoresqueeténergique
que tout un siécle avait bannie ont fait de ses poémes et de ses
élégies une reuvre nouvelle et savante, d'une mélodie entierement
ignorée, d'un éclat d'autant plus saillanl qu'íl était plus inattendu
et plus hardi. • L'article dontj'extrais ces jugements oppose, dans
une conclusion vigoureuse, A l'art tel qu'il était A la !in du
xvni&lt; siecle, , méprisable routine, absurde mélange des tradítions
palennes et des croyances modernes », • chaos sans príncipe el
.,,ns forme», l'arl « régénéraleur » d'André Chénier:
Commenl avait-il done deviné, ce moderne entant de la vieille Grece, que
la poésie lyrique attendait. un rayon de soleil , plongée qu'elle était depuis
deux sltcles dans l'ombre de l'oubli ?... Comment avait-il deviné que la
France intelligente demandait un Jibérateur 'l ... Nul ne Je sait sans doute ;
mais sait•on bien ce que Chénier a fait de ces morceaux de fadeur, froids
et vides, que le xvm• sibcle appelait des élégies ? ll veut bien nous le taire
connallre dans un seul vers, harmonie el délicatesse vivantes 1
Le baiscr dans mes vers étincelle et respire.

456

llals sail.on ce qu'il a talt de ramour, de l'entbouslasme et de l'énergle
cea trois rayons de Ja poésie spontanée ignorés avant Jui f
1J en 8 t · ·
1:8,mar~lne, Hugo, Barbier : 1~ senliment de la méditatlon ou..de J'harmon~~t
\ode,~/•m~ 1 11 a bien mérllé de nolre littérature actuelle si étincelante'
•, mo le1 s1 pr~ton.de aussi, ~uoiqu'on en dise ; car elle n'a 'd'autre passl
·
d autre seve pr1miüve que lu1.

Consid~ré comme une page d'histoire littéraire, ce morceau
ap~llera1t les plus expresses réserves. 11 n'est pas douteux qu'en
knvant ses lambes, Auguste Barbier n'ait pris pour modele les
la_mbes ~'André Chénier. Mais il semble plus qu'aventureux de
faue dér1ver les Odes de Víctor Hugo de l'Ode sur le sermenl du
J,u de Paume, ou les Médilalions et les Harmonies des Élégies et
des ~f?llres ; et l'on s'étonne que, parmi les dísciples de Chénier
1~ critique de La V ariéU oublie justement de nommer celui qui
üent de luí la lradition du • poeme •• l'auteur de Symélha et de
I! Dryad~, l_e seul ou A peu pres de la premiere génération romanüque qm a1t cherché A faíre • du Chéníer •· N'est-ce pas, d'autre
parl, un Pª;adoxe, que de présenter la poésie artíficielle et li~que de 1~uteur des B~co/1ques comme un produit de l'inspi~üon_ créatnce et du géme sponlané ? Mais la justesse des vues
histonqu_es de Leconte de Lisie n'ímporte pas ici. Ce qu'il y a lieu
de r~temr, c'est le go0t qu'il manifeste pour cette littérature
cbAbée, ralfmée et savante, si opposée aux elfusíons sentimentales
en alexandríns :-,er?eux et_ prosa'ques ,ou aux plats couplets de
romance que lm-mem_e ava1t pns et qu on prenait encore, trop
aouvent, pour la poés1e véntable. André Chénier lui révéla le prix
~l la beauté;d'une forme acco':°plie, et1 com':°e on a dit depuis,
!mpec~able.11 développa_ cbezlm la conSC1ence hlléraire et le beso in
1mpéneux de la perfect1on.

.• .
Vers 1840, Leconte de Lisie comprenait done toute l'ímpor~n~e d~ l'art. Mais sur l'arl en général,aussi bien que sur sonarl,
1. n ava1~ encore que des idées assez conluses. Les premieres qu'il
ait expr1':°ées ont ce caractére de généralité qui plall d'ordinaíre
~~ tout ¡eun~ gens. 11 est _séduit par la theorie de l'uníon, ou de
mterpénétration des arts, 1dée chere aux romantiques que Vígny
notamment, des_ 1825, avait développée dans un fragmentasse¡
peu . co~nu déd!é aux Man•• d, Girode!. Chaque art, pris en
part1cuher, mus_1que, peinture ou poésíe, est une harmonie ;
ces tro1s harmomes se completent, et en s'unissant l'une a l'autre
lorment une harmonie tolale qui, au sens absolu du mot, esL

�.(66

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTB DE LISLE

REVUE DBB COURB 11T COl'friRBNCES

l'art. Telle est la these que Leconte de Lisie se proposait de
soutenir dans un « poeme spirituali.ste et artistique ,, don_t il
exposa le plan /¡ Roulfet, en lui deman~ant sa c?llabor?bon.
, C'est, disait-il, un sujet immense et magmfiqu_e. » S_1 magmfique
et si immense en elfet, que I'exécution rest~ smguherement audessous. Le « 11Piritualisme » qu'il compta,t mettre dans son
poeme, c'était sans doute le spiritualisme a la fa~on de George
Sand qui était comme nous le savons, sa grande adm1rat10n de
cette'époque; ~'est chez elle aussi qu'il se lournissait de théorie&amp;
esthétiques. On s'en apergoit en parcourant c~s Sept Cardes dt
la Lyre, qui furent, de son propre aveu, un des hvres ~uquel ,l ~ut
le plus, et dont il est indispensable, pour cette ra,son, de dU'e
quelques mots.
.
.
, .
.
Cet ouvrage, bien oubhé au¡ourd hm, est un dram~ ~hilosophique en cinq actes, dont le Faust de Grethe a fo~rm I affa·
bulation Pierre Leroux les idées et George Sand le Iynsme, selon
son ordi~aire, vertigineux. La combinaison donne ~ne allé~on~
dont le sens, .en gros, est assez clair. Albertu~ personmfie la ra1son,
Hélene, le sentiment, ou l'intuition poét1que ; les sept co~de&amp;
de la lyre, ce sont les grandes aspirations de !'ame, bU1Da•~8 ,
élan vers l'infini amour de la nature, amour de I humamté,
amour de la vie. Et la raison doit s'unir a l'intuition, l'intelligence
et le sentiment doivent se pénétrer l'un l'autre, et les sept cor_de&amp;
vibrer a la fois, pour produire l'harmonie qui est l'ame humame,
qui est la beauté, qui est Dieu. Mais, dans le déta,I, que d_'obscu·
rités ! 11 y a de tout dans ces deux cents pages: d~ la métaphysique et de la poésie, de la sociologie et de la pohtique; entre
temps, quelques dissertations sur 1~ beauté et sur l'art don!:
Leconte de Lisie n'a pas manqué de fa1re son profit. Albertus, qlll
est philosophe et meme professeur de philosophie, discul.e avec
ses éléves sur la nature de la poésie. 11 ne voit en elle • qu'une
forme claire et brillante dcstinée a vulgariser les austeres vénté&amp;
de la science de la mor;le, de lafoi, de la philosophie, en un mot. •
Mais ses dis~iples qui, s'ils sont moins inst~uits, sont beauco~p
lus intelligents que leur maltre, lm exphquent que le poete
P
·
·
a sa fonction propre, et. une foncbon
sup éri~ure,
au se1·n de
.
l'humanité. Dieu, disent-ils, a divisé la race humame en un certam
nombre de familles.

~fse

L'une de ces familles s'appelle les savants1 une autre les gu~rriers,
autre les mystiques une autre les philosophes, une autre les industrie.,
une autre les admin~trateurs... Toutes sont nécessaires et doivenl concou~
également au progres de l'homme en bien-étre, en sagesse, en vert_u, de
harmonie. Mais il en est encare une qui résume la grandeur et le mérit.e

457

loutes les autres ; car elJe s'en inspire, eJle s'en nourrit, elle se les assimile ;
elle les transforme pour les agrandir, les embellir, les diviniser en quelque
sorte ; en un mol, elle les propage et les répand sur le monde entier, parce
qu'elie parle la langue universelle ..• Cette famille est celle des artistas et
des poetes.

Les hommes, qui pourtant ont « besoin des créations et des
prestiges de I'art pour sentir que la vie est autre chose qu'une
équation d'algebre », traitent les artistes « comme les accessoires
frivoles d'une civilisation raffinée. , lis prétendent les réduire
au róle de simples amuseurs. Mais les vrais artistes refusent d'abjnrer et de trahir la vérité. Peu leur importe d'etre incompris
de leurs contemporains ; ils • travaillent en martyrs du présent
pour la postérité ». lis refusent, pour se rendre intelligibles, de
rétrécir et d'abaisser leur forme, parce que « l'art est une forme
et rien autre chose », et que si on "abaisse et si on rétrécit cette
forme au gré des gens qui n'aiment pas le beau et le grand, il n'y
a plus d'art. Or, l'art, le grand art, est indispensable a la vie
humaine. C'est lui qui, par le sentiment de la beauté infinie,
éleve les Ames vers l'idéal, qui aide les hommes a gravir les degrés
de cette échelle de J acob dont le sommet se perd dans les nuées
célestes. La métaphysique s'évertue a prouver Dieu, mais la
poésie le révele. Et l'on retrouve ici l'article premier et essentiel
du credo littéraire de Leconte de Lisie, a savoir que, dans la hiérarchie intellectuelle, l'art et les artistes sont placés au sommet:
conviction qui fut encare affermie en Iui par le !Acheux suecos
de ses expériences politiques, et qu'il mit, nous l'avons vu, toute
son éloquence a !aire partager par son ami Louis Ménard.
Une autre scene,d'un caractere tout différent,met en présence
un poete, un peintre, un musicien et un critique. Ni ce poete,
ni ce peintre, ni ce musicien ne sont de ces grands et vrais artistes
dont George Sand parlait tout a l'heure. 11 n'y a en eux qu'orgueil, vanité et présomption. Et le critique prend acte de leur
impuissance pour proclamer "la dégénérescence de l'art moderne
et recommander a ses contemporains d'aller chercher Ieurs
modeles dans le passé.
1

~e~te douloureuse expérience nous confirme dans la con•1iction pénible,
ma1s 1rrévocable, que l'inspiration n'existe plus, et que nos peres ont emporté
dans _la tombe tous les secrets du génie. U ne nous reste plus que l'étude
labor1euse et l'examen austere et persévérant des moyens par lesquels ils
ont revétu de formes irréprochables les créations de leur intelligence féconde.
:rra':'aillez done, Oartistes l travaillez sans relAche et, au lieu de tourment.er
muti_lement vos imaginations déréglées pour leur faire produire des monstres,
apphquez-vous ti. encadrer, du moins, 6ans des lignes pures et réguliéres, les
types_éternels de beauté qu'iJ n'appartient pas aux générations de changer.
pepu1s Home.re, toute tentative d'invention n'a serví qu'A signaler le progr8s
mcessant et fatal d'une décadenee inévitable. O vous qui voulez manier le

�REVUI! DES COURS ET CONFÉRENCES

sistre eL la lyre, éludiez le rytbme et rentermez-vous daos le style. Le style est
tout, etl'inveotion n'est rien, parce qu'il n'y a plus d'invenlion posalble.

Cette tirade est, dans la pensée de George Sand, fortement
teintée d 'ironie. Autant que des mauvais artistes elle se raille
du critique, envieux par nature, impuissant par définition, inutile par surcrolt, bon tout au plus a • tracer des épitaphes sur
des tombes •• a !aire « un métier de croque-mort ». Mais les
paradoxes qu'elle luí fait débiter sont tombés dans !'esprit de
Leconte de Lisie, on le verra, comme des germes de vérité.
Enfin, dans un tablean qui est des plus saisissanta du drame
- sinon, aprés la No/re-Dame de Víctor Hugo et le París d'Allred
de Vigny, un des plus originaux - Hélene, suivie d'Albertus,
monte sur la cathédrale ; elle s'éleve jusqu'au sommet de la
fleche qui la domine, et de la, suspendue pour ainsi dire dans
les airs, elle embrasse du regard tout l'empire de l'homme.
L'Esprit de la lyre luí fait admirer les merveilles con~ues etexécutées par la race industrieuse : temples majestueux, coupoles
resplendissantes, ares de triomphe, musées, théalres, ports
encombrés de navires, chemins aux rails de fer qui transportent
des populations entieres.
Et maintenant, lui dit-il, écoute l Ces myriades d'harmonies terrible&amp;
ou sublimes qui se confondent en un seul rugissement plus puissant mme
fois que celui de la tempéte, c'est la voix de !'industrie, le bruit des machinet,
le sifflement de la vapeur, le choc des marteaux, le roulemcnt des t.ambours,
les fanfares des phalanges guerri~res, la déclamation des orateurs, les mélodles
des mille instruments divers, les cris de la aoie, de la guerre et du travall,
l'hymne du triomphe et de la force. &amp;oute, et réJouis-toi ¡ car ce monde esl
riche, et cette race ingénieuse est puissante 1

Mais Hélene se refuse a admirer et a se réjouir. Elle n'a devant
les yeux • qu'une masse de fange labourée par des fleuves de
sang , ; elle ne voit que souffrance, injustice, oppression, misere,
tortures ; elle n'entend que des sanglota et des cris de douleur.
De toutes les forces de son Ame, elle nie la poésie de la civilisation,
la beauté de !'industrie ; il n'y a la pour elle que des objets
d'horreur.

•
••
Religion de l'art, poussée jusqu'au • fanatisme • - le mot est
dans Les Sepl Cordesde la Lyre-horreur de la civilisationind~strielle, retour aux formes de beauté réalisées par l'humamté
primilive, ce sont les idées maltresses que nous retrouvons dans
les deux prélaces écrites par Leconte de Lisie en 1852 pour les

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTE DI! LISLI!

45\J

Pllfflle• Anliques, en 1855 pour les Po;me,

el Poé,ies, et qui, se
continuant et se complétant l'une l'autre, forment a elles dem,
eomme son manifeste littéraire. Au début de la premiere, il
définit nettement le caractére original de l'ouvrage qu'il prétente au public.
• Ce livre est un recueil d'études, un retour réfléehi a des formes négligé&lt;'tou peu eonnues. Les ~motions personnelles n'y on~ Iaissé que peu de traces ;
IN passions el les ra1ts contemporalns n'y appara1ssent point. Bien que l'art
pu~_donner, dl'.lns une certa,ine mesure_, un caractere de généralilé a tout
ce qu 11 touche, ~l y a dans 1 aveu pubhc des angoisses du cceur et de &amp;e!volupt.és non m~ms ameres une vanité et une proranation gratuites. D'autrr
part, q.uelque v1vantes que solent les passions politiques de ce temps elle!appartie~nent au monde d~ l'action ; le travail spéculalif leur est étr~nger.
Ceel explique l1 impersonnahté et la neutrolité de ces études.

L'auteur ne se dissimule pas les critiques auxquelles son reuvre
41. exposée. On reprochera aux Poemes Anliques, il le sait

d'avance, leur archa!sme et leurs allures érudites. Mais, persuade
que ces objections tomberont d'elles-mémes, une fois admise
la conception littéraire qu'ils réalisent, c'est cette conception
m6me qu'il se propose de justifier par !'examen des conditions
prélentes de la société el de la littérature, et par une vue générale de l'évolution de l'humanité. Voici, dans leur enchalnement
logique, et résumés aussi fidélement que possible, les principaux
arguments qu 'il fait valoir.
e La poésie mod.erne - entendez la poésie intime et Jyrique,
la poésie romantique - reflel confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubria~d, de la réverie mystique .d'outre-Rhin et du réalisme des
Lakistes, est au bout de sa course. Elle a lassé la patience par ses
• divagations » et son , autolAtrie • : on n'en veut plus. En lace
d'elle s'est dressée récemment une áutre école, • restauratrice
un peu niaise du bon sens public ,. C'est l't'&lt;,.o)e qui reconnalt
pour chef Fran~ois Ponsard. A celle-ci, Leconte de Lisie ne daigne
méme pas !aire l'honneur d'en discuter les théories : elle • n'est
paa née viable » et • ne répond a ríen ». Ainsi le champ esl libre
pour une poésie nonvelle. Mais, cette poésie, 011 cherchera-t-ellt'
a::in inspiration et ses lois ? Abandonnera-t-elle le lyrisme pour
l épopée ? Mais l'épopée n'est possible que dans une société
na!ve et jeune, 011 le poete est, en méme temps qu'un artiste, le
gu1de et !'historien des nations. Dans les temps ou nous vivons
~ ~mplois sont. dévolus a d'autres. La poésie n'a plus pou;
°!!8810~ de condwre les peuples, d'enfanter les actions héro!ques,
d msp1rer les vertus sociales, d'enseigner l'homme, ni meme de
consacrer la mémoire des événementa qu'elle n'a ni prévus ni

�460

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE' LI'SLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

amenés. L'épopée moderne est impossible. Le seul moyen de
salut, c'est de tourner résolument le dos au présent, de se plonger
dans l'étude du passé le plus lointain, d'aller chercher la matiére
épique la 011 elle ahonde, aux origines meme de l'humanité.

o poetes ... , - s'é~ri~ le poe~e - instituteurs du genre humain,, voici que
votre disciple en sa1t mstmcbvement plus que vous. 11 soutlre d un travail
intérieur dont vous ne le guérirez pas, d'un désir religieux que. ".ous ~•exau\
cerez pas si vous ne le guidez dans la recherche de ses trad1t10ns 1déales.
Aussi étés-vous destinés, sous pe"ine d'etlacement définitif, a vous isoler
d'heu~e en heure du monde del'action, p~&gt;Ur vousrétugier da~s la v~e contempla ti ve et savante, comme en un sanctua1re de repos et de pur1ficabon ...
Ce faisant, ils ne se sépareroat pas, comme on serait p~rt.é

a le croire de la pensée de leur époque ; ils seront, au contrrure,

en pleine ¿ommunion avec elle. La scienée du xlx" siecle se montre
par-dessus tout préoccÚpée du probléme des origines. '. Les i~élla
et les faits la vie intime et la vie extérieure, tout ce qm constitue
la raison d'tetre de croire, de penser, d'agir des races anciennest
appelle l'attention générale. Le génie et la U~he de c?. siecle sont
de retrouver et de réunir les titres de fam1lle de I mtelligeace
humaine ». Et, en retournant vers le passé, les poetes reviendront
aux sources memes de l'art et de la poésie, car , depuis Homé~
Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont env~
!'esprit humain ». A ces sources , étern_ell~ment pures • ils
retremperont , l'expression usée et affa1bhe des sentiments
généraux ,, ils retrouveront le secret des formes nettes ~t précises · ils rendront a la pensée et a l'art « la séve et la V1gueur,
l'har~onie et l'unité perdues , ; ils prépareront !'avenir. PIUI
tard dans quelques siécles, , peut-etre la poésie redeviendra-t-elle
le v~rbe inspiré et immédiat de l'ilme humaine. En attendant
l'heure de la renaissance, il ne lui reste qu'a se recueillir et l
s' étudier dans son passé glorieux ».
.
.
11 était impossible, je crois, de mettre plus cla1rement a_u ¡our
la liaison étroite par laquelle !a ¡,.oésie de Leconte de Lisie ~
rattachait au mouvement intellectuel contemporain, en particulier la dépendance 011 elle se Lrouvait pa_r rapport a ces_ scien~es
du passé, histoire, archéologie, mytholo_g1e, ethnogr_apbie, phil':
logie, qui furent la création et l'orgueil du x1x" s1écle. Le l,a1t
aujourd'hui nous créve les yeux ; en 1852, peu de gens ~ en_
ape~urent. On ne manqua pas de !aire au poéte les objectioDI
qu'il avait prévues et que d'avauce il s'était efforcé de réfulerOn l'accusa en haine de son temps, de « repeupler de fant6met
les nécropoles du passé », et « dans sou amour exclusil de la
poésie grecque »de« nier tout l'art posférieur ,. C'estace double

•

461

reproche que, dans la préface des Poemes el Poésies, il répondit
longuement.
Le premier lui parut e on ne peut plus motivé » ; il le reconnut
, par l'aveu le plus explicite •· 11 ne contesta pas qu'il haissait
son temps. 11 déclara son horreur pour la fumée de la houille
et pour ,les clameurs barbares du Pandémonium industrie!, son
mépris pour les prétendus progrés de la civilisation et pour une
soeiété a laquelle les poétes deviennent de jour en jour plus
inutiles. 11 ne cacha pas sa médiocre estime pour « les hymnes
et les odes inspirés par la vapeur et la télégraphie électrique •;
il protesta liautement contre je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de !'industrie. « C'est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue,
affirma-t-il, que je hais mon temps. Haineinoffensive, malheu•
reusement, et qui n'attriste que moi. • Sur le second point, il
prit la peine de s'expliquer et de se défendre. 11 se lit fort de
prouver la s·upériorité du polythéisme hellénique dans le domaine de l'art. 11 montra qu'il répondait a toutes les aspirations
poétiques de la nature humaine, et que, par ses qualités d'ordre,
de clarté et d'harmonie, il donnait une satisfaction toute particuliére a ses besoins intellectuels. 11 compara les figures idéales
et typiques que l'imagination grecque a con~ues, CEdipe, Héléne,
Prométhée, Pénélope, Antigone, aux créations des poétes modernes, a l'Hamlet de Shakespeare, a la Béatrice de Dante, au
Satan de Milton, a la J ulie de Rousseau, au Maufred de Byron .
11 ne retrouva pas dans celles-oi - sauf toutefois dans les per•
sonnages de Moliere, dans un Alceste, un Harpagon ou un Tartuffe - , ce caractére un et général qui renferme dans une
individualité vivante l'expression complete d'une vertu ou d'une
pa88Íon idéalisée. »Parmi les reuvresdesderniers siécles qui donnent
le mieux l'impression du génie, il n'en vit point qui fussent
comparables, pour l'ampleur, aux grandes compositions épiques
de la Gréce - et aussi de l'Inde - , a ces nobles récits qui se
déroulaient a travers la vie d'un peuple, qui exprimaient .son
génie, sa destinée humaine et son ideal religieux ». De nouveau,
il affirma la nécessité de détourner la poésie de l'actualité médiocre et de la retremper dans le passé, convaiucu « qu'a génie
égal les reuvres qui nous retracent les origines historiques, qui
s'inspirent des traditions anciennes, qui nous reportent au temps
oó l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur
lvrce et de leur beauté, exciteront toujours un intéret plus profond
et plus durable que le tablean daguerréotypé des mreurs et
des laits contemporains. •

�462

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Par ces deux préfaces, Leconte de Lisie marquait, de la fa~n
la plus nette, sa position par rapport a la litterature de son temps.
Le romantisme avait, par une action déjaséculaire, produit dew,:
principaux effets, qui n'étaient pas liés nécessairement !'un A
l'autre, qui meme dans une certaine mesure étaie_n~ _contra~~toires : il avait exalté jusqu'au paroxysmelessens1b1htésmd1V1duelles ; il avait, aprés une longue période de sécheresse et de
prosaisme, rafralchi et revivilié le sentiment_ de l'art. _D~ l',éco~e
déclinante et déja condamnée, Leconte de Lisie répud1a1t 1 héntage sentimental, effervescence des passions, manie des confidences étalage du moi, lyrisme intempérant. Il n'en acceptait
que la t~adition d'art - et cela sous bénéfice d'inventaire : il
voulait qu'on assainlt la langue poétique, et qu'on demandAt a la
méditation des grandes reuvres lle l'antiquité le secret de cette
forme pure et parfaite, grAce a laquelle elles se sont conservées
et transmises jusqu'a nous. Revendications en somme lort
modérées et raisonnables, en dépit du tour paradoxal qu'elles
prenaient volontiers sous sa plume. Et le ton sur Jeque! elles
étaient présentées n'avait rien d'outrecuidant. C'était le ton
d'un débutant qui a conscience de sa valeur parce qu'il l'a longuement éprouvée, qui a confiance daos ses idées, parce qu'il les
a soigneusement mUries, et qui compte, pour les imposer, sur leu_r
vérité meme. Quand, dix ou douze ans plus tard, en 1864, )l
reprit la plume du critique, la situation était changée. Il venut
de publierses Poésies Barbares, qui consacraient son talent et en
révélaient un aspect nouveau. Il s'était lait sa place d~~ le
monde littéraire ; il y avait noué des relations et des am1ttés ;
il avait conquis de haute lutte l' estime de ses pairs. Les jeunes
poétes, en quete d'un guide, se tournaient vers luí. Il n'était pas
le Maltre - ce titre étant réservé a Victor Rugo, alors confiné
dans son exil de Guernesey · - mais il était un maltre. Il le
savait : on s'en apergoit aux formes tranchantes de son s~yle,
si tranchantes qu'il se croit obligé, au moment d'entrerenmatt~e;
de s'en excuser ou tout au moins .de s'en expliquer., Qu'on veudle
bien dit-il ne point s'irriter de la forme aflirmative qui m'est
habituelle ;t qui me permettra la concision et la netteté. » En fa!t
de «·concision » et de « netteté », l 'Auanl-propos qui ouvre la séne
des études données au Nain ;aune sur les Poeles conlemporains ne
laisse en effet ríen a désirer. En quatre ou cinq pages, c'est to?te
une poétique, et meme toute une esthétique, que Leco~te de Ltsle
nous expose. En voici les articles, ou pour parler plus ¡ustement,
los dogmes essentiels.
L'art, déclare superbement le potlte, est « un luxe intellectuel ••

L'lEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE D~ LISLE

463

11 est réservé a un trés petit nombre d'élus. ll n'est pas lait pour
la multitude qui, de son coté, instinctivement, l'a en horreur.
Leconte de Lisie est meme persuadé que le peuple frangais y
est particuliéren¡ent rebelle. « Race d'orateurs éloquents, d'héroiques soldats, de pamphlétaires incisifs, soit ; mais ríen de
plus. » L'art n'a pour objet ni l'utilité pratique ni l'enseignement
moral. 11 a pour. objet le Beau. Qu'est-ce que le Beau ? L'auteur
paralt en faire une sorte de notion premiére, acquise par l'intuition
pure : il se sent, et ne se définit point. A défaut de ce qu'il est,
apprenons du moins ce qu'il n'est pas, et sachons du meme coup
quelle place il occupe dans le monde de l'intelligence : • Le Beau
n'est pas le serviteur du Vrai, car il contient la vérité divine
et humaine. U est le sommet commun oú aboutissent les voies
de !'esprit. Le reste se meut dans le tourbillon illusoire des apparences., La fonction propre du poéte est de réaliser le Beau « par
la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des
couleurs et des sons, non moins que lpar toutes les ressources de
la passion, de la réflexion, de la science et de la fantaisie ; car
toute reuvre de !'esprit, dénuée de ces conditions nécessaires de
beauté sensible, ne peut etre une reuvre d'art. 11 y a plus ;
c'est une mauvaise action, une 13.cheté, un crime, quelque chose

de honteusement et d'irrévocablement immoral. • C'est la beauté
de l'reuvre d'art qui fait sa vérité ; c'est elle aussi qui fait sa
moralité: « La vertu d'un grand artiste, c'est son génie. La pensée
surabonde nécessairement dans l'reuvre d'un vrai poéte, maltre
de sa langue et de son instrument. Il voit du premier coup d'reil
plus loin, plus haut, plus profondément que tous, parce qu'il
contemple l'idéal a travers la beauté visible, et qu'il le concentre
et l'enchasse daos l'expression propre, précise, unique. » Quant
aux « clameurs du vulgaire », et aux reproclies ou aux éloges
de la critique, il n'a pas ~ s'en occuper.
Cette théorie, qui repose sur une conception indéfinissable et
quasi mystique de la beauté, réduit en somme toute l'esthétique
a la question de l'art. C'est, comme on disait alors, une théorie
de l'art pour l'art, de l'art considéré non pas seulement
comme une fin en soi, mais comme la fin supreme de toute
l'activité intellectuelle et morale de l'humanité. On voit dés
lors sur que! príncipe se fondera la critique de Leconte de Lisie.
Aux poetes dont il examinera l'reuvre, il ne demandera compto
ni de la moralité de cette reuvre, ni de sa vérité, ni de son utilité
sociale, ni meme de l'idéal de beauté qu'ils se seront assignés.
Il les jugera uniquement sur l'emploi qu'ils auront fait des moyens
d'expression dont ils disposaient pour réaliser cet idéal. ll s'en-

�466

1

464

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

querra avant tout de leurs «titres d'artiste », certain de rencontrer
un penseur et une haute nature morale la oil il pourra admirer
• la passion, la grace, la fantaisie, le sentiment de la nature et la
compréhension métaphysique et historique, le tout réalisé par
une facture parfaite, sans laquelle il n'y a rien ». Et je ne crois
pas ni que cette théorie soit indiscutable, ni qu'elle soit si éloignée
des conceptions communes que son auteur se l'imaginait, ni
qu'elle ouvre sur la nature et les conditions de l'ceuvre d'art des
vues si inattendues et si pénétrantes ; je ne erais pas en un mot
qu'elle ait ni la solidité, ni l'originalité, ni la profondeur auxquelle_s visiblement elle prétend. Mais, si elle est, /¡ mon gré, un
peu simple et un peu courte, elle a du moins le mérito d'etre
nette, et Leconte de Lisie en a fait l'application a ses contemporains avec la rigueur qu'pn pouvait attendre d•un caractere
entier et d 'un esprit absolu.

. •.
Le premier de ses contemporains dont il s'occupe - j'allais
dire auquel il s'attaque - est Béranger. On serait un peu surpris
de voir le chansonnier si durement traité par un écrivain auquel,
en des jours mauvais, il s'était employé a rendre service, si
Lec?nte de Lisie n'avait pris soin de se justifier d'avance par un
d,stmguo analogue a celui qui permettait a Boileau d'exercer
sans remords sa verve satirique aux dépens · de Chapelain :
&lt; L'homme était bon, généreux, honnete. II cst mort plein de
jours, en possession d'une immense sympathie publique, et je
ne _v~ux,. cert~, contester aucune de ses vertus domestiques;
ma1s ¡e me radicalement le poete ... » Celui qu'on présentait alors
- sa réputation a bien baissé depuis - comme « un grand poete
populaire et national » en qui s'incarnait !'ame de la Franee,
n'est
. pour lui qu'un, esprit médiocre, rusé · sans finesse ' malie1eux sans verve et sans galté, sous le couvert d'une sorte de
bonhomie sentimentale, et mené en laisse par ce bon sens bour·
geois qui l'a toujours guidé, dans le eours d'une longue vie, avee
l'infaillibilité de l'instinct », dénué de tout savoir, hostile a la
grande poésie fran~aise aussi bien qu'étrangere, « manquant de
souffle et d'élan, parlant une langue sénile, terne et prosalque,
se servant avee une ineertitude pénible d'un instrument impar•
fait. » Le jugement est sévére, mais il est en grande partie
justifié: si l'auteur du Vieu:t Sergenl et des Souvenirs du Peuple
n' est pas tout a faitle faux bonhomme et le plat rimeur que nous

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTB DB LISLE

peint Leeonte de Lisie, si meme il est en son genre un artiste,
on reconnaltra sans diffieulté qu 'il n' est pas un grand artiste,
et que les e6tés médiocres ou vulgairesde sontalent ont largement
contrihué a la vogue extraordinaire et a la p.opularité incroyable.
dont il a joui de son vivant.
Lamartine est traité avec moins de d.ésinvolture. Entre Bé-.
rangru: et lui, il y a la distance « du néant 11 la vie ». II a eu du génie.
Mais il a eu aussi le tort d'arriver a la gloire , sans lutte, sans fa.
tigue, par des voies largement ouvertes ». C'est un fort mauv~
signe.« II n'est pas bon de plaire ainsi aune foule quelconque » la foule, en, l' oceurrenee, étant le public mondain. « Un vrai poéte
n'est jamais l'écho systématique ou involontaire de l'esprjt ,
public. C'est aux autres hommes a sentir et a penser comme lui ...
Je l'affirme résolument : la marque d'une infériorité intellectuelle
caractérisée est d'exciter d'immédiates et unanimes sympathies. •
La remarque; pour venir d'un homme qui a eu a percer le mal que
nous savons, n'est pas sans fondement. N'oublions pas toutefois
qu'il peut y avoir et qu'il y a eu d'illustres exceptions a la regle,
et qu!au surplus, quand Lamartine débutait par un coup de
maltre, il avait derriére lui tout un passé de réflexion et d'étude,
de projets avortés, d'essais manqués et mis virilementaurebut,
douze ou quinze années d'apprentissage littéraire, autant, a bien
eompter, que Leconte de Llsle, avec cette dil!érenee qu'il eu.t
l'heureuse fortune d'en ,ecueillir du premier coup tout le fruit.
Mais, ce qui est plus grave, le poéte des Méditations n'est pas
suffisamment artistc. : son vers est mou, sa pensée vague, sa
sensibilité trop facile. Et puis, aprés lui et asa suite, il y a la queue
de l'école élégiaque et sentimentale, taus ceux « que M. de Lamartine laissera derriére lui eomme une expiation, cette multitude
d'esprits avortés, loquaces et stériles, qu'il a engendrés et eongus,
pleureurs selon la formule, cervelles liquéfiées et cceurs de
pierre, misérable famille d'un pére illustre ». C'en est assez pour
justifier toutes les rigueurs du critique, qui résume son opinion
sur son illustre eonfrére en le qualifiant dédaigneusement d'amateur, « le plus extraordinaire des amateurs poétiques du
xixe siécle

&gt;1 1

mais enfin un amateur.

Avec Augusto Barbier, Leconte de Lisie a l'impression d'entrer
d_ans le monde des vrais poétes. Un goilt naturel pour l'intransigeance des sentiments et l'énergie du langage l'entralne vers
l'auteur des lambes ; mais il découvre, a son regret, ,, sous la
:,:iolence et la crudité des termes, un esprit timide et un caractére
mdécis. » Comme il le dit spirituellement, e.e virulent satirique
est, au fond, « un homme de concorde et de paix; rev~tu de la
32

�.C66

REVUE DES COURS ET CONFiRENCES

Peau de Némée ». « Il est vrai, s'empresse-t-il d'ajouter, que les
poils du lion l'enveloppent souvent d~ tell~ s~r:te q?'on s'y
trompe. » Personne ne s'y trompe plus auJourd ~m, e_t L. ldole et.
La Curéen'ont plus guére d'action que sur des 1magmabons tres
novices. Si Barbier est resté inférieur A lui-meme, c'est, selon
Leconte de Lisle qu'il était trop préoccupé de l'enseignement.
moral. 11 donne 'de son échec une raison plus plausible q~and
il voit dans ce poete inégal, essoufflé et ronfla~t, chez qui des
6\clairs de génie ne peuvent compenser les dé!a1ll~nces trop lfé:
quentes de l'inspiration et de la forme, un artiste mcomplet, qm
mit son idéal tres haut, trop haut pour lui, et qui n'eut pas la
obance ou la force d'y atteindre.
A Vigny, Leconte d~ Lisie n'a au~un motif d~. ménager son
admiration. Celui-la lm est sympath1que pour n etre pas populaire pour etre meme - c'était rigoureusement vrai en 1864 • in~onnu au plus grand nombre » ; pl~s sympathique encore
par ses vertus d'homme de lettres : « 1 élévat10n, la ca_n~eur
généreuse, la dignité de soi-meme et le dévou?ment rehg1e_ux
a l'art. » Et puis, sans le dire tres h_aut, _PªS a~ss1 haut d? mo!ns
qu'on s'y attendrait, Leconte de Lisie, jusqu a un certam point.
se reconnatt en lui. En ce poete auquel 11 manque tantde choses,
qui n'a pas eu le mouvement et la couleur, u ni meme !ª. cer~tude
constante de la langue, la solidité du vers et la préc1_s1on rigoureuse de l'image », mais qui, en 1822, écrivait Morse! 11 découvre
• un précurseur déja admirable de la Renaissance_ mod_er~e ••
entendez de la poésie selon le c&lt;.l'ur de Leconte de L1sle. S, V1gny
u'a pas eu « le sens intuitiC du caractere particulier des diverses
antiquités n, s'il ne lui a pas été donné « de dégager net~ement.
Partiste de l'homme et de se pénétrer a son gré de~ sentimenl:5
et des passions propres aux époques et aux races d1sparues », d
a écrit quelques poemes superbes, non seulement Moise, ou Éloa,
ou Le Délu ge, mais La Morl du Loup et La Cole:e de Samson. «_So~
nom et son reuvre n'auront point de retent1ssement vulga1re !
ils survivront parmi cette élite future d'esprits fraternels qui
auraient aimé l'homme et qui consacreront la gloire sans tache
de l'artiste. »
. •
Mais, pour Leconte de Lisle, le po~te par ?xcellence, celm ~•
offre a son admiration « le spectacle d un esprit tres mAle et tres
mdividuel se dégageant de haute lutte et par bonds des entra:ves
commune~ , et par ses défauts aussi bien que par ses quahtéa
commandant une sorte de vénération, c'est yictor Hu~o, tel
qu'il apparatt des Orientales a LaUgende des Siecles. ll«~ 1mpose
a toute intelligence compréhensive comme une force v1vante a

1

L CEUVRE POtTJQUll DE LECONTE DB LISLE

467

la fois volontaire et fatale ..• On se sent en présence d'une volonté puissante conforme a une destinée, ce qui est la marque
du génie. » C'est le seul poete lyrique que nous puissions opposer,• avec la certitude du triomphe •• aux littératures étrangéres, « excessif » sans doute, mais dont les excés sont des
chefs-d'reuvre ; capable des plus grandes pensées comme des
sentiments les plus tendres ¡ par-dessus tout, • artiste sans
pareil », dont l'reuvre immense exprime a la fois toutes les
voix de l'Ame et tous les bruits de la nature. Cet éloge enthousiaste Leconte de Lisle le fit entendre de nouveau, et presque
dans Íes memes termes, en 1887, lorsqu'il vint s'asseoir sous la
coupole a la place laissée vide par Víctor Hugo. C'était la premiere fois que. depuis 1864, il exprimait publiquement ses idées
littéraires. Ceux qui les connaissaient de longue date purent constater qu'elles n'avaient pas changé. Comme préambule A l'éloge
de son illustre prédécesseur, éloge accompagné et relevé, selon
l'usage académique, de quelques inoffensives. c~i.tique~, il esquis~a
l'histoire de la poésie depuis Homere et Valmiki Jusqu a la Rena1Ssance du seiziéme siecle et la rénovation littéraire du dix-neuvieme. II salua en Víctor Hugo « un grand et sublime poete,
c'est-a-dire un incomparable artiste, car les deux termes sont
nécessairement identiques • et le dernier représentant peut~tre
• de la race des génies universels ». Ainsi, jusqu'au bout,. demeurait--il fidele a l'idéal littéraire qu'il avait con~u dans sa Jeunesse
et qu'il exprimait en 1852 dans la préface de son premier livre,
donnant l'exemple d'une unité de doctrine, ou, pour mieux dire,
d'une persévérance dans la foi qui impose le respect. 11 nous
reste maintenant a voir comment il a justifié sa foi par ses
muvres, ses théories par sa pratique, a lui app!iquer a lui-meme
son propre critérium, en examinant la quahté, la valeur et
l'originalité de son art.
( d suivre.)

�l.;\

La philosophie de Plotin
Co111'11 de ■. illlLB IRDIBR,
M allrt de Conf'1'tnces II la Sorbonne.

Xlll8 LECON
L'Un (1uile).

Intellect.ualiste et mystique : ces deux mots sont tres loin
d'~tre suffisants pour caractériser la doctrine du prcmier principe
ebez Plotin. Car elle partage ces deux caracteres avec toutes les
doctrines de l'époque ; si paradoxale que semble cette union,
ene n'en est pas moins un fait constant; et elle est le postulat.
commun de la pensée théologique aussi bien dans l'Orient heHéniaé que, peut-etre, dans la théologie occidentale. On ne trouve
aucune difficulté a consiMrer Dieu a la fois comme le premier
terme d'un systeme d'explication rationnelle des choses, et comme
objet d'une intuition directe et incffable ou disparaissent les
-choses mernes a expliquer, les choses finie~.
D'une maniere générale, des que la pensée religieuse de l'Orient
veut se traduire dans la langue universelle des Grecs, elle ne se
contente plus d'affirmer l'union du croyant a son Dieu ; elle
e'adjoint une explication integrale des choses, un ensemble de
dogmes. Voyez, par exemple, ce qu'est devenue la prédication de
Jésus chez le théologien du quatrieme Évangile, et comment le
Christ est devenu le Verbe qui joue un role dans l'économie de
la &lt;'réation et celle du salut. Toute l'histoire de la dogmatique
chrétienne est une preuve de notre these, aussi bien que l'histoire
des autres religions orientales hellénisées. C'est un état d'esprit
déja ancien dans le monde grec : le stoicisme en est le premier
exemple, puisque, surtout sous ses demieres formes, il repose

1'Hff.OS01'Hl'B DE PLOTffl

489

sur l'union intime _de _l'Ame humaine Á une raieon, qui est en
m~~e temps le ·pnnCJpe ?e toute_ réalité. Un autre exemple,
extremement net, est celm de Phdon d' Alexandrie : chez lui
comme chez P~otin, le culte spirituel, la prophét.ie, l'extase a~
mélangent enberement a une théorie rationnelle du développement des formes de la réalité entre Dieu et le monde sensible.
Pas plus qu'on ne peut nier la présence d'un de ces dem:
éléments, rationalisme et mysticisme, dans le systeme de Plotin,
il ne faut done pas faire de l'union de ces deux éléments la caractmistique de sa philosophie. Tout au contraire, c'eat la le fond
co~un d? to_ute la pensée pbilosophique de son temps. n eat
touJo~rs d1ffic1le, lorsqu'on lit un auteur éloigné, de distioguer
ce ~1, ame yeux des contemporains, y était la pensée baoa14'
eonnue de tous, et la pensee originale. 11 arrive que, avec la sui~
aes temps, les valeurs se renversent. Mais on peut affirmer que
aux yeux des contemporains, cette affirmation si étrange pou;
un lecte?.r de_ ~illia~ ?ames par exemple,quel:Unauquelon est
lié par 1mtmtion rehgieuse est aussi le principe explicat.if et la
cause des essences, est une affirmat.ion des plus ordinaires et des
plus banales.
Aussi importe-t-il d'expliquer moins cette union en général
que le caractere précis de son mysticisme et la ma.w.ere dont il
se lie ason intellectualisme.
La question qui se pose nécessairement a tous les interpretes
~e Plo~ est la su~vante : quelle est, dans son systeme, la place de
1expén_ence mysbque, de l'extase? D'une part, la mét.aphysique
de Plotin s 1 offre a nous comme une solide construction rationnelle ou les diverses formes de la réalité sont liées les unes aux
aot~ selon des lois nécessaires. D'autre part, il nous décrit
parfoJS une expérience rare, discontinue, incommunicable
l'expérience mystique de communion avec l'Un. Ne peut-o~
pas penser, au premier abord, qu'entre la construction ration~elle et l'expérience, toute subjective et individuelle de l'extase
il _n'y a qu'un lien assez lAche? C'est ce qu'ont cru beaucoup
d'.mterprétes. Une simple impression momentanée et pusapre
n est-elle pas une base trop fragile pour la construction du
systeme? Telle n'est pas la these que je sout.iendrai,. 11 faut se
rappeler qu'il n'y a jamais, pour Plotin, de connaissance intellectuelle sa~s vie sp~rituelle ; l' Ame, par exemple, ne connatt l'intellige~ce q_u en s 1 umssant a elle. Les réalités vraies ne sont pas des
ObJ~ts !nertes de connaissance, mais des altitudes spiritueíles
eubJecllvcs.

�470

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

•
• •
Mais avant de démontrer ma thése, je voudrais préciser ce
qu'est, chez Plotin, l'expérience mysti~ue. .
.
Or, sommes-nous obligés, pour I exphquer, de sorbr du
domaine de la philosophie grecque ? N'est-ce pas chez le maltre
par excellence, chez Platon, qu'il a trouvé son mo~éle ? Si Plotin
a distingué, comme je l'ai dit, un double accés au Bien, d'une part,
la connaissance de la gradation ascendante des etres qui en donne
la connaissance raisonnée, d'autre part, la purification (VI, 7, 36),
est-ce que Platon, avant lui, n'avait pas parlé d'une double
voie pour remonter au príncipe, d'une part, la dialectique
rationnelle qui procede par induc tion, d'a_u~re part, la _dialectiq?e
de l'amour celle du Phedre ou I ame, sa1S1e de la fohe du dés1r,
arrive A u~e intuition subite et ineflable du Beau ? La purification, telle qu'elle est décrite dans le !'hédon, n'est-elle pas
aussi un moyen d'arriver a la contemplat10n ? Les deux aspects
de la notion du Bien, chez Plotin, l'aspect intellectuel et l'aspect mystique correspondraient done a cette double voie d'accés
vers lui.
De fait l'Éros platonicien joue t¡n role important dans les
Ennéades.' Comme !'a montré M. Arnou, il désigne la tendance
universelle de toutes les choses vers le Bien, « le désir de Dieu •·
L'amour c'est la force universelle qui porte les etres a rechercher
leur bien. « Le bien de la matiére, c'est la forme, et si la matiére
voulait, elle aimerait la forme ... Le désir que ressent chaque etre
et les eflorts qu'il fait témoignent qu'il y a un bien pour tout
étre ... La preuve qu'on a atteint le Bien, c'est qu'on s'améliore,
qu'on n'éprouve plus de regret., que l'onestrempli de lui, que l'on
reste auprés de lui, et que l'on ne cherche pas autre chose. •
(VI, 7, 25. 26).
Depuis la matiére jusqu'au Bien, les réalités s'échelonnent
selon leurs degrés de perfection. « 11 y a une hiérarchie a~cendante telle que chaque réalité soit le bien pour celle qm est
au-dessous d'elle, pourvu que cette marche ascendante _n'aban•
donne pas l'égalité de rapport entre_ un terme. et le smva°:~ et
continue toujours vers un terme supérieur ... Le bien de la ma~1ere,
c'est la forme ... Le bien du corps, c'est !'ame sans laquelle il ne
pourrait ni exister ni se conserver. Le bien de !'ame, c'est la vertu.
Plus haut encore est l'lntelligence, et, au-dessus d'elle, la nat?re
que nous appelons le Premier. » (VI, 7, ;!5)- Chaque forme arr~ve
A sa perfection et se conserve tell e qu elle est, seulement grace
0

•

4'M

au lien d'amour qui l'unit a un etre qui lui est transcendant•
Un etre ne trouve jamais en lui les conditions de sa pleine
réalité. ,-Direlebien d'un étre,ce n'est done pas dire ce qui lui
est propre ! - Non ; le bien d'un etre doit s'estimer par quelque chose de mieux que par ce qui lui est propre, par quelque
chose de supérieur vis-a-vis de quoi il n'estlui-meme qu'en puissance. » (ibid., 27). L'Éros, dans un etre, marque done a la fois
le cóté déficient de sa nature, et la possibilité de combler ce
manque en s'attachant a un etre transcendant. 11 est done le lien
universel qui établit la continuité entre les etres.
Aussi, nous retrouvons fréquemment chez Plotin les développements du Phedre et du Banquet sur la « folie amoureuse •·
C'est certainement un des thémes platoniciens qu'il reproduit
avec le plus de prédilection, comme avait fait avant lui Philoa
d' Alexandrie, et comme leront, aprés lui, les mystiques de tous
les temps. Je ne m'attarderai pasa ces descriptions bien connues.
• Le désir nous fait découvrir l'etre universel ; ce désir est l'Éros
qui veille a la porte de son aimé ; toujours dehors et toujoura
passionné du Beau, il se contente d'y participer autant qu'il
peut. • (VI, 5, 10).
Je veux plutót rechercher d'abord en que! sens le Bien est
considéré comme le terme de la dialectique amoureuse. Plotin
a lait au sujet de l'amour une profonde remarque : • Un objet,
dit-il, a beau etre propre a l'ame, s'il n'est pas un bien, !'ame
le luit. Elle se laisse meme attirer par des objets bien éloignés
de ses objets propres et bien inlérieurs a eux ; si elle s'éprend
pour ces objets d'un amour passionné, ce n'est pas parce qu'ils
sont ce qu'ils sont, c'est parce qu'il s'est adjoint a eux un
autre élément qui leur vient du Bien. » (VI, 7, 21 ). Aucun objet
défini, déterrniné pour l'intelligence n'est aimable par lui-meme ;
il ne devient aimable que par un élément ad9"itionnel, une chaleur, un éclat, une vie qui ne font pas partie de son essence, mais
s'ajoutent a lui. « Quand l'activité de l'intelligence est puro et
distincte, dit-il, un peu plus loin, quand la vie a tout son éclat,
c'est alors qu'elle est aimable et souhaitable ... Cet état a sa.
cause en quelque chose qui lui donne de la couleur,dela lumiere,
et de l'éclat. » (ibid. 30).
C'est l'imagination qui ajoute aux etres leur attrait., Tant que
le, amants s'en tiennent a l'aspect visible, ils n'aiment pas
encore; mais, de cette forme, ils se font en eux~memes dans leur
Ame indivisible, une image invisible ; alors l'amour natt ; s'ils
cherchent a voir leur aimé, c'est afín de léconder cette image et
de l'empecher de se llétrir. » (ibid., 33).

�472

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

C'est cette théorie illusionniste de l'amour qu'il laut avoir
présente a !'esprit si l'on veut comprendre le mysticisme de Plotin
et la notion du Bien sous son aspect mystique. L'amour mystique,
c'est l'amour véritable et complet, c'est-a-dire l'amour qui n'a
plus l'illusion de pouvoir s'arreter lt un objet défini et fixe. Le
Bien est la réalité indéfinie, illimitée, sana forme, qui est la
contr;,-partie de cet amour. « L'amour qu'on a pour lui est sans

quand il fait appel au témoignage de « ceux qui ont vu ,.
{IV, 8, 1 ; VI, 9, 4. 9).
La transe mystique est liée d'une maniere étroite a la dialectique platonicienne de l'amour. Elle est l'état momentané et rare
oil le sentiment d'amour est ressenti dans toute sa pureté. Les
caracteres de cet état ont été décrits avec heaucoup de précision
par Plotin, notamment au traité 7 de la oixieme Ennéade {§ 34).
11 est précédé d'une préparation et d'un« arrangementintérieur»
de l'Ame. Cette préparation consi,te a « se détourner des choses
présentes II et a dépouiller l'dme de toutes ses formes ; elle ne
ccnnatt rien, ni bien r,i mal (1 ). Alors peut se produire,par chance,
d'une maniere subite et inattendue, entierement imprevisible et
aoustraite A la volonté, ce que les psychologues de nos jours ont
appelé le « sentiment d'une présence 11 (2). Plotin parle ailleurs
(§31) d'un • choc • qui semble précéder etannoncer cette présence.
Ce mot indique que la conscience est envahie par un état qui
contraste violemment avec l'état antérieur de vide. Le sentiment
subit de ce contraste me paralt etre l'ossature de J'état mystiqne
chez Plotin. Pour en saisir la nature, il faut serappeler que l't.mo
~n état de contemplation mystique est possédée d'amour et de
désir. La préparation intérieure, qui a produit la vacuité de l'Ame,
l'a dépouillée de toute la représentation des objets de son désir,
mais ne l'a pas dépouillée de son amour. L'amour saos nbjet
remplit alors la conscience. 11 semble bien que c'est le contraste
sentí entre l'absence de toute représentation intellectuelle et la
plénitude du sentiment d'amour qui soit la cause véritable du
sentiment de présence.
L'aimé, le Bien, est considéré comme identique a l'amour
lui-mllme; non seulement le mystique atteint l'idéal que recherche
l'amant terrestre « qui veut se confondre avec l'objet aimé »
{VI, 7, 34), mais le Bien Jui-mllme est amour. « 11 esta la fois objet
aimé, amour et amour de soi... Il s'aime ; il aime sa pure clarté; il
est lui-meme ce qu'il aime. » (Vl, 8, 15, 18). De l'aveu meme
de Plotin, il n'y a pas autre chose dans cette « présence II que le
sentiment d'amour lui-meme, a l'état completement pur.
Telle est l'expérience mystique, de nature sentimentale et
supraintellectuelle que décrit Plotin. 11 reste maintenant le
probléme : comment un état rare, exceptionnel, te! que l'extase,
a-t-il pu etre, pour Plotin, la base d'un systeme philosophique ?

mesure ; oui, l'amour est ici sans limites, puisque l'ai!llé lui~

•

meme est sana limites ; sa b&lt;lauté est d'une autre espece que la
beauté ; c'est une beauté au-dessus de la beauté. » (ibid., 32).
L'Ame « habite a découvrir son aimé • {ibid., 31),-este consumée
de désirs, tant qu'elle est attachée a une forme déterminée. Elle
voit les beautés d'ici-bas « lui glisser des mains•, et apprend ainsi
qu' « elles tirent d'ailleurs cet éclat qui circule en elles ,. Arrivée
aux intelligibles, aux idées, elle s'aper~oit que le príncipe de la
beauté qu'elle aime en ces idées « ne doit pas etre une quelconque
d'entre elles ; car il serait une idée et une portion de l'intelligible.
11 n'est point telle forme, ni telle puissance, non plus qu'il
n'-est toutes les ·formes qui sont engendrées et résident dans
Je monde intelligible ... IJ est infini, et, s'il est infini, il n'a p•s de
grandeur... 11 n'a ni mesure, ni figure 11. (ibid., 32).
La méthode qu'on suit pour arriver au Bien, la « prép-..ration •
de J'Ame- qui doit rendre l'amant aussi semblable que possible. a
son aimé, est done une méthode d'abstraction. « Lorsque vous
prononcez son nom ou Jorsque vous pensez a Jui, quittez tout
le reste ; laites abstraction de tout. Laissez ce simple mot : lui.
Ne cherchez rien a ajouter ; mais demandez-vous s'il ne reste
ríen que vous n'ayez encore écarté de lui, dans la pensée que
vous en avez. • {VI,8, 21). Ilfautavant tout « brouiller et efTacer
les contours distincts de l'intelligence 11. (VI, 7, 35).
Une telle préparation aboutit par!ois a cet état momentané de
, stupeur joyeuse , et de « plénitude heureuse » qu'on appelle
l'extase. JI ne faut pas la considérer comme une spéculation
philosophique;elleétait sentie comme une expérience déterm.inée,
ineffable et impossible a reproduire a volonté. Plotin était sujet
a ces états mystiques ; mais ils étaient chez lui fort rares,
puisque Porphyre nous dit que, pendant tout le temps qu'il fut
avec Plotin, celui-ci y atteigrrit seulement quatre fois (V ie de
Pin/in, ch. 23).
Comme l'a fait remarquer lnge, nous sommes tres Join, dans
l' école plotinienne, de ces milieux plus tardifs oil la transe mystique devient une maladie épidémique et un état fréquent. Plotin
n'en parle dans les Ennéade&amp; qu'avec beaucoup de discrétion,

473

{l) Ct. L'ertort vers l'immobilité de la pensée : elle ne veut pas penser
• ~rce 9ue la pensée est un mouvement., et qu'elle ne veut pas se mou-

vo,r •. (§ 35).

(2)

cr. Je mol nopooal«, VI, 9. 4.

�474

475

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

Comment le mysticisme peut.il étre en mtlme temps intellectualiste ? Comment l'état tout subjectif de désir et d'amour
pourrait-il servir a déterminer la réalité, telle qu'elle est en
elle-méme ?
Ce probleme s'est posé d'une maniere tres précise a Plotin.
11 se demande ce qu'est cetélément identique qui, en chaque étre,
indépendamment de son essence, est le Bien. « Abandonneronsnous au désir et a !'ame la solution de la question ? Et, nous
fiant a l'impression de !'ame, définirons-nous le bien par le désirable ? Ne ehercherons-nous pas pourquoi !'ame désire ? Alors
que nous apportons des démonstrations sur la quiddité de cha que
étre, abandonnerons-nous au désir la détermination du Bien ? 11
en résulterait plusieurs absurdités. D'abord, le Bien ne serait
qu'un attribut. De plus, il y a bien des étres qui désirent et qui
désirent des choses difTérentes. Comment décider par le seul
désir si !'une est meilleure que l'autre ? ... Nous ne saurons pas ce
qui est meilleur, puisque nous ne savons pas ce qui est bien. •
(VI, 7, 19).
D'autre part, nous ne pouvons définir le Bien d'une maniere
purement intellectuelle, en disant que c'est l'essence d'un étre,
puísque le bien consiste toujours a se dépasser, a devenir autre.
Ainsi il y a un véritable conflit : nos aspirations subjectives sont
trop incertaines, pour que l'on puisse affirmer la réalité de leur
objet: nos concepts sont trop fixes. « L'on pourrrait, de ce qu'il est
désiré, tirer une preuve qu'il est le Bien; mais il faut encore que
cet objet du désir ait une nature qui justifie son nom de Bien. »
(ibid., 24). « Oui, le Bien doit étre désirable, mais iI n'est pas le
Bien parce qu'il est désirable ; il est désirable parce qu'il est
le Bien.» (ibid., 25).
On voit done ici comment la question se renverse. 11 s'agit de
justifier, et de justifier intellectuellement pour ainsi dire la
dialectique de l'amour. L'extase, qui est au bout de cette dialectique; est une expérience qu\ ne peut, sous peine de perdre sa
portée, étre isolée d'un systéme. Cen'est pas quecette expérience
n'ait sa valeur en elle-meme, sa valeur immédiate. &lt;e Un etre
capable de sentir en venant auprés du Bien le connalt, et il dit
qu'il le possede. Mais (demande un contradicteur), s'il se trompe?.
- II faut que ce soit une image du Bien. qui le trompe ; si cette
image existe, le Bien existera comme modele de l'image qui le
dé~oit ; et, lorsque le Bien survient en lui, cette image trompeuse
s'éloigne. » (VI, 7, 26). Autrement dit,la valeur d'une expérience,
en pareille matiere, ne •aurait étre déterminée que de l'intérieur,
et par l'expérience meme. « La seule preuye que l'on a atteint le

Bien, c'est que l'on reste aupres de lui et que l'on ne cherche
plus rien. » Cette satisfaction pleine et entiére suppose un objet
réel et tangible. Dire que l'on peut éprouver cette satislaction
sans posséder l'objet qui la provoque, cela reviendrait a dire
, qu'on peut éprouver le plaisir delaprésence de son enfant, alors
qu'il est absent... , ou que l'on peut éprouver le plaisir de la
table sans manger ». (ibid., 26).
Mais, si le sentiment de satisfaction qui accompagne l'extase
est une preuve de sa valeur, ce n'est pas encore une preuve en
faveur de sa portée métaphysique. Comment cette expérience
singuliére, qui repose en somme sur une espéce de dialectique du
sentiment et nous éloigne de toute réalité, peut-elle etre en meme
temps celle qui approfondit et consomme notre vision de la
réalité ?
Un tel paradoxe ne peut se résoudre chez Plotin que par une
interprétation théorique de l'expérience de l'extase. Cette interprétation doit étre distinguée avec soin de l'expérience ellememe, et, comme j'essayerai de le montrer, elle en devient tout
a fait indépendante.
C'est la difficulté centrale de la métaphysique plotinienne. En
accumulant les contrastes entre la réalité donnée a l'intelligence
et la réalité illimitée oil se perd l'amour extatique, il semble que
Plotin ait coupé tous les liens qui attachaient la premiére a la
seconde, qu'il ait con~u, par conséquent, la viereligieuseason plus
haut degré, comme radicalement distincte de la vie intellectuelle,
comme étant d'une autre nature qu'elle, et, pour ainsi dire, dans
une autre sphére. 11 serait ridicule, répéte-t-il souvent, de vouloir
!aire servir notre intelligence a déterminer la nature de !'Un.
« Dire qu'il est au dela de l'étre, ce n'est point dire qu'il est ceci
ou cela ;... cette expression ne l'embrasse nullement ; et il
serait ridicule de chercber a embrasser une immensité comme la
sienne. » II faut ml!me bien s'entendre sur le nom d'Un, qu'on lui
donne, et qui, au premier abord, paratt etre un caractére positif.
11 n'en est rien. « Ce nom d'Un ne contient peut-étre rien que la
négation du multiple ; les Pythagoriciens le désignaient symboliquement entre eux par Apollon, qui est la négation de la pluralité. Si le mot un et la chose qu'il désigne étaient pris en un sens
positif, le principe deviendrait moins clair pour nous que s'il
n'avait pas du tout de nom. • (V, 5, 6). (1). Les textes abondent,
(l} Inge a remarqué que, peut-etre, Plotin n'utifüe le mot un que parce
que les Grecs n'avaient pas de symbole pour le zéro. 11 appeJle un ce que Scot
Erigene 1 dans le De divisione naturae, appellera nihil ( The philosophy o/
Plolinus, 11, p. 107-108),

�476

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA PHlLOSOPHIE DE flLOTIN

qui mettent en garde contre tout essai de communiquer avec
l'Un autrement que par une vision et une communion directe.
Pour décrire cette pré,ence, Plotin a recours a la sensation qui,
d'apres les idées antiques, est II la fois la plus immédiate et
la plus obscure, la sensation de contact (VI, 9, 7). « Que paTcourir dans ce qui est absolument simple ? Il suffit alors d'un
contact intellectuel. Mais, au moment du contact, on :li'a
ni le pouvoir ni le loisir de ríen exprimer., (V, 3, 17). Plusieurs
lois aussi, la présence est décrite sous la forme d'une lumiere.
I1 faut se rappeler que, contrairement aux vues d' i\ristote sur
la sensation lumineuse, Plotin a essayé de montrer dans un traité
spécialement consacré a ce point, que la sensation Iumineuse ne
supposait entre l'objet senti et l'organe sentant aucun intermédiaire, et qu'elle était due a une immédiate sympathie de la lumiére intérieure a l'reil et de la lumiére extérieure. Rien n'empeche
done de concevoir la sensationlumineuse comme un contact et
meme une union. « C' est le contact avec cette Iumiere, la ~sion
qu'elle en a, non pas grace a une autre lumiere,maisgrace a cette
lumiére meme qui lui donne la visiou. » (ibid.)
Mais, cont_act, lumiére ne sont que des images destinées

a

mettre en év1dence que,dans cet état, les conditions normales de
la conscience ont disparu. Il n'y a plus une chose qui voit et une
chose qui est vue : « Lorsque l'on voit le Premier, on ne le voit
pas comme diflérent de soi, mais comme un avec soi-m@me. »

(VI, 9, 10). « Plus aucun intermédiaire : les deux (Ame et Dieu)
ne lont qu'un ; tant que dure cetteprésence, aucune distinction
n'est possible., (VI, 7, 34).
Dans la legon précédente, !'Un nous apparaissait comme le
príncipe de la raison, le ferment dela vie intellectuelle. Ici, il nous
apparalt comme le contraire de cette vie, comme le pur irra~ionnel, objet d'une expérience ineITable,que Plotin décrira,quand
il voufüa la décrire, en termes d'expérience sensible, comme
I'objet d'un contact ou d'une vision. L'Un apparaissait la-bas
comme enclos dans un systéme rationnel. lci, il est en dehors
du systemc.
Qu'il y a la une difficulté mtérieure au néoplatonisme, c'est ce
que montre, en toute évidence, le développement historique d1l
systéme. Chez Damascius, le dernier grand représentant du
neoplatonisme grec au VI• siécle, ces deux aspects de la théorie
de !'Un ont fini par se scinder en deux réalités distinctes; audessous du systéme trinitaire des hypostases, constitué par
!'Un, la Vie et l'Intelligence, Damascius aplacé un arriere-fond
du réel, qu'il a relusé a désigner par un autre t rme que par le

477

mot _incffa!&gt;·_e. L'ineITable est définitivement dégagé de toute
relat10n •:ii~•ssa~le avec la pr?cession des hypostases.
. Y aura•~-•! dé¡a, chez. Plotm, cote a cote, ces deux métaphy&amp;qu~s, qu! &amp; "':' son_t dégagées plus tard ; d'une part, une métap_bysique wr~101_1aliste ~ffirmant le caraetére décidément excep,t.i~el du prmc,pe, qui n'est pas plus « príncipe qu'il n'est pas
~c1pe, • su_1vant 1~ 11;ot de Damascius, et une métaphysique
rationnelle ou le pmnCipe entre comme ptemier terme dans 18'
oonstruction de la, réalité i
Puisqu'une pareille conclusion est tres Ioin des intentions
de Plotin! il faut voir comment il a fait lace a la difficulté. II
faut _explii¡uer cette déclaration paradoxale: « Bien ne doit étre
pareil a hn, et il faut qu'il y ait des choses pareilles a lui ,, (V
5, 10) oil., dans la meme phrase, il nie et il affirme la possibilité
de trouver une commune mesure entre !'Un et.les choses. y a-t-il
la autre chose qu'incohérence ?
. Opposons nettement les deux points de vue : le rationalisme
platonicien, c'est l'affirmation de la transcendance de !'Un
mesure .universelle ~es ch?ses, et qui, par conséquen-t, Iem·
hétérogene ; la théor1e-de I extase, c'est l'affirmation de l'imma~ e de !'ame et de_ l'intelligence dans l'Un. La doctrine platollielenne pose un ben de dépendance extérieure entre l'Un et
le multiple ; l'Un est extérieur au multiple comme I'uoité de
mesure ame. choi,es a mesurer ; seule, cette trans~ndance assure
le fonctionnement solide de la raison. L'inunanence des choses
dans l'Un supprime au contraire ces limites.
Or, l_a. doctrin~ propre de Plotin, e' est que la transcendance
platommenne, bien comprise, implique au fond l'immanence
en d'autres termes, qu'il ne peut pas y avoir de continuité véri:
table ~•ns le domaine des réalités spirituelles, s'il n'y a pas
al&gt;~rp~10n de !~- réahté mférieure dans la réalité supérieure. II
ne sag1t pas de 1 1mmanence, tell e que la concevaient les Stoiciens
Asavoir de la circulati~n et de la dispersion du premier príncipe A
lravers les choses, ma1S, tout au contra1re de ce qu'on pourrait
appeler l'immanence ~•~ le transcenda~t, d'une absorption
des choses dans leur pnnc1pe (1). « L'etre qui vient de !'Un ne se
Bépar~ pas d~ lui, bien qu'il ne soit pas identique a lui.,, (V, 3, 12).
• L ame n est pas dans le monde ; mais le monde est en elle ·
~ le corps n'est pas un Iieu pour !'ame. L'ame est dans l'intel~
"!l•nce ; le corps est dans !'ame ; !'ame est en un autre príncipe.

esi

(l) Cf. La bonne discussion d'Arnou, Le DéBir de Dieu, p. 162 sq.

�478

LA PHILOSOPRIE DB PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maia cet autre principe n'a plus rien de dillérent oü il puisae &amp;tre;
il n'est done paa en quoi que ce soit, et, en ee sena, il n'eat nulle
part. Ou sont done les autres choses ? En lui. Done, il n'est pal
éloigné des autrea ehoses, bien qu'il ne soit pu en ellea.,(V,5. 9).
Que la continuité entre les choses spirituelles ne peut pu 6tre
purement et simplement extérieure comme si les choses étaient
rangées le long d'une ligne, e'est un principe absolument général
dans la pbilosophie de Plotin, et nous en avona vu de nombrewc
exemples. Les Ames, par leurs parties supérieures, fusionnent
entre elles et ne font plus qu'une seule Ame. L'Ame elle-m&amp;me
eoineide par son sommet avee l'intelligence, par ce qui, en elle,
n'est plus une Ame. C'est de la meme maniere que l'intelligence
« qui aime » cesse d'étre • l'intelligence qui pense » et entre ea
eommunion avec I Un., Rien n'etit séparé par une eoupure de ce
qui le precede dans la hiérarchie. » (V, 2, 1;. u Chaque ehoae
devient identique a son guide, tant. qu'elle suit ce guide. •
(V, 2, 2).
D'autre part, cette union n'est nullement une confusion et un
mélange, comme si le principe supérieur se perdait dans les cbose1.
• La réalité simple de l'Un, diflérente de toutes les choses qui
viennent apres elle, est en elle-meme, et ne se mélange pas avec
les choses qui la suivent. Elle a d'ailleurs une autre maniere de leur
etre présente. » (V, 4, 1). Cette autre maniere de leur &amp;tre
presente, ce n'est pas de descendre et de se mélanger a elle, maia
c'est de les faire remonter a lui. « Parmi les choses qui viennent
apres le Premier, la seconde se ramene au Premier, et la troiaieme
a la seconde. » (ibid.). e Toutes cboses font en quelque sorte retour
a l'Un. » (V, 2, 1). « Toutes choses sont le Premier, parce qu'ellel
en dérivent. • (ibid., 2).
L'immanence, ainsi comprise, semble etre a Plotin, non pu
l'opposé, mais, au contraire, la condition de la véritable traDlcendance. Toute autre supposition couperait les liens spirituell
qui doivent exister entre le príncipe et les etres qui en sont déduitl.
L'etre déduit, chez qui n'existerait aucune connaissanceintime de
son lien avec le príncipe, se perdrait dans l'infini, comme la
matiere : ce n'est pas une relation puremeot extérieure et
connaissable de l'extérieur qui fonde cette déduction : Il ~•y a
pas des choses et un esprit qui les connatt. Le travail intime ~e
!'esprit n'est pas difiérent de la réalité meme : a la pensée fa1t
exister les etres. » Mais cette connaissance intime du príncipe ne
peut étre qu'une communion avec le príncipe. Elle ne peut
étre que l'extase.
De la, la signification et la portée que Pl?tin donne au phé-

479

nomene de l'e~tase. La forme rare, except.ionnelle, momentanée
IO~s laquel!e d se présente dans l'Ame liée au corps n'emp&amp;ch;
qu elle est 1~tat norm~l et nécessaire de l'Ame et de l'intelligence.
La commum~n ~vec l Un et la pensée du multiple sont, en droit.
~mm~ en f8lt, 1nsé_p~rables. « Est-ce en un temps diflérent que
1mtelhgence .ª. la ~s1on des étres partie par partie, et qu'elle 8
~t!-t autre v1sion {l extase) ? Un exposé didactique présente ces
m1ons co~me des événements ; mais, en réalité, l'intelligence
posse~e touJou~ ~t la ~ensée et cet état ou elle ne pense pas, mais
a de l Un une v1s1on d11Jérente de la pensée. Car. en voyant l'Un
e~e possed~ les étres qu'il engendre ; et elle connatt par 88 eons~
ae~ce ces etres engendr~ qui sont en elJe. Or, les voir, c'est ce
Cf!1 on a~pellc p~nse~ ¡ ma1s elle voit aussi l'Un par cette puissance
~elle-meme qm lm permet de penser. » (VI, 7, 35). (1). Ainsi
1exta_se consomme et féconde la vie spirituelle.
~a1s cet é~t 1;1e supprime-t-il pas, avec toute distinction du
111Jet et de l obJet, la connaissance elle-méme ? « Comment
demande un contradicteur, serons-nous dans la beauté si nou~
De la voyons pas ? C'est que, répond Plotin tant que' nous la ·
voyons comme une chose différente de nous, ~ous ne sommes pas
eneore dans la beauté ; nous ne sommes dans le Beau que si nous
~mmes deven~s leBeau lui-méme., {V, 8, 11). 11 en est comme de
l et.at de maladie et de santé ; la maladie cause des impressions
plus fo~s, et la ~nté est a peine ressentie ; c'est parce que
la maladi~ nous fa1t échapper a nous-méme; la santé consiste,
au eontr~1re, en un état d'union avec notre propre essence.
Ji
v01t l_e sen~ de l'effort fait par Plotin pour unir d'une étroite
aiso~ rat1?nahsme et mysticisme. Au fond, la connaissance
m~tu~ue, n e~t I'.our l~i ~ue l'expérience claire et vivante qui
Batisfa1t 1 asp1rat1on a l umté, c'est-a-dire l'aspiration fondamentale de la ra1son. Cette croyance en l'unité est une notion com~un~; c'est la prés~pposition de toute pensée. (Enn., VI, 5, I) :
l Qu u_ne ~eule et meme chose puisse etre tout entiere et partout
d la foIS, c est la une notion commune; et le mouvement spontané
e la pensée porte les hommes a parler du Dieu qui est en ehacun
de nous... C'.est bien la le príncipe le plus solide de tous... 11 est
~~e a~~éneur au princ!pe ~ui po~e que toutes choses désirent
l' B~en , •Il suffit, pour qu JI so1t vra1, que to utes choses aspirent a
un!té,. qu'elles forment une unité, et qu'elles aient le désir
de 1umté. »
Ce qui est dans les choses doit étre aussi en nous. Comme les

?n

(1) Cf. V, 3, 7.

�480

30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

�</text>
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        <name>Les nouveaux richies et l'historie</name>
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                    <text>REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

�290

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

disait-il « voir un homme qui, apres avoir volé le bien d'un ~utre
et avoi; transigé avec le propriétaire véritable, réclamera1t un
dédommagement pour le vol dont il s'éta~t rendu coupable ! 11
Ces gros mots froissaient extremement les hb~raux, et la séance
fut des plus chaudes. « Ainsi, s'écrie M. Méchm, un des orateurs
en vue du partí libéral, ainsi voila déjales possesseurs de terres
d'émigrés traités de voleurs a la tribune ,!_. .. » .
• •
.
•
Ce n'est pas seulement a la tribune qu 1ls éta1ent ~ms1 tra1t~s ,
un journaliste du parti, M. de Martainville, pu~lia u,1:1 arbc~e
félicitant chaudement M. de Puymaurin de la sor~ie qu 11 ve~a1t
de faire, le félicitant d'avoir qualifié les biens nabonaux « b1ens
volés » et d'avoir appelé les choses par leur nom.
Ain;i les passions étaient déj/cl. surexcitées lorsque c~m_menga
la discussion. Elle fut précédée du rapport de la comm1ss10n de
la Chambre, rapport dont le rédacteur fut _M. Pardess:1s, Ce
rapport était favorable et, en général, a~opta1t les ~.onclus10nsdu
projet Martignac, mais ne les adopta1t pas enberement. Par
exemple, M. Pardessus faisait remarquer qu'avec les b~ses adoptées, les émigrés dont les biens aurai?nt été v~ndus anténeu~eme~t
a prairial an III subiraient une lé~1on cons1?érable: Le f_a1t éta1t
exact. En conséquence,il demanda1t une légere_rect1ficatio1:1 da~s
les bases du calcul de l'indemnité. En secon1_heu- _etcec1 éta1t
plus grave - M. Pardessus entendait que 1 mdem~té en 9uestion fut une indemnité de justice et non pas une_mde~mtéde
grace qu' elle fut une restitution et non un cadeau; 11 falla1t, selon
lui, q~e les gens appelés a bénéfic~er _de l'i"I;d,em1;1ité fus~ent le,,
héritiers au moment du décés de l ~migré: s1 l ém~gré é!~1t m~
avant la Ioi, et, au besoin, ses légata1res ; e est-a-d1~e qu_ il prenait
1
absolument le contrepied de l'attitude qu ava~t pnse M. ~
Martignac et qu'il revenait entierement sur la 101 de 1814 qu!,
elle avait été congue dans un esprit absolument opposé. La devajl;
etr; évidemment le champ de bataille.
La discussion s'ouvrit six jours apres la lecture du ~app~rh,
le 17 février 1825 et elle dura a la Chambre des Députés Jusqu 811
15 mars. Des orateurs de la gauche, nous n'aurons pas bea:1coup i!
dire. Le langage qu'ils devaient tenir e~ la ci~constance éta1t_connll
d'avance : ils devaient repousser bien lom cette tentative 'u
dédommagement pour des bommes coupables a _Ieurs Y~~ d
crime et ils devaient aussi demander comment_ Il _se fa1sa1t qu
l'on songeat a faire un pareil cadeau aux ém1gres . seulement,
tandis qu'on ne faisait rien pour les victimes du max1m1:1m, p_oul'!
les victimes du papier-monnaie, pour les Vendéens qm avaie
défendu en France la cause_royale, et, en général, pour tous

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

291

royalistes non émigrés qui avaient cependant aífronlé des périls
autrement graves que les émigrés et qui avaient tous les titres
possibles pour ne pas etre oubliés.
Tels sont les points de vue principaux qu'ont développés
les orateurs du parti libéral, M. Labbey de Pompiéres, M. Méchin,
M. Basterréche, Benjamin Cons'tant, le général Foy.
Le discours de M. Méchin est particuliérement intéressant.
M. Méchin dit que, depuis tres longtemps, les émigrés étaient
indemnisés et que ce n' était pas la peine de les indemniser encone•.
11 rappelait les restitutions commencées en 1802, complétées en
1814, et disait qu'enfin ces émigrés avaient été l'objet de tant de
faveurs, de tant de cadeaux depuis le début de la Restauration,
que, s'ils avaient subi des pertes, ces pertes étaient maintenant
largement réparées. lis avaient eu tous les postes qu'ils avaient
désirés, ils avaient meme éliminé quiconque occupait une fonction a leur convenance. Quels droits avaient-ils done pour venir
maintenant demander une indemnité ? ... Cette indemnité serait
assurément mieux placée dans les poches de ces royalistes non
émigrés dont on parlait si volontiers et dont Basterréche plaida
tout particulierement la cause dans un discours assez intéressant.
« Sans doute, disait-il en parlant des vingt-cinq années de Révolution-car, pour la Chambre de 1825, la Révolution avait duré
25 ans, de 1789 a 1814 - sans doute, il n'y eut dans cette longue
période que trop de jours de malheur et de sang, mais ce n'est pas
aceux qui les virent de loin qu'appartient le droit exclusif de les
déplorer sans cesse, c'est plutót a ceux qui, demeurés en France,
ont été en butte a tous les exces ... )&gt;
Tel fut égalementlelangage du comte de Thiard, jadis lui-meme
émigré, mais, qui par la suite, s' était rallié a fond au Gouvernement
im.périal; son langagedevait, en cette circonstance, prendre un intéret tout particulier. 11 s'éleva vigoureusement contre le projet
de l'indemnité et s'indigna que l'on songeat a donner un milliard
aux émigrés aprés qu'on avait eu la bassesse de donner un
milliard aux étrangers !... Reproche assez naturel et propre
afrapper les esprits, mais faux, attendu que la Restauration
n'a payé le milliard des étrangers que bien malgré elle, et surtout,
atten~u qu'entre le milliard des émigrés et le milliard des étrangers, ~Ya une différence considérable. Qu'est-ce qu'a co-0.té l'in~emmté de guerre aux étrangers? C'est en chiffres ronds 95 milfüm~ de rente que le Trésor fran¡;ais a été obtigé d'émettre pour
suf~e aux ?épenses de l'occupation militaire et au paiement
de _l mdemruté de guerre. Et qu'est-ce qu'a couté le milliard des
émigrés ? 26 millions. Y act-il égalité entre 26 et 95? ... Voila ce que

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

292

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Iaissaient dans l'ombre ceux qui comparaient des choses
différentes.
.
Benjamin Constant pronon~a aussi quelques parol~s d~gnes
d'etre relatées.11 termina un de ses discours par ces mots 1romques
adressés a!'extreme droite: « Si je voulais, dit-il, _boul_ev?rser un
pays je m'y prendrais de la maniere suivante : Je ?1ra1s a dea
hom~es nombreux, actifs, puissants par leur industrie: ::ous n~
pouvons pas, vu les circonstances,vo~s ~isputer vos propnétés, ni
vos droits légaux ; roais nous vous s1gmfions qu~ no~s. regardona
ces droits comme usurpés, ces propriétés comm~ 1llég1bmes. No~
ne vous proscrirons pas, nous ne vous dépomllerons pas, malf
nous déclarons que ne pas vous avoir dépouillés est un scan~ale...
Vous savez maintenant ce que nous pensons : allez en pa~x, ~
apres avoir dévoré nos injures, croyez ~ nos promesses d~ _n altaquer ni vous ni vos biens... Tel sera1t mon langage s1 Je voulais boulever~er le pays. parce que je calcul?r~is que les ~omm
ne se résignent pas plus a etre méprisés qu aetre dépomllés. !'
La contre-opposition de droit~ est, dan~ le dé~~t en quest10
beaucoup plus intéressante a smvre que 1 opp?s1bon d~ gauch
car la contre-opposition de droit? représe~ta1t le vra1 dang
pour le Ministere et pour le proJet_ de 101. C~tte ~ontre-op
sition allait faire appel a des sent~ments qui, meme dans
grande majorité ministérielle, n'étaient p~s sans rencontre~
certain nombre d'adhérents, et on pouva1t se demander 1,1 l
corrections considérables, meme_ le bo~le'~ers~ment compl
qu'elle entendait faire subir au proJet de 101, n alla1ent pas abou
a infliger au ministere un grand échec. .
L'attente ne fut pas trompée. M. Dupless1s-Grenédan -:
en cela, malheureusement assez fidele, d'une notable p~r~1e_ de
Chambre _ se refusa a admettre un seul instant _la lég1b~mté
la dépossession des émigrés et de la vente des b1ens na~10na
C'était un vol, et la Charte elle-meme n'avait pas quahté
sanctionner et pour légitimer un vol.
.
En conséquence de ce príncipe, voici 1~: de La~rencm et M.
Coupigny qui pensent et déclarent que s il y a heu de v~ter
indemnité, elle doit etre pour les acquéreurs, _auxquels l État
fait faire une mauvaise affaire. et auxque.ls Il ~01t, un déd,
roagement ¡ roais, quant aux b1ens e~~-mem1es, 11 n y a q~
seule solution qui soit possible et lég1time, e est de les resti
purement et simplement a ceux auxquels on les a con~s
Peut-etre est-il trop tard pour accomplir une chose auss1 e
dérable ; peut-etre faut-il tenir comp~e. des nombreu~es
qui se sont écoulées. Mais, alors, vo1c1 leur conclus1on. qu

.ª

293

établisse une indemnité, mais qu'on ne la fasse pas payer a l'État,
qu'on ne la fasse pas payer aux contribuables qui, dans leur
majorité, sont innocents de ce qui s'est passé ; qu'on la mette a
la eharge des aequéreurs; ils ont profité de tout cela, c'est a eux
maintenant d'en subir les conséquenees. Ils avaient des propriétés contestables, des propriétés qu'ils ne pouvaient pas
vendre a leur véritable valeur, dans lesquelles ils ne se sentaient
pas chez eux ; eh bien ! on va passer l' éponge, on va
1mgmenter la valeur de leurs biens, légitimer leur possession; on
leur fait ainsi un cadeau considérable, ils doivent quelque chose
en eompensation ; qu'ils payent done les 4/5 de la valeur actuelle
de leurs biens. Ainsi on aura les fonds nécessaires pour l'indemnité, et la justiee sera satisfaite. '
M. de la Bourdonnaye n'a pas manqué de se rallier a ces vues,
et il a fait une critique tres violente du projet de loi ; il a déclaré
que, bien loin de panser les dernieres plaies de la Révolution, ce
projet ét,ait fait pour en ouvrir de nouvelles : il ne voulait yvoir
qu'un moyen de confier a un seul homme - et il visait 1\1. de
Villele - le pouvoir de disposer a son gré de la fortune publique.
M. de la Bourdonnaye aífectionnait les personnalités, surtout
lorsque M. de Villele était en cause. ce Une loi d'indemnité, concluait-il, qui admet que les émigrés ont perdu leurs propriétés, est
une loi antimonarcbique et un attentat contre la sécurité de la
France. »
Enfin, un des orateurs de l'extreme droite qui parlerent avec
le plus de netteté et dont le discours est le plus curieux, est M. de
Beaumont. Beaumont raisonnait ainsi : les acquéreurs et leurs
ayants droit n'ont jamais été un seul instant légitimement propriétaires et ne le sont pas encore ; il est désirable qu'ils le
deviennent. Seule, la volonté de l'ancien propriétaire légitime
peut leur communiquer cette légitimité. En conséquence, il
faudrait faire souscrire a l' émigré, quand il recevra son indemnité, un contrat de vente a l'État du bien pour lequel il est
~ndemnisé. L'État, muni de ce titre, traitera avec l'acquéreur;
11 vendra cette consécration de son droit al'acquéreur moyennant un supplément de prix égal a la différence entre la valeur
'- nalionale et la valeur patrimoniale. Quand tout cela aura été fait,
l'acquéreur deviendra enfin légitime propriétaire ; il aura le
droit, d'ailleurs, d'abandonner le bien qu'il détient et alors l'émigré pourra le reprPndre ou ne pas le reprendre. En tout cas, si
l'_on ~rrive a une indemnité il est indispensable que le mot de restitubon figure dans la loi et qu'elle s'exprime ainsi: « Indemnité
aux émigrés pour leur lenir lieu de la restitution de leurs biens. 11

�294

295

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE !\IILLIARD DES ÉMIGRÉS

Enfin :\L de Beaumont s'est placé a un autre point de vue qu'il
a été étonnant de voir oublié par ses coreligionnaires politiques :
le point de vue électoral.
.
Vous 7ous rappelez qu'il falLtit, p,J:.,r etre electeur du premrnr
colleae
payer 300 fr&amp;.ncs de contributions directes et que, po•u
0
etre él~cteur du second degré, appelé grand collége, dans te
département, il fallait faire partie du quart le plus imposé d'un
département. II y avait done un tres grand intéret, éleétoralement
parlant, a payer de Cortes contributions : or les rentes qu'on
allait servir aux émigrés étaient exemptes d'impots. M. de_ Be~umont voulait que les rentes r~ues par les émigrés en resbtut1on
de leurs biens leur conférassent les memes droits électoraux et les
memes droits d'éligibilité que leur auraient conférés les biens qui
leur avaient été enlevés.
Telles furent les theses principales développées par les orateurs
d'extreme droite. De pareilles manifestations passionnaient les
esprits; elles étaient écoutées d'un coté avec admirati~n, _de _l'~utre
avec stupeur, et si les choses avaient longtemps dure ams1, ti est
difficile de dire a quelles extrémités on en serait arrivé. L~ gauche
était tout a fait dans son role en faisant le plus complet st!ence et
en écoutant avec un redoublement d'attention les orateurs de
)'extreme droite qui venaient demander que l'on punit les acquéreurs, car c'était bien une punition que cette amende des quatre
cinquiemes des biens.
.
.
M. de Villele, il faut lui rendre cet hommage, quand il a senti
que la Chambre se laissaitentratnera dcsextrémitésaussifé'leheu·
ses, n'a pas hésité a barrer le cbemin. On lui a reproché - et. dans
une certaine mesure, ce reproche est fondé - de trop céder a soa
partí. C'est, en effet, un défaut qu'il faut reconnattie quelque·
fois avoir été le sien. Mais il faut reconnattre aussi que, daos tes
cas extremes il savait combattre les siens et les rappeler a la
raison, lorsq~'ils s'en écartaient. Il monta a la tribune apres le
fameux discours de Laurencin et déclara tres nettement que
l'introduction dans le projet de loi de dispositions en contradiction avec la Charte obligerait le gouvernement retirer ce projet de loi, et que la discussion cesserait si on s'obstinait a Y
introduire des clauses en opposition avec le pacte fondam,ental
de la France.
II fut écouté et il ramena de son cóté un certain nombre dedroitiers hésitants. Ajouterai-je - le fait est assei curieux pold'
etre mentionné - que lorsqu'il fit cette intervention a la tri~nt
et que, pour employer une expression moderne, il posa la 11uestioa
de confiance, il se vit reprocher de iyranniser la Chambre,

d'attenter a sa liberté, et ce reproche lui fut fait non pas seolement par son adversaire ordinaire, La Bourdonnaye, mais meme
par des orateurs libéraux, comme Casimir Périer. Casimir
Périer reprochant a M. de Vil1éle d'attenter a la liberté de la
Chambre en empechant celle-ci d'aller a la remorque des folies
de l'extreme droite, c'est un spectacle curieux et qui prouve a
quelles extrémités !'esprit de parti peut entratner un homme !...
Enfin, grace a cette intervention vigoureuse du Gou vernement,
il fut a peu pres décidé que 1a loi ne serait pas modifiée dans ses
dispositions essentielles. Mais ne le serait-elle pas daos plusieurs
de ses articles importants ? C'est ce qu'il reste a voir.
On avait été tres mécontent, en général, dans la droite modérée,
des violences de langage de la Bourdonnaye, de M. de Beaumont.
On en fut tellement mécontentmeme daos ce quenous appellerions
maintenant &lt;&lt; le centre droit », qu'une certaine disposition s'y
manifesta a faire cause commune avec la gauche. Toujours est-il
que deux députésde laSeine, M. Mestadier et M. Breton, notaire
parisien, jugerent nécessaire de prendre la parole au nom des
royalistes non émigrés et de soutenir que, en opposition avec
les violences ordinaires de la Bourdonnaye, Laurencin et de
Beaumont, il ne fallait pas penser a autre chose qu'a une libéralité et a une libéralitéqui devrait etre modeste, car les royalistes
non émigrés avaient affronté des dangers plus graves et avaient
subi des pertes plus considérables que les royalistes émigrés. En
conséquence, ils déposerentun amendement en vertu duque! il ne
pourrait etre alloué a aucunémigréplus de 10.000 francs de rente,
et le fonds a y consacrer devraitetre limité non pas a 30 millions,
comme dans le projet gouvernemental, mais a 10 millions, et
cela en rente 5 °/0 , attendu qu'il était injuste, affirmaient-ils,
de faire contribuer les royalistes non émigrés a la réparation
du mal qu'avaient subi les émigrés. Cet amendement fut
d'ailleurs facilement rejeté.
La question br0lante du droit des héritiers ex tune ou des
héritiers ex nunc donna lieu a de tres vifs débats. Le président
Chiffiet, qui s'est surtout spécialisé dans l'étude de cette partie
du projet de loi, réussit a faire passel' l'amendement, que le rapporteur, d'ailleurs, avait déja proposé, par lequel l'indemnité
devrait aller aux héritiers au moment du déces et non pas
aux héritiers actue1s. Il déclara que la loi de 1814 était
~upable d'avoir conservé trop de ménagements pour les
1dées révolutionnaires, que maintenant les circonstances étaient
changées, qu'il fallait effacer toutes les traces de la Révolution,
rentrer dans le droit, et, par conséquent, ne reconnattre comme

a

�296

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

époque déterminant la dévolution de l'indemnité que l'époque de la mort naturelle ; rl'ou cette conséquence que les
émigrés morts antérieurement a la présentation de la loi d'indemnité avaient du conserver jusqu'a leur dernier soupir une confiance inébranlable dans une restitution prochaine : que si, par
hasard, ce sentiment avait été absent de leurs esprits, ils auraient
péché gravement contre la royauté et contre la justice, ils
auraient commis un oubli impardonnable, meme crimine!, du
principe sacré de la propriété, base conservatrice de la société
tout entiére.
D'ou cetle conséquence grave que de ces biens a leur revenir ils avaient pu, a bon droit, disposer par testament.
Un amendement qui fut aussi tres discuté fut l'amendement Duhamel. II consistait en ceci : ajouter au projet de loi
un article en vertu duque!, pendant une durée de cinq ans, tous
les actes translatifs de propriété d'un bien national a un ancien
propriétaire seraient enregistrés moyennant un droit fixe et
invariable de 3 francs. II s'agissait évidemment de développer le
plus possible ces restitutions qui, au fond, étaient bien le but
essentiel que se proposaient les défenseurs des émigrés. Étant
données les discussions antérieures et l'état d'esprit qui régnait
d ans les parties extremes de la Chambre, cet amendement semblait
impliquer que l'indemnité elle-meme ne terminait ríen et, qu'apres
elle comme avant elle, il y aurait toujours des propriétaires dépossédés ayant droit de se plaindre et des acquéreurs se sentant
mal a l'aise, peu confiants dans leur propriété. Les orateurs
de la gauche, et Benjamín Constant notamment, ne manquerent pas de souligner ce caractére de l'amendement ; ils y mon·
trerent le véritable but de la loi, qui était de faire rentrer les
émigrés dans leurs biens. Sur quoi, M. de la Bourdonnaye,
enfant terrible du partí, comme toujours, s'écria qu'en effet c'était
bien cela, que le seul moyen de satisfaire la justice, c'était de
remettre les classes de la société dans l'état ou elles se trouvaient
avant la Révolution. Le Gouvernement était peu partisan de
l'amendement, mais il sentit la Chambre tellement décidée A
marcher de ce coté, qu'il n'osa pas, cette fois, s'y opposer et le
Iaissa voter.
Quant a l'amendement Hay, ce n'était que la reproduction
pure et simple de l'article premier de la loi du 5 décembre 1814.
IJ disait en substance qu'il serait interdit de rechercher toutes
décisions administratives, tous jugements rendus, par l'effet
desquels les biens confisqués nationalemcnt auraient été aliénclf
et transmis a leur propriétaire actuel. Cela signifiait que, sans

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

1

doute, il y avait eu, pendant la Révolution, beaucoup de ventes
de biens d'émigrés qui avaient été faites contrairement a la
légalité révolutionnaire elle-meme, sans les formalités requises,
sans avoir été publiées a )'avance, par exemple, sans que les •
amateurs pussent s'y présenter, des ventes qui avaient été, en
réalité, des transmissions presque gratuites de biens nationaux :
mais que, depuis, le temps avait paEsé, et qu'il fallait maintrnant renoncer a se prévaloir de ces irrégulariLés. La loi de 1814
avait imposé silence sur ce point, attendu que, si on voulait se
livrer a ces rechercbes, c'était un incendie général qu'on
allumerait dans la France entiére. II s'agissait, sur la proposition de Hay, d'introduire, dans la loi de 1825, un article confirmant I'article premier de la loi de 1814. M. de Villéle y tenait
beaucoup, mais, encore cette fois, il ne fut pas assez fort pour
imposer a son parti cette mesure de sagesse et de précaution, et
l'amendement fut rejeté.
Enfin, !'ensemble de la loi fut voté le 15 mars 1825, a la Chambre des Députés, par 259 voix contre 124, minorité considérable et
qui indique a quel point la violence de !'extreme droite avait
rejeté vers les libéraux une notable partie de la droite modérée.
La discussion a la Chambre des Pairs fut intéressante aussi.
Dans cette Chambre, qui était en général beaucoup plus libérale
que la Chambre des Députés, des orateurs, intéressés eux-memes
au succés de la loi, parlerent néanmoins contre elle, en raison
surtout de l'espéce de guerre qui avait été déclarée, pendant la
discussion a la Chambre des Députés, aux acquéreurs de biens
nationaux. Tel est le cas du duc de Broglie qui dit rejeter
la loi, précisément parce qu'elle avait transformé, grAce aux
modifications récemment subies, une indemnité de grace en
une indemnité -de droit strict et qu'elle avait, pour ainsi dirc,
voulu enfoncer les racines de la loi dans le droit, dans la légalité.
Et tel fut aussi le point de vue auquel se placérent. des hommes
comme le duc de Choiseul el le duc de Barante.
Chateaubriand, qui s'était tu en 1824, parla, en 1825, contre
la loi et le fit dans un discours plein d'antithéses, verbeux et
déclamatoire. Un de ses grands arguments étaitcelui-ci: On allait
créer, a propos de cette indemnité, un nouveau fonds de rente,
ce 3 °lo dont il s'était toujours déclaré l'ennemi implacable.
On allait créer un 3 °/0 d'émigrés qui ne tarderait pas, par le vice
de son origine, a devenir un 3 °/onational et qui serait en butte a la
défiance dont on avait autrefois írappé les biens nationaux:
11 ne fut pas difficile a M. de Villéle de réfuter un discours a~ss1
creux. 11 réussit également a déterminer la Chambre des Pairs,

�298

299

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

a fin d' éviter un conflit, a se résigner a la plupart des changements,
meme facheux, que la Charnbre des Députés avait introduits dana
le projet, l'arnendement Duharoel, dont la Chambre des Pairs ae
voulait pas, le droit des héritiers au moment du déces, dont elle ne
voulait pas non plus ; elle se résigna, sur la demande du Ministere, a les voter ;mais en revanche, M. de Villele tint absolument
a ce que la Chambre des Pairs rétabltt cet amendement Hay,
nécessaire a la paix sociale, que les Députés avaient si malheureusement écarté. Il fut done décidé qu'aucune des disposiüons
de la loi ne pourrait préjudicier aux droits acquis avant la publication de la Charte et maintenus par la loi du 5 décembre 1814.
M. de Villele espérait avoir assez d'action sur la Chambre basse
pour la déterminer a changer son vote sur ce point.
C'esi ce qui arriva en effet. Les orateurs d'extreme droit.e,
comme Duplessis-Grenédan, de la Bourdonnaye, s'épuiserent
en vains efíorts pour !aire rejeter l'amendement. DuplessisGrenédan développa en vain cette idée que, l'admettre, c'était
sanctionner tous les crimes de la Révolution, y compris
celui qui était a ses yeux le plus grave, la mort du duc d'Enghien.
Une majorité se forma pour accepter Vamendement et !'ensemble fut voté, le 7 avril, par 221 voi.'C contre 130, minorité toujours considérable.
Il faut constater, comme l'ont fait unanimement tous les hi&amp;toriens de la Restauration, que l'avenir a donné absolument
raison au Gouvernement contre les diverses oppositions am,quelles il s'était heurté, et que la loi de 1825, loi injustem.eat
impopulaire, a été bienfaisante et utile pour tout le monde. Elle a
été favorable aux anciens propriétaires, qui ont regu un.e somme
assez importante; elle a été plus favorable encore peut--etre aux
nouveaux détenteurs qui ne jouissaient que d'une propriété dépréciée. Lorsque la loi eut été votée, et lorsque tout parut dit sur oe
sujet brulant, les biens ci-devant nationaux retrouverent leer
valeur et ils furent, si je puis m'expriroer ainsi, patrimonialiséa.
L'opinion et le marché cesserent demettrela différence maintenue
jusqu'alors entre un bien national et un bien patrimonial.
Quant a !'ensemble du pays, il a beaucoup profité de la toi
de 1825, par le seul fait que la rivalité, la guerre sourde &lt;¡ai
mettait aux prises deux parties de la France, s'est trouvée tet'minée. Ajouterai-je que !e Trésor public, l'enregistrement, s'ea
sont bien trouvés a cause du surcro1t de valeur qu'a obteau,
groce a cette mesure, une tres notable partie des biens ?...
Tout le monde eut done a se féliciter du succes de la loi de 1825,
Mais tout le monde n'eut pas a s'en féliciw également. Les

indemnisés, il ne faut pas se le dissimuler, n'ont pas regu, il s'en
faut de beaucoup, une valeur égale u celle dont ils déploraient
la perte. On avait estimé leur capital a 997.819.000 francs : en
chiffre rond, un milliard. Mais quelle avait été la valcur en temps
normal, par exemple avant la Révolution, des bien-s confisqués
non seulement sur les émigrés, mais encore sur les déportés et
les condamnés ? Ce chiffre, qu'il est impossible de déterminer,
a'élevait incontestablement fort au-dessus de ce milliard qu'on
allait leur servir. L'ancienne aristocratie et la partie de la nation
qui, sans appartenir a cette aristocratie, a été victime des memes
événements, sont tres loin d'avoir été indemnisées totalement.
De plus,dansleseinmeme de cettecatégoriequiétaitindemnisée,
les uns ont regu beaucoup, d'autres ont re&lt;;u extremement peu.
Dans le chapitrc I, en effet, ou furent compris les anciens
propriétaires n'ayant ríen recouvré de leurs biens vendus, il y
avait deux sections : la section I comprenant les ventes faites
&amp;Tilc indication du revenu de 1790, e' est-a-dire les ventes postérieJres a Prairial an III. Ces ventes-la ont été faites de fagon trés
désavantageuse, mais la trace meme qui restait du revenu
de 1790 suffisait pour que, avec la base de calcul adoptée par la
loi, l'ancien propriétaire regut une indemnité a p-eu prés semblable
acette valeur. Les gens qui ont eu la chance de n'avoir eu leurs
biens vendus que postérieurement a Prairial an III n'ont done pas
eu beaucoup a se plaindre. Mais en revanche, ceux qui ont eu la
makhance d'etre compris dans la section 11 du chapitre 1 Y,lntes antérieures ñ Prairial an III, done sans mention du revenu
~ 1790-n'ont pas pu tenir 1ememe Jangage et ces gens-la précisément étaient la tres grande majorité. Tous ceux dont les biens
ont été vendus .au cours de l'an II et de l'an III n'ont pas
r~u, sauf pour une tres faible partie, la valeur de ce qu'ils
avaient perdu. On a calculé leur indemnité sur le prix d'adjudication, converti en valeur réelle, mais ces adjudications
étaient faites, la plupart du temps, sans enchérisseurs, pour des
Prix tres modiques, par des gens qui étaient aux aguets pour
écarter les compétiteurs et pour se faire adjuger les biens a tres
has prix. De plus, les biens vendus en l'an II et en l'an III avaient,
été disséminés entre des quantités de petits acquéreurs ; leul'S
anciens propriétaires n'ont guére eu la chance, que d'autres ont eue
quelquefois, de pouvoir 'l'acheter quelque chose de leurs biens : et
le has prix des ventes faites a leur débitant a pesé sur leur indem-

1

nité.
On pouITait citer bien des chiffres qui prouveraient cett.e

&amp;9Sertion. Je me bornerai a citer un -seul exempie qui est typique.

�300

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une demoiselle de Saint-Simon, fille et héritiére d'un émigré du
départcment de la Gironde, avait une grande propriété qui fut
vendue en Messidor an IY et qui, par conséquent, semblait devoir
bénéfider de la clause relative aux hiens vendus postérieurement
a Prairial an 111. Pour son roalheur, diverses circonstances
faisaient que cette vente avait été retardée outre mesure et
qu'elle avait été commencée avant Prairial an IIT ; or, il était de
n':gle que, quand une vente avait été commencée sous l'empire
d'une loi, elle continuat a ctre régie par cette loi, quand bienmeme
des mois et des années se seraient écoulés dans l'intervalle. Grace
a cette disposition, M11e de Saint-Simon a done été liquidée dans
la section 2 du chapitre I au lieu de l'ctre dans la section 1 du
chapitrc l. Et v«;&gt;ici en chiffres la différence que cela faisait :
si elle avait eu la bonne fortune d'etre assimilée a ceux dont
les biens avaient été vendus postérieurement a Prairial an 111,
elle aurait du, d'apres le revcnu de 1790, toucher 178.460 francs
CD rentes. ~iais elle n' re~ut que 60.559 francs, soit une différence
de 118 000 francs, résultat du retard, bien involontaire de sa part,
qu'avait suhi la vente de son bien.
Cette différence entre les valeurs, suivant la section dans laquelle
était liquidé l'émigré, se retrouvea chaque page decette histoire.
Aussi est-ce en prévision de cette inégalité qu'on avait, d'un
commun accord, introduit dans la loi cette modification qu'au lieu
de mult,iplier le revenu de 1790 par 20, on le multiplierait seulement par 18, afín de faire de la difCérence un fonds commun qui
serait distribué pour atténuer leurs pertes aux émigrés les plus
maltraités par l'e!fet des dispositions de la loi. Cette idée était
!'lnge et, si elle avait été exécutée, il est tres possible en effet que ces
grandes inégalités eussent été non pas supprimées complétement,
mais un peu atténuées. Malheureusement pour les émigrés; le
íonds commun n'a jamais eu lieu. Les opérations de la liquidation
ontété longues,elles se sont prolongées pendant plusieurs années,
si bien que la Révolution de 1830 est arrivée avant que la liquidation f0t terminée et, alors, on est meme revenu sur certaines
des dispositions tout a fait expresses de la loi de 1825. CeLte
loi était formelle ; elle disait que 30 millions de rente étaient
aífectés a l'indemnité des émigrés, que ce chifíre était définitif et que jamais, ríen, n'y serait ajouté. On n'avait pas pensé
a dire dans la loi, tellement la chose paraissait invraisemblable,
que rien non plus n'en serait retranché. On n'avait pas prévu la
Hévolution de 1830.Maisquand elle se fut produite, il fut ünp&lt;&gt;Ssible a la l\lonarchie de Juillet de continuer desliquidations desti·
• nées a protlter a des ennemis politiques. Alors intervint la loi du

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

301

5 janvier 1831, en vertu de laquelle 3 millions de rente, sur ces
30 millions qui n,'avaient pas encore été atLribués, furent retirés
de l'indemnité des émigrés et furent affectés aux besoins de
l'État qui les négocierait au fur et a mesure de ses nécessités.
Une autre annulation de 900.000 francs de rente fut encore
prononcée, si bien qu'en définitive, la somme de rente qui a
él é ailouée aux victimes des confiscations révolutionnaires n'a pas
été de 30 millions, mais a peine de 26 millions.
En calculant au pair ces rentes 3 0/0 qui ont été allouées aux
anciens dépossédés, on arrive non pas au chiffre fatidique d'un
milliard, toujours cité, mais au chiffre de 866 millions. Cela si l'on
compte la rente au pair;mais elle n'était pas au pair, il s'en fallait
de beaucoup ; supposons que ces rentes aient valu, au moment
ou elles ont été distribuées, a peu pres 80 francs (et ce chiffre est
supérieur a la réalité), ce ne serait plus alors un capital de
866 millions qui aurait passé áux anciens propriétaires, maif,
693 millions, et c'est a ce chiffre qu'il convient de réduire le •
fameux milliard.
On peut dire que ce ne fut pas acheter trop cher la pacification
générale de laFrance, l'augmentation de valeur dusol, qui fure,1t
les excellents résultuts de cette loi de 182ó. Si elle a été et si elle
est encore impopulaire, c'est surtout aux yeux de gens qui nt&gt; se
sont pas rendu compte, d'abord du peu qu'elle c0tita a la France,
et ensuite du bien qu'elle lui procura.

�LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LBS NO_R MANDS

303

tate anglo-saxon. Pour Edelestand Du Meril, iI n'y a aucun

La Conquete de l' Angleterre
par les Normands
Cours de ll. H. PRENTOUT,
Proftsseur d'histoire de ,','ormandie ó l'UniversiU de Caen.

La Tapi1serie de Bayeu:x (&amp;uite)

Cherchons par une autre méthode la date et dcmandons-nous
si nous pouvons savoir quel est l'auteur de cette reuvre.
Il y a longtemps que l'abbé De la Rue a remarqué certaines
particularités qui trahisscnt une participation anglo-saxonne
a la Tapisserie, ce qu'il appelait, inexactemcnt, des expressions
anglo-saxonnes : /Elfgyva, Wadard et Ceaslra. C'était un des
argument.s qu'il invoquait pour rejeter l'attribution traditionnelle a la reine Mathilde. L'un de ses contradicteurs n'avait pas
de peine a luí démontrer qu' iElfgyva et Wadard sont des noma
propres et non des termes désignant une dignité.
Edelestand Du Méril, dar¡.s ses Éiudes sur quelques · poinl8
d'archéologie et d' hisfoire liitéraire, parues en 1862, a repris la these
anglo-saxonne que les archéologues anglais n'avaient pas rejetée,
mais qu'ils n'avaient pas non plus développée ni précisée.
Malheureusement, il y a melé des diatribes contre tous ceux
qui s'étaient occupés de la Tapisserie ; il a employé des argumenta
singuliers qui se retournent souvent contre sa these ou bien des
exagérations bizarres, reposant sur des étymologies tirées par les
chevcux, qui ne sont elles-mcmes que des calembours savants.
Wadard est un éclaircur anglo-saxon (au service de Guillaume) 1
Wad, aller ; ar, en avant. Vital est un cspion, Wil signifiant
apercevoir et al tout !!! Turold est une dénomination aoglosaxonne ; Turold est l'homme des aociens jours. Ces étymologiescalembours, ce parti pris de ramener a des dénominations
anglo-saxonnes des personnages incontestablement normanda
nuisent a quantité de fines remarques sur le latin de la légende,
accompagnant la Tapisgerie, mauvaise traduction latine d'un

raaeignement a tirer de la Tapisserie ; tant au point de vue
archéologique qu'au point de vue historique, elle n'a aucune
wleur. 11 se donnait ainsi la joie de se moquer des anliquaires
des archéologues bajocasses, municipaux comme il disait, dont
qoelques-uns pourtanl tels que Pluquet et Larnbert étaient des
bommes de valeur.
Il est dangereux d'avoir trop d'esprit quand on fait de l'archéolofJie ou de l'histoire. Pour mett,e en reuure les connaissances
atdtiologiques ou hisloriques le bon sens suffit ; l'esprit invite au
peradoxe et a l'hypercrilique. Or, il est plus facile d'abuser de
la critique, de faire de l'hypercritique que de s'en tenir a la
critique, plus facile de tout nier que rle distinguer le vrai du
f1mc, le hon argument du mauvais. Edelestand du ~eril n'a eu
que trop d'éleves de notre temps.
·
Relenons de ses arguments ceux qui valent : l'orthographe
dt Gyrlh, y ayant le son eu. l'emploi du '-i.J,
Aux remarques de l'abbé De la Rue et d'Edelestand Du Meril,
Travers ajoutait les formes Bagias, prononcez Bayas, Wilgelmus;
certaines graphies telles que celles que l'on peut relever dans
ces mots : Eadward Hestinga.
M. Levé a vu la une persistance d'une influence saxonne a
Bayeux. On lui a répondu que c'était Caire un sort inattendu aux
Slxones Bajocassini, a l'Ollinga Sa.xonia. Je sais mieux que
personne que l'Otlinga Saxonia n'a plus laissé de traces a partir
dt 860 ; j'ai cru et crois encore qu'elle est autre chose que le pays
dtaSaxonesBajocassini (1), mais je crois que le pays de Bayeux
• con~rvé longtemps une certaine originalité ethnique.
lla1s on peut aller plus loin que du Méril et dire que les proc6d~ °:1emes de composition décorative en usage dans la
~ªP!SSer1e révelent l'imitation d'une reuvre anglo-saxonne :
aDBl les arbres encadrant les différentes scenes, dans les
bo~rt:S, les représentations de la vie des champs, sujet alors
baité dans les manuscrits anglais (2). Ajoutons-y les scenes imitées
afables d'Ésope: celles-ci, nous l'avons vu, n'ont été connues
• ·Moy_en Age que par une traduction latine, puis par une
traduction anglo-saxonne faites au temps du roi Alfred.
Peut-on prétendre que l' inspiralion meme est anglo-saxonne ?
la(~) Et j'afflrme aussi qu'on ne 3aurait placer cette Otlinga Saxonia sur
rive g-a~che de !'Orne_ d'apres 1;1ne élymologie qui rerait dériver ~terville
~~avilla, étymolog1e contra1re a toutes les lois de la philologie et
t\""8J.ªr tous les romanisles.
( ) • Sauvage,.dan~ Je compte ren(lu du livre de l\. Levé, a !ait d'autres
remarque:; d11 meme genre.

�REV\JE DES COURS ET CONFÉREN«:58

On a dit que l'auteur de la Tapisserie avait ménagé l'amour•
propre anglo-saxon; nous avons noté qu'Harold a genou:t d~
Wace, lorsqu'il prete le serment, le prete debou~ d!ns la Tap1ssene.
Quand Harold fait l'expédition de Br?tagn~, 11 tire du s~bl~. lea
Normands enlisés, scene vécue, ma1s qm donne de lu1 l id•
d'ün homme fort et obligeant. C'est ainsi que le dépeint encore
Orderic Vital. Le chef anglo-saxon est, nous l'avons npté avec
:M. Lanore, appelé Haroldus rex depuis son couronnement jusqu'~
sa mort, titre que Wace, qui voit en lui un usurpateur, ne hu
donne pas, mais que tui accordait Guillaume de Poitiers, panégy•
riste du Conquérant, et ceci flte toute valeur a la remarque(l),
Les brodeurs anglo-saxons étaient renommés au temps ~e la
Conquete. Un texte formel nous parle de cette réputabon _i
cet art était aussi, remarquons-le en passant, un art scandr•
nave ; il y a des broderies bistoriques en Norvege.
Admettons done une main-d'reuvre anglo-saxonne (2). Ccpen
dant, les savants bajocasses - et Travers a ~epri~ ce
tradition - remarquent le role considérable qu~ Joua1t _ da
la Tapisserie l'éveque Eudes ; il béni_t _le repas, 11 se _tie~t
la droite de Guillaume dans le conseil, 11 est dans la bata1Ue, il
jette au milieu de ses soldats un instant débandés : Episco
conforlalpueros. (Fueros, il y a unéquival?ntendanois,_g~rgons po
diresoldats.) Comme le remarque je ne sa1s plusquel critique réce
M. Levé, je crois, et avant lui M. Lanore, Eudes est l'éveq
-episcopus; on ne le nomme meme pas toujours ; ?n savait q~'
seraitreconnu. D'autrepart, lesarchéologues angla1s, relevantl
reur commise par l'abbé De la Rue qui voyait, dans Wada
un chef de la garde ducale, avaient retrouvé Wadard dans
Domesday-Book et noté qu'il figure dans ce cadastre de l'Angl
terre dressé en 1086, comme un vassal, un homme qui «tient • d
fiefs del' éveque.
A ces arguments, j'en ajoutai un autre dans mon Caen
Bayeu:r.: Vital, dans la Tapisserie, commande les éclaire
chargés d~ reconnattre l'armée anglaise. Or, dans le Livre !'1
de l'évcché de Bayeux, on voit un Vital ten~nt des i:na1_
de l'éveque qui avait a Caen des droits étendus. C est UD fa1t
d'attention que les rares personnages non célebres qui figu
dans la Tapisserie sont des gens de l'éveque de Bayeux !
(1) Et ccci ne saurait autoriser :'l"'dire que la Tapisserie est • lo
do la chute de !'indépendance saxonne •• écrit par • un clerc saxon •
a,, 1\ dr.mi &lt;fusimulé par nécessité ses sentiments intimes ,, comme
dit M. Sauvage dans le compte rendu du liVTe de M. Levé.
(2) Commeje l'avais déj ,i fait dans la l" édition de mon Caen d Ba,
1909.

LA CONQUiTB DE L'ANGLBTERRB P4R LES NO~DS

306

De quelques-unes de ces remarques, Travers concluait que
t,te ceuvre a été exécutée dans le comté de Kent par des

art.istes" saxons, pour Eudes de Conteville, par ses ordres et
~•apres ses inspirations. Elle est done contemporaine de la
Conquéte et due a l'un des témoins et des principaux acteurs
i)e la glorieuse épopée dont elle rappelle les épisodes a la postérité.
Travers avait meme essayé de préciser la date de fabrication;
vie d'Eude! de Bayeux, si on l'envisage dans ses rapports avec
Guillaume, se divise en trois périodes : amitié avec le roi qui
le comble de faveurs, le fait éveque de Bayeux, comte de Kent,
Jui confíe le gouvcrnement de l'Angleterre; puis, rupture lorsque
l'éveque voulut jouer un role plus considérable encore, devenir
pe : Guillaume le fit alors enfermer a Rouen ; il ne ful libéré
u'apres la mort de son frere, et ce serait a cette époque, apres
1088, qu'il aurait fait exécuter la Tapisscrie. Eudes, brouillé avec
le Conquérant, Eudes, comte en Anglelerre, a bien pu, en effet,
inspirer cette reuvre.
Cependant contre l'attribution al' éveque Eudes, M. Edelestand
Du Méril a invoqué un argument que l'on s'atlendrait plutot a
voir invoquer .contre la reine Mathilde ou l'lmpératrice. (Si
l'abbé De la Rue ne l'avait pas invoqué contre l'attribution
la reine )lathilde, c'est précisément qu'il l'attribuait a une
1utre femme, sa petite-fille, l'lmpératrice.) Cet argi.lment est
i que j'appellerai l'argument de la pudeu:-.
C'est un senliment qui, pour traverser une crise a l'heure actuelle- dumoins 11. Marcel Prévost nousl'affirme, - est unsen:timent relativement récent. Le :\foyen .'\ge ne l'a point connu. Les
chapitcaux des cathédrales représentent parfois des scenes qui
11B sont point infiniment plus chastes que celles de la Tapisserie.
Blles passaient pour édifiantes. On voulait inspirer l'horreur
do vice en le montrant dans sa Jaideur. Ainsi,les Spartiates montnient a lcurs fils des llotes ivres. Le Moyen Age, on l' offl&gt;lie trop,
a'est que la suite de l' Antiquité ; c'est une .\ntiquité chrétienne
ou christianisée. L' Antiquité a ignoré la pudeur, je ne dis pas la
ehaslelé, ce sont choses différentes. Dans certain manud de
morale du x1ve siécle composé par un noble seigneur pour ses
filies, il leur raconte des histoires que des bommes un pm délicats
ne sauraient se dire au ourd'hui.
N'oublions pas q uJ la Tapisserie était encore exposée dans la
eathédrale au xvmesiccle ! La pudeur-je ne dis pas cela pour en
diminuer le mérite, bien au contraire - me paratt etre une fleur
délicate de la civilisation ; tres probablement, elle est née du
ehristianisme, mais le fruit fut tardif. )lon mattre et ami Sei22

�REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES
306
gnobos me disait unjour, que le grand siecle chrétien: c'était le
xvine siecle, je dirais volontiers, le xixe ou le xxe ; le triompbe de
la pudeur est également chose récente. L'argument qui rcfuser~it
l'attribution de la Tapisserie a la reine Mathilde, a l'lmpératrice
ou a l'éveque Eudes pour raisons de convenance ne por~ pas _(1).
Une autre théorie avait été, il y a quelques années, 1magmée
par un savant allemand et qui est tres proche de celle soutenue
par M. Travers. Reprenant, lui aussi, une remarque faite par une
archéologue anglaise, miss Strickland, il attribuait la Tapisserie
a Turold qui y est figuré. Ledocteur Tavernier, en de nombreux
articles sur la Chanson de Roland, s'est effo1•cé de prouver que
l'auteur de cette geste était un Normand, l'éveque Turold de
Brémoy qui fut le successeur d'Eudes. II n'hésita pas a lui_ attribuer aussi la Tapisserie. 11 a donné un argument qm m'a
beaucoup frappé, c'est que Turold aurait signé son reuvre, daos
ce cartouche ou est représenté un personnage que les archéologues
anglais ont pris souvent pour un nain, un bouffon. Récemment,
on s'est demandé si le cartoucbe ne désignait pas plutot le Normand appuyé sur sa lance que le nain qui tient les chevaux. Tave~nier pensait que le cartouche encadrant le nom de Turold d~•·
gnait plutot le nain qui, d'ailleurs, n'es~ peut-etre ~as un 1;1a1n,
mais un bouffon de Cour, un trouvere; 11 peut auss1 y avo1r la
un effel de pen:pective voulu.
Tout est dit sur la Tapisserie ; tout est dit aussi sur la Chanson
de Roland, et si intéressantes que soient les suggestions de
Tavernier, dont la conversation était plus intéressante que les
articles ! tout ce qu'il a dit avait déja été indiqué. En ce qui
conccrne la Chanson de Roland, Gaston Paris avait dt\ja remarqué qu'ellc avait df.t etre composée sur les frontieres de la
Normandie et de la Bretagne. Léon Gautier angevin, mais n6
en Normandie, la revendiquait pour un Normand de la Conqu&amp;te
qui l'aurait composée en Angleterre oil se trouvent tant ~~an~

________ _...,......,~ ......,.-;ii,,

( 1) Cert.aines des scénes les moins ebastes &lt;1;e la bord ure - i1?-férieure deli
Tapisserie paraissenl représenterdes ~erriers dansant. m1mant _une ~
de pyrrhique, frappant sur leurs bouclie_rs avec !eurs baches._ Cec1 pourru•
etre une reproduction d'une scene cla_ss1que, putsque _les anciens. ont conJ?•
des danses analogues. Mais qu'on_ las? le De geslis ,Herwardi Saxonu.
ouvrage légendaire composé a la glo1re d Hereward dans 1 abbaye de Crow,-•:::
au xn• siécle, on y voit le béros de ce poeme, suryenant pendant une, orgie
les guerriers normands et leurs compagnes sont 1vres. Un jongleur s en allaiL
chantant, se moquant de la race des Ang)ais, _et• incompositos quasl
nos fingens saltus. , Les Normands attr1bua1ent done aux Anglo-Saxo!19
danses de ce genre, d'ou leur pr~en_ce dans la Tapisserie. Je ne cro';8 ~
qu'on ait donné jusqu'ici d'explication de ces danses, de ces scenes d O•e-•
Lambert a Hé accusé de le.5 avoir biaginées.

ans,=

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

307

crits de la Chanson. II y a enfin le vers final de la Chanson :
Ci falt la geste que Turo!dus declinel.

Ce vers, rapproché des faits que je viens d'indiquer, nous
semblerait assez clair, mais les romanistes, gens plus difficiles
que nous a contenter, déclarent que l'on ne sait pas ce que veut
dire Décliner et que, par conséquent, le dernier vers de la Chanson ayant un sens que l'on ne peut préciser, on ne saura jamais
quel a été le role de Turold dans l'élaboration de la Chanson, ni
par conséquent l'exacte origine de celle-ci.
M. Bédier ne rejette pas l'hypotbese du D' Tavernier ; elle
lui paratt intéressante. M. Bédier, qui s'est surtout attaché a
prouver l'unité de composition de la Chanson, n'était pas fáché
de connattre le poete qui l'avait composée (1).
(1) Tavernier s'est donné beaucoup de mal pour édifier une biographie
de Turold, év~que de Bayeux, successeur d'Eudes, que l'on apj:&gt;elle géné•
ralement Turold de Brémoy et que Tavernier veut appeler Turold d'Envermeu (Selne-lnférieure), précis6ment pour en faire un sujet du comte de
llaLbieu, ce qui explique le rOle important du comte Guy dans la Tapisserie
ellkprésence de Turold a la Cour de ce prince.
L'inconvénient de la tbese de Tavernier, c'est qu'elle repose sur une identilleation. Or, comme Génin l'avait fait justement remarquer dans l'lntroduclion de son édiüon de la Chanson de Roland, il y a beaucoup de Turold
en Normandie. Ce nom, essentiellement scandinave, en rapport avec Thurou
Tbor, a été porté notamment parTurold , moine de Fécamp dont Guillaume
le conquérant fit un abb6 de Malmesbury, puis un abbé de Peterborougb.
Or, ou trouve-t-on la premiare trace de la Chan.son de Roland ? Dans la
blbliotbeque de cette abbaye qui en possédait deux excmplaires. Le
manuscrit d'Oxford est, Fans doute. l'un deux.
Remarquons que la tradilion d'apres laquelle la Chan.~ori dt R oland aurait
6t6 chantée au début de la bataille d' Hastings est fortancienne. Déjalepoeme
de Guy de Pontbieu, év@que d' Amiens, cbapelainde Matbilde, nous parle du
Jongleur Taillefer. lncisor Ferri. qui précede l'armóe en jonglant avec son
~ . mais aussi exbortant les Fran~ais : Horlalur Gallos verbis.
Guillaume de Malmesbury, au commencement du xu• siecle, dans ses
Gula regum, ne parle pas de Taillefer ; mais il raconte qu'au commencement
de la bataille, l'armée a entonné la Chanson de Rotand : • Tune cantilena
Rollandi inchoata, ut marlium vi.i exemplum pugnatµros accenderet. ,
Or, si Turold, abbé de Pderborougb, mais auparavant abbó de Malmesbory, estl'auteur de la Chan~on,Guillaume le bibliotbécaire de cette derniere
ah~aye aura été bieifplacé pour recueillir la tradition. Puis Wace a opéré la
foa1~n des deu&gt;1; traditions, celle du j11ngleur dont GeofTroy Gaimar raconte
&amp;1188í les explo1ts, et celle de la chanson ent onnée sur le champ de bataille.
Taillefer qui mult bien cbantout
Sur un roncin qui tost alout
Devant le cluc alout chantant
De Karlemaigne et de Rollant
E l d 'Olivier et des vassalx
Qui morurent en Renceval:;...

Mais, .e~ somme, _e 'est par Guilla u me de Malmesbury que s'est introduite
1 trad1tion relative a l'armée normande chantant ñ Hastings la
C•8n,on de Roland.

•L

�.

LA CONQUtTE DE L 1ANGLETERRB PAR LES NORMANOS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

308
Et, tout de meme, il y a une unité de eomposition dana la
Tapisserie. Cett.e attribution n'est pas incompatible avec
celle de Travers. Celui qui commande, c'est l'éveque de Bayeux;
celui qui dessine les cartons, c'est Turold ; la main-d'reuvre,
l'exécution est anglo-saxonne. Cett.e attribution a l'avantage
d'expliquer la préscnce, au premier plan, de gens qui ne sont.:
pas des personnages historiques, tels que Turold, Vital, Wadarcl.
Elle n'expli4ue pas JElfgyva. !Elfgyva, mais me direz-voua,
Or, le méme auteur nous dit que le rooine de Fécarop a été nommé a
de Malmesbury, a cause des grands services qu'il avait rendus au Conquéran
• qui eum roagnis demeruerat obsequiis• ( Gesta Ponliflcum). Quels services t
?ti. Génin a imaginé que Guillaume l'avait ainsi récompensó du service q_11'
luí avait rendu en composant un P.Oeme dont l'ardeur gu~rriere avait an1
les combattants d'Haslings . .Mais obsequia no conviendra-t-il pas mieux
uno amvre composée :\ la plus grande gloire de Guillaume, c'e,l-/1-d
a laSans
Tupisserie.
doute, lo Turold que nous dépeint Guillauroe de Malmesbury n'a p
le caractere élevé que M. Tavernier voulait relrouver dans l'auteur de
Tapisserie et de la Chansort de Rofond, et qu'il croit reconnattre daos le Turo
év6que de Bayeux, dont, au reste, roéme aprcs sa consciencieuse élude
si fouillée, si hypothótique aussi, uous savons !ort peu de chose.
Turo•J, abbé de Malmesbury et de P ·lerbo ·ough, esl ou contraire un gu
rier, un rudo homme, selon la Chronique anglo-saxon•if; il a été tres d
pour les tenancier:; de ~lalmesbury, il s'est comporté, dit Guilla u me
Malm~sbury, phn en soldat qu'on abbé, si bien que le Conquérant s'é
qu'il va le m~ttre a m~me ,d'exercer ses talents militaire; et lui donoe
combattre le cher des oullaws du Fen, Hereward.
Mals n'ima~ine-ton pas aisément q,1e l'autenr de la Ch&lt;Jnson de Ro!
et nussi celui de la Tapisscrie de Bayeux a dü 1,·oir un t,•mpéramenl guerriea:
voire bclliqueux? La Tapisserie dépeint la guerre brutale, Yiolenle:
cendie des maisons, fuite des pauvres gens ; sur le champ de bataille,
carlavres sont dépouillós. les gestes des soldats, le port de la lance ~ont ex
Comme l'óvaque Eudes, qui tient une grande placo dans la Tapisserie, IO
auteur se complaisait au milicu des soldats.
.
M. Tavernier, pour donner place sur sa Tapi,,erie ú Turold de Bré ,1oy
mourut au milieu du xu• siecle, est obligó de supposer qu'il était alors
enfanl au s;:rvice du co,ule de Ponthieu ; ceci expliquerait d:in; la
touch·~ rlo J1 T p, i.::-orie sa pct.ile laille, mais non sa barbe,
Turold de Púterborough meurt, nous dit la Chroniq ,e anglo-so.ron
en 1098; il pouvait etre un homme mur en 1064, et avoir écril, avant 10
la Chamo"? de Ro'and ; il aurait comp J•é les carlons de la Tapisserie e
1066 et 1068 ou 1069, date a laquelle il arriva á Malmesbury si on ~-eut
ce soit pour !'en récompenser que Guillaume lo Conquéranl luí alt do
cette abbaye, en tout cas avant 1093, d'lte de sa mort.
La Tapisserio serait done bien du x1• si~cle : conclusion a laquello nou1
mené toute nolre discussion.
fü1ls si nous prérérons l'hypothesc Turold, abbé de Peterborough, it l'h
these Turohl de Brémoy, comme auteur de la Chanson de Ro/and ou de
naleur de la Tapisserie, nous aurons la prudence de dire qu'il n'y a 1:\ qu'b
pothcses. Uo méme que, nous le verrons tout a l'heure, il y eut bcauc
d'iElr ¡yva en Angleterre, il y eut beaucoup de Turold en Normandie.
Seulement. per:;uadés que les reuvres littéraires ou artistiques
Moyen Age sont génóraleroent signées, nous croyons qu'il y a Jieu de te
compte el du dernier vers de la Chan,on et du cartouche de la Tap·
(O I a s:1uve·1l wu~c~• 1¡11c 1l Ta 1iss:ri~ r1•p.-ésentai1. Taillcfer chanta
et jo,igla·1i; je n'y vob rien d~ tel.)

309

.
quel nom singulier ! Il y a bienWt vingt ans que je cours aprea
cette femmé décevante; je marche, d'ailleurs, sur les traces des
érudits fran~ais et anglais. Nous ne nous arreterons paa a
l'hypothése de l'abbé De la Rue, qui voyait dans ce nom un
tare, une dignité-comme dans Wadard, lechef de la garde; selon
Jai. JElfgyva, ce serait la reine.
Il faut remarquer que plusieurs princesses ont porté ce nom ;
"9ns compter les femmes que nous ne connaissons pas), car
il paratt avoir été assez répandu en Anglet.erre.
ll y a JElfgyva Ernma, fille du due Richard qui épousa Ethelred,
roi d'Anglelerre, puis, apres la mort de celui-ci, Knut; elle
joue indirectement un r6le daos la Conquete puisqu'elle
inaugure les rapporls de l'Anglcterre et de la Normandie. Or, ce
aont ces rapports, c'est la fuite d'Ethelred en Normandie, la
ret.raite d'Emma et de ses enfants qui ont constitué les premiers
droits de la famille ducale de Normandie au tr6ne d'Angleterre.
Mais elle mourut en 1051.
·
JEUgyva, est-ce Adéle, la filie de Guillaume, qui fut plus tard
comtesse de Blois, que Wace appelle Ele? Est-ce Adelize, autre
filie de Guillaume ? Promise n Harold, elle aurait con~u une
"Yh-esympathie pour le beau chef anglo-saxon, aurait été inconsolable de sa mort ; et, fiancée ensuite au roi de Castille, Alfonse,
elle aurait {ait des vreux pour mourir avant d'arriver en Espagne.
Ses vreux se seraient réalisés et elle aurait été inhumée a
&amp;yeuxl
Ce rornan repose sur l'autorité d'Orderic Vital. Mais il faut
nmarquer que c'est en 1064 que semble se placer le voyage
d'Harold en !'lormandie. Or, quelle que soitla date que l'on donne
au mariage de Guillaume, comme il est né vers 1027 ou 28, il est
difficile qu'il se soit marié avant 1049. Les filies de Guillaume
devaient etre bien jeunes en 1064.
S'agit-il d'lElfgyva sreur d'llarold? M. FQwke a imaginé ici un
IWlan bien amusant. Remarquant que la scéne de la Tapisserie
ou figure JElfgyva précede celles qui retracent l'expédition de
Bretagne, s'appuyant aussi sur certaines scénes de la bordure
proches de celle ou figure JEHgyva, il imagine qu'JElfgpa, sreur
d'Harold, a été en Bretagne victime d'un attentatde la part d'un
chef breton, et que c'est la la cause de l'expédilion de Bretagne.
Ceci explique qu'Harold ait pris part a l'expédition ; il allait
venger l'honneur de sa sreur ! Mais aucun te:it'le ne nous apprend
qu'lElígyva rot alors en Normandie P-t les Gesta de Guillaume de
Poitiers, qui racontent l'expédition de Bretagne, luí donnent
llne cause générale : l'hostilité des Bretons contre les Normands

�LA CONQUJiTE DE L' ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

310

REVUE DES COURS ET CO:"l'FÉRENCES

et
le relus
des Bretons de puis 150 ans de reconnaltre la suicraineté
normande.
JEllgyva peut elre enco ¡ f
,
sreur d'Edwin et de Morkerre aMe!"m.e d Harold, filie d'JElfgar
·
·
e a1s r1en ,. d'
,
¡ama1s venue en Normandie·~n n I'
n m ,que qu elle soit
Harold; son mariage avec ~e e a pas vue s'embarquer avec
viendrait-elle !aire dans la T . pn~ce? est meme douteux ; que
II
JEII
ap1ssene
Yª
gyva de Northam to 1·
.
nous savons qu'elle s'était rélt ién, a concub,~e de Knut dont
apres la mort de ce prince m g_ e sur le,_co~tment en Flandre
la cour de Guillaume a cette é a,s nen n md1que qu'elle soit a
Enf'
. .
poque.
m! que s1gmfie la scéne entre JElf •v
donné bien des interprétaf
.
g) a et le clerc? On en a
m
wns . 1e e1ere apporte un I tt
essage oral annon~ant II Mathilde l' .
'
e e re ou un
gendre (ou al'unede seslillesl'arri é ;rnvé~ d Harold, son lutur
D,u Meri) d_it que le clerc donne un :o~ff~:~~
~f. Edelesta~d
C est, d1t-1l, pour qu'elle n'oubl' .
. _ , oY' a. Pourquo1 ?
1-Iarold car il est de ceux
. ie. ¡ama,s qu elle est fiancée á
d G -•
qm cr01cnt qu'JEllgy
t
e lll1laume.(Dujour ou elle éta'td t' é
º va es une filie
1

~~f!l•

u?~ princesse normande prenaitl;

l

no:;:ª~ a

épouser un Angla is,

S1 ¡e regarde la Tapisserie il me sembl ·º o-saxon de JElfgyn.)
,Ellgyva un soufflet. il 'éta·t
ffe h1en que le clerc donne a
soufflet aux enfants p~ur q ,\ en
et d'usage de donner un
ment, d'un acte. Des chart~s,:o~ assent mémoire d'un événeprocédé expéditil et primitif d'e and~s conservent trace de ce
procurait un témoin. Jeme dema::g,\re~ent par lequel on se
soufllet a JElfgyva pour l'engager a s1 e e •~e ne donne pas un
se passer . ./Ellgyva, ce seraitalors lasi::uvemr de tout ce qui va
de reproduire plus tard les événement deusc0 de la Cour, chargée
. Je vous livre ces réflexions p
s qm ; nt s'accomplir (1).
importe, c'est la présence dans fau~ti qu elles valent. Ce qui
nages qui ne sont ni des rois . d p •~ene de quatre personTurold, JElfgyva Cent ~ns
~ les prmces : Vital, Wadard,
personnages n' au;ail plus e a¡,r s a conquéle la présence de ces
sen tés, il y avait encore des ~::cun_
Qu~nd ils out été repréce qu'ils étaient, pour lesquels ~ qm e! conna1ssa!ent, qui savaient
D'autre part ces
a h' eur pr sence ava1t de l'intéret(2).
Ceas/ra sont de; témoifua:es'~s,e temam-d
~. cc,5reuvre
formes
Heslinaa,
anglo-saxonne,

J

rns.

0

(l} pumaume pouvail étanl d

3

lis

~e3 deux coura, avoir, avafiLla con~1:iéÍ!
rappor~s entre les deux Pª""' et
e~sos ~nglo-saxons,
• Eon serv1ce des brodeurs ou "bro·
. (2) AJoutons avec G Paris que la
.
l1ons \Vido, Rednes esi. un lémoign/geers1s~an~ede ladentaledans ies inscrip·
qui reJelte la Tapisserie au x 1e sibcle.

311

et aussi de J'antiquité de la Tapisserie : car plus on s'éloignait
de la Conquete, moins il y avait de chances, meme en
Angleterre, qu'elles lussent employées (1).
Ces constatations me sullisent a conclure modestement, mais
contrairement a Edelestand Du Méril, que la Tapisserie est un
monument contemporain de la Conquete, un monument du
x1• siecle, un témoignage qui peut etre utilisé et employé pour
l'histoire de la Conquéte, avcc critique néanmoins.
Discutons encore une question secondaire.
Y a-t-il lieu de considérer comme une source pour l'histoire

de la Conquete un poéme latin que Baudri de Bourgueil, éveque
de Dol, poéte réputé, a écrit pour Adele, filie de Guillaume,
femme du comte de Blois, roi d'Angleterre, poéme oil il décrit les
appartements de la comtesse Adéle tels qu'il les voudrait voir
décorés. 11 imagine une série de tapisseries représentant la création du monde ... la conquete de l' Angleterre; mais rien n'indique
que ces tapisseries aient jamais existé, rien n'indique meme qu'il
faille regardcr ces vers de Baudri comme des cartons devant
lracer le cadre d'une description. Pour ma part, je serais porté
a croire que le poeme de Baudri de Bourgueil est un pur exercice
de lettré. Au x1• et au xu• siécle, on a eu la passion des vers
latins. On en !aisait partout : á la Trinité de Caen, dans les
abbayes ; les Rouleaux des Morts en contiennent et de fort hien
tournés. Le poéme de Baudri me paralt etre de cet ordre.
Lesscenesquireprésententla Conquete ne sauraient etre rap·
procbées de la Tapisserie. L'histoire de la Conquete s'arrete á la
bataille d'Hastings daos la Tapisserie ; dans le poeme, elle va
¡usc¡u'a la prise d'une ville. Faudrait-il admettre que nous ayons
perdu la fin de la Tapisserie? Je ne Je crois pas. II y a, d'ailleurs,
une autre dilférence plus frappante. Le poeme de Baudri de
Bourgueil laisse completement de coté toute l'histoire de l'e:&lt;pédition en Bretagne. Il commence avec l'apparition de la
comete et la réunion du conseil de Lillebonne qui décida l'expédition et ou Guillaume prononce un long discours. Or, ceci
ne figure pas dans la Tapisserie, et comment représenter un
discours dans une Tapisserie ? II y a des concetti, des jeux de
mots, c'est bien un exercice de lettré. Ala fin,Baudri dit lui-méme:
Nempe dect! talem lalia thafamus comitissam.
At plus quod decuit quam quod eral cecini.

11 réclame dans les derniers vers le prix de son travail et de(1) Et cec:.i nouc; rameue plulOL U un óvlque de Bayeux comme iflc:pi·
raleur de l'muvre.

�312

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mande a la comtesse d'etre généreuse. C'est un poeme de courtisan qui veut rentrer en grAce.
Le poeme de Baudri de Bourgueil montre que, vraisemblablement, l'on connaissait, a la date ou il a été compasé, au
commencement du x1ie siecle, l' existence de la Tapisserie. «On ne
trouvait ríen de mieux a imaginer qu'une telle décoration pour
orner l'appartement de la princesse. &gt;i l\fais c'est la une fiction qui
n'a ríen a voir avec l'histoire et que l'on ne saurait a aucun titre
comparer a la Tapisserie, reuvre composée évidemment peu de
temps aprés la Conquéte, ce qui en fait la valeur historique et ·
ce qui en précise l'emploi au point de vue archéologique.
M. Lanore, dans le tres remarquable article qu'il consacrait
en 1903,.dans la Bibliolheque de l' École des Charles, a la critique
du prem1er ouvrage de M. Marignan sur la Tapisserie, sans dire
que! était l'auteur de cette ceuvre, inclinait en somme vers la
tradition bajocasse. Il remarquait ce détail typique, et qui nous a
toujours beaucoup frappé, que la scene du sermentsur les reliques
y est placée a Bayeux, alors que d'autres sources la placenta
Bonneville-sur-Touques ou a Rouen. Sans vouloir tranchar le probleme de l'attribution qui restera toujours insoluble, nous restons
persuadés que l'ceuvre a été inspirée par un éveque de Bayeux
ce qui n'exclut pas d'ailleurs l'emploi d'une main-d'ceuvreanglosaxonne. Le faitest parfaitement vraisemblable, en quelqueendroit
qu'on l'ait employée, que ce soit dans le Kent ou a Bayeux
méme. C'est ce que nous avons dit dans. notre Caen el Bayeu:c
(publié en 1909). C'est a quoi !'examen des questions posées par
des ouvrages plus récents ou par leurs critiques nous a toujours
finalement ramenés ; l'évéque Eudes inspirateur, Turold dessinant les cartons, .!Elfgyva les faisant broder, ou encore,
l'éveque commandant l'reuvre, Turold l'inspirant et .!Elfgyva
l'exécutant, hypothéses ; mais quasi certitude : l'inspiration
bajocasse et une date assez proche de la Conquete pour qu'on
y püt rec':~~ttre ces gens de Bayeux, Wadard et Vital (1).
· (1) Notons encore FimportatÍce donnée a l'expédition de Bretagne si
longuement retracée. L'armée qui y fut employée a dQ se former a Bayeux
pour gagner le Mont Saint-Michel par la voie des pelerins, si tacile en•
core a reconnattre. Léon Gautier relevait aussi l'importance ctu Mont Sáint•
Michnl daos la Chanson de Rolartd,

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférencu

a

la Sorbonne.

VII
Chatterton.

Quille pour la peur est une petite comédie Louis XV tres
apirituellement écrite; Vigny l'a composée pour Mme Dorval, qui
avait envíe de s'essayer dans la comédie ; la donnée en est assez
scahreuse. La Maréchale d'Ancre est un drame d'histoire qui
contient quelques belles scénes, surtout au ve acte, ou 1' auteur
a'est rappelé, pour peindre les derniers instants de Léonora
Galiga1, les souffrances de Marie-Antoinette au Temple et son
attitude devant ses juges. Déja, sans doute, ce drame historique
• différait sensiblement de ceux qu'écrivaient a la meme époque
Alexandre Dumas et Víctor Rugo ; on sent que Vigny s'y
efTorce de substituer a l'intéret de la couleur locale et des péripéties romanesques un intérét supérieur, celui de la pensée, celui
de la vérité morale ; on sent, end'autres termes, que La Maréchale
d'Ancre est un acheminement a une nouvelle forme d'art dramaÜt¡ue, a ce drame philosophique ou symbolique dont Challerlon
eet le modele et qui a triomphé un moment a la fin du xixe siecle
avec Ibsen. Mais, dans La Maréchale d'Ancre, la tentative est
encore hésitante ; la pensée ne se dégage pas ; l'reuvre semble
longue, peu claire, et lorsqu'elle a été reprise, voici une vingtaine
d'années, a la Comédie-Fran!&lt;aise, elle y a été écoutée avec plus
d~ déférence que de plaisir. II n'y a en réalité qu'une piece de
Vigny qui demeure vivante et tout a fait digne de lui, et c'est
Clatterton.

�314

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De meme que Quif!e pour la peur, Challerlon a été écrit pour
?,Jme Dorval. L'reuvre appartient a cette courte période de la •
du poete qui va de 1831 ~ 1835,_et qui fut l'heure la plus fiévre~,
la plus douloureuse, mais auss1 la plus féconde et la plus b
lante de sa vie. Il aimait ; il aimait d'un amour plein
remords de hont.e et d'angoisse, qui maintenait son creur d
un état 'd'exaltation et de frémissement continuel, el qui
tou~mentant son creur enflammait et fécondait son génie. Et 1
belles reuvres naissaient sous sa plume: en l'espace de quatre
il publiait, outre les piéces que je viens de mentionner, Sl
puis Servilude el grandeur mililaires qui. date_ co_mme Chall .
de 1835. Ah ! quand il a écrit Challerlon, 11 éta1t bien pres du J
qui devait marquer la fin de sa jeunesse et le réduire . soud
au silence. Mais enfin, quoiqu'il eut déja le creur ternblem
meurb'i, il n'avait pas encore regule coup mortel ; il a~ait ~n
confiance dans son génie et daus l'amour de celle qui alla1t
son interprete. II écrivit sa piéce rapid~ment, dans ~-ne so
d'ivresse, et il fut deux fois heureux le so1r de la prem1ere rep
sentation en entendant acclamer le nom de Mme Dorval en me
temps que le sien. 11 n'y a dans les a~nales du théAtr~ roma
tique aucun succes comparable a celm de Chalterlon ; 11 dép
ceux d'Henri III et d'Hernani, qui avaient élé bruyants, m
contestés. Et certes, le talent de Mme Dorval y contribua, su
dans la scene finalr, dans la fameuse scéne de l'esc~lier escalier tournant que Kitty Bell, l'héroine &lt;le la p1ece, gra
poui' aller au secours de Chatterton, rt d'ou elle reto
eomme foudroyée lorsqu'elle voit que Chatterton est mort.
soir de la premiére, Mme Dorval eut la un jeu de scene, si cela
,;'appeler ainsi, qui étonna, bouleversa tout le mon~e, _et nol} .
Jement les spectateurs, mais meme les acte~rs qui lm_ donnlll
la réplique. Entrée depuis peu a la Coméd1e-Fran&lt;;~1se, elle_
.s1mtait peu aimée de ses nouveaux carnarades qm afTec
de ne voir en elle qu'une actrice de mélodrame, une &lt;t ac
de boulevard ». Aux répétitions, elle avait joué tres sage
ou meme froidement, cachant son jeu. Et ce rut, le soir de
premiere représentation, un efTet extraordinai~e : arrivée
haut de l'escalier a l'instant ou Chatterton expire, elle po
un grand cri, redula épouvantée, se renve~sa_ en_ arriére, le
sur la rampe de l'escalier, et, se laissant ams1 ghsser le ~os
cette rampe, descendit ou plutot tomba en tournoyant J .
la derniére marche, comme tournoie et tombe un 01seau tué
plein vol.
.
. ,
.Mais quel que f~1t le lalent de Jtme Dorval, s1 l~e soir-la G

315

Sand r,ort~t du théatre tout en larmes, sans pouvoir parler, et si
~es centames de spectateurs ressentirent la meme émotion ce
n'est pas A !'interprete, c'est au poéte, c'est a l'reuvre q~'en
revient l'honneur. Aujourd'hui meme, cette reuvre est de celles
qui émeuvent profondément. Elle nous émeut, elle nous plalt
autant peut-étre qu'elle a pu plaire aux hommes de 1835. Je
tl'Ois seulement qu'elle ne nous platt plus par le:, memes raisons.

Chalterlon a plu jadis par la thése qu'il renfermc.
Cette thése, Vigny l'avait soutenue une premiére fois dans
Sltllo dont Challerlon n'est qu'un chapitre habilement adapté
l Ia scene. Stello est un dialogue entre deux personnages Stello
et le Docteur noir, qui ne sont au fond qu'un dédouble~ent de
l'auteur lui-meme - l'un, Stello, étant son creur tendrc,
enthousiaste, épris de justice, et l'autre, le Docteur noir étanL
.
. .
. .
'
a ra1Son
1romque, unp1toyablement lucide et désabusée.
Stello est triste, Stello est las ; il s'ennuie, il se tourmentc,
i eat en proi~ a i_nille &lt;e di ables bleus », amilie chimeres vaines qui
le fo~t soufJm; d.ª appelé le Do_cteur noir a son aide. Et pour le
:pénr, a sa mamere, en subst1tuant une souflrance précisc a
une vague mélancolie - ou plut6t pour lui faire sentir toute
l'inutilité des !armes et des plaintes en lui monlrant la vie
~e qu'elle est, en luí montrant l'irrémédiable misére de l&amp;
oondition humaine - le Docteur noir lui conte trois histoires.
La premiére s'inlitule Hisloire d'une puce enragée. Certain jour,
áu temps de Louis XV, le docteur a eu a donner ses soins chez
11. de Beaumont, archeveque de París, a unjeune poéteinconnu,
Jft8que mo~rant, a ~oitié fou, qui était venu se jeter aux pieds
de_ 11 archev~que et lm demandcr les sacrements. Tandis qu'il le
IO~e, on v1ent chercher le Docteur de la part du roi ; il y courl,
JDllS ce n'était qu'une fausse alerte, une simple frayeur tl1:
~ 0 •_de Coulanges, la favorite du jour. Jllle de Coulanges s'imagmait avoir été mordue par une puce enragée ; de la sa fraycur.
Le Docteur profite de l'occasion pour plaider la cause du jeune
poe~ ; l~ r~1 ho~he la ~ete: refuse sa protection ; le 1oi a peur
~ l esprit, 11 estime qu 11 n y a que trop de poetes. Et quelques
JOurs apres, !e Docteur est de nouveau appelé auprés d'un mala de;
le con~mt dans une man~~rde, d~n~ un grenier ou il retrouve
mém~ Jeune homme a qm ll s'éta1t mtéressé : c'est Gilbert, le
poete G_llbert, que la misére a lué et qui meurt entre ses bras.
avait été_ poete, conclut le narrateur ; des lors, il appartenait
a race touJours maudite des puissances de la terre. ,i

¡:

¡r

�316

LE THÉATRE ROKANTIQUE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le troisieme épisode de Stello est intitulé : Une hilloire
La Terreur. Ce sont les derniers jours d'André Chénier racon
par un de ses disciples, car Chénier a été le premicr modele!
premiér mattre de Vigny aux envir~ns de 1820, quand cel
écrivait ses poemes antiques ; auss1 est-ce avec une émo
profonde qu'il a raconté sa fin si cruelle, si révol_tante-les he~
de captivilé a Saint-Lazare, puis la conda1?nat~on7 et. ce\t! ..
d'été cette soirée du 7 Thcrmidor an 11, e est-a-d1re du 21JU1ll
1794: ou les sinistres cbarrettes rouges cbcminerent jusqu'A
Barriere de Vincennes, conduisant a la mort avec beauco
d'autres victimes un de nos plus grands et de nos plus p
poetes.
Quant au second épisode, il porte en litre Hisloire de Killy B
du nom de l'héro'ine imaginaire ; mais le béros en est un étre
encore un poete mort jcune, mort á dix-huit, ans, le poete angl
Chatterton. Ce chap1tre de Sfello est quelque cbose d'exquia
cela est d'une simplicité, d'une discrétion qui enchante -s~rt.
quand on vient de relire les écrits des autres gr~nds romanti
Rien de tbMlral ici ; point de grandes phrases m de gra~ds ges
les · silhouettes passent devant nos yeux sans bru1t, co
enveloppées d'une Jégere brume, de ce brouillard de Londres d
il est plusieurs fois question dans le récil. Cela comm
par le portrait de Kitty : « Kitty était une jeune femme coro~
y en a tant en Angleterre, meme ~ans le peuple ! elle ava1t
visage tendre, pale et allongé, la trulle élevée et mmce, avec
grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et déconte
que je trouvais plein de charme. » Ainsi parle le Docteur n
11 explique ü Stello que Kitty était tout bonnement. un~ marc
de gateaux, tenant pres du ParleIJ1cnt une pebte boutique, ou
membres des deux Chambres venaient.entre deux séances ero
quelques patisseries telles que buns_ et mince p~es._ Elle
mariée a un sellier de Londres et mere de deux 1ohs enf
En voyant Kitly, vous eus~iez dit la stalu~ de la Paix. L'~rdrc et lf
respiraient en elle, el tous ses gestes. en ét1&gt;1ent la preu,e 1_11lcmcb,e.
s'appuyait il. son comptoir, et pencha1t_sa_téte dans une attit~de douce,
regardant ses beaux entants. Elle cro1sa1t les bras, attend:ut les P
avec la plus angélique patience, et les recevai,~ ensui~o en_ se_ le:ar.t •
respect, répondait juste et seulement le _mot qu 11 falla_1t, fa1sa1t signe l
gan_;ons, ployait modestement la monna1e dans du pap1er pour la ren
et c'était Ji&gt;. toutc sr1 journée, il. pcu de ehose pres.

Le Doeteur conte done que vers 1770, habitant Lond .
venait chaque jour s'asseoir dans la boutique de Kitty a~
regarder son doux visage et ses cheveux blonds. 11 fimt

317

•~arquer que tous les jours, a l'heure ou le jour baisse, • e entre
chien et loup », une ombre passe sur le trottoir devant les vib-es
de la boutique, et qu'aussitot Kitty, se levant de son comptoir,
met dans les mains d'un de ses enfants un petit paquet qu'il
court porter dehors; il remarque que l'ombre est celle d'unjeune
mme, tres jeune, enveloppé d'un manteau noir ; il se dit
1¡t1e Kitty est amoureuse, et il sourit, quoique un peu dépité:
&lt;k, une aprés-midi, en venant a son ordinaire manger des buns
et des mince pies, il recule stupéfait a la vue de Kitty :
C'était la m~me flg·ne, les m¿mes traits ·ré00 uliers et calmes · mais ce
n'était plus Kitly B,ill,_ c'óLait sa statue tres re-5e mblante. Oui, jamais statue
ft marbN .ne Cut au~s1 dJcoloróe; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la pea u
1-lan?he ,fo sa figure une soule gonLte do sang ; ses Iovres étaient presque
•uss1 ;i,Ue, que le re;te, et le rea de l::i viene brlllait que le bord de ses grands
;19ux.

1! s'approche, elle lui montre une lettre qu'elle tient dans sa
. m, tout cela sans échanger une parole. Il lit cette lettre qui es~
•ée : « Thornas Ch-itlerlon ». C'est la confession de Chatterton
c'est son adieu a Kitty Bell et a la vie. Il dit sa lamenlable des~
tinée, et pourquoi il est résolu a se tuer, résolu a mourir a dix-huit·
~- La destinée l'avait fait naltre avec l'ame et le génie du poete,
nnpropre a toute autre chose que rever et chanter ; il a revé,
:-ithanté, publié de nombreux poemes en vieil anglais oiJ il contait
conquéte de l' AI;1gleterre par les Normands ; il avait si bien
'té la tangue du xve siecle, il avait si bien su ressusciter la
sie des vieux ages, que les pédant.s ont craint d'etre dupes
ont affirmé qu'il n'était pas l'auteur, mais seulement l'éditcur
iié ces vieux pocmes ; on l'a raillé, bafoué, on luí a refusé le droit
d'exister. U ne lui reste qu'une chance de salut : elle est en
11. ~eckford, lord-maire de Londres, a qui il aécrit. Si la réponse
Dp v1ent pas, il n'a plus qu'a mourir, en bénissant au fond de
JOn cceur le seul étre qui lui ait été doux et compatissant : Kitty
Ben. Et c'est pourquoi Kitty Bel! est aujourd'hui pareille a une
aatu~ de marbre: c'est pourquoi elle est figée asa place, répétant
• He 1s gone ! (Il est parti !) » - Mais tandis que le Docteur noir
i:herche a la consoler, on entend le ·bruitd'un lourd carrosse : le
lord maire en personne entre dans la boutique, et en meme temps
que lui s'y glisse une ornbre, l'ombrc pale aux yeux bruns qui
elaaque jour passait devant la boutique a la tombée de la nuit.
~est Chatterton. Le lord maire lui parle avec une bonne humeur
Joviale, plaisante sur la manie des jeunes gens d'écrire des vers,
ílll&amp;ure que lui-meme il en a commis quelques-uns a vingt ans,

�318

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et s'en va laissant entre les mains de Chatterton une lettre qui
conlient l'ofTre d'une bonne place, sure et lucralive : ([ Lisez ceci,
lui dit-il, et réfléchissez murement ; cela en vaut la peine ¡ il
s'agit de cent livres sterling par an. » Et le gros homme s'en va,
au milieu de l'admiration et des louanges de tous les assistanta
qui s'extasient sur tant de bienveillance et de générosité. A peine
est-il sorti que Chatterton, ayant jeté les yeux sur la lettre, prend
ses manuscrits, les jette dans le feu, et s'élance dans sa chambre.
Le Docteur sent qu'une main a saisi la sienne et l'entratne ver&amp;
cette chambre : c'est Kitty qui a tout deviné, tout compris,
et qui murmure : , Vite ! vite ! allez ! » 11 se bate de gravir
l'escalier, et arrive a temps pour recevoir dans ses bras Chatterton
qui vient de s'empoisonner. Il entend derriere lui Ketty qui
cssaie elle aussi d'accourir et qui monte l'escalier en ce tratnant.
sur les genoux. Au meme moment, une voix dure críe en has:
,, Come, Mislress Bell ! » C'est la voix du mari. Kitty entre d
la boutique, s'assied a son comptoir, tire sa petite bible de •
poche, et reste évanouie dans son fauteuil.
Son mari u mit a gronder, les femmes a l'entouror, les enrants a crier, lel
chiens a aboyer.
- Et vous ? s'écria Stello en se levant avec chagrin.
- .Moi? je donnai a .M. Bell trois guinées qu'il re~ut avec plaisir et sang•
Croid en les comptant bien.
- C'est, tui dis-je, le loyor de la chamhre de M. Chatterton qui est moat.;.
- Oh I dit-il, avec l 'air satisfait.
- Lo corps est a moi, dis-je, je le ferai prondre.
- Oh I me dit-il, avec un air de consentement.
11 était bien a moi, car cet étonnant Chatterton avait eu le sang-froid di
laisser sur la table un billet qui portait 1l peu pres ceci :
,Je vends mon corps au docteur (le nomen blanc) a condition de payerl
ltl. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme de trois guin~
Je désire qu'iJ ne reproche pasa ses enrants les gA.teaux qu'ils m'apporlaiel&amp;
chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie. •
Ici, le docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle i1 étail plac6 el
s'y enron~a jusqu'a ce qu'il se trouvA.t assis sur le dos et méme sur les épa~
- La I dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ay...
fini son histoire.
- Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle ? dit Stello en cherchan1 l
lire dans les yeux froids du Docteur noir.
- Ma foi, dil celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des médecilt
anglais dutlui !aire bien du mal ... Car n'ayant pas été appelé,je vins quelq
jours apres visitcr les gaUeaux de sa boutique. Il y avait la ses dcux bea
enrants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m'en allai en trap
la porte de maniere a la briser...
- Vous m'avez écrasé la poitrine avec cette histoirc, dit Stello en retoabant assis.
Tous deux restérent en tace l'un de l'autre, pendant trois heures quara
quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Apres
Stello s'écria comme en conlinuant:
- Mais que lui offrait done M. Beckford dans son petit billet '1
uf;
- Ah 1 a propos, dit le Doctour noir comme en s'éveillant en su!'II
C'étail une place de premier valet de chtimbre chez lui...

LE THÉATRE RO:\I.\NTIQUE

319

lntercalée dans Slello entre l'histoire de Gilbert et celle de
Chénier, l'histoire de Chatterton ofrrait déja une signification
assez claire. L'intention est encore plus fortement soulignée dans
le drame que Vigny en a extrait, et de plus, pour que toute
équivoque fut impossible, pour que personne ne put se méprendre
1Ur ses intentions, en publiant sa piece, il l'a fait précéder d'une
préfoce - Derniere nuit de lravail du 29 au 30 jui11 1834 - ou
la these se précise encare.
La these, c'est que le poete est la victime ou le martyr de la
lie sociale ; c'est que la société, au lieu de veiller sur luí comme
mson enfant de prédilection, le repousse et le condamne a mort,
parce que son génie le rend incapable des besognes positives et
locratives que le commun des hommes sait accomplir. u La cause
que je soutiens, dit Vigny dans cette préface frémissante et vibrante, la cause, c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolat.ion du Poete. La cause, c'est le droit qu'il y aurait de vivrc.
La cause, c'est le pain qu'on ne lui donne pas. La cause, c'est
la mort qu'il est forcé de se donner. » Et pour justifier son reuvre
gui, avrai dire, ressemble fort a une apologie du &amp;uicide, il
trouve cette comparaison étrange, mais frappante :
ll y a un jeu a troce, commun aux eníants du Midi, tout le monde le sait.
011 forme un cercle de charbons arde:its ; 011 saisit un scorpion avec des pinces
el.on le place au centre. 11 demeure d'abord immobile jusqu'a ce que la cha~ le brOle ; alors il s•errraie et s'agite. On rit. Il so décide vite, marche droit
l la nammc, et tente courageusement de se Crayer uno route a travers le~
eurbons ; mais la douleur etit excessive, il se retire. On rit. II fait lentemenl
lo tour du ccrcle, el cherche partout un passage impossible. Alors il revient
•• centre et rentre dans sa premiere mais plus sombre immobilité. Enfin, il
l)lend son parti, retourne contre lui-méme son dard empoisonné, et tomhe
lllOft sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

Une proclamation des droits du poete, un réquisitoire contre

cet.te société prosaYque, bourgeoise et matérialiste qui réduit
le poete au suicide, voila ce que le public de 1835 a vu et applaudi

dans le drame de Challerlon. La génération romantique recon-

Daiasait la l'éloquente formule d'un de ses dogmes favoris, de ce
dogme qui partageait a ses yeux l'humanité en deux classes, en
deme familles ennemies et irréconciliables : le poete ou l'artiste
d'une part, c'eslra-dire une toute petite élite, une élite sublime,
Baerée, et d'autre part l'immense foule des ames médiocres et des
jppétits vulgaires, le troupeau humain qui vit la face tournée vers
e~), :vers le réel, ceux qu'en 1830 et encore en 1835 on appelait
~t~s, épiciers, bourgeois. La génération romantique recon~ 1 t dans Challerlon le theme que Mme de Stael avait déja
traité d'une main un peu bien prétentieuse dans Corinne, le theme

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.320

REVUE DES

couas

ET CONFÉRENCES

que Dumas a repris dans son drame de ~e~n ou Désordre et ~
theme qui était, a le bien pr~ndre, celm _d Obermann et. de Je
sais combien de strophes lyriques du meme temps, theme
Balzac a lourclement développé dans plusieurs de ses romana
que Berlioz a paraphrasé tout le long de ses 1vlémoi~es.
.
On n'éprouverait aucun embarras a montrer comb1en ce th
ou ce dogme est creux et faux et impatientant sous la plume
Berlioz de Balzac ou de Dumas. Il en coute davantage de ne
se rendre aux arguments d'un pense~r aussi noble q~'A
de Vigny. Et pourtant, il faut bien avo1r le cour~ge de dire
y a la un sophisme, et meme un dang~reux sophisme:
C'est un sophisme d'abord de vouloir rendre la soc1été res
sable de la souflrance ou de la mort du poete, de vouloir
former son histoire en un probléme social, parce que le poete n'
pas, pour parler le langage_ de Ba!zac, une u_ espece sociale r. 11
un etre d'exception, et V1gny d1t ave~ ra~son dans sa préfa
Lorsqu'une nation en a d~ux, en d1x s1écles, elle se tro
11
heureuse et s'enorgueillit. ll y a tel peuple qui _n'~n a pas un,
n'en aura jamais. » Soit ; mais ne se. contred1t-il pas _lors
ajoute a la ligue suivante : _« D'ou vient,~onc ce qui ~a
Pourquoi tant d'astres étemts des q1~ lis com~eng~1ent.
poindre? » Si les poetes sont si rares &lt;_IU il en p_ara1sse a
« deux en dix siecles », comment la soc1été se v01t-elle_ acc
d'avoir étcint « tant d'astres ». - et comment pourra1t-elle
prendre pour prévoir, reconnattre et_pr~Lég~r ~'éclosion ~7e
ames divines qui se montrent a de si lointams mtervalles . Il
a un peu de creux dans tout cela, ou plutot disons qu'il
a la une illusion de l'orgueil. Les poete~ 'aiment a se
plus malheureux que les autres hommes ; 1ls ont cet avan
sur les autres de pouvoir donner a leur douleur une expr
parfaite qui segrave dans le souvenir de tous, en sorte que .
les croyons, sur leur parole, réservés a des infortunes e:-cep_
nclles. On pourrait cependant leur répondre que celm qui
se plaindre ainsi est moins malheuretDC que ceux dont la
sure saio-ne en silence, ce qui est le cas de tous les autres ho
« En se° plaignant, on se console, , ~ dit :Musset ; ·et t
compLe, les poétes doivent etre a dem1 consolés, attendu
se plaignent beaucoup.
. , .
Oui la these de Chatlerlon est un sophisme, et meme, Je I al
un sophisme dangereux. Il n'est pas exact de ~ire q~e l'a~
. phere sociale est irrespirable au pocte, e~ qu'1l es~ 1mp
a s'y faire place ; bien dE-s poé~es, ~t pa_rm1 les plus 11lustres,
vécu une longue vie, et ont fa1t d auss1 belles fortunes, ou

LE THÉATRE ROMANTIQUE

321

Ues, que s'ils avaient passé leur temps a auner du drap ou l
ndre du sucre ; Hugo en est une preuve suffisante. Le nombre
t bien petit de ceux qui, ayant du génie, n'ont pu échapper ala
· re. II y en a pourtant, et n'y en aurait-il jamais eu qu'un, ce
ait trop encore, ce serait un souvenir poignant pour nos creurs.
ais est-ce a la société qu'il faut s'en prendre, ou n'y a-t-il pas la
de ces ironies de la vie, une de ces mystérieuses et innombles cruautés de la vie auxquelles nous nous heurtons sana
, qui nous révoltent, que nous ne comprenons pas, et auxelles il n'y a d'autre réponse que ce mot: résignation ? Il ne sert
rien de repiocher a la société la mort prématurée d'un poéte,
· on n'indique pas du meme coup par quel moyen la société e0t
in J'empecher. Nous dira-t-on qu'elle doit adopter et pensiontout jeune poéte qui vient d'éclore ? Oui, c'est a peu prés
ee que dit Vigny ; il le dit presque en propres termes : Chatterton qui refuserait les secours d'un particulier, d'un ami,
'adresse au lord maire, parce que s'adresser a luí c'est, dans sa
ée, s'adresser a la société elle-meme, a l'État. Il faudra done
e l'lhat se charge de discerner le mérite, et, au milieu de tant
jeunes gens, qui font, comme on dit, de la littérature, c'est _
lltat qui se chargera de séparer le bon grain de l'ivraie, et de
nnaltre l'élu, le front prédestiné, le véritable poete? Hélas !
il siége-t-elle et ou se recrute-t-elle, cette commission de fonc. aires capables d'un si délicat arbitrage ? Ou sont-ils, ces
es infaillibles qui sur quelques essais de jeunesse diront :
t Voila un futur Victor Hugo, un futur Alfred de Vigny ; ins. ons-le sur la liste des pensions. » Ceci menerait probablement
de facheuses bévues ; ceci menerait a multiplier les ce prix
Rome », et non pasa sauver, a préserver le génie, qui ne releve
d'un jury officiel, mais a encourager les fausses vocations et
limédiocrité qui sait, bien mieux que le génie, les divers moyens
plaire a un ministre ou a ses délégués.
Et tel a bien été aussi le tort de ce beuu, généreux et charmant
Cltatterlon : il a encouragé les fausses vocations ; il a contribué
l développer chez nous la maladie littéraire dont nous soufTrons.
Da formulé le Credo de quelques milliers de jeunes gens qui
leolent a tout prix etre écrivains, quand la nature leur a si
•temellement prodigué toutes les qualités néccssaires pour
pharmaciens ou notaires. 11 a été le livre chéri ou les bohémes
fu temps de Mürger cherchaient des arguments pour just,iller
longues flaneries et leur existence de &lt;e ratés ». On s'est
andé meme s'il n'avait pas eu des effeLs plus graves encore :
lb jeune litterateur, Émile Roulland, se suicida a París peu de
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REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

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Íº?1:' apres la rep~ésentation de la piece ; et Thiers, qui était alors

mimstre, racontait a Sainte-Beuve qu'il recevait tous les matins
quelque lettre ainsi formulée : « Une place, ou je me tue ! »
Je ne sais, apres tout, si Chalterlon a causé des suicides. Non
son tort est au contraire de n'avoir pas assez preché une certain~
sorte de suicide, je veux dire d'avoir idéalisé, poétisé dans
l'~sprit de la jeunesse le métier d'écrivain, _de ne l'avoir pas
mise en garde contre les séductions de l'art et de la vie littéraire.
11 ne faut ~as se tuer a dix-huit ans, ni meme a aucun age ; maia
en gé?é~al il est ~onde tu_er en soi_ a dix-huit_ou vingt ans l'apprenb rimeur ou l apprenb romancier, et de fa1re ensuite sa tache
d'homme a la place, au rang que le destin nous a assigné.

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Est-ce a dire que le drame de Vigny nous plaise moins qu'a
nos_ gra~ds-péres ou arriere-grands-péres ? 11 ne nous platt pas
moms; 11 nous platt pour d'autres raisons. Si la thése dont il
était l'expression ~ tant soit peu vieilli, si elle nous inquiete ou
nous chogue~ oubhons-la ; ne c~erchons dans le drame ríen que le
drame lm-meme, et nous le hrons ou le verrons jouer avec un
plaisir infini.
J'ai résumé le chapitre de Slello : voyons comment l'auteur
s'y est pris P?ur tirer de ce mince récit, si délicat, si voilé, UD
drame en trois acles.
~n pr~mie~ lieu, il a ajouté quelques personnages a cem:
qu Il ava1t fa1t apparattre dans son récit. Chatterton KiUy
Bell, le lord maire sont restés tels a peu pres que ~ous le&amp;i ,
avions vus déja. Mais master Bell, le mari de Kitty, n'esl
plus le meme homme ; ce n'est plus un artisan, un sellier de
Londres ; il est un riche industrie!, possesseur de plusieurs usines
ou fabriques, et en lui s'incarne le brutal égoisme de l'homme
d'argent. Tout tremble devant lui, ses ouvriers qu'il rudoie, 81
femme et ses deux petits enfants qu'il ne traite guere avec plat
de douceur. Une autre figure apparatt, qui remplace ici le Docteur
noir. C'est la figure d'un vieux quaker, qui habite coJJlll18
Chatterton la maison de master Bell et qui joue dans la piece 111
role considérable. 11 correspond a peu pres au role que jouait
dans le théatre ou le roman du xvme siecie le personnage
« philosophe » ; il est le sage qui fait entendre les paroles de pi~~.
ou d'indulgence ; mais sa philosophie n'est plus celle que noa&amp;F'·'
prechait le vieux créole dans Paul et Virginie ou le vieux paria ,
dans La Chaumiere indienne, et s'il leur ressemble un peu, dljl

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LE THÉATRE ROMANTJQUE

323

il annonce le Myriel de Víctor Hugo. Sa philosophie a lui n'est
a~tre que la ~orale du Christ: il est la pour s'opposer au mal, et,
a il ne peut 1 empecher, pour consoler ceux qui succombent, pour
18 pencher sur leur agonie et prononcer sur eux la divine parole de
pardon. C'est une création singulierement originale que celle-la.
0n ne se tromperait pas, j 'imagine, en pensant que Vigny a peint
d'apres nature le portrait du bon quaker. 11 était tres au courant
de la vie, des _mreurs et de la religion anglaise ; on s'en aper~oit
sans cesse en hsant Chatterton. Sans cesse, on croit lire une reuvre
anglaise parfaitement bien traduite ; il y a des scenes qui semblent
avoir été pensées en anglais ; non seulement les mreurs de
1'Angleterre sont peintes avec vérité, mais le rythme meme de la
phrase semble celui de la phrase anglaise, et ceci ajoute a l'c.euvre
une saveur tres particuliere, un charme que l'on ressent, mais qui
reste presque indéfinissable, - notamment dans la premiere
scene que je vais transcrire.
Toute l'action dans Chalterlon se déroule en une journée.
Vigny a résumésa piece en disant : &lt;1 C'est l'histoire d'un homme
~ a écrit u~e lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au
eo1r ; elle amve, et le tue. » Et toute l'action se déroule dans le
méme ~écor - ce qui prouve, soit dit entre parentheses, que les
romantiques, et Vigny lui-meme, s'étaient un peu trop pressés,
en 1~~9 ou 1830, de ra~ller l?s vieil!es regles du théatre classique,
la vie1lle regle des tr01s umtés. V1gny s'y est soumis et le plus
naturellemen~ du monde dans. Chatlerl?n, et pour etre simple,
pour etre log1quement constrmte, la p1ece n'en est pas moins
vivante, loin de la.
~orsqu'elle commence, Kitty Bell est assise dans lavaste salle
qui sert d'arriere-boutique, et au fond de laquelle un escalier
t.ou~ant mene a la chambre de Chatterton. Elle a presd'elle son
pe~t gargon et sa tres jeune fille Rache! ; le quaker lit dans un
com de la salle.
KITTY BELL, a sa filie qui montre un liure a son frere.
ll me semble que j'entends parler, Monsieur; ne faites pas de bruit en•
la.nts.
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Au quaker.
He pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

Le quaker hausse les épaules.
, Mon Die';I I votre pere est eI?, colere 1 ~ertaineme;'lt, il est fort en colere ; ¡e
1entends bien au son de sa voix. - Ne Jouez pas, Je vous en prie, Rache!.
Elle laisse tomber son ouurage et écoute.
11 me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, M'onsieur?

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�LE THÉATRE ROMANTIQUE

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325

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le .quaker /ail signe ,que oui et continut aa ltcture.
ir;f!N'essayez pas ce petit collier, Rache! ; ce sont des vanités du monde
nous ne devons pas meme toucher. - Mais qui done vous a donné ce livreC'est une Biblo ; qui vous l'a donnéo, s'il vous plalt ? Je suis sOre que c
le jeune monsieur qui demeure iei depuis trois mois.
RACUEL

Oui, maman.
KITTY BBLL

Oh ! mon Dieu 1qu'a-t-elle fail la ? - Je vous ai dé!endu de rien accep
ma filie, et rien surtoul de ce pauvre jeune homme. - Quand l'avez-vo
vu, mon enfanl ? Jo sais que vous eles allée ce matin, avec votre frére l'e
brasser dans sa chambre. Pourquoi etes-vous entrés chez lui, mes enfanta
C'est bien mal.
Elle les embrasse.
Je suis certaine qu'il écrivait encore ; car, dcpuis hier au soir, sa lamp
t.rQlail toujours.
RACHEL

Oui, et il pleurait.
KITTY BELL

- Il plc;ir:lil I Allons, taisez-vous I ne parlez de cela a personne. Vous i
rendre ce livre a :'tL~'om quand il vous appellera ; mais ne le dérangez jam ·
et ne re!:evcz dJ l&lt;.11 auc•m présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu
log,i ici, i~.nc lui ai f?15me pa~ parlé une fois, et vous avez accepté quclq
cho,e, un hvrc. Ce n e~t pas bien. - Allez ... allez embrasser le bon quak
- Allez, c'cst biea le meilleur ami que Dieu nous ait donné.
Les e:1./ants courent s'asseoir sur les genoux du quaker.
LE QUAKER

V.enn ~:u m~3 g..inoux tous deux, et écoutez-moi bien. Vous allez dire
votre bonae petito mere que son coour est simple, pur et vérilablement cb
tien, mai~ q,l'olle est plus enrant quo vous dans sa conduitc, qu'elle n'a
nssei: rófléchi i:t ce qu'ello vient de vous ordonner, et que je la prie de e
dérer que remiro a un malhoureux le cadeau qu'il a !ait, c'est l'humilier et
faire mesuror toute sa misere.
KITTY BELL s'élance de sa place.
Oh I il a raison I il a millo rois raison I Donnez, donnez-moi ce li
R1chel.- 11 raut le garder, ma filie l lo garder toute ta vie. -Ta meres
trompée. - Notre ami a toujours raison.
LE QUAKER, ému et l!Li baisant la main.
Ah I Kitty Bell I Kitty Bell I dme simple et tourmentée 1- Ne dis ~
cela ele moi. - Il n'y a p:i'! de 5agosse humaine.-Tu le vois bien: si j'avalt
rai.;on a11 fonrl, j'ai ou tort dans la forme. - Devais-jc avertir les enran
de l'orrcur légere do leur mere? 11 n'y a pas, o Kitty Bell, il n'y a pas si bell
pen-;úe a laquelle ne soit supérieur un élan de ton creur chaleureux, un d•
s0•1pirs de ton Ame tendre et modeste.
On enlend une uoiz tonnante.
KITTY BELL, e//rayée.
Oh I mon Dieu I ancoro en colere. - La voix de leur pero me répond 11.
Elle porte la main a son cmur.
Jo ne puis plus respirer. - Celle voix me brise le cccur. - Que lui a-L
(ait? Encore une colere commc hior au soir.
Elle lombe sur un /auleuil.
J'ai besoin cl'etre a'!sise.- N'cst-ce pas commc un orage qui vicnt ? et
,es orages tombenl sur mon pauvre creur.

LB QUAKER

Ah I je sais ce qui monte a la tétc de votre seigneur et maltre ; e 'est une
querelle avec les ouvriers de sa fabrique, - lls viennt&gt;nt de Jui envoyer, de
Jlorton a Londres une députation pour demander la grAce d'un de leurs
eompagnons. Les pauvre;; gens ont fait bien Yainement une lieue a pied 1
lletirez-vou~ tous les trois... Vous ~tes inutiles ici. - Cel homme-111 vous
laera ... C'e,t une c,pecr de vautour qui écra!I' ,a couvée.

Jusqu'ici, comme on le voit, l'amour de Chatterton et de Kitty
at. un sentiment encore enfoui dans leur creur. Kitty ne lui a pas
ecore adressé une seule fois la parole ; elle ne sait pas qu'elle
l'aime, il ne sait pas davantage combien elle lui est chere. A la fin
'11 premier acte, lorsqu'il apparatt, lorsqu'il entend la voix de
mster Bell qui gronde, lorsqu'il devine les larmes de Kitty, il
eat ému, il se trouble, mais sans bien comprendre la raison de son
kouble. Cet amour qu'ils ignorent l'un et l'autre, seul leur vieil
a» le quaker l'a deviné ; il s'en épouvante et veut les sauver
L'ln de l'autre. Aussi, avant que Kitty revienne et des qu'il entend
1avoix, il se bate d'emmener Chatterton.
A l'acte II, son attitude change brusquemenL. D'anciens amis
de Chatterton, de jeunes viveurs, de jeunes fous, lord Talbot, lord
Kingston, etc., ont reconnu Je poete touta l'heure, tandis qu'ilse
promenait avec le vieillard; ils l'ont suivi jusque dans sa retraite,
jusque dans la maison de master Bell ou depuis trois mois il se
cachait sous un nom d'emprunt. lis l' ont nommé de son vrai nom
devant Bell et Kitty ; ils ont dit qui il était, et en meme temps ils
ent donné a entendre que tout ce mystcre cachait sans doute
quelque galante aventure ; ils ont souri en regardant tour a tour
Chatterton et Kitty. - Eux partis, la jeune femme fond en
lazmes ; elle craint d'avoir été la dope, le jouet de Chat,terton et
de ses amis ; elle lui parle presque durement, et il sort désespéré,
en proie a un égarement tel que le vieux quaker ne peut s'emp6cher de frémir. Et c'est lui, lui si soucieux de l'bonneur de
Kitty, de son honneur et de son bonheur, c'est lui qui dit maintenant : « 11 t'aime I aie pitié de lui ... », car il ne voit plus d'autre
a.oyen d'empecher le suicide de Chatterton, il ne voit plus de
mnede et d'espoir que dans la bonté de la douce et pure Kitty.
La scene est étrangement hardie, et elle est admirable ; il fallait
pour l'écrire toute la noblesse d'lime de Vigny et toute sa délicates&amp;e.
Au troisieme et dernier acle, le vieux quaker vient lrouver
2&gt;:8tterton dans sa petite chambre, ou il travaille en proie a la
uevre, essayant en vain d'aligner des rimes, dans un état d'exallation proche de la folie, et tout entier déja a son idée de suicide;
l1lr sa table, pres de lui, est posée la fiole d'opium quicontient sa

�LE !fHÉATRE ROMANTIQUE

326

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d élivrance. Et, de meme que pour le sauver, il venait de dire a
Kitty: « Aie pitié de lui, car il t'aime », le quaker dit maintenant a Chatterton : « Elle t'aime, veux-tu te tuer encore et la
tuer avec toi ?... » Mais rien ne pourra le sauver. Le lord maire
survient, comme dans le récit de Stello ; il tient a Chatterton le
meme langage que dans le roman et sort en lui laissant la meme
lettre. Chatterton boit le poison. A. peine l'a-t-il bu que Kitty
accourt. Sans savoir ce qu'il vient de faire, elle pressent que sa
force est a bout, qu'il faut venir a son aide; le mot qu'elle n&amp;
lui avait jamais dit, qu'elle croyait ne jamais lui dire, ce moi
lui échappe ; c'est entre eux la premiere, l'unique scéne
d'amour. ldée digne d'un poete, et qui est peut-etre ce qu'il y a
de plus beau dans la piece. C'est a un mort que Kitty dit:
« Je vous aime »1 puisque déja Chatterton a bu le poison ; et
c'est un mort qui lui répond: « Je vous aime, Kitty. » Entre d&amp;.
pareilles ames il ne pouvait y avoir d'autre roman que celui-ll
Et tout a coup, au moment 011 Chatterton la quitte, ou il remonte
dans sa chambre pourmourir, elle apergoit par terre la fiole vide:
SCENE IX
KITTY BELL, LE QUAKER
LE QUAKER,

accourant.

Que faites-vous ici ?
KITTY BELL,

renversée sur les marches de l'escalier.

Montez vite I montez, M:msiéur, il va mourir; sauvez-le ... s'il est temps.
Tandís que le quaker s'achemíne vers l'escalier, Kitty Bell cherche a voir,. 1-l
lravers les portes vílrées, s'il n'y a personne qui puísse donner du secours ; puu,
ne voyanl ríen, elle suít le quaker avec terreur, en écoutanl le bruil de la cham
de Chatterton.
·
LE QUAKER,

en montant a grands pas, a Kilty Bell.

Reste, mon enfant, ne me suis pas.
1l entre chez Chatterlon et s'enferme avec luí. On devine des soupirs de Challtf.
lon et des paroles d'encouragement du quaker. Kitly Bell monte, a demi. "'1a-11ouie, en s'accrochant a la rampe de chaque marche : elle fait etfort pour tlftf' I
elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On uoit Chatterlon mourant el lom~sut
le bras du quaker. Elle crie, glisse a demi marte sur la rampe de l'escalrer
loml&gt;e sur la derniere marche.
On enlend John Bell appeler de la salle voisine.
JOHN BELL

Mistress Bell 1
Kitly se leve tout
JOHN BELL

a coup comme

par ressorl.

une seconde fois.

l\Iistress Bell 1
Elle se me! en marche el uient s'asseoir, lisant sa Bible et balbuliant toul NI
des paro/es qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent el s'atlachent asa rok,

LE QUAKER,

du haul de l'escalicr.

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

Il va prts d'elle.

Ma filie I ma filie 1
JOHN BELL

entran! violemmenl el montanl deux marches de l'escalier.

Que fai~-elle ¡~¡? oa est ce jeune homme ? Ma volonté est qu'on l'emmene•
LE QUAKER

Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JOHN BELL

Mort 'l
LE QUAKER

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Oui, mort a dix-huit ans I vous l'avez tous si bien rei;u, étonnez-vous qu ti
soit parti !
JOHN BELL

Mais...
LE QUAKER

Arretez, Monsieur, c'est assez d'effroi pour une f_emme.
Jl regarde Kitly et la uo1t mouranle.

:1-lonsieur -emmenez les enfants ! Vite, qu'ils ne la voient pas.

dl
·
'
d
· d d K·tty les passe a John Bell el pren eur
Il arrache le: enfaJnlhs Beselpl1leesspr:nd'a p'art et reste slupéfait. Ki!ty Bell meurt
mtre dans ses vras. o n
dans les bras du quaker.
·
JOHN BELL, avec épouvanle.
Eh bien I eh bien I Kitty I Kitty I qu'avez-vous 'l
'
.
Il s'arrele en voyant le quaker s agenouiller.
LE QUAKER,

a genoux.

Oh I dans ton sein I dans ton sein, Seigneur, regois ces.deux martyrs 1

N'est-il pas vrai que cette ceuvre si simple, si p~re ~t si tris~e,
. f ·t . d' couler tant de larmes en pourra1t fa1re cou e_r
qm a a1 lª is .
,
.
. ' • ·
? J'ai dit et 11
encore, si nous avions l occasion de la voir JOU~r. ·
.
fallait bien le dire - que la th~se pr_ésentée 1c1 par Vig~! ne ~~
semhlait pas juste. Mais je sera1s mamtenant tenté ~e ire qudé
a obtenu plus qu'il ne demandait. 11 ne _no~s a .P~mt persu: ·t
que les poetes soient les victimes de ~a soc1éte ; ma~s 11 not"s ~l a1 t
. sentir chemin faisant d'autres vérités plus certames e q? I es
' opportun de ' nous rappel er. n nous a arraché
toujours
,. d autres
t ?
larmes que celles qu'il voulait tirer de nos yeux. Qu ~.Por e ·
ce sont toujours des larme~ de pitié, et une !arme de p1t1é ne se
perd jamais elle trouve touJours 011 tomber ·
ul d t Q
Elle tombera sur Chatterton lui-meme, sans n
ou e; ue
&amp;a mort soit imputable ou non a la société, le f~it es~ qu elle .ª
droit a un pieux et tendre souvenir. Ce poete de dix-huit ans était

�328

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

vraiment un poéte ; les fragments de ses reuvres que Vigny a
reproduits et traduits en publiant son drame, en font foi ; il était
bon qu'il se rencontrat un autre poete pour honorer et fleurir sa
tombe. Vigny a eu a un haut &lt;legré la pitié pour les morts, pour
ceux qui ont souffert dans le passé, meme dans un lointain passé.
La plupart de ses reuvres sont sorties de ce sentiment, que ce soit
Stello, La Maréchale d' Ancre ou Cinq-Mars. II s'est penché sur le
passé, iI a recueilli la plainte des vaincus, de ceux a qui la vie a été
cruelle. C'est une legon qu'il n'était pas inutile de nous donner.
II convient assurément d'avoir d'autres pitiés que celle-la ; il y
aurait un peu de dilettantisme a réserver toute sa compassion
pour les morts. Mais songer aux morts, s'émouvoir, s'attendrir
sur les drames du passé, c'est un assez bon moyen d'ouvrir son
creur a la pitié du présent, a toutes les pitiés. Et les larmes de
pitié que nous arrache Chatterlon, je pense, en efTet, qu'elles
ne couleront pas seulement sur le poete anglais qui donne son
noma la piéce. Elles couleront sur d'autres martyresque le sien,
sur d'autres nobles défaites : sur ceux et sur celles dont ]'ame
élevée, délicate, se voit opprimée par les lourdes et vulgaires
réalités de la vie, sur toutes les ames qui luttent et qui étouffent.
ce J'ai peor, » dit au premier acte la petite Rachel, la fille de
Kitty Bell ; et le quaker lui répond : ce De frayeur en frayeur tu
passeras ta vie d'esclave. Peor de ton pere, peur de ton mari un
jour - jusqu'a la délivrance. » II y aura toujours parmi nous
des Rache], des Kitty Bell et des Chatterton ; toujours il y aura
des détresses d'ame a consoler, toujours ]'esprit sera tourmenté
ou meme accablé par le réel; - et voila pourquoi je conclus que
si Vigny a soutenu dans Chalterton une these paradoxale, il y a
pourtant plaidé et gagné un beau procés.
(d suivre.)

Philosophie de l'Esprit
Cours de 11. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l'lnslilul, Professeur a la Sorbonne.

SEPTJEME LE~ON

Les valeurs morales de la vie.

J'ai consacré les deu,-x let,;ons précédentes

a suivre,

dans ges

liases spéculatives et dans ses cons~quen~es pratiq?es, le courant

de pensée qui s'oriente vers le spmtuah~me en s appurant sur
Je réalité dynamique de la vie. Je voudra1s procéd~r ma~te:n-ant
l l'examen critique de cette pensée, et, comme Je le d1sa1s en
termina~t mon cours p~écéde~t, la tache ~• est pas _commo~_e. .
Qui dit examen critique, d1t en effet inlervenlwn de l mtellir,.nee ·, or, J. ustement, l'intelligence est récusée. des l' abord,
eomme incompétente pour juger des chos~s de 1~ ~1e. Par rapp~rt
l la vie, M.Bergson ne recule pas ~evantl a~sociatio~, au_prem1er
abord si étrange, des termes inlelltgence et mcomprehenswn . .
Nous devons mettre a profit l'avertissement. Nous ne la1ss~rtns d'abord l'intelligence figure:: qu'a titre d'observaleur (s01,ant l'expression remarquable qui,_récemmen~, par suit_e de
rllbstention des États-Unis dans la paix de Versa11les, a été mtroduite dans le langage diplomatique) ; nous émettons seulemen~,
et tres timidement, l' espoir que, dans le cours du débat, elle s01i
invitée a dire son mot, qui sera peut-etre, finalement, le mot
décisif.
Pourquoi le dynamisme vital entendait-il fermer la bouc~e a
l'intelligence, lorsqu'il s'agissait de juger les val~urs de la VIe ?
C'est que, suivant l'expression de Pascal, la ra1son « ne peut
mettre du prix aux choses ».
La philosophie définie au sens du xvn8 siecle comme spéculat.ion sur la nature' ne vaut pas une heure de peine, parce qu'elle ne
Preeure pas une h'eure de joie véritable. Le bonheur, q~ es~ la fin
Xleturelle de l'homme, puisqu'il n'exprime que la réahsat1on de

�330

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

son etre, ne saurait se trouver a la surface de l'abstrait et du
réfléchi ; mais il lui faut la profondeur et la plénitude de la vitalité, une exaltation intérieure, qui ne souffre et ne craigne aucune
rupture, aucune chute.
Or, la vie, considérée d'une fagon absolue, satisfait-elle a une
telle aspiration ? On pourrait a cela répondre que la question
ne doit pas etre posée : vivre, c'est s'abstenir de s'interroger
pour suivre l'impulsion immédiate, infaillible, de I'inslincl. Le
vitalisme ainsi entendu ou pour mieux dire ainsi pratiqué,
s'avoue matérialisme : u Les autres, écrit Pascal, parlant des
Jibertins de son temps, ont voulu renoncer a la raison, et devenir des brutes. » (Des Barreaux.)
Ou bien l'on pose la question1 et les valeurs de la vie appa·
rattront diverses et contradictoires. Lesquelles correspondent au
mirage d'un reve illusoire ? Lesquelles ont leur fondemen~
légitime dans la réalité ? Ou, pour parler encore avec Pascal,
lesquelles sont de fanlaisie, et lesquelles sont de senlimenl?
L'intelligence ne fournit point de regle; et, en effet, « la raisoa
s'offre», mais, ainsi que le disait déja Montaigne, «elle est ployable
a tout sens ». Du moins, la raison fournira-t-elle une ligne de partage. Ce que le génie de Pascal a mis en évidence, c'est qu'il
n'y avait pas deux ordres entre lesquels il fallait se prononcer,
l'ordre de l'intelligence et un autre. II y en a lrois : un ordre
infra-inlellecluel et un ordre supra-inlellectuel, tous deux semblables en ce qu'ils sont contraires a l'ordre de l'activité proprement humaine, a l'ordre de !'esprit, mais qui n'en sont pas moins
conlraires l'un a l'autre : dans !'un, dans l'ordre de la chair,
l'homme est sujel d' en bas, soumis passivement aux impulsions de
la nature anímale ; dans l'autre, dans l'ordre de la charilé, il est
sujel d'en haul, recevant du dehors la révélation du dogme ~
obéissant aux mouvements de la grace.
Et alors, le probleme pour le dynamisme vital se pose avec une
irrécusahle netteté. Le dynamisme vital, spéculation propre·
ment philosophique,qui laisse de coté par suite la transcendance
théologique, qui, nécessairement, rabat le troisieme plan s~r
le premier, aura-t-il de quoi dépasser la sphere de la vie sp~
fiquement biologique, la grandeur de chair pour rejoindre ~
pour justifier les valeurs spirituelles de communion interne.
de charité ? C'est a ce probleme que prétendent tour a to~
répondre les philosophes dont nous avons parlé la derniere fOIS:
Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche. Nous allons examiner leurs
solutions, en nous efforgant de ne les juger que d'apres le systernt:
&lt;le mesure agréé par ces philosophes, en essayant, par cons~quent,

PHJLOSOPHIE DE L'ESPRJT

331

de mettre en lumiere les conséquences internes de leur doctrine
par rapport au primal de la vie définie biologiquement.
Rousseau divinise l' inslincl : il restitue a l'homme son innocence originelle ; iI met, pour ainsi dire, la nalure en état de grácc.
Et, en effet, si nous prenions Rousseau pour «juge de Jean-Jacques », nous n'aurions aucun droit a le charger d'un péché, de
le soumettre a la loi. Rousseau goute, en se réfugiant dans l'intimité de sa conscience, l'intégrité du préadamile. Jamais, quela
que soient les écarts de sa conduite, ne viendront (ou ne devraient venir) le trouhler, soit les mouvements spontanés du
repentir, soit les reproc~es d~s. autres ho~es. ~eu!e~e~t, un
pareil cas est-il susceptible d etre généralisé ? Ic1, l ~1st~1re_ se
1
substitue a la psychologie. Elle nous montre que I mspirabon
de Rousseau, comme il est arrivé tant de fois dans l'histoire de
l'humanité' a manifesté sa fécondité en se dissociant pour donner
naissance a des courants différents.
L'un de ces courants nous y avons fait allusion la dernierc
·fois e' est celui qui a so~ origine dans Le Conlral Social; il fonde
sur '1a bonté essentielle de la nature humaine une loi qui sera
l'expression d'une volonlé générale et qui pai:ticipera des l~rs a
l'universalité de la raison. De Rousseau procedent authenbquement et le ralionalisme moral de Kant et le ralionalisme politique de la Révolution frangaise.
A cette tendance, rien de plus opposé que l'apothéose d~
sentiment et de la passion,suscitée par LaNouvelle Héloise et qui
s'épanouit dans Werlher et dans René, ~ntra1nant la vogue du
vitalisme romantique. Avec le romantisme, la valeur morale
du dynamisme vital va done subir l'épreuv~. de. l'exp~~ence.
Le probleme est celui-ci : Entre la poésie de I mstinct d1vm et
la prose de l'instinct animal, y aura-t-il d'autre différe~ce que
l'artifice d'une transposition verbale? L'ivre~se romant~q~~ se
célebre d'un autre ton que l'ivresse des libertms _du xvn. _S1ecle,
comme ce Des Barreaux dont parle Pascal ; mais, derriere la
fa~ade des mots, Je philosophe considérer~ la réali~ ~es choses.
Or l'exaltation de la vitalité, avec ce senbment qm I acc?mpa·
gne, ~entiment vi/ interne et cru infaillib~e d'une absolue liberté,
n'est-ce pas en fait, et pour une conscie~ce plus scrupuleuse,
plus approfondie, Je signe de l'escl~vage qw suspend le co_urs de
l'imagination, du désir, de la passion, au r;1,thme de la V1e corporelle, ainsi que l'avaient montré, avec tant de force, ?escartes,
Malebranche,Spinoza ?Yoici que Schopenhauer, du p~mt de vue
méme du primat de la vie, discerne dans I'ahsolu du reve roman.

�332

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique le reflet d'une exigence organique. Un Saint-Preux, un
\Verther expriment, par des métaphores transcendantes qui
semblent planer au-dessus des choses terrestres, la valeur infinie
qu'ils attribuent a la femme aimée. Mais, répond l'auteur de
la Mélaphysique de l' Amaur, &lt;&lt; l'individu agit ici, sans le savoir,
pour le compte de l'espéce, qui lui est supérieure. &gt;&gt;
L'inslinci divin n'est done qu'un mot; l'instinct est une chose,
et une chose unique ; vérité que le romantisme avait dissimulée
sous le voi1e du lyrisme, que le réalisme du milieu du XJX8 siecle
achevera de mettre en pleine lumiere. Comme en témoigne par
exemple l'reuvre de Flaubert, le réalisme sera la conscience du
romantisme; et, avec le réalisme, la vision de la nature humaine,
bornée au niveau de la vie organique, se ramene a un rythme
monotone de yevé,m.; et de 90opCii, recommengant perpétuellement et dissimulant sous une apparence fallacieuse de finalité,
le défaut radical d'une raison d'etre :
Quand je considere (disait Gcethe dans la lettresupposée éccite le 22 mai
par Werther) les étroltes limites entre Iesque!les se resserrent les forces
actives et intelligentes de l'homme; quand je vais que taus ses eftorts n'ont
d'autre résultat quede l'affranchir de ses besoins, qui n'onteux-mí!mes d'autre
but que la prolongation de notre triste existence. et que nos soucis, sur plus
d'un point, n'ont poiir tr@ve qu'une sorte de résignation rílveuse, pareille a
celle du prisonnier qui s'assied entre deuxmurs peints d'images variées et de
paysages gais, Wilhelm, tout cela me rend muet.

Ce theme, renouvelé lui-meme d'Héráclite et d'Épicure, le
succes de la philosophie schopenhauérienne en a fait un lieu
commun de la pensée contemporaine ; sous l'impulsion du vouloir-vivre, nous multiplions nos efforts en vue de satisfaire a
nos besoins, et nous nous épuisons dans cet effort : il sembk
que le temps nous lue ; mais, si par impossible nous n' avons plus
d'effort a satisfaire, si nous nous retirons de la vie active dans
l'espoir de gouter le repos, alors il ne nous reste plus que l'ennui :
nous cherchons a iuer le temps.
Pourtant, le pessimisme n'est, peut-etre, qu'un moment dans
l'évolutiondu dynamisme vital,et, peut-etre, un moment contradictoire ; car comment du primat de la vie pourrait découler la
négation de la vie ? Au fond, remarquera Nietzsche, cette contradiction, dont l'intelligence tire argument pour amener le coup
d'État qui clot le systeme de Schopenhauer, est un apport de
l'intelligence ; et, lorsqu'elle prétend dénoncer « le menso~
vital », l'intelligence demeure fidele a son role d'esclave, car il
n'existe de mensonge que pour les esclaves. L'instinct de vie
est trop fier, trop noble, trop puissant, pour se laisser enfermer

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

333

dans des « convictions » qui sont des

e&lt; prisons ». Nietzsche dé(ie
:-ocrate comme il défie J ésus.
Nietz~che, par dela les formes extérie~res ~e la lo~ique, satisfait
a l'exiuence de cohérence interne dont Il fa1t la 101 et la marque
du pdseur véritable, lorsqu'i_l fait rebondir le dyna1:l1-isme vital
jusqu'a l'affir:r:!.ation de 1~ vrn _comme valeur essent1elle, e~sentiellement positive. II s'ag1t mamtenant de fixer av~c exactit~de
le sens de cette affirmation. Est-elle une affirmabon en sm et
pour soi, lhese sans anlil~ese, q~i 1;1e laisserait pl~ce. a. auc_une
détermination a aucune d1fférenciat1on, a aucune d1scrmunation,
qui exclurait l~ retour sur ~~i, l~ cons~ience, c?.mll:1e. des atteintes a
la pureté originelle de I znslznc~ vital ? L ~~1V1du absol? d_e
Nietzsche, négation radicale de l homme pohtique. que defimt
Aristote c'est comme le dit Aristote encore, ou bien une bele,
iucapable de dommunauté, _ou bien un dieu, ~oustr~it par s_a
perfection au besoin d'autrm ¡ plus exactement 11 ;;;era1t al~ fo1s
béle et dieu car on dénaturerait l'instinct si on prétenda1t le
qualifier d'~nimal ou de divin. Qui fait l'ange fait la bete, et qui
fait la bete fait l' ange, indistinctement.
.
. ,
A certains moments, il semble, en effet, que Nietzsche he l U'!}
a l'autre les caracteres de l'unmensch et de l'übermensch, l'inhumain et le surhamme,comme si les deux développements inve_rses
vers le haut et vers le bas vers la grandeur et vers le mal, étaient
solidaires. Ainsi le dyna~isme vital retomberait a~ nive_au du
matérialísme vulgaire. Mais ce n'est p~s la_ ce q_u~ exprime la
direction fondamentale, et surtout la direct10n ongmale de la
pensée nietzschéenne. La pensée nietzsché~nne se. t~nd vers un
ascétisme de la vie, ou tout au moins (car 11 faut 1c1 rapprocher
Nietzsche de Rousseau, qu'il détestait pourtant), elle est une
aspiration littéraire a l'ascétisme de la vie. Le t~eme le pl~s
fréquent de cette littérature, c'est que l'affirm~t1on de la v1e
ne saurait, sans renoncer a soi, sans se co~tred1re, se dé~acher
dam, l'absolu en laissant de coté la nécess1té de lutter, l effort
pour vaincre; vivre, c'est s'opposer pour daminer. J'emprunte au
Crépuscule des ]dales ce texte significatif :

• L'Église voulait de tout temps l'anéantissement de ses ennemis: nous
autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons not:~ avantage a ce que
l'Église subsiste... Il en est de meme de la grande_ po\iltque.. Une n~uv~l\e
création, par exemple le nouvel Empire, a plus besom d ennem1s _que d alllis_:
ce n'est que par le contraste qu'elle commence a se sentir nécessrure,, a dwenu:
nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement_al'égardde 1 • ennem1
intérieur • · la aussi nous avons spiritualisé l'inim1t1é; la auss1 nous ayons
compris sa 'valeur. n' faul Btre riche en oppositions, ce n'est qua ce pr1x-1a
que l'on est fécond; on ne reste jeune qu'a condition que !':\me ne se repose
pas, que J' Ame ne demande pas la paix. •

�334

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voici done posé a la fois, et pour l'Empire allemand (que
Nietzsche n'aimait pas, mais qui a aimé Nietzsche) et pour l'idée
nietzschéenne du surhomme, le probleme capital : la vie, interprétée comme volonté de puissance, comme instinct de domination, va-t-elle surmonter l'épreuve de la vie ? Bien entendu, ce n' est pas la défaite qui pourrait fournir une réponse
décisive, car la défaite ne saurait avoir d'autre effet que de redoubler l'ardeur pour la lutte. C'est a la victoire qu'il appartient
de découvrir la faiblesse du dynamisme vital. Et c'est pourquoi,
au passage de Nietzsche que jeviens de vous lire, faitdirectement
éc~o une page publiée il y a plus de vingt ans, dans la Revue de
Paris par :\f. Romain Rolland (Article sur Richard Strauss du
15 ju~n 1899, et réimprimé dans les Musiciens d'Aujourd'hui,
211 éd1t. 1 1908, p. 140-142). ~I. Romain Rolland éclaire l'reuvre.
de Strauss a la lumiere de la philosophie nietzschéenne et il
décrit ainsi le héros idéaliste,enqui se reflétait l'Ame alle~ande
a la fin du XLX8 siecle :
11 a pris c&lt;insci_en~e de sa force pa_r la vi~toire; maintenant son orgueil nt
connatt plus de hm1tes; il s'exalte, 11 ne distingue plus la réalité de son rtve
~émesuré, con,im~ le p~up_le qu'il re!IHe. 11 y a des germes morbides dal
l Alle_magne d auJou~d bu1 : une folle d orgueil, une croyance en soi et llll
mépr1s des autres qui rappelle la France du xvn-siécle. Al'Allemagne ap,-.
lienl_ le mo,'!de, ~isen~ tr~nquille'!lent les gravures étalées aux vitrines de
~erlin... L ~déal!stc, a qui appartient le monde, est facilement sujet au,v. .
~ge. 11 éta1t_ fa1t pou~ rógner sur son monde intérieur. Le tourbillon del
1mages extér1eures qu'1l est appel~ il gouvemer, l'affole. 11 en vienta div~
com"!-e un C~sar. A peine parvenl!e a. l'empire du monde, l'Allemagne a trom
la vo~ de N1e_t~sche. et de ses arllstes hallucinés du Deutsches Thealer et dela
Séceas1on. Vo1c1 mamtenant la gran~ose musique de Richard Strau•.O\'l vont toutes ces fureurs ? A quo1 done aspire cet hérolsme ? - CeUe
volonté dpre ~t tendue, a_ pei!1e arrivée au but, ou mi!me avant, défaille. BDe
ne sait que faire de sa v1cto1re. Elle la dédaigne, n'y croit plus ou s'en ta•
Tout c~t ét~l~ge de volonté pour aboutir au renoncement, au z Je ne wu
plus_. C est 1c1 le ver ron~eur de la pensée allemande je parle de l'élite ~
tcla1re le présent et deYme !'avenir. Je vois un peuple hérotque enivr6 í1I
ses _triomphes, de sa richesse immense, de son nombre, de sa 'force, aal
étremt le D!-Onde avec ses grands bras, qui le dompte et s'arréte i,rW
par sa vlcto1ro, se demandant : Pourquoi ai-je vaincu ?
'

Certes, d_e ce que la p~nsée nietzschéenne a pris corps, d'une
f~c;on contmgente peut-etre, et encore extérieure, dans la deetmée de l'Allez_nagne conte~poraine, il ne s'ensuit nullement qae
ce corps exprime et contienne son ame tout entiere. Tout de
meme, _dans ce dé~enchantement et cette abdication de la volont.6,
dont Niet~sche lm-mem~ avait discerné les signes avant-coureull,
cet. A quoi ~on ? du vamqueur qui voit s'évanouir les derniérel
~és1stances, il me semble bien y voir les conséquences du rytbJDe
mhérent a l'exaltalion de la vie qui ne poursuit que sa propre
A

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

335

exaltation. Si le surhomme s'éleve au-dessus de l'humanité avec
le seul but et pour la seule joie de la surpasser, je crains qu'il
doive renoncer a etre affranchi définitivement de cela meme qu'il
délaisse et qu'il méprise; car, élre atfranchi, c'est un élal, tandis
que l'affranchissement est l'acte de s'affranchir, un effort p~rpétuel sur soi. Le héros nietzschéen fer a la guerre, non pour la pa1x,
mais pour la guerre. Il se défmit par opposition a son ennemi
intérieur et l'opposition, c'est encore une liaison, c'est encore
une dép;ndance. &lt;&lt; Ou est, demande Nietzsche,dans la Généalogie
de la morale, la volonté adverse en qui s'exprime un idéal ad111rse? » Bref, dans la transmutation des valeurs, ce qui l'attire
et. le fascine, ce ne sont pas les valeurs elles-memes, une fois
t.ransmuées, car elles retomberaient dans l'absolu statique des
philosophies périmées, c'est l'op~ration ~eme de la transm~t.ation. De meme que la Symphonia domestica nous montre Richard Strauss déchatnant une orchestration monstre pour accompagner les pas de l'enfant qui trottine dans la chambre, de meme
les rythmes enfiévrés du Zaralhouslra nous apparattraient comme
des variations éblouissantes sur le theme de la vie la plus pauvre et la
plusmesquine :«lelievrene nous garantiraitpas de la vue de la mort
et des miséres1 mais la chasse-qui nous en détourne - nous en
garantit... Ce n' est que la chasse, et non pas la prise, qu'ils recherchent. » Texte pathétique ; et comme il le devient plus encore
quand on se réfere a la vie réelle que Nietzsche a menée, en contraste avec le trpe de parfait équilibre organique, de santé
insolente, avec la joie de domination universelle qu'il a sans
cesse devant les yeux et qu'il incarnait dans l' ens realisissimum
d'un Napoléon l Quel rapport y a-t-il done entre le surLomme et
son prophete? Celui qui existe, suivant une image saisissante de
!'Origine de la Tragédie, entre la vision extasiée du martyr et
la torture qu'il subit.
Cette conclusion est-elle définitive ? Je le crois d'autant moins
que j'attends avec impatience l'achevement des admirables
lravaux dont M. Andler a commencé la publication, et qui nous
éclaireront d'une maniere complete sur les tendances finales de
la pensée nietzschéenne. Et, en tout cas,ilest sur qu'aucune formule ne saurait fixer et arreter a un niveau déterminé la transmotation des valeurs. Le meme Z arathouslra qui recommande aux
génies créateurs de pousser la force d'ame jusqu'a la dureté,
ne dit-il pas aussi: , Que ta bonté soit ta derniere victoire sur
lOi-meme. D
Faut-il accorder qu'un effort ultime de transvaluation réta:
blirait ainsi les vertus communes, bafouées avec une verve s1

�1

PBILOSOPBJB DB L B8PIUT

336

RBVUB

nd

couas BT coNFBRBNCBs

sincére et si cruelle? Pour ma part., j'avoue que j'hésite. T
souvent les offlciants du Te Deum et les rédact.eurs de co
niquél se sont amusés a nous donner le change en présen
coro.me objeclif voulu, prémédité, celui ou leurs chefs avaient
acculés par la faiblesse de leur vouloir efíectif devant la fa
des résistances et des événements.
Aussi bien ne s'agit-il pas ici de mettre au point la psychol •
de Nietzsche ; le probleme est de voir clair dans la significa ·
du dynamisme vital, de ne pas laisser les idées se brouiller
le cliquetis des polémiques et des aphorismes. Or, voici l'al
native en face de laquelle nous sommes placés, si je ne fais fa
route. Ou nous devons prendre tout a fait au sérieux Nietzac
lorsqu'il écrit daos Le Crépuscule des Idoles : « Formule
mon bonheur·: un oui, un non, une ligne droite, un bul. » Et
il n'y a pas de doute qu'il faille suivre jusqu'au bout ce
Nietzsche appelle mon hypolhese, a savoir « que chaque e
spécifique tend a s'emparer de l'espace entier et a étendre in
fmiment la sphere d'action de ia force.» Que cette volont6
puissance puisse etre brisée dans son élan, ou obligée de pa
ser avec d'autres pour adapter son action a sa fin, cela
possible. Mais ce qui esl; impossible, c'est que d'elle-meme
change de direction, qu'elle abdique l'ambition insatiable
tout conquérir et de tout absorber.
Ou bien il y a, par dela l' exaltation de la vie acceptant et d
nant le rythme du retour étemel, place pour une nouvelle
mutation des valeurs qui rejoindrait, qui créerait, si l'on préf
un idéal d'universalité, de bonté. La sagesse de Nietzsche s
alors la ao9(cx véritable, par oppositiona la sagesse d'un Grethe
trop habile tout de meme a combiner les intérets et a cale
les attitudes, demeure sur le niveau médiocre de la ·rpóv'l}a~;,
n'a jamais paru pleinement satisfaisante qu'aux dilettan
attardés dans le culte de leur moi, « centre de tout ». ~lais la co
dération du dynamisme vital ne suffirail; pas · a expliquer
courbe totale de la pensée nietzschécnne : il faudrait y introd ·
suivant l'expression pascalienne, un renversement du pour
contre ; et le renversement du pour au contre, pris a part de ton
transcendance et de toute extériorité, c'est un rythme d'o
intellectuel. Mais alors aussi, ala volonté de puissance qui exp ·
l'exaltation spontanée de la vie et au nom de laquelle l'indi ·
s'égale, du moins en pensée et en désir, a la totalité de l'univ
viendra s'adjoindre, et finalement pcut-etre se substituer,
processus inverse : le processus de l'intelligence qui envil
l'individu en fonction du tout, et d'ou natt, comme l'ont mo

337

eacart.es et Spinoza, la vertu fondamentale de la générosité.
Du dilemme que je viens d'exposer, allons-nous conclure a la
damnation du dynarnisme vital ? Ce serai~ prématur~. 11
possible qu'un approfondissement des noüons de VIe et
'instinct, d'intelligence et de matiére, permette de reprendre
e probléme sur de nouvelles bases et avec de nouvelles tenes. Et telle sera en effet l'reuvre de l' Évolulion créalrice,
laquelle je compte consacrer roa prochaine le~on.
(d suiore.)

�L'&lt;EUVBB POÉTIQUE DB LEC0!4TE DB USLE

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de 11. EDIIOND EST1:VE,

,

Professeur a l'Université de Nancy.

VII
Le pessimisme de Leconte de Lisle.
Néant des dieux, abjection des hommes, indifTérence de la
nature, tels sont les trois termes auxquels se raméne en sui.
tance l'reuvre de Leconte de Lisie, envisagée des trois pointa
de vue ou nous nous sommes successivement placés. Il semble
que la simple énumération en soit assez éloquente. S'il est vrai,
comme l'a dit' l'auteur des Poemes Barbares, que« toute vraie
et haute poésie contient une philosophie », sa philosophie, a lui,
est ce qu'on est convenu d'appeler une philosophie pessimiste,
et cette définition pourrait etre considérée comme suffisante, si
ce terme de pessimisme avait par lui-meme un sens qui ftU
suffisamment précis.
l\lais le pessimisme - j'entends le pessimisme poétique n'est pas une doctrine; c'est laréactioninstinctive d'unesensibilité froissée par la vie et qui se venge en dénigrant et en maudissant la vie. Chacun de nous a ses raisons particulieres de soutYrir
et sa maniere propre de réagir a la soulTrance. C'est dire qu'il y
a autant de pessimismes qu'il y a d'individus. Il y en a de vul•
gaires, et il y en a de nobles ; il y en a de triviaux, et il y en a de
distingués ; il y en a d'égo'istes, et il y en a de généreux ; il y en a
de déprimants, et il y en a d'héroi:ques. Selon les motifs qui les
déterminent, ils dif!erent en qualité et ils diflerent aussi en &lt;legré;
depuis le pessimisme passager, qui n'est qu'un acces de mauvaile
humeur élevé a la dignité d'un príncipe, jusqu'au pessimismt
systématique qui a la fermeté d'une convict.ion philosophique

339

et implique une conception de l'univers. En sorte que ce qui est
intéressant, quand nous avons alTaire a un écrivain qui voit
régu!ierement - comme c'est le cas de Leconte de Lisie - le
mauvais coté des choses, ce n'esl pas de constater qu'il est pessimiate, c'est de savoir pourquoi et jusqu'a quel point il l'a été.

..
On l'a dit bien des fois : on nait pessimiste - comrne aussi
et inversement on natt optimiste - on ne le devient pas. Si on
veut remonter jusqu'a la cause initiale et a la raison derniére du
pessimisme, il faut en chercher la plus profonde racine dans le
caractere meme du pessimiste et jusque dans son tempérament,
pour autant que de notre organic;ation physique dépend notre
diaposition morale. C'est ce qu'a l'occasion on n'a pas manqué
de íaire. 11 y a, dans la littérature du x1xe siecle, avant Leconte
de Lisie, un cas illustre de pessimisme poétique. C'est celui
d' Alfred de Vigny. On a expliqué gravement que s'il était né
triste, comme il le reconnatt lui-meme, c'est qu'il était né de
parents agés, le plus faible et le dernier de quatre enfants dont
les troi, premiers moururent en has age, et que s'il ful, pcssimiste,
et. que. s'il {ut infécond, « ce fut faute de vitalité nativc, de vigueur
constiLutionnelle, de richesse physique ; en un mot, ce fut faute
de vie. 11 On accordera volontiers que l'reuvre d' Alfred de Vigny
n'est pas tres nombreuse ni volumineuse, et que cette ceuvre
n'est pas gaie. On pourra toutefois se demander si vraiment i1
y a lieu de taxer d'infécondité un écrivain qui a enrichi de trois
ou quatre chefs-d'reuvre la littérature de son siecle. On pourra se
demander aussi si l'auteur des Deslinées est bien le moralisle
dhabusé et découragé qu'on nous dépeinl d'habitude, et si on
ne le qualifie pas de pessimiste surtout parce qu'il n'a pas été
optimiste éperdument et avec fracas. En admettant qu'il ait été
ce que l'on dit, encore s'agirait-il de savoir jusqu'a quel point
il peut elre avantageux a la critique littéraire d'emprunter a la
médecine et a la pathologie les élémcnts de ses définitions et les
considérants de ses jugcments. Mais, dans le cas de Lcconte
de Lisie, il n'y a rien qui releve de la pathologie ou de la médecine.
Né saín de parents sains, il a prolongé jusqu'a soixante-quinze ou
seize ans une existence que la maladie ne semble a aucnne
époque avoir notablement éprouvée. A soixante ans, on nous le
montre capable de monter a cheval, luí, homme sédentaire et
«Mshabitué des longtemps des exerciccs du corps, pour escorter

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

340

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

une jeune femme dans ses promenades, et meme d'accomplir en
mer, sous s_es yeux, des «prouesses de nageur »; et les Parisiens qui

quelque. d_1x ,ºu douze ans plus tard, le voyaient, a la fin d'u~
aprés-IDidl d eté, sortir du palais du Luxembourg et remonter
vers so_n_ appartement du boulevard Saint-Micbel, admiraient ce
b?au v'.eillard, marchant d'un pas alerte, le torse large et droit
bien pris dans la redingote grise, la tete haute, le monocle a l'reiÍ
s~us ~n chap~au haut de forme soigneusement lustré. Celui-la
": ava1t pas l_ a1r d avoir jamais manqué de « vigueur constitut10nnelle » m de « r~chesse physique », et si l'on admet que Victor
J;Iugo dut a la ~mssa:nce indéniable de son tempérament et a
1 excellence prog1d1euse de son estomac l'optimisme qui est a
tout prendre, le trait marquant de son reuvre, on ne constakra
pa~ sans quel~ue étonnement que l'auteur de La Légende des
Siecles et celm des Poémes Barbares, ayant regu !'un et l'autre
de la nature une constitution également et exceptionnellement
robuste,_ se s_ornnt fa1t de Dieu, des hommes et du monde, une
con~eption _si d1~ér~nte! pour ne pas dire absolument oppost\e.
S1 done Je cro1s mutile de remonter jusqu'a la naissance de
Leconte. de_ Lisie, et meme par dela, pour exposer la genése de
son pes~1m1~me! en revanche il me paralt intéressant de signaler
chez lm, d apres son propre témoignage, des le temps de son
sé1our a Bourbon,_ de¡¡ accés d'angoisse inexpliquéc et de tristesse
0

sa~s cause, qm lw sont demeurés comme un des souvenirs inou-

bhables de son adolescence. Dans une piéce écrite vraisemblablement au cours de sa vieillesse, a l' époque ou comme il disait
a Jules Breton, « il revivait ses impressions pr;miéres », il décrit
un _de_ ces beaux pays~ges, ~e Bourbon que son imagination se
pla1sa1t a ~voquer, pl?m d 01seaux, de feuillages légers, d'arbres
en !leur, d eaux hmp1des, et de splendide soleil :
Tout n 'était que lumiere, amour joie harmonie •
Et moi, bien qu'ébloui de ce mo~de charmant ' •
J'avais au fond du c_ceur comme un gémissem0nt
Un dot.1:loui:eux soupir, une plainte inflnie,
'
Tres lomtame et tres vague et triste amerement.
C'est que ~evant _ta ¡rrO.ce et ta beauté, Nature 1
Enfant qui n'ava1s nen soufTert ni deviné
Je ~entais crottre en moi l'homme prédesÜné 1
Et Je pleurais, saisi de l'angoisse future,
Épouvanté de vivre, bélas l et d'étre né.

Sans doute le commentaire est postérieur de bien des anné,.
re~ue. La vie a repassé sur le trait ioitial pour
l'approlondir et l'envenimer. La sensibilité de l'adolescent est

a l'impression

34 \

aiguiséc rétroactivement par la sensibilité de l'homme. Mais
l'impression est certaine. Elle révele, sans que nous en puissions
bien démeler la cause, une tendance précoce a la mé\ancolie
chez « l'enlant songeur ,.
Cette mélancolie n'était encore qu'une disposition vague et
presque inconsciente. Elle dut se préciser et s'aggraver a mesure
que se révéla la contrariété intime qui semble avoir été la source
de la plupart des déboires essuyés par Leconte de Lisie au cours
de son existence. La nature, en meme temps qu'elle avait mis
en lui une intelligence supérieure, l'avaitdoué d'un tempérament
de créole, a la fois indolent et passionné. Il n'aimait pas l'acLion,
ni meme le mouvement. Il était le premier a le reconnaltre.
A la suite d'un voyage de Rennes a Dinan, en 1838, il s'excusait
aupres de son ami Rou!Tet d'avoir tardé a lui écrire : « Tout
déplacement produit une espéce de trouble en moi, tant est
grande mon apatbie physique. » Cettenonchalance était demeurée
dans !'esprit de ses camarades de jeunesse comme le trait caractéristique de sa nature. En 1860, !'un d'entre eux, Charles
Bénéút, son ancien collaborateur de La Variélé, le taxait de
paresse, et le poete ne protestait contre le reproche qu'au point
de vue del' esprit. « Quand tu me traites de paresseux, je présume
que tu veux parler de mes jarabes, car, pour le travail intellectuel,
j'affirme que peu de bceufs me valent. » Et il en fournissait la
preuve. Il n'en eut peut-etre que mieux valu pour lui, s'il avait
eu, avec un corps plus actif, une A.me moins contemplative, s'il

eut vécu davantage bors de lui-meme, s'il ei\t éLé plus disposé
ase melera la foule des bommes et plus apte a y jouer des coudes,
plus remuant et plus habite. Il faut le prendre te! qu'il était,
te! qu'il s'est peint lui-meme a nous dans une de ses nouvelles
en prose, sous le nom de Georges Fleurimont. Ce Georges
Fleurimont lui ressemble étonnamment au physique : « de
grands yeux bleus, le lront large, les levres fines et les cheveux
blonds. » Au moral, il paralt bien qu'il en est de meme : « une
passion, d'autant plus violente que sa nature normale é tait
apathique, s'était allumée daos son cceur, et ses désirs inassouvis
le dévoraient,. » Dans l'il.me du jeune Leconte de Lisie, ce n'est
pas une passion, c'est toutes les passions qui s'étaient allumées

a la

fois ; non seulement, comme nous l'avons vu, l'amour de la
femme, mais l'amour de la poésie et l'amour de la gloire, mais

l'amour de la justice et l'amour de la liberté. Dans une de ses
plus belles piéces, et de celles qui jettent le plus de lueur sur son
eLre intime, il a fait allusion a ces heures tumultueuses de son
adolescence :

�342

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers réves
Sortait en tourbillons de mon cceur transporté ;
Quand je restais couché sur le sable des greyes,
La face vers le cíe! et vers la liberté ;...
Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
Palpitant de terreur joyeuse et de désir,
Quand j'embra,ssais dans une irrésistible envie
L 'ombre de tous les biens que je n 'ai pu saisir...

Un fragment de ses lettres de jeunesse complete et commente
de la maniere la plu3 heureuse ces confidences discretes de sa
poésie. II vaut la peine de citer en entier cette page aussi sii:rnere
que pénétrante :
J'ai toujours été un étre nomade - écrivait-il á Rouffet le 26 mars 1839
- et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune
que je fusse alors, n'a jamais été propre a fixer mes idées et mes sensations.
Aussi, je m 'effraie parfois de la confusion qui bouleverse ma téte, mes pens6es
sans résultat, désirs ardents sans but réel, abattements soµdains, élans inutiles, se heurtent dans mon Ame et dans mon creur pour s'évanouir bien!A1t
en ind:&gt;lence soucieuse. Ríen de fixe et d'arrllté pour !'avenir; mon passé
ml!me semble évoquer mes souvenirs, preuve de mon inutilité passée, pour
me prédire mon incapacité !uture, J'ai revé, comme un autre, d'amour et de
jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher¡• mais ce
n'était la qu'un songe. Je le sens bien, il y a en moi trop de mobi ité pour
espérer une telle vie, si toutefois i! m'était donné de jamais la réaliser. La
monotonie m'abrutit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses,
que je me sentirais capable d'éprouver en un mois tout l'amour, toute la
haine et toutes les espérances d'un homme qui y aurait consacré sa vie tout
entihe. Oui, me voila bien, mon ami. Pardonnez-moi de m'étre posé en
sorte de probleme, et essayei de me résoudre. Notez qu'avec tout cela je
i;uis excessivement malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une semblable
vie n'est appuyée sur nul raisonnement et que, au bout du compte, ce n'est
qu'une paresse incarnée. C'est peut-etre vrai.

Déséquilibre de la reverie et de l'action, disproportion enl,re
l'infini des désirs et l'étroitesse des réaliLés, repliement sur soimeme, découragement et trist.esse, si ce sont la les causes et les
symptómes de ce qu'entre 1830 et 1840 on appelait encore « le
mal du siecle », Leconte de Lisie en a été atteint, et, de son pessimisme, le point de départ, autant du moins qu'il est accessihle
a l'analyse psychologique, se trouve la. Plus enclin a agir, il eut
moins embrassé par le reve ; il euL appris a limiter ses aspirations,
a choisir un but prochain, a y concentrer ses pensées et a y proportionner ses efforts. II se fut contenté peut-etre de ces « joies
réelles » et modestes que lui recommandait timidement Adamolle ; ,
il eut atteint son idéal parce qu'il l'aurait placé moins haut ; il
ef,t été plus heureux, mais il ne fut pas devenu le poete, et le
grand poete, qu'il a été.
·
, Ajoutez - pour lui rendre la vie encore plus difficile - a
cette disposition premiere, la raideur d'un caractere altier et

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

343

.
enait d'une réelle droiture de cons- .
intransigeant. ~ette ra~deu.~ ~ a dignité personnelle; elle venait
cience, du sentiment tres v1 e s il &lt;t Je sais écrivait-il un jour a
.
t t d'un immense orgue •
,
. .
auss1 et sur ou
ueil _ et je ne saurais me le d1ssunuler
Rouffet, que, dans m~n org1 s forte parfois que ma volonté meme
- une envíe de dommer p _u
entait-il incapable de s'abaisser
est en moi. » A plus for~ ~:iso~ s:: dis pas d'une bassesse, mais
ou de plier. La seule i e, Je .
d'une démarche qui le mtt
·tat·
d'une concession,
. .
d'une sollici ion,
dans l'obligation d'autrui, lui éta1t msupsous la dépendance ou .
.
l83º de publier de compte a
•·¡ 'éta1t ag1 en
"•
'
•
portable. Lorsqu 1 s
' de poésies qui devait leur ouvr1r
1
demi avec RoufTet, ce ".º um~ loire la proposition, avancée
a tous les deux le c~em_m d~ ª g ar s~uscription, luí avait causé
par son ami, de le f~1re impruner p e que c'est que de faire impriun sursaut de colere,: ((S!.,vez-vous cd1·sposé a vous tratner a deux
· ti' ? i:;tes-vous
.
.
mer par souscr1p on ·
.
·ent fort peu de vos vers, afín
ens
qui
se
souc1
d
genoux d evant es g
p
moi· non seulement cela est
. de l' argent ?· . our
, mieux ne jamrus
. publier
d'en obtemr
., . erais
au-dessus de mes forc_es, ma1s.f ;~ vulgaire. » On n'a pas oublié
une ligne que la devo1r a la p1 ~l _uflexibilité arrogante, il enjoide quel ton cassant, avec que ~-ma aucune modification de la
gnait a Adamolle de ne c¡nsen l~tre au Courrierde Saint-Paul ;
«copie» qu'il était ch~r_g~té e~:::ine il rejetait, tout d'abord
avec quelle susceptibili l
ffres de la Démocratie Pacifique,
et de premier mouvemen~ es o uelque chose de l'intégrité de
de pcur de parattre ~han
point est une force. La conses opinions. L'org~e~l, I,&gt;ºr.
cui ne s';baisse devant personne,
viction d'une supénonté intime, &lt;:I est un ressort puissant dans
que personne ne peut vous ~avir, ve Mais ce meme orgueil est
l'adversité, un soutien dans l épreu ~e de faiblesse et de soufaussi une infirmité morale, une caluur méconnue dut rendre
· e de sa va e
.
.
frances. La conscienc
't
dépit de sa « rés1gnat1on
le poe e en
.
d
plus cruelles encore pour T t'
, les injustices, les déborres e
philosophique », les hum1 1~ I~~és par les hommes ou par la
toute sorte qui lui furent m ig
- fortune.
Leconte de Lisle ne savait pas
Avant de quitter Bourbonff nce Jene sais si,a cette époque,
encorece que c'était &lt;:Iue la sou _ra d~nt il a, dans le Manchy et
était déja morte 1~ 3eune cous1~e 11 est fort possible, du reste,
ailleurs, immortalisé le souverur. Stendhal appelait un phénoqu'il y ait eu, da1;1s s?n cas, ce ~u~e souvenir idéalisé de ce~te
mene de cristalhsation! e_t ~u lus douloureux que la réalité
passion malheureuse _lm a~t et{8~7 il avait grandi librement au
meme. En tout cas, Jusqu en .
'

º{tt i

�344

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

milieu d'une nature m
·¡¡
paternelle, ent.ouré de:;::: ique et charmante, dans l'habitation
réchauITait son ca,ur et d~!f~?"; d_e s? age dont la sympathie
orgueil. A peine eut-il mis¡ . : IIDra wn juvénile flattait son
le transporter en France e ~-1¡" sur le_ pont du_ navire qui devait
1
1
de la solitude morale q~i q~é~ose s~nl!~t v!h par le sentiment
surtout maintenant u .
rma1s a a1t etre son lot. « C'est
molle, au milieu d'hoi::me ¡e ::;/rouve Jeté, écrivait-il a Ada•
nous aimons a causer q~ I~ I rents sur t.outes les choses dont
comprenne la mienne' et :oi: sens l?ut le prix d'une ame qui
déja a regretter comme ¡¡ d' compnse d'elle. » 11 commengait
'
ira un peu plus tard
Ces parents chers et bons

,

'

Tous. ces amis grandis a m~~~~é~ccordait le CieJ,
Que Je pJeure parfois dans mes Jours
. ~, dom~
rr~res...
sohtaires

La solitude, en eITet au lieu d '
Bretagne, s'était aggra~ée du faii s atténuer a son arrivée en
fam1lle de Dinan On l'
't .
de son malentendu avec ••
de son c0té senti ~n pay:~~~ti¡ugtl f~~it_et méprisant. 11 s'était
l'y portait que trop - a vivr:· av s a .itu~ - son caractére ne
autres. 11 afTecta des allures d
. ec lm-meme, a se passer des
de n'avoir point d'ami II e m1santhrope. 11 se déclara content
chers. Mais ils lui furent ~-hers :~r:\~ºJ.rtant, et qui lui furent
mon cher RoufTet : nous s m
.u
istance. « Vous l'avez dit,
que de prés. 11 n'est pas
~h:~ºJ
b~aucoup
mieux de loin
1
au fond un excellent gareon
. ~vmer pourquo1. Vous étes
vot é 1
.
'
; ma1s ¡amais ¡·e • .
re ga en or1ginalité. De mon cot/ .
.
n a1 rencontré
tére et considérablement fati é d
'¡e sms emporté de carac1mpossible que nous puissio!i:1 vi es autres hom_mes '. il était done
so1!1mes plut0t faits pour nous
bonn~_mtelhgence. Nous
v01x. » Quant au reste de l'h
't re de. 1 ame que de vive
n'avait aucune sympathi
umam é, il ¡ugea bien vite qu'il
les jours ou pesait plus p/n'1·bª1ucun ~éconfort a en attendre. Dans
emen., ~ur Im

IuJ'cf

e:;:n~n

Le poids cruel et lourd de notre isolement,

ild' se disait
.
qui•·¡ ne manquait peut-etre a
avo1r connu sa souffrance pour chercher asles semi blables que
.
e sou ager :
Mon D1eu I s'ils savaicnt bien le malheur d'~tre seuls 1

l\lais l'illusion ne durait as ¡
de la prose amére d'Alfred ~e .;.ngte~ps. 11 s'était trop nourri
cas de Chatterton et sur c . h igny, 11 avrut trop médité sur le
.
'
e1m, e,aucoup plus proche, d'Hégé-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

346

sippe Moreau, pour avoir, lui poéte, quelque confiance dans un
siécle « qui ne reconnalt que l'or pour dieu •• dans • une société
abrutie et sourde , qui laisse les poétes mourir de faim. Les
bommes n'estiment que ceux qui leur sont utiles, et les poetes
leur sont inutiles: ils le prétendent, du moins.
Ah I puisque nul ne veut comprendre ici nos cris,
Puisque devant nos pas on seme le mépris,
.
Puisque chaque homme enfin á notre a.me altérée
De la pitié refuse une goutte sacrée,
Mon Oieu, rappelle a toi tes trop faibles enfanls,
Donne-nous le re pos, le dernier, il est temps !

C'est le mol du Quaker devant les cadavres de Chattert.on et
de Kitty Bell : « Oh ! dans t.on sein ! dans ton sein, Seigneur,
re,¡ois ces deux martyrs ! »
Tels étaient les sent.iments qu'il rapporta, en 1843, dans son !le
natale. 11 s'y trouva corome étranger au milieu des siens. Sa
misanthropie s'exalta encore dans la solitude totale ou, a SaintDenis, il se trouva plongé. Elle se serait adoucie peut-etre, une lois
le poete retourné en France, devant les sourires de la lortune ;
elle aurait fondu a « ces premiers rayons de la gloire, qui sont
plus doux que les premiers feux de l'aurore ». Mais, l'homme est
l'art.isan de sa destinée, et nous savons déja que Leconte de Lisie
n'avait ni les qualités ni les délauts qu'il fallait pour rendre la
sienne heureuse. 11 n'eut pas a subir de retentissantes inlortunes,
mais a lutter, ce qui, a de certains égards, est pire, contre la
difticulté incessamment renouvelée d'assurer son pain quotidien.
Pendant toute sa jeunesse, et meme jusque dans son ~ge múr, il
se trouva dans une situation non pas modeste, roais précaire, et
souvent meme plus que précaire. Nous l'avons vu a Rennes,
reduit, par sa faute sans doute, mais enfin réduit pour vivre a
de miserables expédients. Nous l'avons tetrouvé a Paris subsistant maigrement des faibles appointements qu'il recevait de la
Democratie Pacifique et d'une petite pension que lui faisait sa
famille. En 1848, tout Iui manqua a la fois. 11 n'eut plus d'autres
re.sources que de donner des le~ons de grec et de latin, et de se
mettre aux gages des libraires. Comment en vivait-il ? Béranger,
dont il avait fait, on ne sait trop par quelle voie, la connaissance,
et qui s'intéressait a lui, va nous le dire. Au mois de janvier 1853,
l'auteur des Chansons recommandait- rapprochement inattendu
~ l'auteur des Poemes Anliques, qui venaient de paraltre, a la
b1enveillance de Pierre Lebrun, poéte lui-meme, sénateur et
membre de 1' Académie frangaise, en compagnie et a la suite
d'un obscur littérateur de l'époque, Hippolyte Tampucci. • Mon

�346

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

autre recommandalion, écrivait-il, est en faveur de M. Lecont.e
de Lisie, dont je vous ai remis le volume ; volume plein de magnifiques vers, ainsi que vous avez pu vous en assurer.Jevous dirai,
moi qui recommandc plus les auteurs que les livres, que ce jeuae
homme est ici dans un état voisin de l'indigence. • Les Polma
Anliques, en efTet, n'avaient pas trouvé beaucoup d'acheteurs;
on prétend meme que, pour se !aire quelque argent, Leconte de
Lisie en devait vendre les exemplaires aux bouquinistes des quais.
Le recueil, et celui qui suivit en 1855, les Poemes el Poésiet,
valurent a l'auteur deux prix académiques, plus une gratiflcation de cinq cents francs, obtenue du ministere del'Instruction publique par les efTorts combinés de Pierre Lebrun, de Scribe
et d'Alfred de Vigny. Mais ces maigres subsides ne pouvaienl
rétablir une situation depuis longtemps obérée. Le 1er septembre
1856, c'est le secrétaire pcrpétuel de l' Académie lrangaise, Villemain, qui, a son tour, fait appel, en faveur du lauréat de l'illustre
compagnie, a la puissante iníluence.du sénateur impérial : « Je
viens de voir M. Leconte de Lisie ... 11 est fort malheureux, et il en
porte la trace visible : il est fort maigre et pal e, comme un ho,nme
qui n'a pas soufTert seulement de chagrín. Je sais que le pris
Lambert (1.000 francs) n'éteindra pas tout a fait sa dette principale, qui est une dette pour premiers besoins de logement et
de nourriture. Un acompte sera accepté sur cette dette, et !ui
laissera pour usage immédiat le reste du prix. Mais ce sera bien
peu, et bientat absorbé, quoiqu'il n'y ait, j'en suis assuré, nul
désordre, nul!e dépense de fantaisie. Mais le nécessaire, le plus
indispensable nécessaire n'est pas assuré. Les Poésies nouverr..,
tirées a 500 exemplaires, sont presque épuisées, mais sans produit
pour l'auteur. II n'y a nul travail utile en perspective. Et le
découragement est grand, comme la soufTrance, et m'a été expri·
mé simplement et noblement. » Villemain concluait en pressanl
son ami d'obtenir du ministre ce qu'il appelait, voilant de médiocre latin la misére des choses, aurum honorarium aul poli,u
alimenlarium,la pension dequinze cents ou deux millefrancs qui
metlrait le po.lte a l'abri des besoins les plus immédiats. Pierre
Lebrun Ulrda peut-étre il. se mettre en campagne. Toujours est,.il
que, le 9 octobre, il recevait de Leconte de Lisie aux abois, la
supplique suivanLe, qu'il n'est pas possible d'appeler autrement
qu'une demande de secours:
Press6 de tous cOté.3, et ne t.rouvant plus d'issues, momenlanément du
moins, pour óehapper a des embarras cruels et mullipliés, je me vois coa·

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

347

ui doublement puisc;anL. Si ;e

tn,int, Monsieur, d'~v'?ir recou¡s. 3. vr~r: ~g:;.me je l'ai déj3 fait longtemps,
toultrais seul, je subirais_a':'ec r. Slgna f ' s désormais.
Ja fortune contraire i ma1s _Je sf 1sr:~;i~e~r~eÓblenir du ministAre de I'lnlsltruc?

Qserais-je done vous pner e
s sur les tonds destinés aux le res
lion publique une somme de 5~0 r;anc dre el je vous serais vivement reCetle allocation ~e per~&lt;"tl~a1t _d att~cnt 'á soulever un peu mon fardeau.
eonnaissant d 'avo ir contr1bu1: pmssam

L r· tervention de Pierre Lebrun.
On ne sait que! succés eu m
. néral de la Réunion
Le salut cette fois vint d'ailleurs. Le Con_seil gé
é rl' Académie
attribua au jeune c?mpatriote, de~f fo~~c;:;~n~u~l~ues années,
frangaise, une pellte pens10n,. q , P_ r on la lui supprima.
luí lut réguliéremcnt servie. [uis, t"\t~i~le ayant a pourvoir
C'est alors, en 1864, que econ e é a e'
¡¡ s'était marié
non seulement aux _dépenses d~ sl?e:;:Ctfe; d'une partie de sa
s _ ma1s encore ~
é · ¡
entre temp
.
.
t mbée a sa charge pmsa a
lamille de Bourbon,1(~1 tta1t t:ner lui anti-bonapartiste, lui
coupe d'amertume.

u se _r si . '

ter une allocation

républicain, lui ancien révol~t1onna~:, ¡~~::~~le. On la lui a plus
de 300 lrancs par mo1s sur haé casQseelle ironie' Pour un caractére
· durement rcproc e. u
·
bli
d'une ¡o1s
.
h Tation meme ignorée du pu c,
comme le sien, une telle um1, to' ture plus cruelle que les
meme intime et secrete, éta1t une r
plus cruelles P:ivations.
ill e illustration que cctte vie a la
Je ne conna1s pas de me eur
maxime amere et profonde de J uvénal :
Haui facile emer~unt, quorum virtutibus obstat
Res angusta dom1.

Quand on songe que c'est au milieu de ces souc~sr:~:r:::tu:;
dans les intervalles de ces pénibles -~émarches que I osent ac(ue!ou écrites la plupart des belles p1eces qui ~omp de avec une
lement le recueil des Poemes Barbares, on se era:elle robuste
,orte de stupeur que! amour pa~sionné de so~o:~é fallut a cet
confiance en lui•meme et que! e tenace ;{ton ne risque plus de
homme pour persévérer dans son etl~r\
thémes qu'il lance
prendre pour des déclamations bana es es ana
contre la société de son temps.
¡
uement des
Si je me suis laissé entrainer, en elTet,_ \ parler 'o~gpas pour le

J

embarras pécuniaires de Leconte de L1s_e , _ce_n es 'est

as non

plaisir d'étaler la misere d'un grarr d écr~vt~ '~e :es dé:endent
plus que, dans ma pensée, ses op1mons p i o,op q ·- 'est our
nécessairement de l'état de son porte-monna:\mª'°'t~ignaft de
que l'on comprenne bien que le poéte, quan I se P

�348

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la vie, avait quelques raisons d'en dire du mal. Si l'on ajoute ~
ces causes de découragement le regret toujours présent et dou..
loureux de son pays natal, on ne s'étonnera pas des plaintes ameres
dont sa poésie de cette époque - et de toutes les époques, unefois Ie-pli donné au caractere - est si souvent l'écho :
Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais,
Je m'éloigne a pas Jents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline ou la route dévie
Je m'arréte et vois fuir it l'horizon dormant
Ma derniere espérance, 1,t pleure amerement...

Et l'on comprendra qu'il y a autre chose que de l'excitatioa
cérébrale, de la rhétorique ou de la « littérature » dans ces aspirations au repos, au néant, a la mort qui reviennent lugubremen,
dans ses vers. Tant6t, c'est le regret de n'etre pas mort jeune, de
n'avoir pas été afTranchi de la vie avant d'en avoir connu les
tristesses :
Nature I immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abtme ou dort l'oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n'avais encor ni soutTert ni pleuré ?

Tantot, c'est l'insistance avec laquelle il évoque l'image du
suicide apaisant et libérateur, du détachement insensible et doux
de cette vie. La fin des Éioiles Mnrlelles, telle surtout qu'on
peut la lire dans la version primitive, est significative a cet égard.
IJs sont la« deux beaux enfants »,l'amoureux et l'amoureuse,qui,
toute la journée, pareils aux Amanls de Monlmorency que jadia
Vigny avait mis en scene, ont couru les bois, en riant et en cueillant des fruits et des fleurs.
O r@veurs innocents, fiers de vos premiers songes,
Jeunes esprits, creurs d'or rendant le mi!me son,
Ignorant que la vie est pleine de mensonges,
Vous écoutiez en vous la divine chanson 1

Le soir ils se sentent troublés par la nuit qui tombe, ils ont
vaguement peur, ils se prennent par la main pour se sentir moins
seuls. lis s'arretent au bord d'un large étang, ou s'amoncellent,
sous la nappe profonde des eaux, les pleurs d'argent tombés du
ciel noc~urne.
Les entants, inclinés sur la pente des rives,
Essuyant pour mieux voir leurs yeux ou nage encor
Un reste de tristesse et des larmes narves,
Contemplaient á l'envi ce splendide trésor.

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

v::!~le:if1e!{E~~rz¡:eS,

1~sci~:g:1tsª&amp;i~~:e~
Et le bois entendit comme u
t
iel
Effleurer le teuillage en retournan au e .

,
tement son intention d' en finir
Parfois le poe~e declar~ o~ver existence qui lui est a charge.
prontptement, v1olemmen avec une
Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure ...

•
'
ortir de ce monde en répandant
Son « vreu supreme n, e esbtl de s
omme le soldat ou comme
sa vie a flots par une large essure, c
lemartyr:
o sang mystérie~x. ~ spletide ~:ri:~:bété,
Puissé-je, ~uxdcrits bp1~~~xpreu ; ; mon éternité 1
Entrer, cemt e a
'

'
t u'un reve En fait,il n'estpas
Mais ce n'est la:qu un v~u,e q it u'o~ ne s'en reconnaisse
possible d~ s' é~ade~ de~: :~1:ttcae~ 1~\rile courage. 11 fau~ suivre
pas le dro1t, so1t qu on
1
p Il faut se résigner a v1vre, en
.
' b t sa voie dou oureuse.
.
é
..
¡usqu au ou
. 1 . ,est plus qu'un songe vanom •
enviant les morts, pour qui a v1e n
•
sont consumés i
Oubliez, oubllez, vos creur8 e s sont vides.
De sang et de chal~urhvos :~; r:n proie aux vers avides,
O morts, morts b1 1t~t ~~\a vie et dormez 1
souvenez-vous P u
'
d je pourrai descendre,
Ah I dans vos
P~~!
~~iq:iFt tomber ses fers,
1 11
Comme un f~r1,a ~ .
des maux soufferts,
Que j'aimera1 _sentir, llbJe s la commune cendre 1
Ce qui tut m01 rentrer an

litl ~f

. t our s'aider a en supporter
Et pour se consoler de la v1e, e p ée sur le terme inévitable,
le poids? il n'es~ que tde
et ason jour:
lequel v1endra tot ou ar , 0
. . r81·t . il nous la taul subir.

:~e: ~t~~~:

La vie est amsi
e·
t l'insensé s'irrite ;
Le faible souftre et p~etur~c~ant qu'il doit mourir.
Mais le plus sage en r1 ' sa

..
l tristesse dont les premiers
Une disposition naturelle
nt s'ét~ient fait sentir de
symptomes et co11;1me le pr~ssen i::;:.t-il, de larencontremalheubonne heure, et qm provena1th~e:e· et d'une ame ardente ; cette
reuse d'un tempérament apa _1q t ces d'une vie pénible et
.
..
an
d1Spos1tion,
accrue par les c1rcons
.
t du pays natal par 1a so1·1précaire, par l'éloignement des siens e
'

ª ;.

�350

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tude morale, par des embarras matériels .
.
seulement des privatio diffi il
qm entratna1ent non
comparaisons douloureu~!s entie e:en~ su~portables,. mais des
etre, et d'intolérables humiliationsc tdt éta1i t ce qm aurait0dO

i~~:.

0

f

1

~: ir r:::~ie~ei;~~~:1:s

J:ur:c~::t

~u, pe::i;i~m:s
:
justifient ses paroles aro, qu/les exphquent etmeme qu'ellea
de la vie. Mais ce ne sonteres e son pr?fond désenchantement
pour édifier sur elles une
la ~?utefo1s des bases assez larges
J'ceuvre de Leconte de Lisie itef ion g~nérale_ des choses, et, de
phil~sophie,_ si, a ces motifs', q! ~t:~:!~\,~~s ~;eu de dé1g~gerAune
ne sen éta1ent ajoutés d'autres d'
a es pour m-meme,
et d'un caractere plus désintére é une portée plus universelle
Leconte de Lisie app t
·t ss .
.
1848. Cette générationª\~~!1 par sa,na1ss~n~e ala génération de
par la générosité de se; as . ~~us, s est d1stmguée entre toutes
et sa capacité d'ill .
pira i_ons, la f~r_veur de son idéalisme
bli9ue. Que la
i?éal pohbque, c'était la RépuJmllet ! Son idéal socia( c'ét ~1~ :en~ sous la monarchie de
inscrivait dans son credo '1 . a1 e ~n e_ur de l'humanité. Elle
entre_ les citoyens, l'améli:r~t~:éd la Justice et l'amour, l'égalité
la paIX universelle,la fraternité d u sort
plus. grand nombre,
le notre. Mais instruits
d es peup es. Cet 1déal est encore
combien il est 'difficile et
a\íres expériences, nous savons
gres moral est une con ue g
a iser. _Nous savons que le prol'homme, le fruit d'un ~ff
d\~ous les mstants sur l'égoi:sme de
pas qu'on puisse tout d' or, pa ient et continu. Nous ne pensons
On le croyait vers 184~n ~ou~~ransformerla sociétéetlemonde,
dissaient dans leur bien-~tr:nd is que_ les possédants s'engourla misere et des souffran
d es espnts aventureux, touchés de
substituar a l'ordr d hces u ~euple, cherchaient le moyen de
choses meilleur. C~es: te ~:: qm ~embl~t c_ondamné un ordre de
théories et les systemes
ps 0 ~ Surgissaien~ de tous cotés les
1
et les religions. 11 sembl~i;8 ~top1es_ et. les Icar1~s, les sociologies
nouveau, par qui le mond1u on ass1stat a l_a naissance d'un culte
monde antique l'avait été moderne_ s~ra1~ régénéré, corome le
raient a en e·t l
, par le christiarusme. Plusieurs aspire e prophete II
·t
selle, et les poetes ínter. ré Y avai co~e u1;1e attente univerdemandaient avec ~n tph t~nt ces aspirations obscures, se
en ous1asme angoissé :

~!!

Ré;:~~~s~:º:

tu

Ío:

t:

Qui de nous ' qu·l d e nous va devenir un Dieu ?

Cette confiance
• cetteconvictiondel'aptitude&amp;U·
. .
périeure
d'une fo dans
d l' avemr,
rme e gouvernement a instaurer le reune
de la
o

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

351

~ustice ~~ de la paix parmi les hommes, cette foi républicaine, - et
il faut 1c1 donner au mot son sens mystique - Leconte de Lisle
la possédait depuis ses jeunes années. Elle lui était commune
avec les jeunes créoles qui faisaient cercle autour de lui, le dimanche, sur la greve de Saint-Paul. te Adieu, mon cher ami
prions pour Elle !ii - entendez: pour la République - écrivait-ii
qtielques jours a pres son départ a son ami Adamolle. Son séjour
en Bretagne ne modifia pas ses sentiments, bien au contraire. II
se fit un plaisir, ne fut-ce que pour faire piece a l'oncle Leconte,
d'afficher ses sentiments républicains. A son retour en France,
en 1845, ses espérances, ou si l'on veut ses illusions, se trouverent
encore surexcitées par le milieu do.ns Jeque! il vécut. Quand éclata
la révolution de 1848, il crut qu'elles allaient etre comblées.
Au bout de deux mois, on sait ou il en était. La déception fut
rude et la chute profonde. Toute l'orientation de sa pensée en fut
changée. Les radieuses visions d'avenir, de paix, de bonheur
universel, vagues - mais combien séduisantes ! - qu'il s'était
complu a évoquer dans ses poemes phalanstériens, s'effacerent, en
lui laissant le souvenir d'un mauvais reve. II condamna a l'oubli
la plupart des ceuvres - dont certaines fort belles - ou il les
avait développées. Des trois ou quatre poemes qu'il conserva de
cette série, il effaQa, avec un soin jaloux, tout ce qui pouvait
rappeler l'état d'esprit dans lequel ils avaient été composés.
Non pas qu'il rougtt de s'etre abusé; mais il ne l'était plus, et il
ne voulait plus le paraitre, ni donner une adhésion, meme platonique, a des espérances qu'il ne partageait plus. II n'avait pas
perdu sa foi dans la République; il avait, ce qui est plus grave,
perdu sa foi dans l'humanité. Désormais,il ne regarda plus !'avenir
que pour entrevoir dans ses profondeurs la fin d'un monde ou
rien ne subsistait plus des généreux enthousiasmes, des passions
sublimes, amour de la liberté, de la justice, de la beauté, qui
avaient enilaromé sa jeunesse, et qui lui paraissaient les seules

raisons de vivre.
ll ne renonga pas pour cela a caresser ce reve de bonheur, de
bonheur individue! et de bonheur social, de vie riante et libre
dans un monde plus beau, dont l'homme n'abandonne la poursuite qu'avec la vie, quand il n'est pas soulevépar une espérance
surnaturelle qui lui en offre la réalisation par dela. Mais il le
déplaQa dans le temps et dans l'espace ; il le transporta de la
France dans l'Hellade, et de !'avenir dans le passé. 11 y eut pour
lui un temps ou l'e:xistence humaine avait été heureuse, une
contrée ou avait fleuri la beauté. C'est de ce coté qu'il tourna les
pensées d'une ame essentiellement nostalgique, et ses aspirations

�353

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

352

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

devinrent des regrets. Ce tour d'esprit se faisait déja sentir ch
lui avant 1848 : témoin le poeme d'Hélene dont j'ai ci
qu~lques fragments; témoin aussi, dans ce poeme de Qain, dont
les 1dées roattresses remontent, selon moi, a 1845, les passages
le poete, avec une visible complaisance, développe les pl::1in
de l'inconsolable exilé :
Eden I O vision éblouissante et breve,
Toi, dont avant les temps j'étais déshérité l...

iicie"~ i o·le· piu·s· ~h~; et¡~ pÍ~s do~·,¡ de; ~o~ge; ..

Toi vers qui j'ai poussé d'inut1les sanglots 1 '
Loin de tes murs sacrés éternellem1mt clos,
La malédiction me balaye, et tu plonges
Commc un soleil perdu dans l'abtme des nots f... .•

témoin encore, dans LaPhalangedel847, la longue tirade d'Orp""et Chir,m, ou le centaure revit comme en un songe les jours l
plus lointains de son passé :

•

Oui, j'ai vécu longlemps sur le sein de Kybele.. .
Dans ma jeune saison que la terre était belle l.. .
O jours de ma jeunesse, Osaint délire, Oforce 1
O chénes dont mes mains brisaient la rude écorce,
Lions que j'étou!Jais contre mon sein puissant,
Monts témoins de ma !!'loire et rouges de mon sang 1
Jamais, jamais mes p1eds fatigués de l'espace,
Ne suivront plus d'en bas le grand aigle qui passe ;
El comme aux premiers jours d'un monde nouveau-né,
Jamais plus, de flots noirs partout environné,
Je ne verrai l'Olympe et ses neiges dorées
Remonter lentement aux cieux hyperborées l...

Cette tendance naturelle a l'esprit du poete, elle était alors
réprimée, combattue, refoulée par les affirmations et les espoins
qui se faisaient jour autour de lui. Apres 1848, elle ne rencontra
plus d'obstacle. La pensée de Leconte de Lisie, se détournant.
des réalités qui lui étaient douloureuses, se réfugia dans l' antiquit.é
comme dans un age d'or. Son hellénisme se composa, pour une
part, du sentiment de la beauté grecque, pour une part aussi de
sa sympathie pour un peuple passionnément amoureux de la
liberté. Mais il n'eut pas de fondement plus solide que son aversion
pour k. laideur du présent. Et, de la Grece, ce qu'il aima, ce fut
sans doute la Grece classique, la Grece historique, la Grece « de&amp;
héros, des chanteurs et des sages », la Grece de Sophocle, de Phidias et de Platon ; mais ce fut au moins autant, sinon plus, la
Grece primitive, mythique, préhistorique, la Grece pélasgique et.
anté-homérique, celle du légendaire Orphée etdu fabuleux Khir6n.
Dans cette nature et cette civilisation également primitives, il&amp;e

trouvait a l'aise. II y oubliait les vulgarités et les b~ssesses d'u~e
civilisation corrompue et dégradée. Dans son bellémsme, en dép1t
de la difTérence du décor et de l'art, il entre un peu de la disposition d'esprit de ce Jean-Jacques qu'il avait lu jadis, dans les
longs loisirs de son adolescence a Bourbon.
Mais l'apotre du retour a la natur~ n'avait pas _c~u lui-mer_ne
qu'il fut possible a l'homme de rev~rur, apres des ~1lher~ ~ anne~s
de vie sociale et de culture, a la v1e sauvage et hbre ou Il aura1t
trouvé le bonheur. De meme le beau reve grec de Leconte de
Lisie n'était qu'un reve de poetc. Le passé ne pouvaitplusrcviv~e.
E-Ot-il élé désirablc memede le faire revivre? Dans ces temps lomtains, iln'y avait pas quedes heureu:-:. Ce~te Grec~ i~éal~ connaissait
déja le blaspbéme ; on y sou~ra1; déJa ~e l mJustI~e et de la
méchanceté des dieux, et déJa l bumamté chercha1t da_ns u~
passé plus Iointain encore, le bonbeur qu'il ne lui est Jama1s
donné de saisir. ((Tais-loi », ditNiobé a l'aedc dont les chants en
l'honncur de Zeus, d' Apollon et d' Artémis l' ont excédée :
IJ était d'autrcs dieux que les tiens, race auguste,

Donl le sang était pur, dont l'empire était juste ...

Quant au dieu d'aujourd'hui, elle le traite a peu pres comme
Qain traite l'lahveh biblique, les memes sentiments appelant les
m~mes insultes :
O Zeus I toi que je hais l Dieu jaloux, Dieu pervers,
Implacable fardeau de l'immense univers...

Et, dans ces temps lointains ou les dieux du :polytbé~sme hellénique, encore tout pres de leur naissance, régnaient pmssamment
sur l'imagination des bommes, déjal'angoisse du doute étreignait
les esprits.
Est-il done, par dela leur sphere_éblouissanl~,
Une Force impassible, et plus qu e':1x.lous pu1ssante,
D'inaltérables dieux, sourds aux cris m&amp;ulteurs,
Du mobile Dcstin auguste, speclaleurs,
Qui n'onl connu jamais, se contemphnl eux-memes,
Que l'éternelle paix tle leurs songes supremes ?

Ainsi, dans le passé, comme dans le présent et dans !'avenir,
il n'y a qu'une réalité qui demeure, immuable a travers les ages,
c'est la soufTrance humaine, toujours renouvelée, jamais apaisée.
La constatalion en est faite par le poéte dans un passage qu'il
faut citer, non seulement pour la magnifique beauté des vers,
mais encore parce qu'il résume toute son expérience et toute sa
philosophie de la vie :
25

�354

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
Lamentation Jarge et soutlrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue ;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais etlacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de l'homme, Ovoix triste et profonde
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
'
Cri de l'Ame, sanglot du creur supplicié,
ui t'entend sans frémir d'amour et de pitié 1
ui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
~ sprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
Qui t'ignores toi-mtime et ne peux te saisir,
Et, sans borner jamais l'impossible désir,
Durantl'humaine nuit qui jamais ne s'achéve,
N'embrasses J'Infini qu'en un sublime r~ve 1
O douloureux Esprit, dans l'espace emporté,
Altéré de lumiére, avide de beauté,
Qui retombes toujours de la hauteur divine
Ou tout @tre vivant cherche son origine,
Et qui gémis, saisi de tristesse et d 'effroi,
O conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi 1

Le probleme du mal, cette fois, est posé dans les termes les plUB
larges, d'un point de vue qui n'a plus rien d'intéressé ni d'égoiste,
d'un point de vue purement intellectuel, et comme qui dirai~
des hauteurs de Sirius. II ne nous reste plus, pour connattre toute
la pensée de Leconte de Lisie, et pour avoir fait le tour de sa
philosophie, qu'a enregistrer, de ce probleme métaphyeique, la
solution métaphysique que le poéte a donnée.
Cette solution, il ne l'a pas inventée. 11 l'a trouvée dans les
conceptions du brahmanisme, auxquelles il avait été initié dans le meme temps a peu pres que Louis Ménard lui transmettait ses idées sur l'histoire des religions - par un autre de
ses amis, un disciple d'Eugéne Burnouf, Ferdinand de Lanoye.
Elles avaient d'abord excité chez lui, semble-t-il, plus de curiosit4
que d'admiration, si on en juge par le ton ironique et amusé
d'une nouvelle hindoue, la Princesse Y aso' da, qu'il publia, en
1847, dans La Démocralie Pacifique. Elle raconte l'histoire malheu·
reuse et touchante d'une vierge royale, « la rose du Lasti D•jumbo,
la perle du monde». La princesse a pour pere le saint roi Satyava·
tra, devant qui les méchants frémissent de crainte rien qu'A
voir « la ligne droite de son nez auguste, signe inflexible de l'infail·
libilité de sa justice ». Mais en approfondissant la littérature:
hrahmanique, et spécialement le Bhagavata-Purana, Lecont&amp;
de Lisle fut séduit par la doctrine panthéiste dont cette littérature est l'expression. Le monde, pour les sages de l'Inde, n'est
qu'un tissu d'apparences. Il n'y a d'autre réalité que l'etre
unique, infini et éternel, source et príncipe de toutes choses, dont
la pensée est l'univers. Telle est la vérité que révele a Brahm&amp;i

L'&lt;EUVll.E POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

355

dans un des plus beaux parmi les Poemes Anliq~es, Hari, l'etreprincipe, le dieu parfait, toujours jeune et touJOUI'S heureux.
• Toute chose, lui dit-il,
fermente, vit, s'achéve ;
l\fais rien n'a de substance et de réalité,
.
Rien n'est vrai que J'unique et morne Etermté:
O Brahma I toute chose est le reve d'un rt\ve.
La lliiyll. "d ans mon sein bou~llon~e en fusion,
.
Dans son prisme changeant ¡e vo1s tout appara!tre ,
Car ma seule Inertie est la source de_ l'Etre :
La matrice du monde est mon Illus1on.
C'est Elle qui s'incarne en ses formes diverses,
Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux. •.

Cette déclaration, Leconte de Lisie l'a reprise a son propre
compte par deux fois, en prose et en_ vers. ~n prose, dans une
alltre nouvelle hindoue, Phalya Mam, pubhée ~n 1876 dans La
1
Répuélique des Lellres, et qui n'est qu un; réphque, sur le mode
sérieux cette fois, de La Princesse !aso~ª· E_n vers,_ da_?s le
douzain intitulé la Máyá (la Maya, c est I Illus1on) qui clot les
Poemes Tragiques :
l\iaya I Maya I torrent des mobiles chi_méres,
Tu fais jaillir du cceur de l'homme umversel
Les breves voluptés et les haines ameres,
.
Le monde obscur des sens et la splendeur du ciel ;
Mais qu'est-ce qu~ le c~ur de:' hommes éphémeres,
O Maya I sinon to1, Je m1~age 1mmortel_?
Les siecles écoulés, les mmutes proch~mes,
S'abtment dans ton ombre, en un meme ID?ment,
Avec nos cris, nos pleurs e~ Je sa~g de nos vemes :
Eclair reve sinistre, étermté qui ment,
La y¡; antique est faite inépuisablement.
Du tourbillon sans fin des apparences vames.

Ce n'est pas sans raison assuréfD;ent q~e le po~t~ inscr~~ait ces
vers a la derniére page du recue1l qu il pubha1t a I age . ,de
soixante-sept ans, et qu'il pouvait_co~sid~rer comme la dermere
de ses reuvres. Cette doctrine, qm fa1t s1 peu de cas de notre
individualité éphémére, qui réduit a un pur íantóme cette personnalité a laquelle nous tenons tant, pe_ut ?º~s p~ra!tre ~és?lante. Et certes Leconte de Lisie la jugea1t ams1. Malí, il gouta1t,
a s'en bien pénétrer une amere satisfaction. Elle rendait le calme
asa pensée; elle rés~lvait, en supprimant l'un des termes, le c~nf!it
entre la réa'lité et le reve qui avait été la souffrance de sa v1e, et
qui est en son fond cel le de toute vie humaine. Des deux hommes
qui étaient en Iui, le poéte au creur tumultueu:" et _le cré?le au
corps nonchalant, elle justifiait l' un de n' avo1r pomt ag1, elle

�356

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

consolait l'autre d'avoir désiré I'°
'bl .
.
est vaine, puisque vain est le désir 1mposs1 e, pmsque l' action
le disait Hari a Brahma est le re·v'epd~1sqm~ « toute chose, comme
'
•
un reve » et que po
u~ ~rob rasser d un regard indifférent et ac ill'
le bien et le mal la doul
. . ~ue ir une ame pa1s1ble
vérité et de s'e~ et
eurbet laJoie: il suffitd'avoir connu cette
'
re, une onne fo1s, convaincu.
deTilsf;pradité,fadatnsdseds grandes lign~s, le pessimisme de Leconte
·
u e ocuments qm per tt t d
.
précision, dans le~r ordre chronologique, 1:~é!navrc:e:u~;r~llavec

i

'

~~~~!~1~ée~t:ee:: Pr:~:!~vj::\,cherché a e¡pli~~~:u~
deses conceptions J'e • fi . . .
enchalnement log1que
.
· n a1 m1ams1 aveclasubstan d
t;~fr:~:/e l'envisager désormais au poi~; ;:º:u:u;!

;::~:;~~

8

La philosophie de Plotin
1

Cours de M. tMILE BRtHIER,
M attre de Conférences a la Sorbonne.

;!;:::

(d suivre.)

xne

LECON

L'Un.

J'ai montré, dans les dernieres legons, qu'il y avait, dans la
notion que Plotin se faisait de l'lntelligence, une double inspiration : d'une part, elle est l' ordre intelligible et éternel, fait de
rapports fixes et déterminés qui sert de modele al' ordre sensible.
D'autre part, elle est la pensée de soi-meme, ou s'évanouit toute
distinction du sujet et de l'objet, ou le moi se fond dans un etre
universel.
11 m'a semblé que cette seconde maniere de voir était étrangere
ala tradition de la pensée grecque. L'intelligence n'est plus que la
satisfaction intime, savourée dans une contemplation vague et
indéterminée, d'avoir échappé a toutes les formes particulieres
de l'etre : elle ne cherche· aucune explication rationnelle. Toutes
les relations morales et intellectuelles qui font une pensée et une
personne se perdent dans cette contemplation. Ce s·o nt des traits
particuliers a la doctrine religieuse des Hindous, telle qu' elle
s'exprime dans les Upanishads. C'est pourquoi il m'a paru qu'il
fallait rattacher le systeme de Plotin ala pensée indienne. Ce qui
l'y apparente, c'est son gout exclusif pour la contemplation dont
il fait la seule réalité véritable, son dédain pour la vie morale
pratique, enfin le caractere a la fois égoiste et universel de la vie
spirituelle telle qu'il la congoit. En effet, a son plus haut degré,
la vie spirituelle est la relation « seule a seul » de l'ame avec le
príncipe universel, elle exclut toute union avec d'autres etres
et d'autres personnes.

�358

LA PHILOSOPHIZ DE PLOTIN

359

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Cette hypothese est la seule u.
difficultés de la doctrine de Pl f q \ permet de débrouiller les
avec le principe supreme et o m t r es rapp~rts del'Intelligence
C'est cette doctrine ~¡ a ~~r a n_ature meme de ce principe.
gences d'interprétation~. Quell:n!s~1eu aux plus grandes divernature exacte de cette doctrine ? E ' rteut-on se demander, la
n'est pas le principe dernier q~e ¡° a i~mant que l' Intelligence
toute détermination intellectuelle :1i:i~ne, d:\etres léchappe a
auteur, en Occident, d'une m ,
. n es_ -1 ~as e premier
plus, puisqu'il considere ce . ~taphys_1que irrat10naliste ? De
expérience sui generis d'uni~:~;pe radical ~omme _l'objet d'une
ligent, tres différent d~ la connais!e con_ta;\i1mméd1at et inintelvrai, encore en ce sens qu'il
.¡.ce m e ectuelle, n'est-il paa
blemJ tde la cons~ruction ratfi:!~1:ed~o:~:;~;t~b~dle ~troen e e une expénence a titre absolu
.
I?e re
par sa nature susceptible d'a
, ~ne expérience qm n'est
donnée opaque a toute intell"ucune ana yse, c'est admettre une
C' t
. .
1gence.
•
1
de ;::her~;;~~}:c:!~º:ra~:
~~nirrationalisme que j'ai l'in~ention
la notion de !'Un se rattache a}::~it:n~cette_ lego?, en quel sena
Dans une seconde legon "'étud' . a sme ~déahste de Platon.
~rrationaliste et mystic¡~e. E~~rai
doctrine so~~ son aspecl
J'essayerai de montrer commen;°'sou:n~,- uf~e tro1:1eme le1;00,
indienne, se rencontrent dans 1' d t . m uence e la penaée
d'
•
.
,
a oc rme de J'U l
un idéahsme nouveau aussi diff~ t d
. n, ~ gennes
que du mysticisme.
'
ren u rationahsme grec

dª

•• •
J'ai rappelé, dans une des é éd
des doctrines philosophi ue/~ e entes legon~, que la théologie
de l'intelligence. Faire tle Í'intell:s Grefs ?posait sur l'apothéoM
les choses réelles
ne sont que d esgentce
e des
ieu m
suprer'ne
dont toute.s
.
ac es et
nif t ti
,
une e.::c:press10n du rationalisme inhérent al
a es a ons, e est
:Ma1s ce n' en est a certain é
' a pensée grecque.
insufftsante. On s~nt immét tª rds , qu une expression tout afait
forme beaucoup plus coro leªteement_ que ce rationalisme a une
chez les Stoi:ciens et mero/ h
ngoureuse chez Platon que
dieu supreme était l'Intell' e ez tnsto~e; or, chez ces derniers:le
. .
igence, andIS que PI t
d .
prmc1pe transcendant a 1,. t lli
. a on a a mis u.o
ou !'Un.
m e gence, qu'1l appelait le Bi~

¡t.

C'est qu'il Y a entre le «ratio r
nalisme ,&gt; de Platon toute d';éa ISme» d~sStoi:cienset le«rat.io1ª 1 rence qu 11 Y a entre une pensé&amp;
'

l culture biologique et morale et une pensée a culture surtout
mathématique. Pour les Sto'iciens, l'intelligence cst avant tout
une force vivante qui a en elle-meme la source et la loi de ses
déterminations. Pour Platon, au contraire, l'intelligence est
avant tout la faculté de déterminer des mesures dans les etres,
de substituer des rapports fixes et mathématiquement exprimables aux rapports indéfiniment changeants et évanouissants
que nous présente la réalité sensible.
Or, comme le dit Platon dans le Polilique (283 d), l'art de la
mesure est double : ou bien l'on peut comparer directement une
ehose plus grande a une chose plus petite, pour voir combien de
fois la seconde est contenue dans la premiere ; ou bien l'on peut
eomparer une grandeur donnée a une unité de mesure prise
eomme un absolu, pour voir de combien elle s'en écarte par exces
ou par défaut. Ce second art de la mesure, qui constitue la dialcctique, implique done une unité de mesure absolue et valable par
elle-meme. Cette unité est de modéré, le convenable, le nécessaire &gt;&gt;
(ibid., 284 e) qui permet de ne pas se contenter de mesures
relatives, mais d'obtenir la mesure absolue des choses.
Mais l'unité de mesure est nécessairement transcendante aux
ehoses quel'on mesure, et qu'elle serta évalueret a fixer.C'est
probablement en ce sens qu'il faut entendre le texte de la Répu•
Wique (509 b) si souvent cité par Plotin : « le Bien est au dela de
l'essence et la surpasse en dignité et en puissance. » C'est· en tout
eas en ce sens, comme nous le verrons dans un moment, que Plotin
l'entend. Une essence ne peut etre ce qu'elle est que grace ala
mesure qui en fixe exactement les limites, et qui est appelée ici
le Bien. La mesure elle-meme ou le Bien qui est producteur d'esaence et qui rend l'essence manifeste ala pensée, comme le soleil
éclaire les plantes en meme temps qu'il leur donne la force végétative, ne peut se confondre avec aucune de ces essences.
Aifümer en ce sens la transcendance de l'Un par rapport a
l'intelligence, ce n'est done nullement etre infidele au rationalisme ; c'est dire, ce que répete en eflet souvent Plotin, que
l'intelligence ne pourra saisir aucun etre déterminé, et ne sera
pas une véritable intelligence, avant d'avoir été illuminée par
l'Un, et d'y avoir trouvé la mesure qui lui permet de saisir
des rapports fixes et stables.
A l'époque de Plotin, cette théorie platonicienne de la transcendance de l'Un était depuis longtemps revenue au premier
plan de la pensée philosophique des Grecs. Des le ¡er siecle avant
notre ere, le réveil du pythagorisme et le gout du symbolisme
numérique qui l'accompagnait avait rappelé l'attention sur la

�360

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pensée platonicienne. La théorie de Dieu, chez Philon d'Alexandrie, en est imprégnée; la transcendance a la mode juive, celle
d'un Dieu personnel, se mele presque inextricablement dans sa
·pensée avec la transcendance platonicienne, celle de l'Un qui
mesure toute chose.
En cette matiére, Plotin n'a pas innové;son role a été surtout
celui d'un exégéte. Mais il a fixé la tradition en des formules si
claires et i;,i pénétrantes que sa doctrine, surce point, est devenue
un élément permanent et solide de tout le néoplatonisme gree
postérieur, tandis que tant d'autres de ses doctrines ont été
abandonnées. C'est qu'il se trouvait ici dans la tradition meme de
l'hellénisme. 11 importe done de voir avec quelque détail la
maniere dont Plotin formule cette doctrine.
Elle est parfois présentée, en particulier dans un écrit de
la premiere période de Plotin, d'une maniere qui l'apparente
au stoi:cisme plus qu'au platonisme. Dans le 9e traité de la
sixieme Ennéade, Plotin part de ce príncipe stoi:cien que «c'est
par l'Un que tous les etres ont l'existence. » Qu'il s'agisse de
grandeurs discontinues, comme une armée ou un troupeau, ou de
grandeurs continues comme un corps, elles perdraient l'etre « si
elles perdaient leur unité ». Que! est maintenant le principe de
cette unité ? Ce n'est pas l'ame, puisque l'ame elle-meme est
multiple, et faite de facultés diverses qui doivent u etre unies par
l'Un comme par un lien. » Les StoYciens ont done le tort de voir
dans !'ame un principc radical d'unité. Ce n'est pas davantage
l'essence d'un etre qui fait l'unité de cet etre ; et ici, Plotin
s'attaque, sans le nommer, a Aristote. L'essence de l'objet est,
en effet, toujours une notion complexe ; u l'homme est animal,
raisonnable, et plusieurs autres choses encore. » II faut done une
unité transcendante a l'essence pour en lier les parties. L'intelligence, qui est la totalité des essences, n'a done pas d'autre _unité
que celle d'un ordre systématique qui reflete l'Un réeletvéritable.
L'Un apparatt done ici comme la condition d'un systeme ordonné.
Au traité I de la cinquieme Ennéade (§ 5), Plotin se demande
d'ou vient la multiplicité des objets intelligibles. ce Une multiplicité ne peut pas etre primitive » ; car ~out nombre est engendré
par l'action de l'Un surla dyadeindéfinie. La dyade indéfinie est
le rapport indéterminé de plus et de moins qui, par lui-meme,
~•est pas un nombre, mais qui est le substrat de tous les nombres.
Si l'on suppose que ce rapport se fixe, il nattra un nombre. Ce
rapport sera, par exemple, le double ou rapport de deux a un, et
ainsi naltra le nombre deux. Cette fixation vient de l'action de
l'Un sur la dyade indéfinie. Non que l'Un se soit mu et qu'il ait

361

.
C
' t seulement parce que l'Un ou la
voulu cette action. ar e es
.
u'il reste comme
mesure reste étern~llemednt immobile, tª;~~acfere» qu'ii produit
le dit ailleurs Plotm, ce ans son prop

~:ºt~~~ ?~~;~e~

so~:~i::~t

don~/est:e~:
i~~ri:~=~igc;&gt;:C;
prendre le néop~ . agor1s l' "té de ~esure devient grace a la
. l egard dmgé vers um
'
' ,
d
qm, e r
.
bl d déterminer en elle-meme es
vision de cette :1mté, ?ª1ª e t:e attitude,si nousl'hypostasions,
rapports fixes. S1 nous iso ons~otin veut dire par la genese de
nous comprendrons ce que '
.
h si ue de la pro1' Intelligence. Une s'agit pas dtune aac1~s1od~!n/ac€io~ spirituelle.
. d'
chose par une au re, m
C
duct ion
_un-e
d
l'Un aíin d'etre intelligence. » e
u L'Intelhgence regar e vers
' t ar la meme une converregard vers l'Un est en ~eme temps, ~ p de la liaison svsté.
• , st a-dire la consc1ence
•
s1on sur s01, ce t'
Plotin appelle auvix(aO·,¡cnc;.
matique et ~~e de s~s par ~es,_qu:ne le ouvoir d'engendrer les
C'eat cette v1s1on ~e I Un q?tilmfid~és dansp une limite déterminée
, t a due 1es ce e res ix
. 11·
essences, e es - t ét t table (a,cfoic;) pour les mte 1et dans un état stab~e.; ce t la fo;me d'o1) ils tirent leur réalité
~bles,, c'e)st }Ta détfm~~i~é equi ªmérite le nom d'etre est done due
(~-.toai:aaL~ . » ou e r ·.
. é ar l'Un.
~ cette vi~ion de l'Inte}hge~~Z;l:r;{:ti~ ~e demande comment
Au tra1té 2 de_la meme ,
cst sim le et qui ne montre,
• tous les etres _v1ennent de 1.un,g;é et aucJn repli. )&gt; Plotin disdans son idenbté, aucune i~e~s\rois moments. ce L'un, étant
lingue dans cette produc;10 rabondance produit une chose
parfait, surabo~de ; et cet e :u drée se retourne vers luí ; elle
diilérente de lm. La e ose enºen e ard sur elle-meme (1), elle
est fécondée ; et, en tournant son r g
t ,. }'Un la produit
.
.
.
arret par rappor ' a
'
.
devient mtelhgence , son
' é
elle meme comme intelhcomme etre ;_ et ~on re,ga~d to_~~: p:~;\e re~arder elle-meme, elle
gence. Et pmsqu elles es arre ,
11 est aisé de voir ce qu'on
devient a la fois intelligence ~t et~e. ¡héogonie . la chose indéterdoit entendre sous cette ~spt~~ : e appelé e'ncore dyade indémi?ée qui na_t~ d~ l'Un, c,es au :ercier moment. En se retour~
fime, ou matiere idéale .. C est le l ~ ant déterminer par luí, ce qm
'U
'est-a-dire en se a1ss
. . fi
nant vers l n, c
it en elle-meme des hm1tes ixes,
est le second moment, elle conna •
et par la elle se connatt elle-meme.

i

'

'

la le on de l'édition de Volkmann
\1) Je lis ix/rtó avec ~e~ mdssv·•. m~g~: la ph¡losophie de Plolin. Paris, 1921,
(idi:6). Cf. Arnou, Le Des1r e ieu ª
p.196.

�362

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

L~ troisieme traité, au § 10, nous décrit
mamere cette genese. L'intelli ence
a peu_ pres de la meme
penser, avoir des objets multipl!s et ~:-ous est-Il dit, do_it: pour
• ne progresse pas vers un état diITérenfº-~l"S; di~érents. S11 esprit
completement arreté il n
' , s arretera ; et une fois
empruntés au SophisÍe il ~,fu~~~~¡ Pª\' ln termes platoniciens
pensée du meme et de'l'autre
y a1 ans chaque objet de la
objet un et indivisible il n' · ' 1 a pensée veut s'appliquer aun

's.\

;!:

11 faut done qu'un etre'qui p!n!
de ver~e (l-6yo,) possible ...
objets qu'il _pense présentent de la v:'éf:~sd11Téren~e~, e~ que les
pe_nsée,_ ma1s cette sorte de contact
d ans quo1,d n y a pas
mmtelligent qui existe avant I
o_u e toucher meITable ou
touch_er n'est pas penser. •
a naissance de l'!ntelligence ;
MaJS quelle est la raison de
d
.
au § 11, a décrire le second d:.: J:am,~me ? f'.lotin s'attacbe,
d_ans le mouvement de retour
¡•·
que ¡'ai distingués:
tingue encore deux moments A
m e _,gence vers !'Un, il distendance vers !'Un ue I'"
un prenuer moment, • il y a une
cité ». Alors elle n:e;t p m lligence veut saisir dans sa simpli. ,
'
as encore mtelhgenc
•
..
qm napas encore d'objet Ell '
e, • rna1s une v1S100
représentation » ne posse;~ ?na tout au plus qu'une • vague
a. désir de voir ;t vision sansqie~~~•• v~~~e esquisse ». Elle est

de ~~f'"
te .

timent vague de la mesure L

-

.

e a, en somme, le sen-

sera de multiplier,enl'appliqu:i;!~~~} d¡ son _contact avec !'Un
commune. Alors • son oh. et d'
e vers1fiant, cette mesure
t
ainsi qu'elle le conna!t pou~ 1 vo~º~teS ,d1~venu multiple ; c'est
en acte ».
qu e e est devenue visiOII

¿

On ne peut décrire d'une maniere 1
plus exempte de tout m t" .
p us nette et, ajoutons-le
intellectuelle qui prenJs ,cisme, le processus de la connaissan~
vague d'une 'mesure a tr:~v:~urce et sa force daos le sentiment
dans la connaissance de 1 ' et se préc1se et se fixe peu a peu
11 peut paraltre étran e pus en_plll:s détaillée _de cette mesure.
mais il ne faisait en ce~
Plotml a,t hypostas1é cette attitude ;
Done, !'Un est considé~ sm_vre a trad1tion de l'idéalisme grec.
l'union des étres ue com moms co_m".'e le príncipe statique de
ligence. 11 est moJis l'ob. e~:~ prmcipe d)'.namique de I'inrelqui fait que l'Intelligenc! a d ebde I mtelhge1_1ce que la raison
c'est de lui que l'Inteff
es_o ¡ets. "Le Bien est príncipe;
Quand elle le reaarde ¡¡ ~.::~e tie~t les ilt~es qu'elle a produits.
rien penser que° de p'e
pas .P us perm1s a l'intelligence de ne
.
nser ce qm est en ¡ · . •
rera1t
pas.
De
Jui
elle
ti
t
.
m , smon, elle n'engend
1
rassasier des étres' qu'ell/~n a ~mssa?ce d'engendrer et de se
gen re ; Il lm donne ce qu'il ne

r:

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

363

possede pas lui-méme. De !'Un vient,- pour l'lntelligence, une·
multiplicité; incapable de contenir la puissance qu'ellere&lt;¡oitde
lui, elle la lragmenl.e et la multiplie, a fin de pouvoir la supporter
ainsi partie par partie. » (VI, 7, 15).
L'Un est done le príncipe toujours présent, infiniment lécond
desactesde l'intelligence. Ce n'est pasen lui, mais en elle, qu'est
l'activité productrice dont il est le príncipe. 11 n'y a point dans
l'intelligence, a proprement parler, une vision de !'Un; car cette
vision, oil elle s'absorberait sans se difiérencier, ne serait plus la
pensée intellectuelle.«11 ne faut done pas dire qu'elle le voit;elle
vit orientée vers lui ; elle se suspend a lui ; elle se tourne vers lui. •
(ibid., 16). Elle en tire la !oree de poser daos l'indéfini les rapports fixes qui a la lois constituent les étres et les lui lont voir.
• Au moment oil la vie dirige sur luises regards, elle est illimitée ;
une lois qu'elle l'a vue, elle se limite ... ; ce regard vers !'Un
apporte immédiatement en elle la limite, la détermination et la
forme... Cette vie, qui a re&lt;¡u une limite, est l'jntelligence. •
(ibid., 17). Le mot vie désigne ici le courant dynamique qui part
du Bien, avant toute autre détermination ; quand ce courant
se détermine et se limite, la vie devient intelligence. « La vie est
un acte dérivé du Bien, et l'Intelligence est cet acte meme,
quand il re&lt;¡oit une limite. , (ibid., 21). C'est toujours le meme
processus, le passage de l'indéfmi au défini, de l'illimité a la limite.
Mais la lorme sous laquelle il est présenté ici est historiquement
intéressante, parce que la triade Un, Vie, Intelligence, est le
modele suivi par la scolastique néoplatonicienne postérieure a
Plotin, en particulier par Damascius. Mais, chez Plotin, la vie
n'est pas encore une hypostase ; le mot ne fait que mettre en
vedette le substrat conlus, illim,té de l'intelligence proprement
dite.

...

Conlormément a la tradition de Platon, reprise par les néopylhagori.ciens, !'Un, chez Plotin, nous apparatt done comme la
condition supréme de la vie spirituelle, le príncipe grace auquel
l'intelligence peut se créer des objets et les contempler.
Mais, pour bien comprendre une doctrine, il ne laut pas
se borner a en analyser la structure logique et a en démonter
les pieces. 11 faut voir la valeur que lui donne son auteur, les
intérets auxquels elle se rattache. A ne considérer la doctrine
que de l'extérfour, elle para1t nou• indiquer une méthode a suivre,
nous suggérer un plan de vie intellectuelle. C'est. en somme.,la

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

364

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dialectique platonicienne qui, maniée par Platon, s'était montrée
si féconde en applications aux questions physiques, morales et
sociales. Or, il n'est pas douteux que, chez Plotin comme dana
tout le néoplatonisme, cetLe méthode, comme telle, ne demeure
stérile. L'intelligence n'y trouve aucun stimulant pour poser les
problemes. Ce qui était peut-etre, chez Platon surtout, une méthode s'est transposé en une réalité métaphysique. Cette réalité
n'est plus !'esprit vivant, chercheur et questionneur ; c'est une
intelligence parfaite, éternellement achevée, qui n'a plus rien l
chercher. Sans doute, idéalement, la connaissance intellectuelle
est la fin d'une recherche : l'intelligence elle-meme est un désir
(VI, 7, 37) . .Mais cette « course vagabonde », que l'intelligence
accomplit au milieu des essences, n'est pas un mouvement réel.
Car« comme l'Intelligence est partout chez elle dans la plaine de
la vérité, cette course est en réalité une station en elle-meme. •
Son mouvement est éternellement achevé. « Elle doit se mouvoir
ou plut6t avoir achevé son mouvement dans toutes les directions.•
{VI, 7, 13, 14).
Cette doctrine de Plotin ofTre, comme toutes les doctrines de
son époque, un spectacle tres instructif eu nous montrant comment la transposition d'une méthode en une réalité métaphysique
peut retirer a cette méthode toute vie et toute efficacité.
C'est de cette maniere,parexemple, que l'arithmétique se transforme en un symbolisme rigide, oú certaines combinaisons
numériques privilégiées sont considérées comme des réalités
absolues qui écartent ]'esprit de la recherche des autres combinaisons. C'est ainsi encore, comme l'a montré P. Dubem, que les
combinaisons géométriques el phoronomiques destinées a «sauver
les pbénomenes n astronomiques et a les prévoir se transforment
en des réalités physiques, les spheres célestes porteuse11 des astres,
qui fixent J'astronomie et J'entravent pour longtemps. La philosophie de Plotin, avec son Inte1ligence rigide et fixée, qui n'a
plus de la dialectique platonicienne que le dessin et le contour, ne
fait qu'exprimer les défauts d'esprit communs a toute son époque,
et qui étaient allés toujours s'accentuant au cours de l'histoire
de la philosophie grecque.

..
Mais il faut bien comprendre les raisons de ce défaut et aussi
sa contrepartie. On ne peut pas l'attribuer sans plus a· !'esprit
réaliste. II faut en chercher la raison dans un déplacement d'intérets. Le platonisme et le néopythagorisme enseignaient que

'

.

365

s sa raison en elle-meme e~ que sa
h t. C'était, originairement,
source devait etre recherch~e f ~slle~~uelle et de lui donner des
un moyen de stimuler la ~ie
:ur Plotin, l'affirmation qu'elle
buts toujours nouveaux. es '
u'elle doit etre dépassée. L~
ne se suffit pas a elle-mfme e' ~ moyen et un degré par ou
vie intellcctuelle n·es~ p us _q~ ~écondée.
.
arriver au terme supén_eur qu; l ~n arle del'« objection obs~1~ée »
Dans un pa$sage cuneux, p o . pl b' n que dans le pla1s1r et
·
cut voir
e de
ie bien, a posséder 1•·m t_el de l'Épicurien qm ,ne v
en fait
demande « ce que l on gagn~, . le plaisir de la contemplation
ligence », et si ce n'. est_ pas ~ s1mfst un bien. « Peut-etre remarintellectuelle qui fa1t dire qu ~~e t· on que le Bien est plus haut
ue-t-il, pressent-il par son o ¡ec i
iue l'Intelligence. » (VI, 7, ~9).
l'Un ou le Bien a une valeur
C'est reconna1tre, semble-t-il, q~e . tellectuel dont il est la
absolue et indépendante du systeme
l entm comme dans ce syst'eme,
piece dominante. Il n' est plu; se; 1:~ondtion est de donner leurs
l'inconditionné, la mesure o: il ne prend de sens que da~s ce
limites aux etres .• ~hez Pla~o , . mais il est encore une idée.
s stéme ; il est l _1dé_e su~reme ' valellr Iui sont prop~es, et
dhez Plotin, sa s1gmficat1on e~esan'est done pas l'intelhgenc~,
indépendantes ~e ses efie~. « Chaque intelligihl~ est ce qu 11
comme telle, qm ~ous y ?menedésir uesilel&gt;ienlefa1tcha~oyer ...
est ; mais il ne ,dev1en: ob¡et d~u tou~entratnée vers l'intelh_gence,
Auparavant l ame n est :Pªs .
'
u'une beauté merle,
si belle qu''elle soit ; l'mte~hgenJ~ ~i:n~ l'f¡me, d'elle-I?eme,
avant d'avoir re&lt;_;u la lum1ere_
t et bien que l'intelhgence
s'a!Jaisse, indolente ; elle reste mer ~~ p~nser Mais, des que la
lui soit présente, elle a la pa~~sse d des f~rces elle s'éveille,
chaleur de la-has l'a ~agnée, e i:npr:~ assionnée ~our ce qu'e_lle
elle a réellement des ailes, et, b 11 q'élive \égere vers un ob¡et
voit a présent aupres d'ell~, e ,e l~e en a'. Et, ta~t qu'il y a des
plus haut, grace au souvemr
~ actuel elle s'éleve, soulevée
objels plus hauls que ~on u~ {~a douée' d'amour. Elle _s'élcve
spontanément par celm q
. lle ne peut poursmvre sa
lus
haut
que
l'intelligence,
et,
~~le
, a ríen au-dessu~. »
P
.
course au dela du Bien,
c'est qu 1 n Y
.
(VI, 7, 22).
.
nels l'indépendance de la ne
C'est la marquer en traits f~rt
'
v arriver que &lt;1 parce
aupres du Bien. San~ dou_te, l am¡ n :.e1l~ ~'est comme intellecqu'elle est dcvenue mtelhge~t/Ob'~t supreme elle abandonne
1
tualisée ; mais des qu'elle voi
'
tout. » (VI, 7, 35).

la vie intellectuelle n ava1t pa l

9

tf

i~

�366

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le contraste avec les vues platoniciennes que fai exposées au
déhut de la Iegon, est tres frappant. Tandis que, tout a l'heure(V, 3, 11), le progrés de l'Intelligence allait d'une vision confus&amp;
il une vision distincLe ; maintenant (VI, 7, 35), son véritable
progres consistera a passer de la vision distincte des objets a la
' vision toute simple de !'Un. Son pouvoir de contempler des objets
distincts est «l 'acte de contempler qui appartient aune intelligence
sage ; le second de ces pouvoirs (celui de la vision de !'Un), c'est
l'intelligence qui aime. Hors d'elle-méme et enivrée de nectar, elle
devient intelligence aimante, en se simplifiant pour arriver a cet
état de plénitude heureuse. »
Dans le premier passage, l'action de l'intelligence était présente
comme un mouvement allant d'une vision indéterminée, vague,
a une vision déterminée et précise. Dans le second passage, il est
bien question de ces deux visions, rnais Plotin leur donne des
valeurs toutes différentes. La vision dti Bien par ce l'intelligence
qui aiJne &gt;&gt; et qui cesse de penser est supérieure a la vision déterminée et distincte des essences, comrne la vision déterrninée
est supérieure a la vision ébauchée et esquissée de l'Un. Ces
deux textes se placent a des points de vue fort différents : dans
le prernier, l'Un est la présupposition rnéthodique, si l'on peut
dire, par laquelle est orienté le travail de l'inteUigence, et
c'est en ce sens que Plotin nie qu'il y ait une vision de l'Un par
l'Intelligence. Dans le second, il y a cornmunication et fusion
de l'Intelligence avec le Bien, et l'lntelligence y perd tous ses
traits distincts. Le Bien lui-mérne y apparatt dégagé de toµte
cornpromission avec la fonction intellectuelle par laquelle il
avait été d'abord déflni.
Plotin reconnalt d'ailleurs lui-méme· que la science ou connaissance raisonnée du Bien est différente de la vision du Bien.
« Platon dit que le Bien est la plus gran.d e des sciences; il entend
par science, non pas la vision du Bien, mais la connaissance
raisonnée que nous en avons avant cette vision. Ce qui nous
en instruit, ce sont les analogies, les négations, la connaissance
des étres issus de lui et leur gradation ascendante. Mais ce qui
nous mene jusqu'a luí, ce sont nos purifications, nos vertus, notre
ordre intérieur ... Ainsi l'on devient contemplateur de soi-meme
et des autres choses, et en rnéme ternpb objet de sa propre con·
templation ; et, devenu essence, intelligence et animal total, on
ne voit plus le Bien de l'extérieur. &gt;&gt; (VI, 7, 35).
Ainsi le Bien, au sens platonicien strict, comme unité de mesure,
est considéré a titre de fondement de la connaissance scientifique. Mais le Bien qui apaise et satisfait l'ame est mis en rapport

367

.
et reli ieuses, et, d'une maniére plus
avec les pratiques ~ora~s 1 méitation intérieure. Nous sommes
précise, avec la pratique e a
differents.
la dans deux plans de pensé¡ tou~. du Bien notion mystique et
C'est parce ~~e la sec?n e no ;;!te de tout essai d'exp_lication
religieuse, fonc1erement mdéper sur la premiere et. s'est imposé~
rationnelle des ch?s~s, a
~e active celle qui construit et_ qui
a Plotin, que la v1e mte e_c ue . sens et'sa valeur. La dialecbque
explique, a perdu, che~_lm, son éthode unferment pourl'esprit.
platonicienne a ~essé d etret~: ~a théorie du Bien présente chez
Mrstique_ et dmtel~lt~ctq:~ ;~ tbéorie de l'Intelligence.
Plotm la meme ua i
•
)
(d suwre.

1ttª

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

Une légende dramatique
de G. Hauptmann
Leqon de M. A. VULLIOD,
Professeur

a l'Université de Nancy.

« Le pauvre Henri ».

A la suite du sombre drame fataliste, Michael Kramer dont
nous avons parlé précédemment, G. Hauptmann avait donné
presque immédiatement, en 1901, avec le sous-titre de ce tragicomédie ))' une piece qui était présentée comme la suite de la
Pelisse de Castor. Elle était intitulée Le Coq rouge et la scene en
avait été placée dans la banlieue de Berlín. Elle continuait la
série des ouvrages dramatiques composés suivant la technique
de l'école naturaliste et c'était une comédie sociale, dont la satire
était enveloppée d'humour.
Avec Le pauvre Henri (der arme Heinrich) G. Hauptmann se
plaga, en 1902, sur le terrain de la Iégende. Cette ceuvre écrite
en pentametres iambiques; représentée pour la premiere fois a
Vienne, au Hofburgtheater, puis illustrée, lors de son impression,
par Heinrich Vogeler, le peintre de Worpswede, était une légende
(eine deutsche sage) découpée en 5 actes.
En écrivant La Cloche engloutie, Hauptmann avait été le
créateur de sa matiere ; il I'avait élaborée selon )'esprit d'un
conte. En écrivant Le pauvre Henri, il interprete une tradition
déja exploitée par un certain nombre d'écrivains allemands et
dont le premier metteur en reuvre avait été, au xne siecle, le
poete épique Hartmann von Aue.
Pour l'essentiel de l'afiabulation, Hauptmann s'est maintenu
en contact étroit avec la légende traditionnelle. Comme dans le
poeme en moyen-haut-allemand, son héros est un chevalier
attcint de la lépre, que sauve le sacrifice volontaire d'une jeune
filie. Celle-ci, dans un élan d'amour, s'est ofierte a donner son

369

sang pour assurer la guérison, du ~eigneur ; mais sur cette ~onnée,
tres ancienne, a laquelle I av:a1t rame~é u_n court . poeme de
Chamisso, il a grefié des ép1sodes qm lm appar~1ennent en
propre. Surtout, il a trait~ la légcnd~ dans un esprit co,nform~
a sa conviction philosophique. 11 a tiré des éléments qu elle lm
remettait une reuvre ou l'on peut, sans trop d'études, re~rouv:~r
les tendances et les thémes qui prévalent, en des cadres smg\1herement difiérents, dans la plupart de ses productions antérieures.
.
.
,
Pour la premiere fois, l'action se déroula1t dan~ 1 Al_lem?gne
méridionale. en Souabe. Hauptmann se transporta1t tres lomdc
I'ambiance silésienne ou berlinoise, et il acceptait de ~e déta?~er
entierement de la réalité contemporaine, comme auss1 de la v,erité
historique, telle qu'il l'avait congue a l'occasion de Florian G~yer.
u ne Iui était jamais arrivé, non plus, de rétroc~der., en ra1~on
meme de sa matiere, vers un temps dont la res~1tutI?n réabste
eut paru devoir le solliciter, et de l'om_ettre a~ss1 1:l-éghgemmen;.
Dans le Pauvre Henri, visiblement, 11 ne s est mtéressé qu ~
l'adaptation de la légende médiévale a son mode de penser, et 11
s'en est tenu, pour le reste, au dosage classique de couleur locale,
par exemple dans les proportions ou elle se trouve dans N alhan
le Sage ou dans Don C rlos.
,
..
, J •
La scéne représentait la terrasse d ~ne méta~r1e, en Fo_re~-No1re.
Sous un vieil orme une table de p1erre, pms a prox1m1té, des
étendues de gazon ;t des sapins. La_ pers~ective de la montag~e
fermc l'horizon. On est en été, et le JOUr VIent de se lever. Tand1s
que le métayer Gottfried vaque a s~ besogne matinale, un varlet
d'armes, tout équipé, se montre ; il parait t:-es pres~é et tou~
indique qu'il eut désiré n'etre pas vu. Le~ ra~sons qu·JI donne a
Gottfried de son prompt départ, dans sa hate a seller son che~al,
sont embarrassées. Cet Ottacker a beau vanter ses :mc1ens
exploits, ses faits d'armes au pays d~s Turcs, il paratt peu
vaillant, a l'im,tant ou il parle, et en pr01e II une sccret~ ter~eur.
ll ne prend pas congé du paysan, mais littéralement II fmt.
Gottfried ne reste pas longtemps seul a s'in~e_rroger ~u~ cet,
in-::ident, et voici que survient sa femme Brig1tte,. sUivie de
aa fille Ottogebe et toutes deux sont chargé~s de ~mge et de
vaisselle. Elles veulent dresser le couvert d un s~1gneur q~e
nous n'avons pas encore vu, maisau ser:7ic? d~quel 1lse _pourra,t
que fut le varlet que nous venons de vo1r s élo1gner a bride ~ba ttue. La jeune filie parait tres impression?a~Ie ~t, a la mou:~d~e
remarque du pere au sujet de la coquettene mus1tée de son a1u~tement, elle perd toute contenance. Les deme parents échangent
26

�370

371

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'~E LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

ensuite, en tete a tete, leurs impressions sur ce prince qu'ils ont
sous leur toit et dont l'arrivée est toute récente.
11 fut, quelques années auparavant, déja leur hélte mais il
leur semble de toute autre humeur, assombri. lis s'étonnent,
au surplus, de la retraite si inopinée qu'il vient prendre chez
eux, a un moment ou l'on annongait son prochain mariage. Des
propos prononcés la veille par Ottacker, rendu bavard par le vin
de la bienvenue, sont aussi rappelés par Brigitte : il a parlé de
lepre en termes incohérents.
Ils n'ont pas fini de deviser que se montre, a son tour, Heinrich
lui-meme. Il est comme perdu dans ses pensées et, a Brigitte
qui l'accueille, il répond d'une maniere énigmatique. Quand
elle s'est retirée, il continue de méditer a voix haute ; iI admire
la paix de cette ambiance rurale.Secommuniquera-t-elle,desbois
et des champs a son creur qui l'appelle.
Tout ce qu'il dit, trahit un état d'ame tourmenté. II conjure
Gottfried de ne pas prendre a tache de distraire sa solitude. A
l'aube, apres ses nuits d'insomnie, il veut calmer l'agitation de
son ame, en errant seul dans la campagne. Non qu'il ait du dédain
pour le métayer : au contraire, aucune distraction ne lui sera plus
agréable, que de l'entendre parler de sa culture, de sa ferme, de
son bétail. Combien a-t-il de betes dans ses étables ? Quelles
récoltes a-t-il engrangées ? Voila les nouvelles qui le peuvent
captiver. Sur tout le reste, sur les afTaires de l'Empire ou de la
chrétienté, il veut le silence. Les arbres, les fleurs, les enfants,
voila sur quoi son regard se fixe et a quoi sa pensée s'arrete.
La veille au soir, il a voulu lier amitié, des sa venue, avec un
chreur de petits -villageois groupés autour d'un feu de branches
mortes, mais ils se sont dispersés comme un vol de moineaux, des
qu'il leur a parlé. Une seule fillette est demeurée debout, le
fixant du regard. 11 l'a interrogée, et elle s'est tue. A cette caractéristique qu'Heinrich donne de l'enfant, dans son récit, le métayer reconnatt Ottogebe, et il s'ouvre sur elle au seigneur, sur ses
étrangetés, sur les soucis qu'elle luí cause.
Les récits abondent, d'une plus ou moins longue étendue, dans
cette légende dramatisée qu'est Le pauvre Henri. lis proviennent
pour la plupart de l'épopée chevaleresque d'Hartmann von Aue,
ou bien G. Hauptmann a été influencé par le ton général de
l'reuvre dont la trame l'avait inspiré. II est de l'essence de I'épo~
de multiplier les épisodes et de les traiter chacun a part avec un
soin particulíer. Peu importe le retard qu'ils occasionnent, l'épOpée étant un genre narratif qui se complatt dans le récit, poor
l'amour du récit, et qui ne tend pas, comme le drame, impa-

tiemment vers un but. Qu'il ait découpé sa matiere en actes, au
lieu de maintenir les sections traditionnelles du vieux poeme et
qu'il ait preté une individualité extérieure de personnes théatrales
aox héros épiques, ce dispositif de G. Hauptmann n'a pu pourtant
pourvoir d'un intéret dramatique proprement dit le sujet auquel
iI manquait des !'origine. Le pauvre Henri a irrémédiablement
tous les caracteres d'une légende épique, mise a la scene, c'est-il.dire d'une succession de tableaux dramatisés.
Le nom d'Ottogebe prononcé par Gottfried donne au mélancolique prince l'occasion de faire un retour vers le passé, vers
le temps ou son creur était libre et goutait sans appréhension les
joies quotidiennes. Lors d'un précédent séjour dans ce domaine,
il s'était attaché a I'enfant; il s'était plu a la caresser et a l'appeler
• sa petite épouse ». Comme au cours d'une méditation toute
empreinte de regret, il détaille les souvenirs qu'il a gardés de ce
temps a jamais révolu des félicités juvéniles.
On saisit excellemment dans ce passage ce qu'entendaient
Schiller et Grethe dans leur Correspondance de 1797, par le terme
de « Retardierung », de « régression », qu'ils s'accordaient a
reeonnattre comme spécifique qualification d'un procédé const.ant de l'épopée. Si l'on observe que G. Hauptmann y recourt,
presque achaque page de ce poeme, on constate bien au vif qu'il
n'a fait reuvre théatrale que pour le dessin extérieur, mais qu'en
fait, pour la technique, il est resté complaisamment dans la tradition du sujet qu'il avait accepté de traiter.
Demeuré seul avec Ottogebe, Heinrich tente de la faire parler.
Par son attitude, par sa gene, par la domination inconsciente
jusqu'a la fascination qu'elle subit de la part du maitre, la jeune
filie est des l'abord étroitement apparentée a la Kiitchen von
Heilbronn de Kleist.
Dans l'reuvre de G. Hauptmann, la figure d'Hannele Mattern
nous a paru déja avoir des traits communs avec cette héroine
fameuse du poete romantique. 11 y a, au surplus, dans Le pauvre
Htnri comme dans l'Assomption d'Hannele, une abondance
d'éléments propres au Romantisme allemand, et dans la personnalité complexe de leur auteur, la prédilection pour la psychologie d'exception est une caractéristique qui le relie a la génération de 1810.
Ottogebe, dans le poeme de G. Hauptmann, difTere de l'héroi'ne
qui lui correspond dans le poeme d'Hartmann von Aue, par tout
ce qu'il y a de romantique en elle. Devant Heinrich, elle est aussi
Ülstinctivement soumise que Kiitchen devant le Graf Wetter
vom Strahl. C'est une abdication véritablement pathologique

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

372

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de tout son etre, qui lait d'elle son humble servante. Elle n'est
pas mue, comme ?ans l~_poeme du ,:cu• siecle, par la seule piét.é
chréltenne; elle cede a 11mpuls10n d une force inconsciente qui
réduit sa personnalité a néant.
'
. Une de ses réponses ingénues a provoqué dans !'esprit d'Heinr1ch, au cours de ce pramier entretien 1 une nouvelle réminiscence'

11 ~ompare, comme se parlant il lui-meme, sa situation présente

al'.1vresse d'un séj~ur qu'i~a fait deux ans auparavant, aGrenade,
pms a Palerme. _L évocation est colorée, frémissante. G. Haupt1

rnann y a tradmt (en une page qui rappelle les beaux vers &lt;11
Torquato Tasso de Grethe sur les délices d'Aranjuez) l'émotion
tou¡ours vibrante, en lui du voyage _qu'il avait lait, en 1888, 1'
long des cotes de I Espagne et de la Sic1le. On est assez lacilemem
amené a déduire, de cet indice et de quelques autres qu'il a
expr1més par la bouche du pauvre Henri quelques-uns de ses
états d'Ame personnels.
'
lleinr'.ch est tres captivé par l'anomalie de la jeune Hile, qui
semble etre devant lm comme en extase. Une association t.ril
spontanée et tres subtile d'impressions et d'images l'amene alon
á l'invoquer elle-meme comme une sainte en priéres : « Sainle
Ottogebe, avec ton auréole de lin et de soie », lui dit-il, assimilanl
sa blande chevelure a un nimbe soyeux.
11 serait pres d'oublier, a ce moment, le tourment qui l'oppre,ae,
et sur lequel nous ne sommes pas encare inlormés. La nouvelle de
la luite d'Ottacker l'y raméne. Alors il retombe dans sa mélancolie. 11 somme Gottlried de ne plus luí rendre hommage. JI
venu . dans cette sohtude, 1:1-on en prince, mais en pelerin, en
supphant, le bourdon en mam et la corde a la ceinture. IJ nev.que l'apaisement de sa détresse.
Pour les creurs simples de. Gottlried et de Brigitte une tel1'
protestation d'humilité est mystérieuse. Seule, Ottog¡be semble
avmr un obscur pressentiment. Elle a dit qu'elle veutopérer ellememe, le salut d'Heinrich.
Dans Loute la mesure oú ce poéme comporte une action dra·
maltque, celle-ci est ainsi engagée au terme du 1er acte. Le
dévouement de l'etre ingénu sera soa ressort. En sorte que le
d;ame 1ssu de la légende sera (nous le devons prévoir) une crill
d ame, comme tel est le cas d'un grand nombre de pieces de
G. Hauptmann, si !ort qu'elles dillerent les unes des autres par
la technique.
Le n• ade se passe a l'intérieur du logis de Gottlried. Dans la
vaste cmsme oú régne Brigitte, Pater Benedikt, l'crmite de la
chapelle perdue daos la loret voisine, est venu recevoir ,,, pre-

es,

1

373

vision de lromage et de pain. ll se delend de répondre aux questions dont le presse Brigitte, au sujet d'Heinricb, et il luí _lait
un devoir d'une délérence discrete. Puis il calme ses appréhens1ons
sur Ottogebe. Malgré les bizarreries de cette enlant, on pcut croire
qu'un miracle s'accomplit en elle. Elle donne par sa piété les
signes d'une prédeslination divine.
Ottogebe est, en elJet, sous l'inlluence quotidienne du moine.
Elle peut redire, en propres termes, ses prédications, que nous
r-0mprenons etre assez dans le ton de celles d' Abraham a Santa
Clara. Suivant Benedikt, jamais le mal n'a eu tant d'empire
sur le monde, et tout se passe comme si Dieu s'était /J jamais
dét.Qurné de l'bumanité corrompue et l'abandonna1t aux cMt1ments les plus terribles.
Ottogcbe est d'une docilité exceptionnelle a obéir aux suggestions mystiques. Elle a la certitude, la conviction imperturbable
d'une illuminée. Ce que le saint homme lui enseigne, en matiere
de foi, elle le retient dans sa letlre. Elle le re~oit comme une
injonction surhumaine.
G. Hauptmann a mu!Liplié les jeux de scéne qui donnenL á
comprendre comme dans la «Kii.lchen c?n Heil~ronn » que _n~u.i:
avons allaire a un cas de psychologie morb1de. L émollv1te,
l'impressionnabilité d'Ottogebe est analoguc a celle d'une malade,
el le dramaturge a pris soin de le souligner.
Sur le secret d'Heinricb, peu a peu le jour se fait. C'est ci'abord
une lumiére dilluse qui filtre et a laquelle bientót l'reil ne peut
,. lermer. On dirait que l'on se délende de voir et de savoir.
11 est manifeste a un certain moment que chacun est au la1t,
sans que personne s'en explique. C'est comme une ':'érité redoutable inavouable interdite qui s'est !rayé son cbemm, elle seule.
Le'prince vit d;ns la mét~irie de Gottlried, commeun solitaire
muet, n'adressant qu'a Ottogebe seule quelques rares paroles.
Secrétement il a convoqué l'un de ses parents, Hartmann,en vue
de lui confic~ certains documents d'Étal, et l'on apprend qu'il a
l'intention de quitter ses b6tes, on ne sait dans que! but.
L'arrivée d'Hartmann est pour tui comme un assaut troublant,
alTolant de réminiscences. L'élément épique et l'élément dramatique du sujet se soudent ici !'un a l'autre. Le malheureux
est provoqué par le rappcl, de son opulence et de son bonheur,
acrier sa damnation et sa misére, arévéler avoix haute et a grands
cris, l'atroce destin dont il avait dévoré, pendant lant de mois,
l'obsédante horreur au lond de lui-meme.
Ainsi, la sollicitude de l'ami qui ignorait son mal et qui l'a
preMSé de revenir au monde, a provoqué la péripétie tragique
1

�374

REVUE DES e OURS ET CONFERENCES
.

d'ou
résulte
un accroissement
de soritude autour du pestiféré,
au
terme
du second
acte.
En établissant, par le recourc,. au
éd d
. .
violent entre deux ages de 1 . . p~oc é escr1pt1f, un contrasteau spectateur, par l'exaspér:t~;: qu Rfi~ci
¡elpoete a procuré
du malheureux une é t·
~ 1 ª1 e ater dans !'ame
s'identifie pas,' au
e~:cf~hét1que. Mais le pathétique ne
En réalité, la toile tombe sur !' u h ~rme, avec le dramatique,
.
·
ac evement d'un t bl
.
nous c~nna1ssons, au préalable la lé end
.
a eau, et s1
de quo1 se composera le tablea~
gh . e méd1évale, nous savons
·t·
proc am.
P ar déflmi wn, en efiet l'individ l'
e~re active. II est condadmé par 1 a~té1~~ :pau".re Henri » ~e peut
d1ablement passif. II ne se pe t
•·¡ a I
subir un sort irrémé,
•
u qu 1 entratne le dé 1
.
ve oppement
d une action proprement &lt;lite a
l'identité d'une évolution des ~e t1oms qu~. nou~ n'admettiom
et de l'action dramatique elle-;e:nn;~nts a 1 mtér1eur d'une ame
Un tel ouvrage ne sollicite
l
. .
.
pement, dans le cadre s h
a cur1os1té; il est le dévelopIl procure les satisfactio~/;"t~ifque, de panneaux successifs,
gende épique projetée deva;t 1 iques dque peut donner une léplus immédiate, ar la conv ~ regar . et rendue plus vivante,
de la · disposition pdu public ¡ntw.~ scémque. Son succés dépend
cette ce Retardierung » narrativ!°u ;r, au th~at~e? l'ag~ément de
Grethe et Schiºlle
. ' qu ont défime si mgémeusement
r, comme Je ¡,.. rap 1 • 1.1
Quand Hartmann entr d
~
pe ais
Y a un instant.
a Dame Bri itte il se m e ans la salle commune qui sert d'office
fait en amoguredx de la ~aª/acontter comment il a fait la route. 11 le
tagne a cheval dans la _ure e ~n poéte. II a traversé la monen a eu plus d~ joie que ntgt t~m a efTacé les sentiers, mais il
dans le silence hivernal d!t- ~ ig~e. &lt;~Jtre assis sur mon destrier
1entement gravit la pe~te
m iter, pendant que la bete
quel ravissement ' La nei e s ouvre un chemin sous la foret,
les branches glacées des !ap1~uvr~ \ sol d'une épaisse couche,
pas d'autre bruit que de t s p len sous elle, et l'on n'entend
tintement. Si les voix de
e~ps. autre, un craquement ou un
dans la mélodie qui mo!€ee~!s1 o1se~ux se so~t tue~, on s'absorbe
pas par le sabot du ch I a ne1ge durcie, fro1ssée a chaque
p .
eva. »
ms, entre le nouveau ven t
mations se poursuit en
~1 e ses liotes, un échange d'inforrétrospectives, de ré~its dceo~ :rce, par un~ suite d'évocations
un tel ouvrage nous n'a' . t ª eaux. En d autres termes, dans
truites selon 1:s lois de si51\on: ~aS, comme dans les piéces cons·
a une succession d'événemen
ª ect s,mque
dramatique traditionnelle,
auxquels nous avons l'illusion

se::;o

:f

Pt .

et '/

A

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

375

de prendre part, et qui composent, en quelque maniere, par
leur entrecroisement, le tissu d'une situation constamment
renouvelée jusqu'au terme du dénouement. Au contraire, des
témoins nous racontent ce qui s'est passé dans l'intervalle des
scénes ou méme a une époque antérieure, et encore ne s'agit-il
pas d'une intrigue, ne s'agit-il pas d'une action cohérente, mais
. d'états d'ame.
Une minime possibilité de complications proprement dramatiques est impliquée dans le sujet emprunté par G. Hauptmann a
l'épopée chevaleresque. Tout l'intéret qu'il peut susciter s'attache a l'analyse des émotions qui travaillent le creur d'un homme
précipité du comble des faveurs terrestres au comble d'une
infortune sans rémission. Pour nous retenir, le dramaturge n'avait
qu'une ressource, c'.é tait de douer l'ame de son héros d'une vie
intense, d'entretenir autour de lui la mobilité d'une sympathie
active, de le représenter comme capable de susciter l'amour et
de provoquer, a son insu meme, cette manifestation supréme de
l'amour qui est le sacrifice, le don de soi.
Telle est la fonction et tel est le sens de la scene a laquelle
donne lieu l'arrivée d'Hartmann. Des confidences qu'il échange
avec le métayer, il ressort qu'Heinrich a toujours été aimé et qu'il
est ainsi une victime innocente de la fatalité impitoyable-: &lt;&lt; Que
ne l'avez-vous vu cet homme si doux et en méme temps si fier, dans
tout l'éclat de sa fortune, raconte le chevalier, quand les femmes
se pressaient vers le sourire de ses yeux bleus ». Et l'humble
paysan, Gottfried, au foyer duquel le lépreux taciturne est assis,
déplore a }'avance le moment ou il s'en ira. &lt;&lt; Chose étrange et
pourtant vraie, ce malade au creur souvent si sombre emplit pour
moi la chambre d'un éclat de féte. » Enfin, quand la frénésie
presque démente du désespéré aura impérieusement éloigné de lui
tous les autres, Ottogebe restera du moins encore a ses pieds et
celle dont il disait tout a l'heure a Hartmann qu' elle est son
csclave volontaire &lt;&lt; qu'il eut chaque jour, mille exigences a
satisfaire, elles ne lasseraient pas son zéle, et que, jamais rassasiée de le servir, elle porterait toujours vers lui, avec l'humilité
d'un chien, le regard suppliant de la fidélité », cette Ottogebe
l'adjurera: « Mattre chéri, mattre, pense a l'agneau divin. Jesais,
je veux porter le poids des péchés. J'en ai fait le serment. 11 faut
que tu sois racheté. »
Bien mieux, toute la valeur pathétique de la scéne, dans son
ensemble, résidera dans une impression de déchirement, en ce
que la souffrance amene cet homme a repousser par la violence
les dévouements que lui mérite son ame. Encore une fois, cette

�376

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
y.?fl\~~.~~,i:,;.

situa_tion est pleine de tragique, pleine de pouvoir émotif. La
hard_1esse de G. . Hauptmann, toujours curieux d'innovations
scéruques, a com1sté a la porter sur le théatre, bien qu'elle fu.t
dépourvue de ressort extérieurement dramatique.
Pour que nous nous attachions a Heinrich dont l'infortune
terrestre paratt sans issue, il faut que son dme' s'ouvre et s'étale
deva~t nous. L' expérience si poignante de la fragilité du bonheur
h~ma1~ _que le sort l'a mis cruellement en étatd'acquérir, quelles
d1spos1bons a-t-elle créées en lui, quelle est sa réaction sentimentale ? Est-il résigné ?
Plus nous pénétrons, plu~ nous sommes conscients du lien qui
rattache Le pauvre Henri a toute l'ceuvre antérieure de
G. Hauptmann. La dramatisation de la légende transmise par
Hartmann von Aue a été pour lui une occasion nouvelle de
?gurer _un_ aspect de la misére humaine, de montrer le caractére
a la fo1s méluctable et arbitraire de ses assauts de faire voir
l'amour aux prises avec cette fatalité et arrivant; la réduire.
Plus délabré sera le creur du lépreux, plus révolté sera-t-il
plus ardent sera son anathéme contre la Providence et en revanch~
plus pu~ssant app~rattra l'amour et plus ~ctorieux son
effort.Vo1la pourquo1 le poéte a voulu que la déclaration du dévouement d'Ottogebe, dévouementsans restriction futintroduite
par _l'écla_t de l'exaspération forcenée d'Heinrich et par sa pro-·
fess1on v1rulente de négation et d'incroyance.
Comme dans La Cloc~e engloutie, la philosophie pessimiste
de G. Hauptmann s'expr1me largement et intensivement dans Le
p_auvre Henri, et ce drame est un fragment de la « longue confess10n » que représente l'ensemble de sa production dramatique ou
r?manesque. A cette fin du
tablean de la légende, le héros
s est déco~vert. Nous savons, smvant sa propre hyperbole, qu'il
a été attemt, dans le dos, par les fleches d'un chasseur félon.
Nous savons sous l'épre?-ve de quelle disgrdce physique son dme
a versé, de l_a confiance a1lée oi:t elle se complaisait, danslarébellion
du ~ésespo1r. Le dramaturge désormais n'a plus a choisir. Le
destm de son héros \ a mettre deux doctrines morales aux prises.
Le ~e acte _nous transporte dans une solitude de la montagne,
e1:1 pleme foret. On est devant l'entrée d'une caverne. Heinrich,
h1rs~te, méconnaissable, est a mi-corps dans une fosse qu'il
acheve de crcuser avec une beche. La scéne initiale montre le
lépreux interpellé de loin par le varlet que nous avions vu fuir
de la métairie, tout au début du drame. Les deux hommes
entrent e~ conversation par un échange d'injures bouflonnes
et de déf1s. Ottacker demande au solitaire, s'il ne saurait lui

ze .

377
•

donner nouvelle de son ancien mattre, qu'il ne sait pas avo1r
devant luí. Ses questions, tout son extérieur, ses rodomontades
:eussi l'ont fait aussitot reconnattre d'Heinrich, qui laisse a
dess¡in se prolonger la méprise du poltron et qui 1:e _se ~év~ile
i lui qu'au moment oi:t, l'ayant a tres grande proxnmté, il femt
de lui pardonner et !'invite a se jeter dans ses bras.
Cette scéne est un interméde comme il s' en trouve dans La
Cloche engloutie ; elle introduit un peu de d~ten~e, au centre de
a piéce. Elle souléve le rire du spectateur_ qm _vo1t décam~er :une
seconde fois, atoutes jambes, le varlet pus1llarume. Elle mamb~nt
e contact entre la légende et les dispositions d'une humamté
Jus proche.
.
.
. ,
Puis cet Ottacker, qm aime malgré tout son seigneur, qm 1 a
ien secondé sous les armes, mais qui ne peut se défendre de
redouter la lépre, cet Ottacker est 'v enu avec une bonne
intcntion. II était le messager de Gottfried et d'Hartmann, et du
plus fort qu'il peut, il críe a Heinrich, tout en fuyant, qu'il dépend
de luí de se guérir du terrible mal, s'il plonge ses mains da.ns le sang
d'une pure jeune filie.
Quand Ottacker s'est perdu sous l'ombre des arbres, le lépr~ux
goute, avec une joie amere, sa solitude retrouvée. « Mon em~nre !
a'écrie-t-il. Je suis protégé par une rude armure ! Mon umvero
aurgit a nouveau autour de moi, autour de moi seul ! Je n'éprouve
pas l'isolement. La solitude n'accable_ pas m~n cceur ! ~on !
Je n'étouffe pas, enseveli dans le dur cnstal del_ espace ..: » Et ce
monologue se poursuit, impressionnant,. h~utam et. fro1dement
désespéré, en belle forme, dans un sens qui 1: es~ pas ~om d_e rappeler certaines méditations d'Hamlct. Hemnch s expnme par
métaphores bibliques, d'une valeur_ plei?e, en1 _homme qui ~t
face a face avec sa propre dme. Pms, meme, s 11 se parle a lmmeme, s'il pense a haute voix, ses paroles s~nt breves, sacca~~es,
caractéristiques du désarroi funeste oi:t dén~e la pensée de l etre
humain sevré du commerce de ses semblables.
A peine a-t-il repris son travail de. fossoyeur que le m~ine
Benedikt info1mé sans doute de sa retra1te par Ottacker, survient
pour le ~atéchiser. II eut été invraisemblable _qu'Haupt~ann
omtt d'écrire cette scéne. II fallait que le blaspheme du pestiféré
Iéfutat l'admonestation de l'ermite. L'antithése morale de la
Providence et de l'humaine détresse était trop saillante, dans
\llle situation ainsi composée pour étre omise par le dramaturge.
Elle était d'un effet théatral trop assuré. «La terre serait_ un É~en,
•'écrie Heinrich si Dieu se laissait émouvoir par les mams qui se
fm-dent, en s~pplication, vers luí. » A-t-il besoin, le lépreux

�378

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est, d'un preche sur l'existence de Dieu ? II sait que Dicu vit •
mais il sait aussi que ce Dieu déchire le creur qui veut l' aimer, qu'il
oppose le sarcasme au bon vouloir de sa créature.
Puis, c'est encore le métayer qui vient a la rescousse. Depuia
qu'Heinrich a quitté la métairie, Ottogebe est dans un étrange
état. 11 semble qu'un feu intérieur la consume et qu'elle n'appartienne plus a la terre. Le regard vitreux attaché au firmament,
elle refuse toutenourriture, et (symptome plus inquiétant encore
il lui arrive de demeurer, plusieurs journées de suite, étendue
sur sa couche, inerte et rigide comme si elle était de bois ou
de fer.
Une fois de plus, Hauptmann a insisté sur le caractére morbide
de l'état, tant physiologique que psychologique, d'Ottoge
11 est d'avis que les actes des malades et leurs conséquences ont
lieu d'etre éLudiés et exploités par le dramaturge. II est tout.e
une multiplicité d'états morbides, et les malades interviennent
plus activement et plus redoutablement dans la vie sociale que le
commun des hommes ne le pense.
Done Pater Benedikt et Gottfried sont venus supplier le lépreur
de réintégrer la métairie, sinon Ottogebe mourra. Le varl
Ottacker lui a mis dans l'esprit qu'il existe a Salerne un méd ·
qui se fait fort de guérir l'affreuse maladie avec le sang d'une
jeune filie, pourvu que celle-ci l'ofTre en esprit de sacrifice. La
piété d'Ottogebe consent avec ardeur ce don d'elle-meme.
Mais Heinrich n'oppose que la raillerie a de tels propos. La
raillerie sarcastique du négateur se complique, dans sa réponse,
de l'indignaLion d'un chevalier qui redoute (et qui a déja tenu
a distance de lui) la tentation en provenance d'Ottogebe. Elle
s'est approchée naguére de sa caverne etil l'a repoussée avec del
pierres. La souillure de son corps n'a pas encore atteint son ame,~
il veut la garder pure comme le lin hlanc.
En ce passage, la conscience domine l'aveugle fatalité. Le
lépreux se dresse ici avec la fierté loyale d'un Siegfried. 11 esl
immaculé dans son creur, et son intelligence est claire et libre.
11 répudie l'erreur qui tente de s'insinuer ; il tient tete a l'assaut
du malin esprit. Et c'cst une hautaine, une paradoxale et émouvante attitude que la sienne : il ne nie pas Dieu, mais il l'acc09!,
11 répond par le blaspheme a la damnation imméritée qui l'aSlt'
mile, dans son innocence, a un réprouvé, et que Dieu a permise:
Toute cette fin du me acte estl'expression renouvelée duparti
pris déterministe, du pessimisme métaphysique de G. Hauptmann.
Qu'es-tu done ? s'écrie Ileinrich, en s'adressant a Pa~
Benedikt, qu'es-tu done pour oser croire que Dieu pcnse ato1f
&lt;(

NN

UNE LÉGENDE DRA!llATIQUE DE G. HAUPTMA

379
..

. .
d tu t'accuscs ? Combien est r1d1Combicn es-tu rid1cul?, qu~n t
e tu aies accompli un acte
l ton repentir ! T'1magmes- u qu
cu e
D"
}' it voulu ? »
quelconque, que ieu ne a mais s~n f1me n'abdique pas.
Heinrich est un désespé_ré, t, . fait de luí savictime,ma1s
s'insurge contre le Tout-rmss:f.es1~~tdu mal. II ne capitule pa~.
il ne consent aucun av~r ag:on édié ses imporLuns visiteurs, d
Cependant, quand 1., a isgdu trouble. Le lépreux, le déchu,
manifeste pou~ la prermere ~~-t de de Surhomme. Il penseencGre
se roidit en vam dans une a i ul incohérentes iraduisent son
une fois tout haut, et ses ~aro es 'il avait jusqu'ici victorieudésarroi intime. La tenlat1on,_tq:i1e as demeurée? On di~ait
sement tenue a distance,_ ne sera1 fp ntome el qu'il la chasse.
' fTre a lu1 comme un a
ts 1
b
qu'Ottoge e so .
il se redit les derniers mo , a
Comme malgré lu1 pourtant, B
d"kt . « L'hiver sera dur.
derniere adjuration de Pater en~l 1 ' .
Cherchez un asil~ ! cherchez
ts~ eeii: de Benedikt, au milieu
Le ive acle s ouvre dans a e P.
es et de na"ifs ex-voto.
des bois. Elle est tupissée_ de P,ieu=~~/:¡:~nent. Nous apprenons
Dame Brigitte et le mo1?e s y
, de la mélairie comme un
qu'on a vu Heinrich se ghsser lup~e~ ncdikt garde-t-il Ottogcbe
loup et s'y tenir aux agnets. uss1 e
sous' sa sauvegarde, dans sa c~!~ule~ fonl que l'état de la jeune
II ressort ?es confid~nces qu 1 ~ ~lle der:ieure fascinéc; ell~ tient
filie est tonJours auss1 alarmantll ée qui symbolise sa fo1 dans
sans cesse en 1:1ains u~e lamp_:!é ~:ra~heter et d'afTranchir. E ~le
le retour du prmce, qu elle a J l t ·res et elle ofTre de mou r1r.
se soumet a des eh't"
a iments vo on
. a1ue nous voyons Ottogeb e.
A peine Brigitte est-elle par_Lie1lnrich ce jour meme. Dcux
Elle a le pressentiment de i-evo1r e1. nnonce l'approche d'un
fois elle a cru entendre la crécelle, q:11 a · 1ui disaient : u Veillcz !
'
. 11
peri.¡u des vo1x qui
,
•t,
lépreux. _La nuit'. e e a
1 » Et elle décrit, en détail, a 1 erm1 e,
votre Se1gneur vient a vo:1~ ·
ses hallucinations, ses v1s1onstl l 'gende dramalisée qu'esl Le
Une fois de plus, dans ce e ~ e au Jieu d'agir, raconte.
pauvre Henri, le personnagd\~n sc¡,~Ltogebenesont pas figurées,
Les illusions visuelles o~ au i i¡ecss et dépeinlcs. Le spectateur se
pour le spectaleur, ma1s ~arr t·1 n de l'audileur des Chansons de
trouve a peu pres dans la s~~~? ~ Il lui est demandé de faire le
gestes, dans le ~hateau m 1,e:a ~ orle d'ordinairc au théatre.
sacrifice des ex1gences que I o
PP . ns vu de nos yeux, grace
Daos L' Assomplion d' JI annele, nous a~JO ar;issent a la petite
· e, les figures qui émotivité
app
amourante.
un art1 ice seémqu
qui. lui. f a1·t a·
Ici, Ottogebe - par son
'

!1

t

•n

�380

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mesure qu'elle parle, ressentir a ncuveau la terreur de sonréve,il nous semble qu'elle projette sous nos yeux sa chimere. A la
vérité, son récit a pour nous la vivacité, l'intensité, d'un spectacle,
« Je sortis, oui, pere, raconte-t-elle a Benedikt, et j'attendis,
impatiente, sur le seuil, devant la porte. Et comme j'étais assise
la, si calme, recueillie en moi-méme, ne prenant pas garde
a la tempéte qui m'enveloppait, tout a coup,comme un éclair,
une terreur m'assaillit, plus effroyable que toutes celles que
j'&amp;vais éprouvées ! La tentation, pensai-je ! D'effroi, je perdis
presque connaissance. L'air était plein de cris, de grincements,
d'éclats de voix, de rire¡, d'aboiements. Le souffle farouche du
vent paraissait provenir de la gueule ardente de loups tout
pres demoi. Je voulais fuir, m'accrocher a ta poitrine., acet autel.
Je prenais mes mains devant mes deux yeux ! Et pourtant tout
m'apparaissait en pleine lumiere, comme je te vois. » Et elle
poursuit, longtemps encore. A l'horreur de l'infernale vision succede l'extase d'une illumination céleste.
Ottogebe se souvient avec transport qu'Heinrich l'a parfois
appelée une petite sainte. Puis, pendant que le moine la rappelle
avec précaution a l'humilité et qu'il la met en garde contre le
danger d'un attachement trop confiant a une espérance que Dieu
peut décevoir, elle tombe en faiblesse.
C'est a ce moment que le lépreux, battant sa crécelle, humble,
l'reil hagard, vient se jeter, en suppliant, au pied des marches
de l'autel. Les paroles qu'il prononce sont celles d'un homme
qui gémit de ne pouvoir prier. II est las,il est saturé de l'existence:
Au lieu de prier, il demande des comptes a Dieu. « Pourquo1
nous nourris-iu du lait du tourment ? Pourquoi souffrons-nous
misérablement sous la ílamme du soleil, sans une goutte de
rafratchissement. » II supplie Dieu de le tenir quitte. II compare
la création a un édifice, bati sur un sol trempé de sang et dont les
pierres seraient scellées par un mortier que le sang aurait mouillé;
qu'importe qu'ily manque le grainde poussierede son propreétre?
Au moine, qui ne le reconnaít pas sous la capuce qui le revet,,
il répond par des ph,ases breves, énigmatiques, celles que prononcerait un sphinx aux oracles déprimant~. Puis il quitte_ ce
ton, et, de nouveau, il supplie.
Depuis le terme du précédent acte, un intervalle est censé s'etre
écoulé, durant lequel Henrich s'est melé aux hommes, et c'est au
retour de ces courses errantes qu'il vient de reparaitre. Les .
hommes l'ont accusé d'empoisonner les fontaines. ; ils l'ont
lapidé; les buchers fument tout a la ronde, ou ils menacent
de le jeter. 11 adjure Benedikt de le protéger contre leur rage.

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

381

.
. dé ·t Nous ne laissons pas, ~ous le
A son tour, 11 conte, i~ e c~~~ é isodes se succedent; ils sont
voyez, la mét~ode narrativ . t
n'importe ; ils ressortent de
dramatiques, ils, sont ~m~uv::d:· celle de l'reuvre théatrale.
.
lá technique del épopee e no_ .
r une meute cruelle qui
Hein_rich ~ été pou~st:: d~!nerait-il pour . que le ~otn~
insulta1t son impur~~é. Q
de son Dieu sa guénson. « D1s-lu~,
la flt taire, I?our_ qui~ ob~lnt ,·¡ n'a lus rien a anéantir en mo1.
moine, s'écr1~-t-il, dis-lIDMiu ~é oufue est trop rebutante pour
Je suis déch1ré, b~oyé. ien Óieu, notre Seigneur, est ~ra_nd,
fournir le repas d un ch . d 1 . . en n'existe. Je ne smsnen,
.
t Je le loue · En
e m, n
pmssan.
. dehors
1
mais je veux vivre, v1vre . »
nous assistons au drame d'une
A ce point, s'il est enten.du que l fouet de l'épreuve, nous
. d'une ame sous e
11 '
destinée, ~ la cnse
t ou elle est prete a se rendre, ou e e n a
avons attemt le mom~n.
l'or ueil de la résistance va cédcr.
ou
g
. seul pur sans amour,
Plus la force de se ro1d1r,
,
,
.
t é 11 cru pouvo1r
Heinrich .ª t?ut ten · f:ce et braver Dieu, qui l'ava1t frap~é,
fixer la pire mfortune de .
l' ff lé Alors il s'est rapproc,1é
sans qu'il eut p~ché.Lasoht:t:hafnª r: ~egu a' coups de frond1
de son procham, et son p
.
tinguible brule en hu.
Maintenant il s'humilie. Une flamme mex

11

&gt;

11 veut vivre !
•¡ anal se l'état de son ame. 11 Y
De':'ant Benedi~t, décon~:;~\~ter) pathétique, la fougue, les
met (Je ne me retlens pas
certaines pages de Ruy Blas
jeux d'antithese que l'o_n tr~u~:i~3:s mais son destin est si par~et d' Hernani. Son e~pnt es
u~vre a lui-meme. ce Bien que Je
doxal qu'il a le sentiment de se s
e eAtre ballotté harcelé par
'
.
,
é ave un pauvr
,
•,
ne sois plus r1en qu ~ne p e' au fond de ma démence, une voix
les tortures, une vo1x ra~ot
f t ou j'étais un des grands de
vaniteuse qui rappelle qu un tDei_npls u . J'ai été enseveli récem. . • d ne ? 1s- e-mo1.
.
·
ce monde. Qui sms-Je O •
d mes ancetres et Je suis
d ns le caveau e
'
ment a Constance, a
. e réve dans ma tombe ?
,
encore vivant. Est-ce que J . .
•¡ ,1·nforme d'Ottogebe. Ou
trans1t10n 1 s
.
¡
Brusquement ' sans
'
bterfuo-e ne lm donne e
est-elle ? Aucune défaite, aucun ~uQu'a-t~on fait d'elle? La
" O, est la ce peti te épouse ,i .
ehanºe. u
·t U morte ? »
cache-t-on ? Ou bi~n sera1 -e
'u~ tel changement s'opere
y a-t-il de la vra1sembla~ce_ hce? qSu déchéance physique, son
·
·t·ions d'Hemnc
a ? Nous avons vu que 1e
dans les d1spos1
1
délabrement moral 1~ permettené-1a:e~ graduellement. Mais, au
dramaturge s'est apphqué ~ le pr P t J·ustifiable le poete est
• t ·1
rationne11emen
'
demeurant, ne f u -1 pas
f
.
putable que l'on nomme
en droit de faire appel a cette orce msup

1!

!

t.

�382

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le ':ouloir-~ivr_e, et de fon_~er sur elle la légitimité du coup de
théatre qm onentera sa piece vers le dénouement. Heinrich est
atteint d'une maladie qui le disgracie, qui le rend rebutant mais
qui ne met pas son existence en danger, qui laisse intact au dedans
de lui l'instinctif be~?in vital. ~~ plus, ne revient-il pas de prendre
c?nta~t avec la soc1eté ? Les m1ures, les outrages qu'il a endurés,
n ~nt-11s p~s pu etre comme un stimulant pour lui, en Iui faisant
vo~: a quo1 hen_t la faveur des hommes, en lui enseignant tout ce
qu 11 récupérera1t, avec le renouveau de sa santé. Cette exigence
de l'instinct de conservation se fait en lui si impérieuse qu'elle
réfute la ~aison et qu'il n'ex~mine plus si le pouvoir que l'on prete
au médecm de Salerne est digne de confiance. Bien mieux, il ne
prend plus garde aux risques de la tentation qui le peut faire
défaillir, a la vue d'Ottogebe.
11 n'est pas contestable que ne soit dramatique, au sens propre
du terlll;~• le coup de théatre qui remet en présence le Iépreux et
cell~ qu il ª. appelée, touteenfant, par caresse, sa &lt;e petite épouse ».
!l s est ~m mstant mép:is sur le sensd'une parole deBenedikt,et
il la cro1t e&lt; aupres de Dieu » quand voici qu'une voix provient de
la cellule, disant: « Ottogebe vit ! »
L'effet théatral de ce jeu de scene n'est pas artificiellement
obtenu. II correspond au progres qui s'est accompli dans les diS:positions de_ !'ame d'Heinrich. Le l~preux retrouve Ottogebe a,u
moment ou 11 a le plus ardent désir d'elle, c'est-a-dire au moment
ou elle s'identifie pour lui, le plus intensément avec ce vouloirvivre dont il est maintenant possédé.
'
Tout d'abord, il se refuse a croire a la réalité de son bonheur:
&lt;, Comment pourrais-je, prononce-t-il comme en extase commcnt pourrais-je contenir dans mes yeux la Iumiere qui tra•
verse le ~urde ma prison bénie, car je fus aveugle tout le temps de
de ma v1e et, seulement au fond de l'abime, j'ai été doué de vision.
Au lieu de maudire, je devrais bénir. »
. Les alternatives de l'espoir et du doute partagent son creur et
11 déborde. Alors, comme immatérielle et nimbée dans Je demijour de la petite église, celle qui représente la rédemption vienta
lui d'une démarche directe, et, forte d'un ascendant tout nouveau,
elle l~i fait s~gne de se lever : « Viens, il s'est fait tard, pauvre
Henr1 ! » Et Il se dresse, insoucieux de savoir ou elle Je conduit.
Sa soumission envers elle est un acte de foi un acte de foi dans la
vie et dans l'amour, fut-ce a travers la ~ott.
Comme il arrive si fréquemment dans l' reuvre dramatique de
G. Hauptmann, le dénouement est acquis au terme de cet avantdernier acte de la piece. J'ente~ds par la Je dénouement moral,

mm

LÉGENDE DRAMATIQUE OE G. HAUPTMANN

383

celui qui met au clair la crise d'ame qui faisait le véritable objet
du drame. L'acte final est surtout un ajustement de~ consé~uences
extérieures de cet achévement véritable _du des~m de l reuvre.
Le ye acte du Pauvre Henri, comme 11 fall~1t s Y. atte~dre,
transporte le spectateur dans le chat~au se1g~eur1al d Aue.
On vient d'y recevoir un message du prmce,_ qm annonce son
prochain retour. Mais dans quel état ph?7s1que, _dans quelles
dispositions d'ame rentrera-t-il? Nul n~ le sa1t. De~ms son départ,
les plus contradictoires nouvelles ont circulé. Dans la grande salle
Hartmann, Ottacker et Pater Benedikt devisent du P!s.sé,
évoquant le lépreux et s'efforgant de comprendre quelle déc1s1ve
pression porta Ottogebe au sacrifice. Fut-ce la p1_été ? Fut-ce
l'amour ? Pour Hartmann, quel que Iut le mob1le, Ottogebe
demeure la sainte.
Pendant qu'ils s'entretiennent, les présages favorables au
destin d'Heinrich se succedent. On apprend que l'usurpate'?r de
son treme, Conrad, son cousin, vient de succ?m?er_ a A1x-laChapellé au cours d'un tournoi. La légende a1gmlla1t le dramaturge' vers une solution optimiste, vers u~ dénouement_ de
rachat. Ce qui doit en faire pour nous le prix, e~ _sera sa ]UStification ce sera la conciliation qu'il fera du déterm1msme et de la
possibilité de libération laissée ouverte au ~éros. Comment
Heinrich aura-t-il réussi a s'évader de la fatahté ?
L'attente ou l'on était de lui, entre les rours de son. chatea~,
n'a pas été dégue. II rentre, dissimulé sous un fr~c, punfié, gué~i.
11 n'est plus le lépreux honni et laroen_table, ma1s s~n salut na
point couté de sacrifice. Ottogebe v1t. Ottogebe l accompagne
et va l'épouser.
. .
.
· d
Tout I'intéret du long récit qu'Hemr1ch fa1t a Bened1kt es
cireonstances de sa guérison consiste dans l'effort qu'a tenté
Hauptmann pour se libérer du merveilleux de la lége~de, ~t pour
faire admettre a !'esprit du spectateur c~ntemporam ~u elle se
soit effectuée par voie naturelle et sans miracle. Jusqu au te:me
de J'reuvre le dramaturge aura tenu a ne pas desserrer exténeurement les liens par lesquels il avait accepté de s'attacher a
légende médiévale. Mais l'analyse attentive démontre quel ~om
il a pris de l'int:erpréter, de l' adapter, dans toute la mesure ou la
chose était possible, a la sincérité de sa propre p~nsée.
,.11
Le début de la purification du lépreux (d'apres le compte qu
rend Iui-meme) ce fut quand la pure ame d'Ottogebe sepencha
vers Iui avec c'ompassion. Ce fut le p_remi~r rayon de la gra_ce,
le premier regard du destin red~ven1;1 h1enve1_llant .. II se dépouilla
de toute violence et de toute hame ; ll se senbt pac1fié.
1

!ª

11

�384

N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Le milliard des emigrés</name>
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        <name>Leconte de Lisle</name>
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N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

�194

REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

Matbilde, filie d'Henri ¡er; nous avons mon~ré qu'aucu_n des
arguments n.éga,lifs de l'abbé De la Rue n'éta1t,_ en ce qm ~?ncerne la reine Mathilde, irréfutable, et, en ce qm_ ~oncerne l 1mpératrice, qu'il n'a apporté aucun document posiltf.
M. Marignan, rajeunissant par des argument~ nouve~ux _la
these de l'abbé De la Rue et raje~n~ssa~t auss1 la Tap1sser1e,
voulait qúe \'auteur iJ.~ cartons se fut msp1ré d~ Roman de Ro'.1
de Wace, et, le Roman de Rou aya~t. été ré~1~~ vers 1165, il
reportait la Tapisserie a la sec~nde m01bé du ~ s1ecle.
Son premier argument éta1t une compara1son entre les deux
c:euvres. Mais nous avons fait remarquer, avec l'abbé De la Rue,
que. précisément, il y_ avaitbe~ucoup de différences entre le Roma":
de Rou et la Tapissene, celle-c1 contenant beaucoup de choses q~1
n'étaient pas dans le roman, et réci.proquement. Il Y a ~uss1,
bien entendu, des ressemblances ; c_e sont toutes celle~ qm sont
inévitables entre deux sources qm racontent le mem~ év_énement. En ce qui concerne le Roman de Rou et la Tap1ssene,
il est évident que l'inspiration differe.
.
Mais M. Marignan a d'autres arguments, et no~s allons ~uJourd'hui )es exposer et les discuter en procédant al examen mterne
de la Tapisserie.
. .
Avec M. Marignan qui. malgré toutes les cnbqu~s _adre1:1sées
a sa thes~ l'a reprise dans un :n.ouveau vo~ume mbt~lé: Les
mélhodes du passé dans l' archéologie fran~aise, é~ud10ns les
inscriptions qui accompagnent la Tap1sserie ; étud1ons-les au
point de vue des graphies.
. . .
.
M Marignan releve le sigla ?• = et qui, d1t-il, est mconnu
au ~e siécle et n'apparait que vers la moitié ~u siecle suivant.
M. Travers y voyait un signe spécialement us1té par les AngloSaxons • en tout cas, je le trouve des 1085, dans une cbarte
normande des Archives de la Seine-Inférieure que. nous av~ns
récemment lue au cours de paléographie, M. Mar1gnan re.leve
dans les inscriptions des ligatures, c'est-a-dire des lettres hées.
M VN CONRA q~'on remarque, dit-il, tres souvent_ au
xne siecle. A la vérité, il taudrait dire que _l'on ren~ontre cees )~gatures au xiie siécle, mais qu'elles a~para1ss~nt des le x i,1ecle
dans l'écriture lombardique.M.Marignanvo1tdans le en_- barré
employé pour désigner le frere d'Harold, Gyrtb, une ligature,
mais c'est la lettre qui, en anglo-saxon ou dans les langues norraines marquait le son th si fréqu'ent dans ces langues.
t
Pas~ons a l'examen archéologique. On sait que dans tou
monument du M-0yen Age, la figuration laisse de cót~ ~e que nous
appelons la couleur locale, ce qu'il faudrait appeler 1c1 la couleur

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANO

195

du temps. Jamais les artiste$ de ces époques ne se sont préoccupés
de figurer, de représenter les personnages qu'ils mettent en scéne
avec le costume de leur pays et de leur époque. En appliquant
cette remarque, M. Marignan reconna'lt dans les costumes, le
mobilier, l'armement de la Tapisserie, des traits qui la datent dela
seconde moitié du x1ie siecle. Presgue to11te sa dissertation repose
sur cet examen, et c'est pour nous une occasion d'étudier la Tapisserie au point rle vue archéologique.
Je laisse de cóté certaines remarques sur les usages qui sont
quelque peu puériles. M. Marignan note que Harold valematin !i la
messe a l'église de Bosbam. Je ne sais si c'est le matin Harold
pa~~tt .faire une priere a l'entrée de l'église, mais ríen ~'indique
qu Il a1lle a la messe, et en tout cas, ceci serait de tous les siécles
comme l'avait fait observer M. Lanore.
'
Passons a des arguments plus sérieux: étudions le mobilier et
le costume.
Edouard le Confesseur donne une audience a Harold avant
son départ. M. Marignan note que le tróne est décoré de tetes
et de pieds d'animaux. «xne siccle, dit-il ! » Or, on lui a démontré qu'u?- pareil t~óne se voit sur le sceau de Philippe Jer, contempor~m, suzera1_n .du Conquérant.. Regardons le personnage.
M. Marignan considere comme un signe du xn° siecle le globe
crucifére qu'il tient. Or. un tel globe se trouve sur les sceaux du
Conquérant lui-meme et de son successeur Guillaume le Roux.
La couronne est a trois fleurons. On trouve ces trois fleurons
aux_~~uronne_s d~ ces prin~es, a ~elle du roi de FrancePhilippeier,
et J aJoutera1 meme, apres av01r consulté la Colleclion des sceaux
de Douet d'Arcq, sur le sceau de son prédécesseur, Henri Ier.
É_douard po~-te un vetement long ; il caractérise, au x1ie siecle,
d1t M. Mangnan, les personnages dans l'attitude de majeslé
donnant une audience. Mais la Tapisserie est ici tres exacte et
représente Édouard Jer tel qu'il était figuré de son vivant sur
un sceau qui peut etre daté de 1053 a 1065.
'
~xaminons _les personnages de la Tapisserie a un point de vue
moms décorabf et plus familier. Une chose nous frappe. Édouard
et un personnage, sur lequel nous reviendrons, portent la barbe ;
Harold et, en général, les Anglo-Saxons ont la moustacbe; les
Normands s~nt rasés, comme le sont les Anglais, les Américains
et les Frarn,;a1s de notre temps. C'est la mode nouvelle. M. Marig,nan p_rétend que c'était la mode nouvelle aussi au xne siecle. Il
5 appme sur ~n curieux texte d'Orderic Vital dont on s'est
~eaucoup servi, et dont on fait souvent un mauvais usage, ou
l auteur anglo-normand faisantla satire des mc:eurs de son temps,

�196

LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS
REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

dit qu'alors on commen11a a la Cour de Guillaume le Roux a
porter les cheveux longs ; les jeunes gens de l'ento~rage du Roux
dont la Cour a eu la meme facheuse réputabon que celle
d'Henri III en France, laisserent pousser leurs cheveux co~e
des femmes. Porter longs les cheveux et la barbe fut cons~déré
alors comme indice de mauvaises mreurs. (En 1848, c'éta1t un
signe d'opinions républicaines avancées, ~•o~ l'expres~ion. de
vieilles barbes pour désigner les purs répubhca11:1s._) Ordene Vital
raconte encore qu'Henri Jer, successeur d~. Gmlla~me le Roux,
fut invectivé par l'éveque Serlon parce qu 11 porta1t les cheveux
longs, reste des mreurs efféminées de la Cour de .~on prédé~esseur.
Le roi fut tellement ému par ce sermon qu d consenbt a se
laisser couper les cheveux a l'instant meme. Alors l'éveque, da~s
l'église de Carentan, tirant des ciseaux de sa mante, se tn~t
a tondre de ses mains le roi et la plupart des grands et, a partir
de ce moment-la, tout l'entourage du roí fut tondu.
Or, a quel moment se passa cette scene curieuse 011 l'éveque
raseur traita de fils de Bélial, le roi et ses courtisans? En 1105.
En bonne logiquc, M. Marignan devrait seulement en con~lur_e
que la Tapisserie peut etre postérieure a cette date. ~~1s d
tient, nous l'avons vu, a ce qu'elle soit de la seconde mo1bé du
xnesiécle; alors, il suppose que le clergé a eu beaucou~. de !11ª1
a mettre fin a cette mode des cheveux longs et qu Il lm a
fallu plus de cinquante ans pour l'extirper. Suivant lui, c'est
seulement a la fin du xue siécle qu'on porta les cheveux ras, et la
Tapissérie est de cette date.
.
Qui ne voit que ce raisonnement ~st facile a réfuter? 11 ressort
du texte d'Orderic Vital que cette mode des cheveux longs a
commencé a la Cour de Guillaume le Roux, vers 1095 (1). L'auteur
de l' H istoire ecclésiaslique fait le tablea u des mauvaises mreurs
de la Cour du Roux ; il s'indigne de voir les courtisans porter les
cheveux longs et les souliers pointus qu'il appelle pigaches, mode
qu'un jeune coquin de cette Cour noinmé Robert aurait amenée d'Anjou 011 elle florissait depuis Foulques le Réchin. Ces
pigaches devinrent des souliers recourbés_ en fo~e de co~nes de
bélier, ce sont déja les so.uliers a la poulame. Ma1s Ordene pla~e
ce changement dans la mode sous Guillaume le Roux, a la f1~
du x1e siécle. Il est évident qu'auparavant, puisque tout cec1
fut considéré comme innovations malsaines, les Normands por(1) Et non 1146, comme le dit M. Enlart dans son Manuel d'ar~héologie,
oü iJ fait partir, d'apr~s M. Marignan peut-étre, toute une révolution dans
la mode et le cost.ume de cetle date de 1146.

197

taient des souliers ordinaires, des cheveuxcourts et qu'ils étaient
rasés. C'est bien ainsi que les a dépeints Wace: la tradition était
établie que ces visages rasés surprirent les Anglais, puisque le
poéte du Roman de Rou fait dire a un de leurs éclaireurs qu'il
a débarqu{· en Angleterre une armée de pretres qui allaient
messe chanler. La Tapisserie a représenté, non les courtisans
efféminés du Roux, mais les rudes guerriers du Conquérant.
S'il y avait quelque chose a tirer de cette argumentation, c'est
que la Tapisserie serait antérieure au regne du Roux ; je crois
simplement qu'il faut dire qu'elle est d'un temps 011 on se représentait les Normands comme ayant les cheveux et la barbe rasés.
Ils ont meme les cheveux tellement courts qu'on se demande
- Travers et bien d'autres -s'ils ont la tete nue ou s'ils portent,
en dehors de la bataille, une sorte de béret.
En costume de guerre, ils portent le casque, nous dirons meme
le casque a nasal. M. Marignan dit que ce casque n'apparatt
qu'au xne siecle. 11 nous montre Guillaume retirant son casque
pendant la bataille pour rassurer ses soldats qui l'ont cru mort.
Mais na justement relevé que la Tapisserie est ici d'accord avec
Guillaume de Poitiers qui nous raconte cet épisode et nous
montre Guillaume 6tant son casque en le prenant par le nasal,
per nasum galere.
Les chevaliers de la Tapisserie portent la cotte de mailles.
M. Marignan dit qu'elle apparatt pour la premiere fois sur lesceau
d'HervédeDoncy en 1120. Mais Douet d'Arcq reconnait la cotte
de mailles, la broigne sur le sceau de Guillaume le Roux (nº 9999,
entre 1087 et 1100), M. Demay sur celui de Guillaume le Conquérant 1069, M. Birch sur les sceaux de ces deux rois conservés
au Brilish Museum (cat. n°8 15 et 22). II s'agit en réalité de
broignes garnies d'anneaux, de rondelles, formant dans la partie
inférieure une sorte de culotte collante. En effet, quelques personnages ont des chausses a treillis protégeant le has des jambes.
M. Marignan date de 1119 leur apparition, mais Orderic Vital les
signale a la premiere croisarle (1095).
Ainsi to~s les traits par lesquels M. Marignan a cru dater la
Tapisserie du xi18 siecle apparaissent au xie siecle, et !'examen
archéologique est défavorable a sa thése.

.

• •
Un officier de cavalerie, le commandant Lefebvre des Noettes,
a repris le probléme sous une autre forme ; il a étudié le harnachement des chevaux et l'équipement des cavaliers. Notant

�198

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que les auteurs les plus autorisés proposent pour la Tapisserie
des dates qui s'échelonnent entre 1070 et 1180, il va demander
la solution du probleme a la cavalerie qu'elle figure ;il remarque,
que, la aussi, il y a eu des modes, des transformations ; qu'un
cavalier de Louis XIV ne conduit pas sa monture comme
un cavalier d'Henri IV:
uL'ar~on des cavaliers de la Tapisserie est remarquable par la
forme de ses arcades, le pommeau et le troussequin dont la
saillie tres forte se recourbe en sens opposé vers la tete et vers la
queue du cheval.
Cette forme d'argon qui laisse au cavalier une grande liberté
de mouvements existe déja sou~ les Carolingiens ; mais, au x1e siécle, elle es d'un usage courant. Elle persiste au début du
xne siécle, comme on le voit sur un chapiteau du déambulatoire
de Morienval, puis, vers le milieu du xn8 siécle, elle dhiparatt
devant un ar~on aux arcades relevées, emboitant mieux le
cavalier et dont le troussequin va jusqu'a prendre la forme
d'un dossier de fauteuil de bureau.
Les argons a volutes opposées des selles dela Tapisserie sont
done un élément a,dérieur d la premiere moilié du XJie siecle. »
Mais, disons-nous, M. Lefebvre des Noettes a constaté lui-meme
qu'ils étaient d'un usa ge couranl au X Je siecle.
« Au xie siéde, les sangles sont toujours uniques. II en est de
meme au début du xu8 siécle, mais, vers 1150, on voit se dessiner
une mode singuliere qui semble co'incider avec le changement
de forme de l'argon. Au lieu d'une r,angle, on en met deux, trois
ou meme davantage. La sangle unique des selles de la Tapisserie est done un caractére qui se rallache au X Je siecle. »
L'étrier vient de Chine par Byzance.Au 1xe siecle, « il apparatt
dans l'Occident latin sur des peintures de manuscrits. Au xe siécle, il se propage assez lentement. Au XI8 siécle, il est de plus
en plus représenlé, mais les cavaliers sans étriers sont cependant
nombreux encore. Au x1ie siécle, le triomphe de l'étrier estdéfinitif
sur la plupart des documents figurés. La Tapisserie de Bayeux,
sur laquelle les cavaliers ont presque tous des étriers, nous
semble done sous ce rapport se ranger franchement parmi les
documents du xue siécle. Mais, dirons-nous encore, puisque l'étrier est de plus en plus représenté des le xe siécle, il pouvait
etre d'un usage tres répandu au x1e.
Pour le mors, M. Lefebvre des Noettes distingue le mors de
bride, qui agit sur les barres du. cheval, du mors de bridon, qui
agissait sur la commissure des lévres ; il constate que les mors de
bride apparaissent au x18 siécle, mais ne l'emportent définiti-

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

199

vement qu'au x¡¡e et au xuie siecle. « Or, tous les cavaliers de la
Tapisserie ont un mor~ de bride, c'est done __un carac~ére. du
·x1~ siécle avancé. » Ma1s M. Lefebvre des Noettes a lm-meme
constaté que le mors de bride apparaissait des le xie siecle. .
M. Lefebvre des Noettes, combattant par des arguments qm
ne sont pas irréfutables la these de Quicherat et d~s archéologues
a1lemands,d'apres Iaquelle la ferrure a clou aurait été en usage
des l'époque gallo-romaine, déclare que la ferrure apparatt en
Occident sur les documents latins; elle se propage lentement, et
c'est seulement vers le milieu du x1iesiecle qu'on voit les chevaux
souvent ferrés. Or, sur la Tapisserie, la plupart des chevaux
porten! des fers; c'est done, la encore, un caractere du xne _siecle.
On peut toujours faire au commandant la meme réponse :il y en
avait, de votre aveu memel « au début du· xJ.8 siecle ».
M. Lefebvre des Noettes étudie ensuite l'armement ; je ne
reviendrai ni sur le casque, ni sur la cotte de mailles ; mais
le bouclier ovale qu'il releve sur la Tapisserie appartenant
aux deme siecles, xie et xne, il n'y a pasa en tirer argumenten
faveur du xne siécle.
D'autres ont dit que les Anglo-Saxons avaient des boucliers
ronds et les Normands des boucliers ovales, mais il est évident
que les Anglo-Saxons ont des boucliers ovales.
Le commandant des Noettes voit sur la Tapisserie deux sortes
de lances. Champion n'en voyait qu'une ; la différence vient
peut-etre de la fagon dont elles sont tenues.
Plus intéressante est l'observation du commandant Lefebvre
des Noettes sur la maniere de combattre : le cavalier bien posé
sur l'argon recourbé entre le pommeau et le troussequin, appuyé
sur l'étrier, peut, au lieu de projeter la lance en avant, au risque
C.:e la laisser échapper, la tenir comme le lancier moderne, serrée
entre le bras et le corps ; il a alors un point d'appui. Dans l'élan
qui entraine le cheval et le cavalier, il pointe sa lance sur
l'adversaire pour le jeter a terre.
M. Lefebvre des Noettes remarque que sur la Tapisserie, si
beaucoup de cavaliers combattent encore el). hrandissant la
lance, d'autres la tiennent dans cette nouvelle position. M. Levé
nie que cette position figure sur la Tapisserie, mais c'est qu'il
veut absolument la vieillir. En réalité, on l'y trouve plus d'une fois.
Remarquons que la lance est accompagnée d'un gonfanon,
un petit drapeau trilobé qui était comme le fanion d'un seigneur;
mais on voit un tel gonfanon, M. Marignan le reconnait lui-meme,
des le x1e siecle sur les sceaux de Guillaume le Conquérant et de
Guillaume le Roux.

�20()

REVL'.E DES COURS ET CONFÉRENCES

En résumé M. Marignan apportait_ des prémisses fa~s.ses ;
il datait mal quantité de particular1tés du costume c1v1l et
militaire, de la mode, qu'il attribuait ~u x1ie siecle, aJors qu'el_Ies
sont du xie et il en tirait nécessa1rement cette conclusion
fausse que la' Tapisserie était du xue siécle.
.
Le commandant Lefebvre des Noettes apporte sur la cavalene
de la Tapisserie une quantité d'observations intére~santes,. des
points de comparaison curieux. Mais c'est la conclus1on q~'1l en
tire qui est fausse. Beaucoup de choses obs_ervées par lm _relativement a 1'équipement du cheval et du cavalier sont du x1ie s1ecle,
mais se voient déja au x1e siécle, et il en tire une date moyen_ne
entre 1120 et 1130. Nous répondrons : il n'est pas un ?es tra1t~
relevés par le commandant, étrier, arc;¡on, s~ngle un~quei qm
n'apparaisse des le xie siécle. Alors pourquo1 la Tap1sser1e ne
serait-elle pas du xie siecle? D'autant, nous l'avons remar_q~é, que
les Normands de ce temps-la n'étaient pas des gens routimei:s ou
retardataires. Ils avaient une organisation finaociere supéneure
et étaient en avance, au point de vue des institutions militai_res,
sur les autres peuples. Pourquoi n'auraient-ils pas été auss1 en
avance sur leurtemps au point de vue del' éq?ipe~ent ?_Guillaume
n'a rien du négliger a cet effet. Ces améhorat1ons v1ennent de
l'Orient ;mais, précisément, pour de triples raisons, les Normands
connaissaient l'Orient. N'ont-ils pas fondé, au commencement du xie siecle, l' état normand des Deux-Siciles 011 ils étaient
en rapport avec lacivilisation arabe?Beaucoupd'entre eux n'oJ?-tils pas combattu les Arabes au Portugal ~t en Espagne ? Enfm,
par Jeurs origines memes par les Suédo1s, par les Varangues,
ils ont été de tres bonne heure en relation avec l'Orient byzantin
et arabe 011 ils auront pu se mettre au courant des progres dans
l'équipement et l'armement (1). Ainsi, nous ne disons pas que la
Tapisserie est du x18 siecle, mais nous disons qu'au cours de
!'examen paléographique et archéologique au~uel ~ous ve~ons
de nous livrer rien ne nous a été révélé qui empeche qu elle
soit du xre sie~le.
{d suivre.)
(1) Lappenberg remarquait déj/J que le Ms Coll Col. A. _YII. du !lrítish
Museum qui date du temps de C'lilut, représent&lt;i des guerr10rs dano1s avec
un armement semblable a celui des guerriers de la Tapisserie.

Le Théatre romantique
de Dumas pere a Dumas flls.
Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférence, ó la Sorbonne.

\'I
L 'Othello d'Alfred de Vigny.

La premiere piece qu' Alfred de Vigny ait fait représenter est
sa traduction en vers d'Othello. La piecefutjouée, pour la premiere
fois, le 24 octobre 1829 a la Comédie Franc;¡aise. Vigny donna
ensuite trois pieces en prose : une petite comédie, Quille pour
la peur, en 1833, et deux drames,LaMaréchale d'Ancre, en 1831,
Chatlerion, en 1835.
Quand on a beaucoup Ju ses poésies, quand on a Ju le Journal
dans lequel il se confessait et qui a été publié apres sa mort, on
est un peu étonné, je crois, que Vigny ait écrit pour la scene.
En se rappelant ses vers, et aussi ce que ses contemporains ont
dit de sa personne et de son caractere, on se fait de luí une idée
telle, on se le figure si constamment isolé, silencieux, a l'écart
de la foule et du bruit, si constamment renfermé en lui-meme,
dans son pur et noble reve de poete, qu'on ne voit nul rapport
entre un homme de théatre et lui. Cette impression n'est pas
tout a fait fausse ; Vigny n'a, certes, jamais été au sens propre
du mot un homme de théatre. Mais il a un momeni travaillé
pour le théatre, un moment il a pris part, et d'une fac;¡on tres
personnelle, a la bataille romantique, et s'il a toujours dédaigné
la popularité, la réclame, si son attitude a toujours été réservée
et ~~ peu hautaine, ce n'est cependant que dans la seconde
mo1tié de sa vie qu'il s'est véritablement retiré, cloitré dans
la ce tour d'ivoire ».
Dans !'ensemble, il est vrai, son reuvre n'est guere. autre chose
qu~ le poeme de la désillusion ; il n'en est pas de plus mélancohque, et peut-etre meme le mot n'est-il pas assez fort, peut-etre

�203

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE· THÉATRE ROMANTIQUE

faudrait--il dire : de plus triste, de plus sombre ; il n'en est pas
ou manque plus completement le rayon de joie ou d'espoir,
quoiqu'il n'y en ait pas non plus d'ou se dégage pour nous une
plus belle legon de résignation, de fermeté sto'ique et en meme
temps de tendre pitié. Mais enfin, Vigny n'est pas venu au monde
avec rnme d'un désespéré ; personne ne_natt désespéré ; il n'y a
que dans les livres que les René et les Obermann naissent avec des
ames de vieillards. 11 a été jeune moins longtemps que la plupart
des hommes, je le veux bien, je le crois ; encore a-t-il commencé,
lui aussi, par etre jeune et par rever l'action, la gloire, l'amour, le
bonheur. Né en 1797, il était enfant a l'heure ou l'épopée napoléonienne emplissait l'air de ses fanfares, et l'on sait que son
premier souhait fut d'etre un de ces héros qu'il voyait parader
dans les rues de Paris au lendemain de Friedland ou de Wagram;
son premier souhait fut d'etre lancier dans les armées de Napoléon.
11 fallut se contenter d'entrer, en 1814, dans les gendarmes de
la garde royale, et, en 1815, d'escorter le vieux roi Louis XVIII
jusqu'a la frontiere, lors du foudroyant retour de l'tle d'Elbe.
II porta treize ans l'uniforme, vécut la vie de garnison a Strasbourg, Bordeaux, Pau, et s'apergut vite que l'épopée était finie.
Un autre reve vint le consoler, celui de la gloire littéraire. II
était encore officier que déja il avait publié son premier recueil
de vers et son beau roman de Cinq-Mars. Lié avec les jeunes
représentants de la littérature nouvelle, en particulier avec Rugo
a qui il servit de témoin le jour de son mariage, il s'intéressait
autant que son ami a la grande lutte qui passionnait les esprits
et qui partageait la France en deux camps. S'il était fidele,
en politique, a la vieille monarchie pour laquelle ses peres avaient
combattu et souffert, en poésie, en art, il appartenait au parti
de !'avenir, au partí de la révolution, et en était meme un des
chefs. II jugea nécessaire de porter la lutte sur le théatre, sachant
qu'une victoire remportée a la scene pouvait seule etre décisive.
C'est ce qu'il a tres nettement exposé dans la préface de son
Othello, préface qui fit moins de tapage que celle de Cromwell,
parce qu'elle était écrite avec beaucoup plus de modératiori. et
de sobriété, parce qu' elle n'était pas empanachée de somptueuses
métaphores, et ou pourtant les idées ont une tout autre précision que dans le retentissant manifeste de Rugo. Mais une
préface, si intéressante qu'elle soit, n'est qu'une préface; un
exposé de doctrines importe moins que l'ceuvre qui est le produit de ces doctrines; en d'autres ·termes, c'est d'apres l'reuvre
qu'il faut juger la doctrine. C'est done la piece elle-meme, c'est
l'Olhello d'Alfred de Vigny qu'il faut envisager. Il serait superflu

d'en raconter en détail la premiere représentation qui suivit de
quelques mois celle d' Henri 11L, précéda de quatre mois celle
d' Hernani, et fut a peu pres aussi bruyante. Je ne m'attache
qu'a trois questions: en premier lieu, pourquoi, voulant appuyer,
fonder l'art nouveau sur l'exemple et l'autorité de Shakespeare,
Vigny a choisi entre toutes les ceuvres du poete anglais Othello
ou le Mort de Venise; en second lieu, comment il l'a traduit;
et,enfin.ceque plus tard il y a lui-meme ajouté, ou, si l'on veut,
quelle expression il a donnée a son tour et en son nom personnel
de la souffrance morale analysée dans Olhello.

202

*

• •
Quelle est la plus belle piece de Shakespeare, en vérité, je
n'en _sais trop ríen. II en a tant écrit, et de si différentes, et de si
admirables dans des genres différents, qu'il est bien malaisé
de les c!asser par ordre de mérite. Peut-etre aujourd'hui, si
nous av1ons a nous prononcer, nommerions-nous en preiniere
ligne Hamlel. 11 semble bien, tout compte fait, que nulle part
Shakespeare ne s'est montré plus grand peintre de l'ame humaine,
plus grand penseur et plus grand poete. Et il n'est pas téméraire
de supposer qu' Hamlel devait plaire a l'ame inquiete d'Alfred
de Vigny. Si Hamlel incarne en lui le plus cruel et le plus sublime
tourment de l'ame humaine, s'il est le vivant symbole du doute,
a qui pouvait-il mieux plaire qu'au poete du Monl des Oliviers,
a celui qui a si passionnément, si anxieusement cherché le mot
de l'énigme humaine, qui a si ardemment désiré croire, et qui a
tant souffert de demeurer sans espérance ? Vigny, néanmoins, n 'a
pas traduit Hamlel, non plus que Macbeth, le Roi Lear ou le Son ge
d'une nuil d'élé ; et, s'il avait collaboré avec Émile Deschamps
a une traduction de Roméo et J uliette, s'il a donné une traduction
ou plutot une spirituelle et charmante réduction en trois actes
de Shylock ou le M archand de V enise, son Othello est la seule
pie~e traduite de S~akespeare qu'il ait fait jouer. II faut bien qu'il
Y_ a1t a ~ela une ~a1son, et il y en a une en effet, et bien simple,
b1en_fac1le a devmer. Car,alors meme quenousjugerions aujour-d'hm Hamlet ou telle autre piéce de Shakespeare supérieure encore
a Othello, nous ne_pourrions nier que de toutes ses pieces Othello
est la ~lus access~ble ~ l'esprit frangais, celui de tous ses grands
c?_efs-d ceuvre qm ava1t le plus de chan_ces de réussir en 1829 et
d 1mposer le nom, l'art de Shakespeare a l'admiration et au
r?s~e~t du public. Le public de 1829, des l 'enfance habitué aux
turudités de notre vieille tragédie frangaise, ce public dont

�204

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

on avait si longtemps ménagé les yeux et les oreilles, a qui on
avait si longtemps offert des pieces réguliéres de sobre et nette
structure a qui on offrait toujours des récits de Théramene au
lieu de ;anglants tableaux, - qu'aurait-il pensé, qu'aurait-il
dit en voyant tout a coup parattre les sorcieres de Macbeth ou
les fossoyeurs d' Hamlel? Qu'aurait-il éprouvé ,de~ant des ce~~~s
si touffues si désordonnées, si surchargées d ép1sodes et d me1dences, da~s lesquelles le comique le plus grossier se mele aux
plus tragiques horreurs ? Oihello se rapproche dava~tage de nos
traditions; il heurte moins violemment nos habitudes d'esprit ; et toutefois le génie_ de Shask?speare y a 1?arqué as~ez
puissamment son empremte, sa gr1ffe, pour qu une pare1lle
ceuvre, fidelement traduite, put apparattre, en 1829, comme la
révélation d'un art nouveau.
11 n'est aucun de nous, je pense, qui ne la connaisse, qu~ ne l'ait
lue · du moins est-ce une hypothese polie. Mais on peut bien n'e_n
garder qu'un souvenir un peu lointain et vague, et ce ne sera1t
pas assez pour apprécier la besogne du traducteur. Je rappelle
done ce que contient la piece de Shakespeare, con_iment elle est
faite ; et si je parle de Shakespeare plus ,que de V1gn~, du créateur plus que du traducteur, j'espere qu on voudra bien ne pas
me le reprocher.
.
La piece s'ouvre par un dialogue, dans une ruede Vemse, entre
Roderigo et lago, et, des les premiers mots, toute la scélératesse
d'lago, toute sa bassesse d'ame se dévQile. C'est _une ame bass_e
et m,ie lime aigrie. 11 n'est plus jeune ; ?e~ms longtemps 1~
guerroie sous les ordres d'Othello, un Af~1cam, un More,. qui
esL venu a Venise mettre son épée au serv1ce de la répubhque
et s'est illustré dans je ne ·sais combien de combats. lago n'a
pour lui que de la haine. II le hait parce q_u'il n'a pu obtenir_ de
luí le grade de lieutenant, donné a un plus digne, au brave Cass10 ;
il le hait parce que sa carx:iere, comme on dit, n'a pas _march,~, •
qu'il n'est encore qu'ense1gne, malgré le zéle hypocn_te qu 1!
déployait pour se faire bien venir de son chef. 11 le ha1t a~~s1
parce qu'il le soupgonne d'avoir voulu séduire ~~ fe~me :Bm1ha.
Ríen n'est plus faux ; mais toute suppos1tion mfame est
naturelle a une ame abjecte comme celle d'lago. Et lago n'a plus
qu'une pensée: se venger, - se venger d'?thello_qui lui a re!'1sé
le grade de lieutenant, se venger de Cass10 a qm le grade vie~t
d'etre donné. Comment se vengera-t-il au juste ? 11 ne le sa1t
pas encore ; mais il sait que Roderigo est amoureux ?'une jeune
Vénitienne Desdémona, et que, d'autre part, Othello vient d'épo~ser secrete~ent la jeune fille, a l'insu du pere de celle-ci ; il do1t

LE THÉATRE ROMANTIQUE

205

y avoir la pour lago une occasion de lui nuire, de le perdre peutetre, en s'aidant, comme d'un instrument, de ce Roderigo qui est
amoureux et qui est un sot.
Done, lago et Roderigo sont sous les fenetres du sénate_ur
Brabantio, pere de Desdémona ; ils le réveill_ent pa~ leurs cr~s:
ils lui annoncent que Desdémona est en fmte, qu elle a smv1
Othello, qu'elle vient de l'épouser; et tandis que Roderígo _reete la
pour donner des détails et échauffer la colere de Braba~tio, lago
s'en va rejoindre Othello, le ramene en causant am1calement
avec lui, et le met soudain en présence de Brabantio. Brabantio
appelle ses valets, críe vengeance, menace Othello. Un m?ssager
· qui survient, apportant un ordre du doge, suspend un mstant
la querelle. Tous sont convoqués sans retard devant le sénat.
La république est en péril ; une flotte turque fait voile vers
Chypre et seul Othello semble capable de tenir tete a l'ennemi.
Le sénat lui défére le commandement des galeres vénitiennes.
Mais Brabantio se leve, formule sa plainte ; il accuse Othello de
luí avoir enlevé sa filie, de l'avoir séduite, corrompue, elle, filie
tendre, filie si soumise aux volontés paternelles, a l'aide de quelque maléfice, de quelque magique breuvage. Othello, pour ~e
justifier, raconte comment I amour estnéentreDesdémonaetlm:
«Elle m'aima, dit-il,pourlesdangers quej'avais courus,je l'aimai
parce qu'elle en avait pitié. » Desdémona vient a son tour confirmer le récit d'Othello ; d'un ton respectueux et tendre, mais
digne, mais ferme. elle dit a son pere que, sans oublier ses devoirs
envers lui, elle en a maintenant d'autres envers son époux :
• Autant ma mere vous a montré de dévouement en vous préférant a son pere, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner
au More, mon seigneur. » - « Dieu soit avec vous, j'ai fini »,
répond Brabantio, et il se tait jusqu'a la fin de la scene, jusqu'au
moment ou, voyant Othello pret a partir pour Chypre avcc
Desdémona, il lui jette pour dernier adieu ces mots terribles :
« Veille sur elle, More ; aie l'ceil ouvert sur elle ; elle a trompé son
pere, elle pourra te tromper. » Othello se contente de répondre :
« Ma vie sur sá foil» et tous sortent, a l'exception d'Iago etde
Roderigo. - « En route pour Chypre, s'écrie lago, et emportez
de !'argent, de l'argent, beaucoup d'argent.»· Car, maintenant,
son projet s'ébauche dans sa cervelle, ou tout au moins est-il plus
résolu que jamais a se venger a la fois de ce Cassio qui lui a pris sa
place et de cet Othello a qui tout réussit. 11 s'inspirera, s'aidera
des circonstances : tout moyen lui sera bon, pourvu qu'il ait
un jour la joie de faire dumal a ceux qu'il hait et dont le bonheur
le torture.

�207

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉ ATRE ROMANTlQUE

A l'acte 11, la scéne est dans un port de l'tle de Chypre. Nous
voyons arriver les vaisseaux qui portent Cassio, Desdémona et
Émilia, femme d'lago, lago, Othello. Point de récits ; tout est
en action, tout se passe sous nos yeux. La tempete a dispersé
la flotte turque ; Othello peut rester en paix auprés de sa chere
Desdémona ; ils sont heureux, rien ne trouble leur félicité. lago,
secondé de Roderigo, tend un piége a Cassio; il l'entratne a s'enivrer dans la salle de garde ; une rixe éclate. lago envoie vite
Roderigo sonner le tocsin et donner !'alarme, et Othello accourt
a l'instant meme ou Cassio ivre, hors de luí, blessait d'un coup
d'épée un autre des buveurs. Othello s'indigne, et aprés avoir
écouté le perfide récit d'lago qui accable Cassio en affectant de
plaidersa cause,'il dégrade Cassio. Resté seul avec celui-ci, lago le
console, !'exhorte a ne pas désespérer ; il lui conseille de s'adresser
a Desdémona pour rentrer en grace aupres d'Othello. Et il
s'applaudit, il jouit d'avance du mal qu'il va causer ; il n'est pas
seulement un crimine!, il est un dilettante du crime.
Au commencement du IIIe acte, Cassio supplie Desdémona
d'intervenir en sa faveur et d'obtenir d'Othello son pardon.
lago améne Othello juste au bon moment, et ici est peut-etre la
scéne la plus remarquable de toute la piéce. La difficulté pour
lago est d'insinuer, d'éveiller dans l'ame d'Othello le premier
soupgon ; il sait bien qu'ensuite tout lui deviendra facile, qu'une
fois le doute éveillé, c'enest fait a jamais de la confiance premiere,
qu'une ame ou le doute a germé est une ame blessée a mort qui
ne guérira pas. Mais encore faut-il faire germer ce premier doute,
et la est la tres grande difficulté. Othello aime de toute son ame,
avec toute la bonne foi et l'abandon d'un amour vrai : comment
troubler cette paix, cette confiance absolue ? lago joue gros jeu,
il joue sa tete, il court risque de recevoir un coup d'épée au
premier mot qui porteratt atteinte a l'honneur de Desdémona.
Je ne vois pas de scéne plus difficile a écrire que celle-la. Cbez
Sha~espeare elle est merveilleuse ; rien de supérieur, de plus
habile, de plus fort, dans aucun tbéatre. D'abord, en arrivant sur
la scéne, en apercevant de loin Cassio qui salue Desdémona et
se retire : &lt;e Ah ! ah ! ceci me déplait, » murmure lago. - « Que
dis-tu ? n répond Othello. - « Rien, seigneur, ou si ... Je ne sais
trop. » - «N' est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme? »« Cassio, seigneur ? Non, surement, je ne puis croire qu'il ef1t
voulu s'enfuir ainsi, comme un coupable, en vous voyant arriver. »
Voila le premier coup, aussitot détourné, paré, si je puis dire, par
la loyauté charmante de Desdémona qui s'élance vers Othello,
toute joyeuse de son retour, lui raconte son entretien avec Cassio,

demande sa grace et l'obtient sans trop de peine. « Adorable
créature ! s'écrie Othello tandis qu'elle s'en va. L'enfer me saisisse
s'il n'est pas vrai que je l'aime. » Alors lago commence son travail
de taupe malfaisante. Avec mille détours, rnille assurances d'amitié, de dévouement, par des questions posées comme d'un ton
indilTérent, puis par des silences, ou de breves i nterjections, des:
« Rien, po'úr savoir l - En vérité ! - Par le Ciel l. .. » il oblige
la pensée d'Othello a revenir toujours a Cassio eta Desdémona a
rapptocher invinciblement ces deux noms; puis, soudain corni:ie
s'il devinait ce qui se passe dans !'esprit d'Othello, co1~me s'il
s'en épouvantait : « Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie i&gt; ...
et voya~t qu'Othello se trouble, :peu apeu il s'enbardit, ilrappelle
la dermere parole de Brabantio: « Elle a trompé son pére en vous
épousant, et quand elle semhlait repousser vos regards c'était
alors qu'elle aimait le plus. - Il est vrai, elle faisait ~insi. Eh bien, alors ! allez,cellequi sut sijeune soutenir un role pareil»...
Et il la.che enfin le mot décisif, le mot qui semblait d'abord
impossihle : « Veillez sur elle et sur Cassio. n
Toutes les femmes diront probablement en lisant cette scene :
« Quel pauvre sot que cet Othello ! Quel misérable et la.che creur
qui ne sait pas défendre son amour ! n Mais aucun homme n'osera
dire avec certitude qu'a la place d'Othello il eüt été moins troublé
que lui. La scene est ainsi conduite qu'il ne se peut pas qu'Othello
n'écoute jusqu'au bout ce lago qu'iltient pour le plus honnebe d~s
hon:iil!es, qu'_il appelait sans cesse : ce Honest lago &gt;,. A la fin, il est
vra1, 11 le qmtte brusquement : qu'importe ? Le venin a pénétré
dans la morsure. Il s'en va songeant : e&lt; Cet honnete homme en
sait assurément plus qu'il n'en a dit. n Des lors le role d'Iago
s'arreterait la que c'en serajt assez pour q;ue le bo~beur d'Othello
et de De_sdémona lit irrémédiablement gaté, empoisonné, pour
1
qu en b?1san~ les, levres de Desdémona Othello craigntt touj ours,
comme Il le d1t, d y trouver les baisers de Cassio. lago, du reste, ne
s'arrete pas la ; il veut plus, il veut du sang.
. II faut ~ prés~nt,, et c'est ce qui remplit le Ive acte, qu'il fourn1sse a la 1alous1e d Othello des preuves, des preuves matérielles.
Elles n'auront p?s besoin d'etre tres solides et par elles-memes
tres concluantes. lago sait et il le dit, que ce des bagatelles légeres
comme l'air sont aux yeux d'un jaloux des autorités aussi fortes
que les preuves de la ~ainte Écriture ». 11 commence par rapporter
a Othello des paroles mía.mes qu'il accuse Cassio d'avoir proférées
dans le sommeil ; il s'empare adroitement d'un mouchoir
qu'Othello avait donné a Desdémona, et il s'arrange de fagon que
ce mouchoir tombe entre les mains de Cassio et qu'Othello l'y

206

f

�208

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aper~oíve ; il combine diverses scenes qui fortifi~nt e~core
l'erreur d'Othello ; il est inépuisable en ruses, en expédients d1a?oliques, et sous la main de ce bourreau Othello se d~bat, ~ne ;
a un moment meme, le malheureux tombe évanom : ma1s la
main implacable ne le lache pas. Et voici qu'Othello et Desdémona
sont pris désormais dans un réseau inextricable. Desdémona ne
peut plus se justifier, en dépit de son innocence. Chaque roo~
qu'elle dit pour se justifier, n'est plus aux yeux de son man
qu'une preuve nouvelle de sa perfidie, qu'un nouveau men~onge
qui montre toute la perversité de son ame et la rend plus od1euse.
&lt;&lt; Perfide comme !'onde! »... Il en vient a l'injurier grossierement,
a la frapper devant les envoyés du doge, a railler les_larmes qu'un
.traitement si indigne, si inattendu, lui arrache. DéJa sa mort est
résolue dans le creur d'Othello; et déja, sans soupgonnerseulement
que! est son crime, elle a compris qu'Othello la tuera.,.
.
Te! est en effet comme on sait, le dénouement, l mév1table
dénouem¡nt. Au ve ~cte, Othello étouffe Desdémona sous l'oreiller
du lit dans lequel elle dormait. Et presque aussitot toute la scélératesse d'lago se découvre ; sa femme Emilia, agenouillée devant
le cadavre de Desdémona, raconte comment il lui av~it dérobé
le mouchoir qui est devenu contre elle une arme s1 funeste.
De son c6té, Roderigo qu'il a poignardé apres l'avoi~ Pº?ssé a
,égorger Cassio et afin de se débar~asser d'u~ témom_ genant,
Roderigo expirant parle, avoue ses cnmes, dévo1le du meme coup
ceux d'lago ; la lumiere se fait, trop tard ; et, pendant q~'on
,tratne lago au supplice, Othello se peq¡ant de son épée, v1ent
mourir a c6té de Desdémona, les levres sur ses levres.
Voila, évidem:rµent, un art tres différent de notre art classique,
,un art plus vaste et plus libre qui ne s'embarrasse pas dans les
petites contraintes des unités de temps et de lieu, et dans_ les
entraves des bienséances et d'un prétendu bon gout, un art qm ne
cherche pas a garder la mesure, a se préserver de tout exces,
mais qui, au contraire, n'hésite point a de~cendr~- au plus ~as,
jusqu'a l'analyse des plus abominables malad1es _de 1 ame huma1~e,
pour rebondir de la jusqu'aux plus hautes CJmes de la poés1e.
« Come high or low, - envole-toi, ou rampe, » - c'est le mo~ de
lady Macbeth, et c'est celui que Vigny a inscrit sur la prem1ere
page de sa traduction. 11 y a la poésie humaine e~ il_y a la fange
humaine dans Olhello ; a c6té d'lago, !'ame pourne, 11 y a Desdémona, l'ame en fleur, Desdémona .si pure, si chaste, si douce,
Desdémona q~i, au moment d'ex~irer, se ranime pour ~bsoudr_e
..et défendre son trop cher meurtner, et murmure : « Ces~ m01,meme qui me suis tuée. » Et entre lago et Desdémona 11 Y a

209

LE THÉATRE ROMANTIQUB

~thello, si_ vivant, si vrai lui aussi, si pitoyable ! Othello qui
a1me et qu_1 tue, Othello qui embrasse Desdémona endo mie avant
de la réve1ller pour la tuer. L'art fran~ais a donné de belles et
fortes _études de la jalousie et de la dépravation • Racine a créé
Herm10ne, Roxane, Phed~e ; Moliere a écrit Tart~ffe et Diderot
le Nev~u de Rameau. Ma1s, pour avoir l'équivalent d'Othello, il
faudra1t fondre ensemble toutes ces belles reuvres fran~aises
fondre e~se~ble l~ 1_'arluffe, le NeveudeRameau, Bajauf, Phedre:
et que sais-Je ? Y J0mdre encore Bérénice. II faudrait rassembler
tout cel~ pour avoir l'équivalent d'Olhello en vérité et en beauté,
en _hardiesse dans la_ peinture de_ la perfidie et de l'abjection, en
p_mssanc~_dans la ~e~nture de la Jalousie, en poésie dans l'expression _de I ame ~émmme et de l'amour. To.utes nos reuvres d'art
para1ssent pebtes, comparées aux immenses chefs-d'reuvre de
Shakespeare.
Et cependant, sans ríen ra~attre de c~s louanges, Olhello nous
offre, ce me semble, une cuneuse occasion de remarquer ce que
l'art _du théatre a toujours d'un peu factice, meme dans ses prod1ucbons I_es plus par~aites. ~ar si lago est une création admirable,
c_ est auss1 une créabon arbficielle; c'est un procédé d'art drama~1que. Dans la r_éalité, celui que tourmente la jalousie, injuste ou
ondée, est lm-meme son propre lago. C'est en Iui-meme qu'il
• entend la ~mx mau_vaise qui luí souffle le doute, qui Iui suggere
les hypothe~es abommables, qui! 'incite au meurtre. lago, e' estl'élém~nt 1,r:talsa~n q?e peut renfermer une ame d'amant; c'est le travail d_imagmabon et de déduction auquel se livreet se complait
c~t~il ame malade ; ce sont les larves qui grouillent en elle devenues
\1 81 es et conde~sées en un etre vivant; c'est la partie malade
fe cett; ame qm est en quelque sorte extériorisée, objectivée.
ago, c est le tourment du doute objectivé · c'est un déd
blemen! d'O~hello lui-~em~. Notez que dan~ la piece Oth:1fo
u~ et~e a1mant, ma1s passif, sans imagination ; lago est son
tagmabon _détachée de lui, devenue un etre distinct de Iui.
ago personmfie le monstrueux travail d'imagination ou se
::sume u_n ~mant jaloux. Et avec quelle habileté Shakespeare
matér1ahser, mettre en action et en scene, par l'intermédiaire
_ago, ~ous _les soupgons, toutes les infames suppositions que
1a Jalo_us1e fa1t 1;1attre, en effet , dans un cerveau d'homme !
Artifice, ma1s génial artífice, que lui a d'ailleurs suggéré le
conteur
· artífice sans lequel la piece était
.
. 1·ta rien, a·iraId'1 e·mth10,
imposs1ble
·
si
' puisqu'il s •agi·t d'ana1yser le supplice intime de la
Ja1ou e, supplice qui, dans la vie réelle se cache au fond d'un
cmur. U fallait cet artífice, il fallait ce ' dédoublement du moi

ª.

ft

, d'¡°

16

�210

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d'Othello pour que l'étude de la jalousie put ~tre profo~de et
complete dans une piece de théatre. Un tel suJet peut bien se
preter au roman d'analyse a la Stendhal! et surtout au romanconfession ; il a pu etre traité, et de mam de mattr~, dans un
chapitre deZayde, dans la Confession d'un enf~~ld~ siecle et_dans
la Sonale d Kreulzer; mais il n'en est guere qu 11 s01t plus vam de
vouloír aborder au théatre. Le théatre_ne peut pas présenter un
pur drame de conscíence, une so~ffr~nce tou~ ínté!ieure ; il ne
seraít que monologue. Il ne pouv~1t pemdr? le su~pli~e. du d~ute,
du moins a ce degré de large vénté humame, qu a l aide d lago
qui est un artífice.
Ouí un artífice. Dans la réalité, lago n'existe pas. Dans la
réalité, le premier doute peut bien etre éveillé en nous par l'intervention d'un tiers, par une parole entendue ou par u~e le~tre
anonyme ; mais la se borne le role des tiers, et souvent Ils D: ºD:t
pas a intervenir meme dans ~et~e fai_ble mes?re-la. Ph;s or~ma1rement1 les Othello de la réahté, mqmets, défiants par eux-memes,
parce qu'ils aiment et que d'autre part ils _ont le creur gaté par
des expériences antérieures, n'ont besom d~ personne. pour
s'alarmer, pour découvrir ou suppose~ 1~ t~ahison, pour mterpréter a leur maniere les faits les f lus _1~s1_gmfiants et l~~ r~pprocher en un systeme de preuves d ou Ja1lht pour eux l ev1dence
de la trahison.
. ,
Dans la réalité, la démarche de Desdémona en faveur de Cass10
peut suffire a rendre Othillo jaloux sans que lago s'~n ~ele ;
il n'est meme pas indispensable que cette démarche a1t heu. S1
Othello est un malade comme les hérosde Mm0 de LaFayette,de
Musset ou de Tolsto1 comme Ximénes, Octave ou Podsnischeff,
- et tout amant pa~sionné est un malade, - ~l doute, d'elle
depuis le jour ou elle I'a aimé en trompant son pere. Et des lors,
a la moindre occasion, il saura, toujour_s sans l'aide ~d'lago,.suspecter, douter, induire et déduire, dénatur?r le sens des propos
ou des actes les plus jnnocents, se faire du po1son de tout ....
Libre a nous, apres cela, de préférer le roman a la p1~ce de
théatre. II restera toujours qu'avec les moyens dont d1spose
l'auteur dramatique, Shakespeare est alié, il y a trois cents ans,
aussi avant dans l'analyse de !'ame humaine que les plus grands
romanciers modernes.
Et il reste aussi que, malgré to~tes les différences qu'elle offre
avec nos tragédies classiques, sa piece est de toutes ses grandes
cré¡¡.tions, la moins déconcertante pour nous Frangais, parce qu'elle

LE THÉATRE

ROMANTIQUE

211

en est la plus simple et la plus humaine. Sa fantaisie n'est pas
venue cette fois meler a des etres humains des etres de légende ou
d1e reve ; _l'action garde une inflexible logique, ne se perd pas, ne
s embromlle pas en un enchevetrement de péripéties · et les
souffrances qu'il étale devant nous, ne sont pas, comide celles
d'Hamlet, réservées a une élite, a l'élite douloureuse des ames
inquietes : ce sont des souffrances que toute créature humainc
peut connattre et comprendre.
Aussi, avant meme que Vigny entreprit de traduire Olhello la
piece avait séduit plus d'un de nos poetes et déja plus d'un a;ait
tenté d'acclimater chez nous le génie de Shakespeareenadaptant
Othell? au goút frangais. Déja Zai"reen était une adaptation, mais
on n'1gnore pas combien la copie différait du modele. Tout le
drame dans Za1re repose sur un quiproquo; sur une erreurd'identité; Zaire est la sreur de ce Nérestan en qui Orosmane croit voir
un rival, et l'on ne sait trop pourquoi elle s'obstine a garder le
secre~, po':lrquoi ell~ réduit ainsi Orosmane au désespoir : rien
ne ~m sera1t plus fac1le que de se justifier, elle n'aurait qu'un mot
a d1re pour détourner le poignard qu'il va lui plonger dans le sein.
Zalre reste d'ailleurs la meilleure tragédie de Voltaire c'est-a-dire
une tra_g~die romanesque assaisonnée de philosophie ~oltairienne
• et de spmtuelles a ttaques contre le christianisme, une tragédie écrite
avec verve et qui n'ennuie pas ; mais elle ne nous restitue aucu~ement les beautés d'Olhello, et ne nous montre ni ce qu'est la
Jalousie, ni ce qu'est l'hypocrisie. Elle nous montre les inconvénients qu'il y a pour une jeune filie a avoir été dans son
enfance prise par les Turcs, a devenir amoureuse d'un de ses
ravisseurs, a retrouver un beau jour son pere et son frere parmi ses
compagnons d'esclavage, et a vouloir recevoir le bapteme en
cachet~e ; autremen~ dit, la piece ne signifie ríen, sinon que les
tragéd1es de Volta1re sont d'agréables romans d'aventures .
. L'Othello de Ducis, joué en 1792, est-il une copie ou une imitabon pl~s fid~le de l_a piece anglaise ? Je voudrais pouvoirle dire:
ce Duc1s éta1t un si bon homme ! Et c'était sans nul doute une
a~e de poete ; il y a dans son Olhello, comme dans toutes ses
p1eces, quel~ues jolis vers de tendresse. Mais il faut avouer que
nous ne le hsons pas aujourd'hui sans sourire.
Son Olhello fait sourire d'abord par une foule de petits détails ou
s'~~testent les timidités du goút frangais au xvme siecle et la
na1veté du bon Ducis lui-meme.. 11 admire Shakespeare, mais il a
un peu peur de Ju~, c'est visible ; il cherche a apprivoiser le
monstre. ll débapbse ses personnages, sauf Othello ; il leur
donne des noms nouveaux, d'une harmonie douce : Odalbert,

�LE THÉATRE

212

REVUB DES COURS ET CONFÉRE~CES

Lorédan, Hermanee, Moncenigo, Pezzare, Hédelmone. I_l n'ose
pas transporter l'action de Venise a Chypre et d'un pala1s dans
unerue ou dans un corps de garde: il s' arrange pour qu'elle sedéroule
toutentiere a Venise. Lemouchoir de Desdémona faitplace aun
bandeau orné de diama.nts qu'Othello s'étonne et s'alarme de ne
pas voir sur le front d'Hédelmone, meme 1~ nuit, quand el~e est
couchée. L'oreiller fait place au classique po1gnard. II y a rmeux:
Otltello change de couleur. Ducis n'a pas osé mettre sur la scene
un negre, cela lui a paru une audace impossible ; il a trouvé un
accommodement dont il se loue dans sa préface :
Quant a la couleur d'Olhello, j'ai cru_ pouvo!r me dispenser de lui donner
un visage noir en m'écartant sur ce pomt del usage du thMtre de Londres.
.J'ai pensé qu~ le teint jaune et cuivré, pouvant ~•a~Jleurs co1;1venir aussi
iJ un Africa in, aurait J'avantage de ne point révolter l reil du pubhc et surtout
celui des remmes ..•

'

Et ceci prouve que si Ducis avait vécu de nos jours, il n'eut pas
fait partie de l'Académie Goncourt, et n'eut pas couronné Baiouala. J 'ajoute que, pour achever de rendre son Othello agréable
non seulement aux femmes, mais aux hommes, aux spectateurs
de 1792 il a glissé dans sa piece de véhémentes tirades contre
les nobl;s ; nous avons la surprise, aune acte, d'entendre Othel~o •
parler en général républicain pret a marcher contre les ro1s
et les aristocrates.
Mais tout cela n'est ríen. Ce qui est amusant, c'est qu'en
croyant imiter Othello, Ducis a supprimé la piece elle-m~me, ~e
qui est le vrai sujet de la piece chez Sha~espeare_. La Jalous1e
ne tient presque aucune place dans les tro1s premiers actes. La
question, dans son Othello, au moins j~squ'a _l'acte IV, es~ de
savoir si le pere d 'Hédelmone consenbra enfm a son manage
avec le More. Par la-dessus se greffe un roman plus étrange
encore que celui de Za1re : l'histoire d'un certaii;i Lorédan, fils
du doge et amoureux d'Hédelmone. C'est de ceLorédan &lt;I:U'Othello
devient jaloux, et, comme dansZaire,l'héro'ine n'aura1~ aucu~e
peine a se j ustifier si elle le voulait: rien ne l' e~i:iechera1t ~? d1re
a Othello qui est ce Lorédan, et comme quo1. il sert d mte!médiaire entre elle et son pere. Mais elle ne le d1t pas, et soudam
Othello devient jaloux ou plutót fou furieux, et la poignarde.
Le meurtre est si imprévu qu'a la premiere représentation plusieurs personnes s'évanouirent. J;i:t lago, que devient-il chez
Ducis ? lago devient Pezzare, il a un r5le insignifiant jusqu'au
1ve acte, et tout le temps un role incompréhensible ; ~ar
rien en lui ne trahit l'hypocrite; nous sommes dupes de son JeU

ROMANTIQUE

213

aussi bien qu'Othello, et ce n'est qu'au dénouement qu'a notre
grande surprise nous découvrons en luí un trattre.
Autant dire que Vigny est bien le premier poete qui ait fait
jouer Othello en fram;ais. Sa t.raduction est, en somme, exacte. ll
co_nn~issait fort bien l'anglais ; il avait épousé une Anglaise, il
fa1sa1t de fréquents séjours en Angleterre, et ne conversait qu'en
anglais avec sa femme. 11 n'était done pas exposé a commettre
des contre-sens en traduisant Shakespeare, et de plus il était
un trop grand esprit pour etre tenté de l'embellir. Non qu'il
n'ait fait subir au texte aucune modification, mais celles qu'il
s'est permises sont fort discretes et elles n'ont rien de f~cheux.
~l a fiµt quelques petites coupures ; il a supprimé par exemple le
r6le du bouffon qui cause avec Desdémona au IIIe acte, mais
dans le texte meme ce role est tres court et insignifiant. 11 a fait
de son Inieux pour respecter le texte. S'il luí est arrivé d'atténuer
1.t; et la, d'en:'1oblir un peu le langage de Shakespeare,je ne sais
s d faut le lw reprocher : Shakespeare a parfois des brutalités
qu'une oreille fraill;aise supporterait malaisément. Je crois,
tout compte fait, qu'il a réussi autant que cela était possible en
une telle entreprise - ce qui ne signifie pas que nous n'ayons
peu~-etre encore pl~s de plaisir a lire Olhello dans une prosai:que
et httérale traduct10n, comme celle de Guizot ou de Frani;ois
Rugo. U_ne_ trad_uction en vers, fut-elle d'un Alfred de Vigny,
~e saura1t Jama1s serrer le texte d'aussi pres que la prose. Mais
11 faut savoir gré a Vigny d'avoir accompli une si rude tache ; il
Y avait de sa part bien du désintéressement a se réduire au r6le
de traducteur, quand. il était lui-meme si capable de créer des
amvres originales. Sa traduction a certainement contribué a
faire connattre et aimer Shakespeare en France · elle a contribué
a faire triompher la cause du romantisme, c'est-a-dire la cause
du progres dans la poésie et dans l'art, et aujourd'hui encore elle
a de quoi plaire, elle mérite d'etre lue. Je n'en cite que quelques
vers qui donneront une idée du reste :
DESDÉMONA

Du moins, vous me croyez vertueuse ?
ÜTHELLO,

se leuant et la conlemplant auec une mélancolie profonde.

O misere 1
·
Comment t'es-tu flétrie, Otoi, fieur solitaire !
O fleur si belle :l voir et dont le pur encens
A ton approche seule enivrait tous les sens ?
J e voudrais que le Ciel ne t'eO.t jamais fait nattre !...

La ~omance du saule et toute la scene qui l'accompagne sont
tradmtes avec le meme charme mélancolique.

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

.

• •
Mais j'ai &lt;lit qu'apres avoir traduit Oihello, Vigny y avait
ajouté quelque chose ; et, en effet, un jour devait venir dans sa
vie ou il connattrait par lui-meme ce supplice du doute dans
I'amour et de la jalousie dont Othello est une si puissante expression. Un jour est venu 011 il a douté lui aussi, et a trop juste
titre, 011 iI a connu l'horreur de la trahison, et ou il a crié sa
souffrance dans une courte piéce de vers qui a fait plus pour sa
gloire que sa longue et consciencieuse traduction d'Othello.
Je ne raconterai pas en détail le drame intime qui avait laissé
au fond de son creur une inguérissable blessure, et qui explique
pourquoi la seconde moitié de sa vie s'est écoulée dans la retr_aite
et le silence. Ce drame n'a été que trop souvent et trop mmutieusement conté. II est de mode aujourd'hui de fouiller dans la
vie des morts illustres et d'y chercher le scandale. Combien de
tombes n'avons-nous pas vu ainsi profaner ! Musset avait &lt;lit
pourtant:
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du creur ont aussi leur poussiere ;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Je me borne done arappeler que, vers 1830,Vigny s' était passionJlément épris de Mme Dorval, la grande actrice du théatreromantique, nature ardente, sans frein, mais avec des retours, des
remords, des élans mystiques, une sincérité qui faisait sa séduction et la rendait singulierement dangereuse. Ce fut, entre
elle et Vigny, un amour comparable a celui qui unit jadis Racine
a Mlle Du Pare ou :i. Mlle de Champmeslé : en elle il aimait a la
fois la femme et !'interprete de son génie, celle en qui l'etre revé
par lui vivait et respirait. Elle fut la Kitty Bell de son Chatlerfon.
Et puis, l'heure vint ou il ne lui fut plus possible d'ignorer sa
déloyauté, et tres dignement, sans prieres ni révolte, il se détacha
d'elle, se réfugia au Maine-Giraud. Mais la blessure fut lente a
guérir, si tant est qu'elle ait jamais guéri, et quatre ans plus tard,
en 1839, il écrivait la Colere de Samson :
Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homtne et la ruse de Femme,
Car la femme est un etre impur de corps et d'ame.
L'Homme a toujours bosoin de caresse et d'amour.
Sa mere !'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance;
Et luí donne un désir d'amour et d'indolence.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

215

Troublé dans l'action, troublé dans Je dessein,
I1 r8vera partout a la cbaleur du sein,
Aux cbansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la levre de feu que sa Jevre dévore,
Aux cbeveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marcbant, le suivront.
11 ira dans la ville, et, la, les vierges folles
Le prendront dans leurs !aes aux premieres paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est·grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature
Force l'Homme a cbercher un sein ou reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tache:
Vient un autre combat, plus secret, trattre et lache ;
Sous son bras, sur son creur se livre celui-1/1. ;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila...

Les chefs-d'reuvre de la poésie ne s'évaluent pas d'apres le
nombre des pages, et c'est pourquoi je n'ai nul scrupule a égaler
la Colere de Samson a Oihello. Peut-etre memela plainte du poete
moderne nous touche-t-elle davantage. - Mais peut-etre aussi
nous semble-t-elle bien amere, bien inj uste meme ? ... Rassuronsnous ; dans la vie comme dans l'reuvre de Vigny nous pouvons
-trouver de quoi nous rassurer. Sa souffrance a pu le rendre un
moment trop sévere a la femme, injuste envers elle. Mais, dans
une ~me aussi haute, l'injustice ne pouvait etre que passagere.
ll était de ceux qui finissent toujours par pardonner. Le meme
homme, qui a écrit la Colere de Samson, est celui qui, pendant
trente ans de sa vie, ajoué le role de garde-malade aupres de sa
vieille mere d'abord, aupres de sa femme ensuite ; pendant trente
ans, il a vécu, peut-on dire, a leur chevet ; s'il s'isolait parfois au
sommet de sa tour du Maine-Giraud, au moindre appel il posait
sa plume, redescendait aupres de sa pauvre Lydia. Et il est
aussi celui qui devait écrire la Maison du berger, chanter Eva,
Avec son pur sourire amoureux et souffrant,

celui qui devait dédier a la femme, commeun supremehommage
ou un supreme pardon, cette divine strophe :
Mais si Dieu pres de lui t'a voulu mettre, ó femme 1
Compagne délicate, Eva I sais-tu pourquoi ?
C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre ame,
Qu'il entende .ce chant qui ne vient que de toi :
L'enthousiasme pur dans une voix suave;
C'est afin que tu sois son juge et son esclave
Et regnes sur sa vie en vivant sous sa Joi.

(d suivre.)

�217

HISTOIRB 'DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours de JI. L' ABBt LEJAY,

Membre de l'lnstilut,
Prof~sseur a l' Inslitul calholique.

est le pouvoir de la main, manus. Le grand-pretre consacre le
flamir..? dial? et les vestales en les saisissant : « Ego te capio ». Le
créancier agit de meme sur son débiteur, manum inicil.
Dans la sphére du droit, la volonté de celui qui a le droit est
absolue. Personne ne peut contrari-er ou discuter. Chacun a, dans
son droit, le pouvoir meme d'abuser du droit. Trois mots résument
le d_roit de propriété, uti, fruí, abuti, user, jouir, disposer. Tout
dro1t se raméne a un pouvoir ; lés rapports juridiques sont
fondés sur la puissance, tandis que la morale est fondée sur le
devoir. L'homme qui tue son fils ou son esclave peut avoir tort
de~ant la conscience ; mais il a le droit. S'il ne l'avait pas, la
pmssan?e paternelle et la propriété du mattre n'existeraient pas
souverames. Entamer ce droit, c'est créer des obligations du
pére et du mattre envers le fils et l'esclave ; c'est changer le
sujet du droit. Si tel est le droit, le garder, c'est vouloir ce qu'on
peut ; . le défendre, c'est assurer son pouvoir.
ll:tre libre ·c'est
.
pouvo1r exercer sa vo!onté.
·
Une telle conception du droit suppose, dans le sujet, un sentiment de dignité qui le protege contre les abus une modération
qui regle ses actes, un équilibre général de l'esprit et des moours.
La vol?nté peut etre toute-puissante quand luí fait contrepoids
le sent1ment de la responsabilité.
~a volonté est si puissante que, dans un droit formaliste, elle
fra1era la voie a un droit purement consensuel. Les Douze tables
proclarnent que °Ia parole fait le droit, la parole organe de la
~olonté _: Vfi lingua nuncupassit, it11 ius esto. Ce príncipe est
l ~ffirmabon de la liberté du citoyen romain, de l'énergie indiv1duelle créatrice des droits et des obligations.
La liberté est absolue, indépendante du controle des pouvoirs
publics_ aussi bien dans la revendication que dans l'exercice
du dro1t. La vengeance privée tend a disparattre de la législation
avant le temps des Douze tables. Mais la justice reste toujours
une affai1? privée. Les intéressés doivent vouloir pour soutenir
et revend1quer leur droit. La partie lésée doit mettre en mou~ement la mécanique judiciaire. Le magistrat n'intervient que
81 ?D recourt a lui. S'il donne raison au demandeur, il ne prend
pomt part a l'exécution de la sentence. Le demandeur se rendra
!llaitr~ lui-meme de ce qui luí est attribué ; il est seulement
mterd1_t au défendeur d'opposer de la résistance. Meme si le
créanc1er a enlevé sans jugement et par la violence au débiteur
ce_qu'il luí doit, il l'a fait impunément; cet exercice de la justice
pn_vée est défendu, reste illégal, mais n'a pas de sanction. La
pmssance publique ne peut done empiéter sur le terrain du droit
)

Le droit romain considéré en général (suite).

Le droit, chez les Romains, est un fruit de l'énergie individuelle.
La propriété est ce que la main saisit, mancipium. La vente est
une mainmise sur l'objet vendu, mancipalio. Acheter, c'est
prendre: emere signifiait d'abord « prendre »,etagard'é ce sen_s en
osque et en ombrien. Occuper,c'estprendre en devam;antun rival.
La propriété la plus propre au propriétaire est le butin : « Maxime
suíl, esse credebant quae ex hostibus cepissent (1) » ; l'étranger
n'ayant pas de droit, le bien qu'on lui enleve est absolument
le bien du vainqueur. Entre Romains, I'acquisition par la force
est réprimée; mais c'est encore au propriétaire légitime a vouloir.
Car le possesseur injuste est déclaré dépourvu de protection
vis-a-vis du possesseur juste. Celui-ci peut user de violence
envers celui-la. Les interdits, qui protégeront plus tard contre
tout le monde le fait simple de la possession meme injuste, ne
protegent pas ie possesseur injuste contre celui qui a été. dépouillé
par violence (2). L'enlévement symbolique de la femme ·a rem:
placé l'enlévement réel ; le pouvoir qu'exerce sur elle son mar1
(1) GAms, Ins!ilut., IV, 16. - • A !'origine de tous_ les pouv_o!rs, je dis de
tous indistinctement, on rencontre la force. • {Gu1zot, Cw1l1s.en Europe,
3• le1,on).
(2) C'est ce qu'énonce la clause nec ui nec clam nec precario, insérée des le
temps de Térence (Eunuque, 319) dáns la formule des interdits. GA1us,
Instit., IV, 154 : • Eum qui me ui aut clam aut precario possidet, impune
deicio • ; cf. Dig., XLIII, 17, 3, praéambule.

�REVUE DES COURS E'f CONFÉRENCES
218
privé ; l'appareil qui réalise le droit n'a que cet usage et reste
inaccessible a toutes les ingérences extérieures. Cela est de conséquence, n'allant pas moins qu'a séparer radicalement de la
justice toutes les taches administratives et gouvernementales.
Les affaires publiques elles-memes sont du domaine de la
volonté de chacun. L'État n'est pas une entité distincte de ceux
qui le composent, il est !'ensemble des citoyens. II n'absorb_e
pas l'individu. L'individu a conscience d'etre une p¡l.rcelle v1vante de l'État. En conséquence, chaque citoyen peut exercer
la police sans formalités, ou du moins intenwr une action, dans
l'intéret public. Ce type d'actions, les actions populaires, est
fort ancien. Festus, Plaute, Cicéron les mentionnent; des lois
anciennes sanctionnent leurs dispositions par l'ouverture de
l'action populaire (1 ).
Ces mreurs sont fort éloignées des n6tres. Nous avons presque
abandonné le sentiment de I'indépendance individuelle devant
l'État. Le fonctionnaire s'éleve seul au-dessus de la masse démocratique, tout-puissant devant l'abdication générale. A R?m~,
une partie de l'histoire du droit est l'histoire des efforts de l'md1vidu pour arracher a l'aristocratie, et aux pontifes organe de
l'aristocratie, les secrets de la procédure et de la jurisprudence.
Les premieres lois écrites, les Douze Tables, sont le résultat des
efTorts tendus par la volonté des plébéiens. Le droit n'est pas
seulement l'exercice de la volonté, il est la conquete de la volonté.
L'histoire le prouve, la légende le rend manifeste. Nous n'avons
pas a discuter l'histoire des rois de Rome. Nous la prenons
comme J'idée que les Romains se faisaient de leurs origines,
comme un témoignage de leur conscience nationale. Que dit ~e
témoignage ? Romulus fonda l'État par la royauté et la c~nstitution, la famille par l'enlevement des Sabines et le maria~e ;
Numa, la religion ; Ancus Martius, le droit international ; Servrns
Tullius, les institutions populaires. Plus tard, la législation des
Douze Tables sort d'un compromis entre la plebe et le patriciat;
pas de législateur inspiré, pas de prodiges, pas d'oracle sibyllin i
rien que les démarches naturelles et prudentes de l'ho~e.
Ainsi Rome a tout créé d'elle-meme, par sa propre énerg1e.
Son droit et ses institutions ne sont pas l'reuvre lente et obscure
du temps,ni la révélation brusque et brillante apportée du ciel

( l) FEsTus, V• uindiciae: « Praetores secundum populum uindicias dicunt•.i
PLAUTE, Persa, 66 ; True., 762 ;
Deor. nal., III, 74 1 • iudicium pub!,-

HISTOIRE DE LA. LIT'fÉRATURE LATINE

par une divinité. Les Romains ne versent ni dans le mysticisme
romantique, ni dans la mythologie. Un nom, une volonté, voila
ce qu'ils croient trouver quand ils remontent dans le passé de
chacune de leurs institutions. Si les récits qu'ils font de leurs
rois sont de .la mythologie, c'est une mythologie humaine,
inventée pour la plus grande gloire de l'énergie humaine, et
le produit elle-meme de la volonté qui crée consciemment des
mythes ad demonstrandum.
Une conséquence secondaire, qu'il faut mentionner en passant,
est la part réduite faite a la religion. Pour les Romains, elle est
l'reuvre du second roi de Rome et ne s'ajoute qu'a l'État et a la
famille déja établis. Des l'époque royale, le culte proprement
dit est délégué a des flamines et sa direction générale aux pontifes. Au cours des temps, chaque victoire des plébéiens, c'est-adire cha que progres du droit, s' obtiendra aux dépens de la religion,
qui deviendra de plus en plus une simple branche de la politique.
II faut bien comprendre la nature de l'énergie romaine passée
dans le droit. Elle n'est pas simplement le sentiment qu'a naturellement de sa force un peuple guerrier. Le maitre est le maitre de
par sa conviction intime. C'est en lui-meme qu'il trouve l'assiette
de son droit. La vraie force n'esL pas celle du poing, mais celle
du creur, ce qui fait l'homme, uirlus. La volonté porte ou la main
n'atteint pas. C'est du creur que procede l'autorité. Auctor ne
veut pas dire &lt;&lt; auteur » avant la décadence de la langue. L'auclor
est le garant, le créateur responsable, l'autorité. L'auctoritas est
le sentiment de l'autorité responsable. Droit et autorité font
partie de l'individu. La forc.e est au service de ces sentiments.
Les Romains avaient conscience de sa légitimité. lis avaient
une liberté d'aulant plus grande que la fermeté et la constance
des individus arretaient les abus de la puissance.
Ces réflexions expliquent la puissance des magistrats sous la
République. Élus du suffrage populaire, hier ils étaient les
humbles solliciteurs des votants. Leur souveraineté est armuelle ;
demain ils pourront avoir a répondre des actes de leur administration; Cependant, ils agissent avec la liberté de maitres
absolus. Polybe les compare a des rois (1). lis sont, de fait, irrespo_~ables. En théorie, tous les magistrats pouvaient etre pours1;11v1s devant les tribunaux ordinaires. Dans la pratique, les
regles des pouvoirs respectifs des magistrats supérieurs rendaient
cette faculté illusoire ; les poursuites contre les magistrats infé-

c,c.,

cum reí priuatae lege Plaetoria » ; Brutus, 131 ; loi de Lucérie (Apulle)
C. l. L., IX, 782, J. 6, ; etc ..

219

(1) POLYBE, VI, 11, 6 ; 12, 9.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
220
rieurs n'étaient poc;sibles que si l'accusé les acceptait sous
la pression de ses collegues. L'intervention d'un tribun de la
plebe était habituellement contrariée par les autres qui intercédaient contre leur collegue plus hardi. L'humeur des magistrats
était en harmonie avec leur puissance. On ne sait s'il faut prendre
pour certains tant de mots historiques qu'on leur prete, qu'on
prete surtout aux Scipions. Ces paroles superbes, si volontiers
répétées, révelent du moins les qualités qu'admiraient les
Romains : &lt;&lt; Silence a ceux pour qui l'ltalie n'est qu'une belle:
mere !. .. Vous ne me ferez pd craindre libres de fers ceux que j'~•
amenés enchatnés ... Taisez-vous, s'il vous platt, Quirites ; je sa1s
mieux que vous ce qui est utile a l'État (1). »
Le peuple goutait ces manieres impérieuses qui reflétaient la
majesté du nom romain. Il estimait les magistrats dont l'ascendant personnel grandissait l'autorité ; Tite-Live prete au
sénat cette pensée, qui appartient a tout le peuple romain :
&lt;&lt; Le prestige de ceux qui commandent ajoute
au droit et a
l'éclat de l'honneur qu'ils exercent (2). » Quand un caractere
vigoureusement trempé releve une dignité, ilressuscitedes droits
tombés dans l'oubli. Q. Fabius Maximus restaure l'autorité
absolue de la dictature et sa suprématie a l'encontre des consuls.
C. Valerius Flaccus rétablit le droit qu'avait anciennement le
flamine diale d'assister et de voter aux séances du sénat. César
fait revivre l'honneur antique qui entourait le consul dans le
mois ou il n'avait pas les faisceaux : il se fit précéder d'un appariteur et suivre des licteun, sans faisceaux. La fin du chapitre
ou Suétone nous raconte le fait prouve que César pense a bien
autre chose qu'a une restauration de l'étiquette. Mais s'il s'attache
a un tel détail, c'est qu'il en trouve l'exemple dans le passé;c'est
qu'il veut lui-meme se poser pour un de ces hommes d'autrefoi&amp;,
un Scipion, un Fabius, pleins d'autorité et d'indépendance (3) .
Cette énergie, soutenue avec opiniatreté, explique le role
historique dccertains Romains. La censure d' App.Claudius Caecus
montre bien comment un magistrat audacieux peut maintenir sa
volonté contre tous et par quels artífices un bon juriste peut
sophistiquer la loi. La durée de la censure avait été !imitée par une

(1) VALÉREMAXIME, VI, 2, 3; III, 7, 3.
.
(~) T1TE•L1vE, I:V, 8, 5: • ...ut opes eorum qui praeessent, ipsi honori ius
ma1estatemque ad1cerent ,.
(3) Q. Fabius Maximus : APPIEN, Hann., 12 (cf. C. ·w. KEYES, dans
Studies in Philo/ogy, t. XIV [1917], · 301 = Revue des revues, XLI (1918),
62, 18) ; C. Valerius Flaccus : T1TE-L1vE, XXVII, 8, 6-10 ; - César :
SUÉTONE, Jul., 20.

HISTOIRE DE LA LlTTÉRATURE LATINE

221

toi Aemilia en 320 /434 a dix-huit mois. Cette magistrature
restait quinquennale ; au bout des dix-huit mois, les censeurs en
charge abdiquaient, et le poste restait vacant trois ans et demi.
En 442 /312, App. Claudius entre en fonctions avec son collegue
Plautius. A la fin des dix-huit mois, Plautius abdique. Claudius
reste en charge. 11 n'en sortit que pour devenir consul en 447 /307.
Voila l'énergie de la volonté. Voici maintenant la subtilité du
juriste romain. Le tribun de la plebe P. Sempronius entreprit,
sans succés, d'obliger Appius a l'abdication. Celui-ci se défendit
par les termes d~ la loi centu:iate '.P-1i l'avait ~nves~i de 1~ censure:
« Sit censor eo mre quo qui optimo », «Qu Appms s01t censeur
avec la pleine étendue du droit ,&gt;. La formule optimo iure devait
s'entendre de la censure telle qu'elle existait alors. Mais Appius
prétendait que la loi centuriate, derniére manifestation de la
volonte populaire, annulait l'effet de la loi Aemilia. Et il garda
ses fonctions (1).
Le cas d' Appius est symbolique. Un autre personnage de
meme taille est Caton l' Ancien. Cornelius Nepos peut résumer sa
biographie en disant qu'il s'attira des ennemis pendant to~tc
sa vie et que cela ne lui enleva ríen de sa réputation ; au contraire,
a mesure qu'il vieillit, crut la renommée de ses mérites (2).
C'est surtout dans les conflits entre magistrats que brille l'autorité d'un caractére rigoureux. Les tribuns de la plebe menacent
de faire enchatner les magistrats consulaires : tantot les consuls
cedent tantot les tribuns de la plebe trouvent devant eux un
Servili~s Abala qui leur tient tete. Pendant la censure d' Appius.,
les consuls de 311 refusent de convoquer le sénat d'aprés la
liste dressée par Appius et reprennent l'ancienne liste. Un souverain pontife peut empecher un consul ou u~ p~éteur de gag11:er
sa province (3). L'histoire du tribunat ~st l'his_túlre des accr~1ssements de pouvoir que s_e sont proc~res l~s tnbuns, de l~ ple~e
par des initiatives audac1euses, depuis le J0Ur ou l un d eux se
saisit de quelques jeunes sénateurs, u~ant, ~ous le co~ve~t de son
inviolabilité d'un des attributs de l'imperwm (4). Ains1 la force
' rnorale et la ~olonté déterminent les pouvoirs réels des magistrats.
La garantie contre les abus est d'abord la supposition que tout
(1) T1TE·LIVE, IX, 33-34; voy_. surtout 34, 11-1~. Cette histoire a été contestée · vraie ou fausse elle témo1gne pour la consc1ence romame,
(2) éoRN. NEP., XXI~ _(Cal~), _2, 4 : • A multis tei_n~tat1:1s non mod9
nullum detrimentum ex1stimatloms fec1t, sed, quoad u1xit, uirtutum laude
creuit. ,
(3) TITE-LIVE, IV, 26; V, 9; XXXVII, 51, 1-3.
, .
(4) TiTE-LlVE, II, 56, ll.

•

�REVUE DES COURS E'P CONFÉRENCES
222
détenteur de la puissance publique en usera dignement, puis
l'énergie des citoyens qui opposeront volonté a volonté. La liberté
est le frein de la liberté.
En dehors des crises politiques et de l'action d'individuaHtés
exceptionnelles, le role normal du magistrat est prépondérant,
bien que l'on ne puisse aller aussi loin que le veulent certains
auteurs modernes. Darts les comices électoraux, les candidats
devaient se faire agréer par le magistrat président. Celui-ci
pouvait refuser de recevoir un nom. Apres le vote, il proclamait
l'élu ; cette proclamation assurait la validité de l'élection et seule
procurait le droit d'auspices, nécessaire a l'exercice d'une charge.
Mais le magistrat pouvait refuser de proclamer. Ainsi en 687 /?7,
le consul C.· Calpurnius Piso empecha l'élection de M. Lolli~s
Palicanus au consulat ; il déclara d'avance que si Lollius éta1t
élu, il ne le proclamerait pas (1). Le consul n'aurait pu agir ainsi
sans l'appui certain du sénat. Mais il avait le droit. On comprend
tout ce que pouvait alors un homme hardi, qui exerg~it sur ses
pairs une influence indiscutée. A leur sortie de charge, les
magistrats devaient abdiquer. Bien qu'élus pour un temps, leurs
fonctions ne cessaient que s'ils y renongaient expressément.
Sans doute, on pouvait prendre un détour pour les y contraindre.
Mais on ne pouvait les destituer. Ici encore, la légalité est sauvée
par la forme.
Dans le domaine restreint de la justice, l'autorité du magistrat
se fit jour quand la préture fut fondée et quand le préteur p~t
créer et transformer le droit en établissant les regles de sa jur1diction. Nous verrons plus en détail ce role des préteurs. Notons
seulement la différence qu'il met entre la Greceet Rome. En Grece,
les juges étaient une foule : a Athenes, cinq cents juges pour une
affaire criminelle ; quatre cents pour une affaire civile ordin.aire ;
deux cents pour les menues affaires. Ces chiffres ne sont point
particuliersauxAthéniens(2). La conséquence est l'irresponsabilité.
Chaque voix ne compte que pour une dans le nombre. La plupart
des juges étaient passifs, sans moyen pour faire prévaloir leur
opinion. De telles foules aussi étaient accessibles a toutes les
passions, surtout aux passions politiques, a l'envie, a la haine
qu'attisaient des accusateurs sans scrupules. Dans les afiaires
civiles au moins, le juge romain, avec son autorité de plus en plus
grande, ofirait d'autres garanties, meme s'il exergait un pouvoir

( l) VALER E MAXIME, III, 8,
DARESTE, La science

(2) R.

3,

du droil en

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

223

presque sans controle. De plus, la division de l'instance en deux
phases, en distinguant le droit et le cas particulier, assurait un
meilleur éclaircissement des difficultés de droit et de. fait. Enfin '
le juge du droit est un magistrat élu, le juge du fait, un citoyen
nommé par le magistrat apres entente des intéressés. En Grece,
les juges sont tirés au sort, parce que le sort supprime les manreuvres, fait obstacle a la domination exclusive d'un parti,
contente le sentiment d'égalité envieuse propre aux démocraties.
On disait que le sort manifestait la volonté des dieux. Les Romains
préféraient la volonté des hommes ; il Ieur répugnait de laisser les
choses aller au hasard et ils avaient besoin d'y mettre la main.
lis ne recouraient au tirage au sort qu'a égalité de valeur individue!Ie, pourrait-on dire, par exemple pour déterminer les provinces de magistrats égaux ; et encore en ce cas, le sénat avait
toujours le droit de changer les résultats. Rien de plus contraire
a }'esprit romain que le tirage au sort qui fait de l'homme un
numéro échangeable.
·
L'énergie de la volonté est le ressort de l'histoire romaine.
Il a done pressé sur toutes les parties du droit, langue juridique,
principes généraux, rapports de l'individu avec l'État,. légende
explicative, pratique du droit public et de la justice privée.

•
• •
Le droit n'a de valeur que par sa manifestation. L'esprit qui
l'anime regle ses procédés. Nous n'avons pasa décrire les procédés
du droit romain, cette tache est celle du juriste. Mais nous avons
a reconnaitre les qualités de ces procédés, l'analyse, le caractere
sensible, le formallsme, la précision techníque.
Un mélange de peuples te! que celui de la Rome primitive
produit un conflit d'institutions qui aiguise de bonne heure le
sens critique. Cette comparaison des mreurs difiérentes dans une
meme cité n'a conduit a l'unité, puis a l'universalité du droit,
que par l'analyse des idées juridiques qu'apportaient les Latins,
les Sabins, les Étrusques. Un des premiers fruits de I'analyse est
la distinction du fas et du ius: le fas est le droit religieux s'opposant au droit profane. Cette distinction est accomplie des le temps
ou nous reportentnos premiers renseignements. Dans le droit crimine!, qui a eu une évolution moins rapide et plus gauche que les
autres parties du droft, l'élément religieux n'est pas tout de suite
nettement séparé de l'élément laic, et encore le role de la religion s'explique par le caractere religieux de certains délits. Si la.

�225

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

224

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

courtisane doit unebrebis a Junon, c'est qu'elle a souillé l'autel
de la déesse en le touchant; si la peine du faux serment est un
sacrifice aun dieu, c'est qu'on a juré par ce dieu ; si la profanation des murs de la ville ou d'un lieu sacré fait du coupable un
condamné a la vengeance des dieux, un horno sacer, c'est qu'il a
violé la loi divine. Certains autres crimes, l'attentat contre la
sureté de l'État (perduellio), le déplacement des bornes des
champs, les infidélités aux devoirs du patronat, de la clientele,
de la piété filiale, atteignent les dieux de la cité, des champs, des
groupes naturels, en meme temps que la discipline sociale. Mais,
en dehors de tels cas, le droit tres ancien ne confond plus le sacré
et le profane. On est libre de supposer que, plus tot, le roí a réuni
t.ous les pouvoirs civils et religieux; que le droit a d'abord été
un tabou ou une observance religieuse. Cela est une hypothese philosopbique, qui est en dehors de l'histoire, c'est-a-dire
des faits constatés et des documents vérifiés.
La méthode analytique s'est appliqué~ a la fois aux notions
générales, comme le fas et le ius, aux notions particuliéres et aux
cas concrets. C'est l'analyse qui a permis les définitions, parce que
toute définition contient une distinction. C'est l'an:ilyse qui
a permis d'établir les regles générales, parce qu'elle a éliminé des
cas concrets leurs aspects individuels pour n'en abstraíre que
les traits communs. C'est encore l'analyse qui sépare dans une
espéce les opératíons diverses qui s'y trouvent melé~s.
Lorsqu'un débiteur paie a une tierce personne sur l'ordre de
son créancier, le juriste discerne deux opérations, le paiement
du débiteur au créancier réalisé entre les mains d'un tiers, et un
acte entre le créancier et ce tiers, acte qui peut etre un autre
paiement, ou une donation, ou un pret (1). Je remets a quelqu'un
une certaine somme, pour qu'il la garde a títre de pret, si telle
condítion se réalise : j'accomplis deux áctes, un dépo~ et un pret
condítionnel (2). « C'est une vente que nous avons conclue et
que nous venons de transformer en une vente nouvelle, en substituant au prix convenu d'abord un prix plus élevé. Qu'avons-nous
fait ? Les jurisconsultes romains nous le disent avec leur précision
habítuelle : nous avons fait deux actes juridiques au lieu d'un, et
deux actes qui sont tout a fait indépendants l'un de l'autre, car
chacun des deux se suffit a lui-meme et vaut par lui seul : le
premier est une résiliation de vente mutuo dissensu, le
(l¡ Vo_y. pour la théorie générale, Diges!e, :XLVI, 3, 44.
Digeste, XII, 1, 10.

(2

second e~t un co~trat de ".ente ordinaire... Cela ne serait-il pas de
toute év1dence, s1 le premier acte et le second s'étaient accomplis
séparément et a quelques jours d'intervalle? Or, qu'ils aient été
faits le meme jour, a la meme heure, qu 'ils soient enregistrés dans
le meme écrit, ce ne sont la que des circonstances matérielles
auxquelles on ne saurait attribuer a u cune influence juridique (1 ). »
La ratification d'un acte antérieur nul, dans des conaitions ou
cette ratification devient valable, n'est pas une partie de l'acte
antérieur, mais un acte nouveau. Ainsi le droit romain interdit
les libéralités entre époux. Si le mari a donné quelque chose a
sa femme, la femme ne posséde pas. Ils divorcent. Le mari
confirme la donation. Alors il y a un acte nouveau et valable,
une donation (2). Meme procédé d'analyse pour les actions :
« Si quelqu'un dépose chez moi de !'argent et si, ensuite, la mcme
personne me vale, moi, j'aurai contre elle une action de vol elle
' '
contre m01,. une action de dépot (3). n
Une telle distinction paratt au profane subtile et vainc.
~~néque, auquel le de_rnier exemple est emprunté, ne la respecte
1c1 que parce que la 101 la consacre. 11 réserve ses critiques aux
jurisconsultes ; mais l'exemple qu'il cite est d'un choix malheureux : « Les arguties des jurisconsultes sont bien aiguisées,
comme quand ils disent que l'hérédité ne peut etre acquise par
l'usage (usucapio), mais que les choses de l'hérédité peuvent
l'etre, comme si l'bérédité était différente des choses de l'hérédité (4). » Précisément, Sénéque touche a une distinction qu'auraient voulu avec raison introduire certains auteurs de son temps.
~n bien meuble sans maitre, au bout d'un an et un jour, un
unmeuble, au bout de deux ans et un jour, devenaient la propriété
de celui qui l'avait occcupé : ce mode d'acquérir était ce qu'on
appelait l'usucapion. Or, on avait étendu a l'hérédité' l'usucapion
d'un an et un jour. Mais l'héréditécomprenait non seulement des
hiens, ea quae in heredilatc sunt, mais des charges, notammentle
culte domestique dans lequel l'héritier devait continuer le défunt.
Les biens eux-memes étaient généralement des meubles et des
(1) G(DE, Et. sur la noualion, p. 4; Dig., XVIII, 5, 2.
(2) Digeste, _XLI, 6, 1, 2 1 • Post diuortium... si maritus...concesserit quasi
nunc donasse mtellegatur ,.
'
.d (3) S~~~QUE, De benef., VI, ~. 5, 1 • Si qui apud me pecuniam deposuerit,
1
d em ~ih1 postea furtum fecent, et ego cum illo furti agam et me mecum
epos1ti ,.
(4) SÉN_ÉQUE, ib., 3 : • Iur~sconsulto1:um istae ineptiae sunt acutae,
qu, here~1tatem n~gan~ usuca¡)I posse, sed ea quae in hereditate sunt, tamquam qu1cquam almd s1t hered1tas quam ea quae in hcreclitate sunt ,.

17

I

�226

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immeubles. Les ponti fes, qui furent les premiers juristes, ne firent
pas de distinction. Ils voulaient assurer, sans trop de retard, la
continuité du culte. Contrairement a la logique, il en résulta que
l'usurpateur, au lieu de recevoir la simple possession des biens
occupés par lui, entra en quelque sorte dans la personne de l'héritier,
meme s'il ne s'était emparé que d'une partie de l'héritage, qu'il
était tenu aux frais du culte et a l'acquittement de toutes les
créances, qu'il acquérait la propriété meme des immeubles au
bout d'un an (1 ). L'analyse juridique n'est que l'application
de_ la logique a une matiere spéciale, et la ou l'analyse est en
défaut, la logique soufTre. Ce n'était done pas, ni pour parattre
plus savants par la connaissance de matieres plus difficiles, ni
parce qu'ils ignoraient J'art d'enseigner ce qu'ils savaient, comme
le suppose aimablement Cicéron, que les jurisconsultes entraient
dans ces distinctions a perte de vue, &lt;e saepe quod positum
est in una cognitione, id in infinita dispertiuntur (2). » On distingue pour ne pas confondre.
Cicéron Jui-meme, en bon avocat, savait tirer partí de !'esprit
analytique de la jurisprudence romaine. Dans le De domo, un~
partie de son argumentation repose sur la loi Caecilia-Didia
(de 656 /98) qui interdisait de présenter un texte de loi sur deux
objets différents ; deux ans· plus tot, il comptait cette loi
parmi les ancres du salut de l'Etat, remerlia rei publiwe (3). Elle
n'était que l'application de l'analyse au droit public.
Le droit religieux subissait la meme influence : un temple
ne pouvait pas plus abriter deux dieux différents qu'un acte
juridique ne pouvait établir deux relations différentes, qu'une
action ne pouvait servir a soutenir deux prétentions différentes (4). Partout l' esprit d' abstraction décomposait et isolait (5),
II simplifiait en meme temps. Chaque acte juridique ainsi
séparé devient du meme coup un etre bien délimité, de contenn
strictement déterminé, fixe et invariable. Un tel acte est inattaquable (6). Le testament seul échappe a cette loi de simpli(1) P. F. GIRARD, Manuel de droil romain, 6• éd. (1918), p. 891, n. 7.
(2) De /egibus, II, 47.
(3) C!CÉRON, De domo, 53 ; Ali., 11, 9, l.
(4) TITE-LIVB, XXVII, 25, 7-8.
(5) Cesdistinctions sont renduesévidenteschez nous surtoutpar la tenue des.

livres dans les opérations financieres. En septembre 1918, le Trésor américaín
met 200 millions de dollars a la disposition du gouvernement fran(,ais. Celui-cl
le~ cede a la Banque de France. Celle-ci lui en paie la contre-valeur au pair,
~01t 1 milliard 36 millions de francs. Le Trésor fran~ais fait a la Banque Ull
remboursement d'importance égale. Quatre opérations oú le profane o'ea
verrait que deux.
(6) GIDE, Et. sur la novation, p. 6 suiv.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

227

fica_tion.' Son but est l'institutiond'héritier. mais il peut
temr' en .outre' d e_s. ma t·!eres
,
t res
. d1verses
.
' : legs particuliers
con
~hérédations, lég1t1mat1ons, nominations de tuteurs aff '
e ssements. C'est qu_'a !'origine, le testament est une'loi r:~:
sentée au peuple réum en comices . plus tard i'l a été
'p
to t t
é
·
'
,
un moyen
u rouv pour fa1re prévaloir la volonté dans des d' t'
ou I d ·t
·
.
1rec 10ns
e_ ro1 en v1gueur lm opposait un mur. Le testament est le
preIDI~r acte ou l'on voit prévaloir la volonté sur la .
fJté~elle des _rapports juridiques, alors que toute la d;r~~e~;
mpire romam ne suffira pas pour faire sa place a la volonté au
contsentement, dans la vente, la location et les autres actes' Le
·
·
tesL'ament
1 a ' 'd'es nos prei~uers
textes, un caractére particulier.
a f a;a ~sen esl:, p_as sans mconvénient. Exercée surtout poussée
on ' e le condmt d'a~ord a la précision, puis a la ¡ubtilité.
?n, des plus gran?s adm1rateurs des jurisconsultes romains a pu
c~{e sur ce tra1I:, caractéristique de la technique juridique .
«
ne tro~ve son pendant que dans la littérature scolasti ue et
dans les é?r1ts des talm~distes et des jésuites (1). » Les écritains
~l~,¡uel C1c?ron_ et Séneque, qui n'étaient pas asservis aux regle~
e co e, n avaient done pas tort de faire leurs réserves.
(d suivre.)
(1)

hlEIIING,

L'esprit du droit romain, tr. rr., t. III, p. 88.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN{:AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La poésie biblique sous Henri IV et sous la régence de
Marie de Médicis : Tragédies de Montchrestíen, Psaumes de
du Vair, Baif, D11port.ea, Bertaut, Malherbe.

Cours de 11. Joseph VIANEY,
Doyen de la F acuité des Lellres de M onlpellier .

QUATRIEME LE{:ON.

L'avenement d'Henri IV et la pacification du royaume
n'arretent pas en France la floraison des vers bibliques. Ils continuent a etre nombreux. Mais ils prennent nécessairement les
caracteres que prend alors peu a peu toute notre poésie a mesure
qu'elle s'achemine vers le classicisme.

Le poete qui, a cette date, rappelle le plus les poetes de la génération précédente est Antoine de Montchrestien.
C'était un croyant. Ce fut meme un militant. Il fit le coup de
feu pour la défense de sa foi, il prit une part active aux révoltes
des protestants contre Louis XIII, il mourut d'une arquebusade,
et son corps fut ramassé par les vainqueurs sur le cbamp de
bataille poul',' etre roué.
Il a essayé de résumer ses croyances dans ses deux tragédies,
Que l'h.om.me « peche a toute heure, qu'il fait toujours mal quelque chose qu'il fasse » ; « qu'il est a chaque pas tout pres de
trébucher s'il n'est soutenu par la divine grace (1) &gt;1; mais que
la miséricorde de Dieu peut relever le plus grand coupable ;
voila ce que veut démontrer son David. Que pour préparer l'a,e•
l. Voir Ed. Petit de Juleville, p . 2'29.

229

nement du Messie Dieu s'était choisi un peuple, qu'afin de faire
éclater sa puissance il exposa plus1eurs fois ce peuple a la destruction et le sauva contre toute attente par une faible main :
voila ce que veut démontrer son Aman.
Les sujets étaient bien choisis. Mais l'auteur a-t-il su leur
donner le développement dramatique qu'ils exigeaient ? A-t-il
meme réussi a bien démontrer sa these ?
Ce qui peut etre intéressant dans l'histoire que David conte a
son confident des origines de sa coupable passion pour Bethsabée,
c'est la peinture des efforts qu'il a faits pour y résisteretdel'étourdissement auquel il s'est,malgré lui,laissé prendre. On attend le
récit dePhedre a IBnone :
Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue .. .
Par des vceux assidus je crus les détourner ...
Contre moi-méme enfir.. j'osai me révolter .. .

Mais,de ces révoltes, le David de Montchrestiennejuge pas
propos de parler autrement qu'en deux mots:

a

Que n'ay-je fait, ó Dieu ! pour m'arracher du cceur
La pointe de ce trait qui cause ma langueur ?

Ce que son maitre a fait, le confident ne le saura point. 11 sait,
en revanche, que Bethsabée est une beauté digne d'inspirer
d'interminables pointes et il a la surprise d'entendre le Psalmiste
s'exprimer comme un mauvais pétrarquiste :
Je sentí s'escouler la glace de mon ame,
Sous le !eu doux-cuisant de sa jumelle flame,
Qui demeurant tousjours dans les flots allumé,
Jallissant hors des flots, m'a le cceur consommé.
Mes sens tous assoupis d'une humeur letargique
Languissoient comme attains par un charme magique :
Je mouru pour la voir, et pour ne la voir pas
Un moment m'aporta mille cruels trespas.
(lbid., p. 205.)

Ct-. qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin,
quand David rec;¡oit la nouvelle que !'adultere va éclater a tous les
yeux et qu'alors le conseil lui est donné de faire revenir le mari,
c'est que le coupable soit saisi de honte et qu'il consente seulement
&amp;ous l'empire de la passion et sous la crainte du déshonneur a la
lAcheté qu'on lui propose. Mais le David de Montchrestien n'a pas
un instant d'hésitation.
Ce qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin, quand
le mari ayant refusé de voir sa femme, on engage David a faire
périr ce geneur, c'est que le roi adultere oppose une longue résis-

�L.\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

230

231

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tance avant de se transformer en assassin. Mais sa résistance, chez
Montchrestien, se borne a échanger avec le roauvais conseiller
quelques paroles sentencieuses a la maniere de Sénéque, et, tres
vite, il cede.
Ce qui peut etre intéressant enfin, a la nouvelle de la mort
d'Uri, c'est la peinture des sentiments contraires qui doivent
se disputer l'flme de l'homicide : la joie de la passion satisfaite
et de l'honneur sauvegardé, la bonte du crime irrépar.able : mais
le David de Montchrestien n'est attentif qu'a la beauté du récit
épique qu'on lui fait de la bataille.
Bref, Montchrestien, ayant a traiter un sujet qui n'était pas
sans analogie avec celui de Phedre, l'a traité sans parattre en
soup~onner l'intéret psychologique.
Sa tragédie d' Aman est un peu meilleure, quoique tres maladroitement construite.
L'action est prise au moment ou Aman forme le dessein d'exterminer les Juifs. Pendant deux actes, on entend ses rajsons, on
assiste a ses efforts, et l'on connalt dónc d'abord les personnages
qui doivent etre sympathiques seulement par Je mal que dit
d'eux leur ennemi. En une seule scene, Aman emportel'adhésion
d' Assuérus a son homicide projet, cr qui est d'une invraisemblance presque comique. Mardochée et Esther apparaissent au
~e acte, sans que l'auteur trouve le moyen de raconter l'élection
de la nouvelle reine, alors que Racine a fait de ce récit une admirable exposition, qui nous apprend a la fois le passé de l'héroi"ne
et son caractére. Pendant tout un acte, l'oncle et la niéce concertent leurs plans sans se voir ; car Montchrestien,respectueux
des mreurs orientales, n'ose introduire un homme dans le harem.
Mardochée donne done ses instructions a un gardien du sérail,
qui les porte a Esther, et les réponses lui arrivent parlamemevoie.
Le décor simultané, qui met sous les yeux des spectateurs pl~sieurs lieux a la fois, rend faciles ces va-et-vient, mais ralentít
l'action, et, pour occuper les spectateurs pendant les voyages du
messager, Montchrestien fait adresser par Mardochée et par
Esther des priéres a Dieu. A un maigre acte IV, qui contient
seulement la visite de la reine chez Assuérus, succéde un acte V
tres touffu ou tout le reste de l'histoire est entassé : le songe
d'Assuérus, la consultation d'Aman sur la récompense dont il
convient d'honorer un bienfaiteur insigne, le récit de la proroenade triomphale de Mardochée a travers la ville, Je festin cheZ
Esther, l'accusation contre Aman, et il ne faut pas plus de quel·
ques mots a Esther pour détromper le crédule Assuérus, comme
il n'avait pas fallu b. Aman plus de quelques roots pour Jetromper,

Dans cette piece d'un plan si gauche et d'une psychologie assez
pauvre, qu'y a-t-il done qui ait de la valeur ? D'abord une
ébauche, incompléte et peu cohérente, mais par endroits vigoureuse, du personnage d'Aman, en qui Montchrestien a sans doute
voulu _flétrir les libres penseurs de son temps, négateurs ironiques
des m1racles et de Ja Providence :
;\" on, je n 'ay pas le creur si ramoli de crainte
Qu~ vos cont~s de vieille y facent quelque empreinle.
Sus, sus, D1eu mensonger, invisible inconnu
:'llontre que! tu veux estre a !'advenir t~nu.
'
II ne faut maintenant que ton bras se repose ·
Fay voir á ce bon coup ~i tu peux quelque chÓse.
(lbid., p. 249-250.)

i\iais Montchrestien est surtout un lyrique, qui, disciple de
Desportes, et disciple souvent meilleur que le mattre sait développer l'im~ge et ~iguiser le trait, a de la grace et po~rtant de la
force, mame parfa1tement les strophes alors a la roode : le sixain
et le quatrain d'alexandrins :
Tout ainsi que l'oibeau pipé de l'oiseleur
S'eschape des filets tendus pour son malheur
Et s'essore dans l'air d'une libre volee : '
Des laqs qui nous serroient il nous a dégagez ;
Ceux nous veulent du bien qur nous ont outragez ·
Ceux qui nous desoloient nostre ame ont consolee:
(!bid., p. 277.)
Pourquoy diront les gens d'une profane boucbe :
Qu'est devenu le Dieu qu'ils souloient invoquer?
Qu 'en fin le cbcr souci de tes sorvans te touche
Et ne pormets qu 'en nous on te puisse moquir.
. que duSoleil levant jusqu 'au bout de la terre
So1ent connus les meschans par leur punition
\fin que desormais nul n'esmeuve la guerra'
Contra la Dieu des Dieux qui preside en Sion.
(!bid., p. 259.)

La Bibie a fourni a Montchrestien des élégies meilleures encore
que cette priere contre les persécuteurs, ou, par la bouche de
Mardochée, il semble solliciter de Dieu a la fois la punition des
négateurs de la Providence et celle des ennemis de la Réforme.
L'une est un chceur de la tragédie de La Carlhaginoise sur la vanité
des ambitions :
Oyez nos tristes voix
Vous qui logez vostre asseurance au monde ·
Vous dont l'espoir sur ce Roseau se ronde,
'
Oyoz nous cette !ois.
Toute vostre grandeur
N'est que vapeur qui se perd en {umée:
C'est de la cire aussi tost consumée
Qu'elle a senti l'ardeur. '

�LA BIBLE O \;'\S L.\ POÉSIE YR-\:-i&lt;;.\ISE

REVUE DE~ COURS

ET

233

CO~FÉRENCES

, . C'est. le veslige en l'air,
Que 1 ~•seau la1s,e enlrecoupanl le vng11e ;
Lo tra1t coulant tracti dedans la vague ·
011 ccluy do l'esclair.
'
C'est un negeux monceau
Donl la blancheur eslJloQil noslre veue ;
i\fa1s aux rayons qui traversent la nue
II se dissoult en cau.
•
(!bid., p. 125.)

L'autre est u~chreur de la tragédie de La Reined' Écosse, oti, pour
développer le heu commuo de la brieveté humaine les images
de Job ont éLé associées a celles d' Horace :
'
Qu'est-ce, ó Dieu, q~e de l'bomme I uno !leur passagere
Que la _chaleur nestnt ou que le vent fail choir ;
'
Un~ vame fuméc, une ombro fort legerc
Qui so JOU~ au malin et passe sur le soir ;
'l!n Soleil de la lcrre assez clair de lumiere
Ma!s ~uc millo IJrouillats vont sans ce»e c~cbant,
Qu! s esleve au_ ber~eau pour tomber en la bierc
Qui de, son Orioul mcline a son couchanl :
'

........................................

La Lune a un S?leil pour reparcr sa perte
EL !emphr_son cro1ssa!1,l uno Coi, tous le, muis ;
Ma1s depu1s. que la vio esL do la morL couverte,
Elle ne rena1sl pas en mille ans une rob.
Si le_s arbrcs l'Hiver perdent leur chevelure
Lo Printemp:; les rcvesL d 'un reuillago plus boau ·
EL l'hommo ayant perdu sa plaisante verdure
'
Ne doit poinL esporer de second rcnouveau. '
On ne peuL rendre aux fleurs leur couleur printenniero
Lorsqu'ellcs ?nt scnli les cbaleurs de !'Esté:
Quand une fo1s la mort fle~trit nostre paupiere
Ycux, vous pouvcz bien dire : adieu, douce ~!arlé.
(/bid., p. 87.) "

. L'allianc~ des deux antiquités produira-t-elle a l'époque claas1que de bien plus heureuses combinaisons ? S'eo faut-il de
beaucoup que cette élégie puisse etre qualifiée de chef-d'reuvre ?
Et de _tels ve~ ne font-ils pas d'autant plus d'honneur a Montchresben qu'tls sont antérieurs a l'iofluence de Malherbe ?

• •
~es Psaumes, en ces années-la, ont un grand succes. Les meilleurs
poe~es du, temps les traduisent ou les paraphrasent.
~ est d abord que tous ont lu les Méditalions du futur chanceher de France, Guillaume du Vair: Méditalions sur les P,aumes
de la pénitence et Médiialions sur les Psaumes de la Consolation,

écrites vers 1585, et que vont suivre vers 1590 les Méditalions
sur les livres de Jérémie et de Job.
Ces Méditations ne sont que des parapbrases, et meme des
amplifications, ou, pour suppléer au défaut de liaison entre ks
versets, l'auteur, de son propre avcu, « étend ... la naive signification des paroles. » Dans le dessein d'etre clair, il est long.
Pourtant, il est sensible a la poésie de son texte, a ses images et il
les développc, a ses familiarités et il les conserve jusqu'a les
rendre vulgaires, a ses apostrophes et il en ajoute d'autres, a ses
antitheses et il les aiguise. Des lors, une méditation de du Vair,
c'est déja, moins les rimes, une paraphrase de Bertaut. Mais une
page de du Vair, c'est quelquefois mieux que cela ; c'est un beau
morceau oratoire qui fait prévoir comme toute proche l'éloquence
de Bossuet:
Mais ce, pauvres aYeuglcz, qui onL toujours les yeux {ichez en lcrre, qui
ont leur esprit en{erm~ &lt;lall!, Jeur bourse, qui n'onl entendcmcnt que pour
aymor les choses qui n'ayment ríen, qui ncgligent le Soleil et la Lune, churd'reuvre de la naturc,pour admirer des pierres et des roarbres, de l'or et dt•
l'argont, qui dissipent el rcspandent en vain les vertus de l'inlelligencc pour
as,embler et amonceler les excremens de la terre, laisseront les richessc~
qu'ils ont tant aym~s et pour lesquelles ils ont hay tout le reste. Vous
les verr, z tirer contra la mort, tratner jusqucs au tombeau lcurs ricbesse, ;
mais la mort leur donnera sur les doigts, et Jeur fera lascher prise. Demy
morts ils entrouvriront les paupieres, pour chercher du coin de l'reil. leur$
thrésors; mais en{in il raut marcher, il faut Jaisser oet attirail, une forte
puissanco les ontratne. Et a qui laisseront-ils cet équipage ? Peut-estrc a un
e,lranger incogneu, qui se bagnera dans les sueurs de ces pauvres miserables,
ausquels on ne laisscra pour partage qu 'un sepulcre de quinzc 011 vingl pic1I~
pour le plus: voila leur maison pour jamai~, qu'il~ s'y licnnenl ,;'ils vculcnl.
{Ps. 48, verset 10.)

Cette page est tirée d'une des Médilalions sur les Psaumes de la
Consolalion. Ce sont les c,antiques ou le Psalmiste se réconforLc
contre le spectacle, troublant pour les justes, de la prospérité et
de l'insolence des impies ; ou la Providcnce est défendue contre
les libres penseurs disant aux croyants : qu'est votre Dieu, puisqu'il n'exclut pas de ses faveurs, puisque meme il en comblc
les bommes qui ne croient pas en lui ? Cet argument sera encore
celui des libertins quand Bossuet prooonccra ses Sermons sur
la Providence. Ce sera celui que le tentatcur opposera inutilement

aPolyeucte :

Vous me montrez en vain, par tout ce vasle empire,
Leb ennemis de Oieu pompoux et noris:sants.

Ce sera celui que Racine ré[ul,era dans une partie des chreurs

d'Athalie. Au temps de du Vair, il est sur bien des levres. Car, dans
les batailles acharnées que se sont livrées les croyants au nom de
la foi, le vrai vaincu a été souvent la foi,et,avec la foi,la morale.

�LA BlBLE DAN8 L.\ J'OÍsSIE FRA'.1-c;:.\J!&lt;F.

234

REVUE DES COURS ET CONJ,'ÉRENCES

La constatation que Dieu laisse s'entredéchirer des hommes qui
pr~~en~ent le servir et que la gucrre profite a la débauche comme
a ,1 1mp1ét~ a ébranlé les fondements de la religion. La libre pensée
n,1e audac1euseme~t qu'il y ~it un Dieu, ou, s'il y en a un, qu'il
~ occupe des a!fa1res humames. Contre ces négations, du Vair
cprouve le besom de se forl:.ifier lui-meme et de prémunir ses amis.
Presque tou~ son reuvre ~hilosophique va etre un plaidoyer
pour la Prov1dence (1 ). Or, 11 commence a se faire l'avocat de
cette ~rande cause en paraphrasant les Psaumes de la Consolation.
Ce qu_1 prouve bien son intention, c'est que, lorsqu'il paraphrase le
prem1~r verset du premier de cesPsaumes, qui est le Psaume XXVI,
11 Y fa1t_ entrer, _sa~ qu'elle soit dans le Lexte, la question de la
prospér1té des 1IDp1es comme une introduction nécessaire a ce
groupe de Psaumes :
.... '.\l~is quand tournant les yeux de tous cotez j'apor!;OY que ceste affiict•~n m est co1!1muno avoc tous les gens de bien, que je voy de toutes parts
l~&gt;_p:•~L•e~ qu on Ieu_r drcsse, comme leur constance cst conlinuellement á
I e .. O), et au eontra1re comme les meschans regorgent d'aise de plaisir:; et
~o toutes S?rtes de bicns, je deme u re tout confus et estonné. 'car d 'un cOté,
JO ":1ª souvie~s que vous estes le grand Dieu do justice, duque! l'reil tout
VO} ~nt cogno1t les plus proro~des cachettes, duquel la main toute puissante
att~int. les plus eslo1gnees part1es üu mon~e. Et d'autre costé je voy que ceux
q!li levent la teste contre vou~. et oppr1ment vos pauvres et innocens ser•
v1teurs, prosporent á v_ostr.e veue, et s'enorguellissent Lous les jours aux
~eurcux suc~ez de leur 1mp1ét6. Je confosse, Seigneur, que je suis demeure
c~°:me ~tup1de et ~sblouy en ce~te c&lt;?ntem~Iation, sans pouvoir penetrar au
ti a\ er:; de cet espab bro011las qm env1ronno1t1es yeux de mon entendemcnt.

Ce scandale qu 'est, pour le juste, l'insolentbonheur des mécbants
du Vair l'~xprime, au ~ours de ses diverses paraphrases, avec un~
grande v1gueur, et Il répond, naturellement, comme feront
Bossuet, Polyeucte, les chreurs de Racine : &lt;e Attendez la fin ; Dieu
a des supplices pour le méchant, des joies pour les justes ; le
dogme de la Providence et celui de la vie future n'en font qu'un. »
11 répond ainsi d'apres le Psalmiste.
Or, c'est parce que la réponse est chez le Psalmiste c'est parce
que du Vair les a si bien avertis qu'elle y était, q~e Bertaut,
Mal~erbe, Raca~, Godeau vont a leur tour le paraphraser. A
pa1t1r de du Va1r, ce que notre poésie demandera souvent aux
Psaumes, ce sera de contribuer a défendre contre les libertins
l'idée de Providence.
Une autre raison suscite a cette date des Psaumes en vers
franc;ais. Les catboliques envient aux protestants les cantiques
de Marot. Donner un Psautier au catholicisme avait déja été
!) Voir Radouant,

Guillaume du Vair, 1908.

~

pendanL vingt ans, de 1567 a 1587, l'occupation principale de
Baif, l'une des grandes étoiles de la Pléiade (1). Ilécrit, en 1569,
qu'il est « en intention de servir aux bons catholiques contre
les psalmes des hérétiques. » Quelques années plus tard, il déclare
la meme volonté dans une supplique adressée au pape Grégoire XIII. Mais Baif est, de tousles membres de sonécole, le plus
féru d'antiquité. A ses amis, eux-memes pourtant si érudits, son
érudition paratt plaisante. Ils l'appellent le docte, doclior et
doclime Baif. Ce trop docte poete a la singuliere idée que, pour
vaincre Marot, qui a transformé les Psaumes en chansons populaires, il doit les traduire en vers mesurés a la maniere:des Anciens.
De 1567 a 1569, il compose done soixante-neuf Psaumes, en
associant des breves avec des longues, et il qualifie d'ioniques
mineurs ou de tétrametres le résultat deses combinaisons. Alor5,
mécontent, il remanie tout, associe autrement les dactyles avec
les spondées, les anapestes avec les iambes et acheve cette fois
le Psautier. Mécontent encore, bien qu'il ait trouvé un musicien
pour mettre des airs sur quelques-uns de ses prétendus vers, il se
décide a parler une langue qui permette de mesurer les syllabes
et il traduit le Psautier en vers latins. Mais, coinme ce n'est pas la
le moyen de faire concurrence a Marot, il comprend enfin qu'il
n'a qu'a essaver de battre le Psalmiste Huguenot sur son propre
terrain, et il traduit les Psaumes en vers vraiment fran~ais, c'esta-dire en vcrs rimés. Le 20 janvier 1687, il termine celte quatrieme version.
Elle ne ful point publiée, non plus que les deux versions en
vers mesurés. Fut-ce une perte pour notre poésie ? Une grande
perte, non ; une peri:.e pourtant. Car il y a dans cette version
quelques bons passages, et Baif manie bien certaines strophes,
par exemple celle dont la Consolalion a du Perrier et le poemc
A Villequier ont montré la vertu élégiaque :
Sauve-moi, Seigneur Dieu ; flot sur flol jusqu'au tontl
De mon Ame penetre.
Je suis au plonge entré dans un bourbier profond :
Rien de rerme :i me mcttre.
Je suls venu tumber daos un ablme creus,
Sous des vagues prorondes,
Oü le courant des eaus dans un gourre hideus
lli'accable et couvre d'ondes.

..
*

Ce Psautier du catholicisme, que Baif, apres vingt ans d'efforls,
( 1) Voir Augé-Chiquet, La vie, les idtes el les reuvres deJeanil.nloine deBa1/,
1909, p. 306.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;:AISE

236

·

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'a point pu donner au public, Desportes, a son tour, entreprend
de le composer. II fait parattre 62 Psaumes en 1592, 75 en 1594,
100 en 1598, 150 en 1603, et le succes en est vif. Vauquelin de la
Fresnaie les loue avec enthousiasme ; saint Fran'tois de Sales en
recommande la lecture aux fidéles ; il s'en fait plusieurs éditions.
Des Psaumes de Desportes, on connatt surtout aujourd'hui le
jugement qu'en porta Malherbe. Le poéte avait invité le réformateur a dtner. Avant qu'on se mlt a table, il voulut aller chercher
un exemplaire de sa traduction pour l'offrir a son hote. e, Laissez
done, répondit Malherbe ; votre potage vaut mieux que vos
Psaumes. »
Ce fut en vain que Mathurin Régnier prit, dans une célebre
satire, la défense des Psaumes de son oncle contre ce poéte « froid
a l'imaginer », qui ne savait que « regratter un mot douteux au
jugement ». Desportes ne s' est jamais bien relevé des coups que lui
a portés la critique de Malherbe.
II a, en effet, tres peu de strophes qui résistent entiérement a
un examen attentif. La plupart sont bien, comme le leur reproche
Malherbe, pleines de u bourres ». Ce n'est pas qu'il soit toujours
embarrassé pour attraper la rime. Mais il pousse jusqu'a l'excés
le besoin de la clarté. Jamais il ne croit avoir été assez précis,
jamais les transitions ne luí semblent assez ménagées. Et, de la,
d'élégantes chevilles, qui n'apparaissent pas telles a tous les
yeux, mais qui amollissent singuliérement le style.
Si Malherbe avait commenté les Psaumes, comme il a fait des
poésies profanes, voici a peu pres ce qu'eut été ce commentaire :
Asperge moy d'hysope ot jo uerray soudain
Ma souilleure éfacée.
Je passeray, Seigneur, me lavant de ta main \
La blancheur de la nége en flocons amassée. ·

(Ps. L.)

Je verray : bourre, car c'est un de ces semi-auxiliaires qui
n'ajoutent a l'idée qu'une précision inutile. En flocons amassée :
addition qui dénature l'image, puisque de la blancheur l'attention
est détournée sur l'abondance de la neige. Me lavant de ta main ne
peut se rapporter qu'a je, ce qui fait un seos absurde (1).
Ou fuiray-je, O Seigneur, oil m'en pourray-je aller,
Evitant ton esprit el l'aspect de ta lace '1
Tu rempbs tous les cieux si j'y pense uoter,
(1) Desportes a corrigé daos les éditions postérieures:
S'il te platt, OSeigneur, me laver de ta main
Jo passeray la neigo ...

237

Et tout au mesme instant si ;e change de place
Je te trouve aux Enfers quand /'Y veuz devaler
(Ps. CXXXVlll.)

Pourray-je, j'y pe~~e! j'y ve~ : bou~~es ; ~ar ~ sont e~core
d'inutiles semi-aux1haires. Si le fug1tif qui éta1t au ci.el se
trouve maintenant aux Enfers, il a, évidemment, changé de place;
alors pourquoi le dire ?
Si J'attache :\ mondos le plumage dfuers
De l'Aube si leg~re et recelle ma f~ite.
Jusqu'aux extrémitez des plu~ lomtames mer~,.
Ta main par tout m'atrape arden/e d ma poursu1te,
Et ton bras ne me pert en l'obscur des deserts.

D ivers : addition qui dénature l'image, puisque de la rapidité
des plumes l'attention est détournée sur l?u: bigarrure.. Recelle
ma fuite : il doit etre question ici de la rap1d1té. de la_ fmte, non
de l'obscurité de la retraite. Ardenle d ma poursuzle: év1dent, done
inutile.
Malgré tous leurs défauts, les Psaumes de Desportes n'en
marquent pas moins une date importante dans l'histoire de
notre lyrisme.
.
Dans l'histoire de notre strophe d'abord, et M. Martmon a
rendu justice a Desportes comme a Marot. Le~ trois recueils qui,
au xVIe siécle 1 ont créé les formes de notre lynsme moderne sont
le Psautier de l\tarot, les Odes de Ronsard, le Psautier de Desportes,
et celui-ci n' est pas celui qui eut le moins d'influence. Les strophes
nouvelles y sont probablement plus nombreuses encore que dans
les Odes et beaucoup sont bonnes. Des strophes q1,1i n'étaient pas
nouvell;s ont re~u la leur consécration. C'est Despor~s qui a fait
la fortune : et du sixain q'alexandrins, ce bel éqwvalent de la
stance italienne ; et du quatrain d'alexandrins, le m?tre par
excellence de notre élégie ; et de la strophe rendue célebre par
la Consolation d du Perrier et de la strophe que Hugo a employée
dans l' Épopée du Ver. C'est lui qui a donné a Malherbe, par maints
exemples heureux, l'idée de faire entrer da~s une strophe. de
grands vers un seul petit vers, dont la place, d' ailleurs, peu~ var1er.
C'est lui qui semble avoir imaginé d'associer l'alexandrm avec
l' octosyllabe; c' est luí, en tout cas, qui a démontré la valeur de cette
association :
Je críe a toy de Jour, je crie a toy de nuil,
Seigneur, Dieu de ma délivranco,
Oy ma priere, hélas I qu'elle entre en t~ prese~ce,
Ten l'oreille á mon cry, voy le mal qui me nuit.

�238

239

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

De douleurs et d'ennuis, roa pauvre ame est soulée,
Ma vie a touché le trépas :
On me conte entre ceux qui descendent la has,
Ma vigueur tout a coup de moy s'est écoulée.
(Ps. LXXXVI f.)

croyance que ce roi a été donnéa ce pays,et ce pays au monde,
pour que la paix regne ici-bas.
Dans une des meilleures pieces, il vante le bonheur du juste.
Mais pourquoi le juste lui paratt-il heureux? Parce qu'il est celui
« qui regit prudemment les désirs de son ame, » celui

Mais ce ne fut pas seulement une belle collection de strophes
qu'apporterent a notre poésie les Psaumes de Desportes. Ce fut,
comme l'a bien vu M. Martinon, &lt;&lt; le sentiment d'un lyrisme plus
élevé que celui de Ronsard ». L'inspiration biblique, avec ce
Psautier nouveau, continuait done a favoriser le développement
de la poésie fran9aise. Si notre lyrisme tendait trop a s'y transformer en éloquence, il y prenait une ampleur jusque-la inconnue:
Seigneur, de race en race et de toute durée
Tu l'cs tait voir des ticns la retraite asseurée:
Avant qu'en auci,rn lieu
Le haut sommet des mons commenc,lit de paroltre,
Que la terre print forme, et que le monde eilt estre,
Du siecle jusqu 'au siecle ú jamais tu es Dieu.
Tu tournes lo mortel jusq11 ':'t le voir dissoudre,
El dis, Enfans d'Adam retournez en la poutlre
Ou tout homme est réduit :
Car mille ans devant toy sont comme la journée
Qui fut hier flnie. ou l 'espace ordonnée
Pour une sentinelle en sa garde ele nuit.
(Ps. LXXXIX.)

.* .
Les Psaumes de Desportes ont done eu de l'influence. Toutefois,
pour la gloire d'un poete, 150 cantiques, qui ont apporté du nouveau en leur temps, mais qu'on ne lit plus, comptent moins que
deux ou trois belles pieces qui se liront toujours. Or, ces deux ou
trois pieces, le Psautier de Desportes ne nous les offre pas. Nous
les trouvons, au contraire, dans l'reuvre biblique de ses deux
successeurs immédiats, disons de ses deux éleves : Bertaut et
:Malherbe.
Bertaut ne traduit pas. Ses titres eux-memes nous préviennent
qu'il ne veut pas exprimer la pensée du Psalmiste, et que le texte
hébreu lui sert seulement de point d'appui: Caniique doni l'argument est pris de te[ Psaume de David, Paraphrase de te[ Psaume,
lmitaiion du 7¡e Psaume en forme de priere prophéiique pour la
grandeur et prospérilé de Monseigneur le Dauphin.
Dans ces paraphrases, parfois assez éloignées du texte, qu'est-ce
ce que Bertaut a done mis ? Quelques-unes des idées de son tem_rs.
Dans plusieurs pieces, ce qu'il exprime, c'est son affectton
podr Henri IV et pour la France, aimés du meme amour; c'est la

Qui n'admire en son cceur rien qui soit sous la Lune,
Qui ne fait point hommage au sceptre de fortune :
Qui ne luy laisse avoif nul empire sur soy:
Qui vrayment et d'cffect est ce qu'il veut parestre:
Qui de nul maistrisé, de soy mesme est le maistre,
Rcgnant sur ses desirs, et leur donnant la Ioy:
Et de qui le courage abhorrant la vengeance,
D'un volontairc oubly noye en sa $Ouvenance
Les torts qu'il a reccus, et les biens qu'il a faits.
Cct homme-1:i ressemble a ces belles olives
Qui du fameux Jourdain bordent les vertes rives.

Mais, cet homme-la, beaucoup plus qu'a un arbre de la J u~ée,
ressemble au chrétien nourri de stofoisme dont, une dizaine
d'années auparavant, Guillaumedu Vair a tracé le portrait dans
sa Sainle Philosophie, puis dans sa Constance, et il ressembfe
d'avance a l'Auguste de Cor~eille,
Qui, de nul maistrisé, de soy-mcsme est le maistre.

Dans la meme piece, Bertaut affirme sa foi en la Providenct&gt;,
qui traitera chacun suivant son mérite et mettra fin au scandale
qu'est le bonheur de l'impie :
Alors le miserable envoyé pour pasture
An feu qui sert la bas aux ames de torture,
Payra ses courts plaisirs d'eternelles douleurs.

Dans le plus connu de ses cantiques, il démontre ' l'existence

de Dieu par les beautés de la nature. C'est la piece, ou, en invitant
chaque créature a louer le Créateur, il fait tout un tableau du
monde. La peinture est parfois trop ingénieuse ; elle donne alors
l'impression que le Créateur avait beaucoup d'esprit et la certi,..
tude que Bertaut, comme du Bartas, aimait trop Lucain :
Et faittes retentir son nom parmy vos oncles
Gouffres qui vomissez mille mers en lamer ...
Et toy gresle polie, et toy glace qui paves
Au pesant chariot les sentiers du bateau.

Mais les belles strophes sont nombreuses

elles · le SQDt

"\

�REVUE DES COURS ET CO:'ffÉRENCES

mcmc asscz pour qu'on ait pu, sans trop d'exagération, dire de ce
psaumc de Bertaut, que c'étaít la premiere en date des Harmonies
de Lamartine (1).
Faite~-la dire aux bois dont vos fronts so couronncnt
Grands monts, qui comme Rois les plaines maistrisez :
Et vous humbles coustaux ou les pampres !oisonnent
Et vous ombreux vallons, de sources arrouscz.
'
Feconds arbres fruitiers, l'ornement des collines,
Cedres qu'on peut nommer geans entre les bois,
Sapins dont Je sommct fuit loin de ses rocines,
Chantez-le sur les venls qui vous servent de voix.
Animaux qui paisscz la plaine verdoyante
.
Et vous que l'a1r supporle, et vous qui serpenlans
Vous trainez apr~s vous d'une échino ondoyante,
Naissez, vivcz, mourcz, sa louange exaltaos.

L'amour d_e la France, le désir de la paix, la foi en la Providence,
une conception un peu stoicienne de la vertu chrétienne : voila
done les themes qu'a développés le lyrisme chrétien de Bertaut,
en s'appuyant plus ou moins sur des textes de David. Rien,
assurément, n'était plus légitime que cet emploi du Psalmiste.
El, pas plus que d'avoir cxprimé ses propres sentiments, nous ne
luí reprocherons d'avoir été plus orateur que poete, puisque
c'était la son talent, ni d'avoir ulilisé, sans ríen créer de nouveau,
un tout pelit nombre des strophes de Desportes, puisque, dans ces
slrophes, surtout dans la stance de six alexandrins et dans la
stance de quatre, il a su enfermer une phrase ample et bien
rythmée.

.•.

i\Ialherbe dépasse de beaucoup Bertaut." Aussi eutril une tout
autre gloire. S'il paraphrasa trois Psaumes seulement, le se, le
12&amp;!, le 1456 , les hommcs du xvu6 siecle ne cesserent de les Jire de
les citer, de les apprendre par creur. lis avaient raison, ca; ils
retrouvaient condensées dans ces trois courls chefs--d'reuvre
les idées sur lesquelles ils fondaient la vie et les qualités de style
auxquelles ils tenaient le plus.
Quand il exer~ait son sens critique sur les strophes de Desportes,
Malherbe savait fort bien qu'il ne s'exposait point a des représailles. C'eut été en vain qu'on eut cherché dans les siennes des
iropropriétés, des fautes de Jogique et surtout des bourres. Pourtant, luí aussi allongeait et développait le texte du Psalmiste,
(1) Voir Grenle, Jean Bertaut, 1903.

241

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRANC,\ISE

~fais ce qu'il ajoutait, ce n'étaient pas des mota vides de sens
c'étaient des mots recouvrant des idées, et des idées qui formaient
une conceplion d'ensemble.
Veut-on refaire le travail par lequel Malherbe transforme un
Psaume. Rien n'cst plus facile.
Le premier verset du Psaume VIII exprime l'admirationdevant
l'reuvre divine : ce Seigneur, notre mattre, que votre nom est
admirable dans toute la terre I Car votre magnificence est élevée
au-dessus des cieux. • Malherbe se fait les demandes et les réponses que voici: Qu'est-ce qui rend admirable l'reuvre de Dieu?
Le nombre et la diversilé de ses aspects. De quel mot, cependant
con~ent-~l de désigner les reuvres divi:nes quand on songe qu'ell~
ont eté brées du néant ? du mot m1racles. Et Dieu, que! titre
doit-il recevoir si l'on considere en lui l'auteur de l'univers ?
cclui de Créaleur. Quelles sont celles de ses puissances que maniícste la création ? sa sagesse, puisque son reuvre est bien faite ·
son élernilé, puisqu'il vivait avant que son reuvre fut. - De c~
réflexions sort une strophe, ou chaque mot porte, ou est
résumée presque toute la doctrine chrétienne de la création :
O Sagesse éternelle, ll qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles divcrs
Qu'on voit également sur la terre et sur !'onde 1
Mon Dicu, mon Créateur,
Que ta magnificonce étonne tout le monde 1
Et que le ciel cst bas au prix de ta hauteur 1

1;,e deuxiéme verset du Psaume constate brieveroent que Dicu
a tiré_« de la bouc~e des enfanl:5 et ~es nourrissons une louange
parfa1te pour détru1re ses ennem1s &gt;&gt;. Malherbe songe: Ces ennemis
en quoi consiste leur hostilité ? A rabaisser la puissance divine'.
Comment s'appelle leur crime ? Le blaspheme. Quel est le dessein
de ces impies? Opprimer les innocenls. Qu'cst-ce qui les encouragc '?
L'~rgueil, amenant, la perle du sens. Mais qu'est-ce qui rend si
puissante la profession de foi sortie de la bouche des enfants? Sa
sin~érilé. - De la cette strophe, ou est ramassé d'avance le
pla1doyer en faveur de la Providence que les prédicateurs du
xv1ie siecle feront contre les libertins :
.
Quelques blasphémateurs, oppresseurs d'innocents
A qui l 'exces d 'orgeuil a fait perdre le sens,
'
De profanes discours ta puissance rabaisscnt:
)lais la naYveté
Dont mesmes au berceau les enfants te confossent
Clót-cllc pas la bouche IJ. leur impiété ?

Aux deux versets qui suivent, le Psalmiste se demande, en
18

�243

REVUE DES COURS 'E'l' CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

considérant fa grandeur de la création, ce que peut bien. -e~e
l'homme pour que Dieu se souviennc de lui. - Malherbe se d~t :
si Dieu nous regarde, qu'est-ce que ce regard suppose chez .lm ?
et il répond : l'amour. Il se dit encore : quelle est la_ part1e de
nous-memes qui est confondue par tant d'amour? et Il répond :
l'entendement:

Ainsi, quand Malherb~ paraphrase le Psaume VIII, il ne cesse
de préciser et d'expliquer le texte; or, par ces précisions et ces
explications, ce qu'il introduit dans son cantique, c'est une vuo
d'ensemble du monde, c'est une psychologie de l'homme, c'est,
si l'on peut dire, une psychologie de Dieu ; ce sont les grands
themes qui vont animer la prédication du xv1J6 siécle.
Meme plénitude et meme actualité dans les deux autres
Psaumes: dans le 128e, qui est un sermon sur la Providence, dans
le 1456, qui en est un sur l'ambition des courtisans, et ou de cette
ambition tout nous est dit : qu'elle procede de l'envie, et d'une
envie sans courage, qu'elle dure la vie entiere, qu'elle impose a
notre corps une attitude pénible, a notre ame la souffrance d11
dédain, et tout cela pour rien, puisque les princes auxquels nous
confions notre fortune sont comme nous voués a la mort :

De moi, toutes les fois que j'arrete les y~ux
A voir les ornements dont tu pares les c1eux,
Tu me sembles si grand, et nous si peu de chose,
Que mon entendement .
Ne peut s'imaginer quelle amour te dispose
A nous favoriser d'un rrgard seulement.

Get homme qui est si peu de chose, Dieu, observe le Psalmiste,
ne l'~ mis « qu'un peu au-dessous des anges » ; il l'a « c.ouronné
de gloire et d'honneur » ; il a mis« toutes choses sous ses p1eds ». L'homme, songe Malherbe, est peu de chose. Oui, mais ~n quoi
consiste sa faiblesse ? Précisons, et, condensant Monta1gne en
trois vers, disons que l'homme a la triple in~r~ité du corps, de
l'intelligence et partant des propos, de la sens1~1h~é. La_ place que
Dieu donne dans le chreur des créatures a cet etre mfirme, le
Psalmiste la détermine bien, et il n'y a qu'a le rép~ter : audessous de l'ange ; mais encore faut-il expliquer q~e,si Dieu amis
l'homme la, c'est par amour, par bonté:
II n'est faiblesse égale :i. nos infirmités;
Nos plus sages discours ne sont que vanités,
Et nos sens corrompus n'ont goílt qu':i. des ordures:
Toutefois, ó bon Dieu,
Nous te sommes si chers, qu'entre tes créatures,
Si l'ange a le premiar, I'homme a le second lieu.

Le Psalmiste con\inue a admirer la place accordée a l'homme :
Elle est glorieuse, elle est utile. Mais utile comment? Le Psalmiste
dit seulement que les brebis, les breufs, les oiseaux, les poissons
sont « sous nos pieds ». - Malherbe ici précisera peut-etre trop ;
car il restreindra l'utilité des autres créaturesa fournir nos repas.
Du moins expliquera-t-jl fort bien que l'homme qui veut user
des créatures y est poussé par le désir, que le désir est excité par lo
besoin, que le choi:I; nous est rendu possible par la largesse de Dieu
et que tout cela a été par lui admirablement réglé :
Sitót que le besoin excite son désir,
Qu 'est-ce qu 'en ta largesse, il ne trouve :i. choisir ?
Et, par ton r~glement, l'air, la mer et la terre,
N'entretiennent-ils pas
Une secrete loi de se faire la guerre
A qui de plus de mets focrrnira ses repas ?

En vain, pour satisfaire :i. nos Ill.ches envíes,
Nous passons pres des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont ce que nous sommes,
Véritablement hommes
Et meurent commo nous.

Comme les Psaumes de Malherbe doivent leur substance a la
théologie, a la morale, a la psychologie de son temps, leurs
qualités littéraires sont celles qu'apres Malherbe toutle xv116 siécle
recherchera : les idées y sont liées clairement, l'attention est sans
cesse appelée sur l'essentiel, le sens ne se termine qu'avec le ·
dernier mot de la phrase, le vers est harmonieux, la strophe ample
et bien rythmée. Ce seraitla, moins de la poésie quedel'éloquence,
si la Bible n'avait pas fait entrer dans ces vers quelques belles
images, que, de lui-meme, Malherbe saos doute n'aurait pas
trouvées. Elles sont accommodées au gout frangais. Mais la
saveur n'en est pourtant pas détruite parce qu'il est expliqué
comment il peut y ~voir de l'herbe sur les toits :
La gloire des méchants est pareille acette her be,
Qui, sans porter jamais ni javelle ni garbe,
Crolt sur le toit pourri d'une uieille maison ;

ou parce que : « Ils ont labouré sur mon dos » est devenu :
Et le coutre aiguisé s'imprime sur la terre
Moins avant que leur guerra
N'espéroit imprimer ses outrages sur moi.

C'est sans doute encore a la Bible que la poésie de Malherbe
doit la franchise de son réalisme :

�244

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et, dans ces grands tornbeaux o~ leurs :lrnes haulaines
Font encore les vames,
·
lis sont rnangés des vers.

En parlant du poeme ou on lit les vers que je viens de citer,
Lancelot l'helléniste de Port-Royal, l'auteur du Jardin des
Racines grecques, disait : « ces quatre stances valent mieux que
tout ce que Malherbe a jamais fait et prouvent qu'on travaille
plus heureusement sur de beaux sujets que sur des niaiseries ».
Le mot niaiseries était sévere s'il visait toute les poésies profanes
de Malherbe. Mais il est bien vrai que les quatre stances de
cette paraphrase du Psaume 145 ont plus fait, a elles seules, pour
la gloire de leur auteur, que tout le reste de son reuvre. Et cela
prouve, évidemment, que la Bible fut pour notre lyrisme la plus
heureuse source d'inspiration.
(d suivre.)

La philosophie de Ploün
Cou rs d e 11. tKILE BRtBIER,
Mmlre de Confér.::ncu

xe

1) la

Sorbonne.

&amp; XI• LE(¡ON

L 'intelligence (Suite}. - L'orientalisme de P lotin .

Le double aspect que j'ai rencontré dans la ·notion de l'lntelligence. chez Plotin, me force a poser aujourd'hui une question
extremement délicate et peut-etre impossible a résoudre completement, c'est celle des influences orientales sur la pensée de
Plotin. On se rappelle en quoi consiste cette dualité : d'une part,
l'intelligence est un systeme articulé de notions définies ; d'autre
part, elle est l' etre universel au sein duquel toute différence est
absorbée, ou a cessé completement toute distinction du sujet et
de l'objet. Sous le premier aspect, elle exprime la these rationaliste
qu'une science du monde est possible et que la réalité est pénétrable par la raison. Sous le second aspect, elle implique l'idéal
mystique de l'unification totale des etres daos la divinité, avec
le sentiment d'évidence intuitive qui l'accompagne (VI, 7, 15).
Or, nous comprenons aisément les sources et la nature de la
premiere de ces deux conceptions : elle exprime le résultat de
l'exégese de Plotin sur les systemes helléniques de Platon, d'Aristote et des Stoiciens, systemes qui nous sont connus. 11 n'en est
pas du tout de meme de la seconde. Sans doute, Plotin essaye de
la rattacher a une origine hellénique. Cela est tout naturel
chez unphilosophe quiaffirmait n'etre qu'unexégetede la pensée
grecque. J'ai indiqué, dans la derniere legon, comment la philosophie grecque lui en fournissait le moyen; l'intelligence, chez les
philosophes grecs, est non seulement la faculté de connattre les
objets, mais la faculté de se connattre soi-meme ; et la connaissan~e de soi apparatt comme le but de la philosophie et le plus
haut degré de la réalité.
Plotin s'est-il cependant borné a faire prévaloir cette seconde

�246

247

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHJLOSOPHIE DE PLOTJN

conception de l'intelligence ? Sa théorie de l'intelligence n'est-elle
que la conception grecque développée dans un seul sens ?
L'on arriverait ainsi a cette conclusion, tout au moins singuliere,
que le mysticisme de Plotin n'est que l'abus du rationalisme grec,
et sa terminaison. L?intelligence, a force de se recueillir sur ellememe, ne voit plus qu'elle-meme en sa propre universalité.
C'est la conclusion d'Eucken, que j'exposais dans la derniere
lec;on, et la conclusion de ceux qui, a toutes forces, veulent voir
dans le systeme de Plotin le résultat d'un développement interne
de la pensée grecque.
Or, il y aurait a expliquer d'abord pourquoi cetaspectdel'intelligence, qui dissolvait le rationalisme grec, a prévalu sur l'autre.
Pareille explication n'est. possible que par des circonstances qui
ne tiennent pas évidemment au développement, interne de la
pensée grecque, mais a l'arret de ce développement par des habitudes mentales toutes nouvelles, nées de croyances religie11ses
dont !'origine était en Orient, en dehors de l'hellénisme. De plus,
il n'est pas exact d'admettre que Plotin, en affirmant quel'intelligence est pensée de soi-meme, a simplement mis en évidence
une notion déja existante dans la philosophie grecque. 11 ne faut
pas etre dupe de la ressemblance des formules. La connai~sance
de soi, chez Épictete, par exemple, garde un sens entierement
rationnel et pur de toute mystique ; elle est la connaissance des
forces morales que nous avons en nous, la conscience que nous
prenons du pouvoir d'user de nos représentations et d'etre ainsi
mattre de nous (1). Entre cette conception de moraliste, qui se
rattache a la tendance socratique, et la conception plotinienne,
d'aprés laquelle la pensée de soi est la consciencedenotrepropre
identité avec l'etre universel, il y a tout un monde ; ce n'est point
l'exagération de cette these, c'est autre chose; etil est impossible
de comprendre par quelle transmutation l'on peut passer de
l'une a l'autre.
Je suis done nécessairement amené a poser, a propos du probleme de l'intelligence, une question dont la solution peut éclaircir
ce qui me reste a exposer du systeme de Plotin : qu'y a-t-il
d'étranger a la philosophie grecque dans le systeme de Plotin ?
Quelles sont la nature et la source des idées qui, chez luí, ne proviennent pas de la philosophie grecque ?
C'est la fameuse question de l'orientalisme de Plotin, question
que sont forcés d'aborder, fut-ce pour la résoudre par une fin
de non-recevoir, tous ceux qui se sont occupés de la philosophie

de Plotin. La solution de cette question dépasse d'ailleurs de

(1) Enlretiens, I, 20.

beaucoup en intéret l'exposé du systeme de Plotin. La philosophie néoplatonicienne indique en effet une direction nouvelle
de la pensée occidentale. En fait, c'est par Plotin que, directement
ou indirectement, les idées helléniques ont pénétré en Occident.
11 importe done de chercher s'il n'a pas introduit, en meme temps
que l'hellénisme, des courants d'idées d'une autre nature.
Essayons de préciser la question. La doctrine de Plotin est
certainement iroprégnée d'hellénisme ; il vit avec Aristote et
surtout avec Platon, qu'il cite continuellement. Les concepts dont
il use pour se représenter la réalité sont ceux de la philosophie
grecque. La conception du monde sensible est issue a la fois de
l'astronomie, de la physique du Timée et de la physique stoicienne. Il en est de meme du monde intelligible dont la représentation est, comme je l'ai montré, solidaire de celle du monde
sensible, et par suite de l'ame, con&lt;;ue a titre de force cosmique.
ll y a une parfaite unité dans cet ensemble de conceptions.
D'autre part, il emprunte a Platon le mythe de la destinée de
l'Ame et de ses réincarnations successives ?
Pourtant, comment se fait-il que, tout en imaginant la réalité
dans les cadres qui lui sont imposés par son éducation hellénique, il se pose des problemes qui n'ont jamais été posés par les
penseurs hellenes auxquels il se réfere ? Comment se fait-il qu'il
soit amené, pour résoudre ces problemas, a juxtaposer aux
images traditionnelles des images nouvelles ?
Considérons en effet chez ,fllotin non pas la représentation du
monde qui s'impose a lui par son éducation hellénique, et qu'il
accepte sans la discuter, mais les problemes qui sont pour lui les
problemes vivants, et nous verrons sans peine qu'ils sont en
dehors de la tradition hellénique.
Tous ces problemes se ramenent au fond a un seul: c'est le
rapportdel'etreparticulierque nous avonsconscience d'etre avec
l'etre universel. Comment le moi conscient, avecses particularités,
sa liaison a un corps déterminé, ses facultés de mémoire et de
raisonnement a-t-il émergé de l'etre universel et s'est-il constitué
en centre distinct ? Quel est le rapport des ames particulieres a
l'Ame universelle ? D'une maniere générale, de quelle fagon l'etre
universel est-il tout entier présent a toutes choses sans cesser
cependant d'étre universel ?
·
Sans doute, ces problemes sont, en un sens, des problemes de la
philosophie grecque. Il est certain que la question des rapports
du particulier a l'universel est un des objets les plus importants
de la spéculation de Platon, d' Aristote et des Sto1ciens.

�249

REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES

L \ PIIILOSOPHIE DE PLOTIN

Mais,chez Plotin, elles ont un sens tout différent. Considérons,
par exemple, la conception du destin chez les Stoiciens: le destin
est la loi universelle qui lie tous les etres particuliers. C'est une
conception qui satisfait a la raison et a la moralité : d'une part,
c'est un ordre rationnel du monde, et d'autre part, c'est le principe
de la conduite du sage et de sa soumission volontaire a l'ordre
des choses. Tout autre est cette soumission raisonnable a l'ordre
universel, qui nous affranchit ; et tout autre est la conception
plotinienne du rapport de l'individu avec l'etre universel. Ce n'est
plus une unité rationnelle qu'il cherche ; c'est une unification
mystique, oil la conscience individuelle doit disparattre.
La conscience individuelle nait d'une limite, et, comme le dit
Plotin (VI, 5, 12), du non-etre. e&lt; C'est par le non-étre que vous
etes devenu quelqu'un. » Mais, en prenant conscience de ce que
nous sommes réellement,. cette conscience individuelle disparattra, et nous nous trouverons identique a l'etre universel.
Débarrassé de toute individualité, &lt;e vous ne &lt;lites plus de vous
meme : voila que! je suis ; vous laissez toutes limites pour devenir
l'etre universel. Et pourtant vous l'étiez des l'abord. ; mais,
comme vous étiez quelque chose en outre, ce surplusvousamoindrissait ; car ce surplus ne venait pas de l'étre, puisque l'on
n'ajoute rien a l'etre, mais du non-étre. ii
II est visible qu'il ne s'agit plus ici, a aucun &lt;legré, d'une explication rationnelle, mais d'une expérience. La« vraie science n
dont parle Plotin (VI, 5, 7) n'est qu'une intuition immédiate de
l'unité des etres. ce Dans la participation a la vraie science, nous
sommes les etres ; nous ne les recevons pas en nous, mais nous
sommes en eux. Et comme d'autres, tout aussi bien que nous,
sont alors les étres, tous ensemble, nous sommes les étres; done,
anous tous, nous ne faisons qu'un &gt;i. ce Nous ne sommes pas séparés
de l'etre ; mais nous sommes en luí. Et il n'est point séparé de
nous ; tous les étres ne font qu'un. » (VI, 5, 4).
De cette maniere de poser le prpbleme vient l'importance
que prend, chez Plotin, une notion qui passe presque inaper~ue
chez les philosophes grecs antérieurs, la notion de conscience et
de moi. C'est que toutes ses préoccupations se rapportent a
l'individu conscient. Il s'agit de comprendre comment une individualité distincte a pu émerger de l'étre universel et comment
elle pourra s'y résorber. La question des conditions de la conscience individuelle passe au premier plan. De la, les modifications
qu'il fait subir, comme je l'ai remarqué, au mythe platonicien de
la descente des ames. Au lieu de cet etre errant et voltigeant que
Platon fait descendre du ciel a la terre, l'ame, d'apres Plotin,

reste éternellement liée a l'intelligence ou a l'étre universel, et le
moi qui s'isole dans le corps est un reflet passager qui n'altere
pas l'universalité de l'essence de l'ame.
Ce n'est done pas la conception plotinienne du monde, mais e'est
la nature des problemes qu'il se pose qui nous force a voir chez lui
un plan de pensée tout autre que le plan hellénique. Remarquez
que ces problemes ne sont nullement liés a cette conception. La oü
Plotin nous parle de l'identitédenous-mémes avec l'étre universel,
il semble qu'il oublie completement la savante architecture des
hypostases. Sa conception de la réalité devient tout a fait
sommair.e ; il n'est plus question d'un monde intelligihle compliqué, dont les linéaments donnent le modele du monde sensible,
mais d'un etre universel sans aucune distinction. Les quatrieme
et cinquieme traités de la sixieme Ennéade, par exemple, p0 urraient se lire, bien souverÍt, sans aucune référence a la philosophie
grecque. La question de !'origine de ces idées s'impose done.

248

..
*

Ce n'est pas une réponse suffisante de parler en termesgénérau:'
du courant de mysticisme qui, depuis deux siecles déja, ava1t
pénétré dans le monde gréco-romain. Le mysticisme de Plotin a,
en effet, une nuance toute particuliére qui le distingue profondément de celui des religions orientales a la mode de son temps.
11 faut songer, malgré l'accusation de plagiat qu'il a subie de
certains adversaires, &amp; l'impression de nouveauté et parfois
d'étrangeté que causaient ses idées. Par exemple,contre le néopl"tonisme courant de son époque, celui d' Apulée ou d'Albinus, qui
pla!;ait entre l'ame et le Dieu supréme une armée innombrable
de dieux et de démons, Plotin a[firmait: &lt;e Recherchez Dieu avec
assurance ; il n'est pas loin du tout, et vous y parviendrez ; les
intermédiaires ne sont pas nombreux. II suffit de prendre dans
l'ame qui est divine la partie la plus divine. &gt;i (V, 1, 3.)
Je puis généraliser cette remarque. D'une maniere génér::ile,
le systeme de Plotin se distingue de tous les systemes phil0 sophiques et de toutes les religions de son époque par l'abscnce
a peu pres complete de l'idée d'un médiateur ou d'un sauveur
destiné a mettre l'homme en relation avec Dieu. ce Le don intellectuel, remarque-t-il, n'est pas comme un cadeau qu'on transporte. )&gt; C'est l'ame elle-méme qui, dans son progres, devient
l'Intelligence et, arrivée au but du voyage, n'est plus séparée
de l'Un. Il n'y a, de la part des étres divins vers lesquels elle
tend, aucune volonté, spontanée ou réfléchie, de la ramener vers

�250

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eux. L'idée propre de salut, qui suppose un médiateur envoyé
par Dieu a l'homme, lui est étrangere.
Par la, la religiosité de Plotin se distingue radicalement de
eelle d'un penseur a qui on a voulu le rattacher, de celle de Philon
d' Alexandrie. Peu importent ici les nombreuses ressemblances
de détail que l'on peut découvrir entre leurs reuvres. L'idée
dominante de la doctrine de Philon, c'est celle d'un Logos, d'un
Verbe sauveur, dont la mission est de diriger l'homme dans ses
efforts vers le bien. A cette idée correspond une dévotion faite
d 'effusions lyriques, de prieres, d 'actions de grAces, et qui met sans
cesse en Jumiere le néant de l'homme livré a ses propres
forces.
Rien de pareil chez Plotin. La piété, au sens habituel du mot,
y est presque absente. La priere, qui apparatt a peine dans quelques textes isolés, alors qu'elle est si fréquente non seulement
dans le judaisme alexandrin, mais chez les derniers philosophes
paiens, se réduit, soit a une concentration intérieure de l'Ame qui
cherche sa propre essence, soit a une formule magique qui produit
nécessairement son effet, non pas parce que les dieux l'ont vonlu,
mais en vertu de la sympathie qui lie ensemble les parties du
monde (IV, 4, 30sq.).11ais la prieren'ajamais unaccent personnel;
elle n'exprime jamais un rapport intime de l'Ame avec une personne supérieure.
Lorsque des néoplatoniciens postérieurs, Jamblique ou JulieD
l' Apostat, voulurent greffer sur le néoplatonisme une religion
a opposer au christianisme, ou bien ils furent infideles ala pensée
de leur mattre, ou bien ils échouerent completement. Juli8D
l' .\postat, par exemple, était un initié aux mystéres de Mithra, et,
en essayant de répandre le culte du Soleil sauveur, il voulait
seulement substituer au Christ un autre médiateur. Au nom de
Jamblique se rattache le développement des pratiques de la
magie qui, peu a peu, prirent une place considérable daos le
néoplatonisme finissant, comme en fait foi la vie d'Isidore,
écrite par Damascius. Le néoplatonisme de Plotin se distingue
done des autres mouvements religieux de l'époque par son
incapacité a donner naissance a une véritable communauté religieuse, malgré les velléités de quelques-uns de ses parti·
sans.
Au moment ou Plotin fréquentait Ammonius, nous dit-il {ch.3),
&lt;e il avait tellement d'acquis en philosophie, qu'il voulut prendre
une connaissance directe de la philosophie pratiquée chez les
Perses et de celle qui réussit chez les Indiens ». C'est dans cette
intention qu'il accompagne l'armée de l'empereur Gordien dalll

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

261

son expédition contre les Perses. Cette expédition échoua
d'ailleurs, et Plolin eut assez de peine a se sauver.
'
P~ur un Égyptien hellénisé, comme Plotin, cette « philosophie
prabquée chez les Perses » ne peut désigner que l' ensemble des
idées théologiques cristallisées autour du culte de Mithra. C'est
la théologie que 1\1. Cumont a désignée et étudiée sous le nom de
théologie solaire; elle assimile 1'8tre supreme a une source lumineuse qui émet des rayons qui percent et illuminent l'obscurité
de la matiere. Elle affirmait done la transcendance du Dieu
supreme d'ou émanent comme des rayons les ames qui viennent
animer le monde.
_Or, sur le rapport de Plotin a cette théologie solaire on peut
fa1re deux remarques. En premier lieu, Plotin emploie continuellement des métaphores tirées de l'éclat d'une source lumineuse
pour expliquer la nature et l'action du premier príncipe. Sans
doute, il en trouvait le modele chez Platon, dans la fameuse
comparaison de l'idée du Bien avec le soleil, a la fin du livre VI de
la République (p. 508). Mais il présente souvent cette métaphore
avec des trails qui ne viennent pas de Platon, et qui ne sont pas
no~ pl?s de son invention. C'est ainsi qu'il dit : u ll y a des gens
qui pretendent que les ames sont comme des traits lumi neux
(~oH&lt;;), si bien que l'etre {d'ou elles émanent) reste fixé en luimeme, et que les ames émises par lui correspondent chacune a un
etre animé. » (VI, 4, 3).
Or, et c'est la ma deuxieme remarque, Plotin est tres loin
d'admettre l'exactitude d'une pareille image qui aurait pour
effet de séparer l'etre de ses manifestations comme deux réalités
l~!lement différentes. Le véritable sujet des traités 4 et 5 de la
muero~ Ennéade, intitulés ,¡u'une seule et méme chose peut étre
d la_ fois pariout pourrait bien etre la critique de cette tbéologie
sola1re. Sans doute, reconnatt-il, quand nous voulons exprimer
le rapport de l'etre a ses manifestations, u nous parlons quelquefois
nous-meme de rayonnement... Mais il faut, maintenant, parler
un langage plus exact ». {VI, 5, 8.)
ll est é_trange, d'ailleurs, que, dans un entourage aussi habitué
8 •~x prabques dévotes, non s• olem~nt Plotin « ne recherche pas
D1eu », conformément aux vieilles maximes du sto'icisme mais
encore rec~mmande positivement de ne pas lechercher. Porphyre,
dans _sa V Le ~e Plotin {ch. X), raconte qu'il scandalisa un jour
ses p1e~x arrus. &lt;'. Amélius, qui était fort exact a sacrifier et qui
célébr~1t av~c som la fe~ de la nouvelle )une, pria un jour Plotin
de ve~r ass1ster avec lm a. une cérémonie de ce genre. Plotin lui
répond1t: e C'est a ces dieux de venir me chercher, et non pas a

�LA PHILOSOPIIIE DE PLOTJ:11
RF.YUE DES COURS ET CONFÉRENCES
252
moi d'aller les Lrouver. » Nous ne pumes comprendre pourquoi il
tenait un discours dans lequel paraissait tant de fierté, et nous
n'osames pas luí en demander la raison. »
Cette raison se trouve pourtant, semble-t-il, dans les Ennéades.
Continuellement, il y affirme que l'etre universel est partout et
en toutes choses. « La nature divine est infinie ; elle n'est done pas
limitée. Cela veut dire qu'elle ne fait jamais défaut ; et si elle ne
fait jamais défaut, elle est présente en toutes choses. » (VI, 5, 5.)
11 faut non pas aller le chercher, comme s'il était en un lieu éloigné
de nous, mais seulement sentir sa présence. Et on la sent par
un simple changement de perspective. « Ou bien vous etes capable
de l'atteindre, ou plutot vous etes déja dans l'etre universel, et
alors vous ne cherchez plus rien;ou bien vous y renoncez, parce
que vous vous inclinez ailleurs ... II n'est pas besoin qu'il vienne
pouretre présent; c'est vous quietes partis;mais partir, cen'esL
pas le quitter pour aller ailleurs; car il est encore la; mais, tout en
restant pres de lui, vous vous en etes détournés.» (VI, 5, 12.) Dans
cette théorie, il n'y a aucune place pour la pratique religieuse.
Plotin rattache sa doctrine sur ce point a une expression de
Platon: « Dieu, dit Platon, n'est extérieur a a1.1cun etre¡ il est en
tous les etres ; mais les etres ne le savent pas. » (VI, 9, 7.)

..
Ainsi nous trouvons, au centre meme de la pensée de Plotin,
un élément étranger et rebelle au classement. La théorie de
l 'intelligence comme etreuniversel ne tient, ni du rationalisme grec,
ni de la piété répandue dans les cercles religieux d'alors. Cette
t.einte d'exotisme frappait les contemporains, nous l'avons vu.
Ceci est si vrai que le néoplatonisme postérieur i1 Plotin ne fut
nullement, comme on le croit d'apres des exposés insuffisants, un
simple développement du systeme de Plotin, mais l'abandonna
en l)ien des point.s, el, parLiculierement, dans la doctrine qui noua
occupe, celle des rapports de l'Ame individuelle avec l'ame
universelle.
Je sui.c; ainsi conduit a rechercher la source de la philosophie
ele Plotin plus loin que l'Orient proche de la Grece, jusque dans la
spéculation religieuse de l'lnde, qui, a l'époque de Plotin, étai~
déja fixée depuis des siecles dans les Upanishads, et avait gardé
toute sa vitalité.

..

Les arguments qui ont été rassemblés récemment par K.-H. Mül-

ler ( 1) contre la tbese qui admet des inrluences orientales dans le
systeme de Plotin sont tres exacts, mais ne portent pas du tout
contre la these que j'ai l'intention de soutenir. Müller a tres hien
montré que la pensée de Plotin se mouvait tout a fait en dehors
des idées religieuses des cultes orientaux répandus a son époque
dans l'empire romain. 11 y a plus : il y a comme une hostilité
implicite contre ces cultes : l'idée du salut et l'idée de médiateur
avec le genre de piété qui en était inséparable, sont des idées pou;
lesquelles Plotin témoigne de l'antipathie.
Mais ce sentiment dérive-t-il, comme le conclut ~lüller, du
profond attachement au vieil idéal du rationalisme hellénique ?
C'est ce que je ne crois pas devoir admettre. 11 y a tout un coté
d? la spéc~lation ~e. Plotin qui n' est pas moins étranger al 'hellémsme qu au_x rehg1ons du sal~t. Et ce n'est point, chez lui,
l'Hellene qui proteste contre l'1dée d'une activité divine providentielle qui s'exercerait avec intention en faveur de l'homme ·
l'hellénisme s'arrangeait fort bien de cette piété. C'est au no~
d'un idéal religieux tout différent qu'il proteste.
. Nous sentons chez Plotin la meme résistance a accepter cette
1dée que l'on sent chez Spinoza ou Schelling, qui repoussent
comme lui et pour des raisons analogues, les idées, devenue~
l~aditionnelles, de la reJigion du salut. La résistance provient de la
d1fférence des sentiment.s religieux. Ce n'est pas parce qu'il est
cartésien et rationaliste que Spinoza repousse la vérité de la foi
chrétienne dont s'accommodait parfaitement Descartes. C'est
parce qu'il concevait tout autrement qu'un chrétien les rapports
de l'ame avec l'etre universel.
Avec Plotin, nous saisissons done le prernier chatnon d'une
lradition religieuse, qui n'est pas moins puissante au fond en
Occident que la tradit.ion chrétienne, bien qu'elle ne semanifestc
pa_s de la meme maniere. C'est a l'Inde que j'aisupposé que remonta1t cette tradition.
Je voudrais d'abord vous montrer que cette hypothese n'a en
elle-meme rien d'étrange, memesi elle choque d'abord une maniere
trop étroite de concevoir l'histoire des idées pbilosophiques.
La réalité historique est loin de se plier docilement aux catégories
que notre esprit est obligé de créer pour l' étudier. Les civilisations
ne forment jamais des touts autonomes et fermés. Meme dans
l' ~ntiquité, les contacts entre des civilisations éloignées par la
d1stance et par le langage se trouvent beaucoup plus direct.s cL
nombreux qu'on ne pourrait croire.
(I) Orientalisches bei Platinos ? llermcs, année 1914, p. 70.

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

254

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En particulier, les Grecs del' Antiquité sont des commergants,
de grands voyageurs et des amateurs d'exotisme. Les civilisations
orientales, plus vieilles que la leur, exergaient sur leur imagination
un extraordinaire attrait. Platon, par exemple, ne se lasse pas de
révérer la sagesse des Égyptiens et celle des Perses. II est diffici~,
et peut-etre impossible, d'énumérer tous les apports de la pensée
orientale dans la pensée grecque.
En ce qui concerne l'lnde, du moins, nous savons que, a partir
de l'expéditiond'Alexandre, les Grecs furent vivement frappés
par les modeles d'impassibilité et de sang-froid que leur donnaient
les ascetes hindous, ceux qu'ils appelaient les gymnosophistes.
Víctor Brochard soutient non sans raison que Pyrrhon, le chef
de l'école sceptique au lile siecle avant J .-C.. ne s'est pas proposé
d'autre idéal pratique que d'imiter cet ascétisme. Les traités de
littérature morale édifiante mentionnent tous, a partir de cette
époque, le gymnosophiste Calanus, qui refusa d'accompagner
Alexandre en Europe, et mourut en se jetant dans un b-0.cher.
Jusqu'a l'époque de notre ere, il y eut une littérature considérable consacrée aux choses de l'lnde. Strabon, au livre XV
de sa Géographie, nous en a conservédesfragments et des analyses.
Mégasthenes, dans ses Indica, décrfvaitle.systeme descastes, puis
s'étendait longuement sur ceux qu'il appelait les « philosophes ••
qui se divisent selon lui en deux classes : les Brachmanes qui
« considerent comme de vrais songes tout ce qui réjouit ou chagrine les hommes »; ils admettent un Dieu qui« circule a travers
tout l'univers... »et ilsinvententdesmythes,alamanierede Platon,
sur l'incorruptibilité de l'ame, les jugements dans le Hades, et
autres choses semblables ; la deuxieme classe des philosophes
est celle des Garmanes, les ascetes des forets qui vivent dana
l'abstinence et la chasteté, et qui ont avec la divinité (~6 6t!ov)
des relations particulieres.
.
A partir de l'époque d'Auguste, des relations commerciales
suivies semblent s'etre établies, d'apres Strabon, entre le monde
occidental et l'lnde par Alexandrie, le Nil et le golfe Arabique.
Les Hindous envoyaient a Rome des ambassades, chargées de
présents, comme l'ambassade a Auguste, dont nous parleStrabon,
et l'ambassade a l'empereur Élagabale, mentionnée par Porphyre (1). Les curieux ne manquaient pas de s'informer des
coutumes et des idées de leur pays. C'est ainsi que Porphyre noUJ
donne le résumé d'un traité que Bardesane de Babylone avait
consacré a raconter ses entretiens avec les Hindous, envoy~ en

ambassade a Éla.gabale. ll y est longuement question des ma,urs
des Brachmancs et des ascetes de la foret.
C'est vers le meme temps qu'a été rédigé par Philostrate le
roman d'Apollonius de Tyane. Ce livre est le récit de la vie d'un
p~o.nnage de l,égende, Apollonius_ de Tyane, philosophe pythagor1e1en, que 1 auteur paratt avo1r écrit surtout pour contrebalancer l'influence du christianisme; Apollonius est le personnage que les paiens veulent opposer au Christ. Or,ce romandénote
un gout tres vif pour les choses de l'Inde. La sagesse des Hindous
et des Grecs, de Pythagore et d'Apollonius, est considérée comme
un idéal supérieur a la sagesse si vantée des J;;gyptiens. II ne faut
certainement pas prendre au sérieux ce roman d'aventures
sinon comme indice d'un état d'esprit. II n'en contient pas moin~
un détail curieux, et d'un intéret spécial pour la question que
je traite ( l ).

•
• •
Toutes ces circonstances empechent de considérer comme
invraisemblables les relations de la doctrine de Plotin avec la
pensée religieuse de l'Inde. Si l'on vient maintenant a considérer
les conditions dans lesquelles s'est formée la pensée de Plotin
la vraisemblance ne fera que crottre.
'
~alheu~eusement, nous sommes tres mal renseignés sur ce
pomt, pmsque Porphyre, dont la Vie de Plolin est notre seule
s?urce, n'a connu Plotin, a Rome, que lorsque son mattre avait
ctnquante-sept ans. Toutefois, nous y apprenons que Plotin vécut
a Alexandrie jusqu'a l'age de trente-neuf ans. Cette ville était un
mili~u extremement favorable pour apprendre tout ce qu'un
Occidental pouvait connattre des idées du lointain Orient. Alexandrie était sur la route qui menait de l'Inde a Rome.
Nous savons d'autre part que sa pensée philosophique se fixa
assez tard. II ne trouva d'abord aucune satisfaction a écouter
les mattres grecs a qui il fut présenté a Alexandrie. C'est seulement _a l'age de vingt-huit ans ou vingt-neuf ans qu'il rencontra
le phdosophe néoplatonicien Ammonius Saccas, aupres duquel
il r1;5ta pendant dix ou onze ans. Plotin ne paratt done pas
avo1r . accepté sans hésitation ni résistance l'enseignement
hellémque traditionnel.
Porphyre nous apprend qu'il avait, en eífet, un gout passionné·
(1) Vie d'Apollonius, 111, 18.

(1) Stob6e, Bclog., I, 3, 56 ¡ Porphyre, de Abslinenlia, IV, 17.

255

�256

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEi;

pour la philosophie barbare, c'est-a-dire pour toutes les doctrines
étrangeres a la tradition hellénique.
Les habitudes littéraires de Plotin sont telles qu'il est difficile
-de retrouver dans les Ennéades la preuve directe de ce gout.
Contraireme~t a la plupart de ses contemporains, a son é\eve
Porphyre par exemple, c'est l'homme qui aime le moins faire
-étalage de son érudition. C'est par Porphyre seulement, par
.exemple, que nous pouvons connattre d'une maniere un peu
précise les gnostiques auxquelsil aconsacréune longue réfutation.
Pourtant, j'ai signalé, dans une précédente legon, des allusions
tres claires aux cultes orientaux etparticuliérementau culte d'lsis.
De plus, un passage des Ennéades (V, 8, 6) nous donne la preuve
que Plotin essayait de comprendre la sagesse profonde qui,
prétendait-on, se cachait sous les hiéroglyphes égyptiens. Cette
sagesse, c'est la connaissance intuitive et immédiate de la réalité,
qu'il oppose a la connaissance discursive. Les hiéroglyphes
« n'imitent pas les sons du langage et les propositions verbales ... ;
chaque signe désigne l'objet meme ; chaque signe est done un
savoir et une science ; il est la réalité meme vue d'un coup, et
non pas réfléchie par la pensée discursive ».
Ce passage nous montre aussi ce que Plotin allait demander
aux Barbares : c'est le contact direct avec la réalité, l'intuition
vivante que risquaient de faire perdre les constructions savantes
et compliquées de la philosophie grecque.
Ce gout d'exotisme est, d'ailleurs, tellement général a cette
époque qu'il ne caractérise pas spéci,alement Plotin. La philo-sophie, depuis l' époque hellénistique, est passée entierement
aux mains des Orientaux : les grands noms de l'école stoicienne
sont des noms de Grecs d' Asie-Mineure, de Rhodiens, d'ÉgY.ptiena
et meme de Babyloniens. Aprés Plotin, e' est en Syrie et en Egypte
que se développa le néoplatonisme. Les chaires de l' Académie
a Athenes étaient occupées par des Syriens. Les livres saints,
sur lesquels Proclus appuyait son enseig1,1ement, c'était non
seulement le Timée de Platon, mais de prétendus Oracles chaldéens, poéme composé vers le 11 6 siecle de notre ere, apocryphe
ou l'on croyait retrouver la vieille sagesse de l'Orient.
L'accord des idées de Plotin avec la philosophie des Indiens a
été depuis \ongtemps remarqué. Déja, en 1857, Christian Lassen,
dans ses Jndische Allerlhumskunde(t. III, p. 415-439), appuyant
des indications données par Ritter, dans son Histoire de la phiIosophie, fait ressortir un grand nombre de ressemblances. Il a le
sentiment tres net que le plotinisme contient trop de nouveautés.
_pour pouvoir etre attribué a un développement interne de la

257

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

philosophie grecque. et il su O
•
l'lnde sur Plotin. l\fais l'antJr1o~~éucte mflue?ce historique de
indiens, auxquels il compare la hil ro:_ologique ~es systemes
assez bien établie pour qu'on P. osfo~ ie de Plotin, n'est pas
tration.
pmsse aire fond sur sa démonsLes savants allemands qui d
.,
singulierement accru notr
' a_ns ces dermeres années, ont
l'Inde par leurs traductionescoetnnla1ssance de la philosophie de
•
eurs commentaire
' t
manqué de fa1re remarquer l'affinité d
.
s, non pas
dentaux avec la pensée ind·
e certams penseurs occide Schelling, c'est celui d/;~~:¡ Ave~ les _noms de Spinoza et
dans les travaux de Deu
t n' qui rev1ent le plus souvent
philosophie de Schelling r::n ed d ~ldenberg. L'identité dans la
1
intellectuel chez Spino¡a '-OD~nde ame av_ec Dieu dans l'amour
de l'identité du moi avec '1•·t es ~oncept10ns proche parentes
retrouvent dans les Upanis; dre umversel chez Plotin ; elles se
D
a s.
eussen, en particulier qui ' t
égale des philosophies de 1:Inde ::~ ocf¡°~é avec u.ne c~mpétence
son Histoire de la philoso nie t ece e:;de_IaGrece,c1tant,dans
du chapitre 3 de la Vie d:Pl orne II, partie 1, p. 485) le texte
idées néoplato . .
o in,note « l'accord remarquable des
rnciennes avec le · dé · •
aussi qu'il n'admet as une . s _1 e~ m~iennes »._ II est vrai
ce qu'il app~lle une taffinité i!~ation h1stonque, _ma1s s_eulement
de reconnattre dans les lig
e~ne~- Pourtant, 11 est bien &gt;bligé
au moins une «'conna·
nes pr cé entes, que Plotin avait toút
puisque Porphyre di¡~sance ~ague» de la philosophie des Indiens
il voulut préciser ses xpt·ress ment que, al'age de trente-neuf ans'
no 1ons sur cett hil
hi
'
sanee vague» dans un
·t d ' e p osop e. Cette « conMissuffit-elle pas' a établ' espnfil' e env~rgure de celui de Plotin, ne
de l'influence d'
ir une i iation historique ? Lorsqu'on parle
un penseur sur un t ·1
de retrouver chez le se d t lI au re, I ne peut etre question
doctrine du remi
con ' e e queIIe et sans altération la
pour la réfl~xion er. Les pensées étrangeres sont des ~timula~ts
nouvelle doctrine ~ersonnelle. et non pas des matériaux de la
a d'abord une affi -~/~ ~ens, 11 n'y aura pas d'influence, s'il n'y
de Plotin un indi:~istt ~rne.fp n'e~~ d~nc pas besoin de faire
quelques breves fo
,
su it qu i1 a1t eu connaissance des
indienne pour
r1?ules º~.aimait a se cond.enser la philosophie
avo1r matiere a un t ravai1 de pensée qui en
pénétrat, le sens profond.

¡.

!

•
·
' La. philosophie mdienne
anté.• neure
.•
.
.
au bouddh1sme
est aujourd hui assez facilement
access1ble, grace aux travaux des spé19

�258

RE\TE DES COURS ET CONFÉRENCE&lt;:;

L.\ PHILOSOPHJE DE PLOTIN

cialisles. Drussrn a donné des traductions d'un gran~! ~ombre
d'Upanishads (1) et ele lexlesphilosophi~ues rmJ?~untésa l épopée
du Mahabarata (2\. Regnaud a pubhé, 11 y a déJa lon~temps, des
Éludes de philosophie indienne, oil il a classé d'une mam?re méth;-)
dique traduit et comroenté des fragments des Upamsha_ds 1 •
Enfin' Deussen et Oldenberg ont écrit sur le meme SUJet des
études extrememcnt précises et détaillées (4).
On sait que les lJpanisbads font partie du Véda. Le Véd~, ou
science sacrée, contient toutes les connaissances que doi:vent
osséder les pretres pour accomplir correctement le _sacr1fice,
~te central de la religion védique. II contient d?nc essenbelle_ment
trois recueils rituels : un recueil de vers a réc1ter, un recue1l des
hymnes a chanter, enfin une collection des formul~s a prono_n~er
pendant le sacrifice. Mais, a chacun de ces recueils, e~t adJ?m;
une sorte de manuel théologique, un Bra~ana1;11, ~m ensei~
la maniere de les utiliser. Ce manuel se ?1v~se lm-meme, en t1:°18
parties 1• la premiere contient des prescriptions et des regle~ ,
seconde une exégese mythologique du texte des Védas; enfm ~
troisieme est le V édanta, ou l'Upanishad ; elle est compos
de considérations théologiques sur l'essence des choses. De pl'::,
il y a, pour chacun des recueils du Véda, presqu~ autant e
ces manuels théologiques qu 'il y a d' u éc?les théologiques » dan&amp;
}'Inde ; chacune, en traitant le meme s~Jet, asa nuance pr~preÍ
L'Upanisbad est done un livre théolog1que, g~effé_ sur le ntue
véd•que ; mais il acquiert pe~ a pe_u m~e certame mdépendance
et finit par devenir un genre httéra1re (b).
. .
.
Quelle que soit la difficulté de dater les textes md1ens, 1~ est
du moins admis universellement que la spéc~lation . théologiqu:
des Upanishads, au me siecle de notre ere, éta1t depms longtemp
développée et fixée.
· hads
Le theme commun et assez monoton~ de tout~s les Upams.
c'est de faire connattre une certaine sc1ence qm assure a cel~1 q
la posséde une paix et un bon_heur indéf_ectibles; _Cette ~c1e:t
i)'est la connaissance de l'idenbté du mo1 a~e~ l etre uruve rae•
La disposition d'esprit qu'indique un pareil 1déal a été ca

!ª

ul

(1) Sechzi9 Upanishad's des Veda. Lcipzig, 1897.
(2) Vier philosophische Texte des Máhabaratam."
XXVIII e&amp;
(:3) Dans : Bibliothéque de l'École des llaules dudes, tomes "
XXXIV, 1876, 1878.
PI·¡
h" tome I partie 2.
O) Deussen. Allgemeine Ges~hichle der
. u osop ,e, der B~ddhismUI,
Olóenberg. Die Lehre der UpanL&amp;haden und d,e Anf4nge
GOLtinaen 1915.
.
· d
traducUOD
(5) J'l'em'prunt.e ces détails a Deussen, dansl'inlroduct1on esa
dce soixante Upanishads, p. 1-4.

259

térisée d'une maniere précise par Oldenberg (p. 39) : « Dans l'Inde,

dit-il, le senliment de la personnalité n'acquiert pas sa pleine
énergie ; d'autre part, on n'y reconnatt pas aux objets une
existence solide et bien assurée dans des limites précises. C'est que
la vie n'y est pas dominée par l'action qui se rapporte a la nature
individuelle et fixe d'objets résist.ants, et qui est forcée, pour
atteindre son but, d'en approfondir et d'en estimer les moindres
particularités. Ce qui domine, c'est l'impatience d'une intelligence
qui ne peut pas connattre assez vite l'unité, par la connaissance de
laquelle l'univers entier est connu ... L'reil se ferme aux apparences
et a leur détail coloré ; on cherche a saisir comment le courant
vital, unique en toutes cboses, sourd daos ses obscures profondeurs. ,,
La difficulté que l'on a a saisir cette doctrine provient done
non pas de sa complication systémalique, car elle est tres sommaire, et tienten un petit nombre de formules. Mais il est, difficile
a des esprits habitués a une représentation plastique et définie
de la réalilé de se mettre dans un état ou ces formules aient un
aens. Car, c'est précisément cette représentation définie des choses
qui esL un obstacle ala science, telle que la con~oivent les penseurs
de l'Inde. « Quoi que l'homme atteigne, dit une Upanishad, il
tend a le surmonter. II atteint le royaume de l'air ; il tend plus
haut. Il atteint le monde qui est au dela ; il tend plus haut. »
(Oldeoberg, p. 41.) La véritable science consiste done non pasa
classer les formes et a en saisir les rapports, mais, au contraire, a
dépasser toute forme finie.
Mais non pas a dépasser le moi. En effet, l'etre universel,
B~hman_, cette chose « invisible, qu'on ne peut toucher ni saisir,
qui ~st « mdescriptible ,,, est en meme temps l'etre u fondé dans la
certitude de son propre moi ,,. (Deussen, Sechszig Upan., p. 579.)
Nous touchons ici, semble-t-il, au trait absolument particulier
de la théorie des Indiens. L'etre universel, Brahman, est, avant
tout, sujet de connaissance, acte de connattre (Oldenberg, p.101 ),
et c'e~t pourquoi, d'une part, il n'est pas un objet proposé a la
conna1ss~nc;, a la maniere des objets limités, et d'autre part,
n~tre m01, 1 Atman, dans ce qu'il a d'essentiel et de plus profond,
lu1 est absolument identique.
. D'une part, il n'cst pas un objet de connaissance.« Tu ne peux,
dit une Upanishad, voir le voyant de la vue, entendre ce qui
e_ntend daos l'ame, comprendre ce qui comprend daos l'intelhgencc, connattre ce qui connatt daos la connaissance. ,, (Deussen,
Geschichte, p. 73).
Aussi cette science n'est pas affaire d'entendement et d'éru-

�L.\ PHILOSOPHIE DE PLOTJN

26()

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dition. La connaissance du Véda est insuffisante pour y
a111ener ; il y faut la méditation et les exercices ascétiques. L'identité du rol.Ji avec l'etre universel n'est pas une conclusion rationnelle obtenue par l'intelligence, mais une sorte d'intuition, due
ala pratique de la roéditation.
La philosophie des Upanishads, en effet, ne dépasse pas ~e
moi. C'est la son trait caractéristique. Seulement,elle a la cerbtude que ce moi est sans limites et qu'il est toutes choses. Elle
utilise deux concepts fondamentaux, celui de Brahman, l'etre
universel, le príncipe insondable de toutes les formes de la
réalité et celui d' Atman,qui est le príncipe en tantqu'il est dans
l'ame bumaine, le moi pur, indépendant de toutes les fonctioilB
particulieres de l'Ame, fonction nutritive ou fonction de connaissance par exemple. La these essentielle, c'est que Brabman est
identique a Atman, c'est-a-dire, comme le dit Deussen ( Geschichle, p. 37), que la force qui crée et conserve le mon~e es.t
identique a ce que nous trouvons en nous comme notre_ v!a1 mo1!
des que nous y faisons abstraction de toutes les actIVItés qw
se rapportent a des objets défmis.
La véritable difficulté de la doctrine des Upanishads est done
la mcme que je vous ai signalée chez Plotin. Elle consiste a rechercber en quel sens le moi, en se recueillant sur lui-meme, trouve
en lui le príncipe meme de l'univers. « Pour quiconque a connu,
vu et compris le moi, l'univers entier est connu. » (Deussen,
Geschichte, p. 40.)
D'une part, le moi ne trouve aucune limite a son etre et se
diff use dans les cboses. , Le moi est une trace de toute existence ;
car, par luí, on connatt toute existence ». "L'espace qui est. a
l'intérieur de mon cceur est aussi grand que l'espace du monde.
Tous deux, terre et ciel, sont inclus en lui ; le dieu du feu et.
du vent, le soleil et la lune. n (Cité par Oldenberg, p. 125.)
.
Ainsi natt peu a peu, d'une contemplation vague et mdéfirue,
qui n'est pas dirigée ni limitée par l'action, le sentime~t d'une
intériorité réciproque du moi et des cboses. Tout sentiment ~
dislinction entre sujet connaissant et objet connu s'efface. Le xnOI
est aussi bien l'univers que l'univers est le moi. D'une part ' le
moi qui pénetre tout, qui est plus grand que le ciel, c'est mon
moi ». D'autre part, lorsque l'etre universel, Brabman, dem~de
al'Ame voyageuse: « Qui es-tu ? n elle répond: «Ce que tu es, 1ele
suis. » (lbid., p. 125-126.)
En un sens, il est vrai, cet état est un état d'arrachement au
moi et a la personne. &lt;&lt; Ceux qui, en s'adonnant pure~ent a la
méditation, sont sans moi et sans conscience de leur m01, ceux-la

261

atteignen~ le monde supreme •, dit un texte du Mahabarata
l'épopée qui est postérieure aux Upanishads, mais qui doit etr;
antérieure au uie siecle de notre ere (Deussen, Vier philosophische
Tute, p. 993). Mais ce moi auquel on s'arrache c'est le moi de
la conscience limitée. En revanche, on a atteint Íe moi véritable
celui qui est tout et qui, par conséquent, est sans désir. « La form;
d'existence ou le désir est satisfait, ou l'on est sans désir » est
en meme temps celle « ou l'on désire le moi ». (Oldenberg,
p. 141.)
. I1 s'ensuit que la plus grande valeur est accordée aux états ou
la conscience personnelle diminue et s'efface. C'est alors seulement
que le moi se connatt dans ses profondeurs. On arrive au but en
particulier dans l'état de sommeil « ou l'on ne ressent aucun désir
ou l'on ne reve pas... , ou l'on ne sait ríen, ni des objets extérieurs'
ni de soi-meme ». (lbid., p. 140.)
'
L'etr~ uni~ersel n'est _done plus connu comme un objet, mais
comme 1dentique au m01. Le but est atteint au moment ou tout
intermédiaire a disparu. « S'il admet en lui un intermédiaire ou
une séparation si petite qu'elle soit entre lui comme sujet et
l' Atman comme objet, alors son trouble continue · c'est le trouble
de celui qui se _croitsage. » (Deussen, Sechszig U pa'nishads, p. 232.)
Cette connaISsance n'est done pas une connaissance ordinaire
puisque c'est celle du sujet meme de la connaissance et de l'acte'.
• La_ ou ~out est devenu son moi propre, comment pourrait-il
sentir, v01r, entendre etconnattre? Celui par lequel il connatt tout
com~ent pourrait-il le connattre ? Comment pourrait-il connattr;
ce qui connatt ? » « Tu ne peux pas voir ce qui voit dans la vue
enten~_re ce_qui entend dans l'ou'i~, comprendre ce qui comprend
dans l mtelhgence, connattre ce qm connatt dans la connaissance.
ll n'y a ríen en dehors de lui pour le voir, le comprendre et le
connattre. n (Deussen, Geschichle, p. 73-74.) L'Atman n'est done
p~s un objet de science. Cette identification est au-dessus de la
ac1enc~. « Qu~conque ne le connatt pas,le connatt; inconnu par le
c~nna1ssant,_1l est con_nu parlenon-connaissant. Il n'est pas atteint
ru par des d1scours ru par la pensée, ni par l'reil. On dit : il est.
Con:i~e~t ~erait:il s~s_i autrement que par ce mot? »(lbid., 77.)
Si J a1 bien fa1t sa1s1r la genese de cet état on voit comment
cette abs~raction la plus vide est en meme te~ps la connaissance
la_ plus riche et la plus pleine, qui donne a l'~me la certitude
trio~phante d'etre le tout, et d'avoir vaincu la mort elle-meme.
• ~u1c~nque connatt l' Atman,quiconque a su: je suis l'Atman,
qu a-t-11 a chercher de plus, et comment souffrirait-il en son
corps ? Quiconque a trouvé l' Atman, quiconque s' est éveillé a lui,

�262

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eelui-la est le créatcur de tout ; car l' Atman crée tout. Le monde
tui appartient ; car il cst lui-meme le monde. »
Il est facile de voir par quels traits précis cette spéculation
s'oppose a l'idéal hellénique et judéo-chrétien. D'abord, contrairement a la philosophie grecque, elle ne contient aucune tentative d'explication rationnelle des choses; leBrahman et l' Atman
ne sont pas des forces dcstinées a expliquer les choses, mais des
etres en lesquels ces choses se résorbent. Comme le dit un lexte
du Mahabarala, Brahman est le «non développé». Ce qui correspondra a l'explication rationnelle, c'est, tout au plus, une théorie
de l'émanation, que M. Oldenberg signale a l'état de ten&lt;lance
dans la philosophie des Upanishads (p. 127). Les choses ne seront
que le développement et l'épanouissement des forces unies dans
l'etre universel. Le dynamisme, l'idée du développement d'une
meme vie est bien loin de l'ordre rationnel des formes recherché
par les philosophes grecs.
En second lieu, la connaissance de soi n'a, dans cette philosophic, aucun caractere moral. La concentration de l'amc. sur
elle-meme, nous dit un texte du Mahabarata, « est plus importante que tous les autres devoirs ; elle est le devoir supreme. •
(Deussen, Vier philosophische Texle, p. 392). C'est proclamer
nettement que la vie religieuse est extérieure et supérieurc a la
vie morale ordinaire, loin d'en etre la substance. Aussi l'unité
de tous les etres ressentie par l'intuition n'a ríen d'une union
morale, comme l'a fait remarquer Oldenberg (p. 143). Que l'on
songe combien cet idéal est différent du monde stoicien, dana
Jeque! des etres moraux, qui sont aussi substantiellement les
memes, sont unis par des liens juridiques comme des citoyens
faisant partie d'une meme cité.
En troisieme lieu, enfin, Brahman, identique a l'Atman, quoiqu'il soit en un sens un moi, un sujct de connaissance, n'a pourtant rien d'une personne morale, parce que, en l'isolant completement de la nature et de tout ce qui n'est pas lui, on a supprimé
toutes les relations qui font la personne morale. « La création, nou!
\!st-il dit, est l'etre meme de Dieu. Que peut-il souhaiter, cehn
qui a tout ?» (Deussen, SechszigUpan., p.579).Dans la complete
. solitude de son etre, il n'a aucune relation avec les autres etres.
L'ascete hindou n'est pas a son égard dans l'attitude confían~
d'un fidele. 11 essaye seulement de supprimer tous les voiles qlll
le séparent de lui.
·

• •
Or, meme avant Plotin, nous avons des indices qu'il y avait.

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

chez quelques-uns, dans le monde grec, un sentiment plus ou
moins vague de cette originalité de la pensée indienne.
Comme l'a fait remarquer M. Regnaud, cette formule d'une
Upanishad : « Celui-la obtient tout ce qu'il souhaite qui, l'ayant
cherché, acquiert la notion de l' Atman ll, équivaut au précepte
yvw8i r_¡air:h. « :\1ais l'identité n'est qu'apparente... Les Grecs,
en prenant pour base de leurs études la connaissance de l'homme,
donnaient un but positif a leurs investigations ; tandis que les
Indiens n'avaient en vue que la notion d'un etre mystique (1). »
Or, nous trouvons, sur le meme suj et, une anecdote racontée par
Aristoxene de Tarente, un contemporain d' Aristote, et qui a
exactement la meme portée (2). « Socrate, raconte-t-il, rencontra
a Athenes un Indien qui lui demanda quelle philosophie il pratiquait ; Socrate luí ayant dit que ses recherches portaien_t sur
la vie humaine, il se mit a rire et dit que l'on ne pouva1t pas
contempler les choses humaines; si l'on ignorait les choses
divines.»
Si fausse que soit l'anecdote, elle indique le seos tres net des
différences que j'ai mentionnées. Mais voici un texte plus probant
tiré de la Vie d'Apollonius par Philostrate.Apollonius rencontre
un jour des sages hindous qu'il pense embarrasser en leur
demandant s'ils se connaissaient eux-memes. I1 estimait, comme
tous les Grecs, dit Philostrate, que la connaissance de soi était
la plus difficile a acquérir. Les Hindous répondirent : « Si nous
connaissons to utes choses, e' est que nous nous connaissons d'abord
nous-memes ·1 et nous ne serions nullement arrivés a la sagesse, si
nous ne nous étions d'abord connus nous-memes. » Apollonius
leur répliqua en leur demandant qui ils croyaient etre. « Des
Dieux », répondirent-ils. « Et pourquoi '1 » demanda-t-il. u Parce
que nous sommes des hommes de bien (3). »
Ainsi l'on retrouve dans la bouche de ces Hindous de fantaisie
la doctrine de l'identité du moi avec l'etre universel et avec Dieu,
la connaissance de soi science de sa propre divinité, si distincte
de la connaissance de' soi telle que l'entendaient les moralistes
grecs, c·est-a-dire des theses caractéristiques de la philosophie
plotinienne .
(d suivre.)

(l) Bibliol/1tqut dtl'École des Haules Éludes, tome XXVIII, p. 212..

(2) Dans Aristocles, néoplatonicien du 11• sieclc oc notrc ere, cité par
Eusebe, Préparalion évangélique, XI, 3, 28.
(3) Vie d' Apollonius, III, 18.

�1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTEVE,
Professeur

a l'Uniuersité de Nancy.

266

Or, quand on cherche quelles traces cette nature a laissées
dans son reuvre, c'est a peine si on en trouve. De son séjour en
Bretagne, on dirait qu'il ne lui est resté aucun souvenir. 11 a
gouté cependant le charme mélancolique ou sauvage de la terre
bretonne. Certaines lettres de sa jeunesse le prouvent ; j'ai déja
eu l'occasion d'en extraire un joli passage sur la vallée de la
Rance vue a l'automne des remparts de Dinan. Mais, de ces
impressions, rien n'est passé dans ses essais poétiques de cette
époque. Une piece, datée d'octobre 1838, semble au prernier
moment devoir quelque chose aux «marines» que le jeune hornme
a pu contempler pendant ses courses d'aoO.t et de septembre,
et particulierement au spectacle des marées del'équinoxe:
O tempete, ó beauté, nature échevelée,
Océan, vieux lion, crinier_e soulevée,
Qui croises ton regard avec l'éclair des cieux...

VI
Leconte de Lisie et. la Nature.

Leconte de Lisie a passé en France plus de soixante années de
sa vie. De trois a dix ans, il a habité, avec sa famille, la ville de
Nantes. Les premiers paysages qui se sont peints dans ses yeux
d'enfant et dont il a pu garder quelque chose de mieux qu'une
impression confuse, ce sont les riantes campagnes de la vallée
de la Loire, les vastes prairies que bornent des coteaux mollement
abaissés, que baigne un grand fleuve largement épandu dans
son lit doré, étreignant, de ses bras ou se reflete un ciel d'un bleu
adouci, des tles verdoyantes. A dix ans, il est retourné a Bourbon ;
mais, vers dix-neuf ans, il est revenu en Europe. 11 a séjourné
en Bretagne. 11 n'a pas seulement vécu dans les villes, a Rennes
ou a Dinan ; il a parcouru le pays a pied, a plusieurs reprises,
une fois au moins en compagnie de peintres, de gens _qui étaient
venus pour voir et qui savaient voir. II a erré, nous dit-on, au
clair de !une sur la lande de Carnac ; il a failli s'enliser dans les
greves du Mont-Saint-Michel; il a vu la grande houle de l'Atlantique déferler sur les rochers du Raz ou de Penmarch. Plus tard,
pendant une résidence ininterrompue de cinquante années dans
la capitale, il a du avoir maintes occasions de visiter les sites
aimables et délicats de l'lle-de-France ; et si, pour bien des
raisons, il n'a pas été un grand voyageur, il n'a pas été non plu~,
j'imagine, au cours d'un demi-siecle, sans étendre ses pérégnnations, ou ses villégiatures, ou ses promenades a d'autres
régions de notre pays. 11 semble qu'il ait été a meme, autant au
moins que tel ou tel de nos grands poetes, que Victor Hugo ou
qu' Alfred de Vigny, de connaltre la nature frarn;aisc.

Mais on s'aper&lt;;¡oit, sans aller plus loin, que cette image ne s'est

a son esprit qu'a travers une piéce bien connue des
Feuilles d'Aulomne. Si l'on veut, dans sa poésie, découvrir a
toute force quelque vision personnelle des cotes de Bretagne et
de l'Océan furieux qui les bat, il faut les aller chercher dans ses
poemes celtiques. Quand il décrit le chateau-fort du Jarle de
Kemper, rnanifestement il se souvient de la baie des Trépassés :
otlerte

Sous le fouet redoublé des rafales d'hiver,
La tour du vieux Komor dressait sa masse haute,
Telle qu'un cormoran qui regarde la roer.
Un grondement immense enveloppait la cote.
Sur les flots palpitaient, blemes, de toutes parts,
Les Ames des noyés qui moururent en faute.

Dans Le Massacre de Mona revient, a plusieurs reprises, comme
un accompagnement lugubre, une sorte de basse continue qui,
par instants, domine et interrompt le récitatif du Barde, le
tumulte du vent et des flots déchatnés autour de l'tle ou sont
assemblés les derniers descendants de la race des Purs :
L'Esprit rauque du vent, au falte noir des roes,
Tournoyait et souffiait dans ses comes d'aurochs;
Et c'était un fracas si vaste et si sauvase,
Que la roer s'en taisait tout le long du rivage...
L'Esprit du vent souffiait dans ses clairons de fer,
En aspergeant le ciel des baves de la mer...
Et la lourde nuée en montagne de brume
u-oula vers l'Occident qu'un morne éclair allume.
La roer, lasse d'elJorts, comme pour s'assoupir,
Changea sa clameur rude en un vaste soupir...

�266

RBVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Ailleurs, Leconte de Lisie a évoqué en quelques traits rapides
des paysages qui,a une autre époque de sa vie, s'étaient gravés
dans sa mémoire. Ici, c'est un grand pare royal, Saint-Cloud ou
Versailles, détachant les masses noires de ses ormes rentenaires sur un ciel d'automne ensanglanté par le soleil couchant:
La feuiJle en t.ourbillon~ s'rnvole par leg nueg,
Et l'on voit osciller dans un fleuve vcrmeil,
Aux approches du soir inclinés au ~ommeil,
De grands nids teints de pourprc au bout des branches nues.

La, ce sont les taillis de :'lfeudon et de ~Iontmorency, oi.I, le long
des sentiers moussus, de belles promeneuses cueillent les violettes
et défleurissent les églantiers; oi.I, les soirs d'été, des amoureux,
« les doigts rougis du sang des mures », se penchent sur un étang
solitaire pour voir se refléter dans l'eau noire
Le trésor ruisselant des perles de la nuit.

La matinée de printemps que nous décrit la piéce intitulée
Juin, avec son u frais soleil » et son « odeur d'herbe verte et
mouillée », a bien le charme d'un matin de France, et les « breufs
blancs II que Midi nous montre
Bavant avec lenteur sur leurs Ianons épais,

ont tout l'air d'avoir élé vus dans quelque paturage du Berry
ou du Bourbonnais. Mais, ces exceptions une fois faites, il n'y a
rien dans l'reuvre descriptive de Leconte de Lisie qui vienne
proprement de chez nous. La nature qu'il a connue, qu'il a aimée,
qu'il a dépeinte, c'est la nature de son pays natal, celle au milicu
de laquelle il a passé les années décisives de l'adolescence. C'est
la nature de l'tle Bourbon, « cette ardente, féconde et magnifique nature qui, - comme il disait lui-meme, - ne s'oublie pas ••
ou, pour parler plus largement, e' est la nature tropicale qui a
fait de luí un paysagiste, qui a fait de lui un animalier, qui a déterminé enfin sa conception personnelle desrapports de l'homme
avec la puissance mystérieuse qui se manifeste a nous par la
beauté de l'univers.

..
Bourbon, nous !e savons déja, demeura dans la mémoire de
Leconte de Lisie comme une sorte de paradis terrestre, &lt;&lt; un beau
pays tout rempli de fleurs, de lumiére et d'azur ». Ce n'est pas que

L'CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

267

l'tle n'eut ses aspects désolés et sauvages : sommets couverts
de neiges éternelles, ravines encombrées de rochers gigantesques,
mornes dévastés par les laves, savanes brulées par le soleil. Ce
séjour enchanteur était ravagé de temps a autre par un de ces
épouvantables cataclysmes dont les habitants des régions tempérées ont peine a se faire une idée. Quelques stances, parmi les plus
sombres que le poete ait écrites, évoquent le souvenir, persistant
a pres de longues années, d'un raz de marée dont il avait dO, la-has,
etre le témoin :
Le vent hurleur rompait en convulsives ma~ses
Et sur les pies aigus éventrait les ténebres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglcments runebres.
Semblable a quelque monstre énorme, épileptiquo,
Dont le poil se hórisse et dont la bave fume,
·
La montagne, debout daos le ciel frénétique,
Geignait al?reusement, le ventre blanc d'écume.

Mais·ces specLacles lugubres ne sont pas ceu~ sur lesquels il aimait a arreter sa pensée. Lorsque, dans son quatrieme, sur la cour,
rue Cassette, ou dans son modeste cinquiéme du boulevard des
Invalides, il fermait les yeux aux réalités médiocres de sa vie
quotidienne et laissait se lever en lui les images du passé, ce qu'il
revoyait, c'étaient les paysages éclatants qui avaient ébloui sa
jeunesse : l'aube dardant ses fleches q'or sur la mer sereine, la
montagn.e nageant dans l'air avec ses verts coteaux, ses eones
d'azur et ses forets mouvantes,
Et l'lle rougissante et lasse du sommeil,
Chantant et souriant aux bais&lt;'rs du solcil ;

ou bien la lumiére s'éveillant a l'orient du monde, s'épanouissant
en gerbes de flammes, inondant l'espace, bleuissant le ciel et la
mer et teignant de rose le Piton des Neiges, le seigneur géant des
grandes eaux, le vieux pie
Qui dresse, dédaignl'ux du fardl'au dt'S années,
Hors du gouffre natal ses parob décharnéc,.

'.\lais, de ces sites merveilleux, ceux qu'il évoquait, le plus volontiers, c'étaicnt, comme il est naturcl, les sitos parmi lesquels son
adolescence s'était déroulée : lrs deux ra,ines, la ravine du
Bernica et la ravine de Saint-Gillcs, qui bornaient de part et
d'autre le domaine familia!, et, au versant des collines, sous son
toil aux u bardeaux roux jaspés de mousses d'or », au pied de

�268

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCBS

la foret, parmi les plantations verdoyantes, l'habitation paternelle.

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE LISLE

269

Mettez-les a part, et ce paysage des bords du Gange pourra
passer pour un paysage de la Réunion :

So':'s. les lilas géants oü vibrent les abeillcs,
Vo1c1 le vert coteau, la tranquille maison
Les ir~appes de letchis et les mangues vermeilies,
Et 1 01seau bleu dans le mats en tJoraison ;
Aux pentes des pitons, parmi les cannes grelcs
Dont la peau d'ambre mQr s'ouvre au jus attiédi
Le. v?I ~if et strident des roses sauterelles '
Qui s en1vrent de la lumiere de midi ;

Les cascades, en un brouillard de pierreries
Versant ~u baut des roes leur neige en éventail ;
El la br1se embaumée autour des sucreries
Et le fourmillement des Hindous au travail';
Le café rouge, par monceaux sur !'aire seche
Dans les morliers massifs le'son des calaous'
Les grands parents assis sous la varangue fratche
El les rires d'enfants il l'ombre des bambous... '

Cette description_ est ~leine de fratcheur et de vie. Celles, qu'l
mon grand regret Je do1s renoncer a citer du Bernica et de fa
~avine ~e Sa!~t-Gi~les,donnenta un p'us h;utdegré encore cette
1mpress1on d mépu1sable fécondité, de luxuriance de la végétation
et de pullulement des etres, qu'avait laissée sur l'imagination
de L:conte ~e Lisie la nature de son pays. Toutes, elles ofTrent
la meme vanété, la meme franchise, la meme vivacité de couleurs:
vert, bleu, rose, rouge, ambre et or. 11 n'y a pas de place ici pour
le~ tons neutres, pour les colorations ternes, pour les demitemt~s, pou~ les bruns, les -~s ou les noirs. Toutes baignent dans
la meme é tmce!ante lum1ere, la grande lu~ere de midi qui,
tombant d 1 un ciel sans nuagcs, embrase l'a1r et la terre avive
les nuances, sup~rime les ombres, vibre S.).lr les pierres, r~bondit
sur les eaux et la1sse le spectateur dans l'éblouissement. Mouvcment, couleur, lumiere, c'est de ces trois éléments essentiels
qu'est faite I_a beau~é inaltérable du « paysage intérieur » que
Leconte ~e Lisie ava1t apporté avec lui sou~ notre ciel changeant,
aux sourires trop souvent brouillés de vapeur ou trempés de
larmes ¡ et c'est d'eux aussi que sont composés la plupart des
paysages qu'il ne s'cst jamais lassé d'imaginer.
,
C'est eux qu'on retrouve, sans en etre é onné dans ses tableaux
de l'Inde. Entre la nature de Bourbon et la 'nature de Ceylan
ou du Bengale, la parenté est évidente. Meme bouillonnement
de vie, meme éclat des couleurs, meme intensité lumineuse meme
végétation, meme flore. 11 n'y a en plus que les serpents 'et les
fauves : heureusement pour elle, Bourbon n'en possede pas.

Sur les bambous prochains, accablés de sommeil
Les oiseaux au bec d'or luisaient en plein soleil '
Sans dnigner secouer, commc des étincelles '
Les mouchrs qui monlaient la pourpre de letirs ailes.
Rev~tu d'un poi! rudc et noir, le roí des Ours
Au ~rondement sauvage, irritable toujour,, '
Alla1t, se nourrissant de miel et ue bananes.
Les singes oscillaient, ijuspendus aux lianes.
Tapi dans l'herbe humide, et sous soi replié,
Le tigre au ventre blanc, au souple dos rayé,
Dormait ; et, par endroits, le long des verles tl&lt;'s,
Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles.

Si vous poursuiviez, vous verriez des fleurs de pourpre et des lys
d'argent, autour desquels vibrent les abeilles, des jujubiers
balanc~s par le vent, des étangs bleus ou voguent les cygnes,
des bo1s ou chantent les bengalis ; et, au-dessus des vallées, des
forets, des collines; tout comme la-has le vieux Piton des Neiges
l'immense Kailac.;a dresse son front éblouissant. Vrairoent, pou;
décrire ces contrées merveilleuses, Leconte de Lisie n'aurait pas
eu besoin de consulter le Ramayana ou le Bhágavala-Purána ;
il n'avait qu'a se rappeler les paysages de son tle chérie, ses
savanes, ses bois et ses montagnes, et qu'a les reproduire en les
agrémentant des botes miaulants, grondants ou rampants qui
devaient donner a ceux de l'lnde leur caractérc original.
11 devait se sentir un peu plus embarrassé, quand il s'agissait
de peindre les siles de la Grece qui servent de cadre a la plupart
des P()emes AntiquPs. 11 n'avait pas visité l'Hellade. 11 ne la
connaissait que par les récits des voyageurs; il s'en faisait surtouL
une idée a travers ses .poetes. Aussi ne faut-il pas s'attendre a en
trouver dans son reuvre des descriptions réalistes et personnelles.
La nature grecque, telle qu'il nous la représente, est une nalure
simplifiée et stylisée. Le paysage est réduit a quelques traits
caractéristiques: le ciel radieux, d'ou
L' Archer rrsplendi~~ant dardo ses belles fleches

jusqu'au fond des sources, a travers le feuillage des bois ¡ la mer
déroll:la~L ses volutes d'azur le long des plages, ou palie comme
un ID1roir et brillante de lumiére; des forets ou errent des animaux
sauvages, des cerfs bondissants, des biches craintives, des renards
et des sangliers, et, chose plus surprenante, des lions ; pour
fixer la latitude, quelques noms d'arbres ou de plantes, glanés
dans les auteurs anciens : pin, olivier, yeuse, téréhinthe, cytise,

�270

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

hyacinthe, rnélisse et thym ; et, répandu sur tout cela, un air
de fratcheur et de nouveauté, le charme d'une nature pour ainsi
dire encore jeune et vierge :
Une eau vive étincelle en la for~t muelle,
Dérobée aux ardeurs du jour ;
Et le rosean s'y ploie, et fleurissent autour
L'hyacinthe et la violette.
Ni les chevres paissant les cytises amers
.
Aux pentes des proches collines,
N1 les pasteurs chantant sur les fhites divines
N'ont troublé la source aux flots clairs.
Les noirs cMnes, nimés des abeilles fideles,
En ce beau lieu versent la paix,
Et les ramiers, blottis dans le feuillage épais,
Ont ployé leurs cols sous leurs ailes ...

De cette nature un peu conventionnelle, Leconte de Lisie
nous montre tour a tour deux aspects sensiblement différents
suivant l,~ lieu
il p~a.ce la scene et les. auteurs dont il s'inspire:
selon qu Il se fa1t S1c1hen avec Théocnte, ou Dorien avec les
mattres du lyrisme choral. Voici en douze vers un quadro qui
évoque une nature aimable, riante, humanisée, faite a notre
mesure et pour notre pJaisir; c'est la contrée bucolique par
excellence, la Sicile agreste et maritime :

º?

Des chevres !}il et la, le long des verts arbustes
Se dressent pour atteindre au bour0 eon nourri~ler
Et deux boucs au poi! ras, dans
élan guerrier '
En se heurtant du front courbentleurs cols robus'tes.

u::

Par dela les blés mOrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux 011 croit le térébinthe
Semblable au clair métal de la riche Korinthe '
Au loin la mer tranquille étincelle au soleil. '
Mais sur le thym sauvage et l'épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau.
Le reflet lumineux qui rejaillit de l'eau
Jette un fam·e rayon sur son épaule lisse...

C'est cette campagne que traverse Kléarista a l'heure ou l'aube ·
divine baigne l'horizon clair, _tandis que les me~les siffient, que les
alouettes·montent dans le ciel, que les lievres bondissent du
creux: des ~illons,. pour aller rejoindre le berger de l'Hybla qui
la vo1t vemr a lm, dans le brouillard du matin comme la forme
de son reve. Mais d'autres tableaux nous rével;nt une nature de
p~oportions pl':1s vastes, une nature majestueuse et magnifique,
d1vme! pourra1t-on dire, ou l'ceil ne pergoit que les teintes élémenta1res, les grandes lignes des choses, le jeu des forces perma-

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

271

nentes qui entretiennent la vie du monde, et transmet a l'ame
des visions qui prennent d'elles-memes un caractere religicux :
Hélios, désertan t la campagne infinie,
S'incline plein de gloire aux plaincs d'Haimonil' ·
Sa pourpre flotte encor sur la cime des mont~. '
Le grand fleuve Océan apaise ses poumons
Et l'invincible Nuit, de silence chargée,
'
Déjil d'un voile épais couvre les flots d' Aigée...

7

i~ ~·u'¡t ·t·o~i:i~'á¿s ~ie·~;; ·1~ 'i&gt;éúei~·é~~;~~-

Aux lueurs d'Hékata projette au loin sa forme ·
Et sur la cime al tiere 011 dorment les for~ts '
Les astres immortels dardent lcurs divins traits.

Mais, que ces paysagcs appartiennent a la nature bucolique
ou ala nature mythique, qu'ils soient riants ou séveres, grandioses
ou familiers, tous, ils ont ce trait commun qu'ils sont baignés de
l~mie~e, de cette lumiere des cieux que savoure en paix le berger
d Agr1gente, que contemple avec extase le vieux centaure
Khiron,
O vous, plaines d'Hellas I o montagnes sacrées
De la Terre au grand sein. mamelles éthérées i
O pourpre des couchants I o splendeur des matins l...

de cettc lumiere dont l'éternel été de Bourbon a imbibé les yeux
du poete, qu'il a pour ainsi dire absorbée et concentrée en lui
et qu'il projette, avec un éclat presque brutal, sur nos cieu~
souvent voilés, sur nos campagnes aux tons doux, sur nos horizons noyés de brumes mauves ou de vapeurs bleuatres :
Midi, roi des étés, évandu sur la plaine,
Tombe en nappes d argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait L'air flamboie et brílle sans haleine,
La terre est assoupie en sa robe de feu.

De telles journées, qui sont rares dans notre climat. donnaient
au créole exilé et nostalgique l'illusion du pays natal. II oubliait,
pour un instant, le « ciel mélancolique ii sous lequel la destinée
l'avait condamné a vivre, &lt;( l' a vare soleil » qui, désormais, éclairait
ses jours ; il se croyait revenu « au bord des mers dorées », dans
l'éden d'ou il était exclu. Mais on comprend aussi que, dans
~es brouillards et les boues de Paris, par les courtes et noires
Journées d'hiver, il se soit tourné passionnément vers les lumin~uses contrées dont le mirage éblouissait son imagination, vers
la Grece, vers l'Orient, et on s'explique la part presque exclusive
qu'il a faite dans ses vers aux tableaux de cette nature lointaine
qui était vraiment pour lui la nature.

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

..
Leconte de Lisle est un de nos grands paysagistes. C'est aussi
un de nos meilleurs animaliers, le Barye ou le Frémiet de la poésie
francaise. On rencontre, en parcourant son reuvre, sous le couvert
des bois, dans les fourrés des jungles, sur les sables du désert ou
sous les vagues de l'océan, les plus beaux et les plus redoutables
échantillons de la faune sauvage. Il a visiblement pour les
carnassiers de la terre, de la mer et de l'air, pour les chasseurs
aux sens aigus, aux muscles d'acier, aux gestes prompts et surs,
une prédilection innée, que développerent les grands voyages
accomplis dans sa jeunesse de Bourbon a Nantes et de Nantes a
Bourbon. Avant de quitter son ile en 1837, il est probable qu'il
n'avait jamais rencontré de fauves ailleurs que dans les livres
a images. La premiere fois qu'il en vit, en chair et en os, il en fut
subjugué. On se rappelle, au Cap, avec quelle admiration il
suivait a travers les barreaux d'une cage, le~ ébats « effrayants et
sublimes ,, d'un couple de jeunes lions, avec quelle volupté il
écoutait leurs rugissements. Faisant escale a Saint.-Louis du
Sénégal, il visita, nous dit-on, les dépendances d'une maison qui
faisait le commerce des animaux féroces. De grands ours velus
étaient parqués dans un cirque immense ; leur nourriture était
déposée dans de hautes cages. Le poete, jusque dans sa vieillesse,
aimait a raconter « de quel bond nerveux, de quelle souplesse
de chat s'enlevaient les lourdes betes » ; il avait, paratt-il, pour
peindre leur élan, un geste a luí. Il eut l'occasion, pendant ses
interminables traversées, de suivre bien des fois, dans le ciel, le
vol des grands oiseaux de mer, dans le sillage du navire, quand on
arrivait aux parages de l'équateur, les évolutions des requins, «des
horribles beles avec leurs gros yeux ronds». Le divertissement traditionnel, c'était de regarder les matelots pecher,un de ces monstres
ala ligne, le haler tout vif sur le pont, et le dépecer a coups de
hache, en dépit de ses terribles coups de queue. Une fois fixé
en France, il ne vit plus guere, en fait d'animaux féroces, que ceux
du Jardin des Plantes, ou ses promenades le conduisaient assez
souvent : par exemple, ce vieux lion, qu'il nous peint allant et
venant dans sa cage « comme un damné qui rode dans l'enfer», et
« heurtant les deux cloisons avec sa tete rude ». Mais son imagination en rencontra d'autres dans les récits des voyageurs. Je le
soup~nne d'avoir été un lecteur assidu du Tour du Monde,
qui commen~a de paraitre, comme on sait, en 1860. Des obs~rvations qu'il avait faites d 'un reil amusé et attentif, des détatls

273

précis qu'il avait retenus de ses lect~res, il composa cette « galerie
zoologique » - Je mot est de Loms Ménard - don~ aucun de
nos poetes, ni avant lui, ni a~re~, ne nous a olTert l'éqm~alent.
Cette galerie est peuplée d ammaux nombreux et var1és, appartenant a tous les ordres : quadrupedes, oiscaux, reptiles ~t poissons. Mais. de meme que la nature, pour Leconte de L~sle, e~t
toujours la nature de l'Extreme-~rient, les animaux qu'il ~~crit
appartiennent a peu pres exclus1vement a la faune des reg1ons
tropicales. La faune europé~nne ne_l'intéress? pas. Elle n'est pas
assez féroce ason gout. Il lm est arrivé une fo1s ou deux de mettre
en scene un fauve de nos contrées, ours de Finlande, ou loup
de Hartz. Mais ses héros préférés, ce sont les Iions et l~s éléphants
de l' Afrique les chiens sauvages du Cap, la panthere de Java,
le tigre du Bengale, le condor des Andes, le _Pytho~ de l'Inde ou
l'aboma des Antilles. Avec quelle complaisance 11 les replac_e
t.out d'abord dans le cadre approprié ! C'est ~ur les bords d_u NII
blanc dans la plaine rugueuse du Sennaar, JOnchée de pierr~s
rouss;s sous un ciel de cuivre ou passe un vol de vautours, tand1s
que s'épaissit une nuit pleine de bruits étranges et d'acres senteurs,
ou bien encore, c'est au fond d'un ravin semé de blocs e~tassés,
de flaques d'eau luisantes, dans un décor apo?alypt1~ue et
lunaire, que nous apparatt le roi du désert. Et_le ro1 de la Jungle,
lui, c'est dans le fouillis d'herbes hautes ou ghssent les serpe~~s,
oiJ vibrent les cantharides, que nous le voyons, le ventre en l a1r,
dormir son sommeil de gros chat fatigué et repu. Autour du
troupeau d'éléphants dont nous suivons la marche pesan~e, le
sable rouge s'étend comme une roer sans limites, dans une sohtude
que ne trouble aucun passage d'oiseau ni de quadrupede, s?us
l'immense soleil qui brule l'espace enflammé. Du haut de son aire,
l'aigle, avec son reil pergant, voit galoper dans la steppe mongol~,
atravers l'herbe jaune et drue, la horde d'étalons a la~uelle 11
s'attaquera tout a l'heure ; et le ciel magnifiq~e d'une nmt dorée
des tropiques réfléchit a l'infini ~es con~tell~hons flamboyantes
sur les grandes vagues oú le requm se la1sse mdole~me~t berce~.
C'est seulement lorsque la scene est prete que le poete y mtrodmt
le bel animal pour lequel a été disposé ce décor.
Il ne s'attarde pas a nous donner son signalement en détail.
En trois ou quatre traits, - t_rois ou qu~tre coups de crayon, ou
trois ou quatre touches de pmceau, - il le dres~e ?evant no_us,
avec sa forme, sa couleur, son attitude caractéristique. Le hon
vient au seuil de son antre,
Arquant ses souples reins fatigués du repos,
Et sa criniere jaune éparse sur le dos,

20

�274

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour humer l'air du soir ; ou bien, il marche dans la nuit, le col
droit, l'ceil au guet, flairant les senteurs qui montent a lui des
ténébres. La panthére noire qui, a. l'aube, regagne son glte,
ondule d'arbre en arbre dans sa robe de velours ; elle glisse en
silence sous les hautes fougéres, s'enfonce et disparait entre les
troncs moussus.
Les é!éphants rugueux, voyageurs lents et rudes,

traversent le désert dans un nuage de poussiére monté des dunes
de sable qui croulent sous leurs pieds; l'oreille en éventail, l'reil
clos, la trompe entre les dents, ils suivent sans jamais dévier de
la Iigne, le vieux chef qui les conduit :
Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine,
Sa téte est comme un roe, et l'arc de son échine
Se vofite puissamment a ses moindres efforts.

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

275

rayées, mouchetées, tachetées, ces plumes épaisses ou ces écailles
aux reflets métalliques. 11 ne voit pas dans les animaux, comme
l'eOt fait un disciple de Descartes, des automates compliqués
marchant par roues ei par ressorts. 11 n'en fait pas non plus,
comme un fabuliste, de simples prete-noms des qualités et des
défauts de l'humanité. JI ne leur attribue pas a eux-memes,
comme Buffon dans son H isloire nalurelle, des vertus et des vices
semblables aux no tres : la noblesse, la clémence et la magnanimité au lion ; au tigre, la bassesse, la cruauté et la férocité.
Il ne le'ur prete pas non plus, comme Kipling, rles propos pleins
de profondeur et une sagesse merveilleuse. Il les prend tels qu'ils
sont et pour ce qu'ils sont, des etres soumis a la tyrannie de trois
ou quatre instincts élémentaires, poussés irrésistiblement a
l'acte par les. images que déroule sous leur era.ne plat, dans leur
cerveau aux circonvolutions grossiéres, e&lt; le songe intérieur qu'ils
n'achévent jamais ,&gt;. Dans la tete d'un ruminant, ce songe intérieur n'évoque que des visions paisibles, de vast s paturages ou
l'on enfonce jusqu'au ventre, d 'innombrables troupeaux paissant
al'ombre des arbres, au bord des eaux. Dans celle d'un grand
fauve, ce sont d'autres scénes. Le jaguar, allongé sur une roche
plate, lustrant sa patte d 'un coup de langue et clignant ses yeux
d'or hébétés de sommeil, n'a point !'ame bucolique:
0

Troublé dans son sornmeil par les vagues rumeurs du jour,
l'aboma hausse sa spirale vers le soleil; il raidit le col aux rnuscles
puissants qui souiient sa tete squameuse, fouette l'eau de sa queue
et se dresse,
Armur·é de topaze et casqué d'émeraude
Comme une idole antique immobile en ses nceuds.

Le vent du large a beau beugler, rugir, siffier, raler, miauler,
pulvériser l'eau bleme et déchiqueter les nuées, }'albatros,
volant contre la rafale, l'ceil au loin, ses ailes de fer rigidement
tendues,
Vient, passe et disparatt majestueusement ;

et plus haut que le plus haut sommet des Cor~illi~res, ~ans _les
régions ou l'aigle n'ose pas monter, ou le vent lm-meme n atteint
pas, le condor, poussant un cri rauque, s'enléve en fouettant
la neige,
Et loin du globe noir, loin de l'astre vivant,
II dort dans !'air glacé, les ailes toutes grandes.

Ces belles créatures, que le poéte contemple d'un ceil d'artiste,
il n'a pas voulu seulement nous en montrer les forme.'! élégantes,
sinueuses ou massives.'Ils'est efforcé de pénétrer jusqu'aux ames
rudimentaires qu'enveloppent ces peaux rudes, ces fourrures

11 réve qu'au milieu des plantations vertes,
11 entonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Le poéte n'en est ni surpris ni choqué. L'aigle qui fond sur un
liévre, dans la plaine, la panthére qui déchire un cerf, le requin
~i happe de ses machoires de fer tou te proie qui passe asa porté e,
~w paraissent accomplir leur fonction propre, celle pour laqqel!e
lis ont été faits, comme le bceuf pour brouter l'herbe ou l'abeille
pour butiner de fleur en fleur. S'ils tuent, s'ils dépécent, s'ils
dévorent, ce n'est pas a eux qu'il faut s'en prendre, c'e¡;;t a la
nature qui n'entretient la vie - la vie des hommes aussi bien
que celle des animaux - que par des massacres perpétuels.
La faim sacrée est un long meurtre légitime,
Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissanls,
Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime,
Devant ta face, OMort, sont toús deux innocents.

N'y a-t-il pas cependant, pour animer ces créatures féroces ou
gr~ssiéres, d'autre impulsion que le retour périodique des instincts
qui les poussent a se conserver et a se reproduire ? N'y a-t-il

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

276

REVUE DES COURS ET CONFÉI\ENCES

pas, dans leurs cceurs comme dans les n6tres, place pour des
affections et des passions, pour l'amour et la haine? Le roi du
Hartz, le loup au poi) rude que le poete nous montre, par une
nuit glacée d'hiver, assis sur ses jarrets et hurlant a la lune,
garde dans ses rouges prunelles l'image de la Iouve blanche et des
petits qu'au retour de ses courses il a trouvés morts a l'intérieur
de son antre, et de l'homme, du massacreur qui les a égorgés. Et
du fond de ces ~mes enténébrées semblent par moments monter
quelques-unes des aspirations qui prendron dans la conscience
humaine la forme la plus noblement douloureuse. Sur la plage
aride du Cap, Leconte de Lisie a jadis entendu, pendant des nuits
entieres, de maigres chiens aboyer lugubrement.
La queuc en cercle sous leurs ven tres palpitants,
L'ceil dilaté. tremblant sur leurs pattes fébrilr.s,
Accroupis ~a et la, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants.

11 se demanctr., apres bien des années, que) est le sens de
cette lamentation i,ans raison et sans fin.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des ~oires ondes,
Faisait pleurer une Ame en vos formes 1mmondes '/
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés '/
Je ne sais ; mais, ó chiens qui hurliez sur les plages,
Apres tant de soleils qui ne reviendront plus,
J'entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages 1

Darwinattribuait aux animaux un instinct religieux.Jenesais
s'il aurait plu a Leconte de Lisie d'aller jusqu~-la ; mais _dan&amp;
ces créalures qui ne pleuraient ni de froid ni de faim, ma1s de
quelque douleur indicible, de quelque inexplicable inquiétude,
il reconnaissait un tourment analogue au tourment de la pensée
hurliaine, et il voyait en eux, comme Michelet-: « nos freres inférieurs ».

Le spectacle de ces paysages ruisselants de lumiere, de cette
végétation étrange, luxuriante et magnifique, de ces betes
superbes qui ne connaissent pas d'obstacles a leurs instincts
et qui sont capables de tenir tete aux éléments, de toute cet_te
nature pleine de parfums, de couleurs, de mouvement et de bru1t,

277

)aisse le lecteur ébloui et émerveillé. En contemplant ces tableaux
d'ou l'homme, le plus souvent, est exclu,ou il n'occupe, quand ~\
y trouve sa place, qu'un~ P?rtion tres ex~gue, il ~pprend a _es,timer soi-meme 1 comme d1sa1tPascal, son Juste prix. 11 se considere
comme perdu dans l'ample sein de la nature, simple dépositaire,
parmi tant d'et~es dont beauco~p so_nt plus beaux et pl~s forts
que lui, d'une étmcelle de cette vie qm partout germe, éclot, palpite, étincelle, s'agi_te, so_upire, gronde, bour~?nne et_ chante. Le
sentiment de la vie umverselle, telle est 11mpress10n la plus
profonde que le poéte a regue de son contact avec la nature, et
telle est aussi l'impression qu'a notre tour nous recevons le
plus fortement de son ceuvre ; et cette impression est tout
d'abord délicieuse :
Ce sont des chceurs soudains, des chansons inflnies
Un long gazouillement d'appel~ joye~x melé,
Ou des plaintes d'amour a des r1res umes ;
Et si douces pourtant flottent ces harmonies,
Que le repos de l'air n'en est jama is trou~lé.
Maisl'ame s'en pénetre: elle se plonge, entiere,
Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant ;
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumiere ;
Elle rev6t ta robe, ó pureté premiare,
Et se repose en Dieu silencieusement.

Cette fuite de la personnalité comme par mille_ invis~bles fissures cette diffusion a travers les choses, cette d1spers10n dans
l'infi~i, répand dans l'etre tout entier un~ sens~tion_ d'allégement;
elle le débarrasse de ce poids mort fa1t d espoirs avortés, de
songes dégus, de souvenirs amers et de ~ristes pensées que
l'homme tratne a pres lui tout le long de son existence ; elle l'affranchit et le vide, pour ainsi dire, de lui-meme :
Et !'ame qui contemple et soi-m@me s'oublie
Dans la splendide paix du silence divin,
.
Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vam,
En un r~ve éternel s'ablme ensevelie.

Elle se plonge dans uneadoration muette _; elle s:absorbe da~s la
beauté de I'univers · et par une pente msens1ble, elle ghsse,
' ' longtemps attendu, a l' anéant·1sseme~t.
comme dans un sommeil
A ce terme, la nature nous achemine encore par une autre V?~e..
De la contemplation de ses tableaux les plus magnifiques surg1t,
aussi bien que le sentiment de la vie universelle, l'idée d~ la mort
omniprésente. A tout instant la nature enfante des etres ; a
tout instant elle en détruit. Elle est la matrice toujours féconde,

�278

279

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

et la tombe toujours ouverte. Tout ce qu'elle a produit est voué

apparatt a ceux qui la regardent de sang-froid, calme, impa~sible,
súre d'elle-meme, présidant sans lenteur et sans ha_te, sans mcertitude et sans fievre, a l'accomplissement de ses lo1s:

a la mort,et les astres eux-memes n'échappent pasa la loi commune. La lune qui, au-dessus de nos tetes, tend son grand are
d'or, n'e5t que le spectre monstrueux d'un univers défunt:

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
Villusion t'enserre et ta surface ment.
. .
Au tond de tes douleurs comme au tond de tes ¡01es,
Ta torce est sans ivresse et sans emportement.

Autretois revetu de sa grace rremiere,
Globe heureux d'ou montait la rumeur des vivants,
Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumiere,
Aves ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants,
Sa robe de vapeurs moUement dénouées,
Ses millions d'oiseaux chantant par les nuées,
Dans la pourpre du ciel et sur l'aile des vents.
Loin des tiedes soleils, loin des nocturnes gloires,
A travers l'étendue il roule maintenant.

Son sort, ce sera un jour le sort de notre globe. Le poete, avec
ses yeux qui percent !'avenir, voit déja &lt;e la face de la terre absolument nue ». Plus de villes, plus de forets sonnantes, plus de
mers battues des vents ; plus rien de cf' qui fut la vie, la vie des
choses ou la vie de l'homme, la vie des corps et. la vie de !'esprit:
Tout, tout a disparu, sans écho et sans trace
Avec le souvenir du monde jeune et bea\L
Les siecles ont scellé dans le m@me tombeau
L'illusion divine et la rumeur des races.

•

Le pere des blés, des íleurs et des rosées, la lampe du monde,
le soleil, va s'éteindre a son tour ; les astres d'or détachés de
sa ceinture, l'un apres l'autre, s'engloutiront dans les gouffres
de l'étendue.
Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre
Informe, dans son vide et sa stérilité,
L'abtme pacifique oü gtt la vanité
De ce qui fut le temps, et l'espace et le nombre.

Leconte de Lisie goute une sorte de plaisir sauvage a multiplier
ces images de décadence, de décrépitude, de dissolution et de
ruine. Devant ces visions d'apocalypse, il est pris d'une horreur
religieuse et comme d'un vertige sacré.
Partagé entre le spectacle de la vie universelle et la conception
de l'universel anéantissement, il ne peut se décider ni a bénir cette
nature qui donne la vie, ni a maudire cette nature qui inflige
la mort. II n'est pas dupe de l'illusion sentimentale qui nous
montre en elle, suivant l'aspect sous lequel nous l'envisageons,
suivant aussi le penchant de notre caractere ou la disposition
de l'heure, une consolatrice ou une persécutrice, une amie ou
une ennemie, une mere ou une maratre. 11 la voit telle qu'elle

11 la voit avec les yeux d'un philosophe et d'un savant, avec
· ceux si l'on veut d'un Lucrece ou d'un Buffon, pour prendre parmi l~s savants et ies philosophes ceux qui ofTrent a la poés~e une
matiere tout élaborée et déja pret.e. JI a, comme eux,le senbment
de la permanence de ce systeme de forces que nous . appelo,ns la
nature sous le changement incessant des formes qm est l effet
de Ieur action et la condition de leur durée. II s'incline devant
une nécessité que sá raison con\toit. C'est la loi de la vie que les
etres ne se renouvellent qu'aux dépens les uns des !utres, que
toutes choses naissent, croissent et meurent pour fa1re place a
d'autres qui naitront, croitront et mourront a leur tour, et
ainsi j usqft 'a l'infini :
Cedil enim rerum novifale exlrusa vetustas
Semper, et ex aliis aliud repa:are n~c~sse esl...
Sic alid ex alio nunquam des1st, t or1r1.

Dans cette chaine sans fin des existences, qu'importe a la
puissance qui les engendre les circonstances particulieres, les
joies ou les peines, le bonheur ou le malheur dont c~a~une est
accompagnée ? Que lui impoTte la .douleur ? Que lm, importe
la mort ? La nature disait Buffon, « ne permet pas a la mort
d'anéantir les espece~, mais la Iaisse moissonner les in?ivid~s et
les détruire avec le temps pour se montrer elle-meme mdépendante de la mort et du temps, pour exercer a c~aque instant
sa puissance toujours active, manifester _sa plémtude par sa
fécondité, et faire de l'univers, en reprodmsant, en renouv?lant
tous les etres, un théatre toujours rempli, un spec~acle tou1ours
nouveau. » La nature, dit a son tour Leconte de L1sle, ne donne
nulle attention aux accidents qui tiennent tant de place dans
notre vie, et qui nous paraissent tenir tant de place dans le
monde :
La nature se rit des souffrances humaines;
Ne contemplant jamais que sa prop~e grandeur,
Elle dispense a tous ses forces souverames,
Et garde pour sa part le calme et la splendeur

�280

Ü&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

281

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

II y a, dans cctte maniere de concevoir les rapporLs de l'homme
avec la nature, une largeur de vues, une hauteur de pensée et une
fermeté d'ame qui donnent a la poésie de Leconte de Lisle un
caractere de grandeur et une indéniable originalité. Parmi ses
illustres devanciers, ni Lamartine, ni Víctor Hugo n'av aient
songé - si ce n'est a la rencontre et sans y insister - a
interpréter de la sorte le spectacle de l'univers. Seul, Alfred
de Vigny avait exprimé une conception jusqu'a un certain
point analogue, dans quelques stances de la Maison du Berger.
Elles sont assez connues pour qu'il soit superflu de les citer. La
Nature en personne, on le sait, fiere de sa puissance et de sa
pérennité, « impassible &gt;&gt; et « screine », y déclare formellement
son indiITérence aux vicissitudes des créatures, et confond dans
un meme dédain les hommes et les fourmis. Vigny, s'il avait
!'ame stoi:que, n'était pas assez stoYcien pour apporter de bon gré
a cette conception du monde, que luí imposait sa raison, une
adhésion qui froissait sa sensibilité. II n'avait donné la parole a
la Nature que pour protester de toutes ses forces contrc
cruauté dont il é1tait indigné :
•
C'estla ce que me ditsa voix tristeetsuperbe J
Et dans mon camr alors je la hais, car je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis a mes yeux qui lui trouvaient des charmes:
Ailleurs tous vos regards, ailleurs tou tes vos !armes ;
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Son creur souffre et son imagination se révolte. Tout le vieux
levain d'individualisme que, depuis cent ans, les initiateurs et les
mattres du romantisme ont déposé dans les ames, fermente et
bouillonne dans la sienne. II déteste cette nature méchante et
meurtriere ; il n'en veut plus voir la beauté ; il n'a d'yeux que
pour l'etre unique, précieux, irréparable, qu'elle a créé hier et
qu'elle anéantira demain. Combien l'attitude de Leconte de Lisie
est plus philosophique ! Si la nature est insensible et indiITérente,
- et personne n'en est plus convaincu que lui, - ce n'est pas
une raison pour qu'il s'interdise ni pour qu'il nous dissuade de
la regarder et de l'admirer. Au contraire, la fratcheur qu'elle
répand dans les sens, le calme qu'elle ins'inue dans l'ame ont
une vertu bienfaisante ; les images qu'ont gravées en nous les
premieres impressions de sa beauté nous áccompagnent jusqu'au
dernier jour. Les tristesses de notre destinée particuliére s'atténuent et se dissolvent dans la contemp)ation des choses, et, a
défaut de consolations positives, tout i:iu moins pouvons-noui

attendre de la Nature qu'elle nous afTranchisse de notre individualité misérable, et qu'elle nous fasse goO.ter par avance l'inaltérable paix qui est réservée aux hommes comme aux dieux.
Homme, si le cceur ,Plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers mid1 dans les champs radieux,
Fuis I la nature est vide et le soleil consume,
Rien n'est vivant ici, ríen n'est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goftter une supreme et morne volupté ;
Viens I le soleil te parle en paroles sublimes.
Dans sa tlamme implacable absorbe-toi sans Iin,
Et retourne a pas lents vers les cités intimes,
Le cceur trempé sept fois dans le néant divin

On le voit, la conception que Leconte de Lisie se fait de la
nature correspond exactement a celle qu'il se fait des dieux et a
celle qu'il se fait de l'humanité. Ce sont trois aspects d'une meme
pensée, trois traits qui, s'ajouta~t et s'ajus~ant l'~n a l'autre,
déterminent dans ses grandes hgnes la philosophie que nous
pouvons maintenant dégager de son reuvre.
(d suivre.)

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

283

J'eppellc tousioursraiso11 eette apperence de diseours que chacun forge
en soy; cctte raison, de la condilion de laquelle i1 y en peull avoir cent contraires aulour d 'un meme subie.:t, c'est un instrument. de plomb et de cire,
allongable, ployable, et accommodablc a tous biais et a toutcs mesures.

Philosophie de !'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l'IMlilul, Profcs.vur a la Sorbo111u.

S1xrbrn LE&lt;,oN

Les conséquences pratiques du dynamisme vital.
Nous allons suivre, dans l'exposé du dynamisme vital, la
mélhode que nous avons appliquée a l'analyse atomistique. Apres
avoir scruté les bases spéculatives de la doctrine, nous allons
nous efforcer d'en suivre les conséquences pratiques. Et ici encore, ici a plus forte raison, l'histoire nous servira de guide. On
pourrait, a la rigueur ou a la limite, concevoir une science de
l'univers qui serait tellemenL adéquate a la réalité qu'elle pourrait
!aire absiraction du devenir humain, et se présenter dans son
achévement intrinseque. Mais, en abordant le domaine moral
nous avons nécessairement affaire a des valeurs qui n'existent
qu'e~ tant qu_'ell~s se sont produites au sein de l'humanité, qui ont
acqms leur s1gmfication propre en agissant sur l'orientation de
nos destinées. CommenL l'appel a la puissance créatrice de la vie
a-t-il pris dans la société moderne une efficacité pratique ?Telle
est la qucstion a laquelle je dois répondre aujourd'hui.
L'initiateur de la pensée moderne est Montaigne. Les Essais
constituent un inventaire de toutes les valeurs léguécs par la
double tradition de l'hellénisme et du christianismc une critique de ces valeurs au nom de l'intelli!!;ence libre et de la conscience pure. Or,ces valeurs s'effondrent,des qu'elles sontplacées,
sans hypocrisie et sans arriere-pensée, en face des principes dont
elles se réclament. C'est la logique qui condamne la déduction
scolasti9u~ a ~me perpétuelle pétition de príncipe ; et cette
co~trad1cbon, _mhérente a la transcendance du réalisme &lt;:péculailf, se tradmt en fait par la diversité ruineuse des systémes
dogmatiques.

Et de meme l'épreuve des guerres de religion a fait éclater
l'impuissance du christianisme a s'enraciner dans les creurs, et
ay devenir un artisan efficace des vertus memes que, théoriquement, et pour la fagade, le christianisme recommande :
bonlé, bénignité, tempérance.
• Confessons la veritéqui : lrieroit del'armee, mesme legitime, ceulx qui
marchent par le seul zele d'une aftection religieuse, et encores ceulx qui
reprdent seulemeot la protection des loix de Jeur pals, ou service du, priocel
ll n'en stauroit bastir une compaignie de geots d'armes complette. • Quan
au•: vices : haine, cruauM ambition, auariu, ddraction, nbellion, • nostre
religioo... faicte pour (les\ extirper, ... les couvre, les nourrit, les incite... •
Et en ertet 1suivaot une formule que Pascal reproduit a peu pres telle quelle
dan&amp; les Pensies), •l'usage raict veoirune distinction enorme entre la devotion
el la cooscience. •

Au fond, pour Montaigne, la croyance, qui se prétend d'origme
,urnalurelle, est un résultat des forces naturelles qui agissent
sur rhomme, des préjugés et de la coutume.
• Nous sommes chrestiens, a mesme tiltre que oous sommes ou P.erigordins, ou allemans. • Et si la !égitimité des valeursreligieuses estuoe musion,
une chimere, a fortiori en sera-t il de méme pour la légitimité des valeurs morales:• Les loix de la cooscience, que nous disons oaistre de nature, naissent
de la coutume : chacuo, ayant en veneratioo intime les opioions et mreurs
approuvees et receues autour de luy, ne s'eo peult depreodre sans remords,
énl s'y appliquer saos applaudissemens. •

Certcs avec Descartes, avec l\lalebranche, avec Fénelon
chez nous, - avec Geulincx, avec Spinoza, avec Leibniz, - la
spéculation philosophique fera un magnifique effort pour restaurer, sur les ruines de la scolastique et en face de la négation
critique, la vérité de la spéculation scientifique, l'ordre de la
perfection morale et religieuse. Mais a consulter tout au moins
l'évolution immédiate de la pensée, il est difficile de soutenir
que cet e!Tort ait e!Tectivement, ait historiquement réussi. Le
xnue siécle SE' retrouve, comme était le xv1e siecle apres le
Moyen Age, une époque critique.
_C omment est-il sorti de cette crise ? ou qu'est-il sorti de cetlc
cr!s~ ? L'événement décisif a cet égard, c'est l'éelat projeté au
m1~1eu du siecle par l'reuvre de Jean-Jacques Rousseau,
qui modifie brusquement le cours du monde moderne. Or
cette reuvre va résolument dans le sens d'un spiritualismc
dynamique qui met l'Ame au-dessus de l'ldée.
Suivant Jean-Jacques Rousseau, on fait fausse route lorsqu'on

��286

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

homme artificiel a l'homme de la nature. Le Conlral social rétablira, d'ailleurs, l'équilibre entre la naturc idéale de l'individu et
la nature réelle de la société en fondant la législation de l'~tat
sur la volonlé générale, qui exprime précisément l'essence de la
nature humaine.
Or, cett_e réponse devient un paradoxe, des que l'on se replace,
comme fa1t Kant, dans les conditions normales de la vie morale
des qu'il s'agit, non de célébrer le devoir, mais de l'accomplir'.
Rousseau imaginait un passé destiné a l'excuser, revait un
avenir susceptible de le justifier. Pour luí, la faute et le remede
étaient d'ordre social, extérieurs l'une et l'autre a la volonté
véritable de l'individu. Mais le premier commandement de la
conscience n'est-il pas de confronter ce que nous faisons avec ce
que nous devons; par suite, de nous condamner sans faiblesse
lorsque nous avons mal agi, et surtout de nous tendre énergiq~ement vers une conduite meilleure? Kant, piétiste scrupuleux,
rémtegre dans la conscience morale et l'obligation de la loi et
le mérite de l'eflort, que Rousseau en avait « laissé ·tomber ,,
avec tant de candeur et de quiétude. La conscience morale
apparatt alors raison pralique. Pourtant, une idée essentielle de
Rousseau demeure, chez Kant : que la raison pratique est sur
un plan supérieur a l'entendement, impénétrable et inaccessible
au mécanisme par lequel nous nous représentons, par lequel
nous coordonnons l'univers des phénoménes. II y a un déterminisme des lois naturelles, et du moment que nos actions se produisent dans l'espace et dans le temps, elles font partie inté~rante_ de ce déterminisme : ce sont les conséquences qui sont
hées rigoureusemenL, et sans échappatoire possible, a .des antécédents donnés. Mais ce déterminisme est lui-meme l'eflet de
quelque chose qui le dépasse, parce que cette chose est située
par dela le plan des phénomenes qui remplissent l'espace et Je
temps. Ce qui est par dela le déterminisme, c'est la liberté ce
'
qui. dépasse les causalités phénoménales, c'est la causalité noouménale_ ou intelligible. Vis-a-vis de la loi morale, noµs affirmons
noLre liberté, nous avons la responsabilité de ce qui fait le mérite
de nos péchés, par un acte qui échappe aux conditions de lieu
et de temps, par un choix inlemporel ou nous nous constituons
nous-memes dans notre caraclere inlelligible, fondement
noouménal du caracLere erhpirique ; et le caractére empirique
s'insere dans l'enchevetrement des causes et des efiets a travers
l'univers ; par la, il contribue au déterminisme rigoureux du
monde phénoménal.
C'est par des considérations morales et religieuses, pour

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

287

concilier avec l'exigenceintellectuelle de la sciep.ce newtonienne
l'aspiration piétiste a l'absolu du devoir et de Dieu, que Kant
a été conduit a l'opposition radicale entre, d'unepart, lacausalité
i?temporelle et le caractere dit intelligible, d 'autre part, la causahté phénoménale et le caractere empirique. Mais cette opposition
peut etre débarrassée des considérations laborieuses qui ont
imposé une forme si complexe a l'architecture du Kantisme.
Po_u: un esprit a l'emporle-piece comme Schopenhauer, et qui
éd1fie son systéme avec un petit nombre d'intuitions massives
l'antithése des deux caracteres prend une signification tre;
simple, presque immédiate.
Du moment que le caractere empirique est donné dans le
déterminisme du plan phénoménal, et que ce déterminisme résulte
lui-meme d.e la priorité des formes spatiales et temporelles,
des catégones de I'entendement, l'idéalisme subjectif est vrai :
· le monde des phénomenes est une apparence, sinon une illusion
que l'homme se crée a lui-meme. Ou est le príncipe de ceLLe
création ? Kant a fourni la réponse lorsqu'il a établi, par
dela les phénomenes présentés a la connaissance, un monde
ina?cessible a la raison spéculative et dont elle est pourtant
obhgée de confesser la réalité absolue : le monde de la causalité
libre. Cette causalité, si nous voulons la saisir en elle-meme
laissant de coté les u prénotions » d'ordre moral et religieux, nou~
l'apercevrons dans l'innéité du caractére. C'est ce qu'indique, de
la fagon la plus claire, une formule de la Critique de la Raison
pralique:
Tout ce qui résulte immédiatement du libre arbitre d'un homme, comme
est ce~tai~ement. toute action ~aite_ avec intention, a pour fondement une
cau~hté h~re qu,, des sa prem1llre ¡eunesse, exprime son caractére dans ses
marufestat1ons phénoménales (les actions).

L'impuissance de l'entendement a pénétrer jusqu'a cette
origine radicale de notre conduite atteste que cette origine est
d'e~sence extra-intellectuelle. La raison délibére sur les moyens ;
ma1s les fins lui sont imposées par quelque chose de supérieur,
que nous pouvons appeler volonté, mais a la condition, bien
entendu, d'écarterde ce mot tout ce qui serait d'ordre rationnel.
La volonté de Schopenhauer, comme le dit excellemment
M._ Ruyssen, c'est « la volonté aveugle, sans raison (grundlos),
qui, par une inexplicable spontanéité, engendre un monde
a~surd_e et mauvais. Sur ce point, on ne peut qu'admirer la parfaite ngueur de la these de Schopenhauer. A aucun moment,
par aucun biais, il n'a tenté de réintégrer dans la volonté origi-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Le theatre romantique</name>
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                    <text>96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

David succombe, en effet, apres·qu'on nous afait assister a tous
les maneges d'une coquette raffinée. C'est alors que Dieu le grand Dieu de la Bible, cette fois - prend a son tour la parole,
pour se repentir d'avoir été si bon quand les hommes sont si
méchants. Cependant, a la requete d'une allégorie virgilienne,
la Clémence, il accepte que son serviteur infidele regoive l'avertissement du prophete. Et le récit s'achemine ensuite a pas de
course vers le dénouement, peut-et.re parce qu'Horace fait de
cette brieveté une loi de la narration, mais probablement parce
que Belleau est beaucoup moins édifié par le repentir de David
qu'il n'avait été amusé par son péché.
Belleau a fait, heureusement, beaucoup mieux. Ce qu'il a fait
de meilleur, ce sont des prieres empruntées au livre de Job.ll est
le premier de nos poetes modernes qui se soit inspiré de ce poeme
ou plus tard nos romantiques sont allés souvent chercher des
aliment.c:; a leur mélancolie. Pendant l'une des crises de la maladie
tres douloureuse - on ne sait pas bien laquelle - dont il était
souvent tourmenté et dont finalement il mourut, il relut les
plaintes du Lépreux. ll y trouvait l'image de ce que son propre
corps était devenu :

99

Du livre devenu son réconfort, il tira neuf pieces, qu'il plaga
en tete de sa Deuxieme Journée. Ce sont des traductions, exactes,
assez souvent vigoureuses, dont chacune a sa strophe propre car, meme malade, un poete de la Pléiade s'intéresse toujours
aux rythmes - et plusieurs de ces prieres ont par endroits une
harmonie et une abondance presque lamartiniennes :
Veux-Lu esprouver ta puissance
Contre la fueille qui ballance,
Qui chancelle et branle a tous vens ?
Quoy ? me veux-tu Jivrer bataille,
Poursuyvant le chaume et la paille,
Qui n'a plus d'huroeur au dedans ?...
Et comme le bois mort se mine,
Pourry et mangé de vermine,
Tout ainsi je vis en langueur :
Ou comme le drap d'une robe,
Ou la tigne ronge et desrobe
Le fil, la grace et la couleur.

Plus tard, "en 1576, Belleau publia les Discours de la Vaniié,
traduits de !' Ecclésiaste en vers alexandrins et les dédia au
frere du roí. La meme année, il publia, en les dédiant a la nouvelle
reine, Louise de Lorraine, des Eglogues sacrées traduites du
Caniique des Canliques. En tete de chaque Eglogue, un argument
tres édifiant avertit la pieuse reine qu'elle aura un grand
profit spirituel a relire le plus beau des Cantiques dans la traduction que lui en offre l'auteur des Baisers, l'imitateur de
Catulle et de Jean Second.

Mes os sont pris tout le long de mondos
Contre ma peau, et ma chair ulceree
En s'y collant s'cst du tout retiree,
Et ne suis plus qu'une ordonnance d'os,
Sauf eschappé des fieres destinees,
Monstrant la peau de mes dents descharnees.

Il y trouvait aussi l'expression de sa propre angoisse a la pensée
de la mort inévitable et prochaine :

EGLOGUE m. - L'Eglise sous la figure de l'ame pecheresse, estant pressee
du sommeil d'ignorance, et sommeillant és tenebres du peché, cherche
JESus-CHRIST au hasard et danger de sa vie.
EGLOGUE v. - JEsus-CHRIST vient au secours de son Eglise, invitant toute
ame fidelle a l'aimer, et s'enivrer de sa parolle, a fin de tenir la porte ouverte
et tousjours preste a le recevoir, quand i1 nous fera la grace de s'y presenter

Mon ha!eine est devenue
Si courte et si corrompue,
Et la fin me presse tant,
Que je ne voy plus que l'ombre,
Et la fosse noire et sombre
D'un sepulcre qui m'attond.

Ce pavillon dévot couvre une marchandise qui l'est beaucoup
moins.
Pourtant, il y a moins de sensualité que de mignardise chez
Belleau, le gentil Belleau, et ce n'est pas précisément d'avoir
fait d'un poeme sacré un poeme assez lascif qu'il est coupable ;
c'est d'avoir mis trop de grtice langoureuse la ou il y a tant de
vigueur ; aussi est-on tout étonné d'entendre qu'elle a un reil
terrible comme un~ armée rangée en bataille, cette Épouse qui
vient de suggérer ces aimables diminutifs :

ll y trouvait enfin, voluptueux qu'il était, mais pécheur sans
malice, vrai La Fontaine du xv1e siecle, les raisons d'espérer que
Dieu n'aurait pas le courage de le damner :
Dieu gardien, j'ay peché : mais pourquoy
M'as tu creé si contraire a toy, Sire,
Oue ce malheur me charge et me rend pire
En combatant moymesme contre moy ?
Souvienne toy avant que me damner,
Que de limon, et de bourbe fangeuse
Tu m'as formé, et qu'en terre poudreuse
Apres rna mort me feras retourner.

Le miel frais espuré des ruchetes gaufrees,
Distile, savoureux, de tes Ievres sucree~ :

•

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sous ta langue mignarde un ruisseau doucelet
S'escoule gracieux et de manne, et de laict.

.... ··············· .... ... ............. .

M'amie est du fardin la vive fontainette,
Le puits de vive eau qui sourd argentelette
A petits flots ondez des cymes du Liban.
Sus done Iaisse cet air, orage Borean,
Ruine du Printemps, et des fleurs tendrelettes :
Vien Soulerre au dous flair, et d'ailes plus mollettes
Au mignard eventail sous un soume benin
Evente promptement les fleurs de mo~ Jardín,
Afín que son parfum et son odeur gentile,
Sur moy son cher Espous de toutes parls distile.

Belleau est, d'ailleurs, un poete de la nature plus encore qu'un
poete de l'amour. Ce qui le séduit dans le célebre poeme, cen'est
pas tant que l'amour y soit si vif, c'est, d'abord, qu'il ait pour
décor un si beau paysage, et l'auteur de La Bergerie en a su rendre
tout le charme printanier :
.•. desja la Tourterelle
Dessus cest arbre sec redouble sa querelle :
Desja sur le figuier la figue s'engrossist
Pleine et gonfle de laict, et le vent s'adoucist:
Les vignes sont en fleur, dont la fleurante haleine
Embasme de parfum l'air, les monts, et la plaine.

Ce qui lui plalt encore, c'est que cet amour s'exprime par des
comparaisons d'une si franche rusticité. II les déclare &lt;&lt; admirables» dans un de ses arguments, etil en a traduit quelques-unes
assez bien pour qu'il fasse songer a Alfred de Musset.
Sa taille haute et droitte est comme un grand Palmier
Sur la forest branchue haut eslevé dans l'air.

Et il les a traduites, d'ailleurs, plusieurs fois, en les expliquant ;
car il s'est bien rendu compte qu'un lecteur frangais ne voit
pas immédiatement en quoi des cheveux sont comparables a
des chevres ou deux rangées de dents a des brebis qui reviennent
de l'abreuvoir :
L'yvoire blanchissant de tes dens bien couplees,
Ainsi que le troupeau des brebis despouillees
De leur robe de laine, en revenant du bain,
Le poi! blanc et poly des ondes du Jourdain,
Qui fecondes tousjours portent d'une ventree
Deux petits aignelets il la peau bigarree,
Sans qu'une seulement d'entre elles ait le flanc
Ou sterile ou brehain : Ainsi sont ranc il ranc
Les deux rempars jumeaux de tes dens agencees,
D'une egale blancheur justement compassees.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

101

Voila qui est clair, qui peut-etre l'est meme trop; mais, pour
etre trop accommodé au gout frangais, le tableau n'en a pas
moins conservé un peu de saveur. Et l'on voit done que si
le xv18 siecle eut le sentiment de la nature, la Bible y fut pour
quelque chose, sinon autant que Virgile, Théocrite et Sannazar.

•* •
L'reuvre la plus considérable que la Bible ait inspirée a notre
poésie dans le dernier tiers du xv1e siecle est celle de du Bartas.
Aucune ne contrjbua davantage a faire surgir d'autres poemes
bibliques. Aucune n'eut un plus grand retentissement. Son succes
franchit les frontieres de la France. Du Bartas eut meme l'honneur
d'etre imité -par le Tasse. Aussi ses admirateurs crierent-ils
bien haut que Ronsard était dépassé. Et Ronsard s'en émut.
Prenant a témoin le maitre qui l'avait initié aux beautés de
l'antiquité profane, Daurat, il qualifia énergiquement de menteurs ceux qui osaient dire que Ronsard était « moins que le
Bartas ». 11 revint plus tard a la charge pour rappeler a la pudeur
ces disciples qui se disaient plus grands que leur mattre :
Vous étes mesruisseaux, je suis votre fonlaine.

II avait certes raison de s'indigner puisque sans lui du Bartas
peut-etre n'eut rien été,et puisqueayantété,comme on l'a dit, sa
caricature, il l'a discrédité.
Pour~ant, du ~~rtas apportait un peu de bon, et il mérite qu'on
se souvienne qu 11 a fa1t autre chose que des vers ridicules sur
le galop du cheval.
Son intention n'est pas douteuse. Ill'expose en toute occasion:
dans son poeme intitulé Uranie ou la Muse chrétienne, dans la
préface de sa Judith, dans les préambules de ses deux Semaines.
II veut réagi~ contre l'iID:moralité de la poésie contemporaine,
&lt;e _sauver la v1e a ses conc1toyens » qu'une profane envíe d'étermser leur nom « attache a l'atelier d'amour ». 11 se propose
d'écrire
Des vers que sans rougir la vierge puisse lire.•.

II met sa plume au service de la religion et de la morale. C'est
Dieu qu'il invoque, etil lui demande de faire qu'en instruisant les
autres il s'instruise lui-meme. Mais; pour autant, il ne veut point
.cesser d'etre _un bon humaniste, un fidele imitateur des classiques.
Son prem1er grand poeme fut une épopée de J udith en six

�102

Hvres. Comme il la fit parattre en 1573, au lendemain dela SaintBarthélemy, on l'accusa d'avoir voulu coilseiller le ~eurtre d~~
rois impiei. II s'en défend dans _sa réface, en aff1~ant qua
son avis ceux-la seuls ont le dro1t d attenter a la vie du chef
de l'État qui en ont regu de Dieu !'indubitable vocation. II oublie
toutefois de nous dire a quel signe une femme peut reconnattre
qu'elle est appelée a u_ne mission aussi p~u ?rdinaire: Congue
antérieurement a la Samt-Barthélemy, écrite a la requete de la
reine de Navarre, la Judith, sans recommander le régic_ide,était
certainement, dans la pensée de du Bartas, un averbssement
adres&amp;é aux persécuteurs.
Il se vante dans la méme préface d'etre le premier en France
qui ait fait une épopée sacrée. II aurait méme pu se vant~r,
puisque La Franciade n'avait pas été_achev~e, d'é.tre le yrem1er
qui eüt fait une épopée. C' est done la Bible qm, .apres a~o1r d?nné
a notre poésie moderne avec Marot son preIDier recueil lynque,
et avec Beze sa premiere tragédie, lui a donné encore, avec du
Bartas, son premier poeme narratif ou il y ait des traces de
talent.
L'art toutefois en est peu biblique. De son propre aveu, l'auteur de Judilh n'a pas « tant suivi l'ordre ou la phrase du texte
de la Bible qu'il n'a essayé d'imiter Homere en son lliade et
Virgile en son Énéíde ». En effet,la Bible n'a guere fourni que
les faits. C'est l'humanisme qui a fourni les themes épiques et les
procédés de style. Et aucun ne manque a l'appel. Les bonnes
recettes ont été appliquées en toute conscience. Le poete,en ses
six livres a su faire entrer les principaux ingrédients dont il
est conv~nu que doit se composer la sauce épique : dénombrement des guerriers, conseil des chefs, siege, comhat, festins,
récit des événements antérieurs a l'action mis dans la bouche
d'un personnage, description de tapisseries, comparaisons de
tout genre. Une comparaison de Virgile nous aide a comprendre
le combat qui se livre dans le creur d'Ahraham invité a immoler
son fils (liv. 11, vers 53 et suiv.). Et, comme u!1 h~maniste f~angais du xvie siecle ne sépare pas dans son adm1ration les ltahens
des Latins Judith emprunte, comme l'ont fait Cassandre et
Olive, ses appas a Alcine; Holopherne, pour lui dire son amour,
répete les déclarations de Roger a Angélique (1) et les combats
qu'il se vante d'avoir livrés sont ceux quelivrent Charlemagne
contre Agramant et Bradamante contre Marphise (2).
( 1) Furieux, X. 113-114 = Judith, VI, 70-76.
(2) Judith, V, 327-356 = Furieux, XVI, 56, 58, 68. Furieux. XXXIX, 14-15.

.
•
Jud1/h, V, 307-366

103

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

=

Mais plus que les poetes épiques del' Antiquité et de l'ltalie,
les poetes orateurs de la décadence latine ont alimenté de leur
éloquence cette épopée bihlique. Les vraies beautés de la Jud~ih
sont des heautés oratoires a la maniere de Séneque ou de Lucam.
Ce ne sont pas d'ailleurs des beautés méprisables. Comme dans
les tragédies de Garnier on trouve la le bon vers proverbe :
La paille tost s'allume et s'esteint vistement ;
(III, 189.)

la bonne harangue en vers antithétiques :
Hé J quoi ? vous voulez done limiter la puissance
Du Pere tout-puissant et captiver ses i:nains .
Dans les fresles chainons de vos conseils humarns ?
Ju o-es
sans jugement, vous voulez loy prescrire .
0
Au Dieu, qui prescrit loy mesme au celeste emp1re :
Vou3 voulez alTermir sous la course du temps
L'autheur des jours, ·des mois, des saisons et des ans ?
N~ vous abusez point : la divine puissance
'í'a point ses bras liez d'aucune circonstance.
,.
.
Dieu peut tout ce qu'il veut, D1eu veut tout ce qu il do1t.
(III, 456-465.)

le dialogue symétrique, que du Bartas chérit au point de l'im~
poser a un seul personnage se parlant a lui-méme :
Las ! pour faire un te! coup ton brasa peu de force.
Assez fort est celui que l'Éternel r'enforce.
Mais ayant fait le coup, qui te garentira ?
Dieu m'a conduite ici, Dieu me r'amenera.
Et si ton Dieu te livre es mains des infideles ?
Mort le Duc, je ne crain les morts les plus cruelles.
Mais quoy ? tu souleras leur impudicité 1
Mon corps peut estre /J eux, mais non ma volonté.
(VI, 123-131.)

D'assez b.:ins vers descriptifs se rencoatrent aussi

ºª et la :

Les Arabes heureux, ceux qui sur des civieres
Promenent leurs maisons couvertes de fougercs
Les subtils Tyriens, qui la fuyante voix
Arresterent, premiers, sur l'escorce du bois...
Et bref, toute l' Asie estoit comme enfermee
Dans le clos retranché de cette belle armee.

De qui sont ces vers ? De Hugo faisant le dénombrement
de l'armée de Xerces? Non: de du Bartas faisantdans la Judith
le dénombrement de l'armée d'Holopherne. Car cet orateur, ce
rhéteur si l'on préfere le nommer ainsi, a du poete épique le
goüt et le sens de ce que l'on appellera plus tard la couleur
locale, si bien que dans sa J udith, d'un art en général si peu bi-

�104

·105

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BJBLE D.\.NS LA POÉSIE FRANvAlSE

blique, il y a parfois une certaine couleur juive, qui permet de
-eonsidérer du Bartas comme un des précurseurs du romantisme :

le déluge (1). Les effusions morales et_r~ligieuses s'ajouten~ :?n~
s' meler a ces descriptions d'une ongme toute profane e _u
•y • '
· ·té Lesavantparle le croyantparle ensmte,
mtéret de pure cur1os1 .
'
,
Et lus d'une
tou. ours moins longtemps. Ils ne font pas qu un. , p
.. .
. J le croyant n ' est que l'écho d'Horace
.
, ou des poetes sto1c1ens
f 01s,
L B'bl
'
d u ¡er siecle voire des Pétrarqmstes.
L'art lui ' auss1. est surtoui d' un hurna m'ste · a 1 e n a
presque' rien a re~endiquer ni dans les tro~ nombreux dMauts,
ni dans les quelques vraies beautés des Semaines.
Les défauts sont bien connus.
. . . .
Ce sont, d'abord, toutes les formes de la prec1os1té .
les pointes :

Adonc le grand Pontite, assisté des ncveux
Du grand Eleazar, Pretres dont les cbevcux
N'avoient esté rongnez, une mitre emperlee
Pose devotement sur sa perruque huilee :
Et d'un linge sacré, qui a ses riches bords
Frangez de cloches d'or, couvre son sacré corps ;
Puis brusle en holocauste, et tue en sacrifice
:Maint bouc, maint aignelet, maint veau, mainte genice,
Teignant avec leur sang les cornes de l'autel,
Et sa voix eslevant. prie ainsi I' Immortel.
(1, 137-145.)

11 rentre avecque bruit au regne du silence ;

La Judilh est oubliée. Du Bartas, pour la postérité, reste
l'auteur des deux Semaines.
La premiere Semaine, dont la plus ancienne édition connue
est de 1579, est l'histoire de la création du monde. La deuxieme
Semaine (1584) est l'histoire de la création de l'homme, du péché
origine!, d'Abel et de Carn, de Noé. Elle devait avoir une
suite, dont quelques fragments furent publiés en 1591. Si l'auteur
en avait eu le temps, il aurait conduit l'histoire du peuple hébreu
jusqu'au Messie, puis peut-etre l'histoire de l'Église jusqu'au
xv1e siécle.
La premiére Semaine est done une peinture du monde ¡ la
deuxieme, une histoire universelle. Dans l'une, toute la nature ¡
dans l'autre, toute l'humanité, et Dieu dans toutes les deux.
Ce plan grandiose ne pouvait faire sur les premiers lecteurs qu'une
impression profonde.
A ces deux poemes, lascience de l'humaniste afournihien plus
de matiére que la religion du croyant. Aussitot qu'il a dit : « Et
Dieu créa les poissons », c'est a Pline l'Ancien, c'est aux polygraphes de!' Antiquité qu'il demande de quoi peip.dre les moours
des poissons, et, curieux comme un contemporain de Montaigne,
crédule, comme on l'est en un temps ou la critique nait a peine,
il se complatt a admirer de préférence dans la nature les bizarreries que la narve science des Anciens y reconnaissait. L'impression nous est ainsi souvent donnée que la création est l'oouvre
amusante d'un esprit ingénieux. Les poetes eux-memes ont
apporté leur contingent: Homére, Virgile, Lucrece, Ovide, Ovide
surtout, qui, suppléant aux !acunes de la Genese, apprend a
du Bartas ce que c'était que le chaos et comment íut déclanché

les calembourgs :
Dans des coches non moins adorez que dorez ;

l'emphase:
Les bourgeois d' Amphitrite
Trouvant pour se sauver lamer meme petite ;
1

les méLaphores cheres a Cathos et a Madelon : les_o:e!lles app~lées les portieres de !'esprit ; _et l'~stomac, un cms1~~r parfa1t.
C'est aussi le burlesque, qm a s1 souvent pour ongme la préciosité :
Avec de friands mets n'irrite point ta bouche:
Le travail soit ta sauce.

Voila ce que peut donner, quand un poete manque naturellement de gout, un commerce trop fréquent avec_ les rhéteurs
de la décadence latine et avec les Italiens de la Rena1ssance.
Ce qui a fait surtout a du Bartas une facheus.e réputatio_n,
c'est qu'il a pris tout a fait au sérieux quelques-uns des conseils
donnés par Ronsard pour enrichir notre langue poétique des
ressources propres aux langues anciennes. Le mot composé,
dont Ronsard n'use, en somme, qu'avec discrétion, devient chez
du Bartas le principal ornement du style. Dieu ayant le premier
jour créé la lumiere
(!) Sur les sources de la science de du Bartas, sur toute son reuvre, v~ir
l'excellent livre de Georges Pe)Jissier, La vie el les amvres de du Bartas. Paris,
1882.

�106

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Chasse-ennuy, chasse-deuil, chasse-nuit, chusse-crainte,

crée le deuxieme jour
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme ;

puis, le troisie.me,
la Terre porte-grainc,
Porte-or, porte-san té, porte-habits, porte-humains
Porte-fruits, porte-tours.
'

Plus tard, l'homme, créateur du mal, invente la guerre
Raze-forts, verse-sang, brusle-autels, aimc-pleur,.

Ce sont la quelques exemples entre cent de la fagon dont du
Bartas parle grec en frangais.
Quelquefois il s'avise meme de transporter dans la langue
frangaise les redoublements : il fait flo-flolter lamer, cra-craqueier
le feu, et, étendant au substantif un procédé que la langue grccque
réservc,_ daos des conditions d'ailleurs tres précises, au vcrbe, il
nous fa1t entendre le babailemeni des arteres.
I1 est presque inevitable qu'un poete. qui emprunte ainsi aux
langues de l'antiquité pai:enne ses procédés d'art, en vienne
a meler facheusement aux histoires bibliques les légendes de la
mythologie. Du Bartas n'a pas su s'interdire ce genre d'ornement.
II montre le Créateur serrant et lachant la bride aux postillons
d'Éole. II compare David a l'amie d'Anchise. Goliath lui rappelle
les Cyclopes. II fait intervenir les Amours avec leurs fleches pour
enflammer le creur de Salomon. II se demande si le fruit de l'arbre
de vie ne serait pas le nectar qu'Hébé sert aux Olympiens.
II conte que le premíer effet du péché origine} fut de faire sortir
des Enfers les trois Furies ; il les en tire et, tout de suite on reconnatt les Furies dont Virgile nous a laissé le portrait. '
Le pis, c'est qu'outrant I'anthropomorphisrne hébra1que, il
transforme en un Jupiter le Créateur contemplant l'reuvre
des six jours :
O:, son nez a \ong~ traits odore une grand plaine,
Ou commence a flairer l' encens, la marjolaine...
Son oreille or' se paist de la mignarde noise
Que le pe,upl~ vol~n~ par les forests desgoise...
Et bref, 1 ore1lle, 1 ceil, le nez du Tout-Puissant
En son reuvre n'oit rien, rien ne void rien ne sent
Qui nepresche son los ou ne luise sa fa~e
'
Qui n'espande partouÍ les odeurs de sa glace.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANyAISE

107

C'est ainsi que du Bartas, donnant a la vérité l'art de la fable,
prépare a Boileau des armes contre la poésie chrétienne.
ll est f§.cheux qu'il faille chercher au milieu de tant de vers
choquants les vers estimables. Mais on en trouve. Quelques-uns
sont des vers de vrai poete; des vers d'une harmonie virgilienne :
Le jonc au chef barbu, qui dans le fleuve tremble.

........ ........................ ..........

Le branle des rameaux agitez par le vent.

La plupart sont des vers oratoires, des vers comme en ont
tant forgé ces grands artistes de l'antithes·e que sont Lucain
et Séneque :
Hébreux, en vous perdant vous gagnerez assez.
Je n'ay point d'autre Dieu que mon glaive 1trancbant.

Pour un danger otTert il en recherche cent.
Tu as Dieu dans la bouche et dans le cceur Satan.
Tu blasmes en autruy le vice ou tu t 'onfonces.

-Ce sont la des vers d'une allure toute latine. Ces vers,
du Bartas sait aussi bien que personne les grouper en faisceau
dans une ample période, soit qu'il preche les lieux communs de
la moral e, soit - et c' est plus intéressant - que, lointain précurseur de i'auteur de La Chute d'un ange, il essaie de dire pourquoi il ne peut parler du Dieu des chrétiens qu'imparfaitement :
Je sc;ay eertes ......... . ........... . .... . .....•
Qu'on ne void point le Sainct, le Grand, le Tout-Puissant,
Si ce n'est par le dos : et c'est mesme en passant.
La trace de ses pas nous est plus qu'admirable.
Son estre est incompris ; son nom est ineffable :
Si bien que les bourgeois de ce bas element
N_e peuvent point parler de Dieu qu'improprement.
S1 nous l'appelons Fort, ce sont basses louanges.
Si bien heureux Esprit, nous l'égalons aux Anges ;
Si Grand sur tous les grands, il est sans quantité ;
Si Bon, si Beau, si Sainct, il est sans qualité :
Veu que dans le parfait de sa divine essence
L'acc1dent n'a point lieu: tout est pure substance.

Comme du Bartas, son ami et son compatriote Ao-rippa
d'Aubigné a raconté la création ; comme tant d'autres, iÍ a t~aduit
les Psaumes en vers . .Mais de ses Psaumes et de sa Créaiion qu'est-

�REVUE DES COURS ET CO:-IFÉRENCES
108
ce qu~ lit encore un seul vers? Son reuvre de poete, ce sont Le,
Trag,ques, épopée et satire, ou en sept vastes tableaux sont
e:'~osés : les Mis~res du peuple de France en proie aux guerres
civiles, les turpitudes des Princes qui ruinent ce peuple et oppri"
ment sa conscience, les forfaitures des juges installés dans la
Chambre dorée, les Feux qui s'allument contre les protestants,
les !"ers_ qu'on dirige contre leurs poitrines, les Ve11geances que
le ciel brera des bourreaux, le Jugemenl qui enverra chacun au
séjour qu'il aura mérité d'habiter éternellement.
Les Tragi?ues, publiés seulement en 1617, furent congus
ap~és _la_ bataille de Castel-Jaloux et composés dans les années
qui suivirent. Les retouches que l'auteur fit a ses vers avant de
~s offrir au public n'ont pas suffi a leur enlever les caracteres
essentiels qu'ils devaient a la date ou la plupart furent écrits.
Le poéme est bien de_ l'époque des grandes guerres religieuses,
non du régne de Ilenri IV ou de Louis XIII. L'auteur des Tragiques, par son gout, par son éducation, par ses lectures est
contemporain de l{obert Garnier et de du Bartas.
'
Lui aussi e~t un humaniste, et un humaniste qui, comme ceux
de ~a génération, goute les grands modeles de la belle époque
moms que les poétes trop orateurs de la décadence. Lui aussi
a Virgile p~éfere. OviQ.e, J uvénal, Séneque le tragique, Lucain.
Et done lui_ aussi ap~strophe, s'exclame, amplifie, répete, énumére, ~t !ªi~ d~~ po~ntes, ég~lant, dépassant meme peut-etre,
quand il s agit d 1magmer de bizarres horreurs son mattre Lucain
. pourtant, a su rendre si amusant, dans le 'récit fameux d'une
qui,
bataille navale, le spectacle d'hommes qui se noient:

. .
La mort ingénieuse
Fr?1S~o1t de ~ests les tests ; sa maniere douteuse
Fa1s?1t une ~hspute aux playes du martyr
De I eau qui veut entrer, du sang qui veut sortir.
(Ed. Lalanne, p. 22.}

Lui _auss~ mele aux souvenirs bibliques la mythologie et des
allé~ories, 1ssues tres probablement de cet éblouissant Roland
f ~rieux que tous nos poetes du xvie siécle, meme les plus chrét1ens, ont tant chéri. Lui ~u_ssi, et plus gr!vement peut-etre que
du ~artas, tra~forme la vis10n apocalypt1que en vision pa'ienne
et Dieu en Jupiter :
Dieu voulut en veoir plus ; mais de re~ret et cl'ire
Tou t son sang escuma : il tuit il se retire
Met ses ma\ns au devant de ses yeux en'courroux.
Le Tout-Pu1ssant ne peut residcr entre nous.

LA BIBLE DA.NS LA

pof:srn

FRAN~AISE

109

Sa barbe et ses cheveux de fureur herisserent,
Les sourcils de son front en rides s'enfoncerent,
Ses yeux ehangez en feu jetterent pleurs amers.
Son sein cnfl(• de vent vomissoit des esclairs...
(lb., p. 207.)

Naturellement, tout n'est pas mauvais dans ce qui dérive chez
d'Aubigné des seules sources profanes. Ne faisons pasa ce fils du
sol frangais le tort de croire qu'il ne pouvait etre bon quand, au
lieu d'etre biblique, il n'était que latin et disciple des latins. Il
n'y a rien dans les tragédies de Robert Garnier qui vaille ce
dialogue antithétique ala maniere de Sénéque ou le poéte vengeur
ferme aux damnés toutes les portes de l'espérance. 11 n'y a pas
dans l'Arioste de portraits plus pittoresques ni plus spirituels
que ceux des personnages allégoriques installés daos les stalles de
la Chambre Dorée :
~~~te:
.
Son reil morne et transi en voyant ne void pas ·
Son visage sans teu a le teint &lt;lu trespas.
'
Alors que tout son banc en un amas s'assemble
Son advis ne dit rien qu'un triste oui qui tremb!c'.

L'lvrognerie
Bruit un arrcst de morl d'un gosicr enroué,

L'Ignorance :
Ses peti ts yeux eharnus sourcillent sans re pos
Sa grand bouehe demeure ouverte a tous p~opos ·
Elle n'a sentiment de pitié ni misere ·
'
Toute cause lui est indifler~nte et clai;e •
Elle dit ad idem, puis &lt;l!'mande que c'est. '
(Id., p. 136-14'2.}

•

Et personoe, avant le iV icomede de Corneille n'a eu en vers une
éloquence plus vigoureuse ni plus mordante que l'orateur nourri
de Juvé~al, qui, a la vertu du preneur de villes, oppose la vertu
du duelliste :

º?

ap_pelle aujourd'hui n'avoir rien faict qui vaille
D,avo!r percé_premier l'espaix d'unc bataille,
D avo1r p~em1er porté une enseignc au plus hault,
E~ fran~h1 devant tous la breche par assaut...
Bl,en !aire une retraite, ou d'un scadron battu
R alh~r _les delTa-icts, cela n'est pas vertu.
, La vo1c1 pour ce temps : bien prendrc une querelle
Pour un oiseau ou chien
Au _plai~ir d'_u~ valet, d'u~ ¡;o·u"11Ó~ g~~o~IÚ~~t ...
Qui veut, d1t-il, savoir si son maistre e~l vaiÍlant...

�110

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De cette Ioi sacree ores ne sont exclus
Le malade, l'enfant, le vieillard, le perclus ;
On les monte, on les arme, on invente, on devine
uelques nouveaux outils a remplir Libithinc ;
n y fend sa chemise ; on y montre sa peau;
Despouillé en coquin. on y meurt en bourreau.

8

(Id., p. 65-66.)

Au reste, il est bien rare qu'on puisse séparer chezd'Auhigné
deux inspirations qui, le plus souvent, s'associent.
L'inspiration biblique est certainement chez luí bien plus
profonde que chez aucun de ses contemporains. ·
Elle n'atteint guere la langue. D'Aubigné ne commet point
la faute de parler hébreu en franc;ais. S'il emploie le mot
hasmal et le mot quicajon, c'est seulement parce qu'ils désignent,
le premier un métal, le deuxieme un végétal, qui n'ont pas de noms
en frangais. Parce qu'il appelle une fois Nabuchodonosor Nebacudnezer et deux fois l'ange Chérub, ne croyons pas qu'il ait
avant Leconte de Lisie le respect superstitieux de la forme des
noms propres. Non. En matiere de langue, son hébraisme ne
va guere plus loin qu'a aimer les superlatifs du type: « le Seigneur
des Seigneurs, lés forts des forts, les malheurs des malheurs )) 1 et
surtout les génitifs déterminatifs, dontil a une tres ample collection, les uns textuellement traduits comme la bouche de louange,
les autres tres ingénieusement dérivés de génitifs bibliques,
comme couronne de douceur fait sur corona gloriae et mespris du
ciel fait sur opprobrium hominum, ou d'autres enfin créés par
simple imitation du tour comme tribunal de lriomphe.
L'art du développement, non plus, n'est guere biblique. Pour
etre toute nourrie de termes et d'images bibliques, une phrase
de d'Aubigné n'en a pas moins un mouvement tout frangais :
Voicy le grand heraut d'une estrange nouvclle,
Le messager de mort, mais de mort eternelle.
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Calns fugitifs, ou trouverez-vouslieu?
Quand vous auriez les vents collez soubs vos aisselles,
óu quand l'aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher.
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre lamer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt, ni la veue...
(Id., p. 323.)

Ce qui est biblique, c'est le style. Déja l'influence de la rhétorique latine y a semé les antitheses : la Bible en accrott encore
le nombre, et, sans qu'on puisse toujours distinguer ce qui vient
d'une source et ce qui vient de l'autre, l'antithese biblique se

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

111

reconnatt pourtant d'habitude a ce qu'elle est moins un contraste
qu'un parallélisme :
Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine.

o~ ~~~ ·s·a·1¡~·pe~he;,.cie :;_o·s· ~~in~s· ii;;¿üe;..
i:iesj; ·1;~~-;eú~tit ~i ·1; .tr~~p~tie' ~¿~~~:
(Id., p. 321, 325, 322.)

Déja J'influence de la memerhétorique Iati~e a multiplié _les apostrophes : la Bible en ajoute d'autres, qm se caractérisent par
leur brusquerie :
Les bons du Sainct Esprit sentent le tesmoignagc.
ns sont vestus de blanc et Iavez de pardon.
o tribus de Juda I Vous estes a la destre,
Esom, Moab, Agar tremblent a la senestre.

Déja Juvénal a suggéré quelques f_ortes images : mais la Bi~le
est pour d'Aubigné Je grand réservo1r. Par la roétaphore b_reve
ou la comparaison développée, el~e transporte dans Le~Tragiques
toute la vie de la nature. Elle fait du pécheur un_ asp1c, ~n vermisseau, une fleur sans seve, quí tombe au p~emier ~oled ou se
fane au vent sorti de la bouche céleste. EJ!e fa1t ~e Dieu un _bon
cultivateur, qui un jour vendange les rois et qm un autre JOur
tient son van pour roeLtre l'aire au point et consumer l'éteule
au feu inextinguible. Elle fait des derniers martyrs d~s roses plus
exquises que d'autres, puisqu'elles sont des roses tard1ves, écloses
a l'automne de l'Église. Elle fait du croyant_ brulé une ~ouve~le
plante fleurissant au milieu des parvi~
S10n. E_lle fa1t b?1re
aux tyrans la lie du vin de la colere d1vme. Elle fa1t extermmer
les courtisans des mauvais rois par la chute de Ieurs protecteurs,
comme on voit le chene en tombant écraser les petites herbes, la
fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,_ l'écureuil et
l'abeille, tout ce qui, ayant eu part a l'ombre, a mamtenant part
au danger.
.
. .
Avec la vie de la nature, la métaphore b1bhque transporte
encore dans Les Tragiques bien des aspects de la vie sociale: l_e
glaive et Je bouclier du combattant, la couronne et le tr6ne du ro1,
la balance du marchand la fumée de la maison, les horribles
douleurs de la femme en 'couches. Elle y transporte enfin toute
la poésie des grands souvenirs, puisque, les no?1s et les faits de
l'histoire du peuple hébreu fournissant a d'Aub1gné les é~éments
d'une langue allégorique sans cesse renouvelée, le ~ath?lique est
pour lui un Esaü et le réformé un Jacob, les mauva1s prmces, des

?e

�LA BIBLE DANS LA POÉSJB FRAN~AJSB

112

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Pharaons, des Achabs, des Roboams, des Hérodes, les ministres
sanguinaires, des Amans, les conseillers fideles, des Michées, les
gens de bien, les tribus de Juda, tes méchants, Edom, Moab, Agar.
Si les images bibliques affluent en telle abondance sous la
plume de d'Aubigné, c'est que la Bible n'est pas pour lui un livre
qu'on lit pour le plaisir ; c'est le livre sacré, source et fondement
de la foi ; celui qui donne la réponse a tous les problemes, et, des
lors,on comprend que le poete n'ait ni une joie, ni une colere, ni
un espoir, ni une idée qui ne cherche dans ce livre ala fois un aliment
et une expression. Mais, par cela meme, c'est un livre dont il ne
saurait trop respecter le texte comme !'esprit. D'Aubigné, qui est
conduit a s'en inspirer sans cesse, l'est done aussi a s'en inspirer
toujours avec la crainte de le dénaturer. Ríen de ce qui est biblique ne répugne ason art, et, par exemple, sa poésie nous transporte hardiment au ciel et a l'enfer, nous fait assister au terrible
, jugement et, auparavant, a l'apparition du juge sur les nuées.
Mais, respectueuse dans sa hardiesse, cette poésie - sauf en
quelques endroits malencontreux - se fait une loi de ne point
dépasser les affirmations de la Bible. Toute la Bible, mais ricn
que la Bible. C'est commettre une tres grande erreur, a mon sens,
que de parler de l'imagination dantesque de d'Aubigné. L'enfer
et le ciel de Dante sont l'reuvre d'une imagination qui s'abandonne. D'Aubigné surveille la sienne. Quand il donne aux tyrans
une image du chatiment qui les attend, il paraphrase un chapitre
, du Deuléronome. Quand il nous fait entendre le double arret du
juge qui appelle au royaume ceux qui l'ont vetu au temps de sa
froidute et jette au gouffre ceux qui lui ont donné de la pierre
au lieu de pain, il ne fait que traduire un chapitre de saint Luc.
Quand il décrit le bonheur du Ciel, il répete presque en propres
termes l'Apocalypse. Dans une page comme celle qui nous
peint la venue du Fils de Dieu, nous devons admirer, cerne semble,
· la discrétion du peintre presque autant que son audace. On I¼
souvent dit, et on est bien obligé de le répéter toutes les fois qu'on
parle de lui - puisqu'il faut prendre, méme contre les poetes,
la défense de la langue et du gout - que d'Aubigné est plein de
défauts : qu'il est dur, rocailleux, imprécis, incorrect. On lui a
souvent reproché, et avec raison, sa terrible intempérance. Mais,
précisément pour cela, il est a propos, en terminant, de relire la
page dont je viens de parler ; car on y voit un d' Aubigné trop
peu loué : le d'Aubigné fort parce qu'il sait se borner, et grand
peintre parce qu'il laisse notre propre imagination !aire ce
tablean dont il ne nous donne, d'apres l'Écriture, qu'uneesquisse
rapide :

113

Voicy le Flls de l'homme et du grand Dieu le fila,
Le voicy arrivé a son terme preflx.
Desja l'air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne...
Les neuves sont seichez, la grand mer se desrobe.••
Montagnes vous sentez douleurs d'enfantemens ;
Vous fuyei comme agneaux, O simples eslemens 1
Cachez-vous changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l:Eternel, ni sa voix rude et forte.
Dieu paroist : le nua~e entre luy et nos yeux
S'cst tiré a l'escart, 11 s'est armé de reux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L'air n'est plus que rayons, tant il cst semé d'anges (1).
(Id., p. 322.)
(1) Je do is beaucoup au livre de Trénel, r liiément biblique dans ramvre
poétique d'Agrippa d'Aubigné ; París, 1904.

(d suivre.)

10

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

Le Milliard des Émigrés
Cours de 11. MA.RCEL MA.RION,
Professeur au College de France.

Nous avons vu la derniére fois que le gouvei:nemen~ de la
Restauration avait l'intention de procurer une ~ndemmté aux
· és, et, d'autre part, de déposer un proJet
de converÉ m1gr
. d 75
f
sion de la rente 5 % en rente 3 % au pa1r . ~
~ancs.L' économie prévue était de 28.000.000,,.et 28 m1!l10ns é\~ient a
peu pres la somme de rente annuelle qu il sembla1t que I mdemnité dut couter.
.
.
Nous avons vu également que ~e projet s~ recommanda1~ ~out a
fait au point de vue de la nécess1té, au pomt de_ vue. de I oppor· mai·s qu'il avait rencontré des adversa1res 1mplacables
t um·te,
t I ·
et ue l'opinion générale était fortement ~ontée con re _m:
L~rsque M. de Villéle eut déposé son proJet, et que celm-c1
fut· l'objet d'un rapport favorable de la pai:t de _M. Masson, la
discussion s'engagea et elle débuta, comme 11 éta1t naturel, par
un discours d'un des ennemis personnels les plus ardents de
M de Villéle j 'ai nommé M. de La Bourdonnaye.
·M de La 'Bourdonnaye était d'un caractere intraitable, et il
·t· contre M. de Villéle des griefs de plus d'une sorte. II semble
ava1'
.. t'ere'. M. . de La
bien que, Iorsque M. de ' Villele arriva au. Mmis
Bourdonnaye ait fait quelque demande,_ s01t pour I_m, s01t p_our
son fils qui n'a pas été agréée, qm ne pouva1t pas etr_e
agréée '; d'ailleurs, son caracter_e éta_it . tel . que, me~e s'1l
avait obtenu satisfaction, le confht éta1t mév1table un Jour ou
l'autre entre lui et le chef du parti royaliste r~isonnable..
M. de La Bourdonnaye attaqua done le proJet avec la v1rulenc~
qu'il mettait toujours Iorsqu'il parlait de quelque c~ose qm
venait de M. de Villele. C'était, suivant lui, de la perfidie q~e de
joindre la question de la conversion a l'indemnité des Ém1grés

115

et que de déposséder des rentiers pour leur donner quelque
chose. C'était un calcul machiavélique qui avait pour but de
rendre odieuse devant l'opinion publique l'indemnité allouée aux
Émigrés. Il préférait, pour sa part, que les victimes de l' éinigration
supportassent encore longtemps leur misere p~utot 9u~ d_'y mettre
un terme aux dépens des rentief!. Le proJet, d1sa1t-1l encorc,
blessait la justice, blessait la morale, blessait_ l'i1;1téret de l'~tat
qui a du acheter tres cher le concours de cap1tahstes étr_angers.
Ce dernier point était le grand argument des adversa1res du
projet. Toutes les fois que l'on voulait attaquer une concep~ion
financiére de M. de Villele, on mettait en avant les banqmers
anglais, allemands, autrichiens, auxque!s il s'adressait.
M. de La Bourdonnaye rassembla done ses traits les plus acérés
contre le 3 %- « Ce 3 %, disait-il, est doué de quelque vertu
secrete, de quelque mérite occulte ; que! est done ce secret ? que!
est done ce mérite ? C'est l'agiotage ! Opération trop semblable
a ces engagements usuraires que d'honnetes Israélites font
conlracter a des fils de famille. »
Pures déclamatioris qui ne supportent meme pas la discussion
tellement elles sont vides.
.
On entendit ensuite un discours tout a fait différent, celui
de M. Humann, qui siégeait parmi l'opposition modérée et qui
allait etre, quelques années plus tard, ministre des Finances de
Louis-Philippe. II loua le projet de conversion; il loua la réduction
de l'intéret, la jugea a la fois nécessaire et tout a Iait légitime.
Seulement il s'attaqua a cette disposition du projet qui consistait
a convertir le 5 % en 3 % ; il aurait voulu qu'on ne franchlt pas
d'un seul coup cette étape, que l'on éonverUt en 4 %, quitte a
convertir ensuite ce 4, si les circonstances le permettaient,
en 3 %, tout au moins en 3 1 /2. II faisait remarquer que 6 francs
de rente 3 % a 75 représentent un capital de 150 francs, tandis
que 6 francs de rente 5 % représentent un capital de 120 francs.
Comme je l'ai déja dit, si l'on se place au point de vue des
príncipes, M. Humann avait cent fois raison. II aurait été infiniment préférable de faire la conversion de 5 % en 4 % et de se
réserver ensuite la possibilité de convertir le 4 % en 3 % ; on
aurait réalisé une économie de deux fois 28 millions au Iieu d'une
fois. Seulement, il fallait pouvoir le faire. Toute la question était
la, et M. de Villele a toujours été convaincu que le crédit, si
solide qu'il fut, ne l'était pas encore assez, que le pair n'était
pas encore suffisamment atteint, pour qu'on put se lancer
dans l'aventure d'une semblable conversion. II ne voulait
hasarder la chose qu'en se sentant soutenu par le consortium

�LE MJLLIARD DES ÉMIGRÉS

116

117

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

des banquiers et ceux-ci ne s'engageaient qu'a la condition
qu'on leur donnerait du 3 % a 75.
Vint ensuite M. Casimir Périer qui était banquier lui-meme et
qui souffrait de se voir évincé par ces banquiers anglais ou alle,
mands comme l'étaient M. Baring et M. de Rothschild. C'étaitd'ailleurs, un vieux grief; si '/ous vous en souvenez, lors des emprunts de 1818, Casimir Périer avait censuré tres aprement. les
déterminations du gouvernement frangais parce que ce gouvernement s'ét.ait adressé a Londres et a Amsterdam.
M. Casimir Périer fut done tres violent. II se plaga surtout a ce
point de vue que la lutte dans 1a question présente était engagée
entre la propriété fonciére et la propriété mobiliére ; que le
gouvernement, et la Chambre a sa suite, se préparaient a accabler
la propriét.é mobiliére, chose d'autant moins surprenante que
cette Chambr · se composait en tres grande majorité de grands
propriétaires Ionciers. On avait done sacrifié la propriété mobiJiere a la jalousie, aux rancunes, en tout cas aux intérets de la
propriété fonciére qui dominait dans la Chambre des Députés.
C'était, disait-il, un hourrah - il employait ce mot qui rappelait
les cosaques- c'était un hourrah que l'on se préparait a faire des
déparlements contre la ca pitale: París allait etre sacrifié a la
province. Ensuite il s'indignait que l'on eut fait connattre a un
mcmbre du Parlement anglais et a un consul autrichien ce que
l'on n'avait pas fait connattre a. la Chambrc; iln'ajoutait pas que
ce membre du Parlement anglais était Baring lui-meme et que
Je consul autrichien était M. de Rothschild. 11 abondait naturellement dans le sens de M. Humano et regrett.ait la conversion en
3 %M. de Villéle n'eut pas de peine a réfuter toutes ces critiques,
ces reproches, et a montrer qu'il était lié par la nécess1té et
qu'il avait été absolument obligé pour trouver des banquiers
qui répondissent du succés de l'opération d olTrir un intérét réel
de 4_ en émettant du 3 O/o a 75. II fallait choisir entre cette
solution ou ne rien faire du tout, et M. de Villéle préférait agir.
« D'ailleurs, ajoutait-il, - et ceci montre comment la question
de la conversion, maintenant, et la question de l'indemnité un
peu plus tard, étaient liées a celle de l'amortissement - d'ailleurs, il était nécessaire d'adopter une mesure qui donnat a la
Caisse d'amorLissement le moyen d'agir dans une sphére audessous du pair. »
Ceci mérite un peu d'explications. L'amortissement a été une
des gloires de la Restauration. II a été poursuivi avec une régularité véritablement admirable, de telle sorte que si ce gouver-

nement a été obligé d'émettre beaucoup de rentes, elles subissaient une diminution constante par le jeu de l'amortissement
qui, jamais, n'avait été pratiqué d'une fagon aussi fidele en France
qu'a ce moment-la. Par la suite, les théoriciens financiers n'ont
pas tardé a s'apercevoir et a enseigner que les apparences étaient
en ceci plus belles que la réalité et qu'amortir, lorsque, d'autre
part, on 6mprunte, est une opération contestable ; qu'il aurait
peut-etre mieux valu emprunter moins, par exemple en 1817
et en 1818, et renoncer a l'amortissement. C'est une vue qui
est parfaitement exacte, mais exacte en supposant une situation
normale, en supposant le crédit affermi, en supposant de bonnes
habitudes prises soit daos le public, soit dans le gouvernement..
Or, telle n'était pas alors la situation. Tout était a faire en
matiére de crédit ; il fallait tenir grand compte des dispositions
psych?logiques. Il était indispensable, pour apprendre au public
a avo1r confiance daos la rente frangaise, qui lui avait joué de
si mauvais tours, de lui montrer, de l'obliger a apercevoir un
fonds d'amorlissement toujours respecté. Aussi y avait-il la une
raison d'ordre subjectif qui rendait, a mon sens, l'amortissr
ment, meme fut-il un peu coílteux, absolument indispensable
sous la Restauration.
C'est ce que pensait M. de Villéle ; il rejetait bien loin toute
i~ée de porter atteinte a l'amortissement ; il voulait que l'amorbssemcnt !~t chose sac~o:sainte et ci:ue l'on continuat rhaque
an~ée a u~1hser les _77 milhons et dem1 de revenos que possédait
d_éJa la Ca1sse a étemdre les rentes par rachat. Mais racheter des
btres 5 %au-dessus dupair,lespayer 102.103, 104et meme davantage par la suite! c:était insensé. Alors que faire ? ... Imaginer
un autre fonds qm íut au-dessous du pair et que l'on put racheter
sa~s se m~ttre en contradiction avec la logique : c'était une des
ra1sons pmssantes qui l'avaient déterminé a vouloir convertir la
rente 5 % en 3 % au-dessous du pair pour que l'amortissement
eut le temps de jouer.
Telles. étaient les considéraLions, sur lesquelles s'appuyait
M. de V1lléle.
, On en fit valoir d'autres et on mit en avant des arguments
d ordre moral.
~lusieurs orat~urs, affectant de ne pas comprendre ce que c'est
qu une convers1o_n ou peut-etre d'ailleurs ne le comprenant pas
réellement, parla1ent ~e cette réduction éventuelle du 5 % en
4_, comme d 1 une opération banqueroutiere, comme d'une opérat~on rappe~ant les ré~uctions de rente de l' Ancien Régime, opérations de triste mémo1re: ou bien ils alTectaient de se placer au

�118

REVUE DES COt:RS ET CO:&gt;.FÉRENCES

point de vue de ces pauvres rentiers qui aUaient etre sp~liés
du jour au lendemain du cinquiéme de leur revenu, oubhant
que, si lesrentiers sont dignes d'intéret, les contribuables le sont
encore davantage, et qu'il est inique d'iníliger a ceux-ci un
accroissement inutile de charges pour l'intéret des rentiers.
C'est la doctrine qui a été soutenue par un tres grand nombre
d'orateurs. Crignon d'Ouzouer parla avec véhémence de l'injustice, de la mauvaise foi, de la barbarie, qu'il y aurait a amputer les
titres de rente d'un cinquieme de leur revenu.
C'est a ce propos que M. de Villéle a rappelé dans ses notes que
ce Crignon d'Ouzouer avait acquis autrefois au cours de 7 francs
80.000 francs de rente et qu'il n'avait vraiment pas le droit de se
dire sacrifié quand on lui ofTrait un capital de 100 francs pour les
7 francs qu'il avait jadis déboursés.
Puis un député de la gauche, Stanislas de Girardin, évoqua
un nom qui fut pendant longtemps et qui était encore a ce
moment-la le synonyme de la mauvaise foi la plus éhontée.
M. de Girardin compara le projet de M. de Villele a ce qu'avait
fait un certain abbé de triste mémoire, l'abbé Terray. ll ajouta
que le Gouvernement avait évidemment obéi dans l'idée de cette
conversion au désir de íaire íleurir l'agiotage et qu'il s'était mis a
sa discrétion. « L'agiotage, disait-il, allait mourir maintenant
que la rente était arrivée au pair : les spéculateurs avaient réclamé pour luí un aliment, et le ministre leur en avait fourni un
champ beaucoup plus vaste en imaginant son malheureux 3 %- 1
Puis survinrent des amendements-commentles appellerai-je?
amendements humanitaires, amendements de générosité,
comme celui-ci : exempter de la conversion les rentiers ayant subi
autrefois la banqueroute des deux tiers, a condition que leurs
titres n'eussent pas été transférés, ne fussent pas sortis de leur
famille depuis lors. I1 semble, en efTet, que ce fut conforme a la
justice, aI'équité, et que l'on pouvait éviter cette perte ades gens
qui, autrefois, en avaient subi une aussi considérable. Mais la banqueroute des deux tiers avait été faite de telle sorte, et les titres
si babilement mélangés, qu'il était impossible de savoir quels
étaient ceux qui avaient subi la banqueroute ; personne n'était
en état de dire sur qui elle avait pesé.
Voici un autre amendement dont il est intéressant de dire
un mot, pour montrer que certaines propositions peuvep.t se
produire aussi bien dans des Chambres issues d'un sufTrage tres
restreint, que dans des Chambres issues du sufTrage universel.
Cet amendement consistait a dispenser de la conversion les
nntiers qui établiraient qu'ils n'avaient pas plus de 1.000 francs

LE ~tlLLURD DES É~IGRÉS

119

de rente. C'est une de ces propositions qui ne manquent
jamais lorsqu'elles sont émises dans des Parlements modeme~,
de rec¿voir beaucoup d'applaudissements. II par~tt tout a f~1t
a propos de dispenser les petits d'un sacrifice qu on veut fa1re
pe1er sur les gros.
.
.
Examinons cependant a quoi aurait about1, en pratique, un
amendement semblable.
.
.
Voila les rentiers au-dessus de 1.000 francs qui seront su1ets
a la conversion tandis que les autres en sont exempt~. Pren~ns
deux rentiers, dont )'un aurait 1.020 francs de rente, 1 autren en
aurait que 980 ; le rentier de 1.020 francs, dont le revenu ~ra
ditninué d'un cinquieme, n'aura plus que 816 francs; le renbe~
qui avait 980 francs gardera ces 980 francs. !lse_trou~eraque celm
qui avait le moins aura davantage que celm qui ava1t plus.
.
L'application de semblables lois entratne de ces anoma}1es
inévitables quand un impot distingue, quand tout le monde n est
pas traité de meme et que la loi n'est pas égale pour tout le mond?.
C'est ce que dit M. de Villéle. 11 demanda comment on pouva~t
diviser avec justice et sans tomber dans d'inextricables co~phcations cette masse de rentiers, tous acquéreurs au meme btre,
tous régis par des príncipes lé?aux d'une pa~faite identité; _comment diviser, pour une part1e, une opérat10n que la momdre
oscillation des cours pourrait ensuite rendre impraticable pour les
uns apres avoir été subie par les autres. 11 n'y a rien oajouter a ces
arguments décisiís.
. .
.
Un autre amendement,l'amendementLeroy, cons1sta1t en cec1:
convertir le 5 % en 4 %, mais progressivement, d'année en année,
un dixieme chaque année ; l'opération serait achevée au bout
de dix ans, de maniere, disait-il, a laisser aux renliers le profit
qui, sans cela, allait passer aux banquiers.
M. de Villéle ne fut pas satisfait de cette proposition ;
mais comme il sentait que l'opinion lui était peu favorable, il
crut nécessaire, pour le suc!:és de sa combinaison, de parattre au
moins faire quelque chose dans ce sens et il se résigna a dire qu'il
accepterait cet amendement, mais a la condition qu'il serait émis
néanmoins de ces 3 % a 75 auxquels il tenait par-dessus tout.
Tout le monde crut que la était la solution, que tout allait se
terminer par une embrassade générale et on se sépara un certain
soir tres satisfails les uns des autres. On n'avait pas réfléchi que
proposer aux gens, d'une part, du 4 % au pair et d'autre part
un revenu de 4 % aussi, mais au capital de 75 et qui aurait des
chances de hausse, c'était en réalité ne leur proposer aucune
option : nul ne serait assez fou pour préférer le premier fonds

�120

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au second. Ons'apergut que l'amendement ne tenait i. as debout,
et le lendemain il fut rejeté.
La Chambre vota enfin le projet ministériel par 238 voix contre
145.
Cette minorité était tout a fait imprévue. Dans cette Chambre.
ou le Ministere semblait absolument le maltre, on trouvait 145
opposantsa une mesure qu'il avait particulieremell;t a cceur, p~ur
laquelle il avait vigoureusement combattu. C'éta1t un échec mquiétant pour M. de Villéle et qui démontrait la formation d'un
certain mouvement d' opposition qui pouvait etre dangereux.
Les opposants, les ennemis de M. de Villéle, accueillirent ce
résultat avec beaucoup de satisfaction et d'espoir, et c'est peutetre alors que son collégue - je ne dirai pas son ami,_car il s'en
faut de beaucoup qu'il l'ait été - M. de Chateaubriand, dont
]'attitude pendant la discussion avait été telle que les plus aveugles se rendaient compte qu'il était de cceur avec l'o~position eut un mot qui est resté célebre. A propos de la mauva1se aventure
dans laquelle s'était fourvoyé son Présid~nt du Conseil -: j'emploie ce mot parce qu'il répond a la réahté _des c~oses bu~n que
M. de Villéle ne fut pas Président du Conse1l en titre - d d1t :
« J'ai déja vu bien des gens se casser la tete contre un mur ; mais
voir des gens batir un mur expres pourse casser la tete la-contre,
je ne l'avais jamais vu. »
Restait a emporter l'adhésion de la Chambre des Pairs. Ici,
la lutte allait etre encore plus difficile, et elle se termina par un
désastre pour le Ministere.
D'abord, le rapport de la commission des Pairs fut confié a un
ami intime de Chateaubriand, le duc· de Lévis, personnage qui
avait déja écrit sur diverses questions financiéres et qui l'avait
fait quelquefois avec beaucoup d'intéret. M. de Lévis, aprés avoir
combattu en passant la foi et peut-etre un peu la superstition
qu'avait M. de Villéle pour l'amortissement, admettait la
nécessité de la conversion. II concluait a l'adoption du projet,
mais en y mettant ce que quelqu'un appela un post-scriptum
venimeux. II concluait a l'adoption, mais il exprimait le
regret que ce projet ne fut pas aussi bien congu qu'on aurait
pu le désirer et il insinuait que peut-etre aurait-on pu trouver
un meilleur moyen d'arriver au meme résultat. « N ous n'avons pas
a examiner si d'autres combinaisons pouvaient amener au meme
but avec le meme avantage : c'est sur le projet deloi qui nous est
présenté qu'il s'agit de statucr. » C'était dire : « Votez le projet
si vous voulez ; il n'est pas mauvais, mais il y en a d'autres
qui seraient bien meilleurs. »

LE IIHLLIARD DES ÉMIGRÉS

121

M. de Lévis avait eu aussi le tort d'insérer dans son rapport
un entrefilet qui fit beaucoup d'impression. II fit connattre qu'unc
compagnie de banquiers avait ofTert de se charger de ]'opération,
tout en continuant de payer quelque temps aux rentiers leur
intéret de 5 %- La chose fit une profonde sensation. Tout le
monde s'émut. Mais M. de Lévis ne disait pas que cette
proposition émanait d'un individu sans compétence et sans
qualité pour intervenir dans l'affaire, qu'elle émanait du
banquier appelé Sartoris qui avait l'habitude lorsqu'une opération était en train et qu'il n'avait pas pu y trouver place - ce
qui était le cas - d'aller faire aprés coup des offres plus avantageuses quen'avaient faites ses concurrents. La chose fut ébruitée.
Laffitte, Baring et Rothschild s'empresserent de le désavouer~
de dire qu'il avait parlé en son nom personnel, qu'eux n'y étaient
pour rien et qu'ils restaient sur leurs positions. La chose nuisit au
projet auprés de beaucoup de membres de la Chambre des Pairs.
Il est inutile d'entrer dans le détail des discours qui furent
prononcés dans cette Chambre et particuliérement de mentionner
l'opposition modérée, mais réelle cependant, de deux prédécesseu~s de M. de Villéle au ministére des Finances, ce qu'on
appela1t alors le Partí des Anciens Ministres. 11 est assez naturel
que des anciens Ministres ne trouvent pas merveilleux le projet
. d'un de leurs successeurs ; cette opposition est dans l'ordre
des choses. Ainsi firent M. Roy et M. Mollien. Ils avaientété consultés par M. ~e Villéle _quand il avait préparé son projet ; a
ce mo~ent.-la, 1ls y avaient adhéré, mais maintenant ils n'y
adhéra1ent plus, ou du moins ils faisaient beaucoup de restrictions
et de ~é~erve. Bref, ils concluaient plutot meme au rejet de la
prol_los1t10n et a la formation d'un nouveau projet dont ils indiqua1ent les bases d'une fagon, d'ailleurs, un peu vague.
_U_n a~tre orate_ur parla ensuite qui attaqua a fond le projct
m_m1sténel ; c'ét~1t aussi un ancien ministre, mais non pas des
F1!1ance~, P~sqmer. M. Pasquier combattit le projet qui, selon
lm, alla1t fa1re perdre a la Restauration « cette fleur de loyauté
dont elle avait toujours entouré ses actes ». 11 s'étendit ensuite
en ~e. longues ~onsidérations sur l'état troublé de l'Europe, _ en
quo1 11 exa~ér~1t n?tablement, -il se demanda si on n' aurait pas
a se repenbr d av01r porté un coup aussi funeste au crédit en cas
de collision européenne: le j~ur ou l'on serait obligé d'émettre
un gros empru?t, on po~rra1t t~ndre 1~ main aux banquiers
étr,angers, on n_ y trouv~ra?t plus r1en. Enfm il se plaignit aussi
q~ on eut,as~oc1é la spohat1on des rentiers a la question de l'indemmté des Ém1grés d'une fa\¡on aussi étroiLe.

�122

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

L Chambre des Pairs entendit enfin un dernier discours q_ui
eut ~lus de retentissement, ce fut celui de l'archeveque dePans,
Mgr de Quélen. Ce prélat combattit le projet du &lt;?ouvernement
en parlant au nom de la charité .et des pau:vres ; d se demanda
1· l réalisation du projet n'alla1t pas avo1r pour conséque~ce
: neª diminution d'au moins un cinquieme, et peut-etre de bien
davantage, dans les charités. II fit_ i~pression et il gagna a. cett~
attitude une popularité extraordma1:e. Sous la Resta~r~tiº?• d
était tres dangereux d'avoir contre so1 le Clergé. M. ~e Villele l eut
ce jour-la. II avait done contre luí, º"?tre ses ennem1~ personn~lst
la gauche, !'extreme droite, une partie du centre d_ro1t. Le p~o~et
succomba sous cette hostilité, et, dans la séan~e célebre du 3 JUID,
le projet de conversion fut rejeté .P~r 128 vo1x contre 94. Ce fut
un échec tres cruel pour M. de Vdlele. , .
Son dépit, son irritation en furent tres VIfs et s~ .montre~t
encore comme au premier jour da~s ses notes..Selon lm d y aura~t
eu des moyens de faire passer la 101 de convers1on des rentes, ma~s
son honneteté avait reculé devant ces. moycn~-la : on sera1~
venu le prévenir qu'il y avait un moyen sur de fa1re passer la 101
des rentes devant la Chambre des Pairs,. c' était de distribuer dans
cette Chambre un certain nombre de btres 3 % ou de rappele~
au ministere des Afiaires étrangeres M. de Montmorency qui
en avait été écarté dans les circons_tlances que nou~ a~ons v~es ~t
dont le partí puissant ne pardonnait: pa~ a M. ~e V1llele de I avo1r
Jaissé mettre de cóté. Bref, - et Je cite t?uJours _les notes du
Ministre _ on aurait vu dans cette occas10n verur dans cette
Chambre ces « figures sénatoriales_ c~arg~es d'années et de méfaits politiquee que l'on n'y voya1t Jamais que dans ces occasions-la ».
·
M. ·
Le 3 juin au soir, il y avait une tres grande _réc?pbo_n au rnistere des Finances. On y vint en foule. On était bien ai~e, dans l~s
milieux parlementaires, de voir comment M. d~ V1llele allait
supporter ce coup et on épiait sa figure a~e~ attenti~n.
.
M. de Villele n'était pas seul a etre irrité. Loms :'(VIII lu:meme n'acceptait pas ce coup ave~ p~ilosop_hi_e. Il te.na1t au s~csC:~
de la conversion · avant de mourir, il dés1ra1t avoir attache
nom a l'indemnité des Émigrés; en outre, il n'aimait p_as Chate~ubriand; et Mme du Cayla, qui étaita ce moment-la qua~1 souverai~e
aux Tuileries ne voulait pas non plus de Chateaubriand et était
bien aise de l:écarter pour pouvoir mettre asa place son protégé,
le d-uc de Doudeauville. M. de Villele d'un cóté et Mme d11 Cayla
de l'autre n'eurent done pas de peine a exciterle mécontentement
de Louis XVIII contre Chatcaubriand.

LE MTLLIARD DES ÉMIGRÉS

123
Le 4 et le 5 juin, plusieurs événements se passérent qui eurent
pour effet d'accentuer la défection de Chateaubriand.
0n discutait a la Chambre des Députés la question de la
septennalité. Chateaubriand voulut prendre la parole ; mais il
en fut empeché par M. de Corbiere, ministre de l'Intérieur,
ami dévoué de M. de Villele, qui dit que la question regardait le
ministere de l'Intérieur, qu'il avait a parler d'abord et il devanc;a
son collegue a la tribune.
Tous ces faits étaient de mauvais augure pour Chateaubriand.
Le dimanche 6, iJ devait y avoir une grande réception aux
Tuileries aprés la messe. Le matin, de bon matin, M. de Villele
fut appelé aupres du Roi qui lui dit : « Chateaubriand nous a
trahis comme un gueux, je ne veux pas le voira la réception apres
la messe. Faites tout de suite l'ordonnance de son renvoi; qu'on
la lui remette a temps, je ne veux pas le revoir. » On se mita la
poursuite de M. de Chat.eaubriand, on le rejoignit a temps.
11 quitta le ministere furieux. Il trouva un asile au
Journal des Débals, qui épousa entiérement sa rancune.
Le ditecteur des Débats, M. Bertin de Vaux, alla hautainernent
proposer a M. de Villele la paix ou la guerre :la paix en réintégrant Chateaubriand ; sinon la guerre, et elle serait terrible.
II rappela que c'était le Journal des Débats qui avait déja renversé
le ministére Decazes et le ministére Richelieu. (&lt; Oui, aurait
répondu M. de Villéle, vous avez renversé les ministéres Decazes
et Richelieu en faisant du royalisme: mais pour me renverser,moi,
il faudra que vous fassiez de la révolution. » Et la prédiction s'est
trouvée exactement réalisée. ~on pas que je partage cette opinion,
soutenue maintes fois, que la cause profonde de la Révolution de
1830 fut la rupture de Chateaubriand avec le ministere : Chateaubriand n'était pas assez puissant pour cela, mais il est certain
que la campagne ardente qu'il mena des lors contre Villéle afiaiblit dans l'opinion l'homme d'État qui aurait peut-etre été
capable d'orienter la Restauration vers de meilleures destinées.
La conversion était done condamnée, mais l'indemnité des
Émigrés le serait-elle ? M. de Villele, Je gouvernement tóut
entier, tenaient trop a ce projet et ils résolurent de le réaliser
autrement. Seulement, Louis XVIII qui, au moment de ces
événe~ents, av_ait déja un pied dans la tombe, ne devait pas voir
ce proJet aboutir. II mourait le 16 septembre 1824, et c'était son
successeur qui devait avoir l'honneur - ou le malheur selon le
point de vue auquel on veut se placer, - de faire vote;cette loi
fameuse de l'indemnité.
La session s'ouvrit le 22 décembre 1824. Le discours du tróne

�124

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

annonga entie autres chose~ une l?i qui, sans augmenter les
impots, sans nuire au créd1t ~ubhc, sa~s retra~cher au~ull;e
partie des fonds destinés aux d1vers serv1c~s pubhcs, réuss1ra~t
a fermer les dernieres plaies de la Révolut1on et a accomphr
un grand acte de justice et de politique. .
.
.
_
On ne perdit pour ainsi dire pas une mmute. Le 3 Janvier 1825,
M. de Martignac lut a la Chambre le fameux projet dont tout
le monde s'entretenait depuislongtemps. Cetexposéest une&lt;l:uvre
digne de la plus grande _admi~at~o.n. Si ~a loi a d~n~é pr1se ~
bien des critiques, le proJet prim1tif et _l expos~ qm 1 accompa
gnait étaient des mieux c?rn;¡us, et jama1s peut-etre les Chambres
frangaises n'ont entendu s1 beau langage..
.
M. de Martignac commenga1t par étabhr que, p~r smt~desévénements inou1s de la Révolution, les hommes de bien ava1ent pu se
trouver incertains et partagés; les uns avaient pu juger que l'honneur, que les intérets dela Patrie les attachai?nta~sol natal, d' a_utres
avaient jugé que cet honneur et que ce_t mté~et de la Pat~1e l~s
appelaientsurune terre étr~ngére_ou une royalemfort~ne ava1t déJ a
cherché un asile. II rappelait ensmteque la C~arte av_a1t assuré aux
détenteurs actuels des biens nationaux la hbre et mcommutab~e
propriété des biens dont ils s'étaient rendus acq~éreurs _; mais
que les familles dépossédées n'en avaient pas m~ms dr01t a ~a
bienveillance du Roi et a la justice du pays. La 101 de 1814 éta_1t
déja entrée daos cette voie. On aurait été beaucoup_ p!us ~om
daos son exécution sans tous les événements qm s éta1ent
suivis : 1815, les Cent-jours, l'invasion, l'in_demnité, la, guerre
d'Espagne. Mais, maintenant, le ~oment éta1t ve1:1u de_ s occ~per
de cette plaie saignante qui porta1t sur le corps entier, bien qu elle
ne parut afTecter qu'une de ses parties. Et, a ce pr?pos, M. de
Martignac reconnaissait que les malheurs et que les rumes c~usées
par la Révolution s'étendaient bien au dela ~u cercle ~esÉm1grés:
que si on voulait indemniser tous ceux qm en ava1e~t éprouv:é
quelque préjudice, il ne fau~rait pas se bor~er aux Ém1gré~, mais
qu'il faudrait aussi indemmser_les gens r~nnés par le ;max1m~m,
ruinés par le paiement en pap1er-monnaie, par les devastat10ns
de la Vendée et par les autres guerres intérieures, ou par les
invasions successives. « Mais, disait-il tres justement, si l'on
voulait entrer dans une pareille voie. les richesses de la France
n'y suffiraient jamais. Il fallait se borner a indemniser 1~ _s,Poliation des biens immeubles, parce que les pertes mob1heres
peuvent etre cruelles, mais que le _souv~nir s'e~. _efTace pr?gressivement tandis que les confiscations 1mmob1heres, subs1stant
toujours,' sont une tache visible qui blesse la conscience d'un pays

LE MILLJARD DES ÉMIGRÉS

125

par son éternelle présence. » II rappelait ce propos l'exemple de
l'Irlande que les causes semblables avaient depuis des siecles
laissée en état de trouble et d'insurrection constante. II constatait qu'il y avait la un véritable volean et il demandait le concours des Chambres pour éteindre ce volean, dans notre pays.
Ainsi done, il fallait indemniser, mais comment et sur quelles
bases ? 11 exposait que son administration s'était déja livrée a
des travaux considérables pour faire procéder a des estimations
par des experLs et pour consulter des matrices de la contribution
fonciere ;_ mais le¡¡_,résultats de ces essais étaient si fautifs qu'il
ne pouva1t etre question de les utiliser.Faute de mieux on était
d?nc obli?é de prendre pour base les prix d'adjudication des
b1ens nationaux de seconde origine, en traduisant ces prix en
valeur réelle d'apres letableau ~edépréciation des assignats dans
le dépa~tement de la situation des bons. 11 y avait eu aux dépens
des ém1grés ou des condamnés 370.617 ventes jusqu'au mois
de prairia! ar_i III : le prix de ces ventes, calculé d'apres l'échelle
de dépréc1ation propre. a_ chaque département, représentait une
valeur réelle de 605 m1lhons ; ensuite, apres prairial an III et
surtout apres la loi du 28 ventase an IV la vente s'était faite
d'apres l'indication du revenu de 1790; et la on avait une base
plus sure. II s'était fait sous ce régime 81.455 ventes, pour un
revenu de 34.620.380 francs. En multipliant par vingt le chiffre
de ce revenu, on arrivait a un capital de 692 millions. 605 millions
avant Prairial, 692 millions ensuite, cela faisait au total 1 milliard
( 1.297.760.000 francs), m?ntan~ des bi_ens confisqués sur les émigrés
ou C?ndamnés. De ce ch1ffre, 11 falla1t retrancher 309 millions de
pass1f que l'État avait payé pour les émigrés. 11 restait done
987.819.962 francs, somme dont FÉtat pouvait se Gonsidérer
comm~ étan~ tenu envers les émigrés, puisqu'on voulait allouer a
ceux-c1 une mdemnité.
En~~e 987 million~ e~l- rnilliard,la distance n'est pas tres grande,
et volla_ quelle es~ l or1gme de l'appellation classique de milliard
de~ énugrés. Ma1s avant d'y arriver, je dois dire que cette appellati_on. est absolument fausse. Il n'y a jamais eu de milliard des
émigres, ~ttendu que ~e chiffre de 987 millions n' est pas celui qui
a été attemt p~r l,e capital des_ rentes qui ont été données en paiement aux ém1gres. Par la 101 de 1825, on accordait pour représenter ce c~pital, 30 millions de rente a 3 °/0 a 'répartir aux Émi(]'rés
0
en prop?rt10n de leurs pertes. Mais ce chiffre de 30 millions n' a pas
été attemt en ré~li_té; o~ n'a pas dépassé celui de 26 millions,
~e sort~ que le milhard s est trouvé réduit a peu pres a 866 milhons, 51 on compte la rente au pair, et a beaucoup moins, si on

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
126
compte au cours les rentes qui leur ont été allouées, la supposant un cours moyen de 80, cours d'ailleurs supérieur au
cours réel, cela ne fait plus que 693 millions.
Puis une question plus difficile se présentait : a qui irait l'indemnité ? Tel était le troisiéme point qu'abordait M. de Martignac. Lorsque les anciens propriétaires étaient encore vivants,
la chose allait de soi: le propriétaire dépossédé serait indemnisé,
on lui attribuerait une quantité de 3 °/0 proportionnelle au chitire
de ses pertes. Mais quand il n'existait plus, a qui irait l'indemnité?
Aux héritiers ? Mais seraient-ce ses héritiers au moment de la promulgation de la loi, tels qu'ils étaient en 1825 ou tels qu'ils
existaient au moment du décés de l'émigré qui était a indemniser?
Si nous prenons pour exemple en émigré morten 1812, faudrait-il
attribuer l'indemnité aux héritiers qu'il avait en 1812 ou a ceux de
1825, qui pouvaient ne pas etre les memes ? Surtout a qui irait
l'indemnité si l'émigré a indemniser a.vait avant de mourir fait
un testament dans lequel il aurait disposé de la totalité ou de
partie des biens qu'on lui avait confisqués? Bref, considérerait-on
les béritiers ex nune ou les béritiers ex tune ?
Cette question avait une importance politique capitale,
car, si la loi ne connaissait que les héritiers du moment
présent, cela impliquait l'idée que les émigrés avaient été valablement dépossédés, que la Révolution avait a bon droit et
justement confisqué leurs biens, que leurs propriétés étaient
légalement passées a d'autres et que si on les indemnisait, c'était
parce qu'on le voulait bien et sans y etre forcé. Faire prévaloir
la thése en faveur des héritiers ex nunc, c'était accorder une
indemnité de grace, non pas une indemnité de justice.
Si, au contraire, on appelait a profiter de l'indemnité les béritiers au moment du déces, et a plus forte raison les légataires
auxquels les émigrés auraient pu attribuer tout ou partie de leurs
biens, la loi changeait de sens, impliquait l'idée qu'ils n'avaient
jamais cessé en droit et en équité d'etre propriétaires des biens
qui leur avaient été soustraits ; que, par conséquent, les acquisitions révolutionnaires étaient parfaitement nulles et que les
émigrés étaient en droit de revenir sur ces ventes; qu'en un mot,
l'indemnité considérée ainsi était une indemnité de justice,et non
pas une indemnité de grace.
Voila quelles étaient les dell{ opinions absolument opposées
a propos desquelles on batailla pendant toute la durée de la discussion du projet.
M. de Martignac avait parfaitement apergu la gravité de ce
probléme et, par conséquent, l'importance capitale qu'il y avait

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

127

a bie~ établi~ que ceux qui seraient appelés a bénéficier de J'inde~ruté sera1ent les ayants droit des émigrés présents en 182."
11 v1t r~pouss~e l'idée d'une indemnité de justice et il s'en tenai't
a une !~de_mmté de grAce. Il le voulait pour que cette loi de
r~conc1hab~n ne fut pas autre chose, qu'elle ne put pas donner
heu a des discordes e~tre les tenant.s de l'Ancien Régime et les
t!fants de la Révolubon '. et ~nfin parce que faire autrement serait
a e~t~·/?vant de co~plicat10ns inextricables ; car en fait il y
ª".ª1 Ja e~ une 101 de restitution, ou plutot d~ reinis~ la
101t de l814 d aprés laquelle cette remise avait été un cadea~ un
:: :e~~r~~r,etnon_pas la reconnaissance d'un droit. A la s~ite
o1, 11 y ava1t eu procés, lorsque des légataircs étaient
~~enus rrlamer leur. part des restitutions. Quelquefois les triawc, es co~rs mem~s leur avaient donné raison . mais la
f:u.r de Cassat10n, ~ard1enne vigilante de }'esprit de la l~i, avait
UJOurs cassé les Jugements qui leur avaient donné ain
cause; elle ne connaissait que les héritiers ex n
t g
_de
les légataires.
une, e non pomt
la ~!t;cª'!~i:l:::~t!r\que la loi_ de 1825 déflt a cet égard ce que
civile dans la France a1 ' ?n alla1t seme~ des germes de guerre
Révolut'
ent1ére, entre amis et adversaires de la
et dans
allum.er le feu de. la discorde entre les fainilles
en grandemar~:u:e:eme de~ fam1ll_es ; on risquait de déposséder
l'abri d' P, l
gens qui pouvaient se croire parfaitement a
apres es termes de la loi de 1814
Telles furent les sag
•dé . ·
gouvernement avait ré: écons1 ra~1ons d'aprés lesquelles le
verrons que les Chambresg son proJet. _M~lheureusement nous
qu'elles firent subir au ne _surent pas 1m1ter cette sagesse et
modifications.
proiet gouvernemental de fAcheuses

It,tt

(d suiL•re.)

�129

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

Le Sacré College au Moyen Age
Cours de K. JORD.lN,
Professeur a la Sorbonne.

Nous savons maintenant quelle a été,'quant aux relaLions
du Saint-Siége et du Sacré Collége_, la théori~ et la pratique des
papes eux-memes; comment. en fa1t, un certam _nombre de papes
ont plus ou moins cédé a l'influence des cardmau~ ; comment,
en droit, ils ont toujours maintenu avec une certame p~udence,
~ans heurter trop de fron~ l'opini~n opposée, la. th~o~1e de la
plenitudo poleslalis, ou ple'.n J?ouvoir du pape. Ma1s, d a1lleurs, la
doctrine opposée, celle qui, smon subordon~e _le pape au Sacré
Collége, du moins lie toujours_ le pape a l'opm10n du Sacré Collége, cette doctrine a eu la vie tres l_ongue ; au M.oyen Age! elle
se rencontre chez nombre de canomstes ; elle a été expnmée
suivant les circonstances avec une force plus ou moins grande.
Nous avons aujourd'hui a en étudier l'expression et a en suivre
les principales manifestations.

§
Sur quoi d'abord repose cette doctrine, sur quel principe 7
C'est avant tout sur l'analogie que l'on établit entre la_situation du pape par' rapport au Sacré Collége_, et la ~itu~tion d'un
éveque ordinaire par rapport a son chap1tre. H1stonquement,
ce rapprochement est d'ailleurs justifié, puisq¡i.e le Sacré ~ollége peut etre considéré asse~ exa~tement comme le chay1tre
del'église de Rome (avec la particulanté de la présence ~es ~veques
suburbicaires), et que le développement des deux ~nstitutions
est analogue, notamment en ce qui concerne le dro~t électoral.
On peút en tirer un argument sur lequel ont insisté certains canonistes du xme et du x1ve siécle. LecardinalLemoine, par exemple,

écrit que « le pape se comporte vis-a-vis du collége des cardina~ comme un _autre éveque vis-a-vis de son collcge, c'esta-d1re de son chap1t~e. Done, de meme que l'éveque ne peut pas
enlev_er a son ~hap1tre ses _pouvoirs d'administration légitime,
de meme celan est pas perrms au pape». Une cinquantaine d'années plus Wt on trouverai; la ~em~ doctrine, et meme développée
plus longuement, chez l Hostiens1s : « Entre les cardinaux et
le pa_pe, dit-il, il y a une telle union qu'il convient qu'ils se commumquent t_out l~s uns aux autres. De meme qu'entre un éveque
et son chap1tre, 11 y a une communion plus intime qu'entre le
meme éveque et les autres églises quelconques de son diocese
de meme et beaucoup plus encore il y a une union plus parfai~
entre le f~pe et le collége de l'.Église romaine qu'entre n'importe
quel ~a ,narche et. son chap1~re... Et cependant le patriarche
ne do1t pas expédier les afiaires graves sans le conseil de ses
fréres ... A ,bi~n plus for~e raiso?. done convient-il que le pape
de.r_nande l ª;1s de ses fr?res. D adleurs, toute décision est plus
soh~e l_orsqu elle a. été pr~se par le concours de plusieurs. »
. Ains1 l~ pape do1t cons1dérer le Sacré College comme son chap1tre: Ma1s! toute une théorie du droit canonique (il y est fait
allus101: déJa dans les passages que je viens de citer) prescrivait
aux éveque~ de prendre dans une foule de questions l'opinion de
leurs chanom~s. Dans le _recueil des décrétales promulguées par
le pape G~é?oire IX, le titre 1er ~u livre III a pour objet de rég!e~ préc1sement cette consultat10n. Il porte le titre caracténstique: « Des chose~ qui sont faites par un prélat sans le consentem~nt ~e son chapitr~ ». ':"oici les principales dispositions de
ce titre ! vous. allez vo1r qu elles ont pour objet et pour résulta; de her, en somme, asse~ étroitement., le pouvoir épiscopal.
D abord, on rappelle un ancien canon d'un concite de Valence •
« :oute donation, toute vente, tout échange de biens d'Église·
fa1ts par les éveques sans l'approbation et la souscription d;
leurs cl~rcs, seront nuls. » Voila un premier point : l'éveque ne
peut al:éner seul, sous quelque forme que ce soit. C'est ce que
~éclara1t encore Alexandre III, dans une décrétale également
m~érée au recue!l de Grégoire IX: ce Toute concession, qui a été
faite par un _éveque malgré son chapitre, est nulle dans la rigueur d~1 dro1t et dé~ourvue de valeur, a moins qu'apres cou
1~ chapitre • ne la ratifie. » Il ne s'agit pas seulement d'alién!
tio:,. De meme, Alexandre III, dans une décrétale adressée au
pa riarche ~e Jérusalem, le blame de se passer trop facilement
de son ch_apitre : « N?us _avons appris, dit-il, que sans le conseil
de tes freres, tu as rnstitué, destitué des abbés, des abbesses,
11

...

�131

REVUE DES COüRS ET CO~FÉRE~CES

L&amp; S \CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

et d'autres personnes ecclésiastiques. Nous t'inter~iso~s c~Ia par
l'autorité apostolique ; nous déc!a:ons ~ue les mstitub~ns et
destitutions faites dans ces cond1t10ns n ont aucune espeoe de
valeur. » Ainsi, toutes les nominations importantes faites par
un éveque doivent etre délibérées en chapitre.
Un autre genre de question se présentait tres souvent aux xne
et xme siécles ; c'est ce que l'on appelait les incorporati~ns,
c'est-a-dire l'acte par lequel les éveques confiaient une paro¡sse
a un monastere qui en était chargé désormais et la faisait desservir par des moines. Une décrétale d'Innocent III, adressée ~
l'archidiacre de Metz, s'exprime ainsi : « Tu nous as demandé s1
1'évéque avec son seul archidiacre et sans le consenteme~t du
ehapitre (sous prétexte que ce consentement est présumé, pmsq~e
1'éveque est élu par le chapitrej, peu~ ,conférer des ~l_ises baptísmales (des paroisses), a des mona~teres ou ª. des eghses monastiques conventuelles. ,Cette quest1on est év1demment tranchée
par une décrétale du pape Léon IX dans laquelle on lit que l'éveque ne peut donner, échanger ou vendre quoi que ce so~t des
biens de son église, si ce n'est dans l'intéret de cette éghse et
aprés délibération et consentement de tbut le clergé. Sauf cette
condition tout acte de ce genre fait par l'éveque est nul. »
Alexandre 111, dans une dácrétale adressée a ce meme patriarche
de Jérusalem, dont je vous parlais tout a l'heure, qui en prenait
si a son aise avec son chapitre, a soin de couper court a un abus
analogue a celui que nous avons vu se produire dans les relations du pape et du Sacré Collége : ce prélat n'hésitait pas a supposer le consentement de tel ou tel chanoine absent. ce Nous ordonnons a ta fraternité, lui écrit le pape, que tu consultes tes freres
dans les concessions, confirmations et autres grosses affaires
de ton église et que tu les traites toutes avec lelll' consentement
ou au moins avec le consentement de la sanior pars ; qu'avec
ce consentement tu établisses ce qu'il faut établir, que tu corriges les fautes et abolisses et supprimes ce qu'il faut supprimer. Tu ne dois pas permettre que l'on inscrive au has des actes
les noms de ceux de tes chanoines qui seraient absents, car de
tels procédés sont vains et faux et tu pourrais a bon droit, si tu
y recourais, encourir la note de faussaire. Nous décidons que yius
les priviléges dans lesquels les noms de chanoines absents sera1ent,
sans qu'ils le sussent, apposés, seraient nuls a !'avenir et d'aucune valeur. » Tels sont les textes sur lesquels les canonistes
du xme siécle ont construit toute une théorie pour distinguer les
actes qui sont permis a l' éveque par s.a propre actorité, et ceux
qu'ils ne peuventfaire qu'apres avoir consulté le chapitre, ceux

enfin pour Iesqueli; le consentement meme du pa~e est nécessaire.
Voici en gros les afTaires de la seconde catégorie :
10 Les aliénations de biens d'Église, en prenant le mot aliénations dans le sens le plus large ; 2° les changements importants dans I'état bénéficial de l'Église, suppressions de bénéfices, ou, au contraire, érections de bénéfices nouveaux, particulierement de nouvelles prébendes de chanoines a l'église cathédrale ; 30 colla tions · de canonicats (et encore dans bien des
églises des coutumes particulieres font-elles dépendre ces colla·
tions exclusivement, du chapitre sans que l'éveque interviennej.
Pour les autres nominations ecclésiastiques, en général, l'éveque
doit consulter le chapitre sans etre lié par son avis.
Telles sont les regles que le raisonnemcnt par analogie dont
nous avons parlé permettait d'appliquer au pape. Dela, les theses
que nous rencontrons chez un certain nombre de canoniste,; du
xme siécle, qui soutienncnt que le pape n'a pas le droit d'aliéner quoi que ce soit des biens de l'Église romaine sans l'avis du
Sacré College, - vous vous rappelez d'ailleurs que Grégoire IX,
avait promulgué une décrétale en ce sens, - que le pape ne pouvait
non plus sans !'avis du Sacré College faire une loi générale concernant toute l'Église, ni déposer un cardinal, ni envoyer un
cardinal légat ; toutes ces mesures que l'éveque n'a pas le droit
de prendre pour son diocese, le pape non plus n'a pas le droit
de les prendre pour l'Église universelle.
Mais il est intéressant de rechercher sur quoi repose elle-meme
l'obligation de l'éveque vis-a-vis de son chapitre. Est-ce simplement sur cette idée qu'il y a des chances pour qu'une mesure
qui a été délibérée dans une assemblée soit plus réfléchie, plus
mure, qu'une mesure prise par un seul homme? Non, ce n'est
pas seulement. cette considération pratique que l'on invoque,
mais une idée presque mystique et théologique : ce n'est pas
l'éveque seul, ce sont l'éveque et les chanoines ensemble qui cons
tituent l'Église ou mieux qui la représentent ; c'est dans leur
réunion que réside l'autorité, elle n'est tout entiere ni dans le
personnage isolé qu'est l'éveque, ni dans le corps qu'est le chapitre ; elle s'exerce par leur collaboration a tous deux. Pour rappeler une métaphore qui a été tres souvent employée au Moyen
Age (et vous savez quelle importance ont a cette époque les méta•
phores, que l'on prend tres souvent pour des raisons), éveques
et chapitres forment un corps dont l'éveque est la tete sans doute,
m~is _dont les chanoines sont les membres ; la tete ne peut pas
agir mdépendamment des membres; elle les dirige, mais elle a
besoin d'eux, et ne peut s'en séparer. Cette théorie, pour peu

130

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

qu'on la pressAt, serait extremement dangereuse pour les conceptions orthodoxes sur la constitution de l'Église. Elle a été
trés souvent soutenue par des gens qui n'en voyaient peut-etre
pas toutes les conséquences théologiques, et tres souvent appliquée au Saint-Siége. De la, la fréquence et l'importance des expressions qui sont constamment employées pour désigner les cardinaux : membrum Ecclesim, ou membrum capitis, membres de
l'Église ou de la tete de l'Église, membrum nobile Ecclesim romanm. Le pape Jui-meme s'en sert trés souvent en parlant des cardinaux. S'il s'agit, par exemple, d'accréditer un cardinal légat
auprés d'un souverain quelconque, il fera ressortir qu'il s'agit d'un
«membre particuliérement distingué» de l'Église romaine. Comme
le disait Urbain IV, les cardinaux ont été créés pour etre « comme
des membres étroitement unis - membra in unum convenienlia
- et servir le Souverain Pontife comme leur propre tete». Ainsi,
il y a pour ainsi dire indivisibilité entre le pape et les cardinaux.
Pressez un peu cette théorie; poussez-la encore un peu plus loin;
vous pourrez en condure que la vraie autorité appartient au
Sacré Collége, qui, pour plus de commodité seulement, choisit un
chef qui n'est que l'exécuteur de ses volontés.
Cette idée, en efTet, nous la .trouvons a la fin du x1e siécle dans
la lettre du cardinal Rugues a la comtesse Mathilde. J'ai eu occasion de vous la citer déja d'un autre point de vue, pour ce qui
concerne les roles respectifs des cardinaux-éveques d'une part,
pretres et diacres de l'autre. Elle n'est pas moins intéressante
par les vues qu'elle exprime sur les rapports du Sacré Collége et
du pape. &lt;&lt; C'est, dit le cardinal Rugues, le privilége du Siége
romain de toujours assister par l'entremise descardinaux-pretres
et diacres le Souverain Pontife, c'est-a-direle vicaire de ce Siege.i&gt;
Vous voyez la conception ; Je Siége de Rome, l'Église romaine,
considérés comme une espéce d' etre moral extérieur pour ainsi
dire a la fois aux cardinaux et au pape qui n'en sont que les représentants momentanés. Les cardinaux, done, assistent le pape,
« c'est-a-dire celui que le Saint-Siége prend pour bouche, par
lequel et avec lequel il preche, par Jeque! il administre les sacrements, par Jeque! et avec lequel il confirme ce qu'il faut confirmer et improuve ce qu'il faut improuver ; san;; la souscription
de ce Saint-Siege (représenté par les cardinaux) toute décision
du souverain pontife est invalide ». Ici la théorie du pape, tete
de l'Église en un sens, mais serviteur du corps de l'Église en un
autre, a pris sa derniére et sa plus forte expression ; elle aboutit
a un véritable parlementarisme. Non seulement le controle, mais
presque l'initiative appartiennent au Sacré College ; le pape

encore une fois n'est la que pour enregistrer les décisions. Je me
bate de dire que nous avons du aller chercher cette expression
sousla plume d'un schismatique, car ce cardinal Rugues, au moment ou il écrit sa lettre a la comtesse Mathilde, est en pleine
révo!te contr~ le pape Urbain II. 11 appartient au groupe des
cardmaux qm, a l'extreme fin du pontificat de Grégoire VII,
en 1084, cédant a la pression d'Renri IV et inquiets des avent~res dans lesque_lles il leur semble que la _politique trop intrans1geante de Grégo1re VII risque de lancer l'Eglise, se sont séparés
du pape et ont passé a l'Empire ; ils ont persévéré dans Je schisme
sous les pontificats de Victor III et d'Urbain II. Comme il arrive
a l'appui de leurs actes ils constituent une théorie.
'
Si l'on s'en tient aux canonistes orthodoxes et notamment
aux gra11ds jurisconsultes du xme siécle on tro~ve cette théorie
indiquée,_ mais en passant seulement, san~ que l'on veuille, a coup
sOr, e:'1 t1rer to utes les conséquences. En somme, leur langage sur
~e pomt ~st_ assez :lottant. Ce sont parfois les memes noms que
Je v~us a1 ~•tés, au!ourd'.hui, a l'appui des théories parlementaires
et, l a~tre Jour, a I appm de la théorie pontificale. On trouve chez
les,~eme~ auteurs ,~es textes a l'appui des deux théses; on dirait
qu 1ls bés1tent, qu Iis veulent éviter de pousser a bout l'un ou
l'autre systéme ;ils vont jusqu'a se contredire, ou bien leur langage manque d~ cla~té ; et,. quand ils parlent de l'obligation de
consulter le _coll~ge, 1ls ne d1sent pas clairement de quelle nature
est cette_obhg~t10n, de convenance ou bien de nécessité.
Un fa1t ca~1tal et ~ar~ctéristique montre bien que la théorie
« :parlementaue », n éta1t pas tres sure d'elle-meme; c'est ce
qm se pa~se en ~as de vacance du trone pontifical. S'il y avait
~ne oc~s10n ou 1l sembl~t naturel que Je Sacré Collége exer~at
l au~orit~, supposer qu'1l en fut la véritable source c'était bien
la d1spar1~10n de ce~ui a _qui ill'a~ait déléguée.Logiq~ement,tous
les pouvo1r~ du Sa1nt-Siege auraient du faire retour aux cardinaux.t~~fo1s, en effe_t, on a soute~u qu'il en était ainsi. A la fin
du_x1 siecle, Ie_cardmal Deusded1t, - ce personnage si curieux,
qm, est la f01_s un_ défe1:1seur tres convaincu des prérogatives
del Égl_1s~ romame v1~-a-v1s du pouvoir impérial, maisqui, d'autre
part, distmg_ue parfo1s entre cette Église et le pape, et montre
une gra~de mdépendance a critiquer les faiblesses du pape D_e~sdedi~, done, dans l'introduction a sa collection canoniq'ue
ou Ii .exalte l'É
. gl'1se de R orne et ses prérogatives expose en ces'
termes ce _qm, préciséme~t, s~lon lui, constitue ~ne des preuves
les plus saillantes de sa s1tuation exceptionnelle. « Cette Église
a obtenu de la part des anciens Peres un tel respect, que l'il-

132

.ª

.ª

•

�REVUE DES COURS ET CONF.ÉRENCES
134
lustre martyr Cyprien, d'apres ce que l'on lit dans se_s épttres!
a obéi avec humilité aux décisions des pretres et des diacres qm
gouvernaient l'Église de Rome apres le mar~yre de F~bien ; et
il leur a rendu compte par ses lettres de ce qm se passa_1t dans sa
province. »Ce n'est pas sans arriere-pensée que Deusded1t rappelle
qu'au me siecle, en J'absence du pape, le corps presbytéral et
diaconal de l'Église romaine prend les renes du gouvernement
et se fait obéir par les éveques des provinces, y compris un personnage aussi considérable que saint Cyprien._ « Et on_ lit da~s
les lettres que ce meme clergé a adressées a samt Cyprien, qu 11
écrivait aussi en Sicile et dans d'autres régions; avant meme
l'élection du pape Comeille, il a convoqué les éveques en synode
a Rome pour traiter les affaires qui s'imposaient alors. » Vous
vous rendez compte que de textes pareils, on pouvait déduire
la toute-puisssance des cardinaux durant la vacance. Quelques
auteurs des :xne et :xm 0 siecles, Huguccio, Jean le Teutonique,
Barthélemy de Brescia, J'ont fait: A !'extreme fin du
xrnª siecle encore, un canoniste d'occasion il est vrai, le célebre
franciscain Pierre Olive, déclare qu' « apres la mort du pape et
tant que l'on n'a pas élu son successeur, l'autoritésupreme réside
chez les cardinaux ». Et, au début du x1v6 siecle, Gilles Colonna,
l'un des champions les plus convaincus de l'omnipotence du
pape, mentionne cependant cette opinion.« On prétendait, dit-il,
que l'Église ne meurt jamais ; e_t qu'en c_onséquence pendant
la vacance du Saint-Siege le pouvoir pontifical reste dans l'Église c'est-a-dire dans le college des cardinaux ». Enfin il est
arri;é que le Sacré College lui-meme a revendiqué ce pouvoir
supreme. Une lettre des cardinaux, écrite en 1243, quelques
semaines avant la fin du long interregne qui sépare les pontificats de Célestin IV et d'Innocent IV, s'exprime ainsi : « Nous,
•.. dans lesquels réside le pouvoir, le Saint-Siege étant varant ».
Voila bien la prétention ; mais outre qu'elle est assez rare sous
eette forme absolue, les faits n'y répondent et ne la justifient
pas. En somme, il est beaucoup de droits tres importants que
les cardinaux n'ont jamais réclamés ni exercés: ainsi celui de se
recruter, ou la juridiction sur les éveques, ou le droitde les nommer.
Si l'on dresse la liste, d'ailleurs extremement. courte, des lettres
émanées du Sacré College durant les vacances, nous y trouvons
essentiellement et avant tout des mesures politiques de circonstance et d'intéret urgent, relatives a l'État pontifieal,.a la.sécurité de la ville ou momentanément réside le college, par conséquent, au moins d'une fagon indirecte, a la sécurité des opérations de J'élection. S'il s'agit de mesures politiques ou religieuses

LE S.\CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

135

en apparence plus considérables, si, par exemple, en 1269, le Sacré
College confie a l'un de ses membres, le card'inal Rodolphe d' Albano, la· mission de légat, d'abord en France pour aider sa.int.
Louis a préparer sa croisade, ensuite a Tunis pour accompagner
l'armée; si la meme année, il continue les négociations en vue
de l'union avec lesGrecs inaugurées par Urbain IV et Clément \V,
et. rédige la formule de profession de foi que devront jurer ceuxci ; si, en 1277, durant le conclave qui précede l'élection de Nicolas HI, il charge les ministres généraux des freres Precheurs
et._ des freres Mineurs d'une médiation diplomatique entre les
r01s de France et de Castille ; si, en 12537, il intervient pour procurer la Iibération de Charles le Boiteux, fils de Charles Jer
d'Anjou, fait prisonnier par les Siciliens révoltés, il faut remarquer_ que, dans tou~es ces _circonstances, il ne fait, a vrai dire, que
contmue~ ~es affa1res déJa amorcées sous le pontificat précédent. (Ams1 Ro~olphe _d'Albano avait déja été désigné par Cléme~t IV pour l emplo1 de légat ; on ne fait guere qu'exécuter
les mtent~?ns du pape défon~.) Sauf ces exceptions, dontvous
voyez qu 11 faut se garder d exagérer la portée, il est remarquable que les cardinaux restent assez bien, spontanément
et d'eux-memes, dans la sphere aasez étroite que nous allons
voir les papes leur assigner.
, C'est, en efTet, dan~ la seconde moit~é du treizieme siecle que
l ?n a commencé a Iégiférer sur la quest10n des pouvoirs des cardmaux durant la vacance. 11 n'y a pas la simple hasard : ce
probl~me, penda~t tres longtemps, n'avait eu qu'une importance
théor1que, une 1I?port_ance ~'école ; les vacances pontificales
étant courtes (et 11 était adnns par tous qu'elles devaient etre
?ourtes ), les c~rdin~ux n'.avaient pas le temps, pendantlesquelques
JOU~ consacres a l éle?~1on, de prendre des mesures importantes.
Ma1s. ~a seco?d; mo1tié du xm 0 siecle, ou, plus exactement
la penode qm s ouvre en 1241, a la mort de Grégoire IX et. le
début du xive siecle, sontmarquées par des vacances extrem~ment
l~ngues. C'est l'effet de cette diminution du nombre des cardm~1;1x dont_ nous avons étudié les causes, et aussi des rivalités
polit1ques v10lentes qui divisent un Sacré College aussiréduit
C'estl'épo~ue, dis-je, ou les vacances se prolongent. Iln'est pa~
rare que_ l _mterregne dure des mois et parfois des années. Dans
ces co_nd1tion~, la quest.ion de savoir ceque les cardinaux ont
le_ dro1t de. fa1re devient urgente et grave. 11 était presqueinév1~ble q~'lls fussent tentés d'empiéter beaucoup ; ils pouvaient
faire va~o1r 1~ ~éces~ité meme de ne pas arreter pendant si Iongtemps l adm1mstration, le gouvernement, la vie de l'Église. De

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
136
la un danger possible contre lequel le Saint-Siege s' est prémuni.
II est tout a fait caractéristique de voir que ce sont les memes
constitutions qui, d'une part, établisscnt le conclave et 'édictent
son reglement (c'est-a-dire imaginent un procédé extremement
efficace pour contraindre les cardinaux a une prompte élection),
et, d'autre part, limitent aussi tres étroitement les pouvoirs d_u
college durant la vacance. Cela est déja le cas pour la constitution Ubi periculum que Grégoire X promulgua au deuxieme
concile de Lyon ; érigeant en loi, pour ainsi dire, les irrégularités et les violences qui avaient marqué la longue vacance entre
Clément IV et Grégoire X, elle édictait qu'a la mort d'un pape,
et un certain délai expiré pour les obseques, les cardinaux devraient se réunir dans un rpeme local, fermé a cié, et ne pourraient en sortir que le pape élu, avec interdiction, en attendant,
de communiquer avec le dehors. Or, cette constitution (qui
est restée encore la base de la législation en matiere d'élection
pontificale), contient un article portant que &lt;&lt; les cardinaux
devront donner tant de soin a Mter l'élection, qu'ils ne se meleront d'aucune autre affaire, a moins que, par hasard, une nécessité
absolument urgente ne les presse et quJil ne s'agisse de défendre
les terres de l'Eglisc, ou une partie d'entre elles, ou a moins qu'il
ne surgisse un danger tellement grand et tellement évident
que tous les cardinaux a l'unanimité estiment qu'il faut immédiatement y parer. » Ainsi, normalement, ce n'est que de l'administration de l'État temporel que les cardinaux doivent s'occuper ; et encore, en cas d'affaires a la fois absolument
urgentes et exceptionnellement graves.
Cette constitution fut tres mal accueillie et je vous ai expliqué
l'autre jour par quels procédés d'habiles divisions, de négociations en détail, Grégoire X réussit contre l'opposition des
cardinaux a la faire passer au concile deLyon.Adiversesreprises,
a la fin du xm 0 siecle, elle fut supprimée ; un pape enclin a etre
déférent aux vreux du Sacré College n'avait pas de meilleur
moyen de luí plaire. Mais qu'un pape é:r;iergique revlnt, il la rétablissait ; en fin de compte, elle fut définitivement confirmée par
Clément V au début du x1v0 siecle dans sa constitution Ne Romani ; confirmée, et précisée aussi, et justement sur le point
qui nous occupe, sur les pouvoirs du college durant la vacance.
Clément V explique qu'il y a Jieu d'écarter une opinion qui
tend a se faire jour. « Pour que I'élection du pontife romain ne
puisse souffrir aucun obstacle, aucun retard résultant de la
diversité d'opinions incertaines, considérant tout particulierement que la loi portée par un supérieur ne peut pas etre suppri-

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

137

mée par un inférieur (remarquez ici une formule extremement
nette ; cela n'est dit qu'en passant, dans un attendu, mais il
est affirmé que le pape est le supérieur, et le Sacré College, l'inférieur), nous repoussons, de l'avis de nos freres, comme contraire a la vérité, la théorie qui s'efforce, a ce qu'on nous dit,
de prévaloir, et d'apres laquelle la constitution portée par notre
prédécesseur Grégoire X sur l'élection du pontife romain pourrait etre durant la vacance du tróne apostolique modifiée, corrigée ou changée par le college des cardinaux ; ou bien d'apres
laquelle le meme college pourrait y retrancher ou ajouter quoi
que ce soit, ou s'en dispenser d'une maniere quelconque ou meme
y renoncer entierement ; et nous déclarons vain et nul tout ce
que le Sacré College aurait cherché a exercer de puissance et de
juridiction appartenant au pontife romaindurant Sl:/- vie, si ce n'est
dans la mesure et dans les cas ou la constitution susdite le permet. » Ainsi la juridiction du college pendant la vacance reste
Iimitée comme l'a établie Grégoire X. Le pape n'introduit qu'une
exception ; il autorise le Sacré College sede vacante a nommer
un certain nombre de hauts fonctionnaires chargés de services
qui ne souffrent pas d'interruption, ainsi le camérier (le trésorier, le ministre des finances de l'Église), le grand pénitencier
~t.les pénitenciers inférieurs, si ces offices viennent a vaquer par
smte de mort ou autrement ; il ne s'agit d'ailleurs que de simples
substituts dont les pouvoirs durent autant que la vacance. Le
motif qui est mis en avant par Clément V, et l'un des buts du
reste que se proposait déja Grégoire X, c'était de hater l'élection du pape. ll est bien clair que si toute l'administration de
l'Église avait passé au college, si, par conséquent, ríen ne fO.t
resté en souffrance par suite de la vacance, cela eO.t fait disparattre une des raisons qui pouvaient presser l'élection. Mais accessoirement et implicitement les papes se trouvent aussi avoir
~ranché en faveu~ du pouvoir pontifical un point de tres grande
importance théonque plus encore que pratique.
De tout ceci, il résulte que dans les circonstances normales
les cardinaux sont pour le pape jusqu'a un certain point u~
élément modérateur, mais ne constituent pas une véritable limitation a son pouvoir.
Mais nous disons : en temps normal. Qu'il survienne une crise,
un~ lutte_ grave dans laquelle le Saint-Siege se trouve engagé,
qu Il 't a1t quelque part un pouvoir, un souverain intéressé a
o~g~~1ser une _opposition contre le pape et surtout' a créer des
dlVlsions au se1? du Sacré College, qu'il y ait parmi les cardinaux
des hommes qm n'approuvent pas la politique pontificale, immé-

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REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

diatement la these parlementaire renatt pour ainsi dire. Périodiqueqient, on la voit ainsi reparattre au grand jour et trouver
des expressions parfois tres brutales. Tout a l'heure nous la
voyions formulée par les cardinaux révoltés contre Grégoire VII
et Urbain II ; on aurait pu la trouver de meme sous la plume
des cardinaux soulevés contre Pascal II a propos de la question
des investitures, non pas favorables a l'empire, mais plus papalins au contraire que le pape. C'e.st surtout au xm6 siecle et
au début du Xlv 6 , avec les grands adversaires du Saint-Siege
qui s'appellent Frédéric II et Philippe le Bel, que la théorie a re&lt;;u
sa forme la plus nette, et la plus élégante en quelque sorte. Frédéric II a tres nettement soutenu que les cardinaux peuvent
juger les actes du pape, etre arbitres entre lui et les souverains,
s'opposer a ses décisions, ou tout au moins, au besoin, saisir
l'Église universelle par la convocation d'un concile. II l'a fait
notamment dans sa lettre du 10 mars 1239, destinée, dans sa
pensée, en 'nattant leurs tendances oligarchiques, a détacher
du pape quelques cardinaux (en fait, il se trompa dans ses calculs, et ne réussit qu'aupres du seul Jean Colonna). Les termes
dans lesquels il s'exprime sont d'ailleurs intéressants : ce Le Chriit
est la tete de l'Église; il a fondé son Égfüe sur la pierre et il vous
a établis les successeurs des Apótres. ;) (Toutes les fois que l'on
a besoin d'opposer les cardinaux au pape, on les déclare les successeurs des Ap6tres, comme le pape est le successeur de saint
Pierre). « Vous qui etes les flambeaux de l'Église vous etes placés sur la montagne et non pas sous le boisseau ; ... vous avez
le droit de participer également a toutes les choses que celui qui
préside au siege de Pierre (remarquez cette périphrase tendancieuse pour désigner le pape ; elle est choisie a dessein pour montrer que le pape n'est qu'un simple président du siege de Pierre
que les cardinaux représentent presque aussi bien que lui) se
Jlropgse d' établir ou se propose de détruire. . . Qui ne serait
surpris et frappé de stupeur en voyant que celui qui est assis
sur le trone de Pierre(meme périphrase)et entouré de la réunion
d'un si grand nombre de peres vénérables veuille cependant
procéder sans les consulter? .. C'est pourquoi nous supplions
votre corps vénérable de contenir par votre influence les actes
du Souverain Pontife que le monde entier reconnatt etre aussi
injustes que spontanés. C'est a vous qu'il appartient de pourvoir
a la tranquillité de l'Église entiere et a la fin des scandales. »
Vers le meme moment dans une lettre a Richard de Comouailles,
le frere du roi d'Angleterre, qu'il s'efforce d'intéresser a sa
cause, Frédéric II se plaint que le pape l'ait excommunié mal-

gré l'avis d'une partie des cardinaux, « de la meilleure part ».
Soixante ans plus tard, au cours des deux différends successifs
entre Philippe le Bel et Boniface VIII, les memes théories alimentent les polémiques, et cette fois d'autant plus que la querelle
entre le pape et le roi se mele d'une autre, celle qui éclate entre
Boniface VIII et les deux cardinaux Pierre et Jacques Colonna.
Les causes de ce dernier conflit étaient a la fois d'ordre politique et d'ordre privé. L'une des principales. était que Boniface VIII, un Gaetani, favorisait sa famille et jetait le fondement
de sa grandeur, au point d'exciter la jalousie des Colonna et
des vieilles familles de l'aristocratie romaine, ' qui ne voyaient
pas sans mécontentement une famille nouvelle s'établir a c6té
d'elles et en partie a leurs dépens.Mais les Colonna une fois révoltés contre le pape, excommuniés et dépossédés par lui, s'em•
presserent d'imaginer ou plutót d'aller repecher dans le passé
des arguments de droit public ecclésiastique qui leur étaient
commodes, qui pouvaient leur servir a discréditer le pape et
son gouvernement. A leur tour, ils ont contribué a fournir des
matériaux aux actes d'accusation que Philippele Bel afait dresser
contre Boniface VIII, soit du vivant de ce pape, soit apres lui
contre sa mémoire. Dans ces actes d'accusation, comme dans
les mémoires et les pamphlets émanés des Colonna, la question
des droits ~u Sacré College revient constamment. D'abord, on
accuse Bomface VIII de méconnattre les droits des cardinaux et
leur susceptibilité légitime. Il y avait quelque chose de fondé
da~s ce~ reproc:ies. Je vous disais l'autre jour que Boniface VIII
éta!t tres certamement un des papes qui ont traité le Sacré College de la fa&lt;;on la plus raide et .presque la plus brutale. Notre
source la plus abondante (je ne dis pas 1~ plus su.re, il s'en faut
de beaucoup) pour étudier ces rapports de Boniface VIII et de
ses cardinaux, ce sont précisément les récits ou les racontars,
comme v?us voudr~z, des cardinaux Colonna. Voici quelques
texte~ qui _sont cur1eux, mais, encare une fois, il serait imprudent, J_e c~oIS, d_e les pren_dre au pied de la lettre; ils ont, du moins,
u,1!e ~1e sm~uhere. Bom_face VIII ce avait coutume de dire que
s II n Y ava1~ pa~ d~ d1scord~s dans le college des cardinaux,
le_ pap~ ro~am n éta1t pas vra1ment pape et ne pouvait dominer
DI la ~Ille DI le~ terres de l'Église; mais s'il y a discorde entre eux,
alors_ 11 est vra1me~t le mattre et fait tout ce qui lui platt ». « Il
raba1sse et a raba1ssé tant qu'il l'a pu l'état des cardinaux ». « On prouvera qu'il a dit souvent devant les cardinaux eux-memes
q~e le monde_ n'irait bien que lorsque dans l'Église il n'y aurait
d autres cardmaux que le pape. On prouvera qu'il ne demandait

138

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pas aux carilinaux des conseils a suivre, mais qu'il exigeait leur
consentement a ce qu'il voulait ; quand il y en avait dans les
consistoires qui ne parlaient pas selon ses désirs, il les injuriait,
les couvrait d'opprobres, les comblait d'outrages, d'invectives
et de grossieretés. Un jour, le seigneur cardinal Lemoine (ce nom
est cité a plusieurs reprises) mu par le zéle de Dieu, lui dit
en plein consistoire : «Ce que vous faites, ce n' est pas demander
conseil comme le pontife romain devrait le faire, mais exiger des
consentements. » A ces paroles, le susdit Boniface, pris de fureur,
se mit a crier contre lui: « Picard, Picard, tu as une tete picarde;
mais pardieu ! (il y a ici un jeu de mots difficile a traduire) je
te piquerai et ferai en toutes choses ce qui me platt ; je ne renoncerai pas a faire ce qui rn,e plalt ni pour toi ni pour vous tous
qui etes présents. Tu parleras picard ailleurs, mais pas devant moi. »
Les choses allérent si loin, a en croire les Colonna, que Boniface VIII finit par reprocher aux cardinaux eux-memes leur
platitude a son égard et la faiblesse avec laquelle ils supportaient
ses inj ures. Notamment, lorsqu'il eut dépossédé les Colonna d'une
fac;on, d'apres ceux-ci, absolument irréguliere, il blama « tres sou ·
vent et publiquement les cardinaux en plein consistoire de ne
s'etre pas opposés a une telle iniquité, a une telle destruction
de l'Église et de l'état des car~inaux ; et il disait que de son
temps a lui, quand il était cardinal, jamais pareille chose n'aurait
pu se faire ».
Indépendamment de ces critiques personnelles contre Boni- •
face VIII, les Colonna font de la théorie ; ils exposent ainsi ce
qui, selon eux, devrait marquer les rapports des papes et des
cardinaux. « Les cardinaux, disent-ils, sont les conseillers nécessaires et non pas volontaires du pont.ife romain; c'est-a-dire
qu'il ne dépend pas du pape de les consulter ou non ; ils sont
les conjudices du pape [ils jugent avec lui], ses coassislanles, ou
assesseurs ; « la déposition des Colonna est nulle de plein droit,
car la cause d'un cardina! (ici les Colonna auraient été fort embarrassés pour citer le moindre texte canonique a l'appui de leurs
prétentions) ne peut etre traitée que dans un concile général &gt;&gt; ;
- «les cardinaux ont été établis pour assister le pontife romain;
comment un seul cardinal osera-t-il désormais reprendre les pontifes romains qui parleraient ou agiraient contre la vérité, si
sans aucun motif le pape peut l'expulser et le priver du cardinalat. Les cardinaux ont été faits pour résister en face du pontife romain. . . comme Paul a résisté a Pierre ; . . . comment
désormais un cardinal osera-t-il résister au pape ? Ils sont les
membres, non pas seulement du corps de l'Église, mais de sa tete,

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

141

comment peuvent-ils sans motif ctre privés de leur dignité ? »
Je ne fais que vous citer quelques exemples des accusations
portées contre Boniface VIII et des principes opposés établis
par les Colonna. Ce qui est intéressant, c'est de constater que Philippe le Bel, de son coté, est revenu a la meme tactique que Frédéric II ; il s'est efTorcé de eéparer les cardinaux du pape, il
s'est efforcé de s'appuyer sur ceux-la contre celui-ci. Nous avons
un témoignage tres curieux de cette tactique dans un document
du 10 avril 1302 qui appartient a la seconde période du difJérend. C'.est une piece qui est émanée des nobles Jaiques du royaume,
et qui a été rédigée daos cette assemblée des trois États que l'on
est convenu d'appeler d'une fa\:;on d'ailleurs un peu impropre
les premiers États généraux. Au lieu d'écrire au pape, les nobles
adressérent leur protestation contre les empiétements ou prétendus empiétements du Saint Siege « a honorables percs, lors
chiers et anciens amis tout le Colliege et a chascun des cardinaux
de la Sainete Eglise de Rome ». Ils se plaignent a eux des &lt;&lt; entreprises de celuy qui en present est ou siege du gouvernement de
l'Eglise ». (Remarquez comment naturellement - du reste il
est possible qu'il y ait eu une imitation consciente - on revient
aux tour_nures de Frédéric 11 ; on évite de nommer le pape,
on le dés1~ne par unepériphrase qui diminuesonautoritépropre.)
Apres avo1r énuméré leurs griefs contre Boniface, ils ajoutent :
1
• &lt; Parquoy nous vous prions et requerons tant affectueusement
comme _nous pouvons que comme vous soyezestablis et appellez
en part1e ou gouvernement de l'Eglise, et chacun de vous (c'est
encor~ la formule frédéricienne), en ceste besoingne veillez tel
conse~l mettre et tel remede que ce qui est par si legier et par
que s1 desordenné m_ouvement commencié soit mis a bon point
et a b~n estat ». Cec1 est presque la traduction du manifeste de
Frédér1c II aux cardinaux.
Tout~s ces crises, d'ailleurs, sont passageres et ne risquent pas
d~, mod1fier réellement la constitution meme de l'Église · le SaintS~ege_ les surm~nte toujours; jusqu'au début du x1ve siecle, la
victmre_ appartient régulierement au principe de la pleniiudo
p~leslafis. Sur un seul point les efforts des cardinaux ont triomphé
des ~ette époq~e. 11s ont obtenu une part precise daos l'administ~ation financ1ere et daos la jouissance des revenus du SaintSiege_ ; nous au_rons a voir daos quelles conditions, et comment,
depms le x1ve s1ecle,_ i~s ont fait un nouvel effort, qui fut plus persévérant et plus smv1 au xve, pour limiter la monarchie pontificale au moyen d'un systeme qu'il nous faudra étudier dans son
ensemble, le syst.eme des capitulations.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

143

belle scene, de plus en p1us romantique, sur le lac, et enfin l'hymne

t

Les Influences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Cours de 11. PAUL RAZARD,
Char(Jé de Cours ó la Sorbonne.

C'est le 27 juin 1816 que Mme Charles. est partie pour Aix ;
Lamartine s'y rend aussi pour sa santé, et_ ils se rencontrent dans
la meme maison, chez le docteur Perrier. Quelque chose_ de
tout nouveau va entrer dans la vie de Lamartine : la pass1on.
et tres vite la douleur; une fois de plus, l'amour et la m~r_t seront
intimement unis : l'amour, la mort : de la nattront défi~tivement
les Médilalions. 11 y a, dans ce roman d~ Lamartme et de
Mme Charles, un caractere frappant de ~éalité _: ce ~e sont paa
deme anges, mais deux créatures hu1?ames qui_ le VIvent, av
toute leur personnalité, et la scene n en est pomt dans le pay
des reves: c'est une histoire vraie, qui n'est ~as belle d'un_h_ou
a l'autre mais dont la beauté est d'etre de la v1e, avec ses m1ser
et ses gr;ndeurs, et de nous donner le spectacle poignant de de
ames humaines.
Sur les tout premiers débuts, nous savons peu de chose. Nou
avons bien Raphaiil, mais c'est une maniere d'estampe roman
tique ; comme personnage~ : un pere· noble, Charl_es ; un
femme presque divine, Juhe ; un homme, Raphael, . beau
sombre marqué par le sceau du destin. Toutes les crrc?ns
tances ~ont embellies, forcées jusqu'au sublime_: la d~amatiqu
rencontre dans la tempete, l'aveu, romancé lm auss1, la t

la joie de cet amour longtemps revé et enfin trouvé. ll y a dans
tout cela quelque chose d'immatériel, il ne s'agit que des Ames,
et Elvire le fait entendre a Raphael. Tout ce récit a sa couleur
propre, désuete et un peu fanée. ~fais il ne fut écrit qu'en 1849ct
tout y est arrangé, a commencer par le titre, « Pages de la
Vingtieme année»: Lamartine avait alors vingt-six ans. Les faits
ontsubi une doubledeformation, dictéepar un double souci : ilfaut
d'abord innocenter Julie, faire ouhlier qu'elle était mariée, et
cela ne va pas toujours sans quelque gene ; et il faut aussi qu'il
n'y ait pas un geste qui ne soit de grande allure, pas un mot qui
ne soit pai,hétique. Mais en faisant disparattretoutdétail vulgaire,
Lamartine a enlevé ce goflt de vécu qui pour nous est essentiel.
et nous n'accordons plus a Raphael qu'un tres mince crédit.
Combien plus évocateurs, ces quelques mots écrits au crayon,
par Lamartine sur le carnet de J ulie : « lls se rencontrerent, ils
e'aimérent ,1 ; sur le carnet de Lamartine cette simple phrase :
«Donné par Julie, 1816, a Aix »; et aussi ces vers, un peugauches,
mais qui montrent l'inspiration du moment et le désir de íixer
l'instant fugitif:
O toi qui m'apparus daos ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagere en ces lieux...
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin f
Ton berceau fut-il sur la terre,
Ou n'es-tu qu'un souffie divin ?
Ah, que! que soit ton nom, ton de~tin. ta patrie,
Ou filie de la tcrre, ou du divin séjour,
Ah laisse-moi toute ma vie
T'offrir mon culte et mon amour...

Le prernier séjour a Aix fut tres court : Julie quitte les eaux
le ~ octobre 1816, et Lamartine l'accompagne pendant une
partie de son voyage de retour.
P~dant les mois qui suivirent, il n'a qu'un souci : la rejoindre
A Pans. Mais sa famille le tient et il est obligé d'imaginer des
ruees et de s'assurer la complicité de Virieu : Virieu lui écrira
de venir a Paris, en s'engageant a l'aider a se caser. La famille
se laisse convaincre et Lamartine se met en route. Son arrivée
fut un coup de théatre, le 25 décembre 1816 dans le salon de
I'Institut_ ou il fit son apparition au milieu de la soirée. Julie
ne_ ~ut lm parler seule aseul ; mais le soir, des qu 'il fut partí, elle
sa1S1t sa pl~me et se rnit a lui écrire. II a brulé plus tard ces
lettres, ma1~ pas toutes; il en a gardé au moins quelques-unes,
tres peu, tro1s ou quatre. M. Doumic les a retrouvées et publiées
dans la Revue des Deu:x Mondes, et chez Hachetle en 1905. Elles

�144

sont fort belles parce que tres sinceres: c'est l'épanchement d'un
creur aimant, cultivé, mais pas le moins du mon?e ~é?ant ; elles
sont touchantes, et meme poignantes dans leur smcerité.
.
La premiere (1) est écrite le 25 décembre a 11 h. 1/2, ~uss1t~t
apres le départ de Lamartine : les indiffér~nts sont ~?rbs? ma1s
Julie souffre encore de cet obstacle : « J'a1 cru que J alla1s leur
dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas v~us,
que j'ai beaucoup souffert, .etqu'i1, est temi:s, pour que Je vive,
qu'il me ranime sur son sem. » C est une _ame a la Ro':'sseau,
et son premier mouvement est de rendre _graces a Prov1dence,
la supreme bonté qui lui a rendu Lamart~~e .; ma_1s_ son reme~ciement est aussi une priere, d'une subbhte fé:I1.mme tres dél~cate : elle remercie pour le passé, mais a cond1bon que ce s01t
la meme chose pour l'.avenir. Puis, c'est un ~etour vers le~ souvenirs de la chere vallée d'Aix; puis, des proJets, des effus1ons ...
Elle succombe a son émotion; elle croit ne plus trouver ses mots
et en trouve d'admirables, et son amour prend une nuance
curieuse d'amour maternel, jaloux, calin et protecteur.
La seconde lettre est du 1er janvier 1817. C'est d'abord une
conversation passionnée. Puis Julie s'arrete par pe1;1r de parat.tre
pédante, et fait acte d'humilité : ce Que cette ~ev~se est vraie :
Un homme doit braver l'opinion, une femme doil s V, soum_eitre...
Que je serais une bonne femme avec vous !_ Que J en sms une
ordinaire avec un autre. » Dans cette pass1on, des . causes de
souffrance entrent bientot. Lamartine a donné a Juhe des vers
a lire · elle les lit tout d'une traite, et en trouve dans le nombre
qui a;aient été écrits pour Graziella. Elle fait un triste_ re~our
sur elle-meme elle se compare a Graziella et se trouve m_d1gne
.d'aimer Lama~tine comme Graziella l'aurait aimé. Ce sentiment
tres beau, presque trop beau, la tour~ente ; elle confíe s?n
angoisse a Virieu qui lui répond : _« C'é~a1t une excellente pebte
personne, pleine de creur, et qm a b~en ~egretté Alphonse. •
Voila done ce qu'un jour on pourra d1re d elle! ~lle s~ révolte,
elle ne pourrait supporter un pareil éloge; elle veut etre a1mée pou
elle-meme. Elle ne comprend pas que l'amour de Lamartine pou
Graziella était bien autr.e chose que celui qu'il a pour elle ; que
e' était un amour tout littéraire ; elle souffre, elle est malheureuse,
Dans la meme matinée, elle découvre un autre motif de douleu~¡
elle re«1oit de Lamartine une let_tre qui la m~t hors d'elle,:
-semble qu'il l'ait priée de rédmre son affection a celle duna

.ª

!ª

..

14::i

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LA}IARTIN'E
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

(l) M. Séché, dans son Post-scriplum au ·ro~an de Lamarline,_proposeu
autre classement chronologique des lettres pubhées par M. Doum1c.

mere, et luí ait laissé craindre un départ. 11 avait osé meme
écrire qu'il n'avait pas de soup(1ons, mais, qu'a vrai dire ii
n'avait plus de confiance. Cette dureté provoque une c;ise
affreuse dans l'ame d'Elvire. Elle commence une réponse et
l'exces de la douleur lui fait perdre connaissance. Puis ell; se
repr?nd, et Lamartine, e~ lisant~ette l_ettre, ne pourra pas ne pas
sentir la force de la pass10n, et 1 agome d'unetre torturé.Ce sont
des sanglots et des cris, des expressions qui remuent Je creur.
Mais,meme au milieu de la douleur, pas une révolte contre lui ·
Julie est d'une humilité touchante, et c'est elle qui finit pa;
?emander pardon : « Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas
mgrate, crois-le· bien, mais je redoute plus que la mort de perdre
mo~ ~phonse. Ah! 9~'il me rest?, cet ange chéri ! ce fils adoré !
Qu il d1spose de mo1 a quelque btre que ce soit, et je suis a lui. »
Elle est done loin d'etre sereine, l'atmosphere ou se débat leur
a~our dan~ ces_premiers mois de 1817 ; mais, dans ces orages,
c est la réahté v1vante et complexe ducceur humainqui apparalt.
11 faudra cependant que Lamartine éprouve une secousse senti~entale plus ~olente encore, pour que la poésie jaillisse de son
ame. 11 est obligé de regagner Macon en inai 1817 et on doit se
ret~ouve: a l'automne a Aix. Lamartine sera a~ rendez-vous;
ma1s Julie trop malade ne viendra pas, et c'est du 16 au 25 septembre 1817, en l'attendant, que Lamartine composera l'Ode
au lac du Bourget : le poete de génie, cette fois est né La piece
est écrite sous l'influence de Mme Charles, ou plutot d; souvenir
Mme Charles ; l'attente exaspere et poétise son sentiment •
il ~?ut une consolation et a besoin d'une effusion: c'est aux ver~
qu Il recourt, et ce sont les premiers vers sortis de son cceur
et non de son imagination.
_Les pressentiments étaient trop vrais. Julie languissait a
~irof!ay, ou on l'avait transportée d'abord, puis a Paris 01,i' on
l a~a1t ra_men~e. L~martine, tenu au courant par le bon docteur·
Ali~, éta1~ triste J:1squ'a la mort : ce Je suis au point le plus
terrible _ou ~a destmée peut me conduire, écrit-il, le 24 octobre
{817. Rien na changé qu'en pis dans ma déplorable situation •
a pe~sonne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept
semames dans _les horreurs d'une affreuse agonie et je suis ici
dans l'absolue 1mpossibilité d'aller aupres d'elle, ~t dans les plu~
durs embarras de tout genre et pour elle et pour moi. » C'est
s,ans dout~ ~e temps. ou sous la meme inspiration il coro ose
1l I':1morlalile,
lettre a Mme Charles intitulée d'abo d Mp'di.
t
· J /'
,
'
r
ce
e a ion a · u ie » ; e est la question de la survie qu'il se pose en
songeant a cette femme qu'il va perdre, il le sait. Il ne veut. pas

?e

12

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE
REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES
146
que tout soit fini et il réagit de toute la force de son amour contre
l'idée de l'anéantissement :

Pour moi, quand je verrai, dans les céleslcs plaincs,
Les astres s'écartant de leurs routes cert.aines,
Oans les champs de l'éther l'un par l'autrc heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
uand j'entendrais gémir et se briser la terro ;
uand je verrais son globe errant et solitaire
Flottant loin des soleils, pleurant \'homme détruit,
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ;
Et quand. dernier témoin de ces scenes funebres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténebres,
Seul je serais debout: seul, malgré mon eftroi,
l!:tre infaj))ible et bon, j'espérerais en toi,
Et certain du retour de l'éternelle aurore
Sur les mondes détruits je t'attendrais encore 1

8

Apres cette déclaration, la méditation prend le ton de la lettre et
s'adresse directement a Julie.
Une légére amélioration permet a Mme Charles d'écrire a
Lamartine une derniere lettre. (10 novembre 1817 .) Elle souffre,
et cependant elle croit qu'apres de longues souffrances, elle vivra.
Mais, pour etre en paix avec sa conscience, pour reconnattre
« les graces immenses » que Dieu lui a faites, il lui faut sacrifier
son amour. Elle ne veut plus recevoir d'autres lettres de Lamartine; elle ne le désire meme pas. Elle lui écrit tout de meme, sous
des prétextes ingénieux et charmants, et, avec un illogisme
bien féminin, elle lui demande, pour finir, une prompte réponse.
Elle s'inquiete pour lui, elle le conseille tendrement : « Soignezvous, ne venez pas, cela vaut mieux je pen&amp;e. » Dans l' Immorlalilé (rédaction premiere) Lamartine avait écrit :
Pourquoi suis-je né ?
Pourquoi? Pour mériter, pour expier peut-etre.

MmeCharles,dans sa lettre, reprend ce mot et le souligne: «Je
crois qu'apres de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour
expier ». Voila, aussi intimement melées qu'il est possible, la
poésie et la vie.
Cependant Julie s'éteignait. Elle meurt le 18 décembre 1817,
a trente-cinq ans. Lamartine était a Macon ; Virieu n'était paa
la, non plus; mais, des son retour a Paris, il écrivit a Lamartine
pour lui raconter les derniers moments : « Aucun de ses trait&amp;,
ditril, n'a été défiguré. Ses cbairs sont seulement devenues
blanches comme de l'alMtre. Sa bouche était entr'ouverte ;
ses yeux a demi fermés, et il y avait sur toute sa figure une
expression céleste de douceur et de repos » ; et nous trouvons

147

aussi cette phrase qui nous étonne quelque peu : « en tout, elle
a été tres bien soignée ... il ne lui a manqué que nous deux. » Le
docteur Alin, enfin, envoya les derniers détails.
Puis, Lamarline regut ses lettres, que Mme Charles avait
mises sous enveloppe au nom de Virieu ; il re~ut aussi 1' Imitalion et le crucifix de la morte. 'Ra douleur fut incontestablement
profonde, et nous en trouvons la preuve dans sa correspondance
de 1818; on sent son abattement et sa tristesse ; tout son etre
est brisé, la vie lui est a charge, il cherche une consolation dans
le travail et un apaisement dans la fatigue. Dans toutes ses lettres,
il est hanté par l'image, la pensée, le désir de la mort. De sa
douleur, nous avons un autre témoignage, celui de sa mere : au
mois d'aout 1818, elle le dépeint « calme, mais triste, plus que
jamair, vivant dans les livres, et quelquefois écrivant des vers
qu'il ne montre jamais... on dirait aussi qu'il est abattu par
quelque chagrin secret qu'il ne dit pas, mais que je crains d'entrevoir. 11 n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet age se confine auasi absolument dans la solitu~e; il faut qu'il ait perdu, ou par la mort, ou autrement, je ne
sa1s quel objet qui cause sa mélancolie si profonde ». Ces vers
étaient les Méditalions ; la source de poésie véritable commen~t a jaillir : l' Isolemenl, le Désespoir, le Chrélien mouranl le
Soir, l' Apparilion, Souuenir, le Vallon. « J ulie était morte é~rit
M. Doumic, Elvire allait commencer de vivre. Comme o~ voit
dans les légendes na'ives et pleines de sens, toute une floraiso~
~aillir d'une tombe a peine fermée, ainsi, sur la tombe de la
Jeune femme, l'amour refleurissait en poésie. »
Pendant les deux années qui suivirent, de la fin de 1817 au
début de 1~20, nous trouvons souvent Lamartine déprimé et
acc~blé,' m~1~ nous sentons ~ussi le goüt de vivre qui reprend, le
dés~r d a~tiVlté, la nature VJgoureuse qui peut se laisser abattre
mais ~~1 ne ~emeure pas abattue. II s'occupe de littérature,
de p_ohtique ; 11 songe a une carriere possible, la diplomatie, et
auss1 a u~ établissement_ par le mariage. Vignet lui propose
deux part1s, et, sept m01s apres la mort d'Elvire Lamartine
s'occupe de 11ue D... , puis va se présenter a :\{lle B. .., a París.
Un peu t~t, di~~-t~n ? Mais c'est a une nature réelle que nous
avons affaire.Sil n est pas heureux, c'est moins peut-etre a cause
du p~ssé _que parce qu'il est impatient de s'assurer !'avenir.
De :\~1~ly, 11 _se re~d a Paris en septembre 1818, et il se prodigue
en -~1s1tes htt~ra1res, politiques et mondaines. 11 présente son
Saul a Talma; 11 _se fai~ habiller; il tache de redevenir«joli gargon»
et, pour un peu, I1 sera1t nommé secrétaire d'ambassade a '.\Iunich.

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais la nomination ne se fait pas, Talma n'accepte pas Saül,
et, en novembre, nous retrouvons Lamartine a Milly, ou il s' écrase
de fatigue pour s'épuiser et faire taire le démon intérieur ;
dégoOté du théatre, il songe a son grand poeme épique Clovis,
et surtout aux Médilalions poéliques qui de plus en plus
prennent corps.
Il veut s'en aller tres loin, a Naples, puis en Grece, et a Jérusalem, avec un bourdon et un sac ; ou bien encore, on ira en
groupe coloniser une petite tle déserte en face de Livourne. Mais,
encore et toujours, le souci de la renommée littéraire le tourmente, et le voila de nouveau a Paris en 1819. Il a su s'y ménager
des relations, et il devient l'enfant gaté du Faubourg SaintGermain; il vit dans un monde charmant ; il est « caressé, aimé,
accueilli, prévenu sur tous les points », et une p~incesse italienne
prend passion pour lui. « C'est l'époque voluptueuse de roa vie,
écrira-t-il plus tard, voluptueuse et immorale, entre mon amour
que je pleurais, et mon mariage que je pressentais. » Il est en
vogue, c'est l'homme du jour, on parle de lui, il se pousse et
sollicite partout des appuis, on le cherche et on le recherche, et
c'est une véritable popularité que lui valent ses lectures de Saül, ·
qu'il porte de salon en salon. Puis il est obligé de quitter Paris,
il est encore ballotté, de Paris a Macon, a Montculot, a Aix-lcsBains. 11 retrouvc a Aix Maria-Anne-Elisa Birch, qu'il avait déja
rencontrée a Chambéry, et qui devait devenir sa femme. Puis,
une fois de plus, Milly , Macon, Milly et de nouveau Paris, ou il
tombe soudain gravement malade.
~fais n'avons-nous pas perdu de vueles littératures étrangeres?
Non : meme au milieu de ces amours, de ces douleurs, de ces
projcts, de ces ambitions, elles ne cessent pas de le solliciter et
de poursuivre leur invasion dans son ame. En pleine passion
pour Mme Charles, il fait connaissance d'un poete portugais,
obligé de fuir sa patrie pour échapper au Saint-Office, Manoel,
un de ces émigrés qui ont toujours trouvé a Paris bon accueil,
et fait de la France leur seconde patrie littéraire. Lamartine
va le voir, lui parle de Camoens, le prie de réciter quelques vers,
lit lui-meme une traduction de Manoel, le Choix de poésies
lyriques, publié en 1808. De ces relations littéraires sortiront
deux méditations : la Gloire, méditalion X Je, composée entre la
fin de décembre 1816 et les premiers mois de 1817, et l' Enlhousiasme, méditalion JXe. L'Académie de Macon, entre temps, est
gratifiée d'un discours sur Manoel, ou Lamartine ne manque pas
de faire quelques remarques sur la pompe et la nouveauté des
comparaisons ; en technicien attentif, il souligne aussi la

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR L.\MARTINE

149

maniere
dont •le po"te
por t uga1s
. termme
. ses
d 1 · vive et· brusque
•
~
o es, a1ssant _ams1 le lecteur sous l'impression qu'il a fait nattre.
celle d'Alfier1· , ne cesse pas de
• Une autre mfluence
L
. étranoere
.0
'
amar~me :_ il a repris, nous l'avons vu, ce Saül
8 exercer sur
co:°~u en 1812_et q~ devient vraiment son grand reuvre; il en
~1t une tragéd1e en cmq acles qui est le« chef-d'reuvre des chefsreuvre », au_x yeux de sa famille, des gens de Macon et des
tªWns ~e Par1s tout au moins. Il l'allait lisant partout de sa
e e vo1x, et on l'applaudissait. Talma, il est vrai le refusa mais
e,n y mettan_t des forI?es, et en admirant le gé~ie poéti ~e de
l a~teur. Cuneuse_fatahté des mouvements littéraires: ce fit Saül
qm ~ré~ara la voie aux Méditaiions : des critiques dont le oete
fit tous les frais, et les Médit!ions

!~~~e~l~~~t:0~~\e~~~~iJ~i

Et c'est aussi le grand poete d l'é
. . .
By_ron, dont Laroartine subit fiinfi:e~::• crt qou·1tfa1dt scanddéale,
po1rs et du bias h ·
d
·
P e e es
sestout indi u
p em~,. es dése~chantement,c, et du néant, est
L
t' q é dans la per10de de tr1stesse qui suit la roort d'Elvire
amar _me nous a donné trois versions difíérentes de sa rencontr¿
~vec \m,Cdans le C~m:71enlaire joint a la Médilation IJe en 1849
ans e ours de litieralure en 1856 t d
l C
'
en 1865. Méfions-nous d
. ' e ans_ e . onstitutionnel
bablement a Paris en l~l~es v~r1tés co~trad1cto1res ; c'est proparler de B ron e'
, qu I ?ntend1t pour la premiere fois
il lui dédie 1~ ..\1idi~a'f¡~:7Jen? hre ses poésies ; en tout cas,

ª

Toi d_ont le monde cncore ignore le vrai nom
~sl?r•t mytitérieux, mortel, ange ou démon '
J•~l~~~ tut sois, Byron, bon ou fatal génie
C
.? _es concerts la sauvage harmonié
s~:~:Jtª:te bruit de la foudre et des vénts
ans orage a la voix d es t orrents 1

ir,

Bi~:~i~ntº:Jf;rs ~a~~ ttte mem~ période, il s'intéresse a la
se lie d'amitié a'v p r~ ta traducti?n de Genoude. Lamartine
C'est une ac .. ?C au eur et pratique assidument son texte
Lamartine J.~lSlt1on, et une acquisi~ion importante: jusqu'alors·
son enfance ; c'~~rnu q_ue le Psautier et l'Histoire sainte, dan~
qu'il découvre et mamtenant Job, Isaie, Ézéchiel et Jérémie
douloureux. O~tre ~=\~fJ~t~~ph~;J~émentes pla~sent au poete
nous devons a cette r /ªion
~• Chanls lyru¡uesdeSaül... ,
la Poésie sacrée dil/ ª iqbue Mde la Bible la M édilalion XXIVº,
ce M de G
' d yram e d . de Genoude.
• · est enou
e a qui
¡e poete,
le prem'ier
q . c~t d'th
I _yrambe ~st adressé, dit en note
Ul a1 vra1ment fa1t passer dans la langue

�LES INl'LUENCES ÉTRANG~:RES SUR LAMARTI:--E

150

RE\'UE DES COURS ET co=-,FÉRENCES

franc;aise la sublime poésie des Héhreux. J usqu' a présent, nous ne
connaissions que le sens des livres de Job, d'Isaie, de David ;
grace a lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie
vivent aujourd'hui dans notre langue. »
Mais voila que les Médilalions vont parattre. Elles ont été
admirablement lancées, par des lectures, des sollicitations de
toute espece, avec des précautions prudentes pour tAter le
terrain. Le 8 aout 1819, Lamartine porte a Didot une de ses
Méditalions pour la faire tirer a dix exemplaires : « Ce n'est rien,
dit-il a Virieu, c'est pour voir l'effet que font mes vers imprimés. »
Le 13 avril, il en« laisse imprimer » une vingtaine d'exemplaires,
« tous retenus ». Le 21 avril, il envoie a Virieu « un modele de la
fa~on dont Didot imprimera ses Médiialions ,,. On le persécute,
dit-il, pour imprimer « au moins un volume de Médiialions ».
Mais il hésite ¡ il ne veut pas mettre au jour ses vers; il croit qu'il
serait plus sO.r d'etre placé avant, car il ambitionne toujours un
poste de secrétaire d'ambassade, et « c'est un titre défavorable
auprcs des hommes qui possedent ce monde matériel que de
s'occuper de notre monde idéal, et ils me rejetteraient a jamais,
s'ils savaient que j'aie fait un vers sérieusement.» Tout de memc,
il se laisse vaincre; le 19 février le manuscrit est a l'impression, et
l'ouvrage paratt en mars 1820. Ce fut la gloire, la vraie, la grande
gloire tout de suite. Ce qu'il avait cherché, désiré a travers tant
de dégouts, de rebellions, d'anxiétés, la gloire, entrait tout a coup
dans sa vie. Le succes fut inou'i, universel ¡ on s'arracha les premieres éditions, et ce succes ne s'est pas démenti avec le temps,
puisque, de 1869 a 1882, on a vendu 22.626 exemplaires; de
1882 a 1895, 16.000, et de 1895 a 1914, 42.600, soit au total
81.226 exemplaires en 45 ans.
Nous sommcs ainsí parvenus au terme de notre enquete a
travers la vie et les lectures de Lamartine, jusqu'aux Premieres
1'.Iédilalions, et nous pouvons constater que toujours, en toutes
circonstances, il a lu, et lu des auteurs étrangers : meme pendant
son amour avec Mme Charles, au plus fort de sa passion ou de
sa douleur, il lit. Ces lectures sont tout a fait considérables, et
de l'étranger notre Lamartine doit avoir re~u beaucoup ; comme
ses contemporains, il s'est tourné vers les différents exotisme~
et s'est fait une culture européenne. Mais de cela qu'a-t-il retenu ?
Peut-on saisir dans le résultat, les vers, des traces nombreuses et
profondes des reuvres du dehors? Des 1808, il déclare que l'amour
suit toutes sortes de modes, et, dans son Cours de Lillérature, il
dira que W eriher a été une maladie sentimentale ¡ a-t-il suivi la
mode ? Dans le salon de Mme Charles, il y avait une gravure

151

~~ian =. f:St-ce un symbole? Et la gravure qu'il demande A
. de Vmeu P?Ur orner son ouvrage, « un rocher sauvage et
p1ttoresque dommant un lac, ou une plaine ou un fleuve ou
une mer. Quelques arbres superbes sur le ro~her et la !un¿ se
levant par-dessus e~ éclairant tout cela d'un beau jour. Sur le
rocher, debout,_ as~1se ou couchée, une figure de femme représentdantdla ~féd1tabon ou l'Entbousiasme, avec ce vers gravé en
b as u essm:
• Le désir et l'amour sont les ailcs de l'é.me

1

fst-ce
un pay~age o~sianesque que ce paysage ? Interrogeons
contemp?rams : !e Jeune Víctor Hugo dit dans Le Conservaleur
es
qt
Lamartme a pris souvent le style des Peres et des Prophetes

:,Jª~att le ranger parmi ceux qui ont suivi la mode exotiqu;
ssian, de Klopstock et de Schiller. Dans le Journal des
~avanls, on déclare que ce génie est no'uveau en France s'il ne
est pa~ en A~gleterre ni en Allemagne i et Stendhal affi:me ue
~;~~:~eÍi ces~ lor~ Byron peigné a la franc;aise. Faut-il s~en
,.
. ces_ m01gnages? Je ne crois pas pour mon com te
Y. ª1\ eu '.nfluence ~rofonde i je crois que Lamartine est les
il , ga1s e _qu a pre~ avo1r beaucoup re~u du Nord et du Midi
'an a J?tªª pris grand chose - beaucoup moins a coup s0r qu'on ne
l ura1 pu supposer.

i~~l

...

avRaison~ons un pe~ : il a beaucoup lu, mais il n'a pas tout lu
t ec la ~~eme at~nb?n. Il a lu Clarisse Harlowe une premiere fois
e nous avons i~scn,t a notre hilan i mais nous découvrons un
fie:o~~u;a:r!~~cu diléJ~/f,~as pu enévenir a bout la premiere f~is :
i:1 i:ilre une r serve
11 11 a lu d~ S~akespeare, sans doute, ~ais l'a-t-il bien coro ris ?
«
dfi:td;r.~er, A juger par la le~tre du 23 janvier i818 ·;
du Shakespeare l'au;nstant
a~e ~nber de Saül ; celui-la est
du Racine ce n,'
re sera u. acme ... ,, Du Shakespeare et
1818 ·1 . '.·
est pas tout a fa1t la meme chose I Le 17 juillet
' 1 ms1ste : « 11 faut du Shakes eare é rit
.
Cette fois je proteste. S'il a lu Sh k p
~
p~r Racme ... »
profondément.
ª espeare, Il ne I a pas lu tres

Je:~1:~r:~:

u:

Et Pétrarque t La p
·, f •
,.
.
une toute petite .phras:e~mere o1s qu il le cite! il en a lu tout juste
citation et il n'a pas v ~?s~~Nfutlle Hélo1se i c'est une simple
tembre Í810 qu'iln
u or1gma. 1 avoue,d'ailleurs, le 30 sep'
e connatt pas le poete italien, etc' est seulemenL

�LES INFLUENCES ÉTR.\::'\GERF.S SUR J.,\'.\I.\RTINE
REVUE DES COURS ET CONFÉRE:'\CE~
152
a son retour d'ltalie qu'il commence a le comprendre. On a fait
grand cas du Pétrarque de poche, et des vers que Lamartine
y a écrits. Mais une critique attentive fait voir que c'est en 1824
que Lamartine cst venu u faire cette traduction, et que le sonnet
lraduit serait non la source, mais une reprise del' Isolemen/.
11 s'est imprégné de poésie anglaise ? Mais le 3 mars 1809, il
est encore bien indécis, et ses jugements n'ont guere d'autorité :
• Je crois vraiment la poésie anglaise suptkieure a la frarn;¡aise
et a l'italienne ; au reste, j'en parle saos en rien savoir et sur
des fragments de Dryden et d'autres ... » II avait l'air d'avoir
lu et jugeait saos avoir Ju, suivant en cela l'habitude d'une
époque saos grands scrupules d'exactitude et de précision. Aussi
la liste des auteurs lus est-elle effrayante - et tous n'y figurent peut-etre pas - mais on se rassure en pensant qu'il ne
les a pas pratiqués profondément, que peut-etre meme il ne les a
pas pratiqués du tout, et qu'il n' en a ríen retiré. Certains auteurs
sont t!'es capables d'avoir une influence, d'autres sont faibles et
impuissants. Pope, par exemple, qu'a-t-il pu apporter a Lamartine de profondément original qui ne fut déja passé daos l'usage
courant et exprimé par nos déistes du xvnfl siécle ? L'éloge que
Lamartine fait de lui ne prouve pas grand'chose, et n'est pas un
éloge poétique. Lamartine a lu Manoel ; il luí a emprunté des
images et des comparaisons ? Mais si Manoel était lui-meme tres
classique, et pseudo-classique, s'il ressemblait a Lefranc de
Pompignan, que! profit Lamartine a-t-il pu en tirer ? Des expressions comme ce Généreux favoris des Filles de Mémoire » ? Mais
cela avait été dit déja dix et vingt fois. Daos ce qui provoque
l'enthousiasme des lecteurs de Manoel, nous retrouvons le
plus pur xvme siecle.
Toutes ces influences si diverses ne sont elles pas d'ailleurs
contradictoires ? Ne pourrait-on pas se livrer au petit jeu de les
accoupler : Ossian et Platon, le De Amicitia et Werlher, Sapho
et Le Vicaire de Wakefield. Le Tasse et Fielding? C'est un mélange effarant de gouts, d'idées, deformes, de poésie et de prose.
Pour n'en citer qu'un exemple, voyons les différentes sources
possibles de la Méditation IJe sur l'Homme : &lt;&lt; l'inquiétude sur
la destinée de l'homme et sa place dans l'univers est un theme
de la poésie sentimentale et philosophique du xv111e siécle. Pope,
daos l' Essai sur l' Homme {Épttre I, et début de la ne), l'avait
traité en termes qui souvent paraissent résumer les développements de Lamartine. Voltaire l'avait touché daos le Poeme sur le
désaslre de Lisbonne. Young y revenait souvent dans ses Nuils,
et Baom-Lormian a la suite de Young daos ses Veillées [)Qé-

153

tiques el morales... Chenedollé également daos son Génie de
l'Homme... » C'en est trop ; tout ceci est impossible et contradictoire; Lamartine n'a pas pusubirtoutes cesinfluences alafois ;
les origines de sa poésic sont complexes et melées, mais il ne
faut point tout croire.
L'influence ilalienne elle-meme, qui porta, nonseulement sur
son reuvre mais aussi sur sa vie, est beaucoup moins profonde
qu'on ne l'a dit. C'est un jeu amusant de regarder d'un peu pres
l'épisode de Graziella. Le fait esL qu'apres Naples Graziella n'a
laissé en lui aucun souvenir profond. Peut-etre pense-t-il a elle
pour la premiére fois a Beauvais en 1814,et encore c'est le ciel
plus que l'héro'ine qu'il évoque. Elle n'existe que lorsque
Mme Charles lit les vers consacrés a Elvire, et semhle ainsi n'avoir
pris corps que vers 1815, 1816, trois ans apres le reLour de Naples.
Ce n'est done point la un drame qui a bouleversé le cceur de
Lamartine, et c'est bien cette &lt;&lt; petite aventure » dont parlait
Virieu. La jeune fille ossianesquede jadiss'accoudait asa fenetre
« pour regarder écumer le torrent et courir les nuages, et ses
beaux cheveux noirs pendaient en dehors, fouettés contre le
mur par le vent d'hiver ». Graziclla n'apparatt pas autrement
a sa fenétre, la nuit de la tempele : u de ses longs cheveux noirs '
la moitié tombait sur une de ses joues ; l'autre moitié se tordait
autour de son cou, puis, emportée de l'autre c6té de son épaule
par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert.,,
Etrange fataliLé qui veut que lorsqu'une femme apparatt a
Lamartine, elle ait toujours de longs cheveux noirs batlus par le
vent d'hiver I C'est que c'est toujours la meme femme - et une
femme irréelle.
~l la chronologie de Graziella ! Daos les Con/ ide11ces, Lamarline
amve a Naples le ¡er avril ; Virieu l'y rejoint bient6t, et ils
~assent e~semble plus d'une année, jusqu'au mois de mai de
1 a~née smvante. Or, en réalilé, Lamartjne n'est resté que quatre
mo1s a Naples, et, pendant plus d'un mois, il n'aconnu personne,
c~mme,!e prouve sa correspondance. Ce n'est que vers le 14 janv1er qu 11 va loger chez son parent Dareste. Virieu, qui fut témoin
~es 1ébuts ~e l'aventure galante, ne vient le rejoindre que fin
JanYl:er, et d reste tout au plus deux mois pour l'idylle. Comme
ce mmce épisode s'est enflé avec le temps! Plus amusant encore:
apr~s avmr raconté Graziella dans les Confidences, Lamartine
s avise que peut-e~re ce n'est pas exactement ainsi que les choses
~e so_nt p~ssées, et il en donne une autre version dans les Mémoires
inédt!s : ti v~ dire cette fois la vérité - une autre vérité 1
Graz1ella éta1t une cigariere chargée des rapports entre le per-

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sonnel et le directeur, dans la manufactura de Dareste, en somme
une bonne; pendant une visite de Lamartine au Vésuve, elle
s'enfuit, dépitée de n'etre pas aimée. Lamartine la cherche et la
retrouve et, a partir de ce moment, le récit des Confidences est
vrai.
Mais il est un autre fait curieux a signaler : parlerons-nous de
plagiat? Non, car les critiques d'aujourd'hui permettent aux
auteurs le plagiat, mais nous interdisent de le signaler. Toujours
est-il que M. G. Charlier, dans Le Correspondant du 10 juillet
1912, exhume un roman qui pourrait bien avoir des rapports
avec Graziella : en 1810, le comte de Forbin, peintre apprécié,
qui fut, sous la Restauration, Directeur général des Musées de
France, fit parattre Charles Barimore, qui fut patronné par la
société élégante de l'époque et arriva a plusieurs éditions. Voici
}'intrigue de ce roman a succes : le héros, un jeune Anglais,
vient en Italie se distraire d'un chagrín ; a peine est-il a Naplel'
qu'il sent l'iníluence engourdissante du climat... Mais c'est la,
pour nous, une note déja connue, et la co'incidence mérite d'etre
relevée. Mais CharlesBarimore rencontrebient6t unejeune beauté
de 1'1le de Procida ... C'est curieux. Il a vite fait de s'éprendre
d'elle, il se rapproche de sa famille ; le matin, la Procitane,
Nisieda, vient timidement lui apporter du lait, des coquillages,
et du pain noir ... C'est vraiment tres curieux. Mais des obstacles
se dressent devant cet amour naissant. Nisieda s'est promise
a un couvent ; de la, grande mélancolie, maladie de l'héroine,
et maladie du héros, semblable, elle aussi, a une certaine maladie
que nous n'avons pas oubliée. La crise se dénoue, les obstacles
sont Jevés, les deux amants se rapprochent et s'aiment. Ici, les
analogies cessent, Je jeune Anglais épouse la Napolitaine. Mais
il y a ensuite, comme dans Graziella, un abandon ou un pseudoabandon qui cause la mort de l'héroine. Si l'on peut nier qu'il
y ait plagiat, on ne peut pas affirmer non plus que Charles
Barimore n'est pas l'origine de Graziella. Bornons-nous done
a souligner ces co'incidences troublantes.
Mais ce que nous pouvons affirmer en toute assurance, c'est
que l'iníluence de l'ltalie sur Lamartine ne fut pas, a beaucoup
pres, aussi profonde qu'il nous l'a lui-meme, a plusieurs reprises,
affirmé.

TEXTES: Lamartine : Raphall, 1849. (Nouvelle édition), Hachette, 1910.
- Poésies inédites, publiées par Mm• Va/entine de Lamartine, 1873, in-S•. llanoel : Obras completas de Filiulo l!lysio. Paris.1817-1819, 11 vol. in-8°. -

LES l!l!FLUENCES ÉTRA.NGERES SUR L.HI.\RTI:-;E

155

Poúie lyrique porlugaiae, ou choix des Odu de F. Manoel, par Sané. Pari~,
1808,
in-8°. - A. France, L'Elvire de Lamarline. Paris, Champion, 1893;
~Tuoes.
voir aussi Le Tsmp, du l0février 1911. - Léon Sl&gt;ché, Lamartme, de 1816
a 1830, 3• éd. Paris, Mercure de France, 1906. - R. Doumic, Letlres d' Elvíre
a Lamarline. Paris, Hachette, 1905.- Henry Bordeaux, Lamartine en Savoie,
Revue hebdomadaire, 16 octobre 1920. - A. de Treverret, Lamartint et
lord Byron, Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1879 (reproduit
dans la Revue del' Agenais, 1889). - P.-M. Masson, La Jeunu1e de lamarline,
Revue des Cours et Conférences, 1904. - Gustave Charlier, La genese de
Gra:tiella (Le Correspondan!, 10 juillet 1912).
(d suivre .)

�•

La philosophie de Plotin
Cours de· M. ÉMILE BRÉBIER,
M aflr e de Conférences

a

la Sor bon ne.

VIIIe LECON
L'Intelligence.

L' Ame' d'ou émanent toutes les forces qui organisent et vivifient
. se
l'univers 'sensible, peut, par un roouvement de. co~vers10~,
recueillir en elle-roeme et remonter a son prmc1pe, qm est
l'Intelligence. C'est cet te hypostase que je vais étudier dans
les lec;ons qui vont suivre.
La théorie plotinienne de l'Intelligence contient en elle tant
d'éléments hétérogenes et répond a tant de problemes divers
qu'il est particulierement difficile de l'analyser et d'en bien faire
comprendre l'unit~. D'une part, l' Intelligence correspond aux
Idées platoniciennes ; elle concentre en elle la substance d e_la
théorie aristotélicienne de la forme; et elle a quelque chose du Dieu
supreme des Stoiciens, · l'intellige~ce qui. gouverne l'u~vers.
Mais ce ne sont la que les aspects philosoph1ques de la thé~ne, _ou
l' Intelligence est considéréc en tant que cause et exphcation
du monde sensible. Car, d'autre part, I'lntelligence marque un
degré dans la vie spirituelle, une étape dans le voyage as~ensionnel de l'ame vers sa fin derniere. C'est la un aspect tout d1fférent ; il nous fait songel' a l'Esprit au sens de saint Paul,l'Esprit
libéré de la chair, bien plus qu'a l'Intelligence, au sens de la
philosophie grecque.
.
,
Cette diversité d 'aspect se marque par les d1ílicultes q~~
rencontrent les traducteurs pour rendre le .mot Nou&lt;;, que J al
traduit jusqu'ici par intelligence. C'est le terme e~ployé par
Bouillet dans sa traduction des Ennéades, et il a pour lm une long ue

LA PHILOSOPTIIE DE PLOTIN

157

tradition; dans la scolastique du xme siecle, le mot intelliqeniia désigne presque toujours l'intelligence séparée et hypostasiée, telle
qu'on la trouvait dans la philosophie des Ara bes, issue d' Aristote et
de Plotin. Au contraire, les interpretes récents paraissent s' accorder
pour employer un autre terme. M. Arnou (Le Désir de Dieu dans
la philosophie de Plotin, París, 1921) se sert du mot esprit. M. Inge
(The Philosophy of Plotinus, London, 1918) choisit le mot spiril,
qui, d'apres lui, met en évidence la parenté de cette notion avec
le 1tVEv¡i.11 paulinien. De meme, dans une étude récente (Plotin,
Leipzig, 1921), M. Heinemann emploie le mot Geid, qui, sous
la plume d'un philosophe allemand, s'enrichit du sens qu'il a pris
dans la philosophie hégélienne.
Ces traductions, du moins les deux premieres, ont l'inconvénient
de ne pas désigner assez clairement l'aspect philosophique du
co~cept. D'autre pa~t, le mot intelligence (et c'est peut-etre la
ra1son pour laquelle 11 est actuellement rejeté) a l'inconvénient de
suggérer le sens dans lequel il est pris par nos théories antiintellectualistes modernes, c'est-a-dire, le sens de pensée discursive ; or, chez Plotin, l'intelligence est essentiellement intuitive.
Malgré cet inconvénient, je garderai, toutes réserves faites ce
mot consacré par la tradition.
'
On voit déja ce qui fait la difficulté et la signification de la
théorie de Plotin ; le spiritualisme d'un saint Paul se soucie fort
peu du monde intelligible, comme modele du monde sensible ·
il a, vis~a-vis du monde sensible, qui est le monde de la chair'
une attitu?e. pu~ernent r.égative; !'esprit n'en donne pas l;
s.~cret,_ ma1s 11 sen dégage. Contre ce mouvement qui vidait
l m~elhg~nce de tout contenu rationnel et explicatif au profit
de l esprit, a cornmencé de bonne heure, des avant saint Paul un
~ouveme~t d'idées inverse, qui aboutissait a helléniser pour ;insi
du-e, ~a v1~ spirituelle, en l'identifiant au monde intelligible.
T_é~om P~ilon ?'Alexandrie, dont le Logos esta la fois la pensée
d1".1ne qm conbent les ~odeles des choses, et le guide spirituel
qm sauve les ames ; témoms, plus pres de Plotin, les gnostiques
chercha~t a montrer_ c?mment le lieu des esprits, la « terre nouvelle » ~u so1;1t_accue1lhs les pneumatiques, est en meme temps le
monde mtelhg1ble.
L~s. vues de Plotin, sur ce point, ne sont done que des vues
trad1bonnelles,_ mais arrivées a un &lt;legré d'élaboration qui les
met hor_s _de pa1r. Sa doctrine propre, c'est de montrer que l'attitu?e spmtuelle a son plus haut &lt;legré, le recueillement sur soimeme nous ~on~e l'etre dans toute sa richesse et sa variété.
« Se penser so1-meme, répéte-t-il souvent, c'est penser les etres».

�158

LA PHJLOSOPHJE DE PLOTIN

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

« Ce que !'time regoit (dans le recueillement sur ell~-meme)
est voisin de la réalité vraie. » (V, 9, 3.) Le recue1llement

intérieur est en meme temps, le plus haut degré de l'etre. « 1!.tr?,
au sens fort' ce n'est pas multiplier et grandir, c'est s'apparterur
a soi-meme '; et on s'appartien~ a soi-mem?, q~and .~n se. p~nche
sur soi-meme ... ; cette direction vers s01, e est l mténonté..,,
De la, le plan que je vais suivre dans ces legons ~ur l'Intelhgence ; celle d'aujourd'hui sera cons3:crée a dfterm~ner les éléments philosophiques de _la co~cept1?n de l Intelhg~nce chez
Plotin. Dans la suivante, Je montrera1 comment Plotm les met
en c:euvre et les conforme a son but, qui est le développemen~
de la vie spirituelle. Enfin, dans une troisieme ~egon, je_ m?ntrerai
comment la vie spirituelle trouve au-dessus d elle sa hm1te et sa
consommation.

•• •
Je cherche d'abord par quelles considérations philosophiques
s'introduit, chez Plotin, la notion de l'Intelli~ence. D'a~ord,
l'Intelligence apparait comme le terme nécessaire de la d1alectique de l'Aroour, telle que Platon l'a dé,crite dans ~e ~anquel.
En second lieu, son existence résulte de l analys~ qu Anstote a
faite del' etre sensible en matiere et en forme. Enfm, elle apparatt
a titre de condition ultime de la sympathie des parties du monde,
dont Plotin trouvait la peinture chez les Stoiciens.
.
Dans l' Ennéade V (9, 2), Plotin s'insp_ire du d~scours_ d1e Diotime de Mantinée: « On arrivera a la rég10n supérieure,. s1 l ~~ est
de nature amoureuse, et si, des le début, on a les d1spo~1tions
d'un vrai philosophe; il appartient a l'afil:ant de ressentir pres
du beau les douleurs de l'enfantement; 11 ne supporte pas la
beauté des corps, mais s'enfuit vers les beau~és ~e l'áme, la vertu,.
la science, les occupations honnetes et les lo1s ; 11 remonte. ene ore
a la cause des beautés de l'áme, et encore plus haut... Ma1~ com·
ment monter ? D'ou lui viendra ce pouvoir ? Quel d1scoura
luí enseirnera cet amour ? N'est-ce pas le suivant? Les beautés
des corp~ sont acquises · elles sont en eux comme des formes dan&amp;
une matiere... Qu'est-c~ qui done a produit la beauté dans 188
corps ? En un sens, e' est la présence de la beauté ; en un aut.
sens c'est l'áme qui les fa\;onne et.meten eux la beauté. Quo1
l'am'e d'elle-meme est done belle? Non, puisque certaines aro
sont prudentes et belles, d'autres insensées et laides. C'est don

de la prudence que vient la beauté dans l'ame. Mais qu'est-ce
,qui donne la beauté al' ame? N' est-ce pas nécessairement l'intelligence, non pas l'intelligence qui, tantot reste elle-meme, tantot.
-est privée d'elle-meme, mais-la véritable intelligence? »
Tandi'&gt; que Platon conclut a l'Idée du Beau, Plotin, par la
meme voie, conclut a l'Intelligence. C'est que, pour lui, l'une est
identique a l'autre. Les Idées, identiques a l'Intelligence sont
ce qui donne aux choses leur valeur de beauté. En rem~ntant
~ar les_ degrés
la dialectique, « l'ame ira d'abord jusqu'a
l Intelligence ; 11 saura que, eIJ. elle, toutes les idées sont belles ·
et il prononcera que c'est la la Beauté, a savoir: les Idées »'.
(1, 6, 9.) L'Intelligence apparatt done d'abord comme une sorte
d'art naturel, qui se reflete dans les choses sensibles comme
l'artdu statuaire donne ses formes au marbre. (Cf. V, 9, 5.')
L'esthétique de Plotin est en effet imprégnée de cette idée que
la beauté ne s'ajoute pas aux choses comme un accident extérieur
mais en ~onstitue véritablement l'essence. (I, 2.) II proteste contr¿
la thé_one selon laqu_elle l~ beau:é ne co_nsiste que dans la symétrie
exténeure des parties d un meme obJet. Si la beauté n'est que
symétrie, le~ partie~ d'une chose belle ne seront done pas belles ?
Et pourquo1 le v1sage d 1 un cadavre ou d'une statue serait-il
touj?urs moins beau qu~ celui d'un étre vivant? Enfin comment
exphquer que des choses simples et sans parties peuvent etre
belles, comme l'éclat de l'or ou un éclair dans la nuit ? II faut
done que la beauté soit un élément foncier de l'étre beau 1 et
qu'elle soit le reflet d'une ldée, qui fait de cet etre ce qu'il est.
Valeur esthétique et valeur intellectuelle coincident.
?.'est ~our les memes raisons que l'élévation moralenous amene
a 1 mtelhgence, comme la contemplation esthétique. Les vertus
au s~ns le plu~ élevé, celles qui ne consistent pas en des action~
~ratigues, ma1s _en de~ « purifications », sont des imitations, dans
1 á~e, de propnétés mhérentes a l'Intelligence. II y a dans l'Intel?gence un;. justice en soi. vers laquelle nous élevent la justice
qm est dans 1 ame ou celle qm est dans la cité.« La justice consiste
en ce que_ chaque etre re':Ilplit sa fonction propre ; mais supposet-elle touJou~ un~ mult1pl~cité ~e parties ? Oui, la justice qui
est dan~ le~ etres: ame ou cité, qm ont plusieurs parties distinctes;
~on, 1~ Justice pnse en elle-méme, puisqu'il peut y avoir en un
etr~ simple accomplissement de sa fonction. La Justice en sa
vé~it~, la Justice e~ soi ~st dans le rapport a lui-mémede cet etre
qm ~ a_pas de parties d1stinctes. &gt;&gt; (I, 1, 6.)
l'IA:i~~, tous les modeles des vertus ne sont que des aspects de
n igence. « En elle, la science ou sagesse, c'est la pensée ;

?e

�160

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la tempérance, c'est son rapport avec elle-meme ; la justice, c'est
la réalisation de l'activité qui lui est propre ; l'analogue du
courage, c'est son identité avec elle-meme et la persistance de
son état de pureté. » (Ibid.,7.) «Dans l'ame,les vertus sont des
imitations de ces modeles ; la justice est une activité tendue
seulement vers l'Intelligence; la tempérance, un retrait intérieur
dans l'lntelligence; le courage, une impassibilité qui imite l'impassibilité naturelle de l'lntelligence. » (]bid., 6.)
Les valeurs intellectuelles sont done des valeurs morales,
comme elles sont des valeurs esthétiques. Ce n'est qu'abstraitement qu'on peut les séparer. L'activité morale et la contemplation du beau nous menent a l'lntelligence tout aussi droit
que la science.

..•
La seconde avenue qui mene a l'Intelligence est l'analyse
aristotélicienne des choses sensibles en matiere · et en forme.
« Nous voyons que ce qu'on appelle un etre est composé ; aucun
etre n'est simple, qu'il soit fabriqué par l'art ou constitué par
la nature. Les etres artificiels contiennent de l'airain, du bois
ou de la pierre ; et ils n'ont pas leur I'éalité pleine avant que
l'art n'en fasse une statue, un lit ou une maison, en introduisant
la forme qui vient de lui. Parmi les composés naturels, les u
sont tres complexes ; on les _appelle des combinaisons, et ils s
résolvent... ? par exemple, l'homme en une ame et en un corps, e
le corps en quatre éléments. Mais chacun des éléments est com•
posé d'une matiere et de ce qui lui donne la forme ... ; et l'on
demande d'ou la forme vient a la matiere. L'on demandera s·
l'ame, a son tour, est un etre simple, ou s'il y a en elle matie
et forme ... Transportant les memes príncipes a l'univers, o
remontera aussi a une Intelligence, dont o'n fera le véritab
créateur et démiurge. L'on &lt;lira que le substrat qui re~oit 1
formes, c'est le feu, l'eau, l'air et la terre, mais que ces forro
luí viennent d'un autre etre, et que cet etre est l'ame. L'a
ajoute aux quatre éléments la forme du monde dont elle le
fait don ; mais c'est l'intelligence qui lui fournit des raiso
séminales, de meme que l'art donne a l'ame de l'artiste des regl
rationnelles d'action. L'intelligence, en tant que forme, esta
fois la forme de l'ame, et ce qui fait don de la forme. 1&gt; (V, 9, 3,
Dans cette page, l'lntelligence apparalt done comme la for

. des form~s, le dalor formarum sur 1
.
161
la scolast1que occid entale d ' .
equel la ph1losophie arabe et
que Plotin s'inspire ici d~v~~n~ plrs ta~d ~ant spéculer. Bien
argumentation est péripatétici~:eed' e. ~rmc1p~ qui guide son
énoncé un peu plus loin
,,
ongme. C est le princi
an~érieur a I'etre en puis~~:cel
ac_te est. nécessairem!ni
pmssance devienne etre en acte. s'il ,ou v1~ndra1t que.l'et.re en
fasse passer a l'acte ?» (lbid 4 ') L'. ~~tvait pas de cause qui Je
for~arum, est done l'acte ., ~r I~ e_ igence, ,en tant que dator
réahsé dans sa pleine et entier~ d A~1stote, e est-a-dire l'etre
Sous cet aspect l''t
perfection.
l'Inte1hgence..
.
' e re aristotél!
est posé du
. a bstra1tement
.
L'analyse
. moms
avant
d~s ~tres, ce qui fait qu'ils sont e~c~~n~e nous c?nduit a l'~ssence
ams1 ~éterminé, est l'etre dans s
me~es. ~a1s, parce que l'etre
Intelhgence. Ce point est d'i a prfecbon, il est en meme temps
ve~! : on doit aller de l'etre ffaºr anee, et Plotin y insiste soua etre. L'etre. est pensé parce q~;f~~~• _e\ n?n pas de la pensée
es pensé. Plotm a vive
t
' I n est pas parce ''l
id~a!iste, déja entrevueZ:~º cJ;¡°qt:¡té contre une interprétaifo~
memde. ((Ce n'est pas par
,
e par Platon dans le p
qu? 1~ justice est née ; etc~:?º pensé la quiddité delajustf;;
qmdd1té du mouvement
es pas parce qu'on a en
1
I'objet de~rait etre a la f~~e ~5~~fevement, ex~ste ; la p~ns:;
tant
auss1 antérieure, s'1ºJ t·1en
p t son ure· a
11
t I obJet pensé
• , et p ourest_ absurde que la justice ne s . . ex1s ence de cette pensée
l'o~ répliquait que &lt;&lt; dansºi~;1:; que sa propre définition···
es I enbque a son ohjet'i&gt; (1) il fa ~ res sans matiere, la scien~~
non pas en ce sens que 1 . '
u comprendre cette for
considere l'objet est l'o:j:~1rn~e :st l'obje~, et que la raiso;~'¿
se?-s que l'objet lui-mem
UI-me~~• rnais inversement
I
fo1s un in_telligible et une ;•e~::;e qu il est s,~ns matiere, ~s::
que_ sera1t sa définition ou 1 , non pas q~ ¡] est une pensée tell
avo1r, mais q
é
a représentat1on q l'
e
qu'intelJ'
ue, tant dans l'intelligible ·1 ' ue .ºº peut en
. ig~nlce et que science. n (VI 6 6 ) ' I n est lm-meme rien
AUSSI (( l n'est pa
t
! ' .
pensées, si on le prensd ::ac de d1re que les choses sont d
qu'elle est, ::ipres que l'int ~r-sens qu'une chose devient'ou tes
faut dire que I'etre est epl~ce¡ce en a e~ la notion. » (V ~s ;)
igMenc_e ne vient qu'apres. (VI 6 8a)u prem1er rang et que h~teia1s,. en un autre sens, on pourra
' ' . dire, au cont .
raire, que parce

~~r~,e~

!

t

d:

Et,~~

f:

p

(l) Formuled'Ar1s
· tote, souven t rép6t6
e par P!otin.
13

�162

LA

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est etre en acte, il est, substantiellement, pensée et intelligence. En effet, l'etre dans sa plénitude, l'etre en acte, t&gt;st en
meme temps raison d'etre. « Si l'on développe chaque forme dans
son rapport avec elle-meme, l'on trouvera en elle sa raison d'etre.
Si cette forme était inerte et sans vie, elle n'aurait pas du tout
en elle sa raison d'etre; mais, puisqu'elle est une forme qui
appartient a l'intelligence, d'ou tirerait-elle sa raison d'etre ?
Serait-ce de l'intelligence ? Mais elle n'est pas séparée d'elle,
puisqu'elle est elle-meme intelligence... La-has, la raison d'etre
est antérieure ou plutot simultanée a l'etre ; elle est non pas
raison d'etre, mais maniere d'etre ; ou plutot, raison et maniere
d'etre ne tont qu'un... S'il est parfait, on ne peut dire quel défaut
il a, ni, par conséquent, pourquoi il n'existe pas. » (VI, 7, 2.)
Mais, si l'intelligible est raison d'etre, parce qu'il est l'etre
dans sa plénitude, il est une pensée ; les intelligibles « sont bien
des pensées, puisque ce sont des raisons. » (III, 8, 8.) La raison
d'etre ne peut se concevoir que comme une contcmplation.
Ainsi, l'analyse aristotélicienne l'amene graduellement de la
forme a l'essence, et de l'essence a l'intelligence.

cosmologiques asa raison d'etre I I
163
de la ~ensée religieuse des Gr a p ,us profonde dans la nature
app~rbent a l'histoire des idée:c:· r ~ apothéose de l'Intelligence
des idées philosophiques . elle n' e ;gie~ses tout autant qu'a celle
l~ppemen~ de leur myth~logie. {,~l:itn moment dans le dévef1pe C?~m1que, concentre et résume en wence, en tant que ·prina rehgion des Grecs . me
e e tout le naturalisme d
monde, elle reste la t~rce :::;and el_le est tran~cendante a~
que. dans son
qm n'a de sens
. rapport au monde que
• ell umverselle
é
raliste, arn~ée a son dernier de ' é e,repr sen~e le mythe natuOr, la not10n de l'Int JI'
gr d abstract10n.
natu_ralisme. L'Intellig:;~:::~• ~~ezilotin, est toute pénétrée de
contient tous les autres '1 .
ieu,_ un Dieu multiple
.
est 1
d, l
. " a1s pourquo ? C'
qui
e mo e e du monde sensible « L'
I
.
est parce qu'elle
rourd_sa gran?eur, sa beauté, l'~rdre odn admire le monde sensible
es ~eux qm sont en lui .
. .e son mouvement éter
qu~ l on remonte a son
, ?ieux v1s1bles et invisibles . ne!,
13-b~, tou, les inte:::;/,1:: et a sa .-éalité vérilahle
a conna1ssance intime d'
q__m ont par eux-memes l'ét . n
p~re Intelligence qui est l eux-memes et la vie ; que l'o er~té,
vie du d"
.
eur chef et la r d. .
n v01e la
to
l ie,u, qm_ est satiété et
lli p o igie~se sagesse et la
des etres _1mmortels, toute ~nt~1fce. Car il contient en lui
L:In~~tgu~ece1mmobilité éternelle. » (~e~ce4 )tout dieu, toute
t
..
, sous cet as t
, , .
ra?spos1bon idéale du m ¡ec d~ monde intelligible
t
moms sa matérial'
, on e sensible. C'est le
, es une
a remplacé le tem ité, c est-_a-dire moins le chan monde s~nsible,
D'une maniere pl~s), et~om~ l'extériorité récip!ement (l éter:1el
que se le représen~ p~étse, Il est parent du mon~ue des parbes.
a été pleinement ac~: t~s Stoi"ciens ; leur théorie deel sensible, te]
une rigoureuse dé d p ee par Plotin. Cette s
a ~ympathie
moins sur leurs
anee mu~uelle des partie/d:path1e, qui est
tout semblable d
ns mécamques que sur le
monde, repose
malgré la dista' ans l? physique de Plotin
ressemblances '
portée a la lim~ce qm les sépare. Si nous ~~gi sur son semblable;
constitue l'lnteltl~ cette sympathie, nous aprr~osons accentuée et
•
1gence L
1vons a l' ·
?u « tout est trans
· e :r:nonde intelligible , t urnté qui
etre y est . . parent ; nen d'obscu
. ' ces un monde
une lumiére v:~~le a tout _etre jusque dr~n~\de ~és~s~nt; tout
et voit toutefch une lum1ére.Tout etre a e
~nt1m1té ; il est
C~aqueetre est to:st tn autrui. Tout est part~ut ioutes choses
d e?x est le soleil.. .Ü a-has, ~e soleil est tous 1 . . out est tout.
mais tous les
. ~ caractere différent
es astres,et chacun
caracteres s'y m ·r
ressort en chaque e't .
am estent... Ici-bas, une partie
re '

t"

iq~.";,:IB

Int

ar::

La théorie philosophique de l'Intelligence répond enfin a des
préoccupations d'un ordre assez différent. Pour le bien comprendre, il faut songer a la tres longue tradition qui, dans la
philosopbie grecque, reliait le probleme de l'intelligence au probleme cosmologique. Pour Anaxagore, si peu renseigné que
l'on soit sur sa doctrine, il est sur qu'il considérait l'Intelligence
avant tout comme cause de mouvement. L'lntelligence est,
d' a pres lui, un etre qui sait et un etre qui meut. Chez Aristote,
toute la raison d'étre et l'essence de son Dieu supreme, u la pensée
de la pensée, » est d'etre le moteur immobile du monde ; s'il a
admis, selon certains interpretes de sa doctrine, et particulierement selon Plotin, qui l'en critique (V, 1, 9), une pluralité
d'intelligences au sommet des choses, c'est parce que chaqu
sphere céleste, ayant son mouvement propre et indépendant,a
besoin d'un moteur particulier. Chez les Sto'iciens, de meme,
l'Intelligence est, avant tout, un príncipe cosmique, une raison qui
enferme en elle tous les détails de l'univers.
Cette liaison du probleme de l'lntelligence aux problern

PHILOSOPHIE DE PLOTIN

¡¡f¡:~

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ºf

�164

L\ PHILOSOPHIE DE PLOTIN

I\EVUE DES COUI\S ET CONFÉRENCES

vient d'une autre partie, et chaquc chose est fragmentaire ;
la-has, chaque étre vient a chaque inslant du tout, et il est a la
fois particulier et universel.,. (VI, 8, 4.)
L'image suivanle, de style tres plotinien, fera roieux voir a
quel point l'Intelligence est avanl lout, cbez tui, une sorte de
concenlralion du monde. « Supposez que, daos notre monde
visible, cbaque partie reste ce qu'elle esl, sans confusion, mais
que toutes se rassemblenl en une¡ de telle sorle que, si l'une
d'entre elles apparatl, par exemple la spbére des ftXes, il s'ensuil
immédiateroenl l'apparilion du soleil et des autres astres ; l'on
voit en elle, eomme sur une spbére transparente, la terre, la mer
et tous,les animaux; efTeclivement alors, on yvoit touteschoses.
Soit done, dans l'ame, la représentation d'une telle sphere ...
Gardez-en l'image, et représentez-vous une autre sphére pareille,
en faisant abstraction de sa masse ; faites abstraetion aussi des
difTérences de positions et de l'image de la matiére ; ne vous
contentez pas de vous représenter une seeonde sphere plus
petite que la premiére ... Dieu vient alors, vous apportant son
propre monde, uni a tous les dieux qui sont en lui. Tous sont.
chacun, et ebaeun est tous ; unis ensemble, ils sont di1Térenl8
par leurs puissances ; mais ils sont tous un étre unique avec une
puissance multiple. 11 (!bid., 9.)
·
L' Intelligence apparatt iei tres clairement corome une sorle
de fusion et d'union de toutes les réalités cosrniques, union
plus intime qu'elle ne peut étre dans le monde matériel, et dont
la sympathie des parties du monde visible est une image aiTaiblie.
Nous saisissons iei le moment ou la tbéorie stoicienne de la svmpathie universelle se transforme en une théorie que l'on pou;rait.
appeler, d'apres le nom qu'elle a pris ehez Leibniz, le roonadisrne.
La liaison syropathique affümée entre les etres n' est Possible
que si ehaque étre est une pensée, et s'il est lui-méme un univers.
Alors ehaque étre eontient tous les autres. Plotin a parfaiteroen
approfondi les exigences de cette théorie ; il a vu qu'il pouvai\
y avoir des diílérenees entre les parties du monde intelligibl
bien que ebaeune eonttnt l'univers ; elle le contient a sa
parce que, daos chacune, ..ressorl• un aspect difTérent. De l'ln
ligence, émanent des intelligenees qui sont chacune toutes ch
et qui sont pourtant roultiples, parce qu'elles sont des pe
plus ou rooins obscures. ( 111, 8, 8.)
Le lien de dépendanee entre les étres devient done un líen d
nature tout intellectuelle. Les intelligences sont a l'lntellige
supréroe et sont entre elles comme les théoreroes d'
méme science sont a la seience totale et sont entre eux ; cbac

fa"ºº

d'eux
.
diflérecomprend en pu1ssance
tous les autres b"

,.

165 .

1 f dnt. (V, 9,8.) La loi qui relie les intelli
, ien _qu il en soit
l~lnon _substantiel de leur étre • Le ét gences flrut par devenir
telligence, ni apres ell . . . s res réels ne sont ni avant
ou plutot la loi mP.me de ,:~r ma_1steelle est comme le législateur
_Si l'lnlelligence, est telle o exts nce. , {V, 9, 5.)
f&amp;1t la vie par excellence : «'LaºJ:~prtnd C0!11171ent Plotin en a
pe~... La vie premiére est I
p us vraie_ est la vie par la
plation et l'objet de contempi8 /ensée prerruere ... La contemchoees vivantes et des .
a ion sont, l'une et l'autre dv1es. • (III 8 8) L'I
.
' ""'
un system~ de rapports abstraits' d' .
ntell!gence n'est pas
la plérutude d'etre et la satiélée ifn~epts hiérarchisés ; elle
onner les descriptions les lus
. otin ne se lasse pas d'en
s'y évanouir, s'y combinenpt sensuel!es ; les sensations loin de
Elle est • comme une qualité
au uní
contra1re .et s •y f ont p!us' riches.
~utes les autres, une douceur q 9ue q~1 a et conserve en elle
o eur, en qui la saveur du vio
s~ra_1t en meme temps une
sa~eurs et toutes les autres couleiru~a1t avec toutes les autres
qui sont,per~ues par le tact
. rs , elle a toutes les qualités
p:i 17'oreille, puisqu'elle es(!:::1 :outes ~elles qui sont pe~ues
, , 12).
armorue et tout rythme 11•
(
Une conception aussi riche ris
m~me. Elle est l'ldée platoni . quede succ~mber sous sa richesse
~uelles se relient aux valeu;1:::~tétien qui les valeurs intellecessence et la raison des h
ques et morales Elle t
Elle est l'unité sympathie oses, a la ~aniére du Dieu d'Aristo:
des Stoiciens. 11 y a la :Se des parties du monde, a la manier;
:éme d'inspiration tout op!l;::ºtt d'aspect bien difJérent et
omment Plotin a prétendu les unir. sera nécessaire d'examiner

:;t

:,1

IX• LE{:ON
L'iDt.elllgenoe (suite).

L'hypostase
aspect
d'un intellig~nce apparait, chez PI .
(Aristote) d' monde ,d ldées {Platon) de 1'
sous le triple
' un systeme de monades ( sympathie
or1~e
des formes
stoicienne).
A

º~•

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES couRS ET CONFÉRENCES
166
ce tiLre, la théorie de l'intelligence est l'affirmation de la réalité
des valeurs rationnelles, morales et esthétiques qui dominent le
monde sensible et le jugement que nous portons sur lui.
Mais ce n'est qu'un aspect de la théorie. L'attention de Plotin
a été vivement attirée par ces états de concentration spirituelle
ou le sujet connaissant s'identifie a son objet, et devient pour
ainsi dire toute vision. Toute connaissance n'est-elle pas une
dégradation plus ou moins accentuée de cet état parfait ?Toute
connaissance repose sur une assimilation plus ou moins co:nplete
entre le connaissant et le connu, y cornpris la sensation elle-meme.
(&lt; C'est parce que la vision est lumiere et parce qu'elle est unie a la
lumiere, qu'elle voit la lumiere. » (V, 3,8.) L'intelligencedésigne
proprement un état ou cette assimilation est complete, ou l'objet
n'est pas différent du sujet : elle est la connaissance de soi, vers
laquelle tend, comme vers un idéal, toute autre connaissance.
« On peut penser autre chose ; on peut aussi se penser soi-íneme,
ce qui fait échapper davantage a la dualité. Dans le premier cas,
l'on voudrait aussi se penser soi-meme, mais l'on n'en est pas
capable; on a bien en soi l'objet de sa vision, mais c'est un objet
différent de soi. L'etre qui se voit lui-meme n'est pas séparé de
son essence, et, parce qu'il est uní alui-meme, il se voit lui-meme ;
lui et son objet font un seul etre. ll pense au sens fort, parce
qu'il possede ce qu'il pense ; il pense, au sens primitif du terme. n
(V, 6, l.) Le recueillement sur nous-memes, dans lequel nous
devenons intérieurs a nous-memes, n'est qu'une imitation dans
!'ame de cet état de l'intelligence. u C'est l'illumination de l'intelligence qui fait que l'ame se retourne vers soi et l'empeche de
se dissiper. » Quant a l'intelligence, elle est, pour ainsi dire, la
limite de ce recueillement. (( Elle est la lumiére primitive qui
éclaire primitivement par elle-meme, éclat tournévers soi, a la foi&amp;
éclairant et éclairé, véritable intelligible, qui pense aussi bien qu'il
est pensé, qui est vu par soi-meme, qui n'a pas besoin d'autre
chose, et qui se suffit a lui-meme pour voir ; car ce qu'il voit, c'est

lui-meme.
» (V, 3, 8.)cette dualité dans la conception de l'intel ·
Pour comprendre
gence, j'essayerai d'abord d'en chercher la source dans l
tradition grecque. Or, l'idéal du savoir, dans la pensée grecqu
est nettement doubl~. D'une part les premiéres tentatives de l
pensée grecque, depuis la théogonie d'Hésiode, sont un effo
pour classer les formes de la réalité, et découvrir l'ordre rationne
suivant lequel elles se subordonnent les unes aqx autres. D'au
part, avec le mouvement issu de Socrate, apparait un idéal nou
veau ; la sagesse est avant tout la connaissance de soi-meme

de ses_ prop~es pouvoirs ; l'ob. et de 1
.
,
. 161
du su1et qm connait. Épictét~ (Entra _science n es~ ~as d1stinct
so~es d~ sciences, ce11es dont l'ob. e/ltens! I, 20) d1stmgue deux
suJet qui le connait telle que la ~ es~ d un autre genre que le
gram_mairien, et le~ sciences ou sl~~e:c~ u cordon_nier ou celle du
le SUJet. Telle est la sagesse . la
Je est de meme espéce que
en_ meme temps la connais~anc!ªg?sse e~t un bien, et elle est
ra1so~ capable de se contero ler d un b1.en. La sagesse est la
Ma1s, dans la philoso hie p
elle-meme (8ewp"l)-nxoc; &lt;16-toü}.
ne restent pas distincts pet gdrecque, ces deux types de savoir
. .
, ne onnent pas na·
p~s istmcts de sciences telles
l
. issance a deuxgroud
sciences de la nature L' , ·t que . es sc1ences morales et le!ó
l
. espn ne s'affir
a ná~ure, pas plus qu'il n' ff
I me pas comme distinct de
de lm. Depuis Platon il
a irme .a nature comme dístincte
d eux tendances. Non' seulement
Y a un contmuel
· entre ces
l
. comproIDis
pénétrées de valeurs humain
¡?.s sciences de la nature sont
mais le premier príncipe de:s, he idée d'harmonie et de finalité
te~ps, l'etre ou se réalise a rZta~ses de_ la nature est, en mem;
so~ posée par Socrate co~me l'idé~tlint, cet_te connaissance de
m1~r moteur est, chez Aristote la &lt;&lt; u sav01r humain. Le preRa1son qui chez les st .. .
,
pensée de la pensée » . la
d e~t·i~, est 'par excellence
01c1ens
, le
I' etr~estu.¡a ¡o1· naturelle elle-meme,
prmc1pe des choses le prem·
i se contemple lui-meme Le
faiOt qu'h?'p~stasier 1'a connais:~n~e ~ino~ dans l'ordre natureÍ, ne
n v01t a1sément le da
e so1:
de ~e réaliser en un sys~~:d;ecett~ fus1on :_l'intelligence, au lieu
d_ev1ent une attitude spirituelleno~1~ns darticulées et séparées
ntJuelle, mais inutilisable pour le' r1c _e
se1:1s pour la vie spi~
e voudrais mont
savmr scientifique.
l'In t ~.11·igence commererordre
comment
. la conception de
ratioch ez PIotm,
. mod1f1ée, transformée radi 1
nnel entre les choses a été
i~ence,,~omme attitude spfr~t:r:if:ttªr la_lconception de l'Inteles qu il con1;oit l'intellige
e recue1 lement sur soi-meme
p~rement fo,melle, un
:;mme. un~ attitude spirituell;
_:. er de tout objet qui la genera~c s01, n est-11 pas_ forcé de la
. em~, _et la forcerait a s'exté . . dans sa convers10n sur elle~telhg1ble naissait du roo ~10nser ? La ríchesse du monde
r:::xtit ; ~e m_orcellemen[:~
e1:1t ídées, de ~a limite qui
out a fa1t impo"sibl 1
m1 e ne sont-1ls pas ce ui
avec elle-meme 'f
~- e e contact direct de 1'1'nt e11·1gence
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�168

REVUE DES COURS ET co:-FÉRE!',CES

...
Cclle qucstion se pose a Plotin sous un~ forme extrememe~t
nette el il la résout sans équivoque. 11 s'ag1t en somme de savo1r
comn~enl on doit interpréter le platonisme, si l'on doit. admet.lre
que les Idées sont extérieurcs a l' Intell!gence qu_i les conlemple,
et si les ldées sont comme des exempla1res extérieurs aux choscs
sensibles qui les imitent. Résoudre positivement la premicre
question, c'est. forcer l'lntelligcncea sortir d'elle-m~me pour con_nattre · elle n'est done plus essentiellement. conna1ssance de so1.
Résoudre positivement la seconde, c'est admettre daos l'.etre
intelligible des ldées un morcellement correspondant a ce_lu1 des
cboses sensibles, et, par conséquent, entraver la conna1ssance
intellectuc:lle.
Or1 ces solutions étaient celles du platonisme traditionnel, et
uous voyons, par la lecture des Ennéades comme par la Vi~ de
Plolin de Porphyre, que le philosophe a eu a lutter, ~u~ ce pomt,
conlre les opinions tres arretées de la plup~rt de ces d~se1ples. ,.
Au sujet, de la transcendance des ldées, 11 expose lm-meme l mlr.rprétation de Platon qu'il eorobat, et indique les text.es ?u
1'imée sur lesquels s'appuyait, cette intcrprétati~n. ~ Platon a d_1t:
• L'Intelligence voit les Idées qui sont dans l animal en so1 »,
, et ensuite : le démiurge « réfléehit que cet univers doit eomprendre les choses que l'lntclligenee voit dans l'animal en soi. •
Il dit done que les ldées sont antérieures a l'lntelligenee, et
qu'cllcs sont, lor:;que l'Intelligenee les pense. Demando~s-nous
d'abord si cet etre (je veux dire l'animal en soi) est l'Intelhgenee,
ou s'il est différent de l'Intelligence. Ce qui le contemple, c'est
l:Intelligence · l'animal en soi n'est done pas l'Intelligence, mait
l'intelligible, ~t ce que voit l'lntelligenee est en debors d'elle. 1
(UI, 9, 1) (1).
.
, .
TelJe est, l'exégese traditionnelle, celle qui, encore _auJour~ hui,
est le plus ordinairement aceeptée. Contre elle, Plolm a écrit un
traité ent.ier, le cinquiéme de la einquiéme Ennéade. 11 se préoe(1) 11 e~l vrai que Heinema_nn, Pl~lin, Leip~ig, 192~ 1 p. 19 sq. u ~ontest6
}'authenticité Lle ce traité. Ma1s la ra1son princ1pale qu 11 e~ donn~, c esl que
le pas,age que j'ai cité, el qui ~sl au début, ~xpos,• une op1!1ion d1r~ctement
contraire ¡\ la doctrine de Plolin. Or, c'esl bien naturel, pu1sque, ic_1, comme
bien des rois, suivanl son procédé ordinaire d'enseignement, PJotin expoee
d'abord l'ex.égé~e qu'il va réruter ensuite.
,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

169

cupe, tout comme Desearles au début de ses Médilalions, de la
condition formelle de la connaissance intellectuelle ; cette eondition, c'est l'évidenee, évidence inaltérable qui doit lui etre
toujours liée. Or, l'évidence sensible est une fausse évidenee,
parce qu'elle n'atteint peut-etre que nos propres impressions ou,
du_ moins, qu'elle ne saisit que les images des objets, non les
obJets eux-memes. Si, maint.enanL, l'on se figure les intelligihles
co~me tran~cendants et_ extérieurs a l'intelligence, qu'on le
veudle ou qu on ne le vemlle pas, on se représentera la ronnaissance intellectu~lle sur le t.ype de la connaissance sensible ; ce
se~ u~e eonna1ssanee accidentelle, qui peut aussi bien ne pas
avo1r heu ; une connaissanee qui possede non pas les réalités mais
leurs cmp:eintes, et qui,_ des lors, ne peut atteindre la réalité que
par u.~ ra1s_onnement qui peut la tromper. De plus, si l'on admet
~ue I mtelhgence ne p_osse~e _pas les intelligibles, c'est admettre,
amversement, que les mtell1g¡bles ne possedent. pas l'intelligence ;
l faudr_a alors se figurer l'intelligible, la matiere a penser, eomme
une sé~•e de termes diserels, séparés les uns des autres, tels que
beau, Juste! :le., membres épars que l'intelligence réunit du
dehors, apres e~re all~e a leu:s reeherehes ; l'intelligence devient
alors p_ei:isée d1scurs1ve, qui ne fonetionne qu'en émetta'nt des
propos1t1ons. Enfin l'intelligence, qui ne possede que des images
d~ la réal!~é, ou bien le saura et reconnatLra son erreur, ou
bien elle I ignore, et elle vit daos l'illusion.
Mais si l'intelligible doit etre dans l'intellig&lt;'nce ¡¡ faut bien
comprendre la contreparlie de cette thése : e'est qu; l'intelligible
8 ~ confond avee l'intelligence elle-meme. u La vérité essentielle
n est pas accorcl avec autre chose, mais accord avec soi-meme ·
el!~ n'é~once ríen qu'elle-meme ; elle est, et elle énonce son et.re.;
~ •,~telhgen~e e~~ don~ un passage immédiat de la pensée
: 1 ~!,re, ~a~s a I etre meme de la pensée. Affirmer l'il'nmanence
e I mtel!igible, e~ ~e seos, e~ n' est pas une simple différenee avee
1e_ platomsme trad1bonnel; e en est le contre-pied ;c'est nier toute
d1fférence dans le monde intelligible.
Telle est l'~nalyse de ce eurieux traité, que l'on peut considérer
ccom~e le po_mt de départ de la ligne de pensée qui aboutit eu
ogilo cartés1en.
La question de l'exemplarisme ehez Platon donne lieu a
~ne exg~se lo~t a fait analogue. Que veut-on dire exactement
ors~~t ~on fait du monde intelligible le modele du monde
se~si e · On est_, la plupart du temps, dupe de l'imagination
qui ~épare et qm moreelle. • Nous posons d'abord une réalitó
sens11Jle.et nous meltons daos l'inldligib)P l'eLre qui doit etre par·

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
170
tout; puis, nous imaginant le sensible comme un espace immense,
nous en venons a nous demander comment la nature intelligible
peut s'étendre en une chose aussi grande. ~(VI, 4, 2.) Plotin a ici
en vue une interprétation toute matérialiste et imaginative de la
participation, celle meme que Platon, semble-t-il, a critiquée
au début du Pa;ménide, et qui aurait pour effet de la rendre
inintelligible, en séparant radicaiement le sensible de l'intelligible.
Mais, c'est pour arriver a une conception 011 l'idée d'exemplarisme disparatt totalement, parce que le monde intelligible,
avec toute sa richesse et sa diversité, se résorbe en un etre universel et sans différence. Dans cet etre universel « tout rempli de
lui-meme, égal a lui-meme, qui est daos l'etre, et qui est done
aussi en lui-meme » (VI, 4, 2), dont nous parlent les quatrieme et
cinquieme traités de la sixiéme Ennéade, nous reconnaissons
bien cette intelligence transparente a elle-meme, dont je parlais
tout a l'heure, mais non plus le monde de notions articulées
dont parlait Platon.
Aussi la participation n'est-elle nullement une imitation.
« La nature supérieure est partout toute présente ; mais elle
n'apparatt pas, parce que le sujet est incapable de la recevoir. »
(VI, 5, 12.) Les idées ne sont nullement des etres isolés les uns des
autres d'oil émanent des puissances, localement distinctes d'elles ;
une puissance ne peut etre que la 011 est l'etre dont elle émane.
« L'etre universel est présent coro.me une vie une ; on s'y assimile,
en ne s'arretant a aucun etre particulier, en laissant toutes
limites pour devenir l'etre universel. Le surplus ne vient pas de
l'etre, mais du non etre ; c'est par ce surplus qu'on devient quelque chose. » (VI, 5, 12.) Done, la diversité des etres, loin d'avoir
son fondement dans l'etre intelligible, vient d'une limitation
et d'une incapacité qui leur sont propres.
Nous voyons, par cette interprétation du platonisme, que
l'lntelligence a cessé d'etre chez Plotin ce qu'était chez Platon
l'Idée, et, cbez Aristote, la forme, un outil pour la connaissance,
le point de départ d'une synthése progressive. C'est la valeur
meme de la connaissance rationnelle qui est atteinte. La connaissance, en tant qu' elle exige une pluralité d'idéesliées ensemble,
n'a lieu que dans une forme décbue de l'intelligence, dans la
pensée discursive. Le néoplatonisme nous apparatt, a cetégard,
comme un retour offensif de tres anciennes idées, un retour a la
« pensée prélogique » qui brouille toute représentation distincte.
La vie intellectuelle, chez Plotin, est toute formelle. C'est
le sentiment d'évidence, cette sorte « d'euphorie intellectuclle•,

LA. PHILOSOPHIE DE PLOTIS

171

selon l'expres~ion de ~l. Goblot (Loqi7ue, p. 24), « qui accompagnc
l'activité qui s'exerce saos obstacles ».
Aussi j'admets (tout au moins en partie, comme il ressortira
par la suite) les conclusions d'Eucken sur ce sujet. 11 n'y a plus
vraiment,chez Plotin, de connaissance objective daos l'ancien
seos du terme; la connaissance ,, comme union immédiate avec
les choses se transforme en une émotion obscure, un sentiment
vital sans forme, une Stimmung insaisissable. L'intellectualisme
s'est détruit par sa propre exagération. n

...
Pourtant, c'est la une vue incomplete et unilatérale. En meme
temps que le plotinisme termine un mouvement d'idées, il en
annonce un autre. Il peut etre considéré comme le véritable
précurseur des doctrines idéalistes qui posent !'esprit comme une
réalité concrete et substantielle, s'affirmant par lui-meme,
indépendamment de la chose. Telles sont, a des titres bien différents, mais relevant toutes directement ou indirectement de
Plotin, les philosopbies de saint Augustin, de Descartes ou
de Hegel. Dans les pages 011 Plotin donne, comme type de l'évidence incomparablement supérieure a l'évidence sensible, l'évidence de la pensée qui se pense elle-meme et qui ne se connait
qu'en tant que pensée, nous sentons, pour la pretniére fois dans
l'bistoire des doctrines philosophiques, les préoccupations qui
donneront naissance a la métaphysique de Descartes.
C'est qu'il y a autre chose, dans l'affirmation de lapensée par
elle-meme, que l'affirmation d'une identité vide, ou vient sombrer
toute différence. Elle veut signifier aussi que l'intelligence esl
un ldynamisme qui ne pcut se fixer en aucune forme concrete
et arrctée.
ll me faut montrer briévement comment l'intelligence pensée
de soi-meme est, chez Plotin, le príncipe d'une dialectique
constructive, et en quel seos il a entendu cette formule qu'il
répete si souvent : «se pensersoi-meme, e' est pensertouteschoses ».
La_ dialectique est, par opposition ala logique, technique pratique
qui ne s'occupe que des propositions et des réales du raisonnement, une science nature\le qui porte sur des ~éalités. • Elle
arrete nos errements a travers les choses sensibles en se fixant
daos l'intelligi!Jle, et c'est la qu'elle borne son a~tivité ... Ell-:

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

use de la méthode platonicienne de division pour discerner
les espéces d'un genre, pour définir et pour arriver aux genres
prem1ers ; par la pensée, elle fait, de ces genres, des combinaisons
complexes, jusqu'a ce qu'elle ait achevé de parcourir le domaine
intelligible ; puis, par une marche inverse, celle de l'analyse elle
rcvient au príncipe.» (1, 3, 4.)
'
Or, si l'on veut chercher le moteur de cette dialectique chez
Plotin, on le trouvera dans l'impossibilité pour la pensée de
s'arreter a un terme défini que! qu'il soit. Se fixer un objet de
contemplation déterminé, c'est s'arreter de penser. « S'il ne progresse pas vers un état diiférent, íl s'arretera, et, une fois arreté,
il ne ~ensera pas. » (V,3, 10.) Par suite,la pensée totale, la pensée
de s01-meme est le terme du mouvement qui produit successivement la pensée de toutes choses.
Cette dialectique est, d'abord, une détermination progressive
des especes depuis les genres premiers jusqu'aux especes infimes.
:( Dans la figure unique de l'intelligence qui est comme une
enceinte, se trouvent des enceintes intérieures qui y limitent
d'autres figures ; il s'y trouve des puissances, des pensées et une
subdivtsion qui ne va pas en ligne droite, mais la divise intérieurement, comme un animal universel qui comprend d'autres
animaux, puis d'autres encore, jusqu'aux animaux et aux puissances qui ont le moins d'extension, c'est-a-dire jusqu'a l'espece
indivisible, ou elle s'arrete. » (VI, 7, 14.) Toute diminution
d'extension est done compensée, selon une sorte d'équilibre, par
une augmentation de compréhension. « A mesure que l'intelligence baisse d'un c6té, elle se releve d'un autre coté ; il lui
suffit d'elle-meme pour trouver en elle un remede aux défauts
des etres. » (VI, 7, 9.)
Cette conception de la dialectique, comme classification des
eLres, est assez pauvre et banale en elle-meme. Elle prend de
l'intéret par l'insistance avec laquelle Plotin fait remarquer son
caractere indéfiniment progressif. « II y a de l'infinité dans
l'intelligence. » (VI, 7, 14.) Ace coté de la dialectiqueplotinienne
se_ rattache la curieuse théorie de la matiere intelligible, qui ne
fa1t que mettre en lumiere cette infinité de l'intelligence (II, 4.)
Enfin, il est une these qui devait parattre paradoxale entre
toutes aux platoniciens orthodoxes et qui achéve de préciser
le rapport entre cette dialectique et la pensée de soi-meme. C'est
cette these, qu' « il y a des idées des choses particulieres », a
laquelle Plotin a consacré un court traité, le septieme de la cinquiéme Ennéade. Quelle en est la signification ? te Puisque je
m'éléve a l'intelligible, dit-il, c'est que mon principe est la-has.»

173

LA PHILOSOPHJE DE PLOTIN

L'argument, on le voit, est tiré de l'aptitude de l'individu a
s'élever, par la pensée, au monde intelligible.-Mais d'ou vient cette
aptitude elle-meme ? Elle vient de ce que, au fond, l'individu est
toutes choses ; l'ame d'un individu, contient les memes raisons
que l'univers ; il est done apte a s'assimiler a l'etre universel.
C'est ainsi que l'individu peut trouver son etre vrai et l'etre
universel par la pensée de soi-meme. La dialectique plotinienne
montre ainsi son plein sens ; des qu'elle considere l'intelligence
comme pensée de soi-meme, elle ne peut borner l'intelligible a
des co~cepts génériques ; l'intelligible est ce moi lui-meme qui,
poursmvant sa course a travers des concepts généraux, ne se
contente d'aucurte détermination abstraite et ne se satisfait
que }o¡:squ'il s'est trouvé lui-meme dans son infinité. &lt;e Car il ne
faut pas craindre l'infinité que notre thése introduit dans le
monde intelligible. »
( d suivre.)

�175

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

·un émula scandina.ve de Moliere

pénétrante de son esprit. C'est en invoquant son indulgence
pour un simple Mte de passage, que je lui exprime notre profonde gratitude pour sa présence parmi nous. Nous nous croyons
autorisés a y voir la preuve de l'intérct que porte M. le recteur
aux relations intellectuelles entre l'Europe scandinave et la
France, dont la civilisation possede dans la Sorbonne son f'lyer
fécond et sa forteresse inexpugnabl~.

LOUIS, BAR9N DE BOLBERG

II
Conférence de

1(.

DE JESSElf

faite en Sorbonne le t9 mara 1.922, sous la présidence

de 11. Paul Appell, Recteur de l'Untversité de Paria.

MONSIEUR LE RECTEUR1
:\IESDAMES ET l\1ESSIEURS,

La derniere fois que l'reuvre du grand émule nordique de
Moliere, Ludvig Holberg, fut exposée ici, en Sorbonne_, c'était
en 1864 l'année de douleur du Danemark, quelques mo1s avant
la signature de cette paix de i\Tienne, qui devait précéder la catas•
tophe de Sadowa et le traité de Francfort.
A cette époque, un jeune littérateur franc;ais, normalien des
plus distingués, M. A. Legrelle, conquit le grade de docteur ~
lettres avec un excellent ouvrage sur Holberg, considéré comme
imitateur de Moliere. M. Legrelle, lors de la soutenance de sa
these revendiquait bautement, au nom de l'esprit et de l'art
fran1;~is,les liens étroits de parenté qui unissen~ l'reuvre du poete
dramatique dano-norvégien a celle de Moliere._ Au m~roent
ou la France et le monde viennent de feter le tncentena1re de
J .-B. Poquelin, nous devons a l'inépuisable bienveillance de
M. le recteur de l'Université de Paris de pouvoir rappel~r de
nouveau un autre titre a la gloire du grand génie frangais : a
savoir son influence détisive sur la littérature du Nord.
Tout étonné et fort troublé de me trouver dans une chaire de
cette illustre maison ou, a vrai dire, roa place ne devrait et.re
que parmi ceux qui écoutent, je m'incline done avec une reco~naissance respectueuse devant M. Paul Appell, ce grand Fran~a••
qui l'est doublement par son origine alsacienne et par la clarté

Moliere s·éteignit prématurément a Paris le 17 íévrier 1673.
Envir~n dix ans plus tard, le 3 décembre 1684, lorsque Louis XIV
régna1t sur la France et Christian V sur les Royaumes-Unis de
Da?ema~k e~ de Norvege, naquit a Bergen Louis Holberg. Il
éU?t le f1ls d un soldat ~ui, par ses capacités, son ardeur au trava1l et son courage ava1t conquis le grade de lieutenant-colonel
dan~ les troupes norvégiennes de sa Majesté. Le colonel Holberg
ava1t guerroyé a Malte et sous les drapeaux de la République
Venise! en terre itali_enne et dalmate. 11 mourut lorsque le
~em~e Loms, le cadet de s1x _freres et sreurs, n'avait que dewc ans ;
d la1ssa sa veuve et sa íam1lle dans la misere. Louis hérita seulement de son vai_llant pere_ un esprit aventureux et un gout de
vagabondage. qui ne le qmtterent que sur le tard de sa vie Son
enfance fut pénible ; il semble pourtant avoir fait de bonnes
é~udes préliminaires dans sa vil!~ na_tale et il obtint, a l'age de
dJX-n~uf ans, le baccalauréat qui lm permit de se fa.ire inscrire
parmi les étudian~s de l'Université de Copenhague.
Or, _dans ,la ~ap1tale de _ce~ empire qui s_'étendait alors du cap
Nord_ Jusqu a 1 EI~e, les d1fficultés de la VJe parurent un instant
dev01r accabler le Jeune homme isolé et loin de tous ses proches
Il lu~tait vaillamm_ent et c'est probablement des ce moment qu'iÍ
appr1t a compter Jalousement ses deniers et a s'accoutumer a une
existenc_e d'extréme frugalité et de continuelles privations.
!~utefo1s, malgré ses efforts héroiques, il ne réussit point a
JOmdre les deux bouts et il dut, comme tant d'autres étudiants
pauvres. cher~her l'emploi de précepteur dans quelque famille
chez l~quelle I1 trouverait le lit et la table.
'
Le ~~une ~olberg obtint chez un pasteur d'un village norvégien
ce qu 11 ava1t cher~?é, et, sur le désir de sa mere, il se prépara a
embrasser
fé la
'il carnere. ecclésiastique. C'est lui-méme qui· nous
a con 1 q~ monta1t de temps en temps en chaire et que ses
sermons lm valurent un certain succes aupres des ouailles du
pasteur, son mattre.

?º

0

�L'iJl1JLB
176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A vingt ans, Moliere avait déja fondé son • illustre tbéltre •
au désespoir de l'bonnete famille de tapissiers dont il aurait du
recueillir l'héritage.
Lorsque Holberg avait vingt ans, il se trouva, malgré la misere
dans laquelle il s'était débattu, a la tete d'une pet.ite somme
d'argent qu'il ne reva qu'a dépenser en voyages. Il retoume a
Copenhague, termine rapidement ses études de philosophie et
de théologie, trouve encore le temps de donner des l~ons, d'apprendre un peu ,de musique - la seule passion de sa vie - et,
par une sage gestion de ses finances, il arrive a pouvoir réaliser
les hardis projets qu'il avait nourris depuis l'enfance. En 1704,
riche de 60 écus, il s'embarque a bord d'une goélette norvégienne
pour la Hollande. Mais, a peine descendu a terre, des soucis de
toutes sortes l'assaillent. Il marche de ville en ville, se privant
de tout pour pouvoir prolonger autant que possible son voyage,
mais sa constitution faible et fragile s'oppose a cette existence
irréguliere et il tombe malade.
Plus tard, il nous racontera les détails de sa vie avec une
franchise, peu commune dans les Mémoires des grands écrivains.
Mais il ohservera une grande réserve au su jet de ce premier voyage
de jeunesse. Nous ne pouvons que deviner entre les lignes de ses
Épitres autobiographiques, les souffrances, les humiliations
physiques et morales, auxquelles il avait été exposé, lorsque, se
tratnant a Aix-la-Chapelle, il dut roendier des secours ou essayer
de gagner un repas, en jouant du violon devant les botes des
auberges de la route. Enfin, il regagna un port. hollandais ou il
trouva moyen de se rembarquer pour la Norvege.
Ce premier voyage avait done mal réussi et il n'osa point se
présenter devanl ses proches. Il s'arreta dans le petit port. de
Christianssand, en i'\orvege, et ici, sans un sou, affaibli par la
maladie et les privations, il s'improvise professeur de fran&lt;;¡ais.
Bien qu'il ne sache que fort. médiocrement la langue, il réussi\
a trouver dans ce petit. trou perdu un certain nombre d'éleves,
ses affaires semblent se rétablir, presque prospérer, lorsque,
malheur, un Hollandais, également échoué a Christianssand;
lui dispute l'honneur et les profils du professorat de fran&lt;;¡&amp;is.
La concurrence devient acharnée et les éléves se sentent de pi
en plus désorientés, parce que les deux professeurs n'enseignen
ni le meme vocabulaire ni la roeme prononciation. lls co
viennent alors entre eux d'instituer une sorte de tournoi avec
public comme arbitre. Ilolberg donne dans ses Épilres
amusante description de cette rencontre, au cours de laquelle l
deux professeurs, a l'ahurissement des éleves assemblés,

SCANDINAVB DE IIOUBBB

1'7

combattent en franco-norvégien t h

fran~se, ajoute-t-il n'a eu e ~llan~o-fran~ai1. • La langue
que ~nd~nt cette lutte. ,, p t-elre Jamais été aussi maltraitée

DéJa, 1 année suivanle Holb
,
. .
tunes qu'il enlreprendra' un noerg s est s1 bien remis de ses infordest.ination de l,Angleterre II étuveau
· celte fois a
d. avoyage, mau.
de renconlre~ une noble fa.mille ~a1e . Oxf~rd ou il a la chance
pa~er son Jeune fils en Allem n01se qm le charge d'accom1mvent les cours de l'Université dagne.. L~ précepteur et l'éleve
co~p !dmiré la science an laise e Le1pz1~. Holberg avait beauLeipzig, il ne trouve que :es édet en av~1t beaucoup proflté. A
ment aux cours raconte-t 1·1 p ~nts." ~ous assistions régulierechose que pour' nous amuser
- , de
m01ns pour y apprendre quelque
~oute~ois, la musique allemandes:rofes~urs e~ de leur débit. •
l étud1a avec ferveur et il se p f etile la1ssa pomt indifférent . il
· · des projets dont
er·1ec onna é~aJement en fran~is
•
- en préV1s1on
A son retour au Danema k I ¡ntrevoya1t la réalisation
'
débute daos la carrierelilté~air:n a708, a l'Age de 24 ans, Holberg
sur lesquels mieux vaut n
p _r q_uelques travaux historiques
l'_Université et aux travau: laª: ms1sl~r.. Assidu aux cours d;
ti~er' _par des opéralions ~ges e~ le:uBibhotheques, faisant frucsa1t f8ll'e sur les revenus inc ta. p dentes, les économies qu'il
n~ se pennettant guere d':~trms e~ mode:-tes d'un inlormateur
VIolon, Holbergpasse cette ann:a d~tract10ns qu'une partie d;
pre~_e par quels prodiges il a u
penhague, sans qu'on comm~ Jeter les bases d'un avenir. non seulemcnt éviter la misere,
est dans ces memes années d .
3()e a_nnée, que .Moliere dis arut e Jeun~sse, entre la 25e et la
~ VJlle le chariot de Thes~is Aen bprovmce, lralnant de ville
:::~~1eet se~ée de ronces, ·se ~ro:~!
cetle longue route,
Roi-S 1 ·¡ gérue de celui qui allait ébl ronp o~ L' Élourdi lit.

t

l'U~~e~~té~~fb:;º!~i!~o~e~:t;;!t fl~;s::en:e":t ~ªn ~s~r du
e1'81 de Copenha e
. ,
u nommé professeur a
que sa misere fut com .gu ' ma1s sans traitement C'est
diant, ne l'etait p!us a~letef car ce qui avait été p¡rmis a l~¿~rs

~ pa,ücuJ;é,es de I,~;.:;i~n!l· ne pouvait plus donne, d:

pay~t&gt;dn rang,l~enouveler ses veleme:: ou/~ musi,que. 11 devait
re
es sou iers convenables t • us s Jusqu a la corde se
dum;:,~tF~J;'-:ute. Heureuseme:t 1::m;e fair_e boucler régulieobtint
ne V accorda sa prot:cr
s ~e1gneurs de la cour
une modeste bourse lui
ion au Jeune professeur ui
ger, et celte fois pour Pa;is. permettant de partir pour l'étr~n14

�178

III
Holberg arriva en Hollande dans l'année 1714. A pied, il se
rendit par la Belgique et le nord de la France a Paris, ou il resta
dix-huit mois. Il y fit son entrée en pélerin, le Mton a la main,
le sac au dos. Ce fils du Nord refit le chemin qu'avant lui avaient
parcouru tant de jeunes gens dont les noms restent gravés dans
l'histoire des peuples scandinaves; car, depuis le Moyen Age, l'Université de Paris, telle une fleur mielleuse les abeilles, a attiré la
jeunesse nordique.Lorsqu'on parle,en Sorbonne,du fondateur du
théatre danois, on ne saurait oublier que le pére de la littérature
danoise, Kristiern Pedersen, a été un de ces « clercs parisiens » qui,
de retour dans leur patrie,devenaient les dignitaires de l'Église ou
les gouvernants des royaumes. C'est ici, au Quartier latin,
que Kristiern Pedersen, sur l'ordre du roí Christian 11, faisait imprimer en 1514, chez Jacobus Badius Ascencius, l'bistoire
du Danemark par Saxo le Grammairien. C'est ici enfin que, pour
la premiére fois, virent le jour les paraboles de Pierre Laale et ces
missels, ces livres d'heures, qui, aux bords riants de la Baltique
ou sur les cotes baignées par la sévére mer du Nord, firent l'admiration des princes de l'Eglise et le doux bonheur des ames éprises
de foi et d'idéal.
Voici done qu'a son tour, Holberg arrive dans la capitale
frangaise, au moment ou le vieux roí Louis XIV, apres tant de
gloire et tant de revers, attend dans son vaste palais, froid et
morne, la mort bienvenue. A vrai dire, le professeur miséreux de
l'Université de Copenhague ne se soucia que fort peu du siége de
Paris par les Normands, d'Absalon, de Kristiern Pedersen, ou
meme de Louis le Grand. Il était fatigué de sa longue marche et il
aspirait au repos. 11 demande done a un passant de bien vouloir
lui indiquer un logis approprié a ses modestes moyens. Quel ne
fut pas l'étonnement de M. le professeur de frangais en s'entendant
répondre: ce Excusez-moi, Monsieur, mais je ne connais point de
Mademoiselle Lucie ! »
Pour un homme du Nord, cette anecdote est fort difficile a
raconter a des Frangais. En effet, la distinction entre les sons,
produits en frangais par les lettres j et g et le ch, reste presque
imperceptible a nos oreilles. Nous n'entendons guere la différence
entre le nom du pays du Soleil-Levant, le Japon, et celui de
l'appétissante bete rótie et farcie qu'.est le chapon. II en est de
meme pour la prononciation de vos différentes s et de votre c. La
langue frangaise nous tend la des piéges dans lesquels Holberg n'a

179

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

RSVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

p~s manqué de tomber. 11 a su~ement du prononcer lochi, et rien
d étonnant_ a ~e que la fille del auberge, dans laquelle il loua une
chambre, a1t d1t a M. le pr~fesseur qu 'il parlait le frangais comme
u_~ &lt;&lt; cheval allemand ». J ignore d'ailleurs pourquoi, au cours des
s1ecl~s, ce« cheval allemand » s'est changé en« vache espagnol
et ah:1 dene pasm'exposer a etre comparé par mes auditeurs a l~u~
oua l a~tre de ces ammaux ~ymb?liq~es, je ne m'attarderai point
aux r~c1ts des autres décepbons lmgmstiques de Holberg a p .
, Le Jeune professeur était fort isolé dans la grande ville ét:::~
II passa la plus grande partie de ses journées dans les biblioequ~s, da~s les Musées, au Palais de Justice, ou en d'autre-s
~ndro1ts qu i.l put fréquenter sans bourse délier. Le matin avant
I ?uverture, ~I attendait a la porte de la Bibliothéque M;zarine
ou l~s étud1a~t~ pau_vres faisaient queue pour s'em arer le,
de Bayle · Par miracle , 1·¡ t rouva
p moyens
dprem1ers
' h tdu dd1ctionna1re
b'
e
s
ac
e
er
es
illets
pour
les
théatres
o-~
les
Pa
.
.
d. · t
D
u
nsiens applau1ss~~n un ancou~~• un Destouches et un Dufresny, bien qu'ils
poss assent un Moliere. Encore trente ans plus tard la lume de
Holbe_rg trem~le d'indignation en constatant la dégé
~u gitt franga1s au début du xvme siécle. Dans une de :e:'t;~~:!
I . ª. me ce pauvre Destouches. Mais chaque f i
•·¡ '
ams1 rétrospectivement de la décadence du th~:tqu; s oc~up~
1
~~:~:t!º~~r:~ Holber? ne d~vraitp_as vivreassez Jo:gt;~n;:;¿u:

r:~e.

r

danois était arri~a;~h:~:d ~:1lan::~e.lorsque le pére du théatre
{Jn beau_ matin, apres un séjour d'un an et demi
.
Ho_lberg qmtta la capitale frangaise. De nouveau po é a Par1s,
gout des voyages, il traversa a pied ou sur d
. uss par son
entiere jusqu'a Marseille. De la il· s' bes pémches la FraD:cc
en partance pour l'Italie Apres rr:a· t em arqua sur un navire
attaqué par les barbare~ ues - ~les ~vent~res:- le bateau fut
classique et reprit le bato~ du
IDit enfm pied sur la terre
nelle, ses bibliotheques se
pe rm pour gagner la Rome éterrables. 11 retourna a Co , s mus es, s~s collections incompail obtint a l'U ·
·tépenhagu~ par Pans et, peu de temps aprés
mvers1 une chrure de mét h .
.
,
laquelle il professait un supreme é . a~ y~1que, science pour
l'échangea pour la chaire d'élo
m plnst: ro1s ans plus tard, il
Les an é
. ,
quence a me.
sous un p~e:~~! ~:e:~!taient pass~es. E~ 1719, Holberg publia,
un style homérfque, il poéme héro1-corruque Pierre Paars; dans
artisan danois qui fait u!e ~aconte les aventures d'un modeste
voir sa fiancé~. Ce livre fut :::e~éZ d~ quelques lieues ~o.ur aller
1
de l'esprit mordant de son aut r .". abh?n du tale1_1t satmque et
eur' 110 tmt un succes retentissant.

·i .

�1

18\

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

Les critiques des confreres, les tracasseries des import~nts pe~sonnages qui se croyaient vis~s, créerent une ~tmosphere d a~tation et de curiosité dont le hvre profita. La littérat~re dano1se
s'était enrichie d'un monument satirique, d~nt les s1ecles_ n'ont
pas pu ternir l'éclat. Comme, ~~us d'un~ fo1s, l~ protect10:1 de
Louis XIV avait été utile a Mohere, le ro1 Frédénc IV se m1t du
coté de Holberg et écarta les persécuteurs, quelles que fussent
leur richesse ou leur puissance.
,
.
.
L'heure est enfin venue ou Holberg, pénétré de l espr~t latu~,
va mettre a profit les études de la civilisati.on franga1se, qu'~l
avait poursuivies avec méthode et ardeur. Sur de ses ~oyens,
confiant dans son génie, il dotera sa patrie d'un théatre digne du
maitre frangais dont il se proclamera l'émule.

ampoulé ; d'autre part, la troupe frangaise du Roy qui, déja du
vivant de Moliere, avait fait connaitre, dans sa langue, les reuvres
du maitre. Ces comédiens frangais, amenés par un sieur Rosidor
réussirent a implanter solidement la cómédie frangaise dan~
la capita!e. danoise. La Cour et la société y prirent tant de gout
que le mm1stre de Danemark auprés de Louis XIV, Meyercrone,
fut chargé de trouver des recrues dramatiques. II eut la chance
de mettre la main sur des comédiens de mérite nommés Montaigu et Pilloy.
'
Pour des raisons d'éconornie et autres, Frédéric IV, ·1e premier
des pr~tecteur,, r?yaux de Holberg, avait du congédier sa troupe
frarn;a1se. Celle-c1 loua alors, a Copenhague, un petit théatre
aménagé par un machiniste et décorateur frangais du no~
d'Ét!enne Capion, ~ui tenait également boutique de marchand
de vms. Tou_t ce petit ~o~~e frangais qui semble avoir pris racine
dans la cap1tale hosp1tahere du Danemark désirait remonter
sur les tréteaux, ~t, 1:1algré la c?ncurrence de~ troupes allemandes
et des cha_nteurs 1tahens - les implacables rivaux des Frangais,
- ~fonta1_gu demanda par un placet, écrit en frangais, l'autori
satt~n ~e Jouer des piéces en danois. II fut écouté par le roí, mais
tel e.tait a~ Danemark le prestige de Moliere que la premiere
representation, doi:née sur ce nouveau théatre danois, fondé par
des. act~urs franga1s, ne fut pas une ceuvre nationale danoise,
ma1s. L Av~re de Jean-Baptiste Poquelin. C'est seulement la
sem_ame .~m~ante,. ~¡~ septembre 1722, que fut représenté le
Poi~r elain pohltcien de Ludvig. Holber~. Cet an de grace
192-, n est done pas seulement le tr1centena1re de la naissance
de Moliere, mais également le bi-centenaire de la naissance du
théatre danois, ven~ au mond~ sou~ les auspices du génie frangais.
T~_nt que le théatre dano1s exista sous sa forme primitive,
1-~oliere ne cess_a d'y ~lt~rner avec Holberg. ·Car le professeur
d é,loquenc~ latme a l umversité de Copenhague s'était associé
a l entrepnse des a~teurs frangais. Avec une facilité qui rappelle
celle. de son maitre, tl créa une série de comédies, parmi lesquelles
plusieurs s~nt des chefs-d'ceuvre. II est rare que Holberg se
c?n~ente. d ar;a_nger pour la scene un simple sujet de farce et il
n. a Jamais eu a mventer des spectacles de circonstance, avec des
brades ou des ballets, destinés a glorifier un prince et un regne.
S~n reuvi:e est. une collection de comédies de caracteres. D'un
cetl peu hien~eil!ant? i_l a regardé les hommes et, comme plus tard
Beaumarcha1s, l héntier fran1,ais de Moliere il &lt;&lt; se presse de rire
de tout... de peu~ d'etre obligé d'en pleure~ ». Le plus souvent,
Holberg personmfie un travers quelconque de J'humanité qui

J80

IV
Moliere avait 31 ans, lorsqu'il écrivit la premi~rede ses comédie~
conservées L' Elourdi. Le poete dano-norvégien a composé, a
}'a.ge de
a 40 ans, dans la péri?de de 1722 a 1724, l~s vingt
premieres et de beaucoup les me1lleures ?e ses coI?_édies. Les
quinze chefs-d'ceuvre, environ, du réperto1re de Mohere o~t ét~
écrits au cours de quatorze années, entre 1659 et 1_673. 11 e~t vra1
qu'a coté de ses ceu~res ~ramatiq~es, Ho_lberg a la~ss? un~ 1m~ortante productionh1stor1que et philosoph1que. En general, Il fau., se
aarder de pousser trop loin le parallele entre les deux grands
~uteurs. Au cours de cette étude rapide nous verrons qu'il n'y a,
en réalité aucune ressemblance entre leur personnalité ou entre
}eurs carriéres qui se sont développées dans des conditions et des
milieux totalement dissemblables. Mais ils possedent en commun
le génie de l'observation. Bi~n que_ Holberg .ª~t été un iI?itateur
de Moliere1 il n'est ni un cop1ste, m un plag1a1re. 11 a pmsé chez
son grand prédécesseur une inspiration, dont il s'est serví pou_r
créer une ceuvre personnelle. et nationale. Cette c:euvre est a lu1,
exactement comme Moliere a été le créateur de Tartufe, du
Misanlhrope et de l'Amphylrion, meme aprés Térence et Pl~ute.
Au milieu des ténebres qui, jusqu'au début du xvme s1ecle,
enveloppaient la vie intellectuelle des trois pays _scandinav.es,
Moliere avait conquis la faveur des peuples dano1s, norvég1en
et suédois. A Stockholm, on jouait Le Bourgeois genlilhomme
devant Charles XII. A la cour de Copenhague, deux troupes de
comédiens se produisaient; d'une part, les barides allemandes avec
leurs bouffonneries, leurs arlequinades et leurs drames en style

38

1

�182

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

l'entoure. Renchérissant sur Moliere, il sacrifie a la nécessité
d'avoir un héros comique vers lequel tout converge. Mais comme
son mattre, Holberg entend donner en meme temps qu'un divertissement artistique, un enseignement utile. 11 ne lui suffit pas de
se montrer psychologue, il aspire a etre moraliste. Ses comédies
possedent, pour ainsi dire, un double fond, exactement comme
le Tartufe et le Misanlhrope. 11 est possible que Moliere ait luimeme joué ces deux grands rOles en bouffon et, si je puis m' exprimer ainsi : en caricaturiste. Or, ces personnages ne sont pas
uniquement risibles, mais ils provoquent plutot soit l'indignation,
soit la pitié. 11 en est de meme pour Holberg. Si nous prenons
une comédie comme celle qui est intitulée Yeppe de Bierget, il me
sera peut-etre possible d'exposer clairement l'esprit dans lequel
elle a été congue. Comme toujours chez Holberg, le sujeten est
simple : un paysan ivrogne et fainéant, maltraité par sa femme qui
le trompe avec le bedeau du village, s' adonne a son vice. Le
seigneur du sol, pour se distraire, fait transporter le pauvre Yeppe
ivre mort dans le lit du chateau. Le lendemain, celui-ci se réveille
aux sons d'une douce musique, tandis que des laquais s'empressent
autour de lui. Yeppe se demande s'il est mort et s'il se trouve
transporté au Paradis. Mais comme il s' accoutume vite a sa
nouvelle existence, il cesse de se demander si elle est réelle ou
fictive. Les instincts brutaux prennent le dessus ; il se montre
tyran, exigeant et méchant. Le seigneur,effrayé des conséquences
de !'aventure, le laisse s'enivrer de nouveau, et lorsque Yeppe
se réveille, apres son court passage au Paradis, il se retrouve
sur le tas de fumier a la porte de sa misérable cabane.
Dans cette comédie, Holberg a créé des situations qui ont fait
rire six générations. Parmi les répliques que l'auteur a mises dans
la bouche de son héros, il en est une qui a passé a l'état de proverbe dans la langue danoise. Elle dépeint toute la misérable
existence d'un travailleur de la glebe, au début du xvme siecle.
« Oui, s'exclame-t-il, on dit bien que Yeppe boit, mais on ne dit
pas pourquoi il boit 1 » Ah, mon Dieu, ce gueux cherche dans
l'eau-de-vie la consolation, parce qu'il est né malheureux et
parce que personne_, depuis qu'il est au monde, n'a eu pour luí un
mot de douceur, un geste de tendresse. 11 boit, parce que c'est
seulement dans la boisson qu'il trouve l'oubli, et parce que, ici-bas,
l'ivresse est la seule félicité que ses moyens luí permettent de
concevoir et de saisir. Certes, on pcut rire de ce grossier paysan
se réveillant dans le lit du seigneur, mais on a encore plus de
droit de s'indigner contre ceux qui jouent avec lui saos se rendre
compte que ce sont eux les responsables de la misere de cet

L'hlULE

SCANDINAVE DE MOLIERE

183

homme, cyniquement maintenu a l'état de bete d
somme.
ni Moliere
1
. éta·t
1 . l'ennem~· ac h arné de l'hypocrisie. Saose épargner
tisr: v;mté, m_ la fatmté, Holberg combat surtout le pédane. a colll:édie, E:asmus Montanus, est une merveille de satire
contre les vames . d1sp_utes scolastiques qui resterent longtemps
en usage a~x Umver_s1tés allemandes et scandinaves. Un . eune
paysan revient ~u village apres avoir étudié a l'Universiié de
~PJ.nh~gue. II s y rencontre avec le bedeau de la localité vieil
E u ian raté.Aucoursd'unepassed'armesentrelesdeuxho~mes
rasmb ua. prouve par A
B, que Pierre le bedeau est un coq Le'
gros
on
sens
du
e
d
f ·
·
$C révolte contre 1e rge~J' u ;.ere Jt de quelq~es a~tres auditeurs
réd . 1 é
ima ias e ce galopm qm se permet de
1 mre e ". nérable quasi-ecclésiastique a l'état d'animal Mais
,~ pl:u::;•e~re l_e bedeau :pleure a chaudes !armes de son m~lheur
;on fils de:em;1 stune vamqueur se pame d'admiration pour
Car, lorsque Pierr!rfente~~vaant. Tou\efois, sa_gl~ire ne peut durer.
homme a an
u, avec a conv1ction profonde d'un
avance qJe la\::;eª::; pt:t!:nd des choses. terrestres et célestes,
et annonce a
omme une crepe, Erasmus s'indigne
ronde comme gi:and renfort de preuves scientifiques, qu'elle est
lui et la mere :ire~;;~eg~~~t le mond_e se tourne al?rs contre
devenu fou. Telle est la betise ~e:e; cramdre que son f1ls ne soit
abracadabrant fait couler 1 1 ommes. Le_ non-sens le plus
L'annonce des vérités les pei8 ar_mesl ou excite _l'admiration.
signe de démence.
us s1mp es est cons1déré comme

+

Comme c'est le cas en fra
·
M .,
do répliques des personn:i:s!Sd~o~~ lbohere, un grand nombre
proverbes dans la langue d
.
o erg sont devenues des
'I d
ano1se. « Nous l'avon
d
,, a ame, échappé belle » est
.
. s, en ormant,
qui ignorent les Femmes sa un terss~•té par bien des personnes
livre ou dans un article de . van es¡d. I vous rencontrez dans un
JOurna es vers comme ceux-ci:
~~fs ªe1~!¡; ~~\ ~ableaux couvrir les nudités
amour pour les r éalités,
'

vous savez, sans avoir besoin d'
•
qu'ils sont de la main de M 1·,,.
en etre expressément averti,
Lo
,
o Icre.
rsque 1 homme aux rubans verts s'exclame :
D'éloges
rcgorg
.
Et
mon on
valet
d e,hu la t @te on les Jette
e e ambre est mis dans la gazette .. .

ou quand Sganarelle observe que :

�184

REVüE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner ríen,
Se pratique aujourd'hui par force gens de bien,

Vous vous étonnez de constater combien les mreurs changent
peu avec le temps.
Holberg a de son coté frappé des mots qui expriment aujourd'hui, comme de son vivant, des profondes vérités et quirefletent
lumineusement l'observation de la nature humaine. Ainsi,
le titre meme de sa premiere comédie, le Potier d' Elain poliiicien,
est passé dans les trois langues scandinaves comme nom commun
pour désigner les personnes discourant dans le vide sur la politique. Si le métier de potier d'étain a presque disparu de nos jours,
le nombre des potiers d' étain politiciensreste toujoursconsidérable.
Potiers d'étain politiciens sont les braves bourgeois qui se rassemblent au cabaret et y démontrent au moyen d'allumettes et de
soucoupes les mouvements stratégiques que le grand capitaine
aurait díi exécuter, pour remporter la victoire. Lorsque dans
l'auberge du village, la réunion des clients critique séverement
le gouvernement sous lequel le prix des cochons de lait tombe et
les poules cessent de pondre, vous pouvez etre síirs d'avoir a faire
a des potiers d'éLain.
II ne sera pas possible d'analyser, meme sommairement, les
principales comédies de notre grand auteur nordique. Les quelques observations sur trois de ses principales reuvres, que je viens
de vous soumettre, ne peuvent évidemment pas suffire a vous
donner une impression de la variété de ses moyens dramatiques
et des idées de son théatre. Peut-etre sera-t-il possihle de compléter quelque peu notre étude en exposant brievement les différences qui séparent les reuvres de Moliere de celles de son génial
émule.
Moliere fréquente le plus souvent les seigneurs de la Cour et la
bourgeoisie opulente. Les personnages d'Holberg appartiennent
en grande partie au monde des petites gens : les paysans des
villages de la Seelande, les artisans de Copenhague, ou enfin les
domestiques des fermes et des maisons de la petite bourgeoisie.
II a créé de véritables types de valets et de servantes, personnages
rusés et espiegles, pleins de bon sens et qui ne craignent pas
les mots crus.
Moliere avait écrit pour une Cour et pour le public exigeant du
grand siecle. Holberg écrivait pour le peuple. Des l'ouverture du
théatre danois, l'aristocratie danoise inanifesta une certaine
froideur pour ces spectacles. a cause précisément de la liberté de
langage des coquins de serviteurs qui peuplent les comédies de

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

l85

Holberg, et aussi parce que le milieu dans lequel se déroule
l'action, est des plus populaires. PourtanL, sur ce point, Holberg
n'a jamais voulu transiger. En 1747 parut la premiere traduction
frangaise de son théatre. Écoutons un instant les paroles du
mattre dans sa préface :
Pour juger sainement du mérite de ce théatre danois, il faut faire attention
- dit-il - que les scenes ne sont pas á Paris, ni dans quelque autre ville de
~rance ; mais l? pl~part a Copenhague. C'est la raison pourquoi je n'ai pas
JUgé a propos d y fa1re de changements ; ce n'efit plus été peindre les mceurs
de notre Septentrion, mais déguiser des Comédies du Nord en les habillant
a la fran~aise ... C'est par la mllme raison qu'on a retenu presque tous les
noms et les caracteres danois. Car on joue quelquefois des artisans de
Copen~ague, quelquefois de simples bourgeois, et non de faux marquis
rran~a:s.

Et Holberg d'ajouter finement :
, Cependa_nt, i! 1;'Y a pas absolument si loin ,des mceurs et des caracteres
d une mat1ere a 1 autre que les Franc,ais ne puissent profiter de la critique
de la plupart des défauts, dont on a fait ici la peinture d'apres nature : car
les hommes, dans tous_ les pays civilisés, sont a peu pres les mí!mcs surtou t
par r:ipport aux pass1ons ; de rnrte qu'en critiquant les défáuts des
D~no1s, on J?CUt !ort bi~n dire iJ quantité d'étrangers: De le fabula narratur 1
(C est de to1 qu'J! s'ag1t dans cctLe histoirc !)

Done il y a une grande différence entrl'! les cadres et les milieux
~es thé~tres des deux grand,~ auteurs comiques. II est vrai que
1un et I autre donnent plus d 1mportance a la psychologie de leurs
personn?ges qu'a la composition d'une intrigue a effets imprévus.
T~ute!o1s Hol?erg, homme d'étude habitué a la sévere discipline
sc1enbfique, n admet nulle part les énormes invraisemblances si
f~équentes dans les comédies. de Moliere. L'auteur dano-nor~ég!en n'a jamais recours a un deus ex machina ; il conduit fort
s1mplement son action vers un dénouement sans éclat mais
dont la logique s'impose a l'attention du spectateur. II ~'évite
pas plus que Moliere les monologues et les répliques en aparté ces I?oyens auxquels l_a ~echnique ?ramatique n'a renoncé que
relativement tard. Ma1s Il prend bien plus de libertés que son
m~tLre, écarte de propos délibéré les regles classiques des trois
umtés et campe, comme bon luí semble, ses personnages sur
la scene, dont la lumiere crue et impitoyable semble dévoiler
tous les secrets de leurs ames.
, Enfin - et comment oublier un sujet pareil 1- enfin, il y a
l amour 1. Ah, fran~hement, sur ce point capital aucun rappro~~em_ent entre Moliere et Holberg n'est possible. Chez le premier,
l u_itrigue amoureuse marche de pair et quelquefois domine la
pemture des mreurs. Chez le second, elle'est réduite au minim~m'.

�186

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les fiailcés des comédies de Holberg parlent comme s'ili: répétaient le manuel des parfaits amoureux. Tous, jeunes gens et
jeunes filies, simples accessoires, sont prodigieusement insignifiants.
Quelle nature magnifique ne fut pas celle de Moliere ! ll
conquiert a la pointe de son talent l'admiration des princes et des
foules ; il dépense sans compter ses forces spirituelleset physiques,
son amour, son argent. ll gagne l'amitié des rois et reste fidele au
plus humble de ses cabotins. Les seigneurs de la Cour eux-memes
se laissent impressionner par sa générosité ; il sait murmurer les
paroles qui voilent l'reil de rosée et allument le sourire sur les
levres tremblantes. II sait aussi hai'r et se lancer courageusement,
la visiere levée, contre les préjugés et les vices des puissants.
Dans ce corps frele et miné par une maladie qui ne pardonne pas.
vit une ame ardente, pleine d'indulgence pour ceux qui souffrent
et assoiffée d'amour.
Hélas, M. le professeur Holberg ne ressemble en rien a ce
portrait de son mattre frangais. Économe jusqu'a l'avarice,
s'imposant une frugalité que d'autres appelleraient des privations
de moine en careme, il soigne ses rhumatismes et se soumet a
un labeur incessant, interrompu seulement par quelques solitaires 1
parties de violon ou de fhite. 11 déclare bien dans une de ses
Épllres qu'il s'est assez plu dans la compagnie des femmes, mais
soyez en surs, il faut prendre cette affirmation dans le meme sens
que la parole de Boireau, lorsque celui-ci disait : &lt;&lt; Ce que j'aime
dans les duchesses, c'est qu'avec elles on peut causer. » Dans
la vie de Holberg ne se rencontre aucune Armande ; il resta ermite
jusqu'a la fin de ses jours. Ses collegues danois et étrangers de
l'Université le détestaient franchement. II était grincheux, et
n'acceptait pas la moindre critique. On lui reprochait de ne ríen
faire pour sa famille, restée en Norvege dans des conditions de
vie assez difficiles. 11 n'avait point d'amis, se brouilla meme
avec ses admirateurs et semble avoir été mécontent de tout le
monde.
·
Lorsque Moliere s'éteignit dans le costume et sous le masque
du Malade imaginaire, - comme l'a dit si finement, ici meme,
M. Robert de Flers, - et la charité en se penchant cachait que
l'amour n'était pas la ». Holberg, chargé d'ans et d'honneurs,
mourut seul, comme il avait vécu. lI avait tout réglé avant de
par~ir pour le supreme voyage.Ses relations avec l'Église avaient
touJours été froides, mais correctes. 11 avait légué sa grande fortune et sa bellé bibliotheque a un college de jeunes nobles. II
avait été créé baron par son roi reconnaissant. Tout était en

187

ordre. Mais sur le marbre de son sarcophage ne tomba aucune
larme, comme aucune priere d'un creur de femme ou d'enfant ne
monta vers Dieu. - Les lettres seules étaient en deuil.
IV
En l'année 1745, lorsque Holberg avait déja conquis la célébrité
dans les pays scandinaves et en Allemagne, il était revenu a Paris
ou il fréquentait nombre de beaux esprits. Tout porte a croire
que le principal but de sa nouvelle visite était de préparer la voie
a une représentation de ses reuvres dans la patrie de Moliere.
II avait en effet traduit lui-meme le Polier d' Elain politicien et
une autre de ses comédies ; il les envoya a Louis Riccoboni,
le directeur de la troupe italienne du jeune roi Louis XV. Toutefois, celui-ci renvoya le Poiier d' Eiain politicien avec force
compliments ; il en estima une représentation publique impossible parce que la piece touchait beaucoup trop a la politique.
Certaines personnes haut placées pouvaient y voir des allusions
offensantes. La meme déception attendait Holberg, lorsque
parut, en 1747, la traduction en frangais, par un sieur Fursman
du premier volume de son théatre. Holberg donne lui-meme dan~
les épitres des explications assez artificielles de l'insucces de
l'entreprise. En réalité, la raison en est bien simple : le traducteur
était un juriste danois qui, certainement, comme Holberg luimeme,_ posséd:3-it u~e so_lid~ connaissánce théorique de la langue
frarn;¡a1se, ma1s qm éta1t mcapable de fournir une traduction
littéraire, appropriée aux exigences de la scene. Holberg, qui a
co~posé ~n latín plusieurs reuvres historiques et un poeme
philosoph1que, resta toute sa vie dans la dépendance de la langue
classique et il ne réussit jamais a s'en affranchir. Nous connaissons
pa_r des témoignag~s contemporains les difficultés que rencontrerent les Franga1s de Copenhague pour faire admettre. par
M. ~e baron que le~ regles de la langue latine ne s'appliquent pas
!,ouJours au franga1s moderne. Holberg ne pouvait done pas etre
Juge de la valeur ~•une traduction de ses comédies en frangais.
Tou~e correcte et httéral~ qu'elle fut, l'édition de 1747, autorisée
par 1 auteur, ne donna pomtauxFrangais une justeidée del'importanc~ de cette ceuvrc dramatique. Lafauteen est al'esprit d'éconorme e~ au car~ct~re difficile du grand homme.
qm a été ~m~1 per~u du vivant meme de l'autem·, n'a pas
P~ ~tre ~econ~ms, Jusqu a ce jour. L'émule nordique de Moliere
n a Jama1s été Joué sur une scene frangaise, dans une de ses reuvres

C:

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
188
originales. Au commencement du x1xe siecle, le Polier d' Elain
politicien et une autre de ses comédies ont été adaplées par des
auteurs frarn_¡ais. La carriere de Holberg en France a été hérissée
de difficultés. Malgré sa parenté étroite avec le plus grand génie
comique frangais, et malgré la haute valeur intrinseque de son
ceuvre dramatique, il est resté presque un inconnu.
Depuis la traduction de 1747, dont je viens de parlér, et qui ne
contient que quatre des comédies de Holberg, - le livre est
aujourd 'hui presque introuvable, - aucune autre traduction
frangaise n'a paru jusqu'en 1919, lorsque Mme de Quirielle, sous
son pseudonyme de Jacques de Cousange, publia les ceuvres
choisies du maitre, précédées d'une belle étude biographique
et littéraire. Cette édition contient trois des meilleures comédies.
Dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1832, M. J.-A.
Ampere, professeur a la Faculté des Lettres de Paris, a écrit une
courte, mais substantielle étude sur le maitre danois et il la
réimprima dans son volume de Liiléralure, voyages el poésies,
paru en 1853.
Toutefois, l'ouvrage le plus important de la littérature frangaise sur Holberg reste la these de M. A. Legrelle que j'ai déja
nommé au début de cette conférence. II repose sur une connaissance approfondie des textes originaux avec une clarté lumineuse
et une méthode impeccable, il établit les liens étroits ·de parenté
qui unissent Holberg a son maitre vénéré, Moliere.

*

• •
Dans une parole célebre, Byron a dit que les mots sont des
choses, et une petite goutte d'encre tombant, comme une rosée,
sur une pensée, la féconde et produit ce qui fait penser ensuite
des milliers d'hommes. Depuis le Moyen Age,le génie frangais a
su féconder ainsi la pensée des peuples du Nord. Holberg en est
un des exemples les plus frappants. La portée de son reuvre est
immen~e : il libéra les langues des nations-sceurs auxquelles il
appartient, de leurs cha1nes étrangeres ; il fonda un art national,
et il dota ses deux patries d'un monument littéraire impérissable.
La rosée frangaise était tombée sur sa pensée et l'avait fécondée.
Sous un ciel septentrional, son génie avait fait éclore en une floraison immortelle les semences apportées de la terre ensoleillée
de Moliere.
.
·
Holberg repose depuis bientot deux siecles dans son superbe
tombeau au bord d'un lac d'azur, dans lequel se mirent de large&amp;

L 7 Í:MULE SCANDINAVE DE MOLIERE

189

Mtres. Depuis deux siecles et demi, les cendres de Moliere ont été
dispersées par un vent sacrilege. Et pourtant, ils vivent parmi
nous, l'un et l'autre. On dirait que c'est a eux, a Moliere et a son
grand émule nordique, que le poete a pensé, lorsqu'il chanta
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui Iuttent. Ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit ¡ •a.me et le front,
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'a.pre cime,
Ceux qui marchent pensi!s, épris d'un but sublime,
Ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur, ou quelque grand arnolll'".
Ceux-la vivent, Seigneur 1

F.

DE JESSEN.

�VARIÉTÉS

Variétés

La Renaiesance littéraire de la France contemporaine.
par M. F0RTUNAT STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne (1)

M. Strowski est trop connu des le~teurs de cette R~~ue J.&gt;0 ur
qu'il y ait lieu de dire le bien que l on y pense de lui , mais l_a
ublication de chacun de ses nouveaux ouvrages est ull: petit
ténement littéraire que l'on ne saurait y pa~s.er sot~s si)ence,
sans quelque injust.ice a son égard. Un livrede critiquen est-11 pas?
a sa maniere, sinon un cours, du moins une série de conférences •
Et quand ce Jivre traite des reuvres les plus récentes de la pensée
contemporaine n'est-il pas la plus piquante des conférences sur
des hommes dont il n'est pas encore possible de parler dans
une chaire d'Université ?
.
C'est l'actualité qui a déterminé le choix des reuvres. et des
hommes dont M. Strowski entretient ses lec~eurs ; poetes ou
prosateurs romanciers ou critiques, journahstes ou hommes
d'État, p;risiens ou provinciaux, écrivains a l~ur début o~
auteurs illustres, ceux qu'il passe en rev~e sont ~elés a ce mout
vement de renouveau littéraire, ·que l on devme confus~men.
dans les tendances de l'heure présente. Quelques-uns. le suivent,
d'autres le précedent et l'indiquent ; tou_s y contnbuent. ~~
esprits chagrins peuvent douter de sa réahté; notre auteur n :
doute point. n a, pour en démontrer ~'exi~tence, une_ mé~~o :
simple mais dont on a un peu perdu 1 hab1tude, depuis qu il_e8
'de bon' gout d'éreinter les gens : il s'efforce de mettre en lum1~;:
Ieurs qualités. •Pour leurs défauts, il sera toujours temps d

-

(1) Un volumc. Pion et Nourrit, éditeurs. Paris, 1922.

191

parler, lorsqu'ils deviendront choquants. Et puis, il y a des
silences et des prétéritions auxquels il est impossible de se méprendre. Les écrivains qui boudent a cette tache de la Renaissance
littéraire de la France ou qui s'entetent aux routines d'antan,
comme s'il ne s'était rien passé depuis 1914, ceux-la, M. Strowski
les laisse « tomber ». Voila pourquoi il y a tant de jeunes parmi
ceux en qui il voit se dessiner cette figure nouvelle de la France,
Ils sont la toute une pléiade, d'inspiration tres diverse et de
souffle inégal. mais emportés d'un magnifique élan vers les formes.
de la vie et l'émouvante expression de la vérité. C'est HenryJacques, celui quevient précisément de couronner le jury du prix
de la Renaissance ; matelot dont la guerre fit un soldat et un
poéte, et que! poete ! le plus spontané, le plus sincere et le plus
profondément humain de ceux qui ont chanté cette effroyable
épopée. C'est Pierre Hamp, cet ancien ouvrier manuel, qu'un
effort persévérant a transformé en t-echnicien, puis en homme de
l ettres, mais en homme de lettres qui porte dans ses écrits le
sens aigu des réalités industrielles et économiques. Et voici des
auteurs, comme cet Ernest Tisserand, tout aussi a l'aise, pour
nous présenter un nouveau systeme financier, que pour nous
donner ce Cabinet de Porlrails, dont les originaux sont peints en
action et par leurs actions. Careo et Arnoux, !'un avec l' Équipe,
l'autre avec Indice 33, romans dont on goutera la saveur étrange
et dont l'un au moins n'est pas loin du chef-d'reuvre. Et le
délicat Maurice Brillant. Et encore des poetes, ce Camo et ce
Lamandé qui s'est révélé également le plus souriant et le plus
neuf des romanciers de talent. Ce n'est pas en vain que toutes
ces sensibilités frémissantes ont subi le rude contact de la guerre ;
leur ame y a pris quelque chose de plus male et de plus sain. Cette
méditation forcée de la mort a été pour eux la meilleure école de
la vie et de la pensée.
Tout aussi instructive apparatt a M. Strowski l'évolution
actuelle des littérateurs d'avant-guerre. Dans les Forces élernelles, la comtesse de Noailles adjoint des inspirations nouvelles a
celles qui faisaient vibrer jadis son cceur innombrable ; a ses
anciens émerveillements se melent aujourd'hui les sentiments
plus finements nuancés, de la fuite du temps et de l'infinie détresse qu'enveloppe la passion satisfaite. En nuances aussi, a la
vérité, d'un ordre assez délicat, les analyses de l'auteur de Vagabonde Mme Colette de Jouvenel, il n'est pas possible d'écrire plus
~pirituellement, ni de peindre plus nettement les attitudes, les
1dées et les fagons de sentir de ces humanités qui fournissent
les personnages de Chéri. Mais ce sont des humanités tres spé-

�192

N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

�</text>
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                    <text>�■ IBLIOTECA

U.

CENT

A. N. L.

REVUE
DII'

' p

COURS ET CONFÉBENCES

�V1NGT•TROISIEIIR ANNÉK, .:_ DEUXl~ ME SÉIIIE.

Année scolaire 1.921.-1.922

REVUE DES co URS
4

•

ET

CONFÉRENCES
P CBLIÉR SOOS LA Dllll!CflON DE

FORTUNAT

STROWSKI

Pro!esseur i\ In Sorboone

PARIS
ANCIENNE LI BRAIRIE FORNE

BOIVIN &amp; Cie, ÉDITEURS
3 et 5, rue Palatine ( VI•)
Tout droit de traduction et denproduction réserv~.

�15

AvRIL

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECTBUR :

11. F. STROWSKJ,

Professeur ó la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. IIARCEL IIARION,
Profeueur au College de Fránce.

Le 2 décembre 1823, le duc d'Angouleme faisait sa rentrée
triomphale a Paris, au retour de sa campagne victorieuse d'Espagne. Ce fut peut-etre le plus beau moment de l'histoire de
la Restauration. Le Gouvernement était arrivé, a ce moment, a
l'apogée de sa puissance : l'opposition était réduite a peu pres
a rien, l'armée était réconciliée avec le Gouvernement, et les
finances, nous l'avons vu, étaient dans l'état le plus prospere.
Quelques jours encore, et on allait enregistrer ce grand
succés : l'arrivée de la rente au pair.
Le moment était done tout a fait favorable pour mettre a
exécution les idées les plus cheres du parti royaliste, pour mettre
en pratique le programme qui était le sien depuis le début de
la Hcstauration, mais que les circonstanccs l'avaient jusque-la
empcché d'appliquer.
Que! était ce programme ? II se composait d'un certain nombre
d'articles qui n'ont pas beaucoup varié. Des 1819. Chateaubrian&lt;l,
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE MILLI.\RD DES ÉMIGRÉS

&lt;lans Le Conservaleur, l'avait tracé a peu pres exactement.
II voulait, a ce moment-la, hanger la loi éleclorale-maintenant
la chose était faite - il voulait reconstituer sur des bases solides
l'aristocratie ; il voulait empecher la division des propriétés et
il voulait indemniscr les Emigrés. Voila ce qur. le parti royaliste
réclamait en 1819 et voila a peu pres ce qu'il réclamait encore
a la fin de 1823.
Deux journaux Iibéraux, Le Conslilulionnel et Le Courrier,
se procurerent un texte qu'ils publierent ironiquement et qui
résumait tres exactement les pensées et~ les arriere-pensées du
parti royaliste. C'était bien a peu pres ce que . Chatcaubriand
demandait en 1819. Donnrr au clergé l'ínstruction exclusive
de la jeunesse ; établir des jurandes et des maitrises, alin
&lt;l'exclure les patentés de .toule iníluence élcctorale. Enfin
indemniser les Émigrés et mettre des entraves législatives a la
division des propriétés.
De ces deux articles, celui peut-elre qui tenait le plus a creur
au partí vainqueur, était l'indemnité a fournir aux Émigrés, et
le moment favorable était venu. Les finances, je le répete, étaient
dans la situation la plus brillante. Or, il ne faut pas oublier que.
jusqu'alors, il y avait toujours eu des raisons tres puissantes qui
s'étaient opposées a ce que l'État contracUt ce supplément dcdette. II y avait eu d'abord les indemnités de guerre a payer aux
Alliés; ensuite, la nécessité de procéder a la diminution de l'impot
foncier et, tant que cette diminution n'était pas faite, on ne
pouvait songer a un surcrott de dépenses; puis était venue la
guerre d'Espagne. Mais tous ces événements étaient finis
et le moment était venu de décider ce qu'on íerait pour les
Émigrés.
Afin d'etre plus sur du terrain, le partí royaliste prit une mesure
tres importante, la dissolution de la Chambre. Elle eut lieu le
24 décembre 1823 et on procéda a des élections nouvelles, avec
l'arriére-pensée de supprimer désormais les élections partielles
et d'étendre au moins a cinq ans, peut-élre méme a sept ans, la
durée des pouvoirs de la nouvelle Chambre.
Cette nouvelle Chambre fut élue les 26 février et 6 mars 1824.
La pression électorale, qui fut exercée a cette occasion, est
rcstée célebre dans les annales électorales de la France ; elle
était d'ailleurs absolument inutile, tant la victoire du parti
royaliste était certaine d'avance. Jamais encore pareil triomphe
élcctoral ne s'était vu depuis les quatre ou cinq années déja que
toutes les élections tournaient ason avantage. Cette fois, l'opposition fut pour ainsi dire balayée cornplclement; sur 430 sü~gcs

,

3

qui étaient a pourvoir, c'est tout au plus si les libéraux en
obtinrent 19.
• d' ·11
Le fameux Manuel ne fut pas réélu et, en bonne pa~tie a1 eurs
grlice a la mauvaise volonté qu'il rencontra parm1 ses propres
partisans.
. . ,
· é d'
Le général Foy et Casimir Périer, ams1 qu une po1gn e autres, échapperent au désastre général et ils allaient se retr~uv_er
sur les bancs de la gauche de la Chambre future ; mais 1ls
devaient étre impuissants par leur peti~ no11;1br~.
.
. .
Louis XVIII eut un mot qui caractérise tres bien la s1tuation_ •
« c'était, disait-il, la Chambre relrouvée .. » Avec elle º°: alla1t .
pouvoir faire tout ce qu'aurait voulu fa1re la Chambre mtrouvable.
.
Ré I t'
Les Royalistes pousserent des cris de jo1e : « La
vo ~ ion
est aux abois » disait Le Drapeau blanc ; « la monarchie est
inébranlable dé~ormais », répondait L' Éloile.
La premiére question a étudier é~ait _évidemment c~lle des
Émigrés. Elles'était posée des les prem1ersJours de la prem1ere Re~tauration et nous avons vu combien, a cette époq?e, elle ava1t
été irritante et comme elle avait passionné les espr1ts.
Quand Louis XVIII remonta s?r, le ~rone, i! faut reconna~tre
qu'il était impossible que ceux qm s étaient rumés a son serv1ce,
qui l'avaient suivi en exil ou qui avaien~ co?1battu pour sa cause
en France, ne profitassent pas de la V1cto1re. Pla~ons-nous par
la pcnsée dans la situation ou était le gou:'erne,i:n,ent ~e!ª Rest_auration ; nous sommes forcés de convemr qu 11 éta1t 1mpo~s1ble
que ce gouvernement ne írt pas quelqu? chos? pour les Émig;és.
La légitimité lui rappelait-on ou lm aurait-on rappelé, n est
pas I'apanag¡ d'un homme, elle doit profiter a to~t. le monde.
Sans doute la CLarte avait consacré l'irrév_ocab1hté _de la
vente des biens nationaux, mais cela n'empechait pas une m~emnité, et c'est sur ce point que les royalistes modérés, les ;~yahstes
sages, purenl tout de suite se groupe~,. par oppos1tion. aux
ultra-royalistes qui ne voulaient _ras d mdeu_m1té et qm ne
réclamaient qu'une chose: l'expuls1on pure et s1mJ?le des_ acquéreurs. Quand ils parlaient d 'indemnité, ils voula1ent dire une
indemnité que l'on devrait verser a ces acquéreurs_ dépossé~és,
en compensation du prix qu'ils avai~nt pu payer ; .1ls voula1e_nt
leur expulsion et la restilution des b1ens aux anc1ens propriétaires.
Vous vous rappelez certainement cette loi du 5 décembre ~81~
dont nous avons parlé précédemment d'une fa~on as~ez complete ,
cctte loi tres sage, tres acceptable, reuvre de la partie modérée du

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
4
parti, restituait aux Émigrés ceux de leurs biens qui n'avaient
pas été vcndus ; c'était une restitution qui s'imposait par la
force des choses. Et cette loi avait grand soin de stipuler aussi
que ceux des biens confisqués aux Emigrés, qui étaient affectés
a un service public, par exemple a des hopitaux, a la Caisse
d'amortissement, ne seraient point restitués, quel'État les garderait, mais qu'il s'arrangerait ensuite pour donner une indemnité correspondante a leurs anciens propriétaires qui ne recouvreraicnt rien.
JI résultait de cette disposition, et peut-étre encore davantage des débats auxquels cette loi a donné lieu a la Chambre,
que c'était la une faveur, un cadeau, que le Gouvemement
faisait a ces Émigrés rentrés, mais qu'il aurait eu le droit de ne
point faire et auxquels il mettait - comme lorsque l'on fait un
cadeau - les conditions et les limites que bon lui semblait.
Or voila qui n'était point du tout du gout des royalistes
ar&lt;lents ; ils considéraient cette loi de 1814 comme une loi de
spolialion qui confirmait, qui corroborait les spoliations révolulionnaircs.
Au cours des débats qui précédercnt la promulgation de cette
loi, une voix particulieremcnt éloquenle et retentissante avait
cléveloppé les raisons majcurcs qui dcvaient empcchcr toute
rcslitution généralc,tout désavcu des« ventes révolutionnaires »:
cclte voix était cellc du maréchal )Iacdonald.
Macdonald n'hésita pas a montrer, dans la Chambre des
Pairs de la Restauration, que plus d'un million de ventes de
hiens nationaux avaient eu lieu - exactement 1.055.189 - que
le maintien de ces ventes intéressait, non seulemenL les premiers
ª:quéreurs, mais leurs créanciers, mais ceux qui avaient pu acquénr d'eux de seconde main, et il évaluait au moins a 9 millions et
tlcmi &lt;le Fran&lt;;ais ceux qui avaient un intérét direct et personnel il
la stabilisation des ventes de biensnationaux. Et il ajoutait qur.
!'Ontre ce colosse, le Gouvernement le plus fort que l'Histoire ail
jusqu'alors connu, le Gouvernement de Napoléon, se serait luiméme brisé, s'il avait voulu essayer de l'entamer ; Napoléon n'a
J'ailleurs jamais eu cctte pensée. Le maréchal ajoutait toutefois
que, bien que ces ventes reposassent en paix a l'abri des lois il
u'était pas supernu, en raison des événements qui venaient 'de
5e produire, de leur donner une autre égide, de leur donner l'appui
de l'opinion publique, de réconcilier la France ancienne avec la
France nouvelle : « Et cela se ferait facilement disait-il si nous
voulions nous lancer, armés de toute noLre géné¡osité et de toutes
les forces dr la Nation, dans un vastc systemc d'indcmnité.

.

Que la Patrie se place par une indemnité entre les anciens et les
nouveaux propriétaires et que, par sa libéralité pour les uns, elle
efface les souvenirs de tous. n
Je ne sais si l'influence du maréchal Macdonald et. de tous
ceux qui pensaient comme luí - ils étaient alors la majorité
dans les Chambres - aurait été suffisante pour couper court a
toutes les réclamations irritantes qui se produisaienta l'extréme
droite. L'histoire ne permet pas de répondre a cette question,
puisque peu de temps apres survenaient les événements, que tout
le monde connatt, qui reléguaient au second plan, et pour bien
longtemps, la question des Émigrés : 1815, tous les malheursqui
suivirent l'invasion, l'indemnité de guerre: tout cela, je le répete,
ne permettait pas un seul instant, meme aux plus ardents, de
remettre en question l'indemnité ; l'État avait malheureusement
des charges trop lourdes pour pouvoir accepter celle-la.
La situation se prolongea ainsi pendant plusieurs années.
Cela n'empécha pas que, pendant ce laps de temps, certaines voix
continuassent a s'élever au sein du partí ultra-royaliste pour
exposer des réclama tions inopportunes.
Déja, en 1814, quelques écrits avaient vu le jour, remplis
d'imprécations et d'attaques contre les acquéreurs de biens
nationaux ; ils revendiquaient ouvertement l'annulation de
toutes les ventes révolutionnaires. Il serait trop long de les
énumérer tous ; je me bornerai a en citer un qui a eu un grand
retentissement et qui a été un véritable événement en son temps;
c'est le petit opuscule que Bergasse fit parattre en 1821 sous ce
litre : « Essai sur la propriété ou considérations morales et politiques sur la question suivante : Faut-il rendre aux Émigrés les
héritages dont ils ont été dépouillés ? »
Bergasse avait écrit cet opuscule un peu avant la rentrée de
Napoléon aux Tuileries et pendant les Cent jours; seulement, il
l'avait gardé en portefeuille et il ne le publia qu'en 1821, tel qu'il
avait été congu primitivement, mais en y ajoutant un postscriptum qui est peut-étre plus intéressant que l'écrit lui-méroe.
Son essai sur la propriété est le manifeste le plus complet des
idées royalistes les plus intransigeantes quant a cette question
des biens nationaux. Il part de ce principe que les Émigrés ont
soutenu une cause juste, la seule cause juste, et que, par conséquent, tous les décrets qui ont été rendus contre eux sont nuls ;
que le temps lui-méme n'a pas sanctionné l'aliénation des biens
des Emigrés, car le temps ne peut pas sanctionner ni légitimer
un crime. II repousse également l'idée si souvent exprimée que
les biens acquis dans les ventes de biens nationaux avaient

�6

REYUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE :\HLLL\RD DES ÉMIGRÉS

·passé de mains en mains et que pres que toute la France se trouve

tenait cette idée particulierement impopulaire, qu'il faut dans le
pays une aristocratie tres fortement constituée, qu'iI faut pour
cela rétablir le droit d'ainesse, qu'il faut des manoirs seigneuriaux et qu'il faut que, dans les campagnes, l'influence appartienne aux seigneurs, vous aurez une idée des théories de .
Bergasse ; cet auteur était pour les royalistes un ami tres compromettant.
Dans son post-scriptum, il est vrai, il est beaucoup plus modéré et tient compte du temps écoulé. II se rallie a l'idée d'une
indemnité; seulement, il tient toujours a ce que cette indemruté
soit absolument égale a la valeur réelle, en temps normal, des
biens qui ont été vendus nationalement. C'est a ses yeux le seul
moyen de mettre en repos les consciences et de donner aux biens
confisqués et passés dans le commerce une valeur égale a celle
des biens patrimoniaux.
C'était en somme une déclaration de guerre faite aux acquéreurs de biens nationaux. Le Gouvernement s'émut ; il savait,
par l' expérience de 1814, combien de telles paroles étaient funestes
a sa popularité et combien elles étaient capables d'ébranler le
trone. Bergasse fut poursuivi pour sa publication ; il comparut
en cour d'assises et il eut meme affaire au fameux avocat général
Marchangy, qui se montrait si dur pour les délits de presse ou pour
les conspirations militaires. Mais Marchangy, cette fois, changea
completement d'attitude, et l'on vit cette chose extraordinaire
d'on réquisitoire ressemblant a un plaidoyer. Bergasse fut acquitté avec honneur, mais le coup avait été porté, et nous sommes
renseignés sur l'effet immédiat que produisirent cette publication
et cet acquittement par la lecture des rapports de police. Nous
trouvons, en effet, dans l'un d'eux, daté de juin 1821, les ligues
suivantes : &lt;e Le proces Bergasse a eu pour effet immédiat de
rendre a peu pres invendables les biens nationaux. J'ai été a
rneme de voir chez un notaire a que! point ils étaient décriés et
avilis depuis la derniere discussion a la Chambre et notamment depuis les dernieres observations du ministre des Affaires
étrangeres. C'est un grand malheur. Jamais les acheteurs ne
voudront a aucun prix une propriété ou il y ait une tache de
nationalité. ii Nous voyons ici ce fait essentiel, dont il faut tenir
grand compte, qu'en effet les menaces prodiguées aux acquéreurs
de biens nationaux avaient pour résultat de faire perdre a ces
biens une notable partiede leurvaleur et, parconséquent,d'affecter le Trésor public qui a le plus grand intéret a ce que les ventes
d'immeubles se fassent d'une fagonprofitable, afín que l'enregistrement en profite, lui aussi.

intéressée au maintien des ventes.
II soutient, done, une these conLraire a celle du maréchal
Macdonald ; les biens acquis sur les Émigrés ne l'ont été que par
un tres petit nombre de Frangais et ces biens sont demeurés
hors du commerce et pour ainsi dire frappés d'anatheme. Si les
Émigrés ne sont pas reconnus comme propriétaires et comme
n'ayant jamaii cessé d'etre propriétaires des biens qu'on leur a
eruevés, c'est a désespérer du respect de la propriété en France ;
tout le systeme de la propriété en sera ébranlé dans notre pays.
Songeant a une objection qui n'a pas manqué d'etre faite tres
souvent, a savo1rqu'il n'y a pas de raison, si l'on veut revenir en
arriere, pour ne revenir que sur la vente des biens nationaux et
non sur les pertes mobilieres que presque toute la France a éprouvées au cours de la Révolution, Bergasse établit, entre la propriété foncier~ 1 la ce propriété réelle » - c'est le mot qu'il emploie
- et la propriété immobiliere, une opposition absolue. « Les révolutions,dit-il, dans la propriété mobiliere ne sont que passagere.s,
tandis que dans la propriété réelle, elles sont profondes et elles
intéressent les destinées des États. » 11 craint que si on n'opere pas
cette restitution,il ne subsiste dans l'esprit du peuple une disposition générale a profiter des occasions que les événements pourront offrir pour envahir les propriétés d'autrui. Le seul moyen de
couper court a ce danger, c'est de rendre, et si on ne rend pas,
tout au moins de fourrur une indemnité, non pas une indemnité
modique, non pas une indemnité telle que celle qui sera votée en
1825, mais une indemnité intégrale, égale au prix que les anciens
propriétaires auraient pu demander en vendant leurs biens,
s'ils les avaient vendus volontairement a une époque de tranquillité.
11 n'accepte d'ailleurs cette derniere combinaison qu'a son
corps défendant et a défaut de mieux ; elle le laisserait toujours
inquiet sur !'avenir et mécontent ; et il répete qu'il y a en
somme tres peu d'individus qui aient participé a la spoliation
dont les Emigrés ont souffert, et qu'il serait vraiment tout a fait
injuste que la masse de la nation, presque tout entiere innocente
de ces attentats dont les Émigrés se plaignent aveé tant de
raison, soit cependant tenue d'acquitter une dette qui n'est pas
la sienne, une dette qui n'est pas moins celle de la justice que celle
de l'humaruté.
Voila quelles étaient les idées développées par Bergasse. Si
j'ajoute qu'il entrait ensuite, apres ces théories menagantes,
dans d'autres développements, non moins impolitiques, ou il sou-

7

�8

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Il '[ avait done des arguments sérieux a faire valoir du coté
royahste pour établir la nécessité d'une indemnité, mais autres
que .celui de la ~écessité de la pacification des esprits ou que
celm de la nécess1té de rendre a des biens passagerement dépréciés toute Ieur valeur.
On aurait pu rappeler la maniere lamentable scandaleuse
meme tres souvent, dont les listes des Émigrés avaient été faites
au tei:nps de la R~volution. Lorsque la Révolution s'empara
des b1ens des Ém1grés, elle agit pleinement dans son droit
atte_ndu que les Émigrés, au moins certains d'entre eux, lui
avaient déclaré une guerre a mort et qu'elleétaitbien forcée d'en
teni_r compte et d'agir pour sa défense. Prendre les biens qu'ils
ava1ent la1ssés_en France et ne pas Ieur laisser ce mayen d'attaque
c~~tre elle éta1t u1:1e chose tout a fait indiquée, et je suis tres Ioin
d et_re de ceux qui pensent que la nationalisation des biens des
Ém1grés dépassat les limites du droit.
. Mais, s'il était naturel et tout a fait Iégitime que I'on prit Jes
biens de ceux qui allaient a l'étranger combattre ou conspirer
~ont~e la France, ~n rev~nch_e, il ne l'était pas du tout que J'on
mscnvi~ sur des hste_s d Ém1~rés le nom de gens qui n'avaient
pas é~1g~é et qu~ l'mattent1on, la précipitation, la partialité,
la mahgmté gross1ssent les listes d'Émigrés d'une quantité de
nom~ de gens qui n'auraient pas dú y figurer. Comme Portalis
l'a d1t au ~onseil de~ A~ciens, il aurait ~allu, dans ces temps de
trou_h~e, qu un. propriéta1re, ayant des b1ens sur plusieurs points,
habitat,~ la fo1s s1;1r ch~cun des points ou il avait des possessions
pour n etre pas 1~s~nt sur la. liste des Émigrés. On y avait
apporté t~nt de d1fhcultés pratiques que les certificats de rési~ence éta1en~ généralement impossihles a fournir et que les
hstes se gross1ssaient ainsi d'une foule de gens qu'on avait intéret
a Ymettre pour s'emparer de leurs biens.
~~s exeI_Uples sont_ no~hreux d'hommes qui ont été poursu1v1s, qui ont été mscnts comme Émigrés dans te! endroit
pendant 9~e dans te! autre ils exergaient _des fonctions publiques.
En vo1c1 un, ~-otam_men_t _: celui du ministre Monge qui a
figuré pendant qu 11 éta1t mm1stre sur une liste d'Émigrés de son
département.
1~ Y a _eu des détenus qui, pendant qu'ils étaient en prison, ont
été 11:1scnt~ co~~e émigrés. Il y a eu des engagés, défenseurs de Ja
~atn_e qm, prec1séi:nent parce qu'ils n'étaient pas Ja, ont été
mscnts co1;0me éffi:1grés. II y a eu des morts qui ont été portés
com~e ém1grés et 11 y eut meme des gens que J'on venait de tuer
et qm ont quand meme été inscrits sur les listes.

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

9

Je n'en citerai qu'un exemple parmi beaucoup d'autres.
Mais il est assez curieux pour mériter d'etre reproduit. C'est
J'histoire épouvantable du capitaine de frégate Bastero~ de ~a
Barriere qui était a Toulon au début de 1793 et qm éta1t
affligé de trouhles d'esprit tels qu'ils con~naient de tres pres _á
Ja démence. C'était au moment ou la VIlle de Toulon éta1t
partagée, en proie a des luttes horribles, entre les Jacobins
d 'une part, la Bourgeoisie et les Of~iciers_de la Flotte de l'au~re,
011 régnaient des sentiments ré_vo~ut10nnaires prononcés. I~ _arnva
sur ces entrefaites que le cap1tame Basterot de la Barner~ fut
chargé, pour son malheur, de faire une croisiére dans la M_éd1terranée, vers les cotes italiennes et vers les cotes algén~nnes.
Comme il était tres mal vu de ses hommes, en sa quahté de
noble, une insubordination, une insurrection se prod~isit dans
son équipage. Au retour, pour ce fait et pour certa~ns ~utres
également, Ba_sterot d~ la_ Barriere !ut ~ccusé de n avo1~ pas
réprimé cette msubordmat10n et de n av01r pas été assez rigoureux. On Je fit comparaltre devant un Tribunal qui le condamna
a mort. 11 fut fusillé sur la greve le 28 mai 1793, bien qu'il fut de
notoriété publique qu'il ne jouissait plus de s~s facultés.
.
Cet événement avait eu a Toulon un retentissement cons1dérable. On peut dire qu'il a été connu de tout le monde ~t qu'il
a été meme une des causes principales de l'insurrection de
Toulon qui éclata contre la Convention quelques mois plus
tard.
Tous ces faits n'empecherent pas ce malheureux d'etre inscrit
comme Émigré le 5 nivose an II sur la liste des Émigrés du Var,
et bien qu'aucun de ceux qui ont pu l'y inscrire n'ait pu
ignorer son déces.
.
Voila qui peut vous montrer dans quelle mentahté ont été
trap souvent faites les listes d'Émigrés. II y avait la un argument
tres puissant que les royalistes auraient pu invoquer. lis pouvaient reconnaltre - et il eut été politique de leur part de le
{aire - que la confiscation des bíens des Émigrés, véritablement
émigrés, méritait respect et devait etre maintenue, mais que 1~
confiscation des biens des inscrits a tort était un scandale qm
demandait et qui exigeait réparation. Ouí, íl y a eu des inscriptíons d'une iníquité absolument révoltante, suívies de ventes
d'une íníquíté également révoltante. Sí l'on s'étaít tenu sur ce
terrain, on aurait embarrassé beaucoup ceux qui étaient opposés
a l'idée d'une indemnité.
Voila a peu pres dans quelles conditions se présentaient la
question et le débat, devant la fameuse Chambre retrouvée.

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

10

Cellc-ci n'ét~it p~s en~orc réunie lorsque se produisit un événement financ1er d une 1mportance considérable.
. Le 17 f_évrier 1824, la rente 5 ¾ atteignit le pair. Quelques
Jours apres, elle le dépassa. Le 5 mars 1824 elle atteignait le
co~rs de 1~ fr. 80. C'était presque exacteme~t le double de ce
qu ell~ ava1t valu lorsque, en 1817,on avait été tresheureux de
pouvo1r trouver preneur a 52 fr. 50. En moins de sept ans la
rente avait doublé de príx.
'
~oila l'occ~sion, depuis si longtemps attendue, de fournir aux
~m1grés une mdemnité, sans que pour cela leTrésor futamenéa
rien débou~er, sans qu'il se chargeAt d'une dette nouvelle.
Il ! ava1t un moyen tres simple d'y pourvoir, c'était le moyen
class1que qu 1 on appelle la conversion. Convertir la rente 5 ~
en une rente ?'un taux moindre, et le bénéfice que l'Etat en tirer:
pou~a ad~irablement bien servir a foumir l'indemnité aux
Ém1grés. C est ~~ que p~nsa M. de Villele. II était tout a fait disposé a do~ner l mdem~1té; mais, en sa qualité de financier tres
sage et tres économe, il ne voulait la servir qu'a la condition
qu'elle ne fu~ pas ~our l'État un supplément de chargt's. Aussi,
lorsque_le Ro1 ?uvrit la session, le 23 mars, il annon\¡a deux
choses . un_ proJet pour la septennalité de la Charobre et un projet
de convers1on ~e la ren~ « pour, dit-il, diminuer les impots et
fermer les derm_eres pla1es de la Révolution ». Ces paroles, personne ne po~va1t en douter, annon\¡aient un projet d'indemnité
pour les Em1grés.
•
con':ersion était tout a fait indiquée par les circonstances,
~ais en ~eme temJ?s, cependant, elle éta1t certainement quelque
chose d assez hard1. La conversion n'était pas inconnue en
Franc~; c'e~t un~ chose ~ui se pratique d'elle-memetoutes les fois
qu~. le:s a_ffa1res d un déb1teur sont en assez brillante situation pour
qu/1 Pll:Is~~ se pr?cu:er l?s capitaux a un taux moindre que ceux
qu il do1t , 11 fa1t mstmctivement une conversion
, \La. conve~s!on avait done été chez nous déjil. pratiquée sous
1/, ncicn J:egim~, non pas par l'Etat, bien entendu, puisque
1 Et:i-t était t?uJours tres au-dessous de ses affaires, mais' elle
avait été prabquée par _cas ad~inistrations dont la gestion était
sage et prudente, au moms rclativement, qui s'appellent le Clergé
de France et les Etats provinciaux.
Le _Clergé ?e Fr~nce avait une grosse dette, mais une dette
dont 1 payait les mtérets avec une ponctualité irréprochable
ll avait, par conséquent, beaucoup de crédit et il pouvait ero~
prunte~ a des taux tres modérés. Tandis que l'Etat était obligé
de subir des taux de 7, 8, 9 et 10 ¾, le Qlergé trouvait facilement

½ª

!

ª,

11

preneur a 5 ¾ en temps de guem:, 4 ¾, et quelquefois ~eme
rnoins en temps de paix. II ava1t l bab1tude de convertir les,
empr~nts contractés a un denier fort en nouveaux ~m?runts
contractés a un denier faible. La meme chose se prodmsa1t Pºº:
les itats provinciaux dont la gestion était d'aille_urs a_uss1
habile et aussi ferme que celle du clergé de France, 11s ava1cnt
du crédit et, en général, au xvm8 siecle, ils empruntaient a 5 ¾
pendant la guerre et a 4 ¾ pendant la paix. .
. .
La conversion n'était done pas inconnue, mais ses trad1tions
n'étaient pas tres familieres aux esprits. Les souvenirs étaient
asscz confus. La conversion n' était pas encore entrée ni dans les
habitudes du public, ni dans les discussions des théorici_ens. 0!1
vivait surtout sous l'impression des réductions de rente s1 mulbpliées et si scandaleuses qui avaient été faites s?us l'Ancien
Régime, et on était porté a confondre une convers1on avec une
réduction, dcux choses qui sont cependant si différentes qu'elles
sont presque l'opposé l'une de l'autre._
.
.
Voila pourquoi le projet de convers1on présenta1t certamement
booucoup de difficulté. ?11. de Villéle tint ce~endant a !e dépose~.
pare~ qu'il le jugcait nécessaire et tout a fa1t opportun. Ce nunistre n'avait, en cela, qu'un seul tort, le tort hab1tuel aux gra?ds
hommes, de voir plus juste et plus loin que ses contemporams.
Il avait compris tout de suite la nécessité et l'avantage de la conveniion; ses contemporains, en général, ne l'ont pas compris .. Il
en vit bien la difficulté,,aussi ne se lan!;a-t-il dans cette affaire
qu'apres avoir pris beaucoup de précautions. Il consulta les de_ux
hommes dans lesquels il avait le plus de confiance en pare1lle
matiere, M. Roy et M. ?llollien, les deux anciens ministres. Tous
deux s'accordcrent a reconnaiLrc la justice d'abord et l'avantage
ensuite de la combinaison projetée. Ils firent seulement quelques
réserves sur la question d'opportunité.
M. de Villele tint aussi a s'assurer le concours de banquei:;
puissantes, car il était a craindre que, le jour ou la conversion
serait décidée, la plupart des rentiers, ne comprenant pas bien
l'avantage qu'elle présentait pour eux,ne se fissent rembourser.
Quatre compagnies de banquiers se constituerent et furenL
sondées relativement a cette affaire, quatre qui, plus tard, s&lt;'
fondirent en une seule a la tete de laquelle íurent les banquiers les
plus importants, ceux auxquels on avait eu recc,urs en plusieurs circonstances : Rothschild, qui était le conseiller financier
de ~L de Villele, Laffitte, qui, bien que de l'opposition, partageait
les vues du ministre en ce qui concernait la conversion, et plusieurs
autres encore formerent un consortium - pour employer un mot

�12

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

contemporain - qui s'engagea a fournir de quoi satisfaire a
houtes les demandes de remboursement qui pourraient se produire
et a prendre le fonds que l'on se préparait a substituer au 5 %,
c'est-a-dire du 3 ¾ émis au taux de 75. Ils demandaient simplement, pour le risque et pour les frais, de jouir jusqu'a la date
du 1er janvier 1826 de l'intégralité de l'intéret 5 ¾Apres avoir ainsi assuré le succes de sa combinaison par cü
appui, certain désormais des banques, M. de Villele fit connaitre
son projet. C'était la faculté pour les porteurs de 5 ¾ ou bien
d'etre remboursés a 100 francs, ou bien de recevoir 4 francs de
rente au lieu de 5 francs, en rente 3 ¾ émis au taux de 75.
On connaissait exactement le chiffre des rentes 5 ¾ existant
a ce moment : il était de 197 millions et une fraction qui est
négligeable.
Sur ces 197 millions de rente 5 ¾, 57 appartenaient a de,1
établissements tels que la Caisse d'Amortissement ou a d'autres
établissements publics, et auxquels on ne voulait pas toucher.
Restaient 140 millions de rente a convertir. Si, au lieu de Ieur
allouer un intéret de 5 %, on le réduisait a 4, c'était un bénéfice
d'un cinquieme, c'est-a-dire un bénéfice de 28 millions. Or,
28 millions, c'était précisément a tres peu de chose pres, d'apres
les sondages qui venaient d'etre pratiqués, le chiffre qui serait
convenable pour allouer aux Emigrés une indemnité suffisante.
Te! était le projet de M. de Villéle. Ici apparatt une objection
qui n'a pas manqué d'etre faite et qui a meme été maintes
fois répétée pendant tout le cours des longs débats auxquels le
projet de Ioi a donné lieu.
Si, au lieu de convertir le 5 ¾ en 3 ¾ a 75, on le convert.issait
en 4 ¾ au pair ou a un cours voisin du pair, ce serait aussi
28 millions de gagnés, mais avec cet avantage que le capital
nominal de la rente ne serait pas accru et qu'apres avoir ainsi
converti en 4 ¾, on pourrait un peu plus tard, si les circonstances continuaient a etre aussi favorables, convertir en 3, gagner
encore un coup 28 millions et retrancher 56 millions au lieu de
28 sur les arrérages de la rente frangaise.
Ceci est incontestable : il est évident que, si les choses avaient
pu réussir de cette maniere, la double conversion, en 4 d'abord et
en 3 ensuite, aurait été infiniment préférable a la conversion
une fois faite en 3 au cours de 75.
Si~- de Villele ne s'y est pas arreté, c'est qu'évidemment un
financier, expert et sagace comme lui, avait des raisons majeures
pour ne p~s cro_ire I_a ch~~e r~alisable. II craignait l'opposition
générale; 11 craigna1t qu 11 n y eut beaucoup de demandes de

LE MILLL\RD DES ÉMIGRÉS

13

remboursement. II avait besoin de l'appui des banquiers ; il était
dans Ieur dépendance. Or, il n'oubliait pa~ qu'il ª".ait ~u ass.~z d_e
peine a obtenir leur concours dans les limites que Je_viens ~ md~quer et que, s'il leur avait demandé davantage, Il ne 1 aura1t
pas obtenu. II fallait, pour les décider a marcher, leur m~ttre
devant les yeux la perspective d_e bénéfic~s pro~ables, poss1bl~s
tout au moins Iorsque ce 3 ¾ qm leur serait rem1s a 75 montera1t
par le fait de' prospérité gé;ér~le ou par !e fait ,de rachats ~e
la Caisse d'Amortissement et s approcherait peu a peu du pa1r.
En un mot, il fallait que les banquiers gagnassent_ d~ !'argent,
ou eussent I'espoir d'en gagner, pour que M. de_ V11lel~ o~ttnt
leur concours. Certes, si on avait pu s'en passer, 11 ~ura1t mieux
valu convertir en 4; mais on était dominé par les c1rconstances,
¡¡ fallait faire ainsi ou ne ríen faire du tout ; M. de Villele préférait agir.
.
.
Le 17 avril, lerapport sur ce proJet de Io1futd_épos~al~C~ambre
des Députés par un Mattre des Requetes q_m éta1t l mtime de
.\l. de Villele et qui venait précisément de fa1re paratt~e dans Le
J,foniteur plusieurs articles favorables a la convers10n. 11 se
nommait M. l\lasson.
Ce rapport n'eut pas de peine d'abord a établi~ la légalit~ incontestable de la mesure qui était projetée ; un déb1teur a touJours le
droit de rembourser, sauf stipulation contraire. II en montra
non seulement la légalité, mais l'utilité, et ceci est tellement
élémentaire qu'il est inutile d'y insister. .
. .
II en montra enfin la nécessité, car s1 on ne fa1sa1t pas cette
conversion ne serait-il pas absurde que la Caisse d' Amortissement
continuat ::_ acheter et a payer au-dessus du pair des rentes que,
si elles étaient converties, elle pourrait acheter a des prix beaucoup plus modérés ? Ne serait-il pas absurde d'imposer a la
Caisse d'Amortissement l'obligation de racheter .du 5 ¾
104, 105 ou 110 peut--etre, tandis qu'elle pourrait acheter un
chiffre égal en 3 ¾, au cours de 75 francs ou U1;l peu au-dessus ?
Voila tout ce que développa M. Masson, et I1 ne manqua pas
d'ajouter, pour répondre aux critiques que je signalais tout a
l'heure, que certes, si l'on convertissait directem~nt en 4 1/2 ou
en 4 cela vaudrait mieux, mais qu'on ne le pouva1t pas.
C~s raisons sont véritablement décisives, mais si décisives
qu'elles soient, n'oublions pas combien on était timide, routinier,
hésitant a cette époque ; combien les esprits étaient uniquement
pleins du souvenir des réductions opérées sous l' Ancien Régime ;
combien enfin les rentiers menagés de réduction étaient nomhreux et influrnts dans la vill_e de Paris, car les rentes sur l'Et at

�LE MILLIARD DES ÉMIGRf:S

14

15

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

étaient encore un fonds presque uniquement parisien ; elles
avaient peu pénétré en province; les rentiers se trouvaient presquc
tous agglomérés, réunis dans la capitale, s'indignant, se surexcitant les uns les autres, établissant dans Paris une opinion politique factice.
En 1819, on avait essayé de répandre la rente dans les départements et on avait créé les petits grands-livres · mais la
.
'
mesure ava1t eu tres peu ·de succes, et le Paris de la Restauration restait, comme le Paris de l'Ancien Hégime, cssentiellcmcnt une ville de rentiers.
C~s rent~ers se défeD;daie?t a outrance contre le projet de convcrs10n qm les mena~a1t et ils eurent recours a toutes les intriaues
possibles pour ameuter l'opinion contre le projet du mini:tre.
Des hommes qui avaient commencé p.ar assurer M. de Villele de
leur appui, par exemple le comte d' Artois furent si bien travaillés
qu'ils commencérent a faiblir visiblement. Des lettres de menaces
furent, parait-il, adressées a la duchesse d'Angouleme a Mme de
Villele.
'
Un. c_ollegue de M. de Villele, qui ne perdait jamais l'occasion
de lm etre désagréable, et qui était avec lui en rivalité constante, Chateaubriand, affectait de dire qu'il était complétement
élranger a ce projet et qu'il ne s'inquiétait pas le moins du monde
de le voir réussir.
Un passage des Mémoires si curieux de M. de Villele montre
a que!s moyens on avait recours pour échauffer l'opinion contre
le proJet. 11 en accuse les Parisiens et surtout les Parisiennes. « Les
femmes! dit-il, de haut parage voyaient commc conséquencc de la
convers1on la suppression d'une de leurs voitures d'autres la
réduction. de le~r pens~on de toilette, celles-ci, la p;ivation d'un
mattre utile a l éducation de leurs enfants celles-ci la nécessité
de ?ongédier une cuisiniére, et, jusqu'aux~oindres servantes, le
fru~t d_e leurs économies laborieuses diminuées. » Si bien qu'on
?ss1sta1t dans cette année 1824 a un spectacle extraordinaire
moui. II y ~ut quantité de gens pour soutenir que la conversio~
au?me?terait la dette de l'E:tat, pour soutenir qu'un débiteur
qm do1t une rente augmente sa dette quand il voit diminuer
cette ~ente, et pour soutenir, d'autre part, qu'un créancier es!.
dépomllé quand il va etre remboursé. »
C'était d'autant plus absurde et scandaleux - je ne peux pas
cmployer d'autre mot - que ce créancier, a qui on offrait de le
rembourscr au pair, avait tres probablement acquis cette rente
selon l'époque a laquclle il l'avait achetéc ou bien a 90 ou bic1;
a 80, ou bien a 70, ou bien a 60, ou me~e, sic'était e~ 1817, a

52 fr. 50, ou bien enfin, si cela remontait jusqu'au Directoire, il
l'avait pu acquérir pour le prix de 11 francs et quelques centimes.
Vous n'avez pas oublié qu'au momentdu 18 brumaire, le 5 ¾
fran~ais se vendait couramment 11 francs 38 et, meme un peu
auparavant, il était tombé beaucoup plus has.
M. de Villéle, dans ses Mémoires, a noté cruellement et spirituellement qu'un des orateurs, qui. parlait aux Chambres avec le
plus de véhémen::e contre le projet de la conversion, avait acheté
au prix de 7 - je ne garantis pas ce chiffre ; c'est celui que
M. de _Yillele annon~ait - ces rentes qu'il s'indignait maintenant
de vo1r remboursées au prix de 100.
~en done de plus digne d'approbation que le projet de convers1on ; et cependant peu de projets ont suscité une opposition
plus violente.
(d suivre.)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS

La Conque te de l' Anglaterre
par les Normands
Cours de 111. H. PRENTOUT,
P;•ofesseur d h 'sloir¿ de Norman'.lie

a l'Uniuersilé de Caen.

I
Les Sources. - La Tapisserie de Bayeux.

Naguére, nous avons étudié l'histoire de la Normandie depuis
ses plus lointaines origines jusqu'a l'établissement de la bande
de Rollon; nous avons décrit la civilisation des vikings, l'organisation de leurs bandes militaires, et nous nous sommes demandé
quels avaient été les résultats de l'invasion des Scandinaves et ce
~u'i~s a_vaient apporté dans notre pays : race, langue, droit,
mstitut10ns.
150 ans passent et les Normands francisés font un nouvel
établ~sseme?t, ils conquiérent l 'Angleterre. Ces 150 années, je
les a1 étud1ées dans mes conférences ; ici je me contenterai
de résumer en une leQon les résultats que l'on peut dégager de
cette étude. Sans doute, il serait fort intéressant d'exposer en
détail la transformation de la société militaire et pa'ienne qu'était
la bande de Rollan en une société féodale, chrétienne et a demi
policée, telle qu'était la Normandie ducale au moment ou Guillaume et ses Normands conquirent l'Angleterre. Retracer cette
évolution n'est pas possible, vu la sécheresse des sources normandes, leur pauvreté, leur indigence. Maintenant que nous
avons fait justice de Dudon de Saint-Quentin (1), tout se résume
en que!ques pages de Guillaume de J umiéges qui nous apparaissent bien courtes, et le plus récent éditeur les a encare dépouillées
des interpolations qu'y avaient insérées d'illustres ~opistes,
auteurseux-memes d'reuvres réputées, mais fort postérieures (2),
Orderic Vital et Robert de Torigni.

Il H. Prentout. Étude critique sur Didon de Saint-Quentin. Paris, 1915,

. (

lll·8 •

(2) Ed. Marx. ponr la Société d'Histoire de Normandie.

.

17

Or, l'archéologie ne peut venir ici au secours des chroniques.
Que nous est-il resté des monuments construits avant Robert
le Magnifique et Guillaume le Conquérant ? -Bien peu de chose,
et ce peu de chose est peut-etre antérieur aux ducs.
Et de meme pour les institutions. Les chartes sont si peu nombreuses que M. Haskins, mon savant collégue d'Harvard, déclare qu'il est impossible de tracer le tableau des institutions
ducales avant Guillaume. Aussi je n'ai pas cru devoir faire ici
des legons qui auraient .été toutes de discussions critiques ou se
seraient bornées au récit des luttes des ducs contre leurs voisins
ou contre leurs vassaux. Voila pourquoi je résumerai en une
legonl'histoire de la Normandie ducale et consacrerai ce cours a
la Conquete.
On a tant écrit de volumes, de volumes célebres, lus el
relus comme ceux d'Augustin Thierry, de gros vplumes comme
ceux de Freeman dont l'reuvre fut longtemps considérée comme
un 1 monument de la science historique anglaise, qu'il semble
qu on sache tout de ce grand événement, qu'on le sache avec
sé~urité, et qu:il n) ait plus ri¡m a dire depuis cent ans que le
SUJet a été tra1té (11 1 a été quatre fois), et il semble, a Jire Freeman, qu'on _en connaisse _les plus petits détails. Les gens qui
peuvent crorre cela sont bien heureux. Mais pour les spécialistes
de l'étude des sources, qui croient fermement que la critique des
textes, des monuments, des témoignages de toutes sortes qu'offre
I'~rchéologie est la. base de l'füstoire, il faut avouer qu'il reste
bien des doutes, bien des obscurités. En fait on ne sait rien de
l 'histoire de la Normandie avant le xne siécle. Quant a ce qui
c?ncerne la conquete, je m'émerveille que Freeman ait pu écrire
cmq gros volumes de 600 a 900 pages chacun, et tout particulierement son 3° volume, avec des matériaux qui mis bout a bout
ne !ormeraient pas sans doute la moitié de cette étendue et qui
d'ailleurs sont souvent si peu surs. J ugeons-en.
1

Co,mme i~ arrive toujours, l'histoire de la conquete a été raco~tce plutot par les conquérants, par les vainqueurs que par les
vamcus. La seule source anglaise contemporaine la chroniquc
ou plu~ exactement les Chroniques anglo-saxonne; notre source
?r_dm_aire po~r l'histoire de I'Angleterre avant la Conquete, sont
1c1 tres lacomques ; mais aussi précises que Iaconiques.
Les sources normandes sont assez nombreuses et ne sont certes
2

�•

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES

LA. CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

pas dénuées d'intéret. Ici comme pour l'bistoire antérieure de la
Normandie le fond est constitué par l'Hisloria Normannorum de
Guillaume, moine de Jumieges. Ecrite entre 1070 et 1087, elle
a été dédiée a Guillaume le Conquérant. Si la chronologie en est
défectueuse, si elle est bien seche, il faut s'en prendre au défaut
total d'annales monastiques antérieures. Les invasions normandes
avaient ou détruit ou ruiné les abbayes, done plus d'annales
monastiques. Guillaume de Jumiéges a manqué de moyens d'information. L'auteur a essayé, si on l'en croit, de s'informer :
a partir du regne de Richard II, il déclare qu'il a écrit partim
intuitu, parlim veracium relatu. Comme il a vu peu de choses et
que les gens véridiques sont rares, son reuvre est fort courte.
D'une lecture plus attrayante sont les Gesta Guillelmi ducis
de Guillaume de Poitiers, écrits en un latin élégant, prétentieux;
l'auteur vise a l'imitation de l'antiquité, mais manque de goO.t
et quelquefois de correction. En dépit de son nom, Guillaume était
normand. Né aux Préaux, pres de Pont-Audemer, il fuL d'abord
chevalier, puis étudiant a Poitiers, et archidiacre de Lisieux
sous les éveques Rugues et Gilbert Maminot. II était a meme
d'etre renseigné; chapelain de Guillaume, il devint naturellement
son panégyriste. C'était un homme instruit qui - chose rareen
ce temps - avait beaucoup lu, meme du grec, s'il faut en croire
Orderic Vital. 11 vécut a Lisieux a la cour de Gilbert Maminot
dans un centre fort cultivé. Cel:. éveque mathématicien attira
autour de lui nombre de savants auxquels il confia les charges de
son église : Guillaume de Glanville, doyen et archidiacre, Richard
d' Angerville. De ce milieu littéraire est sortie une reuvre tres
soignée mais qu'on aurait préférée moins pompeuse et plus naturelle. Guillaume avait Ju Dudon ; le début de son reuvre jusqu'a
1047 est perdu, et la . fin depuis 1068. Orderic nous dit qu'il
s'arretait a 1071. L'reuvre est done apeu pres contemporaine des
événements; bien qu'elle ait pu etre écrite apres la mort du Conquérant, tres probablement elle a été composée plus tot.
Guy de Ponthieu, éveque d' Amiens, est le chapelain de
Mathilde. Élevé a Saint-Riquier, éveque en 1058, il accompagne
la reine en Angleterre. C'est un poete latín; il a écrit entre
autres reuvres un poeme De Haslinge pr;elio, en 418 distiques,
qu'Orderic Vital avait lu. Ce poéme, longtemps perdu, a été
retrouvé au xxxe siecle et publié par Fr. Michel dans les Chroniques anglo-normandes ; il est antérieur a 1074, date de la mort
du prélat.
Orderic Vital est l'auteur d'une histoire ecclésiastique qu'il
compasa en Normandie, au monastere de Saint-Evroul. Orderic

était le troisíéme fils d'un pretre d'Orléans, Odelericus, qui suivit
Roger de Montgomery en Angleterre et vint s'établir sur un
domaine que celui-ci lui céda a la porte de Shrewsbury
sur les bords de la Meole. Orderic naquit apres la conquete, le
16 février 1075 ; il regut a son bapteme ce nom d'Orderic. A dix
ans, il fut consacré par son pere a la vie religieuse et prit le nom
de Vital. 11 fut envoyé en Normandie, a Saint-Evroul, monastere
situé au milieu des forets du pays d'Ouche, célebre par , son
antiquité et surtout par sa belle bibliotheque. Orderic y put
trouver, avec beaucoup de livres de liturgie, des vies de saints,
des reuvres classiques : Ovide, Perse, Lucien, Plaute, Térence. Il
a consulté toutes les sources de l'histoire de Normandie: Dudon,
Guillaume de Jumieges. Son ,reuvre est tres intéressante, mais
tres confuse. II devait d'abord, sur l'ordre de son abbé, écrire
une hístoire de Saint-Evroul, puis son plan s'est .élargi progressivement, il en a fait une histoire générale ; de la résulte une
composition extremement défectueuse, de fréquentes redites.
Mais l'reuvre est tres vivante, tres intéressante au point de vue
de l'histoire des mreurs, de la société, de la vie féodale. Les
événements qui concernent la conquete sont racontés au livre IV.
Orderic y a utilisé tous les ouvrages précédents ; pour certains
épisodes, il a eu évidemment entre les mains des manuscrits
anglais, une vie de saint Waltheof, traditions recueillies pendant
un séjour a l'abbaye de Crowland. En effet, Orderic Vital avait
beaucoup voyagé, il est retourné en Angleterre son pays natal, il
a interrogé beaucoup de gens. Mais son 4e livre a été écrit vers
1125, ce n'est done plus une source contemporaine.
Plus éloignée encare des événements est la Brevis relatio de
Willelmo Conquesiore qui a été écrite sous Henri II.
Puis viennent les poemes en langue romane, ils sont agréables
a Jire, mais ont peu de valeur historique. Examinons tout d'abord
le Roman de Rou. Son auteur, Waee, né a Jersey, fut de bonne
heure amené a Caen ; il dit lui-meme qu'il y a passé la plus
grande partie de sa vie. II devintmattre lisanta l'école del' Abbaye
' Aux Hommes et fut chanoine de Bayeux. Si Orderic était le fils
d'un pretre frangais, Wace était le fils d'un des soldats de la
conquete. Son reuvre consiste a mettre en vers romans et a
int~rpréter, d'une fagon intelligente d'ailleurs, ses prédécesseurs
latms. Nous aurons surtout a parler de luí a propos des rapports
de son reuvre avec la Tapisserie de Bayeux. Son poeme a été écrit
vers 1160. 11 l'abandonna quand il apprit qu'Henri II avait
commandé une reuvre analogue a Benoit. Celui-ci doit sans
douteetreidentifiéavecBenoit de Saint-More l'auteur du Roman

18

'

H)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NOR!IIANDS

20

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Troie. ~a Chro~ique des ducs de Normandie a été publiée par
1\1. Franc1sque l\hchel, elle est beaucoup moins intéressante que
le Roma11 de Rou, c'est du délayage.
Quant aux difTérentes rédactions des Chroniques de f•:ormandie, •
elles ~•o~t pas e~core été étudiées avec critique. Ce sont des
comp1lat1ons tard1ves et encombrées de légendes dont il faut
beaucoup se défier.

• •
Si la chronique anglo-saxonne contemporaine est bien laconique, trouverait-on quelques renseignements dans les historiens
anglais po_st~rieurs, dans les écrivains de cette école anglo-normande qui s ~st développ~e sur le sol anglais ? Remarquons que
tous o_nt écr~t au x_ne s1ecle, sous Henri Beauclerc, quand la
conquete éta1t termmée. Florent de Worcester mourut en 1117
ou 1118. Son reuvre n'est qu'une suite de celle de Marianus
Scotus, moine irlandais qui écrivait a Mayence loin des événements, et elle doit beaucoup pour cette période aux Chroniques
anglo_-saxonnes, dont rile est comme une paraphrase latine.
Gmllaume de Malmesbury, né dans le Wessex, moine aMalmcsbury, armarius, bibliothécaire du monastere, a dédié a Robert
de _Glouces~r, un Mta~d de la fam!lle rorale, une Historia regum
qm fut termmée en 1125. Elle témo1gne d une lecture considérable ·
c'est une reuvre intéressante aux tendances moralisatrices
mais rarement originale.
'
Siméon de Durham, Dunelmensis, moine vers 1060 a Jarrow
pui~ a Durham, a écrit une Historia regum anglorum ; il a l~
G1;11~laume de _Malmesb~ry, son récit de la Conquete n'est pas
ongmal. Henn de Huntmgdon, fils d'un archidiacre de Lincoln
lui-meme archidiacre de Huntingdon, dédia en 1130 son ceuvre ~
l'éveque de Blois. C'est un lettré et un curieux. Son Historia an?lorum va jusqu'en 1154, la partie contemporaine seule est
mtéressante.
En somme, si l'on en excepte les reuvres des historiens norma_n?s, Gu~llaume de Jumieges, G. de Ponthieu, Guillaume de
Po1t1ers qui sont des panégyristes, tout le reste a été écrit loin des
év~~em~nts, longtcmps apres, et ne présente presque aucune
ongmahté.
11 cst done important de ne néaliger aucune source d'iníormation et d'étudier un monument archéologique qui lui aussi
raconte la Conquete; nous voulons dire la Tapisserie de Bayeux ( 1).
1

(1) Toule c~lle_discussion r~lalive a la Tapisserie de Bayeux a élé accompagnée de pr0Jecl1om, reprodmsanl des ~cl'nes de la Tapisseric, des él{roents

21

Peut-elle etre considérée comme une source de cette histoire et
comme une source contemporaine ?
De !'origine de cette Tapisserie, nous ne savons a peu pres ríen.
Elle est mentionnée pour la premiere fois dans un inventaire
des ornements appartenant a Notre-Dame de Bayeux, dressé
dans l'année 1476, ou elle estainsi décrite : « Itero une tente tres
longue et étroite de telle a broderie de ymages et escripteaulx
faisans représentation du conquest d' Angleterre, laquelle est
tendue environ la nief de l'église, le jour et par les octabes des
reliques », c'est-a-dire a la fin de juin et au commencement de
juillet; d'ou le nom de Telle de la sainl Jean qui lui a été quelquefois donné. Elle serait restée ignorée des savants, sans l'intendant Foucault dont le nom est lié a l'histoire de la Tapisserie
comme a celle des fouilles de Vieux. L'infatigable curieux en avait
fait faire un dessin enluminé. M. de Boze, secrétaire del' Académie
des Belles Lettres, trouva ce dessin dans les papiers de Foucault.
11 le communiqua a M. Lancelot. Celui-ci lut, a cette Académie, le
21 juillet 1724, un premier mémoire sur la Tapisserie; il croyait
qu'elle ornait la tombe du Conquérant a Saint-Etienne de Caen.
C'est le Pere Montfaucon qui, le premier, eut l'idée de rechercher l'original. 11 apprit du Révérend Mathurin Larcher, prieur
de Saint-Vigor de Bayeux, que la Tapisserie existait toujours a
Bayeux ; il la fit reproduire dans son grand ouvrage : les Monumenls de la monarchie franraise, 1729-1730.
Stukeley, en 1746, en parle comme du plus noble monument
-relatif a notre vieille histoire d' Angleterre.
Ducarel en donne une description dans son Appendice aux
Anglo-Norman Antiquilies publié en 1767. A cette époque, la
Tapisserie était encore exposée le jour de la saint Jean elle
faisait tout le tour de la nef. Pendant la Révolution ell~ fut
réquisitionnée pour servir de bache ; elle fut heu~eusement
réclamée par Leforestier et par le comité des Arts. M. Anquetil
dit qu'il aurait été question de s'en servir pour décorer le char
de la déesse Raison.
Vint le Consulat : ce monument intéressa vivement Bonaparte
au ~oment ou il so:1geait a la conquete de J' Angleterre. 11 fit
réd1ger par Denon, directeur général des Musées une notice intitulée :Notice histori'}ue sur la Tapisserie brodée de' la reine Mathilde.
épouse de Guillaume le Conquérant. 11 la fit venir en 1803 a
de comp~raison emprunlés aux sceaux, aux articles du coromandanl Lefebvre
Des Noetlcs, :\ d~s _reproducl!ons ~e miniatures des manuscrits anglosaxons. Elles préc1sa1cnt la d1scuss1on la démonstration mais eelle-ci
resle.
'
'

�,

22

REVUE nES COl!RS ET CONFÉRE:\CES

Paris ou elle fut cxposée. Trois auleurs de vaudevilles : B~rré,
Radet et Desfontaines composerent une comédie ou on voit
Mathilde partageant son temps entre la priere et la confection de
1a Tapisserie. Quand, en 1804, le projet de descente fut abandonntl, une letlrc de Denon a la municipalité en annorn_;a le retour
a Bayeux avec recommandation de bien conscrvcr ce monument
qn~ fut déposé a la Bibliothéque du collége, puis a l'h6tel de ville.
En 1812, l'al&gt;bé De la Ruc envoya a son ami Douce une nolice
qui fut ,tra~uit~ p~r c~lui-ri four l'Archre/ogia. II y prétendait
&lt;¡ue la 1 ap1ssrrie n éta1t pas 1 reuvre de la reine Mathilde, mais
rrlle de l'Empress 1lalhilde, filie de Henri Jer ce qui rajeunissait
la Tapisserie de cinquante ans.
'
Af?rés la ch1:te de Napoléon, les Anglais purent venir sur le
conlrncnt el Ils se mircnt a étudicr la Tapisserie. En 1814,
Hudso~ Gurncy la vil alors a la sous-préfccture de Bayeux ou
rlle éta1t enroulée autour d'une machine analogue a celle qui
remonte les sraux d'un puits. Pour la montrer aux visitcurs on
la déployait sur une table.
'
D_'aut~e parl, la Rcstauration qui vit nattre la Société des
Anbqua1res de Normandie fut dans les deux pays riverains de la
Manche une époquc fécondc en travaux archéol~giques, d'aulant
que les avants des deux pays avaient noué des relationsau temps
rle l'émigration.
Alors se snr.cédcnt les mémoires de Gurnby, d'Amyol de
Dawson Turnrr, de SmartLe Thieullier enAngleterre. de Yisc¿nli
en -~rance, e~c. Les mémoires sont encore nombreux sous LouisPh1hppe, ma1s alors que l' Angleterre ne nous oiTre plus que ceux
~e B?lt~n Curney et d~ Ba~ton Ella, en France, Lambert défend
1 anhqmté de la Tap1sserie, Liénard maintient l'attribution a
la reine ~lathilde.
Une commission est nommée pour trancher le probléme et
naturellement elle n'aboutit pas.
'
Sous le second Empire, la Tradition bajocasse est encore
!loutenue
l'abbé Tapin, l'abbé LafTetay. Cependant Edelestand du ~lén~, en un mém~ire brillant et paradoxal, dénie toutc
vale~r h1stor1que a la Tap1sserie. Le South Kensington Musée
rachete le fragment emporté par le dessinateur Stothard et
Fowke le rapporte a Bayeux en 1864 (1). Car déja on avaiÚait

Pª:

(1) Slolhnrd, chnrgé por la Sociélé des Anliquaires de Londres de la fairt'
essmer ~n 181G, n'avail pus&lt;&gt; tenir, en bon Anglais, d'en emporler un mor
cea~, 1Ju_1 peul-elre en était céjá détaché. LI' ré:-umé de l'hislori ue de Ja
!ª1?1,.scrUJ par ;\l. Fowke e~t a,sez complet: cependant il y aurait 6eaucoup
a a¡outer dans cet ordre d'idécs, surtout pour la dale postérieure a 1870.
d

L.\ CO!\QUETE DE L A:'(GLETERRE P.\R LES ,SOR~l.\~DS

Pª:

:l3
-

reprodttire la Tapisserie
le dessin,il y eut aussi de nombreu~es
• reproductions photographiques. A C~pen?ague _une repro~uction
en est faite pour le musée royal. C est l occas1on pour l 11lustre
professeur royal de l'Université d~noise J. Stcenstrup, d'en !aire
une étude critique qui a été tradmte en allemand (1885 et 1900).
Au commencement du xxe siecle, un petit livre de M. Marignan
rouvre la période eles polémiques. Cet écrivain, nourri de la science
allemande, a voulu rajeunir beaucoup d'reuvres du moyen age,
et au nombre de celles-ci la Tapisserie.
Ce livre a fait couler des flots d'encre, il a provoqué de nombreux comptes rendus critiques : les noms de quelques-uns. de
ceux qui les ont signés montrent assez l'importance de la quesbon,
l'intéret qu'attachent a ce monument archéologues et_ ~iswriens.
Ce ne sont ríen moins que Muntz dans la Revue critique, son
dernier article, Prou, dans le Moyen Age R, de Neuville, dans la
Revue des quesüons hisloriques, G. Paris, dans la Romania et
Lanorc d:1ns la Bibliolheque de l' Ecole des Charles.
En memc temps, la Tapisscrie était étudiée a des points de vue
spéciaux, les navires par un Espagnol, le capitaine de vaisse~u,
Fernandez Duro, la cavalerie par le commandant Champ1on
(Les chevau r el les ca1Jaliers de in Tapisserie de Bayeux), puis par
le commandant Lefcbvre Des Noettes. (La Tapisserie de Bayeux
dalée par le harnacheme11l des chevaux el l' équipemenl des cavaliers.)
La queslion de la date et de l'attribution était reprise par
E. Travcrs dans le Congres archéologique de France. II attribuait
la Telle rlu Conquesl a l'évéque Eudesde Bayeux et la datait de la
fin du x1e siedc. Enfin, tout récemment ont paru le bon résumé
&lt;le Fowke, le livre contestable d'Hilaire Belloc, fameux com-sdondanL de gucrrc anglais qui ne fait que reprendre la these de
M. \larign:m, puis le livre de M. Levé qui revient a la tradilion
bajocasse en amrmant qu'elle a été donnée a la cathédrale de
Bayeux par la reine \lat.hilde, lors de la consécration de la cathédrale en 1077. Et aussitot un comptc rendu de la Bibliotheque de
l' Ecole des Charlres conteste cetle théoric et rouvre le débat.
Des controversc~ antérieures, j'ai donné dans mon Caen el
Bayeux un résumé ou je me suis surtout appliqué a étre clair et
concis. Les ouvragcs nouvellement parus et l'objet méme de ce
cours m'obligent a reprendre la discussion, sans modifier mes
conclusions.
La Tapisserie de Bayeux présente un double intéret. C'est un
document pour l'histoire de la Conquéte de l'Angleterre, comme
l'avaient tres bien compris Augustin Thierry et Freeman. Celuid y a consacré deux discussions critiques: The Aulhorily of lhe

�2-1

RE\'UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Bayeux Tapeslry; lhe 1Elfgyva of lhe Bayeux Tapeslry. D'autre
~a~t, c_'est un document de premier ordre, presque unique, pour
1h1st01re du costume, de la civilisation a cette époque, comme
l'ont remarqué Quicherat, Hisloire du Coslume en France · Yiolet
le Duc, Diclionnaire raisonné du mobilier fran,;ais · Enla;t dans
son Manuel d'archéologie, Le Coslume.
'
'
A l'un et a l'autre de ces points de vue, il importe de datcr ce
monument, d'en connattre, si possible, les auteurs. A-t-il été
ex~cuté ~ous _la direction de contemporains, ou bien est-il postér1eur d un s1écle, d'un siecle et demi ?
, To~t est di~ sur la Tapisserie; depuis deux cents ans qu'on
1 étudie, le meilleur est enlevé. Nous ne nous efTorcerons ni de
fair~ ?n his~oriq~e complet de la bibliographie, ce qui scrait
fast1dieux, m de d1re du neuf a tout prix : ce qui, a pres deux cents
ans d'étu~es que lui ont consacrées les archéologues des deux
pays, sera1t présomptueux et risquerait de nous mener a des paradoxes (1).
Nous aurons le souci d'etre critique et d'étudier la Tapisserie
comme nous avons étudié Dudon de Saint-Quentin.

•
••
La Tapisserie, comme le dit justement l'inventaire de 1476
est une « telle a broderie de ymages et escripteaulx ». Tres exac~
tement, ?.'est 1:1n~ broderie qui par une série de tableaux accompagnés d mscripbons assez laconiques, mais suffisamment claires
(le pl~s souv~nt, du moins),retrace toute l'hisLoire de la conquete
'.}cpms ~es origines j~s~u'a Ia, déroute de l'armée anglo-saxonne
• 1 , Ilastmgs : Les or1gmes, e est-a-dire le départ d' Anglcterre
d Il~r?ld _avec son voyage en Ponthieu et en Normandie sa
partic1pat10n a l'expédition de Bretagne. Puis viennent 'son
serment, son retour en Angleterre, la morL d' Edouard, le couronnement d'Harold, les prép!l.rati fs rnaritimes et militaires de la
conq_uete, par _Guillaume, le débarquement a Pevensey et la
b~ta1l,le d Hastmgs, en tout 79 tableaux se íaisant suite, quelquef~1s separés les uns des autres par un détail ornemental, un arbre
genéralement (2). Ces tableaux se Lrouvent dans la partie cen
. ~l) )L )luntz daos son .~rticl~ S! Couilló de la Revue crili 11e re&lt;&gt;retta ¡ t
;1 u ~;1e. grande sommo ~ 1~gó01os1t6 et de scionce eOt étó qdépcnséc par
.,1·..~1ar1gnan pour about1r a un paradoxe.
.'í :-lous montrerons daos notre Je~on sur l'Anglelerre el la civ:lisalio:1
anJ o-saxonne avanl la co.1qulle, que de nombreux manuscrit~ an&lt;&gt;lai,
comportent des encadrements de ce genro : nous avons fait reproduir~ en

LA.

co:-;QüETI:! DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

2;,

trale, une double bande l'encadre ; l'une et l'autre contiennent
des représenlations d'animaux tirés des BesLiaires, des animaux
alTrontés, des représentations de la vie des champs, labour, chasse,
des illustrations tres sommaires des fables d'Esope, des scenes •
trop libres pour nos yeux, qu'une théo~ie récente a eu la sin~ulié~c
idée d'attribuer aux archéologues qui ont restauré la Tap1sser1e
au commencement du x1x8 siécle ; puis la bataille déborde dan~
la bande inférieure, et celle-ci sert a recueillir les blessés, les
mouranls, les morts.
La Tapisserie peut-elle etre datée ? La question est fort controversée.
Nous ne referons pas l'historique des discµssions qui serait
forcément embrouillé, puisqu'on a reposé plusieurs fois les mémes
queslions, reprisles memes theses et... qu'on les reprendra encore.
Cinq dates, en somme, ont été proposées :
1° et 2° La Tapisserie est contemporaine de la conquete, les
uns veulent qu'elle ait été terminée avant 1072 ; d'autres comme
M. Travers, entre 1088 et 1092.
3° et 4° La Tapisserie est l'ceuvre de l'impératrice ~1athildc
(r'est la thésc de l'abbé De la Rue qui l'avait empruntéea Hume),
elle est done du xn8 siécle. En réalité M, Marignan renouvelle avec
plus d' « apparatus 1&gt; en utilisant. les ouvrages allemands sur la
civilisation et en laissant de coté l'impératrice Mathild.e, la these
de l'abbé De la Rue que l'on peut appeler la these du rajeunissemenl.
5° On a aussi soutenu que la Tapisserie était postérieure a la
réunion de la Normandie a la couronne de France, elle serait
c.lu xmª siécle. Bolton-Corney apportc une seule preuve a l'appui
de cetlc these, l'emploi dans la légende du mot Franci pour
désigner les soldats de Guillaume.
Discutons ces cinq dates. II est íacile d' écarter la derniére hypothese. Que! intérct aurait eu la fabrication de la Tapisserie a cette
date ? Augustin Thierry a fait justice du seul argument de
Bol ton, en re_marquant que les Anglo-Saxons appelaient Franci
les habiLants de l'aulre coté de la Manche. C'esL l'appellation
usitée dans la chronique anglo-saxonne. D'ail!eurs il y a dans
l'armée de Guillaume des Franci, des gens de l'Ile-de-France.
f'l'Ojection cerlaines ~cenes qui sont il comparer avec des gcenes de la Tapis~erie pour la disposition : de mi!me les ~cenes de la vie des champs ont été
tra1tées par des calendriers an{Jlo-saxons. C'était d'ailleurs un des themes
iun~iliers du moyen O.ge et qui avait élé étudié par mon regretté éleve et ami ,
Juhcn Le Senécal, le petit-fils de l'archéologue Emile Travers. Ces calen~lriers anglo-saxons, nous les avons rait également reproduire par des pro¡t•cllons.

�• •
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~

En réalité, tout le débat est entre ceux qui soutiennent que 1 a
Tapisserie est contemporaine de Guillaume .et ceux qui veulent
la placer au xne siecle, disc1+tons done la these deceux-ci.
,
Donnons d'abord acte a l'abbé De la Rue que rien n'indiquc,
en effet, que la Tapisserie soit l'reuvre de la reine Mathilde. A
Bayeux, au xve siecle, on l'appellelafoiletle de saint Jean a cause
de la date a laquelle elle était exposée dans la cathédrale, la
loilette du duc Guillamne parce qu'elle racontel'histoire du prince.
L'attribution traditionnelle a Mathilde n'est constatée qu'au
xvme§iecle. L'abbé De la Rue ajoutait que1 la Tapisserie n'était
pas nommée dans le testament de la reine Mathilde. Argument
insignifiant : Si eJle l'avait fait exécuter, elle l'aurait donnée
auparavant, par exemple pour la consécration de la cathédrale
,de Bayeux en 1077. Elle ne figurait pas davantage, dit l'abbé,
daus la liste des dons faits par Guillaume a Sá int-Etienne de
Caen ; mais on ne voit pas pourquoi elle aurait figuré la. Le
principal argumcnt de l'abbé De la Rue est que si la Tapisserie
était l'reuvre de la reine l\Iathilde et qu'elle ait été donnée a la
cathédrale, elle aurait disparu dans Je grand incendie qui eut
Iieu lors de la príse de la ville par Henri Jer, lorsque ce roi s'empara de la Normandie, sur Robert Courte-Heuse en 1105. En
admettant, dit-il, qu'elle eut échappé a !'incendie, elle n'aurait
pas échappé au pillage auquel se livrerent les Manceaux.
11 est facile de répondre que !'incendie n'a pas été total, et que
l'o~ a du mettre la Tapisserie ~ )'abrí. C'est ainsi que d'autres
obJcts du trésor, la chasuble de saintRegnobert par exemple,et k
c?fT~e byzantin qui !'enferme nous sont bien parvenus. De la Rue
disa1t « que ces objets du culte purent etre épargnés par l'eITet
d'une terreur religieuse, qu'une toile ornée des exploits des Normands_ ne pouvait inspirer de tels sentiments aux Anglais leurs
ennem1s ou aux :\fanceaux et aux Angevins, jaloux de leur gloire ,,.
De la Rue prete aux soldats de Henri Jer des sentimenLs qui
leur étaient bien inconnus.
•
~Jn ªtgument be~ucoup plus sérieux ou du moins qui le paratt,
pmsqu 11 a été repns longuement par M. Marignan, est celui-ci :
&lt;&lt; ~ silence absolu de Wace sur cette Tapisserie dans le long récit
qu'.1l a fait de_ l'cxpédition de Guillaume ne peut s'expliquer,
pmsque nul n'était plus a portée que ce poete, chanoine de
Bayeux, de connattre ce monument, ni plus intéressé a le citer. ,,
Cet argument, il a été reproduit par M. Marignan E;_t le sera par
d'autres.
L'abbé De la Rue faisait remarquer l'espritcurieux et critique de
Wace, curieux, oui ; critique ? parfois. 11 lui arrive d'aller vérifier

LA CONQU'~TE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

27

une tradition sur place, de douter d'une autre, de ?e pa~ vouloir •
se prononcer sur la mort d_e Guil~aume ~ongue Epee. Ma1s,. a-t-on
répondu, Wace, qui résida1t a Samt-Etienne de Caen, a pu ~gnorer
l'existence de la Tapisserie, n'étant venu a Bayeux qua _une
époque ou les travaux de réfection de l'église cathéd~ale 11:'étaient
pas achevés ; il ne l'aura pas vue exposée. Cela est mgéme~x. J_e
dirai simplement que Wace n'aura pas considér~ la Tap1s~~ne
comme une source: il interroge les ouvrages écnts, la trad1tion
orale ; il n'aura pas pensé peut-etr~ qu'un monument de ce genre
fut une source. Surtout il faut d1re que Wace, comme tous les
auteurs de son temps, n'indique pas ses sources, sauf en passant,
ou pour justifier te! passage de _son récit. ~l a pu conn,attre la
Tapisserie et n'avoir pas l'occas1011 de la c1ter .. Wace n est pas
candidat au diplome de l'École des Chartes m au d?ctorat en
Sorbonne. L'abbé De la Rue dit que « nul n'était plus mtéressé a
la citer n. Mais pourquoi ? pour diminuer la valeur de son reuvre
propre !
.
L'abbé de la Rue ajoute: « II est fac1le de connaitre par quelques particularités de son histoire qu'il ne l'a jamais ~onnue. ''
II est en effet bien certain que le récit de Wace et celm qu? l'on
peut établir d'apres la Tapisserie ne conc?rde!1t pas ; des ép~s?des
capitaux sont représentés dans la Tap1ssene avec quanhte de
détails précis dont certains ne se trouventmeme que_ la. Or, cette
simple remarque réfute la these propre a M. Mangn~n. P?ur
celui-ci la Tapisserie est la reproduction d'une reuvre httéra1re,
et cette ceuvre littéraire ne peut etre que le Roman de Rou avec
lequel elle concorde parfaitement. Le malheur est précisément
que cette concordance fait défaut.
.· .
Voici en eITet quelques scenes qui rn trouvent dans la Tap1ssene
et qui ne sont pas dans Wace : le colloque d'Harold et de ~uy
de Ponthieu, l'éveque Eudes bénissant le repas avant l~ bata1l_le
d'Hastings, la scene tres curieuse ou pendant la bata1lle Gwllaume releve son nasal pour se faire reconnaitre par ses soldats.
Des personnages, tels que JElfgyva, Vital, Turold Wadard
Stigand, que figure la Tapisserie, sont inconnus de Wace. Par
contre, le conseil de Lillebonne qui décida l'expédition, longuement racontée par Wace, ne se trouve pas dans la Tapisserie, et
de meme la chute de Guillaume en touchant le sol anglais, la
destruction de ses navires. Enfin il est des scenes qui ne sont pas
rapportées dans la Tapisserie et dans le Roman de Rou avec le_s
memes détails: dans W ace, Harold fait son serment a genoux, 1l
est représenté debout dans la Tapisserie ; on a meroe ajouté qu'il
n'y était pas fait allusion a la supercherie commise par Guillaume

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

• q~i. l'aurait fait jurer sur des reliques ; la Tapisserie montre bien
d a11Ieurs u~ ser~ent sur _une cuve remplie de reliques. Harold
dans la Tal?1sser1e est t?nJours appelé Rex anglorum (I) ; jamais
Wace ne lm donne ce litre. Parmi les freres d'Harold, Wace ne
connatt et ne nomme que Gurth, Guerd ; la Tapisserie nous montre la mort de Lefwine et de Gyrth.
A!nsi, _De la Rue avait raison, il n'y a aucun rapport entre la
Tap~sser~e et _Wace ; mais si Marignan n'a pas prouvé que la
Tap1sserie éta1t une figuration du Roman de Rou l'abbé de la Rue
a eu t?rt de tirer un argument quelconque de' ces divergences
pour d1re que la Tapisserie n'existait pas du temps de Wace.
'
1° D'abord parce qu'elle pouvait exister et que Wace ne l'eut
pas connu~, e!le p~uvait e~re a cette époque ailleurs qu'a Bayeux.
On pourra1t 1magmer qu elle a été déménagée en 1105 et n'est
rent~ée a Bayeux que beaucoup plus tard. 20 Parce que Wacc
aur~1t pu la conna!tre, ou, l'ayant vue, ne pas se croire obligé de
le d_ire. En,core une fois, c'est un homme curieux et intelligent,
mais ee n est pas un savant qui cite ses sources c'est un lettré
et un poete.
'
L'abbé De la Rue re!avait encore des expressions purement
saxonnes telles que lElgifva, de Wadard, de Ceslra, il veut dire
?ªs~ra. Cette graphie est en efTet anglo-saxonne. Aussi il avait
md1qu? d'~ne f~gon _bien imparfaite !'origine anglo-saxonne de
la Tap1sserie et Il éta1t tou't naturel qu'un savant qui avait vécu
en :'-ngleterre et _avait été en rapport ayee les membres de la
S?ciété archéolog1que de_ Londres ait fait ces constatations que,
bien entendu, les Angla1s accepterent. Mais tout cela méritait
d'etre repris. J?'ailleurs si la main-d'ceuvre se révélait anglosaxonne, Math1lde pouvait rester l'inspiratrice.
Pour dater la Tapisserie du xue siecle, l'abbé De la Rue note
encore 1~ représentation de fables de Phedre. Sans doute ces
fa_bles n ont été découvertes qu'au xv18 siecle par les freres
Pit~ou ; or on ne saurait reculer jusqu'a cette date la Tapisserie
ma1s l'abbé De la Rue croit qu'Henri Jera été le premier tra~
ducteur des ~ables et qu'il n'a pu faire cette traduction que sur
des exempla1res rapportés de l'Orient lors de la 1re croisade et
par conséquent 18 ou 20 ans apres la mort de la reine MathiÍde.
(l)Íl n'y ~- rien a _tirer de cette constatation pour faire de la Tapisserie
u~e c:eu;.r~ d msp1ration anglo-saxonne. Cette inscription veút simplement
dire qu 1c1 ~arold. est r~présenté en roi. II est d'ailleurs remarquable que
les Gesta W1/helm1 d!'c1s, appellent Guillaume duc et Harold a partir de
son couronn~ment ro1. Or s'1l y a une c:euvre d'inspiration normanda c'est
bien cel!e qui est ~ue au chapelain &lt;le Guillaume, de ml!me que l'ceuvre du
chapelarn de Mathilde, Guy de Ponthieu.

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

29

Ceci peut etre encore réfuté : Marie de France a tradui~ des
fables non pas celles de Phedre mais celles d' Eso pe, a la fm ~u
xue siecle, et elle s'est servie évidemment d'un texte angla1s.
Ysope apele ou icest Jivre .
Qu'il translata et sut escrire
De grieu en latin le torna
Le roí Alvrez qui mult !'ama
Le translata puis en anglois.

Ainsi on attribue au roi Alfred une traduction des fables
d'Esope en latín et en anglais; ce recueil n'était pas encore perdu
au xne siecle puisque Marie de France écrivant a la fm du
xue siecle s'en est servie. Adémar de Chabannes, avant son
départ pour la premiere croisade, avait déja fai_t un r~cueil de
Fabul::e anliqu::e auquel il a joint d'autres histo1res qm provenaient, probablement de ces récits orientaux importés par les
Juifs qui ont eu de tous temps une riche littérature d'apologues.
La Tapisserie a pu s'inspirer de ces recueils.
Ainsi tombent tous les arguments employés par l'abbé de la
Rue pour reporter la Tapisserie au xue siecle, ~ )'épo~ue d~
l'Empress Mathilde. Il n'apporte pas une preuve ~éc1s1v~ al app~1
ele sa these, pas un fait qui montre que la fille d ~enr1 I~r sera1t
l'auteur de la Tapisserie. Car c'est une plaisanter1e de d1re que
nulle n'avait plus qu'elle intéret a célébrer la gloire de son grandpere. Ceci pourrait etre dit de tous les descendants de Guillaume.
Tout ce que nous pouvons concéder aujourd'hui a l'abbé De
la Rue, c'est qu'il n'y a aucune preuve,non plus,de l'attribution
traditionnelle de la Tapisserie a la reine Mathilde, femme de
Guillaume. Avec l'i'ndication de la main-d'reuvre saxonne, le
seul mérite de son argumentation est qu'elle réfute,par avance,
la these de M. Marignan sur l'identité entre la Tapisserie et le
Roman de Rou. Il nous restera a voir si M. Marignan a réussi
a rajeunir la these de. l'abbé De la Rue par des arguments
archéologiques.
(d ·suivre.)

•

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

31

d' Ulysse. 11 demande au Seign~ur _Tout~Puissant d'envoyer au
prince de Condé un Mercure qm lm dess~Ile les yeux. Pourtan~,
ce familier de l'Olympe éprouve le besom de s adresser parfo1s
a la Bible pour se mesurer avec des adversaires qui y puisent
de si bonnes armes. Il leur cite Jacob, Gédéon et saint Paul.
11 leur démontre qu'ils sont les sauterelles de l'Apocalypse, et
comme il est un vrai, un grand poet e, un beau jour, ce pai:en tire
des Évangiles l'une des plus éloquentes pages qu'elles aient
inspirées a notre poésie:
1

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
Les poémes bibliqaes suscités par la réaction contre la
Pléiade : I. Les tragédies
Jephté, Saal le Furieux, La
Famine, Les Juives.

Cour s de M. Joseph VIANEY,
Doyen de la Faculté des Leltres de Monlpellier.

DEUXIEME LE&lt;;:ON.

La Pléiade est tout hun¡aniste. Ronsard, q_ui connatt a fond les
poet es de l'antiquité profane, lit si peu l'Ecriture que l'on est
étonné comme d'une bizarrerie de rencontrer !&lt;ª et la dans ses
vers, non les héros del' Énéide, mais les personnages dela Bible :
Mais que s~auroit voir l'homme au Monde de nouveau ?
C'est tousjours mesme Hyver et mesme Renouvcau
Mesme Été, mesme Automne, et les mesmes années'
Sont t~usjo_urs pas a pas par ordre retournées.
Ce soleil qui reluit, 1uy-mesmc reluisoit
Quand le bon Josué son peuple conduisoit
Et nostre Lune aussi, c'estoit la Lune mes'me
Qui luisoit a Noé ; et la voute supreme
Du Ciel qui tout contient, c'est ceste mesme-lá
Ou sur le char flambant Hélie s'en vola.
(Élégie xzx, publiée en 1560.)

Meme lorsqu'en 1562 il se jette dans la melée Ronsard reste
le. disciple des Grecs, des Latins et de~ Italiens. 'La mythologie
lm est une langue trop naturelle pour qu'il ne s'oublie pas sans
cesse a la transporter en des sujets qui l'excluent. II fait fomenter
l'hérésie luthér!enne pa~ une divinité allégorique conºue des
amvres de Jup1ter au sem de Présomption. II compare l'ensorcellement des Huguenots a celui ou Circé tient les compagnons

Orce !ils bien-aimé qu 'on nomme Jesus-Chrisl
(Au ventre virginal conceu du Sainct-Esprit)
Vestit sa déité d'unc nature humaine,
Et sans peché porta de nos pcchez la peine ;
Publiquement au peuple en ce monde prescha ;
De son pere l'honneur, non le sien, il chercha,
Et sans conduire aux champs ny soldats, ny armées,
Fit germer l'Evangile és tcrres Idumées.
Il fut accompagné de douze seulement,
Mal-logé, mal-véstu, vivant tres-pauvrement
(Bien que tout fusta luy de l'un a l'autre pole) ;
II fut tre;;-admirablc en reuvre et en parole,
Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux,
Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;
Il saoula de cinq pains les troupes vagabondes,
11 arresta les vents, il marcha sur les ondes,
Et de son corps divin mortellement vestu
Les miracles sortoient, tesmoins de sa vertu ( l ).

Des que la tourmente s'apaise, Ronsard se retire de la lutte.
II ferme sa bible, qu'il a feuilletée d'une main un peu distraite ;
i1 rouvre son Pétrarque, et, avec plus de poésie que jamais, il
refait pour Héléne les chansons qu'il faisait jadis pour Cassandre :
Vivez, si m'en croycz, n'altendez a demain:
Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie.

Voila les vers que publiait, en 1578, le poete qui avait voulu
pendant un moment etre le champion de la foi traditionnelle.
Mais, précisément parce qu'il avait trop écrit de vers pareils ,
une réaction se dessinait alors contre le paganisme de son école,
et cette réaction faisait germer une moisson de poemes bibliques.
A peu pres tous les poétes frangais qui, a cette date, c'est-a-dire
dans les vingt années antérieures a l'avenement de Henri IV,
s'inspirent de la Bible, affichent hautement leur intention de
protester contre les mensonges, les fables, l'immoralité de la
poésie jusqu'ici en honneur. Eux-memes feront une oouvre vraie
(1) Response aux injures et calomnies ... ; éd. B!anchemain, t. VII, p. 108.

r

�33

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

32

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et saine, par cela meme, croient-ils, plus belle. Un siecle avant
Desmarets de Saint-Sorlin et Charles Perrault, plus de deux
siecles avant Chateaubriand, ils soulevent la question des anciens
et des modernes, réclamant pour des chrétiens le droit de n'avoir
pas une littérature pai:enne.
Mais ils sont tous, pourtant, d·eb humanistes. Des lors, ib
cherchent tous a concilier leur respect pour la Bible avec Jeur
secrete affection pour les poetes de l'antiquité classique. Et cela
va plus ou moins loin, toujours assez loin. lis prennent dans
l'Écriture des sujets qui, rappelant ceux de la légende grecque,
l~s. au~orisei:t a mettre dans I~ bouche des personnages de
l h1sto1re sa11:1te des vers tradmts des tragiques anciens ; ils
pretent a la filie de J ephté la priere d'Iphigénie et a Saül furieu..'&lt;:
la folie d'Ajax; ils refont Les Troades dans La Famine et dans
Les Juives; ils font adresser aJoseph parla nourrice de la femme
de Putiphar les déclarations qu'Hippolyte a regues de la nourrice
de Phedre ; ils meublent la maison de Judith de tapisseries prises
dans l' Énéide. Ils ont moins de scrupule encore a combiner le
par~llélisme hébra'ique avec les antitheses de Séneque ou le
réahsme des Psaumes avec celui des Satires de Juvénal. Et cependant, ils ne s'apergoivent pas qu'imprégnés de !'esprit de leurs
modeles profanes, ils paganisent, au moins par endroits, leur
ceuvre.

..
Nous examinerons d'abord les tragédies. Elles sont nombreu~es : Aman par Rivaudeau, 1566 ; Saül le Furieu:x et La
Fa111:zne fªr Je?n de la Taille, 1572 et 1573 ; Holopherne par
Adnen d Ambo1se et Joseph le Chasle par Nicolas de Montreux, 1580 (1) ;Les Juives par Robert Garnier 1583 · Esther
par Mathieu, 1585 ; Vaslhi et Aman par le meme '1589 · 'Jephté
traduction par Florent Chrestien de la tragédie l;tine d~ Bucha~
nan, 1~8?.. Mais nous n~ p~rlerons que ~es pieces qui ont une
place leg1bme_ dans l h1sto1re de la poésie, c'est-a-dire celles de
J ean de la Ta1lle et de Robert Garnier.
Toutefois, _il est_nécessaire de dire au préalable quelques mots
de la tr~géd1e latme de Buchanan, parce qu'elle semble avoir
eu_ ~e l mflue~~e sur toutes les tragédies bibliques qui l'ont
.smvie au xv1es1ecle, etqu'elle appartient bien al'histoire de notre
1

(1 ) Pour ces deux pieces, je donne la date que propose E. Faguet.

poésie par !'estimable traduction que Florent Chrestien en
faite en vers frangais (1).

J

• •
Jephlé est une tragédie ou tout est a la maniere de Séneque.
Un prologue résume d'avance l'action et en dégage la philosophie.
Le récit d'un songe commence l'exposition, que complete la
narration épique d'un combat. Dans des scenes toutes didactiques, le héros défend contre des contradicteurs la moralité de
sa conduite. Apres chaque épisode, un chreur de jeunes fill@s
chante et disserte.
Et, naturellement, a cette tragédie sur le sacrifice d'une lphigénie biblique, Euripide a fourni les scenes essentielles : d'abord,
le pathétique dialogue ou la jeune filie manifeste une joie na'ive
a retrouver son pere, et ou celui-ci se dérobe a ses effusions ;
puis, la grande scéne ou la mere reproche au pere sa cruauté, ou
la fille demande la vie en rappelant les tendresses dont elle fut
Loujours prodigue, ou le pere répond pourtant : « Ma filie, il faut
céder ; votre heure est arrivée » ; puis, et cette scene n'Pst chez
Buchanan que la fin de l'autre, celle ou la jeune fille se résigne,
puisque sa mort est utile a la patrie, et demande a sa mere de
ne jamais reprocher son trépas a son pére.
En imitant ainsi de pres les Anciens dftns un sujet biblique,
l'auteur s'exposait a de fausses notes. La filie de Jephté, avant de
quitter la scene, apostrophe le destin: O Fala, Fata, et aussitot
apres le chreur accuse de sa mort l'injustice des Destins (injuria ,
Falorum), la cruauté impitoyable de la Parque (immanis feritas
Parcae). La moralité meme de l'ceuvre est atteinte.Lesréflexions
habituelles du Chreur different peu de celles qu'il fait dans les
lragédies pa'iennes : le malheur suit toujours de pres le bonheur ;
uul ne peut se vanter de prévoir sa destinée, etc ..
Apres la joye il vient un deuil extresme :
Ainsi succede au jour l'obscurité,
Et au printemps l'hiver Iroidement blesme.
Voila comment il n'y a volupté
En son entier si pure et delicate
Que la douleur de son fiel infecté
En un instant ne corrompe et n'abatte.
Toujours Je sort inconstant et leger
Cruellement nous gouverne et nous gaste.
Telle est la mer quand vuide de danger
(1) La tragédic de Buchanan, écrite, croit-on, vers 1540, a probablement
été publiée en 1554 ; c 'est la da te de la dédicace il Charles de Cossé, maréchal
de Franco. La traductiou de Chrestien a été publiée a Paris chez Mamert
Patisson en 1587.
3

�RBVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En temps serein, et ouvrant le passage,
Elle est traitable et vient a se ranger,
Et que soudain le turbulent orage
Vient tout brouiller pesle-mesle en choquant
Et que l'écume a redoublé sa rage.

ó~. ~ó~ir'e' ~ié 'e'si. ieiie ~~iiere~é~i ...
Pleine de bruit, de meurtre et de martyre,
Pleine de trouble, et pleine incessamment
De pleurs, de mort, plus que la mort fascheuses.
Que s'il advient quelque contenteme_nt
Quelque Jueur des choses plus Joyeuses,
Cela s'envolle aussi soudainement
Que la splendeur des flammes chaleureuses,
Qui ont bruslé la paille de froment (l ).
Sans doute 1 les réflexions de ce genre ne sont pas étrangeres
elles
reviennent un peu souvent dans le Jephté de Buchanan et d'une
fagon qui fait plus songer a Horace qu'a l'Écriture.
. .
Pourtant bien que le sujet ait probablement été cho1s1
surtout pou~ son analogie avec celui d'Iphigénie d Aulis, Buchanan a fait autre chose qu'un pastiche d'humaniste.
Homme du xv1e siecle il admire en Jephté le respect de la
parole donnée. Croyant, 'il ~dmire_ en lui l'héro~sme d'une fo~
prete a accomplir, pa~ce qu elle lm p_ara1t presc~1te pa~ une 1~1
divine, une action qm révolte sa ra1son et qm le_ fa1t_ horriblement souffrir. Le pretre, que le héros consulte et qm le d1ssuade
d'accoroplir son vreu,lui oppose des choses singuliereme~t fortes:
que Dieu n'est pas a~ide de victim?~• qu'aucu~ fru!t ne lm
revient de tous ces sacrifices, que ce qu Il réclame, e est l offrande
d'un creur pur ; il lui dit encore qu'on_ ne peut licitemell:t promettre ce que licitement on ne _peut fa1re ; qu'en no~s d1sant :
11 vous remplirez vos vreux », Dieu sous-entend : « ma1s vous ne
vous engagerez pas par des vreux a faire ce qui est contraire
a mes lois éternelles. » Tout cela est si fort qu'on se demande par
moments, si le pretre ne serait p~s le port~~parole de l'auteur, et
si Buchanan n'a pas entendu faire une p1ece contre les vreux.
Pourtant1 il me semble bien que non ; que son pretre n'est dans
sa pensée qu'un tentateur et un casuiste, - car il est rhéteur; que l'auteur est contre le pretre et avec le héros qu~nd Jephté
termine l'entretien en s'écriant qu'il préfere la vérité sotte et
simple (stultam et simplicem) a une sagesse dont l'impiété
est masquée par la splendeur du fard (splendidam f~co impian:i).
Mais quoi que Buchanan pense de Jephté, ce qui est certam,

a la Bible : le livre de La Sagesse en est meme plein. Mais

(1) Traduction de Fl. Chrestien, p. 18.

LA BIBLB DANS LA POÉSIE FRANCAISE

35

c'est qu'en son héros ont dú sans peine se reconnattre bien des
hommes du xv1e siecle.
•*

• •
La préoccupation de satisfaire a la fois les aspirations du
croyant, nourri de la Bible, et de l'humaniste, nourri de l'antiquité classique, apparatt bien en 1572 dans Saül le Furieux par
Jean de la Taille. La dédicace est un acte de foi. Le poete y met
sa plume au service de Dieu, et directement, dédaigneusement,
il prend a partie Ronsard en personne. Dans l'ode a Pisseleu,
imitée de la premiere ode d'Horace (Maecenas atavis edite regibus),
le chef de la Pléiade s'était écrié que d'autres seraient avocats
et d'autres militaires, mais que lui-meme aurait comme seule
occupation les vers, et comme seule passion la gloire :
L'honneur, sans plus, du verd Laurier m'agrée

Vers magnifique dont José de Hérédia a fait l'épigraphe de se"'

Trophées. Mais Jean de la Taille proteste contre la basse ambition
d'un écrivain qui,créé pour le ciel,n'aspire qu'a cueillir des lauriers
sur cette terre :
Je ne daigne invoquer ces Muses en mes vers,
Nema Thalie aussi de qui mon nom se tire•;
Je ne daignerois plus de ces tables esc~ire, .
N'invoquer le secours d'un tas de D1eux d1vers :
Je t'invoque plustost, Seigneur de l'univ~rs, ,.
.
Vien t'en a moy de grace et ton esprit m msp1re,
Afín que par mes_ vers a ton be~u ciel j'aspir~,
Non point aux vains honneurs d un tas de lauriers verds.

Si l'invocation est d'un croyant, la préface, intitulée De l'Art
de la Tragédie, est d'un humaniste, tres averti et qui a beaucoup
réfléchi sur son art. Les théoriciens de notre théatre n'ont pas
manqué d'en signaler l'intéret. Nulle part au xv1e siecle, nulle
part peut-etre avant les Discours de Corneille, 1a conception classique de la tragédie n'a été mieux comprise. Haute dignité
des personnages, sujet susceptible d'exciter la pitié, tristesse
obligatoire du dénouement, division de la piece en cinq actes,
respect absolu de la vraisemblance, liaison des scenes, nécessité
de jeter les personnages dans l'angoisse au moment oú. ils sont
dans la joie, unité d'action, unités de temps et de lieu (celles--ci
toutefois entendues d'une fa~on encore un peu vague): tous les
aspects de la tragédie sont envisagés avec une rare intelligence par

�36

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ce premier théoricien du genre. Aussi, apres avoir condamné
comme indignes d'un théatre chrétien les sujets empruntés
a la fable, les fureurs d'Hercule et la folie de Roland, i1 n'hésite
pasa condamner, par une allusion précise a Beze et a Desmasures, le sacrifice d' Abraham et le meurtre de Goliath comme
des sujets impropres a un lhéatre vraiment tragiquc.
Lui-méme va done essayer de faire une reuvre qui soit a la fois
d'un chrétien et d'un humaniste. :'lfais, saos qu'il le veuille,
l'humaniste jouera quelques tours au croyant.
Le sujet est assurément fort bien choisi. L'histoire de Saül
mourant est en effet la contre-partie de celle d'Abraham sacrifiant. Le pere d'lsaac, comblé de graces par Dieu, regoit l'ordre
d'immoler son íils unique. La nature et la raison se révoltent
contre ce commandement, qui, d'ailleurs, semble mettre Dieu
en contradiction avec lui-méme, puisque apres avoir puní le
meurtre d'Abel il réclame le meurtre d'lsaar, et qu'apres avoir
promis a Abraham une postérité il luí demande de sacrifier
l'enfant qui peut la lui donner. Cependant, Abraham obéil. Sa
foi triomphe des révoltes de la raison.
Choisi par Dieu dans un rang obscur pour etre élevé au rang
supréme, sans ccsse victorieux, Saül re~oit un ordre que sa
raison n'accepte point. En livrant les Amalécites a sa merci,
Dieu lui a prescrit, par la bouche de Samuel, de massacrer le
peuple infidele, hommes, femmcs, enfants, animaux méme.
Or, Saül épargne le roí d' Amalee et les brebis les plus grasses.
Alors, abandonné a lui-méme par son divin protecteur, il tombe
de chute en chute jusqu'au suicide. Par l'histoire de Saül, brisé
pour n'avoir pas obéi a Dieu, le croyant qu'est Jean de la Taille
veut faire, comme Béze l'avait fait par l'histoire d'Abraham
récompensé pour avoir obéi, l'apologie de la foi qui ne dispute
poinl.
Oui, mais Aristote intervient, qui rappelle impérieusemcnl, i.t
l'humaniste qu' un personnage de théatrc ne doit étre ni tou L
it fait bon, ni tout a fait mauvais. Jean de la Taille veut dom:
nous o(frir un Saül que nous ne détestions point tout en le condamnant. La tache est malaisée. Elle cut été facile au dramaturgc
génial qui a su nous inspirer a la fois de la pitié pour Phedre el
de l'horreur pour le crime de Phedre. Mais Jean de la Taille
n'était pas Racine. Dans la crainte de rendre ~aül odieux, il
l'a rendu sympathique au point qu'ayant entrepris soa dramc
pour flétrir l'orgueil humain et precher la soumission a Dieu, il a
cependant plaidé contre Dieu presque aussi bien qu'.\.lfred dl!
\'igny ou Leconte de Lisie.

37

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Apres nous avoir donné d'abord en spectacle SaOI fo f .
comme l'A · d s h 1
u urieux,
l
.
LJaxh e op oc e, et voulant tuer ses enfants il luí rend
a ra1son. e éros nous conte alors son histoir
'
,
tendons protester contre l'ordre inhumain qu'if'n~! ;ous l
exécuter parce qu'il ne le comprenait pas :
as vou u

er

~ que sa Providence est cachée aux humains 1
Eiur eslre done huma in j'esprouve sa cholere
pour eslre cruel il m'est done debonnaire.

t;t~~:a

Invité S'humilier, il refuse U se décide •
le~_malheul's q_ui Í•~ttendent e::::• fº~incs:~~e:ttr;
r
e, !en que Dieu a1t défendu de s'adresser aux né-

~c~::i~~sie~o~ ~~f~~t:s~:t.y~hs:~sps~ l_'~mbre dde Samuc:l vient
01
Loin de 'h ·1 ·
·
Jusque ans ses enfants
s um1 ier, 1e révolté reproche a Dieu de ne l'avoir él .
que pour le frapper et de lui avoir mis l'amb'f
u
un piége pour le faire trébucher :
J ion au coour comme
O la belle fllSOn d'aller ainsi chereher
ics h~m mehs, pour a pres les faire trebucher ¡
u m a11oc as d'honneurs t
• 1
Tu me fis trio_mphant, tu ~e 0
gloire,
1u ~e flslla1re il loy, et comme tu voulus '
u rans ormas mon cueur toy-mesme t
•
Tu me fis sur le peuple aussi hault de corsa eu m esleus,

J :::i:: !7c~~:~

~!

~i~r:~~fs ;~:e~t~f,t~~i~:3:a!ºe~
parsage,
A fm de m entondrer en mil malheurs aires 1

sa!f~~=pnan_tt la,.victoire de ses ennemis et l'élection de David
pre e ª se rcndre sur le h
d b .
'
superbcment a Dieu un autre défi : c amp e ataille et jette
Tu eslis aonc des Roys de mes ennemi
l ~if:n ayme les done et favori~e les . s mesmes :
1.5 Je vas, puis qu_'ainsi en mes maulx tu te plais
mir au camp mes Jours, mon malheur et la haine'.

f
/ª

de;º~:; ~:i;ssu~ fn luif annonce que ses fils sont tués il ose
quo1 es en ants ont a expier les fautes du 'pere :
Mes Entans sont occis I ó nouvelles tr d
O lam~nlables fils, ó defortuné Pere YP ures.,,
Fault-11 que detisus vous lomba le triste fais
Des pechez el des maux que vostre pere a faicts 1

.
·
se C'est
b' ainsií que l'aut~ur de sau"l l e F uriewr,
pour avoir voulu
ien
con
ormer
a
l'1dée
qu''l
f
.
·t
d'
d'un
. hé
I se a1sa1 '
apres les anciens
vra1 ros de tragédie, a transformé l'orgueilleux chAtié

�38

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRANCAISE

par la main divine en un champion sympathique d~. la, raiso_n
en révolte contre la Providence. Et je doute fort qu d sen s01t
apen;u.
· beauco?.P ,.étu d'é
A son insu encore, parce qu'il ava1t
1_ les
.
anciens sa pensée est ~a et la restée antique alors qu d s 1magmait,
lui aqs;i faire « une &lt;Euvre antique sur des pensers nouveaux ».
Qu'on li;e son sonnet au prince de Navarre:
Qui veult voir les effects de Fortuno maligne,
Combien elle est perverso et cons~ammen~ muable,
Qu'il vienne se mirer au porlra1ct adm11'8.ble_
D'un Roy que je descris d'un vers non assez digne.
D'un Roy a qui Fortuno expressement benigne
Octroya pou! un temp~ sa ro_ue f!l,vorable
Afin qu'il ve1st a pres m1lle fo1s m1se~ble .
De sa grand 'inconstance un plus ev1dent signe.

Si le héros avait été un personnage de l'histoire ancienne ou
de la mythologie, y aurait-il eu dan~ ces quatrains un mot a
changer ? Mais ce n'est la qu'une déd1cace. Voyons pluUl_t d~ns
la piece meme la scene finale ou est tiré~ 1~ m_orale _d~ 11 h1stoire.
Assurément cette scene est d'une or1gmahté saIS1ssante. La
mort de Satll' est annoncée a un personnage que l'on n'avait
point vu encore, a celui qui, étant l'héritier de la c_ouro~m~,
l'est done de toutes les déceptions de la royauté : a David. Ains1,
- et l'on n'a pas manqué de le remarquer déja, - dans le poeme
de Vigny, a peine Mol'se est-il mort qu'on voit Josué succéder a
son pouvoir et a son triste isolement.
.
Quelles réflexions cependant inspirent aux surv1vants la
mort de Saül ? Celles qu'ils pourraient faire sur
moi:t, d'un
&lt;Edipe, et ce drame qui a voulu etre biblique, _qm l'a bien été
assez souvent, se termine, comme une tragéd1e de Sophocl~,
sans que le nom de Dieu soit meme prononcé, par des cons1dérations tout humaines sur la roue de la Fortune et sur la
vanité des grandeurs.

!ª

LE

SECONO ÉCUYER,

Ha, sort leger, flateur, traistr~_et muabJe,

Tu monstres bien que ta Roue est var1ablr.
Puis que celuy que tu as tant hauss~
Est tellement par toy mesmes abba1ssé.

..... . . . . . . .

.

..

O pauvre Roy tu donnes bien exemple
Que ce n'est rien d' un Roy, ny d'un Regno amplo !

39

DAVID,

O couronne pompeuse,
Couronne, helas, trop rlus belle qu'heureuse 1
Qui scauroit bien le ma et le meschef
Oue soulTrent ceux qui t'ont dessus le chef,
fant s'en faudroit que tu fusses portée
En parement, et de tous souhaittée
Commo tu es, que qui te trouverolt,
Lever de terre il ne te daigneroit.

Le comble est que le successeur de Saül admire ensuite son
prédécesseur d'avoir été vaillant jusque dans la mort, si bien
que dans les deux derniers vers de cette tragédie, écrite par un
Chrétien, on a la surprise d'entendre le saint roí David faire,
comme un contemporain de Séneque, une sorte d'apologie du
suicide:
Tu fus, O Roy, si vaillant et si fort
Qu'autre que toy ne t'eut sceu mettre a mort.

•*•
La Famine (1573) est la suite de Saül le Furieux. Elle met en
scene la mort des derniers fils et petits-fils de Saül, sur lesquels
la malédiction de Dieu s'étend, comme l'avait annoncé
Samuel. Une !amine dévaste Israel: elle ne doit cesser que quand
les enfants de Rézefe, veuve de Saül,et ceux de Mérobe, filie de
Saül, auront été livrés aux Gabaonites, que Saüljadis a indignemenL traités.
Au croyant, ce sujet va permettre de reprendre l'idée générale de sa premiere piece et de lui donner une nouvelle illustration. Peut-etre se dit-il que son idée apparattra mieux encore
que dans l'autre drame, puisque la punition tombe, non sur le
coupable lui-meme, mais sur sa racc. P eut-etre se dit.-il que
l'histoire des fils de Saül est l' histoire meme de l'humanité
entiere, l'histoire de tous les fils d'Adam, condamnés a mort
pour la faute d'e leur pere.
A l'humaniste, ce sujet rappelle aussitat celui d'&lt;Edipe-Roi,
qui lui fournira un acte, et celui des Troyennes qui lui en fourniront deux. Comme dans &lt;Edipe-Roi, le Roi, pour faire cesser
le fléau qui extermine son peuple, envoie consulter un prophete.
Apres quoi, la triste fin des fils de Saül devient celle du fils
d'Hector, telle que Séneque l'a représentée apres Euripide.
Chcz Séneque, Andromaque raconte qu'Hector luí est apparu.
11 est venu luí annoncer que les Grecs, craignant de voir restaurer
un jour la puissance de Troie, ont formé le sanguinaire projet

�40

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de massacrer Astyanax. Qu'elle cache done l'enfant. Andromaque le cache dans le tombeau paternel. Survient Ulysse, qui le
réclame. La mere conte qu'il est mort. Ulysse, devinant qu'on
le tro~pe, s'avise d'un stratageme: « Heureuse mort ! dit-il ; elle
délivre Astyanax du supplice terrible qui l'attendait : il devait
etre précipité ·du haut d'une tour. » Andromaque pousse un cri
d'horreur. « Votre fils vit, dit aussitot Ulysse. n II le cherche,
le trouve, l'envoie au supplice.
Chez Jean de la Taille rien n'est changé que les noms : sur
ravis de Saül, qui luí apparatt en songe, sa veuve Rézefe cache
les enfants dans le tombeau paternel ; mais un Ulysse israélite,
Joabe, par un stratageme emprunté a l'Ulysse latín, arrache a
la mere le cri révélateur, et les enfants sont découverts.
L'auteur semble s'etre rendu compte qu'il risquait de nous
faire prendre parti pour les victimes contre tous ceux qui parti7
cipent a leur mort, contre Joabe, contre David, contre Dieu luimeme, et par conséquent, qu'au lieu de nous conduire a nous
incliner devant la céleste justice, il nous exposait a la condámner.
Adroitement, il nous a done rappelé a diverses reprises les crimes
de Saül. Ce n'est pas Dieu, c'est Saül qui a voué ses enfants a la
mort : voila ce que nous disent et le chreur (fin de l'acte III),
et Joabe, et David, et le prince de Gabaon.
DAVID,

De qui vostre fureur
Se veu t-elle venger ?
LE PRINCE,

De nostre massacreur.
DAVID.

La mort a clos ses yeux d'un sommcil éternel.
LE PRINCE.

illais ses fils respondront du péché paternel.
DAVID.

;\lais ils sont innocents.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

41

DAVID.

Hé l soyez plus humain.
LE PRINCE,

Comme il nous l'a esté,

Enfin, sur la nouvelle que leur mort est nécessaire au salut
d'Israel, les enfants eux-memes acceptent de mourir pour la
patrie.
En dé~it des précautions qu'il a prises pour que nous rejetions
sur le ro1 coupable la responsabilité de leur infortune Jean de
la Taille n'en a pas moins fait admirer et aimei:: la ve~ve et les
~1:1fa_nts. de Saül, au détri~ent de la these qu'il voulait défendre.
l:&gt;1 ,s1?cere que paratt avo1r été en lui le croyant, si bien doué
qu a1t ~té_le dramaturge, - et les tres grands éloges qu'on a faits
de celui-c1 ne sont pas exagérés (1), - ils n'ont pas réussi a bien
concilier leurs mutuelles exigences.

.. •

.

Bien autrement heu_reuse est l'alliance des deux inspirations,
en 1583, dans Les Juwes de RobertGarnier. Aprés n'avoir mis
en scéne pendant une quinzaine d'années que des héros de l'histoire romaine et de la mythologie grecque, luí aussi s'avise enfin
de s'~dresser aux so~rces bibliques, et il s'en félicite : « La prérog~tive que la vér1té prend sur le mensonge, dit-il dans sa
d~d1cace au duc de Joyeuse, l'histoire sur la fable, un sujet et
d1scours sacré sur un profane, m'induit a croire que ce Traitté
pourra preceller les autres. » II a bien jugé : Les J uives précellent
les autres tragédies, non seulement de Garnier lui-meme, mais
de tous les tragiques du xv1e siecle.
C'est l'histoire de ~édécie, roi de Juda, frappé dans sa personne et dans sa fam1lle par Nabuchodonosor, aprés la prise de
Jérus_alem. En vaii:i, le vainqueur est-il invité a la clémence par
so~ heut~nant, pms par la reine sa femme, puis par la vieille
re~ne Am1tal, mere de Sédécie, puis par le roi des J uifs ; il ne
!em~ de par~onner que pour imposer au vaincu un pire supplice :
11 fa1t décap1ter les enfants devant le pére, puis le fait lui-meme

LE PRINCE.

Ainsi estoient ceux-la
Que miserablement le Tyran decolla...

(1) Voir la these_ d'E. F~guet et le chapitre d'E. Rigal dans l' Histoire de
la ltttérature fran,a1se ¡:,ubllée sous la direction de Petit de J ulevi!le.

�42

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aveugler. Sédécie vivra, mais les yeux clos, et avec ce souvenir
affreux que le dernier spectacle vu par ses yeux paternels aura été
le meurtre de ses eniants.
Garnier a bien su mettre en présence les personnages que
l'on désire voir aux prises : le roi vainqueur et le roi vaincu, les
deux reines, Nabuchodonosor et sa femme, Nabuchodonosor et la
reine des Juifs. Son action, pour etre peu animée, n'en est pas
moins susceptible de produire l'intéret de curiosité : des personnages s'efforcent, en effet, de changer 1a résolution de celui
de qui tout dépend, et ces efforts ne sont pas vains : seulement
ils amenent le contraire de ce qu'ils voulaient amener, puisque, au
lieu d'adoucir Nabuchodonosor, ils l'aigrissent, et que Sédécie,
au lieu du pardon, rei;oit un plus cruel supplice. C'est la bien
entendre l'action et la fatalité dramatique.
L'imitation de Séneque a été dans Les Juives deGarnier beaucoup plus discrete que dans La Famine de Jean de la Taille.
Sans doute, le sujet a été probahlement choisi surtout pour sa
ressemblance avec celui des Troyennes, que le poete avait déja
traité. Troie a succombé : que vont devenir les fils et les filles
des vaincus groupés autour de la vieille Hécube? Tel est le sujet
de l'Hécube et des Troyennes d'Euripide, des Troyennes de
Séneque, de La Troade de Garnier. Tel est aussi, avec des nom.s
nouveaux, le sujet des Juives : Hécube devient Amital; Talthybius, le Prevost de l'Hostel, et Cassandre, le Prophete.
Mais l'imitation, restant d'habitude toute générale, n'a ríen
qui porte atteinte au sens de l'ceuvre. Sans doute encore, l'imitation de Séneque a semé la piece de vers sententieux et de dialogues antithétiques ; mais la couleur biblique n'en est pas
sensiblement altérée. Sans doute enfin, les personnages discutent
trop souvent tous en moralistes sur la clémence ; mais on ne
peut pas reprocher a Garnier d'avoir recommandé avec tant
d'insistance la modération a ses contemporains, qui en apportaient si peu dans les guerres civiles.
Ce qu'une admiration malheureuse pour Séneque a fourni de
vraiment facheux aux Juives, c'est le personnage du roí assyrien.
Ce monstre d'orgueil, de cruauté et d'hypocrisie que Garnier
nous présente sous le nom de Nabuchodonosor est la réplique
de l'éternel tyran factice que Séneque appelle, suivant la piece,
Pyrrhus, Atrée, Thyeste, mais qui jamais ne change de physionomie, ni n'oublie sa rhétorique. Quand le personnage de Garnier
s'écrie qu'il s'avance pareil aux Dieux, quand il jure qu'avant
.qu'il ne pardonne le soleil luira pendant la nuit, quand il fait des

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

43

réponses d'une féroce ambiguité, il n'est que l'écho du grand
rhéteur latin (1). Et le résultat, c'est que l'action des Juives
en est assez gravement viciée, puisque aucu? mouvement n'est
possihle dans le cceur de ce héros figé une fo1s pour tout~s dans
une attitude artificielle ; c'est qu'un etre de convenbon est
introduit dans un groupe d'etres vivants.
.
Car il y a dans Le, Juives des etres vivants, et qm le sont, parce
que l'auteur en a trouvé les modeles ou autour de lui ou en lui,
dans les croyants qu'il voyait a ses c6tés' ou dans le croyant
qu'il était lui-meme.
Un personnage bien vivant, c'est d'abord le prophete, don~
la foi intrépide ne se laisse jamais effleurer par le doute, qm
porte la confiance en Dieu jusqu'a le sommer ave? le to~ du commandement de tenir ses promesses, et rappelle 1mpéneusement
a I'adoration de la Providence ceux qu'il soupgonne de désespérer.
SÉDÉCIE,

Voyez-vous un malheur, qui mon malheur surpasse ?
LE PROPHETE.

Non il est infini, de semblable il n'a rien.
II e~ faut louer Dieu, tout ainsi que d'un bien.

Mais il tient ce langage autoritaire parce qu'il parle au nom
de Dieu, et non par dureté naturelle ; car il n 'y a pas d'homme
plus tendre, et, chargé de raconter aux Reines la mort de leors
enfants, il craint de succomber a la tache.
Pauvres dames, comment pourrez-vous supporter
Un si funeste encombre, et moy le rapporter ?

Aupres de ce J oad du xv1e siecle se tiennent, bien ~vants
aussi, quoique peu complexes : le grand pretre Sarrée, qm offre
sa vie a Dieu pour le peuple ; la reine Amital, résignée, digne,
maternelle, ingénieusement subtile a trouver des arguments qui
détournent de son fils et fassent tomber sur elle le courroux du
tyran ; la reine d'Assyrie d'une compassion délicate, mais timide ;
et surtout le roi Sédécie, rappelant son vainqueur au respect de
la dignité royale dont ils sont tous deux revetus, et défendantt

(l)Voir Joachim Rolland,Les-Juives; Pa;·is, San5ot, 1911.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN\;AISE

44

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au risque de sa vie, contre l'impie qui !'insulte, le Dieu dont le bras
l'a si durement frappé:
NABUCHODONOSOR.

Qui t'a mis en l'esprit de faulser ta parole ?
N'en !aire non plus casque de chose rriuole ?
De parjurer ta foy ? Seroit-ce point ton Dieu,
Ton Dieu, qui n'a credit qu'entre le peuple Hebrieu ?
N'est-ce point ce Ponure, et ces braves Prophetes,
Les choses predisans apres qu'elles sont raites ? •••
SÉDÉCIE.

Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,
Qui de ríen a basti le ciel, la terre et l'onde:
C'est luy seul qui commande a la guerre, aux assaus :
11 n'y a Dieu que luy, tous les autres sont faux ...

Comme il a mis dans ses principaux personnages un peu de
son Ame croyante, Garnier a fait circuler dans toute sa piece
l'idée qu il se faisait, avec les croyants de son temps, du gouvernement du monde. « Or vous ai-je icy, écrit-il dans sa dédicace,
presenté les souspirables calamitez d'un peuple qui a comme
nous abandonné son Dieu. C'est un sujet delectable, et de bonne
et sainte edification. » Garnier est Catholique, etil dédie son drame
· a un des chefs de l'armée catholique, a Monseigneur de Joyeuse,
duc, pair et amiral de France. On a voulu en condure qu'en
disant: « un peuple qui a comme nous abandonné son Dieu »,
il visait l'abandon qu'une partie de la France avait fait de la
religion traditionnelle. Ce n'est pas impossible. II n'y a, en tout
cas, dans son drame, absolument rien qui sente le pamphlet et
puisse blesser un Protestant ; car c'était un homme tres modéré,
auquel les guerres civiles firent horreur. Aussi ce qui me para1t
probable, c'est qu'en accusant la France de son temps d'avoir
abandonné son Dieu, il l'accuse tout simplement de vivre mal.
II croit done par l'exemple de Sédécie devoir l'avertir que Dieu
chatie les nations infideles.
Son idée générale est celle de la Providence. S'il faut luí reprocher d'avoir
et la oublié cette idée, soit pour des idées particulieres d'une importance relative, soit pour l'idée tout antique
de l'assujétissement des hommes a une fortune capricieuse ; s'il
faut regretter en outre qu'il ait trop envisagé Dieu dans son róle
de justicier, et qu'il se soit fait de l'action divine une conception
étroite, on doit reconnaltre que l'idée de Providence domine bien
la piece. Par la, comme par d'autres caracteres, la tragédie

ºª

45

des Juives a mérité de retenir l'attention de Racine et doit etre
considérée comme une belle ébauche d'Alhalie.
.
.
Et probablement est-ce par Les Juives qu~ ~acme a senti
toute la poésie de l'histoire d'lsrael et d~s no1?s b1bhque_s. ,.
Le moment ou Garnier prend son suJet lm permetta1t d ~ntroduire dans sa tragédie beaucoup d'histoire juive. Il Y, ~n a mtroduit au moins un peu. Les personnages dans leurs rec1ts et dans
Ieurs discours, les captive., dans leurs pla~ntes font un a~s~z
orand nombre d'allusions au passé de la nation : au péché d ori~ine, a la sortie d'Égypte, au pacte concl~1 entre Dieu. et &amp;on
peuple, aux infidélités du pe~ple, aux chat1m?nts de Dieu. _Le
prophete annonce la restaurat10n du te1:1ple, la fm des prophéties,
la naissance du l\Iessie. Et tous ces fa1ts apportent dans la tragédie des J uives une couleur poétique dont jusque-la les se~les
aventures de l'histoire romaine et de la fable grecque avaient
paru susceptibles. Garnier découvre aux lecteurs de Ronsard
que les noms d'Oreb, d'Aphec, d'Hébron, ~e Bethel, de Gafer
sont aussi bien que ceux d'Argos et de Tro1e nés pour les vers.
11 leur apprend que les miracles de la Bible peuvent, comme les
merveilles de la mythologie, susciter une grande éloquence et
íournir de bonnes rimes :
Je t'atteste, Eternel, Eternal, je t'appelle,
Spectateur des forfaits de ce Prince i1:fidelle,
Descens dans une nuii, et avec tourb1llons,
Gresle tourmente, esclairs, brise ses bataillons,
Comm~ on te veit briser la blasphemante armee
Du granJ Sennacherib, a nos murs assomee:
Et le chef de ce Roy foudroye aux yeux de tous,
Qui superbe ne craint ni toy ni ton cou~roui:c, .
Trouble le ciel de vents, qu'en orage_ 11 noirc1sse,
Qu'il s'emplisse d'horreur, que le Sole1! pal11sse,
Que le reu qui brusla les deux enfans d' Aron,
Qui brillant consomma les fauteurs d'Abiron,
Qui devora les murs de Sodome et Gomorre,
Descende, petillant, et ces bourreaux devore.

Aux admirateurs des odes pindariques il montre que pour l'ode
épique l'ascension des Muses aupres de Jupiter est un theme
bien inférieur a la sortie d'É6ypte et a la marche dans le désert:
Quand il nous cut, il main puissante,
Tirez de ton servagc dur,
Que la mer eut, obcissante,
Fait de ses eaux un double mur,
Decouvrant sa deserte arene,
Pour nous donner passagc seur,
Ainsi qu'au travers d'une plaine,
Contre l'ennemy pourchasseur :

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN-:,AISE

46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Que la manne il nous e~t do~nee,
Qu'il nous eut ressas1ez d eau,
Couvers d'un nuau la Journee,
Et guidez la nuit d'un flambeau :
Detestables d'ingratitude.
Apres tant de miracles samts,
Nous appliquasmes nostre e~tude
A forger un Dieu de nos mams,
Le peuple, qui_l'ldole ".aine
Moula, fond1t et b?r1_na,
D'une reverence v1J:i-m~
Vers elle son chef mclma,
Et de mainte folastre dance,
Avec la fleute et le tabour,
•Epris de sotte esjouissance
Alla caroler tout autour.

n dressa des banquets p1;1bliques

Dessoµs Je veau delflé
Des holocaustes pacifiques
Qu'il luy avoit sacrifié. .
,
Voila (ce disoyent les v1eux _Pe1es)
Nostre Dieu, peuple, nostre D1eu,
Qui nous a par les eaux am~res
D'Egypte, conduits en ce heu.

Mais J'Eternel, qui de la nue
.
Ces voix et blaspheme ente.~dit,
Eut l'ame de cholere émeu_e,
Et son bras vengeur étend1t :
Si que sans les pleurs de Moyse,
Qui appaiserent son cou_rroux,
Sa fureur ¡ustement epr1se,
Nous eust des l'heure abysmez tous.

· · de J üémie la plainEt il prouve enfin que quand e11e s ,inspire
.
tive élégie est amenée a trouver ~es stroph~s plus e~ress1ves
encare que lorsqu' elle s'inspire de T1bulle ou d Anacréon .
Nous te pleurons lamentable cité_
Qui eus jadis tant de prospénté_
Et maintenant, pleine d'advers1té
Gis abatue.
.
Las t au besoing tu avois eu tous¡ours
La main de Dieu levee a ton secours,
Qui maintenant de rempars et de tours
T'a devestue •

. . .. . . . . .. . . .. . . .. . .. . . .. .
Com~e¿t ~e~t~~~ -q~e m~fu't~~~;;;t· ..
Si desolees
Nous allions Ja flute entonnant
Dans ces valees ?
Que le luth touché de nos dois
Et la Cithare
Facent resonner de leur voix
Un ciel barbare ?

47

Que la harpe, de qui le son
Tousiours lamente,
Assemble avec nostre chanson
Sa voix dolente ?

Quelques-unes des odes les plus heureuses qu'ait produites
notre lyrisme au xv18 siecle, quelques beaux récits, une action,
qui sans doute ne progresse pas d'un pas tres vif'i mais qui
tient pourtant la curiosité en éveil, des situations suscitant la
pitié et l'admiration, un groupe de persbnnages vivants : voila
ce qu'on trouve dans la tragédie des Juives ; et voila ce qu'on n'y
trouve que parce que l'inspiration hiblique a libéré l'auteur d'une
trop grande dépendance a l'égard des anciens et d'une excessive
admiration pour Séneque, parce qu'elle luí a permis de mettre
dans son reuvre un peu de ce qu'il y avait en luí de plus profond.
(d

suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

La philosophie de Plotin
n de K. UILI BBDIIB,
C01I
MaC!re de Confmnco • ta Sortonne.

vn• LE())N
L' .A.me. (Fln)

J!

.
. au sens spécial du mot'. est
Tout.e la psych?lore de P_l,:r:ité dans la derniere l~~n . •
dominée par le pnnc1pe que l isse fixer ses propres lmutes,
' a as un point ou t'on P?
i • (VI, 5, 7).
n y •epe a dire : • jusque-la e est. mo • érieur le sentiment de
m~:a les états spirit.uels de degri supue l'attention aux eboses
personnalité disparatt, en !°ééme ~~: int.elligible • n'a pas ld~
L
u1,
ext.érieures. 'bomme .arr1v
eineau
. il ne se rappe11e pas. que e'est une
t.out. de souvenir de lu1-n\
' ·t s'il est une intelhgenee "~ d
~ate, qui contemple; 1 néetaaaits de contemplation tres pro _on ~
•6me. Que 1,on songe a ces
ée
fait aueun ret our sur elle-meme
ti "té,
an,e ici-bas, ou la pens ne
. ais toute not.re ae V1
:ous nous possédons nous-me~e:~u:1devenons cet objet ; nous
t, rigée sur l'objet contemplé '
tiere qu'il enferme ; noua
es di
l. l . eomme une
ma
oua ollrons II ui
,
uissanee ».
ne sommes plus nous-:memes qu er p de l'esprit, rai~onnemen~:
n
ant aux fonet1ons norma es
le centre, ma1s des_ dér1
éQu . e sensibilité, elles sont no~ pas. ·tuelle. La consc1enee,
m mo1r '
r "tations de la v1e spm
.
t et comme
vations, des uru.Plotin l'essentiel, est un ace1denl'Ame d'une
loin d'étre, pour
'
. n resultant pour
un atTaiblissement. La possess10 s de force que nous e~ avon~

r~rr:(k~~:~~;~
a

dis~nsosi!~°:~:~c~e({~ ,\~ :;ta;~:~upéens(ol~s
m01
. urs notre
pens
e rapporte
' '
ne perceYons pas to UJO
d elle
ne se
pas
{de la pensée) échappc, quan

u n obJel

49

sensible ; car ce n'est que par l'intermédiaire de la sensation
qu'on peut rapporter son activité a des objets intellectuels ...
L'impression en a lieu, semble-t-il, lorsque la pensée se replie
sur elle-meme, et lorsque l'etre en action dans la vie de 1'1me est
en quelque sorte renvoyé en sens inverse; telle l'image dans un
miroir, quand sa surface polie et brillante est immobile... Si rette
partie de nous-meme dans laquelle apparaissent les reflets d'! la
raison et ge l'intelligence n'est point agitée, ces reflets y sont
visibles ; alors, non seolement l'intelligence et la raison connaissent, mais en outre, l'on a comme une connaissance sensible
de cette action. Mais si ee miroir est en pieces a cause d'un tronble
survenu dans l'harmonie du corps, la raison et l'intelligence
agissent sans s'y refléter, et il y a alors pensée sans images ...
On peut trouver, meme dans la veille, des activités, des méditations et des aetions tres belles que la conscience n'accompagne
pas ; ainsi celui qui lit n'a pas nécessairement conscienee qu'il
lit, surtout s'il lit avec attention. »
II s'ensuit que dans !'Ame, au plus haut degréde vie spirituelle,
il n'y a pas de mémoire, puisque l'ílme est en dehors du temps,
pas de sensibilité, puisque l'dme n'a pas de rapport avec les
choses sensibles, pas de raisonnement ni de pensée discursive,
puisqu'il « n'y a pas de raisonnement dans l'éternel •· Entre
les fonctions normales de la conscience et la nature intime de
I'Ame, il y a une contradiction.
L'explication psychologique, chez Piotin, consistera a montrer
comment ces fonctions de l'ílme naissent graduellement d'une
déchéance de la vie spirituelle. C'est par l 'abaissement clu niveau
de l'Ame dans la réalité métaphysique que nous voyqns se produire en elle mémoire, sensibilité et entendement. La psychologie consiste a déterminer que! est précisément ce niveau pour
une fonction donnée. Elle est, chez Plotin, tres fragmentaire.
11 a consacré de longs développements ala mémoire ; je les étudierai d'abord.

..
A que]· niveau se produit la mémoire ? Est-elle, comme
l'ont pensé les Sto,ciens, une fonction de la partie de !'Ame qui
est unie au corps ? Nullement, puisque la mémoire a lieu apres
l'effacement de I'impression sensible. De plus,on n'a pas souvenir
seulement des choses sensibles, mais aussi des connaissances
acquises dans les sciences (IV, 3, 25).
4

�50

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Répondra-t-on que la mémoire a li~u dan~ l' ame uni~ a un
corps? Sans doute; I?ais d'abord, _l emp~emte,, produ~te par
1
l'objet sensible, n'est nen de I?aténel_; lame n ~st pomt une
« surface enduite de cire » ; l'1mpress1on dans l ame es~ une
1( espece d'intellection », meme dans le ca~ des ~hoses sensibles.
De plus si le souvenir est une conservation, e est a cause des
caracter¡s propres de l'áme, et« parce qu'elle n'_est pas des choses
qui sont dans un écoulement perpétuel n. E~fm le corps, est ?~
ebstacle a la mémoire; la boisson ne prodmt-elle pas I oubh .
(ibid., 26).
,
t t
, II
Done Ja mémoire appartient en propre a l ame, en an qu e e
a'est pas engagée dans le corps. Mais a quel niv?au la pl~cer
dans J'ame ? Faut-il Iier achaque faculté le souvernr des obJets
qui s'y rapportent,etdire, par exemple,quec'estpar la facultédu
désir que nous nous rappelons l'objet désiré ? Nullet?ent ; car, .
sans doute, a la suite d'un désir satistait, il se prodmt, ~ans la
faculté de désirer, une modification qui se conserv~ ; ma1s cette
modification est une simple· disposition ou affecbon présente ;
ce n'est pas un souvenir proprement &lt;lit (ibid., 28). ,.
, .
Le souvenir n'est pas davantage la persistance del 1mpr~s~10n
sensible. L'expérience nous montre qu'il n'y a pas la ha1son
nécessaire, qu'il devrait y avoir, dans ce cas, entre une bon~e
mémoire et une perception précise et affinée. Ce sont des .fa1ts
d'un autre ordre. La mémoire, du moins celle des choses ~ens1ble~,
a pour objet propre l'image, a la~uell~ ab~utit _la_ sensation, ma1s
dont la conservation dépend del 1maginat10n (1b1d., 28).
On objectera qu'on expliq~e ainsi le sou~enir des choses se~sibles, mais non pas la mémo1re des choses mtellect~elle~. Ploti~
répond que, s'il y en a, a proprement parler, mémorre,c es~ umquement dans la mesure ou elles sont liées a des images sensibles.
Si, comme Je dit Aristote, une image accompagne toute p!&gt;nsée,
la persistance de cette image, qui est comme le reflet de la_ conception, expliquera le souvenir de l'objet connu: Parm1 ces
images, il y en a qui ont une importance toute spéciale : ce sont
les formules verbales qui accompagnent toute pens~e. « La pe~sée
est un indivisible; tant qu'elle ne s'est pas expnmée exténeurement tant qu'elle reste intérieure, elle nous échappe ; le langage, e~ la développant et en la faisant passer de. l'~tat de I_&gt;en_sée
a celui d'image, reflete la pensée comme un m¡ro1r; et ams1 la
pensée est pergue ; elle dure et elle est ~appelée &gt;&gt; (ihid.~.30).
On voit alors la place propre de la mémo1re; elle est dans l ame,
mais non pas dans l'ame purifiée de tout contact avec le corps.
Aussi, amesure que cette purification a lieu, la mémoire s' élimine

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

51

grad~ellement. « Pl~s _l'ame s'eff~rce vers l'intelligible, plus elle
oubhe les choses d 1c1-bas ; auss1, en ce sens, on peut dire que
!'ame b?nn~ est_ o~blie~se (ibid., 32). n ~ la limite,l'ame, placée
dans le heu mtelhg1ble,n a plus de souvemrs. « II n'est pas possible,
lorsque la pensée s'applique aux intelligibles, de faire autrechose
q~e d~ les penser et de les contempler ; et la pensée actuelle
n 1mphque pas le ~ouvenir d'avoir pensé. » Que l'on n'objecte
pas que la pensée m~llectuelle est un_~ouvement qui comprend _
des moments success1fs, tels que la d1v1sion du genre en especes,
et, par conséque~t, a chaque moment, la mémoire des moments
précédents. Car 11 s'agit ici d'une antériorité et d'une postériorité logiques, qui ont rapporl a l'ordre et non a la succession
dansle ~emps; de meme, l'ordre de dépendance qu'il y a entre
les parties d'une plante n'empeche pas qu'on la voied'un coup
(IV, 4, 1).
.
Partant de c_et état supérieur, l'on peut voir maintenant comme~~ la 1?~mo1re natt dans l'ame. Elle natt, des que l'ame sort
de _l mtellig¡ble et veut s'en distinguer. Alors iI n'y a plus assimiIa__tion complete entre !'Ame et son objet. C'est cette distance ou
l'a~e est du mo~de intelli~ble qui fait qu'ellene posséde plus que
des 1;11ages. « L ~e possede encore toutes choses ; mais elle les
possede seconda1rement, et ainsi, elle ne devient pas parfaite~ent t?utes ~ho~es. » L'image natt done d'une pénétration
mcomplete de I obJet, suffisante cependant pour disposer l'ame
conformément a cet objet (ibid., 3).
• Pourtant! pourrait-on ohjecter, la vie des ames, et meme des
ames supérie~res com~e celles des astres, n'est-elle pas liée a
!~ ~urée? Lame de lastre n'agit-elle pas dans la durée pour
dmger son corps, et ne doit-elle pas, malgré sa supériorité
garder _le s,ouvenir des moments passés de son action ? Mais ¡~
souv~~r d un de ~es moments supposerait que ce moment peut
~e d1st~~uer et _s 1s?ler de tous les a utres. Or, il n'en est pas touJ~urs ams1. La vie d un astre ne se morcellepas en fragments que
1 ?º peut séparer. &lt;&lt; Distinguer dans la période d'un astre un
~1er et une année derniére, c'est comme si l'on divisait en plusieurs mou".e~ents le ~ouvement ~u pied_ qui avance d'un pas,
et_ c?~? s1 1 o~ voyai~ dans cette 1mpuls10n unique une multiP!1cité d 1mpu~s10~. ~mques et successives. » La durée de la vie
d. u1:l astre est 11:ldIVIs1ble, et c'est nous qui, de notre point de vue
dis~mguons_ les JO~rs et les nuits et les parties du temps (ibid., 7)'.
1 C~s considérabons nous font mieux voir a quelles conditions
ª. ~ie dans la durée est accompagnée de mémoire. C'est a condition que cette dur~e perde son unité et se fragmente. La rné-

�~2

REVUE DBS COURS ET CO~FÉRENCES

moire dépend alors de l'attitude de 1'11.~e. Ell~ ne réveill~ le
passé qu'autant qu'elle a intéret a le réve1ller. S1 des_sensations
différentes provoquées par des objets diffé~ents ne l'1~tér~sen~
pas, elle ne les accueille pas dans sa mémo1:e. En particuh~r, s1
nous avons a faire toujours la meme action dans les memes
conditions(ce qui est le cas de l'ame d~ l'astre),nous ne garde~ns
pas le moindre souvenir de la s?ccess~on _du temps. « Lorsqu on
répete toujours le meme acte, il est mu~1le ?,e conserver I_e souvenir de chaque détail de cet acte, pmsqu I1 reste le ~eme. n
(ibid., 8)·. La mémoire n'a d~~c sa p~ace que dans une vie fr~gmentée, assaillie sans cesse d 1mpressions nouvelles et de besoms
sans cesse renaissants.

L'étude que Plotin fait de la mémoire est des plus pro:¡_&gt;res a
donner l'idée de sa méthode dans les r~cherches psychologiques.
Voyons comment il a appliqué cette méthode au probleme du
plaisir et de la douleur.
.
Le plaisir et la douleur sont aunnivea u pi~~ has que!ª mém?1re.
lls n'appartiennent pas completement a, I ame, .ma1s auss1, au
torps qui lui est lié, et au comp~sé ~e l'íl.me _et d~ co:ps. II n Y a
point d'affection dans l~ corp~ marumé, qm est md1ffére~t a _la
dissolution de ses parbes, pmsque sa substance reste , ~a1s,
lorsque le corps veut s'unir a l'ame,il forme ~vec elle ce une alhance
dangereuse et instable, n qui engendre des d1!ficul~es. Le co:ps est
en effet soumi11 a toutes sortes de mod1ficab~ns, _qui_ ~ont
plus ou moins compatibles avec la présence 4e v_1e q~1 lm v1ent
de }'ame. Lorsqu'il est atteint dans son orgamsation, 11 y a t&lt; u~
recul du corps, en train d'etre privé de l'image d~ l'ame qu'1l
possede, » et, au point précis qui est a~teint,se ~rodmt ladouleu:.
·C'est pourquoi la douleur est ressenbe et locahsée dans la parbe
patiente. Seul le corps souffre. Inversement le plaisir se produit,
au moment ou la modification corporelle est telle qu'elle permette
au corps de recevoir a nouveau l'influence _de l'ame.
En un mot, le plaisir est une a~gmenta!-i?n, et la douleur u~e
diminution de 1a vitalité du corps. Du pla1sir et de la douleur, 11
faut distinguer la perception qu'en a l'ame, et quLse produit
a un niveau supérieur. ce La sensation elle-meme n'est p~s souffrance, mais connaissance de la souffrance ; étant connaissance,
elle est impassible ». (IV, 4, 18-19).
. .
Le désir est, selon Plotin, un phénomene complexe. qui a h eu

!ª

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

53

a différents niveaux ; son point de départ est dans le corps vivant,
c'est-a-dire liéal'image de l'ame. nCe n'estpasl'Amequirecherchc
les saveurs douces et ameres; c'est le corps, mais le corps qui ne
veut pas étre un simple corps, » et qui les recherche pour
augmenter sa vitalité. A ce stade, le désir est penchant ou prédésir;
il dépend del' état actuel du corps. A un second stade, le désir est.
dans la nature, c'est-a-dire dans cette partie émanée de l'arne
qui conserve le corps vivant ; la nature n'accueille pas tous les
penchants du corps, parce qu'elle cherche uniquement ce qui
peut le guérir ; elle ne s'unit done aux désirs du corps que si
ce sont des désirs qui ne dépendent pas de l'intéret modientané
d~ l'organe afl'ecté, mais qui visent a la conservation de l'organisme. A un troisieme stade, enfin, le désir pénetre jusqu'a l'ame.
nLa sensation présehte l'image de l'objet, et, d'apres cette image,
ou bien l'Ame, dont c'est le role, satisfait le désir ou bien elle v
rési~te, elle le suppor~e, et elle ne fait attention ni au corps 011 1~
désu,-a commencé, m a la nature qui a désiré ensuite. n (IV 1 4
20-21).
'
Da~s la colere, Plotin_ distingue aussi ce qui vient d~ corps,
le bomllonnement de la hile et du sang, et ce qui vient de }'Ame ;
c'est d'~bord la p~rception ou J'image de l'objet qui a causé cette
révolution orgaruque ; c'est ensuite la disposition de l'A.me a
attaquer et a se défendre. Mais il y a aussi une « colere qui vient
d'en haut » ; la représentation -de l'objet, et la disposition
morale sont alors antérieures aux modifications physiologiques.
(IV, 4, 28).
Ces exemples suffisent a montrer quelle est l'ampleur de la
~éthod~ de ~l_otin dans les questions psychologiques, et comment
Il ~ eu l'mtu1tion, d'une maniere peut-etre plus précise qu'aucuñ .
philosophe de I' Antiquité, de l'importance des phénomenes
organiques dans la vie de l'ame.
. L'entendement ( chá.vw.t ) est considéré par Plotin comme le
mveau propre et normal de l'~'ime, intermédiaire entre I'intelligence et le monde sensible. L'entendement c'est nous-memes
tandis que l'intelligence, d'une part, le corp~, d'autre part, sont
seulement notres,
L'enten~e~ent a trois fonctions principales : d'abqrd il comp~se. e~ d1v1se en partant d'images dérivées de la sensation.
Ains1, ll développera l'image qu'il a de Socrate en détaillant ce
que lui fourl!it l'imagination. En second lieu, il ~juste les données
~e. la se_ns~tion aux empreintes qu'il regoit des idées Jntelbgibles; Il distingue, p~r exemple, si Socrate est bon, non pas dans
les pures données sensibles, mais parce qu'il a en lui la regle du

�54

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

bien. Enfin, il fait correspondre les images actuelles et récentes
aux images anciennes ; il reconnatt ; dans la personne qui se
présente a lui, il reconnatt Socrate.
L'entendement a done, pour Plotin, une fonction discursive,
une fonction de liaison ; « il sait qu'il est discursif, c'est-a-dire
fait pour comprendre les choses extérieures. » Mais, dans cet
effort de compréhension, il s' éleve vers l'intelligence dont il
reQoit l'illumination. (V, 3, 2-3).
Ce serait mal comprendre cette psychologie que de considérer
les facultés inférieures comme s'ajoutant a l'ame a mesure qu'elle
descend a un degré inférieur. Ce serait admettre que la deseen te
de l'ame, loin de l'appauvrir, l'enrichit, est pour elle un progres,
et fait passer al' acte des puissances jusqu'ici dormantes. Enréalité,
les facultés inférieures ne sont qu'une expression appauvrie et
une forme déficiente de ce que l'ame contient éternellement. La
faculté de sentir qui est en l'homme sensible est, par exerople, le
reflet d'une faculté de sentir plus élevée qui est dans ce l'horome
intelligible, » c'est-a-dire dans la partie supérieure de l'amP.,
« Les etres intelligibles peuvent etre nommés sensibles, puisqu'ils
sont, a leur maniere, obj'Elts d'une perception. La sensation, icibas, que nous nommons sensation parce qu'elle se rapporte a
des corps, est plus obscure que la perception qui a lieu dans l'intelligible, et elle n'est plus claire qu'en apparence. Nous nommons
sensitif l'homroe d'ici-bas, parce qu'il per~oit moins bien et
per~oit des images inférieures a leurs modeles ; ainsi les sensations
sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des
sensations claires. i&gt; (VI, 7, 7).
(d suivre.)

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisle
Cours de 11. EDMOND EST1:VE,
Professeur d l'Université de Nan cy.

V. Leconte de Lisle et les Hommes.

\

L'reuvre de Leconte de Lisie, considérée d'un certain biais
est, ,n?us _l'avons ~u, un~ ~hé~gonie. Mais l'auteur ne sépare pa~
de l h1sto1re des dieux, l h1sto1re des hommes qui, par un renversement du rappor~ habit?el des termes, ont créé ces dieux. Et
comme c~tte h1sto1re ne s attache pas a suivre l'ordre des événements, m a en dérouler totalement le récit ni a enchatner
les caus~s _et les effe~, mais comme, au gré de la f~ntaisie poétique,
elle _c~o!Slt d~s ép1sodes et traite des fragments, recueille des
tradihons, pemt d?s mreurs, ranime des passi'ons et recrée des
ames, elle n'es_t pomt une histoire, mais une épopée, plus exaotement une suite de_ ~ourtes épopées, une légende de l'humanité,
c~tte « légende des s1ecles » que Víctor Hugo portait déja dans sa
tete au temps meme ou paraissaient les Poemes Anliques et
pour laquelle, avec ce sens du style lapidaire qui luí était pro~re
11 a trouvé, a~res quelques tatonnements, le titre définitif.
'
Le mot _lu1 ~ppartient, sans conteatation possible. Mais la
c~ose, a qm rev1ent la gloire d'en avoir été l'inventeur ? Est-ce a
lm ? Est-ce a Leco~te de_Lisie ? A s'en rapporter exclusivement
aux. dates, on a vite fa1t de trancher la question. Les Poemes
Anliques sont d~. 1852; la premiere série de La Légende des Siecles'
est'tde 1859.
·t · «·tS il, faut - comme on a dit - que l' un des d eux
P,0 e es ~1 1m1 é I autre », on en conclura, et on en a conclu ce que
e tst yictor ~ugo, puisqu'il n'est venu qu'a la suite ». Ce serait
peut-etre vo1r les choses un peu simplement. D' abord, parmi

�56

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

les poemes qui composent le recueil de 1859, on en peut compter
un certain nombr~ qui avaient été écrits entre 1840 et 1852 ;
et, si ce qu'il y avait daos la tentative de Victor Hugo de particulierement original, était d'embrasser l'histoire entiere de l'humanité, depuis la créabion jusqu'au jugement dernier, l'idée
n'avait certainement pu lui en venir de ce volume des Poemes
Anliques, exclusivement voué, ou peu s'en faut, a la glorification
du génie hellénique, et grossi, sans plan arreté, d'une douzaine
de morceaux qui n'ont ríen d'antique, ni ríen d'épique,ni meme
rien de commun entre eux, tels que Juin, Midi ou Nox, et La
Fonfaine aux Lianes, et les chansons imitées de Burns. Et l'on
serait tenté, au contraire, de penser que c'est Le_conte de Lisle
qui a pu etre engagé par l'exemple de Victor Hugo a étendre
le cercle de ses compositions aux civilisations du Nord et au
Moyen Age, si, en 1854, tels des poemes, et non des moindres,
qui figureront dans les Poésies Barbares de 1862, - c'est le
Runoia que je veux dire, - n'avait été inséré dans la Revue de
Paris, si la plupart des autres ne s'étaient succédé de 1857 a
1860 dans la Revue Conlemporaine, si, enfin, le titre du recueil
n'avait été trouvé des 1858. Faut-il done a tout prix que l'un des
deux poetes ait « imité » l'autre, et cette questiond'antériorité
ne perd-elle pas toute l'importance qu'on a cru devoir y mettre,
si tous les deux,s'emparant presque au meme moment d'unsujet,
- ou d'un ordre de sujets,- qui, depuis quelque temps déja (&lt;était
dans l'air n, ils l'ont conc;¡u d'une maniere fort différente et mis en
reuvre chacun a sa fa\¡on ?
A supposer, en effet, qu'on veuille remonter jusqu'aux origines
de cette épopée moderne dont, vers le milieu du XIX8 siecle,
Víctor Hugo et Leconte de Lisle nous ont donné les chefs-d'reuvre,,
i1 faut, en derniere analyse, les chercher dans le grand et persévérant labeur d'érudition scientifique qui, depuis le milieu
environ du xvme siécle, nous avait fait de mieux en mieux connattre les commencements de notre race et les premiers Ages
de l'humanité. Ce sont les eílorts accumulés de consciencieux
chercheurs et de modestes savants qui l'avaient rendue possible ;
et celui qui fut vraiment, sinon le créateur, tout au moins Jlinitiateur du genre, celui qui le premier fit jaillirdescendresrefroidies
du passé une étincelle de vie, c'est celui qui fut atissi l'initiateur
de l'histoire moderne, - j'entends de l'histoire considérée comme
reuvre d'art, - ce Chateaubriand dont la grande figure domine
tout notre XIXª siecle littéraire, et se dresse a l'entrée de
toutes ses avenues. Je ne citerai pas une fois de plus la page
fameuse d'Augustin Thierry, si souvent alléguée et que tout le

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

57

monde connatt; mais je ne puis m'abstenir de rappeler ici que c'est
de Chateaubriand et de ses Marlyrs, et, pour préciser encore, du
Vl8 livre des Marlyrs, tout plein d'une si pittoresque et si poétique barbarie, que se sont inspirés et réclamés les jeunes écrivains qui, aux alentours de 1830, ont entrepris de !aire de l'histoire le récit animé et vivant des actions des hommes, de nous
restituer non seulement la teneur et la trame des faits, mais le
décor ou ils se sont encadrés, mais 1es passions dont ils ont été
les gestes, mais les idées, les croyances, les préjugés ou les mirages
qui onL mis ces passions en jeu, de représenter chaque époque,
chaque peuple, chaque siecle, avec sa fac;¡on propre d'etre, de
penser et de vivre, son langage, son costume, sa couleur, en un
mot non pas d'enregistrer mais de ressusciter le passé. C:ette
devise féconde que Michelet n'avait pas encore inscrite au fronton
de son Hisloire de France, mais dont son Hisloire du Moyen Age
était, avant la lettre, l'illustration, elle convenait aux poetes
encore plus qu'aux historiens, et il était naturel que le mot
d'ordre passé par la poésie a l'histoire fO.t repassé par l'histoire a
la poésie. C'est de la rencontre de cette conception poétique de
l'histoire avec l'idée, chere aux philosophes, du progres indéfini
ou tout au moins de l'évolution nécessaire de l'humanité que
sortit, entre 1850 et 1860,cette renaissance de l'épopée que, des
1828, en une page quasi prophétique, Quinet avait appelée et
annoncée. Aux épopées a la fa\¡on antique, lliade ou Odyssée,
Ramayana ou Mahabarala, « conc;¡ues par l'esprit national, .•.
reuvre et tableau d'une race et d'une nation », il opposait l'épopée
de Dante, qui lui apparaissait comme « l'reuvre et l'image du
genre humain. »
Et maintenant, - ajoutait-il, - qu'un homme dispose des annales de
I'hu,m_aru;é comme de cenes du P.euple grec, que pour unité il choisisse J'unité
de I histo1.r_e et de 19: nature, qu'!l rapproche des @tres réels ~ travers les siecles
dans la vo1e merve1lleuse de l'inflm, ~ue ces se/mes se succedent et s'enchatnent non plus ~ans les ombres de I enfer, du purgatoire ou du paradis du
Moyen Ag~, mais dans un espace aussi illimité, brillant d'une lumiére plus
complete, 11 aura atteint la forme possible et nécessaire de l'épopée dans Je
monde modeme.

_A c~tte dat~ de 1828, déja Lamartine, dans un moment d'illummation, ava1t jeté le plan de cet immense poeme allant du ciel
a la terre et de la terre au ciel, dont Jocelyn et la Chute d'un Ange
ne furent que des épisodes, et Alfred de Vigny avait montré, dans
les plus remarquables de ses Poemes Antiques el Modernes, dans
son Déluge, dans son Moise, quelle grandeur épique peut se
d~ploy_er dans le cadre.. de quelques centaines ou meme de quelques
vmgtames de vers.

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59

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Ainsi, ce dont il convient de louer Victor Hugo et Leconte de
Lisie, ce n'est pas d'avoir inventé de toutespieces, et avant tous
autres, l'épopée de l'humanité, c'est de l'avoir réalisée, et de
l'avoir réalisée d'une maniere si différente. Si l'on veut savoir
daÍls que! dessein Victor Hugo a entrepris son reuvre, il suffit
de relire ce paragraphe de la préface qu'il y a mise :

tout au moins parcouru, et parfois )u de tres pres toute une bibliotheque. 11 ne s'est pas contenté, comme le plus souvent
Víctor Hugo, des encyclopédies, dictionnaires et autres ouvrages
de vulgarisation, dont l'usage est rapide et facile. 11 a recouru
aux travaux de premiere main, il est remonté aux textes ; et ces
travaux, comme ces textes, s'ofTraient a luí sous la forme de gros
livres dont il était impossible, sans un véritable labeur, de s'assimiler le contenu, ou meme d'en extraire les parcelles de poésie
qu'il pouvait recéler. Pour son poeme de Baghaval, il a mis a contribution les quatre volumes de la traduction faite par Burnouf
du Baghavala-Purana, non sans s'inspirer en meme temps de
celle que Fauche avait donnée du Mahabarftla. Pour NéférouRa, il a consulté une série d'articles publiés dans le Journal
Asialique par un égyptologue de marque, le vicomte de Rougé.
Pour la Légende des Nornes, il a utilisé l'Hisloire de Danemark
de Malet, les ouvrages d'Ampere, d'Ozanam, de Marmier. Pour
composer ses poemes grecs, non seulement il a lu a peu pres tout
ce que les Grecs nous ont laissé de poésie, depuis Homere jusqu'a
Théocrite et Apollonius, mais encore il a eu connaissance des
travaux d'Ottfried Muller sur les Doriens et fait son profit des
découvertes archéologiques du Dr Schliemann. 11 serait aisé,
au besoin, ~e multiplier les exemples. Ül! reconnattra que nul
encore en France, le seul Chénier peut-etre excepté, n'avait mis
au service d'une imagination de poete une telle abondance
d'érudition.
De cette érudition, toutefois, il ne faut s'exagérer ni la solidité
ni la profondeur. Elle est, sur bien des points, déja démodée.
Tandis que Leconte de Lisie fixait ses conceptions poétiques en
beaux groupes marmoréens, la science poursuivait ses enquetes.
Elle découvrait des faits nouveaux ; elle construisait des théories
nouvelles;_elle remplagait par d'autres- hypotheses les hypotheses qui passaient, il y a un demi-siecle, pour des vérités. On ne
saurait reprocher a l'auteur des Poemes Barbares d'avoir mis une
entiere confiance dans les savants dument qualifiés qú'a l'occasion il prenait pour guides, d'avoir, notamment, sur la foi de
M. de Rougé, tenu pour un document officiel, émanant de
Ramses 11, une inscription fabriquée quelques centaines d'années plus tard. On ne saurait meme lui en vouloir d'avoir eu quelquefois la main moins heureuse dans le choix de ses ínspirateurs :
il y a soixante ans, qui n'aurait vu dans Henri Martín ou Hersart
de Villemarqué des autorités plus que suffisantes ? Mais il faut
jouer quelque peu sur les mots pour admettre qu'on trouve réalisée dans cette poésie, toute « savante &gt;) qu'elle soit et qu'elle

Exprimer l'humanité dans une espéce d'reuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, table, philosophie,
religion, science, lesqu~ls se r_ésument en un seul et immense ~o_uvement
d'aseension vers la lum1ere; !aire apparaltre, dans une sorte de miro1r sombre
et clair ... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale
et sacrée, l'Homme ; voiU1 de quelle pensée, de quelle ambitlon, si l'on veut,
est sortie la Légende des Siecles.

Et si l'on veut savoir dans quel esprit LecontedeLisle a com•
posé lasienne, il n'est que de se reporter au discours dans lequel il
a fait l'éloge de son illustre confrere. Apres avoir cité le passage que je viens de reproduire, il ajoute :
Certes, c'était la une entreprise digne de son génie, que)que colossale qu'elle
tot. Pour qu'un seul homme, toutefois1 pOt réaliser completement un dessein
aussi formidable, il fallait qu'il se fut assimilé tout d'abord l'histoire, la
religion, la philosophie de chacune des races et des civilisations disparues ;
qu'il se fft tour a tour, par un miracle d'intuition, une sorte de contemporain
de chaque époque et qu'il y revécOt exclusivement, au lieu d'y choisir des
thémes propres au développement des idées et des aspirations du temps oá
il viten réalité.

Comme il arrive souvent, en indiquant en quoi Víctor Hugo, a
son sens, avait manqué, il a, du meme coup, précisé a quoi,lui,
il aurait voulu réussir ; si bien que notre tache peut se borner
a !'examen des trois points sur lesquels il a lui-meme attiré
notre attention.

...

11 faut, nous dit Leconte de Lisie, que le poete se soit « assimilé
tout d'abord l'histoire, la religion, la philosophie de chacune des
races et des civilisations disparues ». Cette épopée de l'humanité,
elle est, avant tout et dans s3; substance, une reuvre de savoir.
Convenons, sans nous faire prier, que le savoir ne lui a pas manqué. M. Vianey s'est donné la peine de rechercher les sources
auxquelles il a puisé pour écrire un certain nombre de ses poemes,
ceux justement qui sont de caracter_c historique ou légendaire.
11 résulte de cette tres précieuse enquete, - encore que, malgré
toute la diligence qu'y a mise l'auteur, elle demeure incomplete, - que, pour ce faire, Leconte de Lisie a, sinon dépouillé,

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1

61

REVUE DES COURS ET CONFERENCES

L &lt;EUV1lE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISI.E

prétende etre, cette union étroite, cette confusion de l'art et de
la science que l'auteur, dans ses préfaces, assignait comme but
aux efforts désormais convergents de l'intelligence humaine.
Lorsque Leconte de Lisie empruntait a ses lectures le sujet de
quelque poeme, il lui arrivait de se déterminer moins par rauthenticité du récit que par l'effet poétique qu'il espérait en tirer ;
et si, pour mettre les choses au mieux, une rapsodie oomme

références qu'il énumere dans ses préfaces avec une précision
ostentatoire, il en prend a son aise avec les documents. Son
imagination, toute puissante qu'elle soit, ne saurait y suppléer.
Aussi y a-t-il souvent dans ses peintures historiques, quelquechose
de faux, tout au moins d'inconsistant et de conventionnel.
Il n'en va pas de meme chez Leconte de Lisie. Tel de ses poemes,
en effet, n'est qu'une mosa'ique dont on retrouve les fragments
épars dans l'ouvrage ou. il s'est documenté.L'Arc de Civa ramasse
en trente stances un millier de vers du Ramayana. Le poeme
d'Iiélene est fait avec des morceaux empruntés a une demi-doudouzaine de poetes grecs ou latins. Les quatorze vers du sonnet
intitulé le Combat Homérique ont été glanés dans trois chants
del' Iliade. Certains poémes espagnols sont des centons du Romancero. Comment les piéces sont choisies et ajustées, avec quel art
cela est fait, nous aurons a y revenir. Pour le moment, tout ce
que nous voulons observer, c'est que cela n'est pas fait de rien,
et que si les tableaux que nous présente Leconte de Lisie nous
frappent par leur relief et par leur couleur, et s'ils nous entrent,
comme on dit, dans les yeux, c'est qu'il se mele, dans leur composition, a l'intuition poétique, un fort élément de réalité.
En meme temps qu'elle a donné de la solidité ason pittoresque,
l'érudition lui a donné aussi de la variété. Puisant pour chaque
poéme a une source difiérente, et suivant ordinairement d'assez
pres le texte dont il s'inspirait, Leconte de Lisie avait quelques
chances de tracer de chaque pays, de chaque époque, de chaque
race, une image qui apparttnt en propre a ce pays, a cette époque,
a cette race, et ne se confondit pas a vec les images voisines dans
un archaisme vague ou un exotisme banal. On sait comment,
pour mettre de la couleur sur ses Orientales, Rugo avait composé
5a palette de tous les souvenirs qui s'étaient, au hasard de ses
lectores, déposés dans sa mémoire, amalgamant Turquie, Arabie
Perse, voire meme Grece et Espagne, dans la peinture d'un Orient
imaginaire. Les tableaux que l'on rencontre chez Leconte de
Lisie de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie, se distinguent au premier
eoup d'reil par des traits particuliers et une physionomie originale.
Lisez -seulement dix vers de {:unacépa :

I'Histoire de la dominalion des Arabes en Égyple el en Portugal,
rédigée sur l'Iiisloire lraduile de l'arabe en espagnol de M. Joseph
Conde par M. de Marles, pouvait !ni en imposer par la longueur

de son titre et le luxe de garanties qu'elle semblait ofTrir, il n'avait
aucune illusion a se faire sur la valeur scientifique du Foyer
Breton d'Émile Souvestre ou du Monde Anlédiluvien de Ludovic
de Cailleux. Et cela luí importait sans doute moins qu'on ne l'a
cru et qu'il n'a voulu le faire croire lui-meme. Et, en somme,
il avait raison. Poete, il faisait son méti.er de poete. Ce qu'if
demandait aux livres d'apres lesquels il travaillait, ce n'était
pas des documents pour écrire l'histoire, mais le choc qui ébranIait son imagination et les matériaux dont il avait besoin pour
batir une ceuvre beaucoup moins objective et impersonnelle
qu'il ne l'a affirmé, comme nous le verrons tout a l'heure.
Je ne veux pas dire, toutefois, que cette érudition, - toute
discussion sur saqualitémise a part,-n'ait conféré a Iapoésie de
Leconte de Lisle des mérites que sans cela elle n'aurait pas eus.
Elle a donné aux représentations, ou, si l'on veut, aux recons-•
titutions qu'il a tentées d'un passé lointain, une cohérence, une
tenue, une uniLé que noLre Iittérature n'avait pas encore connues.
Il y avait, lorsqu'il publia ses premiers poemes, trente a quarante ans que nos poetes s'essayaieµt a faire, - pour appeler les
choses par leur nom, - de la couleur Iocale. lis y apportaient,
comme on sait, un zele aussi ardent que médiocrement éclairé.
Je ne parle pas des écrivains de dixieme ordre, qui, quoi qu'ils
fassent, le font mal. Je ne parle pas non plus des fantaisistes
a la maniere d'Alfred de Musset, qui, ayant découvert assez vite
le secret du procédé, professaient a son égard,- je vous renvoie
a Namouna, - le scepticisme le plus irrévérencieux, et s'ils
brossaient un décor italien ou espagnol, s'ils encadraient leurs
créations dans les montagnes du Tyrol ou l'enceinte d'une vieille
petite ville allemande, ne se donnaient pas la peine de chercher
ailleurs qu'en eux-memes les éléments de leurs tableaux. Je
pense aux mattres du genre, au Víctor Rugo des Orientales,
et au Víctor Rugo de Notre-Dame, et au Víctor Rugo de Ruy Bias,
et meme au Víctor Rugo de LaLégende des Siecles. En dépit des

Sous la varangue basse, aupres de son flguier,
Le Richi vénérable acheve de prier. ·
Sur ses bras d'ambre jaune il abaisse sa manche
Noue ~utour de ses reins la mousseline blanche,
Et cro1sant sos deux pieds sous sa cuisse l'ceil clos
Immobile et muet il médite en repos.
'
·
Sa temme a pas légers vient poser sur sa natte
Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ;
Puis elle se retire et va manger A part...

�62

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

· Lisez maintenant une strophe ou deux de la Vérandah :
Sous les treillis d'argent de la vérandah close,.
Dans l'air tiede embaumé de l'odeur des jasmms,
Ou la splendeur du jour darde une fleche rose,
La Persane foyale, immo~ile, repose,
.
Derriere son col brun cro1sant ses belles mams,
J)ans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins
Sous les treillis d'argent de la vérandah'close.

.

'

Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor,
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor,
Sur les.coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or,
La branche du hfika róde comme un reptile
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Jusqu'aux levres que l'am~re arrondi baise encor.

Et lisez enfin ces quatre stances, prises dans l' Apoihéose de
Mouga-Al-Kébyr :
Voici. Le Dyouan s'ouvre. De place en place
Chaque verset du livre, aux parois incrusté,
En lettres de cristal et d'argent s'entrelace
Du sol jusqu'a la vofite et sans fin répété.
Sous le manteau de laine et la cotte de mames
Et le cimier d'ou sort le fer d'épieu carré, .
Les Émyrs d'Orient dressent leurs hautes ta11les
Autour de Soulyman,l'Ommyade sacré.
Les Imans de la Mekke, immobiles et graves, ·
Sont la l'écharpe verte enroulée au front ras,
Et les chefs des tribus chasseresses d'esclaves
Dont le soleil d'f:gypte a corrodé les bras.
Au fond, vHus d'acier, debout contre les portes,
De noirs Éthiopiens semblent, silencieux,
Des spectres de guerriers dont les a.mes sont mortes,
Sauf qu'un éclair rapide illumine leurs yeux.

N'est-il pas vrai, malgré un air de parenté indéniable entre ces
trois formes de la civilisation orientale, qu'on se sent a chaque
fois transporté dans un monde nouveau, et que par l'abondance,
et la p'récision, et l'originalité des détails, chacun de ces tableaux
exclut l'impression qu'il ait été fait de chic.
·
La recherche de l'exactitude a ses avantages, meme pour un
poete ; elle a aussi ses inconvénients. 11 arrive notamment qu'elle
se fasse trop sentir. L'auteur, plein de son sujet, la mémoire
obsédée de tous les traits pittoresques, suggestifs, curieux, qu'il
a notés dans ses livres, ne peut se résoudre aux sacrifices nécessaires et ne vous fait grace d'aucun. De la parfois une surcharge
dont le lecteur est accablé. C'est surtout quand il rapporte les
traditions des peuplades primitives que Leconte de Lisie, cédant

63

a l'attrait puissant qu'exerce sur lui le mystere des origines, se
laisse facilement entrainer. Voyez dans Khiron toute l'histoire,
d'ailleurs contestable, des inva·sions doriennes dans la Grece
pélasgique. Voyez dans le Massacre de Mona le récit des migrations des Kymris. Voyez, dans la Légende des Nornes, les contes
sans fin que font les trois vieilles assises sur les racines du frene
Yggdrasill. Ou bien encore, c'est quand il énumere les horreurs,
les calamités, les violences et les turpitudes des plus sombres
époques du Moyen Age que sa verve ne sait pJus borner son
cours. Quelles que soient la beauté des vers et !a vigueur des
peintures, il faut s'y reprendre a plusieurs fois pour achever des
morceaux, comme le Corbeau, Hiéronymus ou les Paraboles de
Dom Guy, et on en vient a souhaiter, tandis que roulent d'un
flot égal, avec un fracas uniforme, ces tirades interminables,
que l'auteur fut plus concis, ou qu'il fut moins savant.
.
L'abus de I'érudition ne produit pas seulement la lassitude ; il
engendre l'obscurité. Pour comprendre les poemes mythologiques
et historiques de Leconte de Lisie, il faudrait souvent etre aussi
informé que l'auteur Iui-meme, connattre les sources ou il puise,
avoir Ju les Iivres qu'il a Ius. La priere védique pour les morls,
par exemple, n'est pleinement intelligible, j'entends dans son sens
, littéral, que si le lecteur a quelque teinture.du Rig-Véda. Parfois
le contexte apporte une suffisante clarté ; parfois aussi il ne
fournit que peu de lumiere. Faute d'un.e annotation que le poete
ne pouvait guere, sans tomber dans le pédantisme, mettre au bas
-0u a 1~ suite de ses vers, nous en sommes réduits a charger notre
mémoire de termes étrangers dont la signification nous échappe,
ou .d'allusions dont nous ne saisissons pas la portée. Ajoutez
que la préoccupation de I' exactitude dégénere en prédilection
pour l'insolite et pour le bizarre. La question des noms propres,
en particulier, tient dans la poésie de Ceconte de Lisie une place
qu'on ne peut s'empecher de trouver un peu excessive. 11
semble que fa été pour lui la grande affaire, et le témoignage le
plus éclatant de son esprit scientifique, que d'appeler ses héros
des noms les plus dissemblables de ceux sous lesquels on les
com:~ait ordi1:1airement. !I luí est meme arrivé de changer a
plus1eurs reprises sa mamere de les écrire. Assurément il était
lé~itime d_'y apporter une attention méticuleuse, quand il s'agissa1t des d1e~x de la Grece, qu'il était índispensable de distinguer,
~n Ie~r resbtuant leurs appellations authentiques, des dieux de
1 Itahe avec Iesquels on les avait trop-longtemps confondus. Mais
on :reut ~e de~ander quel intéret et quel avantage il pouvait y
avo1r a d1re Surya au lieu de Sourya, Nurmahal au Iieu de Nour-

�7

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65

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

t l'on sourit volontiers des efforts réitérés faits par le
mahal e
·
t
poete pour donner au nom de Cai:n, devenu s_uc~ess1vemen sous .
sa plume Kain, puis Qain, un aspect qui fut suffisamment
barbare a nos yeux.

•
••

Le lecteur aurait tort, néanmoins, de se laisser rebuter I.'ªr ces
dehors un peu rébarbatifs de la poésie de Lecont~ de_ L1~le. A
regarder de plus pres, il s'apercevra que cet appar~il scientifiqu_e
répond a une intention plus profonde que le souc1, as_sez puéril
en'somme de l'exactitude matérielle ou de la oorrection orthographique'. Si l'auteur nous surprend par des, détails s~nguliers
et des dénominations inattendues, c'est que des lepremierab?rd
il veut que nous nous sentions tra_nspor~és hors de D:otre sphere,
que nous ayons l'impression quas1 phys1que _de la d1fférence des
milieux et des époques. Mais il se propose b1~~ de ~e ~as s'en
tenir la. II veut nous faire pénétrer avec lm Jusq? a l ame des
temps passés e~ _des races_ ~s~aru~s .•Pour réuss~r dans,. cet~
entreprise, il falla1t, nous d1sa1t-1!"lm-meme, ;rnn mira~le d mtm
tion ». Ce miracle, lui a-t-il été donn~. d~ 1 accom~hr ? On ne
saurait s'attendre, évidemment, a ce qu 11 ait pous~é JUS~ue ~ans
le dernier détail la psychologie tles peuples. Ce n aura1t pu et~
qu'au détriment de la poésie e~_de I'ar_t. M?ins exigeants que lm,
nous ne demanderons pas « qu 11 se s01t fa1t touratourlecontemporain de chaque époque et qu'il y ait revécu exclusiv~ment.. »
II nous suffira qu'il en ait rendu exactemen~ la phys1o~om1e
générale, qu'il ait démelé avec jus~esse e~ ~ouhgné avec VIgueur
les traits dominants et le caractere ongmal de chacune des
grandes races ou des grandes civilisations auxqueiles il a demandé
le sujet de ses tableaux.
. .
.
.
.
.
L'Inde, soit légendaire, s01t h1stonque, lm a fourm le SUJ~t de
quelques-uns de ses plus beaux poemes. Pays étrange, qm rassemble en lui les plus étonnants contrastes : ardeu~ s~nsuelle et
extase mystique, voluptés savant_es et extraordmaires_ macérations. 11 semble que personne n'y fasse grand cas de la vte, de la
vie des au tres aussi. bien que de la sienne. La, passi?n, so~s ce
climat de feu, s'exaspere et va facilemen~ jusqu au cr1me. DJihanGuir, le maharajah de Lahore, s'est épr1s, a entendre monte~ ~a
voix dans l'air nocturne, de la blanche Nurmahal, l'ép?use d,~hKhan, que la guerre retient au loin. Et Nurmahal a 3ur~ d etre
fidele ; mais elle est faible, mais elle est femme ; elle a1me ~es
richesses1 les grandeurs, le luxe, les fetes, la soie et l'or? l~s saphirs
et les diamants. Elle ne résiste pas au penchant qui l entratne.

Mais pour éviter de commettre un parjure, elle commence par
se débarrasser d'Ali-Khan :
Par un coup de poignard a la fois reine et veuve,

elle pourra s'asseoir aux cótés de Djhan-Guir sur le tróne mongol.
Le vieux nabab d'Arkate, Mohhammed, est le mari tresamoureux
d'une trop jeune femme. « Défie-toi, lui souffie le fakir accroupi
ases pieds:

•

Nabab Ita barbe est grise et ta prudence est jeune...
Pourquoi réchauffes-tu le yeptile en ton sein ?

Et Mohhammed regarde « le front ceint de grace etde noblesse »
l'ceil jeune et pur, la bouche trop belle pour mentir, et il ne coro~
prend qu'une chose, c'est qu'il aime, qu'il aime comme s'il avait
vingt ans: La nuit vient : au fond du palais sombre, Mohhammed
repose ; il gít immobile, roide, la gorge ouverte au milieu d'une
mare de sang. - Le roi Ambarisha ofTre aux dieux une victime
h?maine. Au moment ou le sacrifice va s'accomplir, la victime
d1sparatt, dérobée par Indra. II faut de toute nécessité ou la
retrouver, ou lui ~n substituer une autre. Apres beaucoup de
tec_herch~s, ~mbarisha rencontreun pauvrebrabme, pieuxet sage,
qm a tro1~ f1ls. II demande au brave homme de lui Iivrer, au prix
de cent m1Ile vaches grasses, un de ses enfants. Mais le vieillard
ne veut pas céder son fils ainé, et sa femme se refuse a vendre
le plus jeune. Alors le second, &lt;;unacépa, se leve. II se dévoue.
II ·?em_ande seulement un jour de grace, pour dire adieu a celle"
qu Il_ a1me, a la fleur de son printemps, la tendre et pure &lt;;anta.
II lm_ annonce qu'il va mourir. La vierge aussitélt déclare qu'elle
le smvra dans la mort :
Tu veux mouru, dit-elle, et tu m'aimes l Eh bien
Le couteau dans ton cceur rencontrera le mien f '
Je te suivrai. Mes yeux pourraient-iJs voir encore
L? monde s:éveill~r, &lt;!,ésert achaque aurore f
e, est par. to1.qu_e I ore11le _ouverte _aux bruits joyeux,
J écouta1s les 01seaux qui chanta1ent dans les cieux
Par toi que la verdeur de la vallée enivre
'
Par toi que je respire et qu'il m'est doux de vivre...

Et ~l ~e dépend point d'el~e que son sacrifice ne soit accepté. V_alm1k1, l_e poete 1mmortel, Iui, est tres vieux. II a cent ans. Sa
v1e est pleme, son ceuvre est faite. II monte au sommet de l'Himavat, il s:arr~te ~o~s levaste Figuier verdoyant l'hiver comme l'été.
!mmob1le, Il Ia1sse une d_erniere tois ses yeux se fixer sur le monde,
Il se plonge dans la glo1re de Brahma. Et tandis qu'il est perdu
5

�66

67

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

dans cette extase surhumaine, par centaines, par milliers, par
millions, de blanches fourmis grimpent a l'assaut de son corps.

la favorito de Pallas Athéné, « la Cité surhumaine l&gt;, « la Fleur
magnifique des a.ges ll, que le poete voit, dans l'aurore et l'azur,
monter aux cieux élargis, et s'épanouir sur le monde enchanté,

Elles couvrent s.es pieds, ses cuisses, sa poitrine,
Mordent rongent la chair, pénetrent par les yeux
Dans la Joncavité du era.ne spacieux,
.
S'engoultrent dans la bouche ouverte et v1olette,

et de ce qui fut Valmiki, l'immortel poete, elles ne laissent qu'un
squelette roide,
Planté sur l'Himavat comme un dieu sur l'autel.

La Grece connatt,elle aussi,les passions qui tou~mententl'homme.
Elles sont de tous les temps et de tous les chmats. Lecont~ d~
Lisie nous montre Clytemnestre féroce, Hélene sensuelle, N1~be
orgueilleuse. Mais de cette terre _heureu~e, ou la race humame
s'est ép-anouie plus librement qu'a1lleurs, 11 a r~tenu d~ préférence
des images riantes. Les dieux y sont tout ~res de I h_omme, et
J'homme s'y sent presque au rang des d1eux. Les 1~mortels
aiment les femmes de la terre, et les nymphes ne crment pas
s'abaisser en poursuivant de beaux jeun_es hommes_ d'une t~ndresse que ceux-ci n'accueillent pas tou1ours. La v1e est facile,
les mreurs sont douces :
Ni sanglants autels, ni rites barbares,
Les cheveux noués d'un líen de fleurs,
Une Ionienne aux belles couleurs
Danse sur la mousse au son des cithares.

Sans doute la Grece a produit en foule guerriers _héroi'ques et
navigateurs aventureux ; mais, pour Leconte de Lisie, e~le est
surtout la patrie de l'intelligence et des_ arts, le sanct~a1re de~
Muses, dont il évoque a la fin del' Apollonide le .chceur maJestueux.
Nous sommes les Vierges sacrées,
Délices du vaste univers, .
Aux mitres d'or, aux ~aur~ers verts,
Aux lévres toujours mspir~.
L'homme éphémere et souc1_eux
Et l'Ouranide au fond des c1eux
Sont illuminés de nos flammes,
Et parfois nous réjouissons
De nos immortelles chansons
Le noir Hades oú sont les §mes !...
A travers la nue infinie
Et la fuite sans fin des temps,
Le chceur des astres éclat~nts
Se soumet a notre harmorne.. ,

Les Muses sont !'ame du monde. Mais leur séjour préféré, c'ést

..

La ville des Héros, des Chanteurs et des Sages,
Le,Temple éblouissant de la sainte Beauté.

Quel contraste entre cette lumineuse vision et les tableaux
que Leconte de Lisie a retracés du monde barbare 1 Dans ces
dures contrées du Nord, glacées de neige ou noyées de brume,
l'homme est sauvage comme la_ nature. Les corp::s sont robustes,
et les ames violentes. Point de dissimulation, de perfidies ni de
ruses: le sang .monte a la tete, le geste devanee la parole ; les
passions dominantes sont la haine jalouse et la soif de la vengeance. Ici, nul renoncement a la vie, mais le parfait mépris
de la mort. II est beau de mourir en combattant, d'épuiser d'un
seul coup, la part d'existence assignée a chacuri, d'.entrer joyeusement dans un autre monde. Hialmar est couché sur le champ
de bataille ; son casque est rompu, son armure est trouée, ses
yeux saignent ; il rassemble ses forces pour appeler a luí le corbeau
qui tout a l'heure dévorera son cadavre :
Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes ;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon creur tout chaud a la filie d'Ylmer..•
Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J'~i fait mon temps. Buvez, ó loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m'asseoir, parmi les Dieux, dans le soleil l

Ceux qui sont morts laissent un devoir a ceux qui restent.
A défaut des hommes, les femmes se leveront pour venger
l'époux ou le pere tombés. Hervor court au tertre sous Jeque!
repose Angantyr, elle réveille son pere dans la tombe, elle réclame
l'épée que le héros égorgé a emportée avec lui:
Anga!1tyr l Anga!ltyr' l rends-moi mon héritage.
Ne fa1s pas cette mJure a tarace, ó guerrier l
De ravir a ma soif le sang du meurtrier...

. De ~elle~ héroi'nes, quand elles aiment, sont plus portées a la
Jalo-usie 9u a la tendresse. Et elles l'exercent avec des raffinements
de féroc1té. Brunhild ne s'en prend pas. a sa rivale Gudruna · elle
frappe le roi Sigurd, qu'elle aime et qui l'a délaissée po~r la
Franke.
Voila ce quej'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée l
Pleure, veille, languis et blaspheme á ton tour l

�1

69

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ffiUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

qu'au rooment roeme, elle se tue sur le corps de
l'infidele qu'elle a poignardé.
.
Ces ames barbares sont aussi des ames e~~antmes : elles
se plaisent aux contes merveilleux, au~ tr~d1tions venu~s de
génération en génération des a'ieux lomtams ; _elles s attachent passionnément au culte qu'elles ont hér1té de _leurs
peres. Survienne une religion nouvelle, a l'appel _de leurs pret~es,
elles opposeront dieu a dieu dans une lutte mégale, ou bie~,
voyant la résistance impossible et ne se sentant plus de ra1sons de vivre, elles se laisseront comme les Celtes de Mona, ~vec
une indifférence dédaigneuse, massacrer par leurs n:ieurtriers.
Leconte de Lisie les regarde avec une visib~e ~y~pathie opposer
un supreme obstacle a la di_ffusion di_i Chnstiamsme. Le temps
viendra pourtant ou les dermersrécalc1trants auront r_egu le b~pt'me 011 l'Occident tout entier s'inclinera sous la 101 du Christ.
Itor~ commenceront les Siecles M audils, comme le poete les appelle:

mins, en quete d'_h?rribles nourritures, cette tres noble dame qui,
dans sa grande p1tié pour leurs souffrances, croit fermement faire
un a_cte de cha,rité en mettant le feu aux quatre coins de la grange
ou s1x cents d entre eux ont trouvé un refuge, et en les expédiant
au plus vite et d'un seul coup en l'autre monde :

68

n est vrai

Hideux siecles de foi, de lepre et ~e Cai_nine,
Que le reflet sanglant des büchers 1Uumme,
Siecles de désespoir, de peste et de haut mal 1. ••

ª.

Siecles du serf ~nchatné a la glebe, du J uif torturé petit feu, des
hérétiques scellés dans les murs ; siecles ducenoble sire aux aguets
sur sa tour», pret a descendre de son ~ire féodale pourrangonner
le marchand qui passe ; siecles du goup11lon, du froc, de la cagoule,
de l'estrapade et des chevalets ; siecles d'égorgeurs, de taches,
et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l'humanité.

Ent,:e les sept monts de Rome se dresse et grandit
Une bete écarlate ayant dix mille gueules,
Qui dilate sur les continents et lamer
L'arsenal monstrueux de ·ses griffes de fer.

Ce monstre qu'on dirait sorti de I'Apocalypse, c'est l'Égli~e
catholique instrument d'oppression sur les corps et de tyranme
sur les a~es. La papauté toute-puissante tient_ le monde en
servage· par la crainte de l'enfer, et courbe a ses pieds les peuples
et les empereurs. Sous cette domination insurmontable, la chrétienté est livrée en proie a la misere et" au fanatisme : roisere
morale autant que matérielle ; fanatisme sincere, mais dont
la sincérité n'est qu'une preuve plus lamentable de l'égareJ?,ent
auquel s'est abandonné l'esprit humain. Témoin, en un temps de
famine, ou les pauvres paysans vaguent le long des grands che-

Tous passerent ainsi dans leur éternité
Prompte mort, d'une paix bienheureusé suivie...

Aussi le poete voit-il poindre avec joie l'aube de ce xve siecle
qui marquera le déclin de la théocratie. 11 fait, en de truculentes
par~boles, dire par _Dom Guy, le prieur de la bonne abbaye de
Clairvaux, leurs véntés aux antipapes qui se disputent la· chaire
de saint Pierre, aux reines qui se roulent dans la débauche aux
roí~ qui font de la terre un lieu de boucherie, aux moines goi~fres
et 1vrognes, aux hommes de lucre qui changent la maison divine
en_ une caver~e de v:oieurs, a toute cette engeance maudite que le
ro1 Jésus-Chnst remera au dernier jour. 11 s'incline avec admiration devant les preroiers martyrs de la libre pensée qui sur le
bO.cher ou ils sont mordus par la flamme, trouve~t en~ore la
force d~ ~e redresser intrépidement et de narguer leurs bourreaux.
La V1s1on du Moyen Age que Leconte de Lisie nous offre est
un_e visi~n ?'enfer. Est-il nécessaire de souligner ·ce qu'un parti
pns auss1 v10l~nt co~porte d'e~agération, d'injustice et de fausset~ ? Cert:s, d sera1t tout auss! excessif de faire de cette longue
péno~e, ag1tée par des guerres interminables, éprouvée par des
calam1tés _de toute sorte, une réalisation de l'age d'or. A supposer
que certams de_ nos contemporains expriment parfois quelque
regret de n'avo1r_ pas vé?u ~ails ce bon vieux temps, c'est un
regret to_ut platom~ue, et d n est personne qui forme sérieusement
le ~ouha1t de I_e vo1r revenir. Est-ce une raison pour n'en parler
qu avec mépns et avec horreur ? Tout en admirant la vigueur
avec laquelle Leconte ~e Lisie a brossé les tableaux qu'il nous
e~ donne, on est en dro1t ~e se plaindre qu~il les ait systématiquement poussés au no1r. Avec beaucoup de violences . de
souffrances, de brutalité et d'iniquité il y a eu en ce rude te~ps
de 1:ent_housiasme, de la beauté, d~ la vert~, de la grandeur:
11 ~ était ~as per~is, apr~s 1850, a qui que ce ftit, meme a un
poete, de ~ en t~mr a une 1mpression si sommaire. Pour invoquer
une autorité qui ne saurait etre suspecte, Leconte de Lisle aurait
pu -trouver dans I'Hi~loire de Michelet les éléments d'une pein}te pl1_1s exac~e, des lignes plus justes et des couleurs plus vraies.
d aurait _appris tout au moins a parler avec une pitié fraternelle
e ce « trIS_te enfant arraché des entrailles meme du Christianisme,

�70

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui naquit dans les )armes, qui grandit dans la priere etla re:verie,
dans )es angoisses du cceur! qui _mo~rut sans ac_hever nen »,
maís qui« nous a laissé de lui un s1 po1gnant souvemr, que toutes
les joies, toutcs les grandeurs des ages modern~s ne su~ront pas A
nous consoler ». Il a préfété s'en tenír a Volta1re et a I Essai_ sur
les Mreurs. II s'était, pendant son adolescence a Bo~rbon,, tmbu
de ces opínions surannées : il y demeura fidele Jusqu a ~es
derniers jours. En 1872, il publiait so?s !ª forme ~•une pet1~e
brochure, aujourd'hui tres rare, une Hisloire populair~ du Chr1stianisme. II avertit lui-meme son lecteur que ce n est pas la
« un travail de critique et de discussion ». Entendez que c'est
une ceuvre de partialíté et de haine. II y résume en f~rm~les
tranchantcs les jugements que ses vers d~veloppent en d1atnbes
éloquentes et passionnées. Le pape Gré~o1re l~ Gra_nd est présenté
comme un des plus redoutables ennem1s de I espnt ,: « ª?cun d~s
Conquérants Barbares qui s'étaient emparés_ de I Itahe n_e f1t
plus de ;nal que Iui a l'in_telligence _humame ». Le xe s1écle,
_ qui est le siécle constituLJf de la soc1é~é féodale - est caractérisé « cornme le plus ignare, le plusstup1deme~,tréroce e~leplus
brutalement corrompu de tous les siécles de I ere ~hrétien~e. ))
Au moins, Louis IX, dont l'Église a fait un de ses samts, 1:1a1s_ en
qui la France voít une des plus grandes figures de son h1stoire,
trouvera-t-il grace devant !'inflexible sévéríté de l'auteur ?
II est loué mais il est loué de telle sorte que l'éloge est pr~sque
plus insul~nt que le blame. &lt;&lt; Saint Louis était un homme Juste,
généreux, plein d'honneur et d'héroisme. C'_est ~e plus btau
caractere du xme siécle. Les grandes vertus lui éla1e~t pro_pres,
ses vices étaient chrétiens. &gt;) Et pour conclure : « Le Chr1stiamsme,
et il faut entendre par la toutes les communions chrétiennes,
depuis le catholícisme romain jus_qu'a~x plus infi~es se~tes protestantes ou schismatiques, na Jama1s exercé qu une mfluence
déplorable sur les intelligen~es et les m°:_urs. »
telles affirmations portent leur réfutat10n en elles-memes: S1 elle~ pr~u_vent
quelque chose, c'est jusqu'a que! point pass10~ anb-religieuse
peut rétrécir et aveugler un grand espnt. Au pomt de vue proprement littéraire, nous en concluron_s par su~~rott que Le~~nte
de Lisie n'était guére en état de remphr la d_ermere des cond1t10ns
qu'il imposait a l'auteur d'une épopée cychque embrassant_ dans
son largc développement l'hu1;fla~lé to~t. entiére, et que s1 l'on
peut reprocher a quelqu'un d avo1r cho!s1, dans le pass?, «. des
thémes propres au développement des ~dées et des asp!rabons
du temps ou il vivait en réalité »,_ c'~st bien ~u poéte qui a g~té
une partie de son ceuvre, et ,.qui n en aura1t pas été la moms

pe

!ª

1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

71

neuve et la moins attraya~te, en y iníusant le philosophisme du
xvme siécle et l'anticléricalisme du x,xe.
Est-ce a dire que ce contempteur du MoyenAge professe pour
les temps modernes une admiration sans bornes,ouqu'il ait une
confiance illimitée dans )'avenir qui s'ouvre devant le genre
humain ? S'il a nourri, a une certaine époque de sa vie, des illusions de cette sorLe, elles se sont dissipées assez vite, et il a pris
soin lui-meme, - nous avons pu le constater déja, - d'efTacer
presque touLes les traces qui auraient pu en subsister dans son
ceuvre. La civilisation actuelle ne luí inspire pas moins d'horreur
que la société féodale. « Depuis Homére, Eschyle et Sophocle,
déclare la préface des Poemes Anliques,... la décadence et la
barbarie ont envahi )'esprit humain. &gt;) On s'attendrait qu 'il
saluat avec enthousiasme la nenaissance, qui remit les intelligences a l'école des mattres antiques. II n'en est rien. A partir
du xv1e siécle, il cesse de s'intéresser a l'histoire de l'humanité.
Seuls, obtienncnt de lui quelque marque d'attention et unesymp_athie non déguisée les représentants attardés des races primitives, les sauvages qui, dans la prairie américaine ou sur quelque tlot de la Polynésie, perpétuent cette alternance d'activité
violente et d'indolente songerie, qui fut sans doute, aux temps
préhistoriques, la loi de la vie humaine. II met une visible complaisance a décrire,
Assis contre Je tronc géant d'un sycomore
Le cou roide, les yeux clos, comme s'il dormait,

une plume d'ara, jaune et rouge,au sommet du crane, et le calumet
aux lévres, le dernier Sagamore des Florides, le sachem tatoué
~'ocre et de vermillon, immobile, étrange et beau comme une
1dole rouge ; - ou bien encore le dernier des Maourys, le vieux
Mangeur d'hommes, unique débris d'une race turbulente et
guerriére, qui boit l'oubli dans l'eau de feu, et s'en va le Ion,., de
0
la plage, la tete basse et les deux bras pendants,
FantOme du passé, silencieuse image
D'un peupJe mort, fauché par la flamme et le fer.

Q~ant aux représentants des races dites supérieures, ces blancs
qui prétendent faire la loi a l'univers il n'a pour eux - et il ne
'
se gene pas pour le leur dire, - que le'plus complet mépris
:

.

Vous vivez !Achement sans réve sans dessein
Plus vieux, plus décrépits que la terre infécond~
Ch:Hrés des le berceau par le siecle assassin
'
De tou te passion vigoureuse et profonde.

...

�72

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ils n'en ont qu'une, et la pl1;1s basse et la plus vile de toutes,
l'appétit des richesses, la soif de l'or. Mais la destruction guette
ce monde de corruption et de boue : « Les temps ne sont pas
loin », s'écrie le poete,
Ou, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
Vous mourrez betement en emplissant vos pocbes.

Et ce sera la fin. « La voix sinistre des vivants &gt;&gt; se taira sur
la surface de la terre, et le globe pulvérisé ira fertiliser de ses
innommables restes

Philosophie de 1'Esprit
Cours de 11. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslitut, Pro/esseur á la Sorbonne._

Les sillons de l'espace ou fermentent ~es mondes.
CINQUIEME LE{:ON

Ainsi le poete a constaté le néant des dieux; ~la lancé l'ana~héme
aux hommes ; il ne nous reste plus, pour épu1ser sa concept10n de
l'univers, qu'a nous demander ce qu'il pense de la nature.
(d suiure.)

Les bases spéculatives du dynamisme.

J'ai indiqué des ma premiere legon que, dans un cours comme
celui-ci, destiné 11. !'examen des grandes directions. de la pensée
philosophique, le point délicat, ou la critique doit exercer une
surveillance rigoureuse, consiste dans la distinction meme et dans
la position initiale des doctrines. II faut done, en abordant la
seconde partie de ces ét.udes, consacrée au dynamisme spiritualiste, que je m'eíTorce de mettre en lumiere ce qu'il représente
a travers l'histoire, en quoi il correspond a une aspiration constante de la pensée humaine.
A cet égard, je trouve un appui précieux dans le Vocabulaire
philosophique, dont M. Lalande est en train d'achever la publication. En particulier, je citerai quelques formules tres frappantes des observations suggérées a Jules Lachelier par la critique de M. Lalande sur le mot Spirilualisme : « Au point de
vue purement spéculatif, l'opposition la plus profonde est peutetre entre le mécanisme et la vie ». Et Jules Lachelier ajoute :
« On ne peut parler trop séverement du mal que Descartes a
fait a la philosophie , en substituant sa doctrine a celle
d' Aristote. n
Je prévois, quant a moi, que nous aurons occasion d'en appeler d'un semblable jugement, et d'invoquer meme la dialecti&lt;¡ue i_déaliste de Jules Lachelier pour donner au Cogito son interprétat1on la plus profonde et la plus féconde. Mais, pour le moment, n?us avons a faire sortir de ces formules la lumiére qui
nous gu1dera vers notre but. II y a une antithése Aristote-Descarles, et qui a survécu au triomphe du cartésianisme. Descartes
a cr~ travailler pour la cause du spiritualisme, en faisant rentrer
la vie dans le cadre du mécanisme ; en réalité, il aurait bien

�74

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plutot servi les intérets du matérialisme. Aussi serait-ce déja
un progres pour la philosophie de }'esprit que d'avoir suspendu
le mécanisme aux causes finales et aux forces psychiques, ainsi
que l'a fait Leibniz ; mais ce sera encore un plus grand progres
d'établir que la vie est d'un ordre autre que la matiére, qu'elle
a un rythme original qui la rend inaccessible aux prises de I'intelligence, qu~elle releve de la conscience, ainsi que l'a fait
M.Bergson.
Tels sont les différents points que je vais essayer d'éclaircir
aujourd'hui.
La base du spiritualisme, c'estlaconception de l'ame. Or, chez
Descartes, l'ame est res cogilans, et elle n'est que cela. Pour
Aristote, c'est bien l'ame qui pense, et puisque la pensée abstraite s'appuie sur l'iruagination, c'est bien !'ame qui sent ; mais
pensée et sentiment ne constituent pas les fonctions essentielles,
fondamentales, de l'ame ; les plantes ont une ame, et pourtant
on ne peut pas dire qu'elles sentent ou qu'elles pensent. Que se
passe-t-il done en elles, qui réclame, qui atteste la présence
de l'ame ? C'est un mouvement de croissance, vers une forme
d~terminée, un processus de maturation qui a son rythme parfa1tement défini, une yivt,ni; suh'.ie d'une 96op&amp;..
En nous plagant sur le terrain de la biologie végétale, nous
avons chance de saisir l'intuition centrale du spiritualisme
aristotélicien, d'ou nous pourrons descendre dans le domaine
proprement physique, et nous élever au domaine proprement
psychologique: Partout, en effet, pour Aristote, le probleme est
posé de la meme fagon. Ce dont il s'agit de rendre compte,
ce ,~'est pas. des phénomenes considérés quanlitalivement, en tant
qu Ils occup,ent une p.artie plus ou moins grande de l'espace,
en tant qu 11s se succedent dans le temps, mais de l'ensemble
qualitalif qu'ils forment, de l'ordonnance qu'ils présentent, de
l'harmonie interne par quoi ils nous donnent le spectacle du
monde, du K6crp.o,;. De la l'inadéquation de l'atomisme Aristote appréciait la rigueur rationnelle de la science dé'mocrit~enne ; mais il ne croyait pas que le mode proposé d'explicafao!1 répondtt aux exigences de l'expérience, car un mouvement
qm ~e ?ontinuerait de lui-meme irait a l'infini, ce qui est en contrad1ction manifeste avec la réalité. D'autre part, les résultats
du concours et du choc des atomes seraient des résultanles au
sens propre du mot, c'est-a-dire des agrégats et des événements
~~lconques, qui n'offriraient pas cette régularité et cette périod1c1té dont nous sommes les témoins, qui ne se preteraient ni
aux lignes simples d'une classification ni aux émotions esthé-

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

75

tiques de la contemplation. Quand une plante se développe,
nous voyons bien qu'elle augmente de volume, et nous pouvons
dire assurément que de nouvelles particules de matiere viennent
s'ajouter a elle ; mais une addition purement mécanique ne nous
éclaire pas sur ce que nous désirons expliquer : comment le terme
de ce développement est l'apparition de la pl;mte dans la plénitude et la perfection de son type, avec une taille, une proportion des organes, une durée, qui se retrouvent telles quelles dans
les végétaux de meme espece, qui se conservent de génération en
génération. La nature vivante est un mystere impénétrable pour
qui prétend résoudre le composé a venir dans les composants
déja donnés ; elle se dévoile au terme de son processus, par la
fin qu'elle réalise, et c'est en remontant le cours du temps, en
renversant l'ordre de l'apparition, que l'on atteint l'ordre de la
produclion. La cause qui fait de la plante ce qu'elle est, c'est ce
qui contenait déjd en soi cette réalisation, qui a communiqué a la
graine le pouvoir de devenir le végétal en acle, c'est l'lv-tElExda.
Cette conception de la causalité s'explicite d'elle-meme lorsqu'on l'applique a une reuvre d'art; car, ici, les différents moments
sont donnés a part les uns des autres : le marbre sur lequel le
sculpteur travaille et les coups de ciseau successifs qui en dégagent
la statue ; la forme qui se révele pour les témoins a l'achevement
mais qui préexistait dans l'esprit de l'artiste, et la fin en vue de
Iaquelle il a travaillé. Dans la nature, les causes sont immanentes
a la matiere meme du devenir, comme il arrive d'ailleurs chez
l'homme en cert_aines circonstances accidentelles, par exemple,
chez le médecin qui se soigne lui-meme. L'etre vivant est l'artisan, le sculpteur de soi ; !'ame est en luí ce qui informe le córps,
ce qui le nourrit et le conserve dans la spécificité de son type.
De cette parenté entre la nature et l'art, qui a été l'un des
themes principaux du romantisme, Aristote a eu le sentiment
tres net. Je vous rappelle seulement ':In passage de la Physique :
. Si doi:ic les choses artificielles son! produites en vue de quelque «;hose,

il est év1dent que les choses de la nature le sont aussi ; car, dans les choses

a.rtificielles et dans les choses de la nature, les conséquents et les antécédents
sont entre el!JC dans le méme rapport.

Quant au car.actere anthropomorphique de cette conception,
caractére dont on voit que Platon avait pris pleine conscience,
et par le f~rneux passage du Phédon qui concerne Anaxagore,
et par le Tzmée ou la cosmogonie finaliste est présentée expressément comme une mythologie, il se dissimule chez Aristote,
sous une vision esthétique des choses qui, précisément parce

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'elle est esthétique, donne I'impression, ou si vous le préférez, l'illusion d'une intuition immédiate et spontanée. Pour un
génie d'artiste, chez un peuple d'artistes, il n'y a pas un effort
spécial a faire pour aboutir a l'animation, a la divinisation de
la nature ; ce génie et ce peuple voient directement l'ame et la
divinité dans la nature.
Telle est, dégagée des textes qui l'expriment sous une forme
abstraite, et qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours faciles a concilier, la doctrine de la vie chez Aristote.
Com~ent de cette biologie procedent tour a tour psychologie
et phys1que ? C'est ce que nous indiquerons brievement. Du moment que l'ame est forme du corps, énergie préexistant en quelque
sorte a sa réalisation, provoquant et par suite expliquant le passage de la puissance a l'acte, l'ame purement nutritive des végétaux,l'amesensitive des animaux, l'ame raisonnable des hommes
apparattront comme des fonctions successives qui occuperont
des ra~~s d? plus e_n plus élevés dans un tableau hiérarchique :
la m~bere m~rgamque _étant la puissance que l'ame nutritive
orgamse, la vie végétative étant la matiere de la vie sensitive,
laquelle se concentre a son tour dans l'activité de la pensée abstraite, jusqu'a l'acle pur, forme sans matiere, opération sans
changement, sans déplacement, ou se confondent perpétuellement le lerminus a quo et le lerminus ad quem.
. D'autre part, comment tendre compte de cette espece particubere de changeme~t qui s'opere dans l'espace, du mouvemenl
local, de la translat10n? II y a des cas ou nous voyons se succéder
la cause et l'effet, également donnés a la perception, quand,
par exemple, nous _langons un projectile. Mais ce cas semble
trop facile po~r étre intéressant, encore qu'il y ait a se préoccuper de sav01r comment le mouvement continue un certain
temps apres que la main cesse de tenir le projectile. Les mouvements ou l'on apergoit directement un moteur sont des mouvements víolenls, tandis que les mouvements n'aturels sont ceux
dont la cause est invisible : la pierre tombe .e t la fumée monte.
Or, la contrariété de ces tendances, inhérentes aux différents
corps, imp~i.que la pr~sence, et l'a~tion d'une forme qui s'exerce
sur la ~at1ere, et q~1 ~onfere, s01t aux graves, soit aux légers,
la propriété caractéristique qui les qualifie. Le but ou tend cette
forme, c'est la position dé la matiere dans son lieu naturel, qui
sera le haul ou le bas ; de telle sorte que pierre et fumée se déplacent, parce que ce sont, a littéralement parler, des corps a la
recherche de leur ame.
,
J'ai réduit cette esquisse du monde aristotélicien a ce qu'il

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

77

y avait d'essentiel pour faire apercevoir toute la portée, et de
la révolution cartésienne, et de l'effort ultérieur afin de remonter
le courant du cartésianisme, de retournera. un dynamisme dans le
domaine de la physique et de la biologie.
La cosmologie cartésienne, fondée sur le príncipe de l'inertie
et sur le príncipe de la conservation du mouvement, considere
tout phénomene comme une résullanle qui se résout intégralement dans ses composanls, a. l'aide d'une équation entre les coefficients convenablement choisis des antécédents et les coefficients des conséquents. La cause, physiquemenl parlanl, n'est
autre chose que la raison, mathématiquemenl parlanl. Des lors,
il n'y a plus lieu de faire appel a la force d'une ame qui serait
génératrice du mouvement, qui l'aménerait a sa forme : le monde
physique s'explique tout entier, pour l'intelligence, sur le niveau
des phénoménes, grace a l'application purement géométrique
des lois fondamentales. Le monde matériel est ce qui exclut la
causalité d'ordre spirituel, comme l'essence spirituelle se définit
par l'impossibilité d'un contact direct avec la matier , contact
qui aurait inévitablement pour eITet de le situer dans 11espace et
par suite d'en nier la spiritualité. L'ame n'a d'autre fonction que
de penser ; il n'y a qu'une ame : l'áme raisonnable. Propositions
qui se confirment par a prétention qu'émet Descartes d'incorporer au mécanisme (ainsi que nous l'avons vu dans notre premiere legon), le domaine de la biologie, une grande partie du domaine psychologique.
Or, Descartes en a-t-il fini avec le dynamisme aristotélicien?
Point du tout, nous l'avons dit. M0is ce qui est tout a fait curieux, c'est la íagon dont s'est opéré ce retour a l'inspiration
d'Aristote. II ne s'agit nullement de la survivance d'une tradition qui se maintiendrait, par l'effet des habitudes acquises,
en face d'une autre tradition. Leibniz accepte pleinement la conception cartésienne ou, pour mieux dire, mcderne de la science ;
il récuse, comme une régression vers la barbarie scola~tique, le
dynamisme brutal des Newtoniens·qui font de la gravitation une
qualité premiére, de l'attraction une force vérit8ble. Il ne va
pas, comme Aristote, de la vie a la matiere; mais, de l'étude méme
de _la matierc, il dégagera la nécessité de recourir a quelque chose
qm dép_asse le plan de la matíere, et de réhabiliter, suivant son
express1on, les f'&gt;rmes subslanlielles, lesenléléchies lesámes et cela
par une discussion d'ordre mathématique et méc~nique, ~n montrant que les équations cartésiennes du mouvement équations
pure:zient algébriques, ne suffisent p&amp;s ,i rendre compte des phénomenes.

�78

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Descartes avr.it ehoisi, po11r fondement d, sa cosmologie, le
chcc co:i;isidéré dans l'instant: avant le choc et a pres le chcc doit
$e retrouver le meme quantité, produit de la masse par la vitesse.
Mais les lois de Galilée sur la chute des corps ont révélé un autre
type de phénomene : un mouvement qui s'accrott avec le temps
et dont la connaissance est réservée a une autre sorte de calcul,. celui-la méme que Leihni:r constitue grace a 18 découverte
.de l'algorithme différentid. La détermination de ce mouvement
a un inst·mt donné ne fournit qu'un term" isolé dans la série,
et .·:e terme ne s'e'Cplique pas si on ne le réintear3
., pas c'ans 13
séne tout entiere, si on ne le faitp'lrtidp~r a laloi dynamique qui
est génératrice et ronstitutive de la série. Or, ~ette intégration
des ID:)uvements qui se succedent a travers le t.emps, fournit la
force vive: 1 /2 mv2 que 1 eibniz (sous 1~ forme mv11 a l'exemple tle
H uyghens) substitue, comme. inv :zriant universel, a l 'invariant
cartésien : mv.
Ainsi b fcrce, sdentifiq11ement parlant, est une inlégrale ;
au moyen de cette intégratitm, la s~ience parvient a la réalité,
par del?t le cara-:tere de rtlativité, qui est inhérent au mou·vement.
Vcici a, cet égard, une déclari&gt;tion que j'emprunte au Discours
de Mélaphysique :
·
Le mouvement, si on n'y considere que ce qu'il comprend précisément et
!or~ellement, c'est-a-dire un c~angement de place, n'est pas une chose
~nt~erement réelle,_ et quand plusieurs corps changent de situation entre eux;
il n Y est pas poss1ble de détermmer par la seule considération de ces chan~ements, ~ qui eJ?,tre e~x le mouv~ent et le repos doit étre attribué, comme
Je pourra1s_ le faire vo1r géométr1quement, si je m'y voulais arreter maintenant. Ma1s la force ~u cause prochaine de ces changements est quelque
chose d~ P!US réel, et 1~ y, a assez qe fondement pour l'a ttribuer a un corps
plus qu a l autre ; ~uss1 n est-ce que par la qu'on peut connattre a qui le
mouvement appartient davantage,
'

La !orce, prise en soi, dans ce q11'elle &amp; de primilif, est de rn1ture
psych1q•ie ; car l'ame se définit esse.atiellement intégration et
co1;1centr~tion. L'ame est un miroir vivant qui e:xprime dans son
umt~, smva1;1t sa perspective particuliere, la multiplicité des phén_omenes umversels. Le monde, vu du dehors, est un ,mécanisme
ngoureux! ré~, COJ?me l'avait compris le génie de Descartes,
par un prmc1pe umque de co~servation. Vu du dedans, c'est un
~onde de tendan_ces conf~ses ou claires 1 d'appétitions inconscientes ou de dés1rs conscients, un monde de fins et d'ames gouverné _par une loi d'ordre moral (ou pluti&gt;t peut-etre d'~rdre
esthétique) : l' harm-0nie préélablie.
Le syste?I_e ne_ prés~nt~ pas de !acune, pas de discontinuité,
.entre le spmtuahsme mtegral de la Monadologie et la i:evision

79

du mécanisme cartésien par la substitution de l'équation de ·1a
force vive a l'équation du mouvement. Mais cette continuité
marque les limites de la spéculation leibnizienne, et permet d'en
décele_r la fragilité. II est vrai qu'elle assigne a chaque monade
un centre original de perspective, un rythme particulier de vie
intérieure. Mais ces perspectives et ces rythmes ne sont pas indépendants les uns des autres ; ils sont soumis aux conditions
imposées par un créateur géometre a qui Leibniz préte la joie
de résoudre \Jn difficile probleme de maximum et mínimum : ils
doivent ne jamais faire double emploi, tout en différant aussi
peu que possible les uns des autres. Au fond, Leibniz ne dépasse
le mécanisme géométrique de Descartes qu'au profit d'un mécani~me mélaphysique qui asservit, et, par suite, dénature, pour le
fa1~e entre_r da~s un cadre d'universelleintelligibilité, l'originale
et 1rréductible liberté de la force et de la vie.
11 y~ done une derniere étapeafranchir,danslavoieque j'aia
parcounr avec vous, aujourd'hui. A cette étape, la science elle-meme a d_onné son app~i, e~ établissant, en face du príncipe de
c~°:servat10n_ d~ l'énerg!~ qm est une extension du príncipe leibn!~1en, le _p~1_nc1pe de I mégalité de l'énergie utilis~ble, príncipe
d 1rrévers1b1hté temporelle, dont l'importance a été soulignée dans
des t ravaux qui sont devenus classiques : la these de M. Lalande :
La dissolution opposée d l'évolution dans les sciences physiques
el morales ; l'ouvrage de M. Meyerson : Idenlilé el réalilé.
Or le príncipe de Carnot-Clausius conduit a fonder sous une
forme singulierement précise et nette le dynamisme de la vie
gr~ce au rapport qui s'établit entre la physique et la biologie'.
Ic_1, nous rencontrons une des theses capitales del' Évolution créalrice, d'un~ part, la loi de Carnot•Clausius, dégagée de la forme
?Iathématique sous laquelle-1' ont présentée ses inventeurs devient
mdépendante de toute convention. Elle est :
la p~us métaphysique des lois de la nature, en ce qu'eUe nous montre
du do1gt, sans symboles interposés, sans artiflces de mesure la direction ou
~arche le monde. D'autre part, elle nous conduit a poser de Ía fai;on la plus
~!iecte
probleme qui dépasse les ressources de la ph.ysique proprement
1
e :. • n monde tel que notre systeme solaire apparatt comme épuisant a
tout m~tant q~el~e c!lose de _la mutabilité qu'il contient. Au début était
le maxunum d _ut1hsation poss1ble de l'énergie : catte mutabilité est allée
sans cessc en d1minuant. D'ou vient-elle ?
«

üº

. Posé en ces termes, &lt;&lt; le probleme est insoluble si l'on se mainti,ent sur le ~erra~ de la physique, car le physicien est obligé
d atta_cher l énergre ~ des particules étendues, 'et, meme s'il
ne vort dans les particules que des réservoirs d'énergie, il reste

�80

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans l'espace ; il mentirait a son r6le s'il cherchait !'origine de
ces énergies dans un processus extra-spatial. C'est bien la cependant, a notre sens, qu'il faut le cherchern. Du moment, en efTet,
que « tous les processus physiques ont une tendance a se dégrader
en chaleur et que la chaleur elle-meme tend a se répartir d'une
maniere uniforme entre tous les corps », ne faut-il pas admettre
que « l'un des traits essentiels de la matérialité, c'est d'etre une
chose qui se défaii » ? Et, que conclure dé la, sinon que le processus
par lequel cette chose se f ail est dirigé en sens contraire des processus physiques et qu'il est, des lors, par définition, immatériel ? &lt;&lt; Notre vision du monde matériel est celle d'un poids qui
tombe ; aucune image tirée de la matiere proprement dite ne
nous donnera une idée du poids qui s'éleve ».
Nous sommes done amenés a considérer la vie comme transcendante a la matiere. Mais ce n'est pas la une proposition négative, appuyée sur l'impuissance de l'intelligence et du mécanisme
a rendre un compte satisfaisant des phénomenes biologiques.
Le lien de la matiere et de la vie est beaucoup plus rigoureux :
la matiere descend une pente, et la possibilité de descendre ne
se comprend que grace a l'efTort pour remonter la pente ; c'est
la physique qui réclamera done « un processus inverse de la matérialité, créateur de la matiere par sa seule interruption ii. e&lt; En réalité,. conclut M. Bergson, la vie est un mouvement, la matérialité
est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements
est simple, la matiere qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui le traverse en y découpant
des etres vivants. De ces deux courants, le second contrarie le
premier, mais le premier obtient tout de meme quelque chose
du second; il en résulte entre eux un modus vivendi, qui est précisément l'org;misation ii.
Ainsi s'acheve l'évolution de pensée qui contredit le mécanisme
au profit d'un dynamisme de la vie. C'est, si l'on veut, la revanche
d' Aristote sur Descartes ; mais il ne subsiste plus rien de la méthode aristotélicienne, qui consistait a projeter directement dans
l'univers physique une vision esthétique de la vie. C'est en se
plagant sur le plan du déterminisme phénoménal, en appliquant
les procédés techniques de la science moderne, que l'on. voit
surgir, des solutions atteintes par les physiciens, un appel a la
puissance créatrice de la vie.
·
Comment le meme appel a la meme puissance créatrice se
retrouvera dans l'examen des problemes moraux, que souleve
l' évolution des sociétés modernes, e' est ce que nous auro ns a indiquerla prochaine fois.
(d sui:Jre. )

Emile Deschamps (1791-~871)
Exposé de la these soutenue par lf. Henri GIRARD.

tf

b .:: en~i Girard, _cr~lir¡ue el écrivain bien connu des lellrés
¡ w ecaire d la Biblwiheque naiionale a soulen
.
'
el avec le pl1,:-s v_if succes deux fheses en Sorbonne : l'u~/f~;7~~n~
1
U n bourgeo1s dilettante a l'é
.
É .
u ee ·
(1791-1871) el l'auire·É •¡ p~quehromanti_que; m1leDeschamps
e
.
· mi e ese amps d1lettante relationsd'u
po te rornantique avec les peintres, les sculpteurs et les mu - . n
de son temps (París, Édouard Champion).
swiens
L~ so~lenance .ª ~ié tres brillante. Nous avons cru u'il s .
parliculieremenl inferessanl pour nos Lecieurs d' a . .q. 1·, erait
cand'd t f ·1 ¡
voir 1c1 exposé
que Le
.
La a ai ,seon l'usage,au débuidela" solenniié,i
expliquer son but, son plan el sa méfhode Nous
.
pou_r
culieremenl M G · d d
. · . remercwns parti. irar e nous avoir aulorisé d reproduire ses
paroles.
F. S.
Quand je me pose a moi-meme devant
1'
.
d~ savoir ce que j'ai voulu faire, il ~e sembl~ed'~~~~dl:uqu_es~o:11
repondre que je n'ai pas voulu écrire uni
e Je _oJS
le~ent une biographie. Ai-je besoin d'affir!uemen~ et; e~s:ntie!pris Deschamps pour un homme de énie .? ~u:-{e ~ a1 Jama1s
qu'il avait un charme que J·'ai taché dg défi.. a1 i. s_1mplement
· intéressé en lui e , tmir
et pmsJ'y ai cédé
ee qm· m'a vra1ment
l
.
.

e;,

~~:;:;;~:~~,!:~:

~r:~~=;1pPl~¿r~i'saémpent ~arcde qu'il ~•-~s¡spa:
'
ermis e cons1dérer 1
t·
certains aspects différents d
e roman 1sme sous
e ceux sous lesquels _
· d'h surtout - . on., est tenté de 1e cons1'dé. rer.
auJour u1
E n vénté, J ai sans cesse 'té é
littéraire je devrais m' e d_pr occ~pé de décrire sous son aspect
'
~ eme ire : urnquement poétique et artis6

�•
82

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique, une époque de notre vie nationale, une des plus brillantes
et des plus pathétiques sans nul doute, une de celles qui nous
intéressent le plus passionnément encore, cette époque romantique
autour de laquelle on a tant débattu, et plus généralement ce
x1xe siecle, si grand et si critiqué, qui reste si cher a quelques
homnies de notre age, parce qu'ils se sentent liés a luí par toutes
les fibres de leur nature intime et de leur culture, et parce qu'ils
comprennent mieux avec le re·cul de l'expérience et des années
l'apre élan de ce siecle individualiste et lyrique vers la vérité
transcendante, avec son reve héroi'que et son désespoir final
et qu'ils le trouvent grand, malgré sa faillite momentanée, .d'avoir
fait planer, sur ce désespoir, sa protestation, sa supreme espérance en la jeunesse renaissante, en l'idéalisme quand merúe.
J'ai done voulu présenter une apologie discrete et mesurée,
mais tres ferme et tres motivée du romantisme frangais.
Mais on ne fait pas tenir l'histoire littéraire et morale d'une
époque quelconque de _la France en un vo!ume de 400 ª.
pages,
et c'était bon pour un Jeune homme de vuigt ans que J a1 connu,
d'avoir eu l'idée d 'écrire l'histoire du Mal du Siecle ni plus
ni moins.
.
Le moindre étudiant d'aujourd'hui, devenu familier, comm.e on
ne l'était pas dans notre jeunesse, avec la bibliographie, recule
d'épouvante devant les s1;1jets trop va~!es. Nous-meme, qui a:vons
appris-avec les bons espr1ts du x1xe s1ecle a nous défier des 1dées
générales sans cesser de les adorer, nous voulons, par respect
pour ell;s, les appuyer ~ur un monde de faits patiemment
recueillis, soigneusement tr1és, et, comme nous n~nous p~rmett?ns
l'induciion que dans les limites d'une expénence bien faite,
nous avons cherché dans le champ du xixe siecle littéraire, ou
le Romantisme, comme disent ses adversaires, a sévi, un exemple
signifiant, un beau cas, pour examiner leur diagnostic sévere.
Nous avons essayé, par conséquent, de détachersur le fond plus
vaste de tout un siecle littéraire la vie d'un homme né avant
l'époque incriminée et mort apres que le romantisme eut produit
tous ses effets.
La longue vie, l'reuvre significative d'Émile Deschamps, et
son róle important dans l'École offraie~t cet avan~age : nou_s
avons pu montrer ce que l'art romantique recouvra1t de class1cismeéternel. Nous avons étudié avec Émile Deschamps le romantisme des poetes-artistes, soucieux avant tout des problemes
de langue, de versification, de facture, de forn:ie, et nous_ avon~
fait ressortir cette veine essentiellement puriste et artiste qui
circula depuis le Cénacle jusqu'a cette école parnassienne

?~

83

qu'Asselineau a joliment appelée 1&lt; le regain du romantisme »
~ntre l'Éco~e ro~antique pr-0prementdite etl'école parnassienne:
l exemple d Émile Deschamps permet de le prouver il n'y a pas
de solution de continuité.
'
.Mais son ~xemple a une autre portée : dans I'ordre moral,
met en l:muere le fond de sociabilité,- de gaieté, d'optimisme
quand meme, done de moralité essentielle qu'on trouve chez
un ?omm_e doué de tou~ le bon sens néces&amp;aire pour accepter
la v1e, ma1s persuadé qu'Il faut rendre a tout prix la vie poétique.
Or, cet heureux mélange de bon sens et de reverie ne fait de Iui
en aucune mániere, une exception. Nous le définissons volontier~
comme le type exquis de l'honnete homme au x1xe siecle. Desc~amps n:est une exception ni par la supériorité des dons indi".1duels, m par les anomalies d'une destinée malheureuse et singuh~re. II _ne compte ni parmi les enfants perdus du romantisme,
m ~arm1 les h~mmes de génie de cette seconde Renaissance du
l~ris~e franga1~. 11 ~st aus~i loin, si l'on veut, d'Alphonse Rahbe,
d Etienne Egg1s, d Aloysius Bertrand, de Gérard de Nerval
que d~ ses ?lori~ux _amis les Vigny, les Hugo. Comme poete, bie~
que fres arbste,_11 fa1t son er un peuaMusset,et,parcequ'artiste,
davantage a Samte-Beuve, heaucoup a Banville. Ses égaux, ce
sont tous les etres charmants, hommes et femmes qui l'ont
entou_ré et lui fon~ cortege dans cet ouvrage, ce sont les meilleurs
pariru les Franga1s et les Frangaises de son temps. Deschamps
fut, avant tout, un homme du monde et de son monde • sans
cesser d'etre r?mantique ~t dil?ttante c~mme pas un, il sut 'rester
~omme de ~?ut: Nature mfim~en~ sensible, encline a l'amour,
il se~ble ~u il a1t pu dans sa VIe pr1vée faire au sentiment, a la
pass10n me~e leu~ p_art sans troubler l' équilibre élégant et discret
de sa condmte prati~u~, et c'est meme cet accord de la passion
et de la _me~ure que J a1 essayé de symboliser dans les deux mots
contrad1cto1res de mon titre : 'un hourgeois dilettante.
, Que ces deu.x rr:ots soient une antithese vivante; j'en ai fait.
l épreuve au pres d excellents esprits que j 'ai consultés.
L'un d'entre eux, dont je tairai le nom (1 ), m'a soumis ses scrupules avec _grace. « Émile Deschamps l un bourgeois dilettante 1 _
11,Y ~ to_uJours eu. ~ans !'esprit des hommes de ma génération
m écnva1t ~on spmtuel correspondant, une opposition si com~
plete entre l ame romantique et le tem~érament bourgeois que ces

n

(1) Tous les lettrés ont deviné qu'il s'auiss •t d
.
conservateur honoraire de la Biblioteq e l' vª1
M. A~h1lle Thaphanel,
a connu Émile Deschamps.
u e ersai les, qui dans sa jeunesse

.f

,,,

�84

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

deux mots rapprochés et appfiqués au meme personnage me
semblent s'exclure l'un l'autre ... ·Pour moi, le type du bourgeois
dilettante serait, . par exemple, le Dr Véron ... Mais Émile Deschamps n'avait ríen du bourgeois, du philistin, pour lequel il
professait la meme horreur qu'un Musset ou qu'un Gautier.
Dilettante, oui certes, l'homme du monde en luí dominait l'artiste,
le poete. II était un amateur passionné de poésie et d':irt. Le
comte de Circourt, que Sainte-Beuve a si bien connu et apprécié,
était-il un bourgeois ? Doudan lui-meme, le délicieux Doudan que
j'adore, n'était-il pas plus pres du cuistre que du bourgeois !
II faut entendre ici cuistre, comme l'entendait Jules Simon,
quand il disait : « Soyons des cuistres ! « Ce n'est pas une injure,
c'est la constatation d'un pli professionnel parfaitement honorable. Émile Deschamps était un Doudan, mieux né, d'une urbanité moins acquise, - et tout a fait l'égal d'un Circourt pour la
science du monde et la grace des manieres. »
Telle est l'objection qui me fut faite et vous·me saurez gré de
vous avoir lu cette page charmante, écrite par un homme qui
s'y connatt en fait d'atticisme et d'urbanité.
Et moi, j~me souviens que j'ai protesté avec véhémence contre
toute comparaison possible entre l'odieux Dr Véron, prototype
insolent et vulgaire de ce que nous appellerions l'arrivisme
satisfait, et le « délicat et charmant Deschamps », comme disait
Sainte-Béuve, Deschamps, si noble de cceur, et d'esprit, et de
race, « cette vestale exquise de !'esprit frangais », comme se plaisait a l'appeler Théophile Gautier.
Eh bien, soit ! a:dmettons qu'il y ait - c'est certain -deux
sens toujours possibles au vieux mot de bourgeois, et plut a Dieu
que le Dr Véron et les gehs de sa sorte qui soulevaiént l'horreur
des ames d'élite, depuis Gautier et Musset jusqu'a Flaubert,
eussent disparu a jamais en emportant avec eux l'épithete
flétrissante qui leur avait été décochée, et plO.t au Ciel aussi qu'ils
en eussent débarrassé, en disparaissant, et notre patrie, et notre
langue ! II reste qu'aupres de cette acception péjorative et
tout a fait temporaire, le vieux mot en question représente en
France un élément tout a fait durable et solide et grandernent
estimable de la nation, et c'est dans ce sens qu'un homme du
monde aussi bien né qu'Émile Deschamps, puisqu'il appartenait par sa mere, Marie de Maussabré, a une antique maison
du Berry, peut souffrir l'épithete qu'Henri Heine donnait au
marquis de Lafayette avec le commentaire suivant : « 11 y a
chez lui, disait-il, tant d'amabilité et tant de fine ironie a la fois
qu'on se sent enchatné comme par une curiosité magique, par

ÉMILE

DESCHAMPS

(1791-1871)

85

une do_uce énigme. On ne sait si ce sont les manieres choisies d'un
marq_ms_ frangais ou la simplicité droite et ouverte d'un citoyen
améncan~. :out le bon coté de l'ancien régime, le chevaleresque,
la ~ourto1sie, le tact, sont fondus merveilleusement ici avec la
~eilleure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de l'égalité,
l absence de faste et la probité. » A cette charmante définition
ne reconnatt-on pas _tout de ~uite !'élite de la société frangaise:
telle _9ue la R~volubon I1ava1t faite, !'élite de notre bourgeoisie
du. siecle dermer, non pas celle qu 'á grisée la fortune mais celle
qm . respectait l'intelligence, et qui nous a donné l~ majeure
part1e de nos savants et de nos philosophes, et, chose anoter presque tous nos grands poetes.
'
Bourgeo~s et dilettante, voila done ce que fut Émile Deschamps._ S1 nous ~vons réussi a démontrer qu'une ame d'artiste
peut am;ver,at1: pnxde beaucoup de bonsensetd'ironie,as'accommoder d une vie bourgeoise, semblable a celle de tout le monde
on _nous accordera que nous avons répondu au reproche d'immo~
rahté_ qu'on adresse si volontiers, et de fagon si pédante, au romanbsme.
IV

_Mais on Iui adresse une critique non moins grave quand on
!~1 repr~che am~relll:ent d'etre un mouvement d'origine étrangere, meme antmabonal. Or, nous croyons que sur ce point
encore, le cas d •~mile Deschamps pose d 'une manie~e intéressante
le probléme des mfluences étrangeres sur notre Iittérature.
ll_ Y a ?'abor~. une question préjudicielle que nous croyons
avoir élu~1dée. L mcontestable sympathie de nos romantiques
pour le_s httératures étrangéres, et, si l'on veut leur généreuse
~entahté cos~opolite, qui ne les empecha pas 'd'ailleurs d'etre
d a~dents patnote~, fut sans danger. Pourquoi ? - Parce qu'ils
étaient de grands_ 1gnorants. Ils ne savaient rien,01:1 presque ríen,
tes_ p~uples dont Ils prétendaient nous donner une idée Jittéraire
a ais ils eur~n~ le sentimen~ de cet~e !acune, et préparerent la voi;
une générat10n plu_s érud1te et mieux avertie. On ne &lt;lira jamais
:~~~: ce que le~ sciences_ h_istoriques et philologiques ont du
e, an spontane de la cur16s1té romantique.
eSt d?n~ du fond du génie de notre race, sollicité par quelques
ex rao_rdma1res événements historiques, comme la Révolution
fran~ai~e et, par contre-coup, la dislocation de l'ancienne hégémome mtellectuelle de la France en Europe qu'est né ce grand
mouvement de rénovation de notre langue 'et de notre poésie.

f

�REVUE DES COUR8 ET CONFÉRENCES
86
11 faut partir de cette observation essentielle, quand on parle du
romantisme, qu'il s'agit de poétes et de poésie, et que ces poétes
se trouvaient devant des ruines, ruines d'abus et de priviléges
séculaires, mais ruines aussi d'une situation européenne glorieuse,
mais surannée, et que la Révolution elle-meme avait contribué
a précipiter. La génération qui arriva a l'age d'homme de 1820
a 1830, brulait, comme le dit Émile Deschamps, « d'un feu de
poésie au creur ». Est-ce que la littérature desséchée de l'époque
impériale pouvait continuer a donner le ton dans cette Europe
nouvelle, l'Europe de Grethe et de Byron, de Walter Scott et
de l\fanzoni, de Schiller et d' Alfieri, de Monti ? Pouvait-elle,
en France, suífire a charmer les passions qui s'agitaient dans les
ames ardentes des Hugo, des Lamartine, des Vigny ? ... Évidemmeiit non, et toute la question estla, et Deschamps l'a prouvé
victorieusement dans sa fameuse Préface des Éludes. II fallait,
apres la Révolution qui entratna, parmi tant de chutes, celle de
notre ancienne esthétique, secouer a tout prix le joug insupportable des routines qui pesaient non seulement sur les sentiments
et les pensécs, mais sur la langQe et la versification depuis
cent ans de classjcisme en décadence. 11 s'agissait non pas de
découronner Racine et Corneille, pas meme Boilcau, mais de
ruiner l'cmploi que Iaisaient les pseudo-classiques de ces grands
noms, et, puisque, comme on l'a tres bien dit, on se sert du génie
pour paralyser le génie, nos romantiques en appelaient a Byron,
a Grethe, a Dante, aShakespeare, qu'ils connaissaient peu, pour
réclamer au nom d'une esthétique différente, le droit d'etre
eux-memes et de faire ce qu'ils voulaient.
L'explosion de lyrisme débordant, qu'on appelle le romantisme,
n'a jamais été a aucun moment une révolte contre les lois éternelles de l'Art ; elle représente au contraire une des conditions
néccssaircs de la vie artistique, la revendication, sous le nom de
liberté de l'art, de liberté daos l'art,de théorie de l'art pour l'art,
des droits de la personnalité géniale en face des prétentions
du gofit public qui, a de certaines époques, et comme par l'effet
d'un rythme, tend toujours a l'ankylose et a besoin d'etre rafratchi, assoupli par un souffle puissant de nouveauté.
Remarquons que le nouveau n'est pas nécessairement l'inconnu : quand nous assistons par exemple, a la fin duxvme siecle,
a la renaissance de l'antique, cette beauté grecque quiréapparatt
radieuse alors, n'était pas inconnue en France, mais elle était
redevenue nouvelle.
C'est la fonction que remplissent, a toutes les époques de notre
vie artistique, les littératures étrangeres, comme d'ailleurs les

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

87

littératures antiques. Elles répondent a cet appel vers la nouveauté que lance le génie pour réagir contre les rigueurs d'un
goO.t suranné. Cette loi inéluctable du changement qui explique
le développement de la vie sociale, explique aussi l'évolution de
la vie artistique, et ce que nous avons voulu prouver, c'est que
ce ne sont pas des barbares qui accomplissent cette tache et
poussent cet appel, c'est au contraire une élite !'élite de ceux
.
qu' on a touJours
appelés en France les« honnetes' gens».

V
Pou_r terminer, il nous reste a jeter un coup d'reil sur la bibliographie que nous avons mise a la fin de ce livre. Nous l'aurions
so~haitée a la fois plus complete et plus expressive. Si nous
av1ons ala remanier, nous y ajouterions probablementdeux tables.
L'une serait p_ure_ment géo,graphique et donnerait par pays
les noms des_ écnvams et poetes étrangers que les Frangais du
groupe d'Émile Deschamps ont contribué anous faire connattre.
L'autré table oífrirait un autre intéret. Elle donnerait les
me~es noms d'a~tistes étrangers_, daos l'ordre de ce que j'appellera1s nos conquetes extra-class1ques. On y verrait briller sous
la r?brique des c~itiques, le nom des Schlegel ; sous la rubrique
de I humour, celm de Sterne ; sous la rubrique de la philosophie
transcendante et pessimiste, les noms ·de Kant de Léopardi
de Novalis, de Schopenhauer ; sous la rubrique' de l'exotism;
et_ d?s particularis~es n~tionaux, les noms de Carducci, de
M1ck1ewicz, de N1emcew1cz, de Mestscherski d'Alecsaridri
de Petrefi, et ce joyau d~ l'épopée chevaleresqu;, le Romanccr~
esp~gnol ; sous la rubrique du drame, Shakespeare, Grethe et
Sc_h1ller ; sous la rubrique du merveilleux chrétien, Dante et
M1lton ; sous la rubrique du fantastique et de l'occultisme
Hoff~ann, Lava~r, Radcliffe, Lewis, Edgar Poe ; sous 1~
rubrique de_ la mus1que, Pergolese et Cimarosa, Rossini, J\1eyerbeer et Berhoz, Beethoven, Liszt et Chopin; en(in, sous la rubrique
du fo~-lore et de la poésie populaire, le recueil des Ballades
écos~1ses de Percy, Bürger et Grethe, Uhland, Robert Burns.
V~ila ~ne table qui aurait enchanté l'arni de Leconte de Lisle
et d Ém1le Deschamps, ce grand curieux de Thales Bernard
dont Deschamps vieillissant flaUait volontiers les manies exoti~
ques et cosmo~olites. Elle semble avoir été dressée a l'usage des
poetes parna~s1ens ou des critiques qui les étudieront.
Cette_ dermere :t3ble aurait sur l'autre l'avantage de rappeler
non pomt la variété des nationalités impliquées dans I'effort

�88

ÉMILE DESCHAMPS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du romantisme frangais, mais plutot la diversité des inspirations
extra-classiques dont le romantisme tenta de faire parler en
frangais l' essentiel.
Ce qui nous intéresse, en effet, ce n'est pas qu'un Fran~ais ait
connu et tranuit le Rhénan Grethe, le Souabe Uhland, l'Ecossais
Robert Burns, le Roumain Alecsandri, le Russe Lemontov, mais
c'est qu'en se penchant sur Ulhand ou sur Burns, sur Burger
et sur les ballades de Percy, il ait compris la nécessité pour la
poésie trop mondaine et polie de la France de se rapprocher de la
poésie populaire et de puiser aux sources du folk-lore. Voila
une préoccupation nouvelle et qui caractérise a merveille le poete
honnete homme du xixe siecle.
Faudrait-il, pour le prouver, non seulement évoquer le réveil
de notre poésie locale en France : Bretagne, Languedoc, Provence,
Nivernais... et ce qu'on pourrait appeler notre romantisme provincial incontestablement aiguillé, comme Émile Deschamps qui
patronnait ce mouvement, le savait bien, dans le sens du folklore, mais encore vous signaler l'initiative du gouvernement
sous le Second Empire, et ce fameux décret de M. de Fortoul
ordonnant la publication d'un Recueil des poésies populaires de
la France,en 1852,etle beau rapportd'Ampereen qui revit !'esprit
de Fauriel ? Émile Deschamps a suivi de tres pres ces efforts,
mais cette attitude d'esprit, inverse de celle d'un honnete homme
du xvne siécle, et qui se dessine dans un homme de la meme
lignée, un homme de salon comme Émile Deschamps n'est p~s
plus caractéristique d'un état d'ame nouveau que le parti pris,
chez ce poéte qui croit a la prééminence de son art, d'observer
cependant avec intéret le mouvement et le progrés des autres
arts. II faudrait remonter jusqu.'a la Renaissance pour trouver
une pareille sympathie des arts les uns pour les autres. Mais
de la sympathie a l'influence la distance est grande et cette
distance a été franchie par nos symbolistes. On peut certes déclaref arbitraire et plus métaphorique que réelle l'intrusion des
procédés d'un art comme la musique par exemple dans un art
aussi différent que celui de la poésie, néanmoins les plus originales
tentatives--de nos poétes de la fin du siecle dernier ont été inspirées par leur prétention de rivaliser avec les musiciens et,
s'ils ont quelquefois heurté et violé ce qu'on a appelé les possibilités du verbe, leur excuse est dans ce beau désir qui tourmente
le vrai poéte d'exprimer, grace a des rythmes seulement, comme
le musicien, par dela les idées et les mots, l'ineffable.
Ainsi la préoccupation du folk-lore pour renouveler le fond de
la poésie, ses idées _e t ses thémes, et le souci d'imiter les procédés

I

(1791-1871)

89

de la musique pour en nuancer et en assouplir la forme, tels
seraient en deux mots les éléments constitutifs principaux de
l'état d'esprit nouveau du poete et de l'honnete homme au
x1xe siecle. 11 y a plus: Le fantastique et!' occultisme dont la veine
circule a travers l'reuvre de Deschamps comme a traver~ celle
des poétes romantiques sont un indice qu'il y a quelque chose
de changé dans !'ame moderne. Les récents travaux d'Albert
Monod et de Pierre-Maurice Masson en ont fait la preuve: L'effort
de deux siécles de critique religieuse, de Pascal a Chateaubriand
et au dela.en passant par Voltaire, est un fait considérable dont
il faut relever le contre-coup en littérature ...
Nous avons défini Émile Deschamps un voltairien discret.
Doudan lui-meme, qui vécut dans l'intimité de la famille de
Broglie et de la pieuse comtesse d'Haussonville, n'était-il pas un
voltairien fieffé ? Mais Deschamps n'était-il pas quelque chose
de plus, un voltairien superstitieux, debout comme son ami Rugo,
Debout, mais incliné du cóté du mystera.

Cette attitude rendrait compte de la place qu'occupe la littérature fantastique au x1xe siécle, d'Hoffmann a Edgar Poe, en
passant par Nodier, Th. Gautier, Émile Deschamps lui-meme.
Enfin, le gout d'évoquer le passé est une des formes de l'exotisme qui caractérise le mieux la mentalité romantique ;
l'exotisme dans le temps complete naturellement le gout de
l'exotisme a travers l'espace, et nous ne nous étonnerons pas
que les hommes du groupe de Deschamps, les Parnassiens en
particulier, que sollicitent moins que d'autres les reves de
palingénésie sociale, fondent volontiers la culture sur l'étude
et l'amour du passé. Passé national et barbare, passé antique,
mé~iterranéen et oriental, telles sont les sources diverses ou
s'ahmente leur éclectisme. La conciliation se fait jour et
bientot s'impose entre le culte des anciens et celui des modernes
et la fameus e querelle qui avait divisé les horinetes gens du
xvue et du xv111e siecle s'apaise depuis que Grethe a Weimar,
Chateaubriand et Mme de Stael en France ont jeté les bases plus
vastes et plus compréhensives de ce que nous avons appel{
l'Humanisme moderne.
On voit done ou nous a conduit cette comparaison entre la
largeur d'esprit dont le Romantisme a doté l'h9nnete homme
du x1:xe siécle et la relative étroitesse de l'~déal qui suffisait a
un F~angais cultivé deux siécles auparavant, et, s'il fallait, comme
le_ fa1t Nisard, établir par le compte des gains et des pertes le
hilan de la culture m?derne qui date du Romantisme, nous ne

�90

REVUE DES COURS ET °CONFÉRENCES

voyons pas trop ce qu'on pourrait appeler des pertes, a moins
qu'il ne faille : en matiere de versification, gémir sur l'abandon
du culte de la césure médiane ; en matiere de théatre, sur l'oubli
dans lequel sont tombées les regles des Unités; en matiere de
critique, sur le discrédit de l'esprit absolu et du tout dogmatisme.
C'est assurément parmi les gains que nous placerions le relativisme de la critique ·actuelle, qui est une conquéte de l'esprit
historique.
Deschamps a ceci de tres intéressant en plein romantisme,
c'est que poete, et plutot poete de la tradition mondaine et
artiste des Marot, des La Fontaine et des Voltaire, il est sorti
de ce milieu des idéologues, qui fournit Ginguéné et Fauriel.
II avait ce gout de l'analyse et ce respect dela raison, «cette bonne
raison qui sert a tout et ne nuit a rien », comme disait la mere
?e Mme de Stael, qui lui fit tres jeune apercevoir l'arbitraire
mhérent aux prétentions d'hégémonie d'une littérature, quelle
qu'elle fut - fut-elle la littérature frangaise. Il assista et contribua a cette dislocation inévitable de l'hégémonie intellectuelle
de la France que l'on constate et que l'on étudie actuellement
chez les principaux peuples de l'Europe et qui fut peut-etre
une des causes déterminantes de l'éclosion locale sur le continent
de tous les romantismes nationaux 1• Par son admiration intelligente, bien que chez lui superficielle, des formes les plus diverses
du sentiment de la Beauté il a travaillé, selon sa mesure a la
~réation de notre moderne humanisme. La France a pu p~rdre,
Il y a cent ans, cette hégémonie temporaire qu'elle dut a l'éclat
de la période classique de sa littérature, elle n'en a pas moihs
gardé une part magnifique d'influence dans le monde actuel
de l'art et de la ~ensée, et les hommes du groupe d'Émile
Deschamps, les espnts doués de sa culture honorent comme lui
leu_r pays en montrant ce qu'il y a de justice et d'équité dans la
pmssance de sympathie intellectuelle qui est une des plus belles
et des plus aimables qualités de notre race.

II
Émile Des~hamps dileilanle, relalions d'un poele romanti&lt;¡ue· avec
les peintres, les sculpleurs el les musiciens de son lemps.
. • • ....... ·..•. Je tiens a m'expliquer sur cette épithete de
dilettante qm dans son acception limitée d'amateur de musique
l. Cf.. en parti~ulier sur ce point capital l'étude de 1\1. Hazard sur la
Réuolut1on franga1se et les letlres italiennes.

I

ÉMILE DESCHAMPS

(1791-1871)

91

italienne, comme dans son sens plus large de connaisseur accessible aux formes multiples du sentiment de la Beauté, caractérise
a merveille une attitude d'esprit, celle des freres Deschamps.
Qu'il y ait une pointe de dandysme dans cette attitude, chyz des
hommes qui furent les amis du Comte d'Orsay, de Musset, de
Berlioz, c'est tout ni}.turel. Écoutez ce charmant Émile jeter a la
face des graves bourgeois qu'il a aimésd'ailleurs d.e tout son creur
et de tout son bon sens, mais qui l'agagaient peut-etre un peu
quand il les voyait, malgré leur expérience de la vie et des
révolutions, trembler toujours pour leurs intérets et se croire
toujours a la veille de sauver le Capitole : « Tenez, leur disait-il
en 1844, votre politique, la politique memE: en.général, n'est pas
une chose sérieuse. On ne peut appeler ainsi que ce qui est vrai
toujours et partout : une ode d'Horace ou de Victor Hugo, un
air de Mozart ou de Rossini, une tete de Raphael ou d'lngres :
voila ce qui est sérieux, parce qu'on dira partout : cela est beau, et
qu'on le dira toujours. 11
Nous entendons le sens profond de cette boutade ; mais qu'elle
soit E:nveloppée d'impertinence, comme il convient au propos
d'un dandy, c'est ce qui n'échappe a personne.
Quand je feuillette la table des matieres de ce petit volume,j•y
vois sans cesse des noms qui jurent d'etre accouplés: Deschamps
et Delacroix, Deschamps et Ingres, Deschamps et Mozart,
Deschamps et Schubert, Deschamps et Berlioz ! C'est ici,
Messieurs, que je ne voudrais pas que vous vissiez une impertinence.

I
Deschamps n'eut, a aucun moment de sa brillante carriere,
la prétention d'avoir du génie. Son bon sens en fit un modeste ;
son cceur charmant en fit un enthousiaste ; mais, si l'on a remarqué qu'il n'avait aucune des vanités de l'homme de le.Ures,
il avait encore moins les fagons d'un rapin. II avait trop de race
et d'éducation pour cela. Je crois meme qu'il eut été choqué que,
dans l'histoire, la postérité insouciante mtt son nom a coté de
celui des grands hommes qu'il avait aimés et défendus.
II était né amateur, comme on l'était sans prétention et avec
grace dans l'ancienne société frangaise, et, apres quelques essais
dans la carriere artistique, il s'en rendit compte, choisit délibérément son role et s'y tint.
ee role est celui d'interprete des artistes aupres du public de
son temps. Des 1819, il défend Géricault; de 1825 a 1830, Rugo

�ÉmLE DESCHAMPS

92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et Delacroix; puis, aprés 1830,Vignyet Berlioz, Mozart et Schubert,
toujoÚrs Hugo, toujours Berlioz, toujours _et fidéle~ent Lamartine, puis enfin Baudelaire. Les Florent1ns l'aura1ent nommé
Orateur de la République des Lettres et des Arts, et nous avons
admiré les dons innés et les ressources du fin diplomate.
Ce role de l'auteur du Poeme de Rodrigue,un peu plus relevé et
digne du laurier dans l'ordre littéraire, il le voulut infiniment plus
modeste dans l'ordre des arts.
Virtuose en matiére de versification, il n'était pas peintre pratiquant comme Théophile Gautier, 1'.i musicien_ exécut_a~t ;
peine était-il plus connaisseur en mus1que que V1gny ~m l éta~t
beaucoup, que Musset qui l'était moins. Seulement, 11 a_dora1t
la musique et la peinture, bien que tres fier de la préémmence
de la poésie.
. .
Quelle était la valeur de son sens esthétique ; en partI~u~1?r,
de quelle qualité et de quelle profondeur était sa sens1b1~1té
musicale? L'un d'entre vous, Messieurs, m'a posé cette quest10n
de psychologie esthétique. J'aurais voulu pouvoir y répondre.
J'en sens toute l'importance et tout l'intérét. Mais je confesse
mon incompétence. Je ne peux a cet égard que rapprocher quel- .
ques textes 1.
J'ai noté, page 30, qu'il discerne tres bien la supériorit.é de
Bellini sur Donizetti, la grace, la .suavité, la délicatesse du
premier, et la virtuosité de médiocre aloi du second, sa vulgarité et son manque de scrupules artistiques.
Il adore Rossini sans réserves. Son frére Antoni était seul capable d'en faire quelques-unes, p. 29. Parti du sensualisme italien
comme tous les dilettantes du début du siécle, il n'y est pas
limité cornme Stendhal, cet épicurien de Stendhal qui n'a certainement gouté dans la musique qu'une volup~é sensuelle. _Deschamps compt_e parmi ces dilettantes v:ra1ment ~vertis_ et
pénétrants dont la vive compréhension mus1~ale ren~1t pos~1ble
le succés des symphonies de Beethoven a Paris, a la fm du regne
de Charles X et dans les premiéres années de Lou~s-Philippe. .
Enfin, signe inquiétant peut-étre d'un éclectisme superfic1el,
il défenditBerlioz toute sa vie, mais il ne fut pas moins un enthousiaste ami de Meyerbeer.
Sur l'exquise qualité de son discernement musical il plane done
un doute. D'ailleurs, j'avoue que dans les mémoires et correspondances du temps, ceux de Berlioz ou de Delacroix, si fin

.ª

I. Cf. sur ce point la délicate élude de M. G.·J. Aubry sur Delacroix el la
musique, parue dans la Revue musicale du 1•• avril 1922.

(1791-187] )

93

mélomane, c'est le gout d'Antoni Deschamps que ces mattres
paraissaient estimer au plus haut point,plutot que celui d'Émile.
Fraternel comme il l'était par nature, il croyait a la fraternité
des arts, et surtout il croyait aux bienfaits de leur influence
réciproque. Cette influence réciproque n'est-elle pas plus métaphorique que réelle ? C'est une question qu'il n'a peut-étre pas
posée tres nettement. 11 a été tout de méme frappé de la ressemblance des efforts que Delacroix, Hugo et Berlioz furent également
obñgés de tenter pour arracher la technique de leurs arts, et leur
ame et leur génie aussi - a la routine de leurs devanciers.
Mais, c'est ici qu'éclate la différence entre l'attitude d'un
Gautier, d'un Berlioz et ceile d'un Deschamps. Nous n'avons
pas manqué d'y insister. Gautier et Berlioz durent, par nécessité,
consacrer une part de leur activité a l'éducation du public, et
l'on sait avec quelle humeur grondeuse ils accomplissent
leur tache de chroniqueurs. Rien n'est plus émouvant que de
voir ces nobles esprits condamnés a souffrir par profession d~
pullulement effroyable des ceuvres médiocres. Que de fois leur
génie altier a bondi sous l'outrage que leur infiigeait la nécessité
sous la forme, qui leur était odieuse, de l'ceuvre d'un Castil-Blaze ou d'un Eugéne Scribe ! On se rappelle i'admirable profession de foi du grand poéte : « Pour notre compte, s'écrie
Gautier, nous aimons assez l'art hiéroglyphique, escarpé, ou
l'on n'entre pas comme chez soi : il faut relever la foule jusqu'a
l'ceuvre et non pas rabaisser l'ceuvre jusqu'a la foule. »
Hélas ! Émile Deschamps dilettante, E. D. bienveillant et
doux par nature, E. D. esprit plus éoquet que profond, trop
homme du monde, n'a pas osé entendre son role avec cette fiére
intransigeance. Banville et Mendes, jeune alors, lui ont reproché
d'avoir pu supporter d'entendre avec une bonhomie indulgente
débiter dans son salon de bien mauvais vers et jouer de la musique
assez fade. « Ah ! ce n'est pas Gautier qui aurait eu cette patiencela ! s'écriaient-ils. » - Eh bien ! c'est vrai : Deschamps si intelligent et si fin, Deschamps qui avait le sens de la grandeur en
toutes choses et qui discernait, avec la sureté d 'un mattre, dans
une ceuvre d'art, l'élément héro'ique d'une personnalité géniale,
se laissa toute sa vie soumettre au joug d'une médiocrité élégante
et banale. Souvent, j'en fus faché pour lui - lui qui avait. écrit
d'admirables vers et qui avait dit sur les peintres et les musiciens
novateurs tant · de courageuses vérités, il dispersera son talent
en mille riens de circonstances, qui n'ont pas toujours eu une
reuvre de charité ou l'envie de plaire a une jolie femme pour
excuse. Non seulement, il a contribué a la prolification vraiment

�94

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

-facheuse pour notre réputation artistique des Albums et des
Keepsakes poétiques, pittoresques et musicaux du milieu du
siécle dernier, mais il a coroposé toute sa vie avec prédilection,
je le crains, des romances dont j'ai essayé d'extrai:e la qui~tessence poétique. Or, cette poésie et cette rousique, Je ne les rue
pas; elles furent une mode de la sensibilité de nos grand'méres, elles
eurent Ieur charme,elles enivrerent peut-etre,mais je trouve que le
vin de cette ivresse est bien léger, je ne crois pas qu'il ait rempli la petite coupe d'onyx ciselée et taillée par ce disciple
d' Horace et de Parny.
Et, ce qu'il y a de triste,c'est que le charmant homme le voyait
bien : Descbamps avait la forme, roais il n'avait pas le génie.
Commcnt son gout, qu'il avait exquis, ne le préserva-t-il pas ?
Ah ! j'en dirais bien a demi-voix la cause : Deschamps était
un Franl&lt;ais par excellence, c'est-a-dire Franºais a l'exces.
11 eut quelques-unes des grandes qualités de notre race, mais il
eut tous les défauts du peuple trop sociable que nous sommes.
Ce sont les salons qui ont perdu Deschamps, les salons et l'amour
des dames, comme c'est. l'esprit mondain qui (pour généraliser)
nous empeche de briguer le premier rang au point de vue lyrique,
comme sans doute au point de vue musical.
Mais revenons sur ces affirmations un peu vives, et faisons,
comrne il le faut, pour etre juste, une équitable palinodie.
.
Oui, Deschamps a composé trop de fades romances pour pla1re
aux dames ; il a humilié la Muse en composant trop de livrets
exsangues ; il a coromis parfois ce crime spirituel - je songe
au livret d'luanhoe, a celui de Don Juan - de ne·pas relever la
foule jusqu'a l'reuvre, roais de rabaisser l'reuvre jusqu'a la foule.

II
A ce prix-la, on n'est pas Rugo ni Delacroix, on n'est pas
Berlioz ni Gautier. :Mais voici la question que j'ai posée: Que serait
l'reuvre de ces grands hommes sans l'intervention des Deschamps?
C'est ici qu'il faut bien s'entendre et c'est ou se justifie une
part du Credo romantique.
Oui certes il faut aux grands esprit,s qui nous éclairent en ce
monde et rendent notre misérable vie un peu poétique et digne
d'etre ~écue, il leur faut non seulement le fort parti pris de
solitude et de recueillement, mais encore la lutte contre leur
siécle, l'incompréhension de leurs contemporains, leur ho_stilit~
meme, tout cela est bien, parce que tout cela est nécessa1re. ~1
l'histoire du génie est celle de la résistance de la matiére a !'esprit

EMILE DE:SCH.\MP.S ( 1791-1871)

95

et si l'esprit puise dans cette opposition, avec une plus grande
conscience de soi-meme, cette force d'enfanteroent et de crois•
sanee, cet élan dynamique qu'on appelle l'énergie créatrice il
faut avouer d'autre part, que les artistes, les créateurs manq~eraient leur mission en ce monde, s'ils étaient seuls en face du
public de leur temps, hostile et incompréhensif. Les grands
hommes éch~ppent par essence a leur race, a leur milieu et a
leur temps ; 11s sont purement eux-memes et la généralité de leur
reuvre n'est que fa mesure de leur idéalité intérieure · ils sont
simplement humains. Pour qu'ils pénetrent la société de leur
temps, pour qu'ils aident au développement de la vie ambiante,
ils ont besoin d'auxiliaires ; pour qu'ils deviennent ce qu'ils
doivent etre, dei: civilisateurs, il faut qu'ils trouvent dans la foule
des interpretes dignes d'eux, des ferments.
Or, cette fermentation de !'espritpublic, sollicité pardeshommes
comme Deschamps, n'est pas toujours une reuvre de beauté ·
cette t~aduction, si j'ose dire, de la langue un peu hermétiqu¿
du géme ne s'opére pas ..sans de considérables déchets. Cette vie
de s~lon dont nous avons médit, parce que nous croyons a ses
~éfa1ts_ en France, est tout de meme une forme distinguée de la
v1e nat1onale et une forme relativement exquise de la vie de
}'esprit. C'est par les salons que la France a rayonné en Europe
~t c'est ~ar des ho~mes de salon, doués de quelques-unes des qua:
htés subt1les des artistes,que s'est faite l'éd ucation de notre société.
Émile Deschamps a été le modele remarquable de cette
famill~ d'esprits intermédiaire entre les artistes et le public, entre
1~ géme c_réateur et le gout connaisseur. Ce petit livre n'est que
I dlustrat1on de cette thése.Tel est le sens de nos études sur le
salon de 1819, ou sur les livrets d'opéra. C'est pour la démontrer
que nous nous sommes arretés sur les dénaturations successives
du Don Juan. Elles füent crier de douleur les véritables artistes ·
elles íurent probablement nécessaires pour acclimater dans u~
milieu bostile des beautés nouvelles.
II faut entendre Berlioz parler de Morel et Lachnith, ces arrangeurs de Ucheuse mémoire, qui, pour faire connaltre La Flúle
enchantée de Mozart, la travestirent en ces invraisemblables
Mysie•es d' !sis.
« 9uand j_e d!s une traduction, s'écrie-t-il, c'est un pasliccio
que Je devra1s dire, un informe et absurde pasiiccio. »
Or, nous avo~s montré l'usage que les arrangeurs du groupe
de Deschamps f1r~nt du pa!'liccio au début du xixe siecle. lls ont,
p~r ce moyen, fa1t entendre pas mal de musique nouvelle aux
dilettantes franl&lt;ais.

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

�</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>La biblie dans la poesie fracaise</name>
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                    <text>LA PLUMA
Erasmo Buceta,-El entusiasmo por España en algunas románticos ingleses.De la •Revista de Fil. Esp., Madrid. Sucesores de Hemando.
Erasmo Buceta, nuestro colaborador dilecto y profesor de español en la
Universidad de California, estudia en este opúsculo la relación de simpatía
que las «cosas de España, despertaron en algunos románticos ingleses: Byroo,
Sheridao, Landor, Southey, Wordsworth, Walter Scott Coleridge, Wilson
Crocker, Thomas Campbell, Shelley cTodas estas grandes figuras de la literatura inglesa de la época aparecen, como se ha visto-dice-, mencionadas
aquí. Se observa claramente que todas ellas-no ob!;tante la gran diversidad
de su temperamento y puntos de vista -sintieron entusiasmo vehemente por
España. Y este ardor, esta emoción, este entusiasmo, fueron acaso motivados
por la atracción que en todos los románticos ejercieron los viejos temas de
nuestras literatura e historia; pero, por encima de todo, fué factor importantísima la simpatía política producida por los dramáticos acontecimit:ntos de di•
vnsa significación que tuvieron lugar en la Penínsuia en el primer cuarto del
siglo xrx, es decir, por la guerra de la Independencia y las luchas civiles por
la libertad ,
Con sagacidad y donosura, pone de relieve Erasmo Buceta la manifestación
en los sucesos políticos de entonces, de las virtudes heroicas ¡:-or las cuales el
romancero y el quijotismo españoles transcendían, a ojos de los románticos ingleses, de la historia literaria a la realidad. De la misma manera que en este
folleto la erudición del profesor se adornd de bonísima gracia literaria.

* * *
Nicolás BeauduJn.-Les enfants des kommes·-Mystére,-París. J. Povolozky
et Cíe. ed.
c .. desde hace algunos años, vemos que nuevas aspiraciones levantan el es¡
pfritu de los creadores selectos. En primer lugar, la de rehuir la vulgaridad de
teatro en versos tradicionales, creando de nuevo en la escena una •atmósfera
de poesía pura, de dramatismo transcendente, volviendo a la tradición del arte
grande y eterno, de Esquilo, de Shakespeare, de Goethe y del Hugo de J.,os
Burgraves,, dice el poeta Beauduin en la nota preliminar a su misterio de Les
enfatzts des lzommes.
El propósito no puede ser más noble. Y por mejor restaurar el concep~o de
teatro, venido tan a menos con el industrialismo del boulevard y sus múltiples
sucursales en el mundo entero intenta la tragedia de nuestros primeros padres bíblicos, gobernados por la.lucha fatal entre las potencias celestiales y las
del infierne.
Digno de expresión retórica en todo momento, adolece quizás el po_ema de
falta de interés dramático. Con todo, no deja de tenerlo para los cunosos, y
más aún, para los propulsores de la tendencia de que han sido an_unciadores
Maeterlinck y Claudel, Georges Polti y Saint Paul Roux, )'. más recientemente
Gide, Suares y el lituano Milosz, tendencia para~ela, en cierto_ modo, a la dt&gt;l
teatro de Valle-lnclán, si bien nuestro don Ramon haya obtemdo desde luegouna realización muy superior a la de sus casuales congéneres.

C. R. C.

AÑO I \'.

1

MADRID, JUNIO 1925

NÚM. 37.

LA QUINTA DE PALMYRA

&lt;•&gt;

(Continuación.)

m

a perder el tuteo que habían alcanzado ya. No les
convenía. Todo iba a retroceder.
- Tienes un despertar tranquilo como el de las playas.
- Y tú eres el mar que bulle demasiado temprano...
-¡No tanto!-dijo Samuel sonriendo-. A lo más soy un marinero despierto y animoso.
Palmyra se dió cuenta en ese amanecer que la sorprendía con
aquel nuevo caballero al lado, de que era calvo, y que, por lo tanto.
debía tener la marrullería que ella achacaba a los calvos, su aire de
hombres de mundo un poco cínicos, como si sus pensamientos se
creyesen sin hoja de parra ya, y, por lo tanto, estuviesen en el deber
siempre de afrontarlo todo con demasiada suspicacia.
Palmyra gozó un rato viendo cómo se sobreponía la osadía de
aquel hombre a la sorpresa de hallarse en tan íntima compañía con
OLVÍAN

(1)

xxvn

Véanse los números 34, 35 y 36 de Lt. PLUMA.

�LA PLUMA
una mujer desconocida. Siempre quedará en una mujer la ilusión de
esa sorpresa inevitable. Sólo eso inducirá hacia el amor variado, hasta a aquellas que lo probaron mucho.
Se vistieron. Ya sabía Palmyra que había que gozar la mañana
desde más temprano cuando llegaba un nuevo forastero que extrañaba la cama y que tenía curiosidades que había que saciar, llevándole a la ventana y haciéndole desayunar en la terraza con las migas calientes de la mañana, que son como piedrecitas y tierras blandas y sustanciosas, que aclaran al ser comidas la neta impresión del
terrenal mundo que se contempla, en plena alegria toda su materia
y sus éteres.
Con aquella especie de matiné antiguo de bordes rizados, como
se rizan los papeles en que se prueban las tenacillas de todos los
días, salió con Samuel a la terraza, donde se celebraba el primer
desayuno.
«Deberían recordar siempre este momento y llenarse de gratitud
y de quietud, renunciando a sus ambiciones de comisionistas•-pensaba Palmyra.
Samuel andaba por la terraza como viajero de trasantlántico, con
cierta inseguridad aún. Se asomó a la balustrada de la terraz I como
quien se asoma a la pasarela, y se quedó sorprendido de aquel mundo de rosas frenéticas de infantilismo mañanero.
-Cantan su perfume como coros de colegio de niñas, en los hosannas de la mañana-dijo en voz alta a Palmyra, que abría el toldo
de playa que tapaba el velador de los desayunos y de las comidas
al medio día, cuando estaban hartos del sombrío comedor.
-Parece que has puesto al cielo traje de baño-dijo Samuel, refiriéndose a aquella enorme sombrilla listada de azul en círculos concéntricos y que era también como un blanco ideal para las escopetas
de salón de los aviadores ..

LA PLU .\ 1A
-Lo que se pone es más alegre la mañana con este quitasol
-contestó Palmyra.
-Como que es el pabellón de las buenas mañrnas, sólo de las
buenas mañanas-repuso Samuel.
El hombre oscilante, que venía del Perú, donde le había rechazado uno1 mujer al saber su origen, gozaba aquella mañana plácida
que brotaba después de haber sido propietario de una linda mujer,
mucho más encantadora que «la otra•. Lo que no digería, de lo que
no acababa de poderse dar cuenta es de que fuese aquello epílogo
en vez de preámbulo ... Era como si el día comenzase por el ocaso,
por lo realizado, en vez de comenzar por el rosicler.
No comprendía una cosa tan estable, tan franca, tan segura. La
mañana entera aterrizaba en la terraza.
Desayunaron. Él se sentía person~je un poco inverosímil de una
estampa que había soñado alguna vez. Así había visto él la ;lustra- •
ción más viva de la felicidad: un desayuno así, en una terraza y entre flores y con pájaros posados en el barandal...
-Mi estancia aquí-dijo Samuel queriendo foclarar la verdad de
lo que seutía-es como si náufrago feliz me hubiese despertado en
una isla encantada ...
-Con tal de que pienses siemrre eso-dijo Palmyra con su más
rogativa entonación, mirándole fijamente para atisbar el efecto del
«siempre• , que hizo que Samuel mirdse con cierto susto, con
aquel recelo inevitable, con aquella cosa de cogido que quiere escapar.
Se hizo una pausa, en que él pareció dedicarse a escribir con
manteca en la palma del pan, pareciendo después como si quisiera
afilar el cuchillo en la reconfortante maculatura.
-¿Es que todos los amores son de travesía~-preguntó Palmyra
con cierta incongruencia y para sor;1renJerle con la pregunta.

�LA PLUMA
-¿Cómo, qué quiéres decir?-intervino Samuel, envuelto en la
mentira de la embriaguez y del hospedaje desinteresado...
-Es que te siento alegre, feliz, como sin otro negocio que el de
vivir, y, sin embargo, temo que te ausentes-replicó con sumisi611
Palmyra.
-Pues no me ausentaré nunca... Cuando se encuentra la casa
de la dicha hay que no salir de paseo siquiera... Como esos presidiarios que no pueden escaparse nunca, no tendré otro traje más que
el pijama...
.
-No, ¡qué horror!. .. Aborrezco el pijama... Todo hombre ~n pijama es trivial como él solo, y además hipócrita como un cómico de
teatro galante ... Tan pueril y tan ostentoso es el pijama, ~ue no han
podido menos de usarlo también las mujeres, que en su:5 ~uegos con
los hombres jugarán a la ambigüedad, por más que lo d1s1mulen.
-Pues retiro lo del pijama.. -1
En la mañana había una especie de batalla de flores, con proyectiles de mariposas. No se sentía ninguna impaciencia alrededor. El
apartamiento arcádico de Portugal se sentía en rededor.
Palmyra, que en el primer momento de saber que Samuel era
judío no se había dado cuenta de nada y le h_abía recibi~o con m~nagnimidad queriendo mostrarle que no hab1a en ella m la más m1nima rencilla contra su raza, ahora recapacitaba y pensaba en que la
idea de errante va unida a la idea de judío, y pensaba que había escogido más e_xprofesamente que nunca al que había de huir indefectiblemente.
El pronto de la huida de Samuel sería más subitáneo que _en _los
demás. Echaría a correr sin despedirse, dejando quizá sus equ1paJes.
Se había quejado en la Quinta por su facultad de huir, de apartarse
de un camino para tomar cualquier otro, por su condición de errante.
Todos los días, a todas horas, tendría presente su fuga, Y la lucha

LA PLUMA

•

1

contra su voluntad de escapar sería estéril, porque ningún mimo
contendría al encanto fatal. Mejor hubiera sido imitar un odio atávico, invencible, del que apenas se le hubiera podido echar la culpa,
porque hubiera parecido brotar de la raza.
Ya vería siempre a Samuel como si fuese a echar a correr.
Con su imaginación hiperestesiada de avezada a la soledad, oía
ya la voz del jardinero al contestar a la pregunta de: «¿Ha visto usted al señorito?&gt; «Si, se le ha visto cruzar la Quinta corriendo a
todo correr&gt;, y como en medio de esa pesadilla en que se despierta
la voz, dijo Palmyra a Samuel en voz al ta:
-Si sientes deseos de andar por el jardín, date un paseo mientras yo me acabo de arreglar...
-Yo no... No me muevo de la terraza ... Nunca me he sentido tan
arraigado como hoy ... Me parece como si la terraza estuviese cimentada sobre una pirámide incrustada del revés de la tierra.
-Y yo me siento también sobre el nivel de los otros días ... -dijo
Palmyra dándole el beso de detrás de la oreja, el beso que se queda
pinzado como esos cigarros o esos claveles que se ponen así los chulines.
La Quinta miraba a Samuel con la resignación del Museo de una
mujer que acepta al turista que se queda, al nuevo copista que se
preparaba a hacer la misma copia que tantos otros con igual pasión.
Desde que las Alhambras perdieron su primer recato, aceptan a
todo enamorado como visitante, y hasta le recogen el bastón y le
dan un número.

XV
OTRA RETIRA DA

Samuel tenía voracidad de amor, pero se le veía aprovecharse de
él, no para gozar el placer que se infunde en el mundo después de

�LA PLUMA

LA PLUMA

brotar en el hombre, sino para almacenarle, para guardarle, con un
último gesto sórdido en que se concentraba mucho y escondía el
placer que conseguía.
Palmyra, que nunca había comenzado a perder los amores, se fué
disuadiendo del amor de aquel hombre, cuyo único defecto no es
que fuese de raza distinta, sino que se lo creyese, que en él estuviese la desconfianza y la prevención en vez de en los demás.
Samuel también tenía el defecto de que hablaba constantemente
de sus hermanos de Salónica, de Hamburgo, de Tánger, de Polonia,
y eso le hacía un poco antipático, como si llamase a intervenir en
sus amores con Palmyra a aquellos numerosísimos hermanos y hermanas, suegras y suegros terribles y rencorosos, con convenciones
especiales a las que debieran obedecer.
-Porque mis hermanos de Salónica...
-Porque mis hermanas de ...
Y siempre salía a relucir aquella fraternidad que le absorbía, que
le hacía volver la cabeza a los lejanos horizontes y distraerse de Palmyra con nostalgias fortísimas.

* * *
Palmyra había tenido, sin embargo, días de sentirse junto al hombre honrado, y había recibido todas sus confidencias de perseguido y
de plantado por las mujeres; pero desde el primer día hasta esta tarde
en que después de dos meses de pasión se reunían en el Salón
Siglo XJx, estaba esperando su huida, el momento de la ingratitud en
que caería sobre él la maldición de merecer el despego de los demás y
sus persecuciones. En su predilección por aquel hombre serio como
un hombre, había envuelta una especie de maldición gitana. «¡Que maldecido y perseguido te veas por judío si me abandonas!• No había vez

e

..

que no se dejase abrazar por él que no repitiese eso por lo bajo, con
los párpados y los dientes apretados unos contra otros, en tensión
rabiosa y obcecada.
Aquella tarde estaba Samuel más preocupado que nunca, como
dispuesto a contarla una nueva vejación de las que había sufrido.
Por eso Palmyra había escogido aquel salón para estar reunidos
en la hora mejor del idilio, al atardecido.
En cuanto llegaba el calor era el salón en que se pasaba el bochorno, porque la humedad y el olor a humedad era de lo que la resultaba
más refrescante. Aquella humedad era tan grande que levantaba las
hojas de la pared.
- ¡Qué sabroso es este Salón Siglo x1x! Me deja un mayor anhelo de tu carne-la había dicho una vez el huido Armando y Palmyra no se había olvidado de la frase.
-En este salón-la dijo Samuel- tu blusa de seda es un incitante. En este salón se sorprenden los amores de tus antepasados y
se ve que aún rescoldan sobre los sofás ... Eran de los que no se
acostaban, de los que lo hacían todo muy abrazados sobre los
sofás ...
Palmyra entraba en aquel salón cuando temía aquella cosa impon~nte que había en los otros salones del palacio, llenos de un aire
demasiado suntuoso que parecía amedrentar y despedir a los
amantes.
Samuel, que tenía pico de águila para el placer, parecía afilarlo
en los besos silenciosos que ponía en ella. Palmyra le dejaba recapacitar en s us besos, y esperaba lo que saliese de aquella seriedad,
pues muchas veces en esos torvos silencios se .prepara el arrebato del amor.
Impaciente Palmyra, le preguntó·
- ¿En qué piensas?

�LA PLUMA

-En que te llevaría a un viaje...
-¿A un viaje?
-Sí... No sé cómo puedes estar aquí siempre... A un barco parado se le ponen sucios los fondos ... Si pudiésemos empujar hacia el
mar esta Quinta y que navegase ...
-De ningún modo... Me agarraría desde las ventanas a las ramas
de los árboles para contenerla... Son sus cimientos en la tierra los
que más me gustan ...
-No te comprendo... No te acabo de comprender.
-Pues es bien fácil... No quiero perderme fuera de aquí... Más
que vivir la vida, la vamos leyendo, y yo quiero repasarlo todo, no
distraerme, no perder palabra, no perder ripio ...
-Pero donde más interesante es la vida es en los viajes-repuso
Samuel, siempre poseído por el mal intrépido de la huida ...
-No ... Eso es ver láminas, que es lo que hace perder más el
texto de la vida... Un libro con láminas está aviado ... Casi no se lee
nunca... Lo importante es la letra menuda, monótona, que dice muchas cosas ...
-¿Y los monumentos?
- Son los que dan más vaguedad a la vida... Sirven sólo para
encubrirla...
- ¿Así es que según tu opinión las pirámides ... ?
- Las pirámides buscaron una apariencia natural de serranía que
no está mal... Pero casi todos los monumentos distraen, haceu daño
a la vida ...
Se veía cómo estaba metida por honda convicción en su Quinta.
Ni una carreta de bueyes la podía sacar de su predio.
¿Qué carrozas esperaba? Sólo imaginándose el gran espectáculo
de la vuelta de unos viajeros que tuviesen forzosamente que volver

•

. \.
. 1

LA PLUMA
y que pasar por aquel paraje, se podía explicar aquella espera feliz

y continua junto a las ventanas de la Quinta.
Claro que hay el mundo de lo insucediente que está sobre los
grandes ramajes y fija la punta del pie en las ramas que rematan los
árboles, pero ese mundo es demasiado soporífero.
Palmyra, que se había dado cuenta de lo que aquello significaba
de rebeldía contra la Quinta, se echó en la chaisse-longue que daba
al gran ventanal sobre el paisaje del atardecido. Otra \'ez volvía a
tomar cómoda posesión de los almohadones de la melancolía.
Se curaba en aquella mirada intensa de su eterna convalecencia
de la huida de los hombres.
Veía el recodo de la salida al mar y sentía como todos los días,
~on entera novedad, que era a un puerto antiguo al que acababa de
llegar, y en el que se unían las carabelas del ayer más remoto como
las del más próximo presente.
«Si no se llegase alguna vez, sería penoso el viaje de la contemplación diaria:.-se decía Pal111yra, que había encontrado el cierre, la
pulsera para cada idea con precisión de escritora mística, de Santa
Teresa del anonimato.
Era más largo y más denso que el resto del día el pedazo de día
-en que el día se entornaba. Dejaba en la casa provisiones de eternidad, caramelitos y guindas de inmortalidad.
Palmyra perdía la vista en aquella larga contemplación, y la quedaban en los ojos soles amarillos como yemas de numerosos huevos
fritos trasparentes enmedio de las claras numerosas.
- A esta hora me olvidas-la dijo por fin Samuel-rompiendo el
silencio y la situación penosa y desconfiada- . Pareces de la religión
egipcia que mira con veneración y miedo al sol que se pone rara
juzgar a los muertos.
La cena de todos los días :,e iba cuajnndo poco a poco y echaba

�LA PLUM A

LA PLUMA
en su salsa perejiles, romeros y mil yerbas, mas todo el paisaje. En
esa paz severa del verdadero campo se siente la seguridad de que se
cenará. En las ciudades, por el contrario, la seguridad es abrumadora porque hasta et fuego depende de las nóminas oficiales, y el
cenar es un acto improvisado y de última hora.
«Todo cocina en mi guiso»-se decía Palmyra y tomaba una postura más cómoda en su dtaisse-longue.
En aquel silencio Samuel, que veía el bosque por el ventanal, se
sentía irritado por esa trampa, que es la arboleda que no se abandona, la arboleda que rodea demasiado una vida.
Sentía ya el deseo de las grandes llanuras, necesitaba salir a los
páramos, a los inacabables calveros del mundo. Su raza se había educado en las caminatas por los desiertos y amaba ese paisaje que descubre la desnudez del mundo.
«Los árboles, ¡qué por encima están del ser humano y qué poco
tienen que ver con él!-pensaba Samuel-. Si el perro aúlla cuando
encuentra un hombre muerto en el bosque, el árbol se abanica sua ;emente sobre el hombre caído y en el que van quedando al descubierto
las costillas como si se le hubiese desabrochado y se le hubiesen salido las ballenas al gafo corsé.»
Et sentía que los dos preparaban una disputa en su silencio, y
que anunciaba por su largura y su calidad, su fondo rencoroso.
-Los árboles-dijo Samuel por fin-cubren la vida de una hipocresía verde y ostentosa ... Cada día que pasa veo que los odio más..•
Palmyra con un rencor enorme, desproporcionado, más enconado que si hubiese sido ofendida ella misma, repuso:
-Como que te ahorcaste de ellos una vez ...
Samuel no contestó. Se puso en pie, se paró un momento como
un soldado que se cuadra y después abrió la puerta que daba al pasillo de las alcobas y se fué.

No tenía arreglo lo que iba a suceder. «Después de todo-se dijo
Palmyra-tenía que pasar esto algún día próximo. No tenía más remedio que irse por una razón más fuerte que la de ninguno de los
que se fueron.»
Y Samuel se marchó, se marchó aquella misma noche en el
mismo automóvil de los turistas en que vino de tan intempestiva
manera, en el enorme automóvil blanco que envían de las Agencias
cuando se pide un automóvil por teléfono desde un punto distante.
Y fué el único amante que lloró al hacer el equipaje y que se fué
llorando en el coche que le libertaba.

XVI
RECRUDECIMIENTOS, SOLEDADES, ASPIRACIONES, MELANCOLÍAS

Palmyra tenía un aire más dominante y hacía un gesto con la
falda que marcaba su carácter, cada vez más arrostrador, y su evolución. Ese gesto era el que hacía al sentarse y pellizcar su falda,
bajándola más, asentándosela sobre las piernas con un gesto más
amazonesco que nunca.
Vivía a retazos en silencios continuados, en ratos de melancolía,
en paseos plácidos, en arrebatos de perseguida.
-No... no quiero irme ... No me iré nunca...-se decía en sus gabinetes-. Todos ellos tienen un momento en que quisieran vender
esto para dejarme sola y desvalida en el mundo, pero yo no me dejaré desposeer ... Es como la capilla de mi vida mi Quinta ... Es para
mí iglesia, cuna, panteón ...
Pero los hombres no comprendían aquello, y lo malo era que no
podía explicarles ni enseñarles el encanto de su posesión, hecho de
cosas inexplicables, del modo de llegar las luces y del modo de llegar
las sombras, del modo de moverse los árboles y del modo de articu427

�LA PLUMA
l. A P L U.\\ A

larse todas las hojas, del miedo al ·mar y de la cosa que entraba al
que lo contemplaba, de esa especie de niñez de niños bonitos que
gestaba en las sombras como queriendo echarse en sus brazos...
No, no se podía especificar.
La flora submarina que el alma posee recibía caricias submarinas y se movía como con vida propia.

• * *
Se sentía el optimismo de la vida en la Quinta porque había baluartes, frutas, hortalizas, gallinas que matar, patos en eterna salida
de pista y constantes pavos parecidos a los viejos de los asilos.
Palmyra no temía la ciudad. Pocos conflictos la podría crear a
ella. Pero, de todos modos, el peligro combatía detrás de los montes,
aunque siempre moriría en las arenas de la playa, en la angosta explanada del mar.

* * •
Todos los aires de Europa, todos los ayes, todos los espantosos
cansancios que no podían ya más, todas las viejas actrices cansadas
de sostener el prestigio de su nombre y su falso pelo rubio, todos
los grandes boticarios cansados de despachar en las boticas de más
fama, todos los viejos y prestigiosos doctores cansados de sostener
consultas imposibles con gente esperándoles siempre en todos los
gabinetes de todos los pisos de la casa, convertidos en salas de espera, etc., etc., todo eso venía a descansar a esa costa final de Europa, llegando en trenes sin ruido y sin carril.
Se podría decir de aquel rincón del mundo que al atardecer todo
trecho estab:1. lleno de algo sentado, sentado a la manera de aquellas
gentes que había visto sentarse al borde de las aceras,

• * •

Contra las tristezas antiguas que dominaban la Quinta es contra
lo que era más dificil reaccionar. No sabía de donde procedían aquellas impregnaciones, aquellos grandes lagrimones que la churreteaban
el rostro.
Se acordaba de las otras mujeres que ya desaparecieron y que
se encerraron con el Palacete como con la estancia eterna v sólo
fueron viajeros que se iban y que por un momento veían destacarse
en sus ventanillas el Palacio que han de dejar detrás ignorantes de
todo su futuro.
• * •
Los panales de la Quinta trabajaban con constancia y daban
un postre que convertía en mielados cristales los de los tarros en
que se guardaba la gran cosecha de los jardines.
En un rincón del jardín trabajaban constantemente las abejas
que iban fajadas en la gran carga recogida.
Palmyra sentía un poco en su alma aquella íntima labor en que
la vida se concentraba y tenía ánimos de creación.
«Debemos tener en el alma nosotros un colmenar activo e interior al que traer la sustancia de todas las miradas. Sólo haciendo
esa labor de recoger y trasegar bien las miradas se cumple con
todos los deberes.&gt;
Y por la tarde, después de aquella imagen feliz que daba por objeto de su alma el recibir todas las miradas dispersadas por el día y
a esa hora de vuelta, se congregaba más en su alma y recababa todos
los pensamientos y miradas habidas en el día: el haber pensado en
la erección placentera que hay en las yemas de los pinos; el haber
visto a los eucaliptos como a viejos doctores a quienes saludar; el
haber encontrado en la calva solitaria, atada a un árbol, la pobre solitaria que espera que vengan por ella como niña que tiene la

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LA PLUMA

misma inquietud en el colegio; la pena de las rosas cortadas en
el jardín y la persecución con que se persigue con la mirada al
que va formando un ramo con las tijeras de sastre; la idea de sangre que dan las flores rojas; el dolor de las columnas caídas en ese
hotel que no ce acaba nunca; el olor a las redes ennegrecidas por la
brea que cicatriza instantáneamente las heridas de los pulmones; el
fenómeno de sentir cómo los pinos caminan hacia el poblado, se
aproximan a él, vuelven con el ocaso, son amigos que se acercan
por la espalda y ent:lblan su conversa con uno, etc., etc.
Vivir por vivir. activando esos colmenares dd alma, afanándose
por esclarecer el atardecer, por esparcir el ánimo, tanto en miradas
extáticas como en otras más afanosas, por encontrarse, al ent ar en
el recogimiento, con un depósito mayor de miel y cera.
Tomaba ejemplo de aquellas casitas blancas de las que sacaba
las láminas alveoladas de que colgaban los racimos espesos de obreras cereras que se entremezclaban realizando una unión esforzada
para conse~uir dar presión a la cera que iba haciendo el panal.

* * *
Como aliciente de sus pensamientos inextirpables de voluptuosidad, repasaba el vicio de los alrededores. En el hotel, con los adornos de cartón, había unas niñas que venían a ver gentes de Lisboa,
dos niñas muy blancas y redondas, con una sombra criolla de bigote. que se reían de todas las mujeres de más de veinte años que se
encontrabm en el camino.
!:-iempre estaban, cuando se las veía, como recién levantadas después de recién acostadas.
Debían tener sus retr&lt;1tos muchos desconocidos, que se los enseñaban a sus amigos como si fuesen sus ahijadas, y que venían a
43o

1

.e

verlas, encerrándose unos días en la casa con baños de inocencia y
de perversidad, como se mezcla el agua caliente y la fría.
Estaban conservadas entre ropas blancas y capas felpudas y refrescantes.
El vicio raro del rincón tibio y ciudadano, exigía ese hotelito con
dos niñas juguetonas y voluptuosas como gatos, que sólo rozan mucho las piernas del que pasa.
Iluminada en la noche parecía presenciarse, mirando a sus ventanas, saltos de niñas que van a la cama de su papá. Aquel vicio
puntualizaba, como un perfume más, el permiso de goce que daba al
paisaje el dulz"r manso de vivir. No resultaba indignante. Con tal de
poderse sostener en el hotel alegre las estaba permitido todo. Resultaba más alegre y más clara que las otras luces la luz de la casa de
las niñas malas, dP. las niñas que siempre se estaban subiendo encima de las piernas de los caballeros sentados.
Palmyra tenía curiosioad por verlas asomadas con lazos celestes
y corales arrebatados, esperando, siempre con el peine puesto en los
cabellos como una peineta olegitanal, a unos viajeros hipotéticos,
que venían generalmente en automóviles amarillos.
También observaba Palmyra con encanto aquel hotel, que se alquilaba a parejas distintas, allá en Lisboa, dándolas la llave para que
pasasen los días del contrato en amorosa soledad. Siempre miraba
con gran curim,idad a la terraza para ver una pareja-la misma a
través de todas sus variaciones-que se amaba con verdadero encanto y disfrutaba hasta las plantas submarinas, de absorciones profundas que hacían con sus narices ansiosas.
«Qué resistencia la de esos peroles, esos vasos y esos asientos•
-se decía Palmyra como sino fuese Jo mismo tratar a distintos huéspedes que a uno seguido, y ya sin el respeto por las cosas que tiene
unos días el recién advenido.
431

�LA PLUMA

L A PLUMA
Quería Palmyra sostenerse sin otra sensualidad, sólo observando,
la vida suponiendo las cosas de los demás, recogiendo las ondas
amoro;as que si se las aprende y acepta a pecho descubierto, tienen
en la recepción la misma intensidad que en los aparatos receptores.,
sin que importe que estén detrás de los cristales y las maderas de
sus casas.

A veces sentía cómo se fraguaban en la paz del día los futuro_s
cataclismos. El agua, siempre reñida con la tierra, buscaba los caminos secretos y profundos, en los que se forman los gases que la
hacen explotar de vez en cuando.
Algo hacía terreno volcánico toda aquella costa portu_g~esa. No
se podía decir que no se veía la posibilidad de un engullumento de
el mar. Se contaba con eso como sazón de la tarde.

•

* * *

En sus paseos se paraba cuando oía el tren, diciéndose: «¡Quieta!
No me vea el tren y me lleve.»
.
Se ponía satisfecha cuando le sentía irse, y era de una gran ilusión para sus oídos oír el último esterto~. .
,
«¡Ya pasó! ¡Ya pasól»-se decía frenetica de alegr'.ª·
Abrazaba a su can desde lejos, y con un salto ideal abrazaba,
sobre todo, a ta Venus que remataba el frontistipicio.
•

* *

Remontaban el cielo tardes como para que saliesen de paseo
todos los aviadores.
Se había puesto de seda el día, y las gasas más puras revoloteaban en la costa brisa.
431

Los nadadores del paisaje encontraban para sus miradas aguas
tibias.
Se bebían en los vasos del aire naranjadas y jarabes de granadina, sin el gusto de la fabricación.
Todo el valle era como una rosa de te, en la que se.fuese la cochinilla escondida.

* * *
Frente y contra el mundo estaba la Quinta. Ofrecía su fachada
como los gimnastas que hacen exhibición de su pecho.
«Espero las flechas de los malos días y del viento fuerte.»
«Si quieren mis moradores ya no tendrá que verles nadie jamás.»
«Puedo ocultar el pasaje completo de una vida feliz.»
Y se reían a veces con risa frenética los cristales de los balcones.
Tenía la Quinta independencia del paisaje.
A veces había llovido por dentro, en el interior del palacio y el
campo solo había puesto en aquella lluvia el gesto que toma cuando ha dejado de llover y el sol tiene los rayos mojados, babosos
como cuernos de caracol.
¿Por qué había llovido dentro? Las arañas, las cornucopias, la
eristalería que al pasar los carros por el camino lloraba como un
niño, todo eso junto había creado la lluvia cristalina de allí dentro.

* * *
No tenía actualidad la tierra muchos días, el cielo era el que ofrecía su valle como un sitio de merienda ideal o como unas dunas
donde cazar patos a la manera con que se cazan en las dunas terrenas.
«Tiene mi vida-se decía Palmyra-algo de prisión de reina.»
Y en las primaveras se sentía adornada con canesús de rosas y

xxvm

�,
LA PLUMA

LA PLUMA

ha concedido el bienestar los ritos de
.
mar, a lo bonancible del ti~mpo~
gratitud a la naturaleza, al

en el otoño se sentia vestida con trajes de larga cola, trajes verdes
hechos con hojas ensartadas.

¡Con qué encanto hubiera lanzado esos gritos des a
.
ceros, como gritos de pavo real de e
.
. g rrados y smde los gritos felices!
. ,
sa misma calidad destemplada

* * *
Hasta para ese dia de locura, de gritos, de estar con los cabellos
sueltos y el camisón blanco de dormir todo el día, sirve la Quinta
muy perdida entre la maraña selvática. ¿Pues y si hay que pasar el
resto de la vida sentado en un sillón junto a una ventana? Entonces
un pájaro que dé saltos sobre los ríos del espacio es un espectáculo

* * *
L?~ ocasos se apretaban allí atrozmente. Casi estran
emoc10n. Se levantaban de la naturaIeza coros de soledadguiaban de
Aunque toda Quinta está detrás de los cami
.
los caminos, entre boscajes que la sirven
n_os, en la revuelta de
resultaba más oculta que nt"ng
t
de b1o~bo, pero aquella
una o ra en lo m,
, d"
en un paraje digno de un cementerio. '
as recon ito, como

divino.

* * *
Sentía a veces como si perdiese el tiempo de hacer no sabia qué
cosas en la ciudad, pero se consolaba diciéndose «aquí pasa lo mismo y deja flores, leña, nubes en que duermen los sueños como en
colchones de pluma y una cosa que es como una miel que se respira.&gt;
Pensando como siempre en lo qo.e dejaba el día que pasa, pues
de eso era destilería su Quinta, la daba la sensación el final de su palacio de estar lleno de tiempo mielado y de tener los sótanos atestados de baúles y tinajas de lo mismo.
«Los hombres no saben ver todas las cosas del día como nuevas
-pensaba Palmyra volviendo a su obsesión-. No saben sentir los
besos en las manos que dan las cosas inanimadas cuando son plácidas y silenciosas, cuando apenas ven a nadie.:.
Ella sabía ser una viajera diferente cada mañana. Los otros pensaban en ciudades lejanas. No sabían quedarse definitivamente.

• *

* *

El reloj de sol marchaba cada vez mejor.
~lla ya ~istinguía unos días de otros y encontraba en
la vida reunida, cernida, hecha un fino flan.
ellos toda
Era golosa de todos los días. «Sé como el que más lo 1 .
estoy del mundo--se decia-pero en esto está el é ·t
eJos que
Ses r f
XI o.~
en ta uera del camino de la muerte.
* * •

1

!?

~ f~ndo de todos ~os hotelitos se habían ido dando la untura
ta_ a go mucho meJor que un baño de sol-y ya estaban
suavec1dos con bastante gozo para dar por bien sucedido el dí endent~ ~asar por los caminos se pensaba eso: que ya babia e:¡rado
d' e cada casa por sus ventanas la densa medida del regalo de
un ta, envuelto en papeles de seda azul.
del

• 1.

*

Sentía todas las tardes el ansia de lanzar los gritos de la tarde,
unos gritos que necesitaba como gran desahogo el alma a la que se
434

*

La Quinta se ponia cada vez más melancólica
,
t
árboles se llenaban de más mirlos.
' mas ve usta y sus

•

* *
435

�LA P L UMA

LA

PLUMA

Tenía miedo a los perros de los caminos que no hacen nunca
nada y que hasta se hacen los distraídos y miran a otro lado al pasar junto a las gentes del camino para no tenerlas que saludar. Eran
perros filosóficos que arrastraban por el suelo sus cabezas meditabundas y olfateaban con deleite la harina del camino.
Alguno de ellos parecía un perro miserable que la iba a pedir
una moneda, pero también pasaba de largo.

* * *
Los hombres volvían a tentada haciéndoles señas de que fuese ,
desde los confines del mundo; pero ella se decía para disuadirse de
los gestos varoniles incitantes y coactivos:
«La seguridad en el mundo me la da mi Quinta. ¡Además qué
necesitada está de mi presencia! Hasta que yo me muera no podrá
ser la Quinta solitaria, toda llena de zarzas y cuyo in~erior no se sabe
si ha sido o no ha sido robado!•
«Los árboles y todo me conoce. Todo clama por no convertirse en
jardín abandonado además de estar en tan lejano rincón del mundo.»

* * •
La sombra de las casas era tan intensa y caía tan bien detrás de
ellas algunas noches de cordial clima y clara luna, que era como esa
tapa que se desploma de los bargueños fraileros y que forma unancho pupitre inesperado. Daban ganas de tiritar de luna que había.
Se tendría voluntariamente un ataque de nervios sobre las sábanas blancas.
La blancura de las noches hasta de invierno que era posible contemplar con los balcones abiertos, estaba llena de sensualidad.
Creía haber encontrado la colaboración de lo demás en su alegría
frenética de dueña de su Quinta en el paraje más resguardado del
mundo.

Se sentía tan dichosa con el beneplácito de todo que le hubiera
g~stado lanzar carcajadas a la noche, carcajadas disonantes como los
grito~ de los gatos, a los que parecían haber pillado el rabo en las
rend1Jas de las puertas.

*

*

*

Pero enmedi_o de todas sus cavilaciones, placideces y elevaciones
e?contraba sus mgles hambrientas, enflaquecidas, más metidas hacia dentro que de continuo. Querían el amor como después queman
la muerte. La vida es breve y hay que saberla agotar en cada momento.
En aquell~ soltería fatal la entraba Ja sensualidad enjuta de los
galgos Y senba como se afilaban las aristas de su cuerpo.
XVII
EL GENIO ARREBATADO

Palmyra recibió una carta de Mafra, su buena amiga de París, en
que la recomen~~ba un pianista célebre. «Como sé que te hará pasar un rato dehc1oso-decía la carta-me atrevo a enviártelo con
esta carta de presentación, que debía estar escrita con notas musicales en vez de con palabras.»
Aquel pianista portugués que le era expedido desde Lisbc,a se lo
expedían desde París, la tenía preocupada. Además la amistad con
Mafra era sospechosa Y ya le hacía complicado. Parecía una osadía
~ás de Mafra regalándola un pianista usado aunque de la mejor cahdad.
. ~almyra preparó una fiesta en sus salones para recibir a aquel
pianista sospechoso. Invitó a todos sus viejos amigos que estaban
un poco retraídos al verla tan voluble.
'
RAMÓN GóMJ.:Z DE LA S.!RNA.

(Se continuará.)
437

�LA PLUMA
Slay que cambiar de rumbo
y como quien se lleva las flores del paisaje
cargar sobre los hombros el perpetuo equipaje
,Surtidores maduros
que ojreceis en las márgenes vuestros intactos frutos
8s preciso pasar como los vientos cas'tos
sin coger de los árbole1; los astros

CANCIÓN FLUVIAL
A

JUAN GRIS.

!Por las praderas giratorias
pasa solo una vez el rlo taciturno
cuando la noche toca su disco de gramófono
y los pájaros cuelgan de los árboles mustios

fM.irad las lavanderas
nutriendo de colores las limpias faltriqueras

.l:a espuma que levantan
sube a la misma altura
que esa copla que cantan
.Ca luna muele estrellas
sin música y sin agua
y et amor aburrido
sube y baja
.Ca marea es tu vientre
traspasado de gracia
y el amor derrite el nido
rueda rueda
como el molino turbio
de la arboleda

9l.ún las últimas gotas de luna
perfuman de alcoholes los mantos de la bruma
:1 el tren que iba bendiciendo el panorama
no perdió los kilómetros ni el compás de la ruta
!Pero dejemos esto
y descifremos bien este libro de texto
que el sol nos ha legado
con una sola página herida en el costado
.Ca araña telegráfica
distribuye la noche
y .mientras en su jaula de cristal
reposa el pozo vecinal
yo veo que la estrella y el pájaro de amor
enojan al poeta que ha volado al portal

'JI por todo recuerdo
en el bolsillo mío el rumor de La presa
y un sabor de jabón en el remanso
Los puentes fatigados

sobre la orilla derecha
duermen en espiral como los gatos
439

�LA PLUMA

'Gan solo los devotos pescadores
se arrodillan y esperan
que de su caña broten flores g banderas
.Ca noche se derrama
y rompe el horizonte
l;stamos terminando el drama
.Cos puentes de resorte
caminan de sur a norte

HISTORIA ANACRÓNICA DE
LÁZARO EL RESUCITADO

Y mi barca se ha dormido
sin hace, ruido

1.- NUEVA DESCRIPCIÓN DE UNA PARÁBOLA

'llna hora sube al cielo

'JI en lu cruz hacen su nido
la golondrina y mi pañuelo
'3on las brisas del mar
las que cierran la noche y mi cantar
GBRARDO

tDel libro inédito 4Manual de Espumas•)

u.12
1:
1
1

nació el 24 de diciembre de 1888, y fué bautizado en la
iglesia de Santa María la Mayor de su pueblo el 6 de enero
de 1889, según atestiguan las correspondientes partidas de
los Registros Civil y Parroquial. De su primera infancia, apenas si puede colegir el historiador dato alguno cierto. Quiere una tradición, harto popular y fantástica, atribuir a misteriosa fatalidad el suceso que en edad tempranísima le valió el sobrenombre de «el perdido• ,
con que le distinguieron siempre sus paisanos; suceso cuya vaga memoria cobra en boca de la gente prestigio de augurio, pero al que las referencias familiares, más fidedignas, sólo conceden la transcendencia debida a un simple extravío de la criatura, por negligencia del ama seca a
que estaba encomendada. Todo compañero de escuela de Lázaro pretende recordar ahora mentidos pormenores de su niñez, queriendo ver
en ellos señales ciertas de su estrella maravillosa. La crítica histórica no
acierta a verificar en esta leyenda ningún hecho anterior al año en que
Lázaro cumplió los diez y siete.
Un mes escaso le faltaba para terminar el bachillerato, cuando una
noche de primavera se escapó del colegio, y echando a correr camino
ÁZARO

tJ

Diaoo

-441

�LA PLUMA

'Gan solo los devotos pescadores
se arrodillan y esperan
que de su caña broten flores g banderas
.Ca noche se derrama
y rompe el horizonte
l;stamos terminando el drama
.Cos puentes de resorte
caminan de sur a norte

HISTORIA ANACRÓNICA DE
LÁZARO EL RESUCITADO

Y mi barca se ha dormido
sin hace, ruido

1.- NUEVA DESCRIPCIÓN DE UNA PARÁBOLA

'llna hora sube al cielo

'JI en lu cruz hacen su nido
la golondrina y mi pañuelo
'3on las brisas del mar
las que cierran la noche y mi cantar
GBRARDO

tDel libro inédito 4Manual de Espumas•)

u.12
1:
1
1

nació el 24 de diciembre de 1888, y fué bautizado en la
iglesia de Santa María la Mayor de su pueblo el 6 de enero
de 1889, según atestiguan las correspondientes partidas de
los Registros Civil y Parroquial. De su primera infancia, apenas si puede colegir el historiador dato alguno cierto. Quiere una tradición, harto popular y fantástica, atribuir a misteriosa fatalidad el suceso que en edad tempranísima le valió el sobrenombre de «el perdido• ,
con que le distinguieron siempre sus paisanos; suceso cuya vaga memoria cobra en boca de la gente prestigio de augurio, pero al que las referencias familiares, más fidedignas, sólo conceden la transcendencia debida a un simple extravío de la criatura, por negligencia del ama seca a
que estaba encomendada. Todo compañero de escuela de Lázaro pretende recordar ahora mentidos pormenores de su niñez, queriendo ver
en ellos señales ciertas de su estrella maravillosa. La crítica histórica no
acierta a verificar en esta leyenda ningún hecho anterior al año en que
Lázaro cumplió los diez y siete.
Un mes escaso le faltaba para terminar el bachillerato, cuando una
noche de primavera se escapó del colegio, y echando a correr camino
ÁZARO

tJ

Diaoo

-441

�LA PLUMA

11

de su pueblo, entró en él a la mañana, con un arriero que le cobijó en
su carro, compadecido de tan exageradas miserias como el muchacho
contó que le hacían pasar !os frailes. Furibundo su padre ante la callada con que respondía a cuantas solicitudes se le hicieron para que declarase los motivos de la escapatoria, a punto estuvo Lázaro de dar con
sus huesos en un correccional. De que le libró la intercesión de su madre, cuya susceptibilidad nerviosa era menester sortear de continuo con
mimos y halagos. Prometió Lázaro revalidarse aquel mismo septiembre,
mediante la lección diaria de don Terencio el maestro, que en tiempos
se la había dado de primeras letras. Y todo fué paz en el Chalet, nombre
con que ya empezaba a conocerse la que los viejos del lugar llamaban
todavía la Casa Grande, de las dos en que se dividía, surcado de pleitos y rencillas inmemoriales, el solar de la familia principal del pueblo.
Reacio el muchacho a sujetarse a nuevas tutelas frailunas, temerosos doña Salomé y don Samuel, sus padres, de los peligros de la vida
estudiantil en cualquier ciudad universitaria, quedóse Lázaro en su casa
aquel invierno, en ánimo de seguir repasando con el bueno de don Terencio las tres asignaturas del preparatorio de Derecho. Mas, engañado
de la facilidad con que hasta entonces había salvado cursos y exámenes,
dejó pasar lo más del tiempo en cazas menores, partidas de tute arrastrao, rondas moceriles y paseos holgazanes por los Porches arriba y
abajo; con lo que, llegado el otro junio, cosechó con crece_s las calabazas que su desidia, junto con la lenidad del maestrillo, habían sembrado.
Perdida Lázaro la moral, y su padre la paciencia y el tino que hu_
bieran sido menester para encarrilar su voluntad, fué el chico dando
traspiés de una en otra vocación fugaz, sin empeño fijo. Hasta parar en
que, pues era el sólo varón de la casa, y muchos los cuidados que esta
necesitaba, ningún mejor empleo para su actividad que el atender a la
hacienda propia. Excelente pretexto para seguir criando galgos con que
correr liebres.
Y aún hubieran transigido doña Salomé y don Samuel con la poca
afición del muchacho a cualquier clase de trabajo, a no dar Lázaro en

LA PLUM A.

.l

cortejar a su prima fa leoncilla, tal llamada de público, no por su fiereza, que antes bien era de carácter apacible, más por ser de la casa y
linaje de los Leones, que así se conocía a su madre, sus tías y su tío don
León, cuyo nombre de pila, heredado por tradición de sus antepasados,
dábaselo a toda la familia. Los Leones y sus irreconciliables enemigos y
parientes del Chalet, convirtiéronse, pues, por aquellos amoríos, en los .
Capuletos y Montescos de una Verona insospechada en el mapa moral
de España.
.
.
Diéronse prisa doña Salomé y don Samuel a cortar el hilo sutil de
los sueños de Lázaro y la leoncilla, y so pretexto de imponer al chico e::i
la dirección del molino harinero que constituía una de ' las rentas más
saneadas de la Casa Grande, me lo desterraron a diez leguas del pueblo.
Sin precaver los mayores males qtie podía acarrear tal acicate al olvido de su pasión ingenua. Pues despierta la capacidad amatoria del
mancebo, y golosa por demás a la vista la de una hija del molinero, que
le decían Marica la Rufa, cuando quisieron proveer fuera ya tarde, a no
dotar con cierta largueza a la mozuela para casarla con un sacristán,
consentido de puro bobo, o de puro avisado.
Ni fué esto sólo. Que para subvenir a la timba que con otros amigos
solía armar en el propio molino, cuando no se jugaba los cuartos por
las ferias de los alrededores, llegó a vender clandestinamente algunas
partidas del trigo y la harina de su padre. De suerte que al entrar Lá~ro en quintas, determinó don Samuel para castigarle que fuera a servir
al rey.
No obstante comprendiera doña Salomé las razones que al padre
asistían para tratar a su hijo con aquel rigor, rebelábanse en contra _los
maternales impulsos del ánimo, traducidos en ayes, lloros y sopo~c1os,
combatidos a fuerza de oler éter. Sobre que su natural amor propio no
se avenía a renunciar al orgullo que tenía puesto en su hijo frente a sus
primas las leonas. Amor propio harto más ~e~e en don_ Samuel, pr~meramente por su condición de catalán, y en ultimo término por su situación de advenedizo a las diferencias entre la familia de su mujer. Al
llegar al pueblo años atrás, viajando en comisión por una casa de San
443

�LA PLUMA
Feliú de Guixols, calculó artero su cortejo a la Salomita, que fué con el
tiempo doña Salomé, y se casó con ella, ahondando más la boda la división con los Leones, iniciada de antiguo por la de no sé qué bienes de
remota herencia. Y aunque la convivencia con sus enemigos y la animosidad siempre viva de su mujer contra ellos le hacia participar del
enojo familiar, era su actitud a tal respecto un tanto postiza y forzada.
En aquella ocasión, a dejarse llevar de su intención primera, Lázaro hubiera ido sin apelación al cuartel. Cedió, con todo, don Samuel a los
requerimientos de su mujer, y consintió en que, por mediación de los
Jesuitas, el coronel del regimiento a que fué destinado Lizaro, de guarnición en Barcelona, lo reclamara para su asistencia.
La casa del coronel daba poco que hacer, y la coronela, además, si
al principio :i.parentó tratarle igual que al otro asistente, pronto le declaró la verdad de su situación, distinguiéndole sobremanera e intercediendo con el coronel para que no extremase con él los rigores de la disciplina militar. Linda no desmentía su nombre, característico de la isla
de Cuba, donde había visto la luz, cuyo esplendor añoraba. Suave, melosa, y en ese punto de irresistible gachonería de las mujeres extremadamente sensuales rayanas en los treinta-el coronel le llevaba veinte,
consumidos los más de ellos en pacientes estudios histórico-críticos de
las campañas de César-, Linda se enamoró de Lázaro, cuya mocedad
granaba en ese desenfado exuberante, propio de la juventud sana. Empezaron cantando ella, a lo que era muy aficionada, las cancioncillas
que él le acompañaba de oído al piano, con graciosisimo desparpajo.
Y acabaron fugándose en un vaporcito costero, que se hizo a la mar
en plena revuelta, el último día de la semana trágica de 1909, el mismo en que Lázaro con su coronel debía embarcar para la guerra de
Melilla.
En Marsella, donde desembarcaron confundidos con unos incendiarios de los conventos de Barcelona, corrieron los chamizos del puerto,
compla..:iéndose, con estúpida alegria estudiantil, en hundir la mirada
torpe en aquellos bajos prostíbulos encanallados por el perfume vicioso
de .tan diversos climas como vierten allí su veneno.
444

l

L A P L U :\1 A

1
1.
1

1

1

Con el dinero que Linda había sacado de Barcelona, al que añadieron el que les produjo la pignoración de sus alhajas, continuaron la
ruta de Niza y Montecarlo. Soplóles el viento de la buena suerte, y ya
bien repleta la cartera de miles de francos, entráronse por la n ·v1tra italiana cuando las viñas que enguirnaldan aquellos campos empezaban a
tomar los encendidos oros del otoño.
Dieron en Milán y en su Galería de Víctor-Manuel, rumoroso mercado· del arte lírico, con un aprendiz de cantante, antiguo conocido de la
coronela. El cual acabó por llevárselos a vivir con él a una casa de huéspedes, regida por una española vieja, soprano en sus buenos tiempos, y
zurcidora de voluntades, so pretexto de agenciarse a concertar las de
empresarios y artistas en ciernes. La Garcini, pseudónimo con que la
patrona había italianizado su españolísimo apellido, consiguió a la vuelta de pocos meses que Linda, cediendo a las instancias de un director
de ópera barata, y deslumbrada por la luz de la batería, se lanzara a
cantar Cannen, cuando ya los dineros de las alha1as y de Monte Cario
empezaban a escasear.
No pudo Lázaro resistir, en un resto de hispano donjuanismo, aquella prueba a que Linda, mujer .al fin, quiso someterle pretendiendo
compaginar el amor y el interés. Sin más oficio ni beneficio que el que
pudiera repotarle su vocación de púgil profesional, a que se asió como
última esperanza, tomó sin despedirse de ella el tren de París. Y en París entró con el año de once y muy poco dinero en el bolsillo.
El estruendoso tumulto de la capital del mundo le conturbó el ánimo. Por primera vez sentíase sólo. Nos remitimos en este punto a una
carta de Lázaro a un su antiguo compañero de colegio, de fecha posterior, pero en que se hace referencia a esta data y otras decisivas en su
vida. Dice así, copiada a la letra:
«Querido C: Adiós. Me voy a la guerra, ¿cómo Mambrú? No te rías.
Es en serio. Ya ves que vuelvo a escribirte al cabo del tiempo. Perdona
que no lo haya hecho desde que nos encontramos después de tantos
años. Cuando te marchaste volví a sentir la misma tremenda soledad
tic mi llegada a París. Te debo, no sólo dinero, sino fa confianza en mí
445

�LA PLUMA

LA PLUMA
mismo, que perdí apenas te fuiste, y con la confianza el puesto que me
proporcionaste en casa del editor judío. Aquello no era para m!. Sudaba de tal manera el puñado de francos que me daba que, la verdad, en
cuanto tuve un respiro volví a las andadas. ¡No comprendo cómo hay
quien se dedique a la literatura! ¡Sobre todo a traducir! Volví a las andadas, y como ya estaba desentrenado del boxeo, se me ocurrió en mala
hora meterme a hacer películas. No quieras saber. Es una explotación.
No es verdad que paguen tanto y cuanto. Hay que levantarse temprano.
Nada, que no serví.
¡Para qué te voy a decir dónde fui a parar, cuesta abajo siempre! Lo
menos malo que hice fué cargar y descargar banastas en los mercados,
de cinco de la mañana a seis de la tarde. En fin, que me voy a la guerra. ¡Yo que de ninguna manera quise, incluso arriesgando el pellejo,
ir a pelear con los moros! Aún me queda un resto de ideal. Porque el
caso es que no he solicitado mi admisión en la legión extranjera porque
esté desesperadísimo. Ahora me iba bastante bien. Una amiga mía me
proporcionó el año pasado una plaza de croupier en el casino de Trouvil1e, donde hice el verano. Es una mujer como sólo se encuentran en
Francia. En España, por lo que me dicen, ya va habiendo algunas así.
Pero a la gente le choca todavía que los ministros se casen con ellas. No
tiene razón la gente.
Bueno, adiós, acuérdate de mí, y adviértele a mi novia que fué, de
quien he sabido que sigue soltera y en el pueblo, que si me matan, ella
-será quien reciba la sortija de sello que llevo puesta. Al pie te van su:.
señas y las mías por ahora.
Tuyo, con un abrazo, Lázaro.»
Cuando corrió por el pueblo la noticia del alistamien :o de Lázaro en
los ejércitos aliados contra Alemania, recrudecióse el encono entre los
partidos león y grande, adscritos a la sazón, con su particular fisonomía,
a la nueva división estratégica de la Península en germanófila y francófila. Cuyos límites vino a confirmar Lázaro con el designio en favor de
.su antigua novia, que trocaba las perspectivas sentimentales de la cues446

tión. Pues soliviantado de nuevo el ánimo belicoso de los contendientes, hubo de renegar don Samuel de aquel hijo que así subvertía toda
ley de obediencia, y afirmar, con denuedo parejo del de Guzmán el
Bueno, su fe en la justicia encarnada en la espada del káiser angélico;
en tanto los leones llegaban a disculpar sus alocadas correrías en gracia
.a haber tomado Lázaro partido por los aliados, de cuya causa eran ello,
los principales valedores en el lugar, no por otra razón que el llevar la
contraria a sus primos; y doña Salomé, trabajada de encontradas pasiones, redoblaba sus ayes y se asfixiaba en continuos ahogos cardiacos.
'
De tiempo en tiempo llegaban al pueblo confusas referencias de las
acciones guerreras más importantes, siempre a base de una fantástica
intervención, decisiva las más de las veces, del hijo pródigo de la Casa
Grande. Súpose que había estado herido, que tenía ya una citación, que
era sargento. El compañero de colegio, a quien debemos la carta anterior, logró verle con motivo de una expedición de periodistas neutrales
al frente francés.
No estaba contento. La tremenda realidad de la trinchera había agotado su capacidad de entusiasmo por la aventura, harto monótona. Sentía, sobre todo, la angustia de no saber nada de la guerra de que hablaban los periódicos.
El mismo día que se supo en el pueblo de Lázaro la derrota alemana, celebrada con general regocijo de los Leones, pero sin repique general de campanas, por la acendrada adhesión del arcipreste a la Casa
Grande, recibió la leonálla un paquete postal con la indicación de procedencia de la Oficina de Informaciones del ministerio de la Guerra de
Francia. La muchacha, al abrirlo y descubrir la fatídica sortija de sello
que Lázaro le prometiera, se dejó caer sin sentido.II.-LEVANTATE Y ANDA
Lázaro era el primogénito, el hereu y único varón de los tres hijos
.q ue constituían la familia de don Samuel y doña Salomé. Sus hermanas
447

�LA PLUMA

L A PLUMA
Marta y Maria, muy niñas aún cuando Lázaro abandonó la casa paterna sustraídas al conocimiento de lo que había pasado, a no ser lo que
ati~baban al descuido o sabían por indiscreción de criadas y amigas solícitas en demasía, viéronse de pronto envueltas en el tráfago que de
punta a cabo soliviantó el Chalet y el pueblo todo, una vez c~mprobad,a
la muerte del hijo pródigo. A las puertas de ella estuvo dona Salome,
pugnando el corazón por escapársele del p~cho en pos de ~ázaro, contra
los médicos que, inhumanos, lograron su¡etarla a esta vida. Don Samuel anonadado, no tuvo fuerzas sino para sacarlas de flaqueza y,
com; un autómata, seguir asistiendo diariamente al escritorio, donde
acudían engañados sus míseros deudores esperando encontrarlo, con ~I
dolor más blando a sus súplicas. Pero el judío catalán antes parec1a
halla; consuelo en vengar con tercas negativas la muerte de Lázaro, en
que no les cabía culpa alguna a los infelices que habían de pagarla con
su dinero. Marta tuvo que hacerse cargo de la casa, correr con lutos y
funerales, acomodar, en fin, el duelo familiar a los usos y costumbres
establecidas en el pueblo. María, la más pequeña, que acababa de cumplir quince años, cayó como en éxtasis doloroso.
Recluida como se halla hoy, por invencible voluntad propia, en un
convento; pendiente de revisión el proceso de Jesús Nazareo?, cu~a. ~árbara condena suscitó la protesta unánime de todos los pa1ses clVlhzados; en suspenso las garantías científicas que ha mcnes~er el estudioso,
no hemos vacilado en recoger, siquiera sea provisionalmente, cuantos.
testimonios de la conciencia popular puedan aportar alguna luz al esclarecimiento de los sucesos objeto de nuestra investigación.
Transcribimos, a tal efecto, el siguiente romance obtenido de viva
voz entre los judíos espáñoles de Oriente emigrados a los Estados Unidos huyendo de la gran guerra, y que ~on raras variantes_ se co~serva
asimismo en las regiones hurdanas, segun leemos en el cunoso opusculo
El rey en /as Batuecas por Uno de a ple, pseudónimo_ ~r~s de que s~
oculta, sin duda, un agudo crítico cuanto filólogo erud1t1s1mo. He aqu,
rl romance:
(Faltan versos.)

...... ...... .......... ............................
..................................................
.....................................................

1
1

Entrando el tercero día que ya que es muerto se sabe
los sus deudos y amigos le hacían funerale
todos cantándole a una obispos y cardenales
que sólo faltaba el Papa que de Roma nunca sale.
Tocada de negra pena allí iba la su madre,
su padre que era judío y catalán de linaje.
(Hay otra laguna.)

........... ......... ... ... . ............. ..........
¿En dónde estaba María que no pisaba la calle?
Encerradica en su cuarto sin hacer más que rezalle
cerrados ojos y boca, huyendo la luz y el aire
no quería beber agua no quería comer pane
tan baja la color tiene como sin gota de sangre.
Aceptó a pasar Jesús con sus hábitos de fraile
todo de blanco vestido como cura ante el altare
sin cíngulo que le ciña sin báculo ni misale
como le pintan andando por el mar de Tiberiade.
Allí oyerais a Jesús que se para a preguntalle:
qué llorais la linda niña con tan callado llorare
esas lágrimas que os ruedan como cuentas de cristale
si llorais por vuestro padre si llorais por vuestra madre
si llorais por el amor de un bizarro capitane.
La niña así de que oyó la voz sobrenaturale
desfalleció que no supo si era sueño o realidade:
Allí hablara Jesús por ganar su voluntade.
Por tu nombre de María la niña quiero llamarte
te llamaré la una vez y aún la segunda te vale
,i la tercera callabas Dios Padre te lo demande.
Allí hablara la niña sin acertar a tratalle:
Estas lágrimas que lloro no son por padre ni madre
XXIX

..

449

�LA PLUMA

LA PLUMA
ni por ningún capitán nin novio para casare
que un hermano que tenía del otro lado del mare
matáronmelo en la guerra los pérfidos alemanes
matáronmelo a traición alevosos y cobardes
sin poderse confesar nin el alma encomendare
que ahora estará en el infierno por los sus pecados grandes
salvo si hacéis un milagro que lo devuelva a este v_alle
yo os lo pido buen Jesús que lo traigais Dios mediante
que yo os prometo mi amor y sólo con ~~s casare
para ser la vuestra esclava y esposa_espmtu~le.
De que os de guardar siempre rendida fidehda_de
pongo por testigo a Dios vuestro padre celest1ale.
Hasta qué punto concuerda con la realidad la versión transcrita, n~
es cosa que nos cumpla dilucidar ahora, ni compro~ar las notabl~s diferencias con el relato del extr.:1ordinario suceso segun el evangelio de
SanJuan(cap. 11,vers.31ysig.)
,
.
.
Pero si consideramos pertinente, por mas que este en _l~ ~emona d_e
todos copiar aquí la información sensacional de un penod1co de Pans
de fe~ha posterior al romance, cuyo relato continúa en cierto modo:

«¿Alemanes

O

bolcheviques? - La tumba del soldado de11conocido bárbaramente violada.

Poseídos aún de la emoción que han de compartir con nosotr&lt;'s el
pueblo de París, toda Francia, nuestros aliados y el mundo entero, ~ea~
nuestras primeras palabras de protesta y excitación .ª los Poderes pubhcos para ver de castigar el salvaje atentado cometido esta ~adrug~da
ante el Arco de la Estrella. La tumba del soldado desconocido ha sido
bárbaramente violada; los gloriosos despojos que encerraba han ~esaparecido A la hora en que escribimos estas lineas los autores no an
·
· lo de tal , que la
sido habidos.
Se asegura, y recogemos el rumor a t1tu
Policía tiene una pista que estima segura.

EL SUCESO

Esta mañana, entre seis y siete, el guarda del Arco y encargado espe.
cial de la vigilancia del monumento al héroe desconocido, observó, al
hacer el barrido diario, evidentes señales de que alguien había hollado la
tumba durante la noche, en ánimo, a lo que creyó primeramente, de
lucrarse con las flores que adornan el sepulcro, óbolo renovado cuanto
piadoso que sin cesar ofrendan personajes y vulgo anónimo (reciente está
la visita del emperador de Anam) a la memoria de nuestros gloriosos
muertos.
Comunicado que hubo sus temores a su mujer, apresuráronse a dar
parte al puesto de Policía más próximo, de donde, sin pérdida de tiempo, se destacaron cuatro parejas al mando de un cabo, quienes pudie.
ron comprobar luego la triste realidad de los temores del guarda. Pronto
cundió la noticia por el aristocrático barrio, y transmitida desde allí a
todo París, a media mañana era tal la cantidad de público congregada
en aquellos alrededores, que fué necesario m ,ntar un servicio de orden
para contener a los curiosos y facilitar la labor de la Comisaría y el Juzgado correspondientes. Constituido éste, a las doce, en el lugar del suceso, se procedió a la requisa de la sepultura, que se halló vacía, a no
ser las flores y coronas que los profanadores habían dejado en revuelta
confusión sobre el féretro, cuya tapa aparecía forzada. Dato curioso, los
primeros que descendieron a la tumba afirman haber percibido un gratísimo olor a incienso .
LO QUE HAN VISTO UNOS TRAS'iOCHADORES

Nadie se explica cómo dado Jo muy concurrido del sitio en que se
halla la tumba, aún habiendo escogido los profanadores, para su criminal fechoría, las horas más solitarias de la madrugada, han podido llevar
a cabo su intento sin que nadie lo estorbase. ¿Tenían preparado el golpe
de mano? De todas suertes, han tardado necesariamente en levantar la
pesada lápida, descender a la tumba, forzar la caja mortuoria y escapar
con la fúnebre carga.

�LA

t

PLUMA

A última hora de la mañana se han presentado a declarar espontáneamente hasta cinco o seis jóvenes, ingleses tres de ellos, uno frapcés
y dos: rumanos, que acompañados de sus res~ectivas pa:ejas, salían a
eso de las cinco de la madrugada de un dancing establecido en una de
las avenidas próximas. Aseguran haber visto, desde cierta distancia, un
automóvil parado ante el Arco, al que subían tres, al parecer mujeres dos de ellas vestidas de blanco. El automóvil tomó, a gran velocidad, la dirección de los Campos Elíseos. Un momento después cruzaron ellos la plaza, y aunque es verdad que no se detuvieron, nada anormal observaron. Los seis han quedado detenidos e incomunicados, así
como el guarda y su mujer.
°¿BOLCHEVIQUES O ALEMANES?

Henos aquí, a raíz de la victoria, ante la repetición, con may~r escarnio del robo de la Gioconda antes de la guerra. ¿Es que el cnmen
ha de ~uedar impune? Por si la Policía no lo sabe ¿ignora el Gobierno
las maquinaciones y complots que minan nuevamente el sagrado s~elo
de Francia para hacernos otra vez víctima~ de nuestro ~ecula: descuido?
•Se tiene conocimiento en los centros oficiales de la ex1stenc1a en pleno
iarís de una sucursal de la «A. A. A.» (Acción Anárquica Analfabeta),
organizada por los Soviets de Rusia para la propag~nda revolucionaria
en el Extranjero, en franca connivencia con la «Ho Ho&gt; (~osan_na Hohenzollern), asociación pangermánica de los contrarrevoluc1onanos alemanes? Nada más por hoy. ¡Alerta!»
Según el informe médico de los cinco doctores que vieron a María
la hermana de Lázaro, en éxtasis, al parecer hipnótico, dc..c;de la noc_he
en que se recibió la noticia de la muerte del muchacho hasta la man~na del quinto día, sufría un fuerte acceso histérico, con síntomas evidentes de epilepsia larvada, padecimiento que, por otra parte, no se había manifestado en ella hasta la fecha.
La ermitaña del Cristo de la Luz, capilla a extramuros del pueblo,

LA PLUMA
donde se venera úna imagen milagrosa, de que es devota toda la comarca, asegura· _hab_er vi_s!o a la señorita María entrar en la ermita y saludar1~ con ~na mchnac1on de cabeza, uno de los días que permaneció extát1ca y a1ena a toda solicitación exterior, encerrada en casa. La mujer
confiesa que no volvió a verla salir, pese a no haberse movido de la
puerta donde estaba haciendo punto de media. La fecha coincide con
las p~imeras manifestaciones milagrosas del Cristo de Limpias y, lo que
es mas sorp~ende~te, con la maravillosa traslación acaecida en )a capilla de Yasnaia Pohana, en Rusia, residencia que fué del Conde Tolstoi
a la sazón ocupada por los campesinos revolucionarios. En ese mism~
día y a la misn:ia hora, computadas las diferencias de la Europa Oriental con la Occidental y el Calendario Griego con el Romano, una imagen del Crucificado de tamaño natural, se desclavó como por ensalmo
del m_adero, descendió, sangrándole los pies, fuese a la sacristía, sacó de
un ca16n un alba y vistiendo sus desnudeces salió andando camino adeIa_n~e. Lq cual atestiguan hasta diez personas que de una en otra comu~1caro~se el prodigio a sus primeras señales, sin acertar, detenidos por
insensible fuerza, a oponer la menor resistencia al designio del Cristo.

* * *
Cuatro personas suelen disputarse, a falta de gacetas, la prioridad en
saber y propalar en el pueblo de Lázaro cuanto se cuece del Mercadillo
a la Lonja vieja y de los Porches a la Colegiata: Anuncia la peinadora,
cuyo oficio mañanero parece facultarle especialmente para el ejercicio
de su cometido principal de noticiera, de que es sólo pretexto el de pei~ar a sus clientes; la tía Correa, mujer del Corno, antiguo peatón en los
tiempos en que había de ir a recogerlo a la estación próxima del mismo
tren que hoy llega al pueblo, y repartidor en la actualidad de la correspondencia; la señá Erótida la Paradora, como siguen apodando a la patrona de la Fonda Nueva del Comercio, los que se obstinan en no ver a
través de su flamante rótulo, sino el Antiguo Parador de Afuera; Bartolo el barbero, en fin, en cuya tienda acostumbra reunirse a diario buen
453

,.

�LA PL UMA
golpe de contertulios, que sólo de vez en vez se sirven de la barbería
para otra cosa que no sea charlar, comentar, tijeretear, entreteniendo
el tiempo,
La suerte quiso, una vez más, que fuese Anuncia quien se llevara la
palma en punto a fijar las circunstancias de la vuelta de Lázaro el resucitado a la casa paterna. De sus propios labios hemos oíJo los mismos
pormenores que constan en autos de la información judicial abierta en
consecuencia:
Las ocho daban en el reloj de la Colegiata cuando la peinadora entraba en el zaguán-jo/ que le dicen-del Clzatet. A tiempo que bajaban
la escalera el médico don Saturio y su colega del pueblo próximo. Don
Saturio acostumbraba saludar a la peinadora, a quien había conocido
niña siendo él ya maduro, con piropos protectores como: «¿Adónde bueno la picoterilla resalada?» «Anda, corre, que se te va la lengua.» «Qué
sabe la gracia de Dios•, y otros por el orden, muestra todos ellos del reconocimiento implícito de sus dotes de investigación. Pues aquella mañana, tan enfrascado iba, que si Anuncia no le detiene, amparada de la
confianza de otras veces, ni para mientes en ella.
Anuncia le detuvo para preguntarle por María. Y sólo obtuvo una
respuesta rápida, de que seguía lo mismo: Como dormida, pero despierta, muy abiertos los ojos y boca arriba en la cama, donde le habían
acostado rígida como una muerta cuatro días atrás, cuando la encontraron mirándose fija fija al espejo; ella, que tan poco se cuidaba de acicalarse como suelen hacerlo las muchachas de su edad.
Subió Anuncia a peinar a Marta; doña Salomé apenas si se movía
día y noche del sillón donde yacía medio ahogada, que ni aun acostarse le era dado. Y Marta confirmó lo que ya el médico le había dicho de
su hermana. Marta se lamentaba con la peinadora de la mala fortuna
que como un ave negra parecía cernerse sobre su casa dándole la mala
sombra de sus alas. Y era tanto el afán que ponía en reducir a las normas corrientes el duelo, por demás extraordinario, que a todos traía
anonades en el Chalet, que su misma actividad enérgica servíale de lenitivo, y hasta parecía inmunizarle contra el contagio de aquel dolor.
4S4

LA PLUMA
Peinándola estaba Anuncia y refiriéndole murmuraciones y cabildeos, a cuenta sobre todo de sus parientes los Leones, de quienes, por
mediación del Prior de los Padres habían recibido la noticia de la muerte de Lázaro, cuando se oyeron agudos gritos de mujer hacia el fondo
del pasillo a que daba la puerta del tocador donde Marta y Anuncia se
hallaban. Quedaron ambas suspensas un momento poniendo atención
a los gritos, que se acercaban por momentos; levantóse Marta con el
pelo suelto aún, y al ir a salir tras ella la peinadora, se precipita en la
habitación una de las criadas, q ue era quien daba tales voces:
- ¡La señorita, la señorita, que habla como loca!
Corrieron las tres a la alcoba de María, donde ya llegaba a su vez
don Samuel todo trémulo, en tanto acudían otra criada, la lavandera y
el hortelano, al reclamo del tumulto y en socorro de doña Salomé, que
pugnaba, ahogándose y llamando también a todos, por ir con su hija.
La cual, viendo entrar precipitadamente a su hermana, a su padre, a
la peinadora, a la criada que había dado el aviso, procurando calmarlos
con pausado movimiento de una mano, que parecía costarle mucho
trabajo levantar de la colcha, sobre que yacía el otro brazo inerte a lo
largo del cuerpo, dijo ~on voz cansada, como de convaleciente:
-No os asustéis, que no pasa nada. He llamado a ésa-y señaló a la
doncella-para que vaya a despertar a Lázaro, que me ha dicho que
quiere, ahora que puede hacer vida de campo, aprovechar las mañanas.
Ya sabéis que le gusta que le abran una de las maderas del balcón nada
más, de modo que no le dé el sol en la cara.
El primer momento fué de estupor. Don Samuel, juzgando que su
hija había perdido por completo la razón, abrazóse a ella llorando . Marta y la peinadora tuvieron que hacer grandes esfuerzos para separarle
de ella y que no la ahogase. Cuando consiguieron apartarle de allí y
mandarle con su mujer, diéronse una y otra a conllevar el delirio de
María, que atribuía su hermana al mismo histerismo nervioso, que, por
efecto de la impresión sufrida con la muerte de Lázaro, habíale tenido
tan postrada. En vano la muchacha repetía que no estaba loca ni soñando, y que no tenían más que ir al cuarto de su hermano y conven455

�LA PLUMA

LA PLUMA
cerse. Creían que la fuerza del dolor le había borrado la memoria de
aquellos días atrás y de todos los años que el hijo pródigo faltaba de su
casa, retrotrayéndole a los ya lejanos en que salió del Colegio -y ella era
una niña, que no podía acordarse tampoco.
Ya iba el hortelano en busca del médico otra vez, corriendo a la par
por el pueblo de puerta en puerta la noticia del despertar terrible de
María. Sonó en esto en la casa un timbre que la doncella creyó llamamiento de los señores, a cuya habitación fué diligentísima. Como allí
le dijeron atribulados doña Salomé y don Samuel que nadie llamaba,
bajó a la puerta de la calle, en la que no vió a nadie, volvió a subir, sin
que el timbre callara, y ya se precipitaban todos de nuevo de una parte
a otra sin saber dónde acudir, cuando se oyó clara y distintamente una
voz velada por la distancia que podía naber hasta la alcoba que fué de
Lázaro, clamando al par que una mano impaciente golpeaba por dentro la puerta de la habitación:
-Pero ¿qué pasa? ¡Abridme! ¡Acabo de oir las nueve en el reloj de la
Colegiata! ¿Quién ha cerrado la puerta por fuera? ¡Vamos! ¡Mica! ¡Abre
Mica!
Micaela se llamaba el ama de cría que fué de Lázaro, muerta al servicio de la casa todavía, de la peste que asoló al pueblo al tercer año de
la guerra.
Ill.-COSAS DEL OTRO MUNDO
Yo fui, en calidad de escribano de actuaciones, acompañando a).
juez especial nombrado para entender en lo que se llamó «La Causa del
resucitado•.
Llegamos al alborotado pueblo en el tren de la mañana. Durante el
viaje no oímos hablar de otra cosa. El juez y yo, sin dejar traslucir
nuestra misión, escuchábamos atentos. Quién, aceptaba a cierra ojos la
evidencia del suceso sobrenatural; quién, desconfiaba de cuanto se decía atribuyéndolo a manejos electorales de tal o clial cacique; creíanl1t
los unos en nombres de Dios y como señal manifiesta de su divino po-

./

-d er; negaban los otros su posibilidad en nombre de Dios también, por
acatar las severas disposiciones del alto clero contrarias a la validez de
un milagro producido fuer1.&amp; de toda jurisdicción; se aducían doctrinas
científicas pretendiendo explicar tan extraordinarios acontecimientos y
las consecuencias que de ellos se siguieron, como un vasto contagio hiperestésico de alucinación colectiva; se alegaban textos admitiendo la
interpretación espiritista de tales fenómenos con la hipótesis de un desdoblamiento de María, la hermana de Lázaro, y aun de la posibilidad
&lt;le la aparición del muerto, reencarnado por pocos días en la misma envoltura corporal que había tenido en vida; se cruzaban apuestas; se enzarzaban disputas. Nunca la opinión española se pronunció con tal entusiasmo, en pro y en contra, salvo en la guerra carlista o en tomo a
dos toreros rivales. El pueblo «presentaba-al decir de un diario localel aspecto de las ferias más animadas». El comercio hizo su agosto, y
no faltó quien aventurara maliciosamente la probabilidad de una confabulación de mercaderes-a que suele llamarse «fuerzas vi vas»-para
implantar una Lourdes ibérica sobre las ruinas morales del Pilar de Zaragoza, el sepulcro de Santiago y la Pradera de San Isidro. El gobernador, a instancias del alcalde, mandó un piquete de la Guardia civil para
garantir el orden póblico.
Fuimos a la fonda, de donde nos trasladamos al Juzgado para instruir las primeras diligencias. El rumor popular propagó la novedad de
nuestra llegada, lo que acabó de soliviantar los ánimos, harto excitados
ya. Hubo una procesión del Cristo de la Luz, sin permiso del Obispo
ni más responsabilidad que la del ecónomo adjunto a la ermita, en acción de gracias al cielo por el señalado favor que dispensaba al pueblo,
devolviéndole a su «hijo predilecto» honor concedido a Lázaro en sesión extraordinaria del Ayuntamiento con el voto en contra de los concejales Leones. Se organizó una manifestación republicana, como protesta contra la pasividad de las autoridades locales ante los desmanes de
la reacción fanática.
Copiada queda en síntesis la declaración de Anuncia la peinadora.
Por el Juzgado desfilaron, en espontánea información, cuantos tenían a
45T

�LA PLUMA
gala contribuir al esclarecimiento del suceso con su testimonio, falso
casi siempre. Fué menester después que una pareja de a caballo nos
abriera paso hasta la puerta del Chalet donde se agolpaban insensatos
los curiosos vociferando. Las habitaciones de la planta baja estaban llenas de amigos y allegados, en hábito y continente de duelo. En tanto
advertían de nuestra llegada al dueño de lá casa, Marta nos recirió en un
despacho, del cual desalojó a cuantos estaban.
Marta declaró la primera. Parecía muy serena. Vestía un traje de
tonos claros. Contestaba con seguridad. Y sugirió con un sentido que
pudiéramos llamar terrenal la explicación más humana: ¿qué noticia
cierta tenían de la muerte de su hermano, si no era la transmitida, de
acuerdo con un antiguo compañero de Lázaro, por su novia de un día la
Jeoncilla? ¿No era una manera de volver a su casa el hijo pródigo sin
que su padre pudiera cerrarle la puerta-y la gaveta-el dárselas de resucitado, superchería a que había de ayudar con toda su buena fe y su
misticismo loco su hermana María?
Su hermana María se presentó temblando, los ojos en el suelo, las
manos juntas, ruborosa y pálida a cada pregunta, vestida de negro. No
hubo modo de que declarara otra cosa que su fe en Dios y en Jesús su
divino hijo, por cuya intercesión había vuelto a la vida su hermano
Lázaro. Dulce Jesús, Jesús alabado, Jesús mío, Jesús me valga, fueron
las únicas palabras que pudimos arrancarle en consonancia con lo que
el Juez le preguntaba; pues no obstante el abus&lt;&gt; que de ellas suele hacerse las haya desprovisto de su sentido religioso y pese a la intención
de María la hermana de Lázaro de soslayar toda respuesta categórica, le
delató el acendrado entusiasmo, rayano en el deliquio, con que escudaba su mutismo tras de aquellas sólitas frases.
Declaró don Samuel exculpando la severidad, tal vez excesiva, con
que había tratado antaño a su hijo por encaminarle al bien. Y rehuyó
una opinión explícita que pudiera orientar al juez en el caso concreto
de la supuesta resurrección, si bien se inclinó a admitir como buena la
hipótesis de la desaparición de Lázaro del campamento francés donde le dieron por muerto y donde con otros heridos graves pudieron

LA P L U ,\J A
hacerle prisioneros los alemanes. Las penalidades sufridas por escapar
al cautiverio, ¿no eran bastante para perder, siquiera fuese temporalmente, la memoria y alterar el funcio!'lamiento normal de la mente?
Don Samuel se adhería con tal suposición a la ingeniosa teoría expuesta por un catedrático de Medicina Legal en cierta sonada conferencia en
el Ateneo de Madrid.
Doña Salomé, rompiendo su amor de madre por entre los hipos,
lloros, ayes, ahogos y suspiros del histérico. no supo decir más sino que,
habiendo recobrado al hijo que creía perdido para siempre, su sola vista le aplacaba todo deseo de saber cómo ello había sido, por lo que nos
rogaba a los que teníamos encomendado por ministerio de la ley esclarecer la Justicia, que dejáramos hacer a Dios la suya sin meternos en
más averiguaciones.
Consideró pertinente el juez efectuar un careo entre la leondlla, presunta cómplice del resucitado, con el propio Lázaro. Como éste, convaleciente aún de las heridas que le causaron la muerte en el campo de
batalla, no se hallaba, según dictamen de los forenses, en disposición de
salir de su domicilio, se intentó la diligencia en el Chalet adonde llegó
la muchacha acompañada del Prior de los Padres, de la Superiora de
las Hermanitas y de don Dámaso el abogado de los Leones, que por
neutrales los dos primeros en la contienda familiar y en cumplimiento
el otro de su deber profesional, podían, sin menoscabo de la dignidad
propia ni abdicación de sus convicciones, entrar en casa de don Samuel
viniendo de la de enfrente.
Presentes la leoncilla y sus valedores, llamó el juez a su presencia al
interfecto. Pude advertir que su novia de un tiempo, no bien oyó pronunciar el nombre de Lázaro, apretó con fuerza las manos de la monja
que atenta permanecía a su lado.
Lázaro apareció en el umbral del despacho. Digo que apareció y
aún fuera más propio decir que se apareció; tan espectral era su aspecto. No sabría decir cómo iba vestido, ni si andaba o se deslizaba como
una sombra. Recuerdo que las facciones de su rostro palidísimo, sus
movimientros de brazos y piernas, no ie acusaban delimitados en una
459

�L A PLUMA

L A PLUMA
.atmósfera clara. Una sonrisa que intentara, por leve que fuese, desdibu'ábale el rostro diluyendo la expresión y borrando súbitamente sus ras¡
'
.
d.
gos característicos. Su estatura, su volumen, parec1an aumentar o 1sminuir a medida que avanzaba una pierna o la retiraba para dar un
paso adelante o atrás.
.
. .
Pero lo inefable era la voz, sorda, sin matiz, sin tono, y, sobre todo,
desproporcionadísima con la distancia a que se h~llaba de nosotros. No
porque hablara alto O bajo, mas porque no ~arec1a yroceder de su boca,
ni aun de su cuerpo, es decir, que no la tenia loc~hzada aparentemente
como algunas personas en el estómago, o _en el vientre,_ o estra_n_gulada
en la garganta, 0 subida a la cabeza, o alo¡ada en la nan~, o ~~1e~~osele por los ojos, pero que surgía, envolviéndole, de no ~e que mv1s1bles
receptáculos flotando en derredor nu stro. _Era_ como s1 en ve~ de alzar
la voz O bajarla, se alejara, no en la d1stanc1~ sm.o en prof~~d1dad, o se
.acercara hasta parecernos que nuestro propio 01do la em1t1a._ Algo semejante a esas cabezas figuradas, metidas dentro de una ca¡a, que el
ventrílocuo de circo abre y cierra paulatinamente a la par que modula
sus palabras con un efecto de alejamiento o proximidad para demostrar
su fenomenal maestría.
. . . ..
No esperó a que el juez le interrogara ni a nadie saludo n'. p1d10 venia para empezar a declarar, con tal rapidez e incansable aliento, ~ual
si no hubiera menester la breve pausa que yo necesitara para seguirle.
Pese a la imposibilidad en que me ví de transcribir sus pala?ras~ apareció luego su declaración, escrita de mi letra ya ~ue no ~e ~1 puno..
-«No es fácil-dijo luego Lázaro-que el digno senor ¡uez en e¡ercicio de las atribuciones que la ley le confiere, ni los demás presentes
que con él me escuchan, puedan, así de primera~, ponerse a. tono co~migo. Ni yo mismo logro relacionar las ap?rtac1ones de mi _memona
ordenándolas con una lógica adecuada al tiempo y al espacio en que
los mortales viven. No veo, sin embargo, otro modo de ayud_ar al repr~sentante de la Justicia en la investigación que se p~opone, sin~ el de ir
exponiendo los hechos físicos y psíquicos cuya pasión ~e atane. Declarándolos, consigo, además, reducir a términos asequibles a la mutua

7

comprensión las inefables experiencias a que la fatalidad me tiene sujeto .
~una voz imperiosa, de acento irrefable, me ha sacado de las tinieblas del sueño en que mi conciencia, dispersa, andaba a tientas. Esa voz,
cuyos ecos parecíanme resonar en una bóveda fría, decíame: «Lázaro,
levántate y anda~. Había en ella no sé que dulces inflexiones que en el
fondo de m1 ánimo dormido, adonde la voz llegaba mansa, se confun dían con el recuerdo que el tiempo día tras día había ido acumulando
de la voz maternal interrumpiendo mi sueño mañanero: «Anda, hijo,
Lázaro, levántate que son las diez~. Sentía al mismo tiempo aquel suave resplandor que, al abrir mi madre las maderas del balcón, me hería
los párpados iluminándome los ojos por dentro con sólo el calor del sol.
~y empecé a soñar a sabiendas, haciendo equilibrios en la raya inmaterial que separa por la mañana Jo real de lo soñado. Soñé que estaba enterrado vivo. No, enterrado vivo no. Cuando alguien se da a pensar en tan atroz posibilidad, se atormenta sólo con imaginar el tremendo suplicio que sería hallarse bajo tierra, sujeto por una mortaja, rígido
en el ataúd y con el deseo y la voluntad libres. Y yo no experimentaba
martirio tan terrible, sino 1a sensación voluptuosa de quien descansa
mecido en un sueño profundo. Este pensamiento: «Estoy enterrado
vivo~ era tan puro en mí, me lo formulaba tan desprovisto de toda contingencia utilitaria que pudiese implicar dolor físico alguno, que no me
hacía mella en el ánimo. Es más, decir lo que ahora digo es inexacto
por falta de elementos expresivos. Mal podía ese pensamiento ni ningún otro hacer mella en el ánimo, lo cual supondría la existencia del
ánimo, de los sentimientos, sensaciones e ideas armonizados a que llamamos tal, considerándolo en el todo indivisible del espíritu humano
encerrado en los límites del cuerpo mortal. No; no pueden el señor juez
ni ninguno de los presentes darse cuenta de lo que quiere decir un pensamiento puro desligado de toda relación con otros pensamientos, com~
un resto de memoria asido a la experiencia de un hombre cadáver ya.
-.Estoy enterrado vivo.~ Por este hilo fuí sacando poco a poco el
ovillo de mis recuerdos personales. «Me van a comer los gusanos~ pensé después. Pero sin sobresalto. Y empecé, sin valerme de las manos.

�LA PLUMA

LA PLUMA
materialmente, a comprobar por el tacto la integridad de mi propio cadáver. El dominio de los sentidos, sin necesidad de emplear los órganos
a que en vida estén afectos, es otra de las sensaciones cuya explicación
me parece imposible. Se puede, no obstante, ver a cierra ojos, oír con
la sordera total de la muerte, oler con las naric&lt;'s taponadas con el fétido algodón en rama de las funerarias, gustar sin mover la lengua ni
tragar saliva, tocar sin manos ni pies.
«Fui comprobando, repito, la integridad de mi propio cadáver. No
me comían los gusanos. Estaba entero. Me palpé bien las piernas, el pecho: no me faltaba nada. De pronto sentí cierto calorcillo flúido: saqué
las manos llenas de sangre. Si, no me cabía duda, se me salían las tripas. Me llevé las manos a la cabeza. ¡Horror! ¡Ah, qué desgarramiento
instantáneo! ¿Me había cogido la descarga? En el mismo momento del
vuelo porque estaba volando, señor juez-, en el preciso instante del
vuelo fué sólo un instante, señor juez-, al perder el peso de la conciencia, vi en una llamarada, sentí en un espasmo, cuanto había visto

y sentido.

»Renuncio a explicarlo. No me entienden ustedes. En la Naturaleza
nada se pierde, han dicho los sabios. Todo estaba allí, en mi recuerdo.
Verá el señor juez cómo fué: Yo no podía resistir más la trinchera.
Y eché a correr, eché a correr como un loco para entregarme; las manos en alto. Corriendo, corriendo, perdí tierra bajo los pies; me subí al
tren de un salto inverosímil. En París había olvidado ya todo lo sucedido; mejor dicho, no puedo precisar s1 lo había olvidado todo o no me
había sucedido aún; me vi haciendo cola en la oficina de alistamiento,
sentado ante la ruleta de Trouv1lle y diciendo estúpidamente: «Rien ne
va plus•. Cocó me besaba en la boca. Perdón, señor juez. Cocó era mi
mejor amiga. Sin ella ¿cómo me hubiera librado nunca de las garras de
Raoul-la-Philosophie? Raoul-la-Philosophie era un apache, señor juez.
No serví para el oficio; es incómodo Me volví a Milán. No puedo referir, ajustándolas a la medida usual del tiempo y del espacio, repito, las peripecias de mi viaje aéreo. Pretendo contar unas después de
otras impresiones que viví en un segundo. ¿Simple recuerdo de la vida

1

{

que se ap~rece a la ':onciencia en los últimos instantes? Quizá baste eso
para explica~. el fenomeno. Nunca para dar idea, siquiera fuese lejana,
de_ la sensac1on que se experimenta, como si, disgregados los pensam1~ntos a~umulados en la mente, a punto de perderse en la nada del
Umverso mmemorial, revivieran todo lo vivido y lo soñado lo r r d
I ·
'bl
.
,
ea iza o
y o 1m~os1 e, sin que se pudiera separar la intención del acto; cada
pensamiento, ~ada sensación, cada partícula del alma, siguiendo el hilo
de su ex1stenc1a propia, con la misma fuerza el recuerdo del primer beso
d_e amor que la mcmo~ia est~pida del estornudo de un gato en u n día
sm claroscuro de la primera mfancia.
»'.'Ji responde ahora tampoco mi declaración a la verdad de mis últi11tQs momentos. A_hora ya he conseguido, mal que bien, asociar lo que
una granada hab1a disperso al destrozarme el vientre y tirar mi cabeza
por el alto. A~1ora, por e!empl~, destaco perfectamente de aquel número
de r~cuer~~s iguales en 10tens1dad, el que me sirve para reconstruir mi
contm_uac1on perso~al en_ ~l orden humano, dentro de la jerarquía física
y sentimental de m1 fam1ha: la fatal oposición a mi padre.
»Estoy seguro de que mi padre no se ha enterado de nada. Y, sin embargo,. tuve con él un~ ~ntrevista emocionante. Entrevista que yo sé
muy _bien que no ha ex1st1do en el orden del tiempo con la misma evid_enc1a que otr.:&gt;s encuentros con él. Entrevista que yo no me explico
smo_ como la concreción, en un deseo supremo, de la voluntad que m;
h~b1era llevado algún día al extremo de abordarle como entonces lo
hice zn mente. Mi padre, en aquel momento de mi ascensión delirante al
ot_ro mundo, m~ ~ecibió en su escritorio sin dejar de despachar con los
clientes q~e sohc1taban su usuraria ayuda económica. Me presenté a él
como el d1a que me escapé del colegio. Y como entonces, sostuvimos
una ~onvers~ción sin atadero. Sólo que ahora era yo el que hablaba y
él quien rumiaba pensamientos ajenos a mi intención. De la misma manera que entonces fué él quien habló iracundo y yo quien callé soslayando su menuda requisitoria. e Te has matado-me dijo no más-. Te
has matado.» Y el pobre hombre lloraba; pero la razón que en quel momento supremo se manifestaba elocuente, aducía: c¿Ves? ¿No te lo de463

�J.A PLUMA
.
l héroe? ¡Toma heroicidades!• Yo Je concia yo? ¿Por que has hech? e "bl que no me entiendas? Mira. Había
testé: «Padre, padre, ¿sera _pos1 heb' os cantado un himno: • Viva el
"d I
t'c·ón de premios, a iam
.
s1 o a ~epar i i
.
de la clase había recitado una poes~a en
padre director•, y el pn'?1ero
l
erdo perfectamente: La prtmera
honor de Cervantes. Se utulabla, o recu o eran suyos que eran del Pa.
L'da T d sabíamos que os versos n
.ra t . o os
1·
t ra Por la noche, cuando ya nos
dre Curiambro, el profesor d_eb itera ~ez~ndo alineados de rodillas a lo
íbamos a acostar, y según esta ~mos t me di¡·o al oído: «Lázaro, )eld
·t ·o el Padre mspec or
.
largo de ormi on ,
. ~
é
el breviario, que debo haberYántate; anda, ve al Paramn o ydtra me ·os en el último banco de la izmelo dejado _duran~e el repar;:me !~~l:~acilenta que alumbraba en el
quierda. • Ba¡é comen~o. La de ~an Estanislao de Kotchsk.a empujaba
recodo del claustro la image~
d
El Paraninfo estaba a oscuras.
mi sombra vacilante contra as pare es. t ba la luna y me inundó la
,
por cuyo montante en ra
·
.
Abn la ventan_a,
n los rillos un cri-crí tan agudo, que hacia
Primavera. Le¡os, cantaba
g
ento callado de codos en l?. venllorar a las estrellas. Me estuv~ un mol~da Salté al huerto de un brinco.
D
to pensé· La primera .ra i •
d .d
tana. _e pron
. .
M i uió durante mucho tiempo el la n o
El portillo estaba abierto. e s g
y
padre cómo no podía es'
d 1 perros del campo. a veS,
alerte de. to mes
os os
,
.
.
el bachillerato para salir ael
ni
un
d1a
mas
a
termmar
perar m un
,
colegio.
d
i padre ya no se acordaba. Me dijo:
,Me di cuenta entonces e ~:\;hé a llorar como un niño. Como un
• Yo te hablaba ~e la guerra.&gt;
M apretaban las narices para que
niño que no quiere tomar una pur~~o e ué risa!, como un recién nacíabriera la boca. y lloraba gan~uea b' ¡~s del ama chupándole goloso
do. Me dormí pe~ueño, p~que;;~ e\c~:rme en la ~una, me desperté.
un pezón. Al retirarme e pe
y
.
t' . de la cama
Oí dar las nueve en el relojf~ed la C~le~o1:::yy :~le~t~as de todas. clases.
tonccs he su n o ve¡ac1
d
D d
,. es e e~ .
.
todos los eriodistas, i:etratarme to os
Han pretendido mterviuvar~e t do todoflos partidos, contratarme tolos fotógrafos, presentari:ne dd1pu a
dar conferencias con proyecciodas las empresas de vaneda es ) ' para

L ,-\ P L U ~l A

nes, todas las Universidades americanas. Los médicos se disputan mi
cadáver redivivo. Fruncido el entrecejo, una mano metida entre las solapas de la levita, atrás la otra como Napoleones, pretenden los más
volterianos que soy un simple traficante de imposturas mejor o peor urdidas; los menos dados a compro'lleter una opinión, un catalépico. Los
incrédulos me piden definiciones concretas de la otra vida. No les basta
que yo les diga sinceramente que no es vida ni tiene definición posible .
Los creyentes desean ver confirmadas sus esperanzas de una existencia
ultraterrena de acuerdo con las pinturas más inocentes del Paraíso.
Y aun entre estos últimos andan las opiniones divididas sobre si la música celestial de las orquestas seráficas ha de ser a base de la quinta sinfonía o de la suite en re. Tengo hace días un secretario exclusivamente
destinado a contestar las tarjetas postales en que remotas coleccionist:1s
me piden un pensamiento autógrafo. Me he visto precisado a adoptar
en general los versos de Santa Teresa, que me vienen como anillo al
dedo: «Vivo sin vivir en mi y muero porque no muero.•
•En cuanto a Jesús Nazareno, no le cono:1co ni de vista. Están, por
lo tanto, desprovistos de todo fundamento los rumores acogidos, con
diversa intención, por la Prensa de la izquierda o de la derecha, referentes a mi aquiescencia a la campaña de Galileo con miras políticas en
relación con las próximas elecciones. Protesto tanto o más contra esa
campaña cuanto que mi reintegración al mundo de los vivos no ha sido
acompañada de las inexcusables garantías humanas que son menester
para la mutua convivencia social. Desde mi resurrección no me pertenezco, no me debo a mi mismo, no se me otorga la simple condición
de ciudadado libre. Por si no bastaba la inaguantable solicitud con que
familiares y amigos se disputaban mi nueva existencia, se me ha pre
sentado incluso mi mayor enemigo, dispuesto a cancelar, pues que mi
muerte borró toda diferencia entre nosotros, los rencores que mantenían
viva nuestra disparidad irreconciliable. No hay, no puede haber tormento mayor que este de ver aniquilada la memoria propia, hasta el punto
de perdonar la enemistad eterna. Tan duro es el suplicio, que me he frotado los ojos muchas veces por convencerme de que, en efecto, he revi-

XXX

�J

L .-\ PLUMA
vido y que no estoy en el peor de los infiernos, en el limbo de losinocentes.
Ved si no, aturrullados representantes de la justicia menos humana,
el espectáculo que ofrece mi casa, donde, por la rapidez del milagro y
lo insólito del suceso, nadie sabe atemperar sus actitudes a la emoción
debida. Y hay quien duda entre si llorar o reír alborozado. No ha mucho que las plañideras han venido a cobrar el llanto que hicieron en mi
servicio fúnebre. Sólo mi madre parece, por su gozoso martirio, haberme parido de nuevo ... &gt;
Don Dámaso, en ésto, interrumpiendo a Lázaro, se dirigió al juez,
que no menos confuso que yo, escuchaba sin pestañear el alegato del
resucitado. Y dentro de los términos de la ley se permitió preguntarle
cómo se entendía que pudiera Lázaro responder a ningún requerimiento judicial sin personalidad que le capacitara. Que mal podía si estaba
muerto, según las correspondientes partidas de defunción en Francia y
en España, declarar como vivo ni menos sostener careos con nadie hasta
que una ley especialísima y extraconstitucional no diera validez a las resurrecciones.
Volviéndose a estas palabras el interfecto adonde su novia estaba,
desfallecida casi sobre la monja, sq acompañante, prorrumpió con voz
horrísona, a que acompañaba hórrida máscara de sarcasmo: «Si estoy
muerto o no, lo diga mi amor, deshojando esa margarita más.&gt; Y atrayendo hacia sí a la muchacha, salvando la distancia que los separaba,
sólo con alargar el brazo a doble o triple alcance del que parecía corresponder a su tamaño, le dió un beso en la boca.
-Está frío-murr,rnró la !to11cilla, trocando como por ensalmo su
espanto por una expresión de inocente simplicidad-. Está frío.
Y sin dar lugar a que se repusieran de la sorpresa el fraile ni la superiora, poco habituados a reaccionar tan violentamente como las circunstancias requerían, sin que don Dámaso tuviera tiempo de solicitar
auxilio alguno, corriendo por entre la gente que cuchicheaba en el vestíbulo, salió al jardín y pasó al huerto en pos de Lázaro que, desnudo
y ágil, la precedía huyendo como satírico fantasma.
~

466

LA PLUMA
~i ?ºr la ventana o por la chimenea
.
.
la tun1ca, que se dejó prendida de
, nadie le vimos salir, ni perder
hubo a la alberca, se zambulló 1 una zarza. Todos tras él, JJegado que
La leoncilla dió en reír en • ~vanta~do una gran salpicadura.
,
reir, a liempo
.
nu d arse. En tanto el ho t 1
.
que 1igera pretendía desre ano se arro¡ab 1
rrando el aire los gritos de doña Salomé
a~ agua, y se oían desgamurmuraba calladamente con
. . , Marsa, de rodilJas a mi lado
expres1on beat 'fi
,
• E 1 cuerpo de Lázaro no fué hall d p
i ca: «¡Dulce Jesús mío!,
trola corriente de la alberca por u/ º·. reten~en los más que le arrasen tiempo de los árabes daba salºd a mina antlgua, hoy inundada que
I a secreta
1 1
•
una trad1· . .
a a a cazaba del otro lado
d el monte, seoún
~
c1on oral no co
b d
La leoncilla sigue riéndose, mientras
.
se mpro
de
da a. .
en una celda del manicomio de...
snu a y viste de continuo
C. R1vAs Cm:RrF.

FIN

�LA P L U ~l A

ARTHUR SCHN ITZLER
(LA ESCUELA

VIENESA y

LA )iQVELA PSICOLÓGICA)

le faltaba a Ja novela alemana.
europ~a. era lo q~e
tales osaban hacer de ello un
Criticuelos e_ idiotas sen~1m:o~. Grimmelhausen era aún alg?
mérito espec1~l: Se~:~s A.1!mania Central tenía una marav1grande, y la_ ep1c~
l Perdióse arrebozóse en lo auto~iollosa matena ~mversa :
erso~ales no arrastraba consigo
ráfico y el canal del d~stmo de vidas de la rosa no fueron ar~d~s
~I mundo y la existencia¡ Losdc~p;a tradici6n-el delirio de lo md1sino rayados. No había a a ver a h~sta Thomas l\1ann-, sino que era
vidual corría desde~- ~- Mey~~ca acidad ue frisaba osadam~nt~ con
impotencia y renunciamientoL
ierioridad se proclamaba a s1 misma
la obstinación del nodquerrj s!c:~ fueoo espiritual de los ale!11a~~~ Y
como tipo y guarda ora e. .
e lo buscaban en lo qmmen~o,
escarnec1a a los grandes _sohtanos q~ aislamiento. Más honrado y d1gterreno en el cua1 lo cultivaban, ed s de haber sido incapaz, durante
no es la confesión ?e haber ~eca. ºn{os del espíritu. Las razones se exdecenios, de cumphr los man am1e
.
.
plican por sí mismas.
d I vida no se deduce del estilo m1~mo,
Pues el estilo del arte y e a ó . s que fluyendo a su tra,·es_, se
sino de hostigadoras fuerzas arml n;~:as en 'Europa; Francia, R~sia y
alzan tras él. No son, e~fi genera ~te Acaso la militarística Rusta ha
Austria las poseen mam ~stamFon~ane aunque sólo como corr~ctor
hecho con ellas hasta al m1smod más Al~mania no estaba ya en s1tuade la insuficiencia. Pero pr
~ los bávaros, badenses y suavos no
ci6n de poseerlas. 1:a tra ich n r cuna literatura universal, y sólo proera lo bastante cósmica para ace

[I

LENITUD

f

~g

dujo una cpigónica guardia de poetas locales que reputaban por estilo,
por fuerza torrencial y formadora, a las costumbres, esa perezosa mezcla de pensamientos hereditarios y comodidad. La literatura alemana
no necesita estar orgullosa de Frau Supper, Herrn Finkh, Herrn von
Bodmann. Absorben aún algo de fuerza corrompida en la tumba del
siempre grande Gottfried Keller. Hermano Hesse es quien es digno de
ser discutido en esta serie, el cual, aun9ue sucesor en este terreno de la
manera de escribir, se extiende más alla de lo únicamente literario con
un espíritu idílico sur-alt&gt;mán y un prestigio de raras opiniones. Es uno
de aquellos alemanes que, aun cuando siempre les permanezca ajena la
manera de ser del mundo y anchura y profundidad del destino, alcanzan una belleza casi clásica y vuelven a zambullirse en los tiempos juveniles. Hay que considerar toda la obra y la vida de un pensamiento
ya de antiguo artístico. Capacidad para grandes complejos de creación
también la poseen otros después de Keller. Carl Hauptmann se reduce
a una sensibilidad impresionista, con frecuencia tierna y dulce, pero
siempre desordenada. Stehr, que en realidad tiene a veces algo realmente penetrante, es uno de los menos capacitados, aunque en él
siempre se trate de grandes dimensiones, y que jamás puede traer a
unidad lo naturalista y lo visionario. Tiene manos siempre temblorosas
y no alcanza a realizar cosa alguna. Schaffener gusta de insertar reflexivamente el círculo de ideas de la época en el curso de la acción, pero
permanece en la sombra, diluido, aburrido, pesado, mostrando su impotencia. Lo más fuerte y viril de todos elfos aparece en Wilhclm
Schafer. Aquí vuelve a acumularse lo procedt!nte de KeUer co::1 un
oscuro ardor masculino y trata de dar forma arquitectónica a Jo propio
de su generación y a lo eterno con aquella validez general de lo supernacional. No obstante, está fuera del tiempo, muéstrase aquietado de
un modo harto contranatural en un tiempo de estáticas búsquedas. Es
una buena tradición, aunque no la del espíritu investigador, sino una
forma de vida, que no esta hoy penetrada por el satánico borboteo de
la evolución, y que más tarde tampoco será típica, cuando el suelo general de la cultura vuelva a ser clásico; esto es, dotado de claridad.
Pues sólo puede aquietarse lo que estaba antes en movimiento. Y lo
otro se hará fósil porque siempre fué pacífico y sólo por las viejas venas
le corre aún a veces un aliento de fuego. Todos estos son artistas de
cierta categoría, algunos de mucha, por su poder cr~ador, pero no enlazados en aquella mística conexión con la conciencia del mundo y con
sus transformaciones, que, sea como quiera, crean lo representativo.
Para esto se precisa una raigambre profunda y jugosa. No sólo una
-469

�L:\ PLU MA

continuidad en la producción de la forma: estar arraigado en lo esencial, en lo popular, en las aguas subterráneas, en el jugo de ideas del
suelo popular. Para esto se precisa una cultura, no sólo capacidad productiva y flexibilidad como de goma en la manera de escribir y concebir.
Con el creciente excepticismo y la vanidad interna, con la conciencia de la forma negativa de la pasada época, comenzaron perturbaciones en la ingeniosa construcción del relato de los clásicos sur-alemanes. Influyeron los escandinavos. No se comprendió la magnitud de
Hamsum, y, lo mismo que a van Gogh los pintores, tuviéronfo los literatos por un impresionista, igual que a los sutiles daneses Bang y Jakobsen. De todo esto resultó una mezcla de impresionismo con buen
juicio como en Bahr, con virtuosismo como en Kellermann, con aperfUS como en Altenberg. Con las sorprendentes y excesivamente bien
acogidas ciencias naturales fueron rebajadas las almas a la categoría de
preparados. La poesía cayó en servidumbre; tuvo temas de análisis químicos, de diagnósticos medicinales. Hubo casos clínicos que fueron Ji.
teralmente asunto de representación. Desde Ibsen hasta Hans Heinz
Ewers no es muy largo el camino. A Wassermann lo salvó su gran talento, apartado tambien de tales bajezas espirituales.
A Schnitzler lo salvó Viena, lo hizo representativo.
Ha habido en la Alemania prusiana muchas bromas para despreciar
el Austria. Si la combinación política era imposible, poseía, sin embargo, una cultura ampliamente reflexiva. Al decir «rococo&gt; se piensa en
la armonía de las cosas desde el bidet a la tragedia. Al decirle a uno
Viena ocurre lo propio. Hay aquí, sin que su valor deba ser calculado,
una cultura de la cual no tienen ni huella los alemanes. Allí y en las
montañas bávaras, en Inglaterra, en Estocolmo, hase dotado a lo germánico de los ejes de su expresión en el mundo. Por todas partes hay
allí corrección, un selecto principio puesto en ejecución, paisaje, costumbres y espíritu y hombres que traer a una unidad, que llevar bien
cobijados a través de las combatientes épocas. Lo vienés es lo más débil de ello, pero es algo definido. Teatro, manjares, dessous femeninos,
y mentalidad y formas sociales tienen el mismo ritmo unificador. Si
hablan los prusianos de sus Grandes Electores, de los gestos de Federico,
de deber, y casta, y espíritu, se trata de esta o aquella actitud, de la defensa, la coquetería y hábitos de una casta dominante que, a veces, en
su unilateralidad, se ha poetizado en ciertas sorprendentes formas, pero
que no posee ninguna amplitud, ninguna base vital, ningún jugo popular, cosa quizá muy digna de asombrar pero sencillamente abomina-

L A PLUM .-\
ble. Lo que ~e ~xtiendc entre las estirpes de las montañas de Baviera,
donde ~n !111st1co z~mo del suel? hace al hombr~ g1andc y engarzado
en el pa1sa1e, y Suecia, es caos e 10cultura. Es asombroso en sus erróneas carreras, sus ~randes . hechos heroicos, sus sacrificios y mártires
para formar u~ esulo aleman. Pero aún no es nada. Lo que aparta a la
actua\ gener:1c1ón de la ~nterior y de toda la escuela de Keller es, en lo
esenc!~l, la idea de servir a este fin y vivir de nu ~vo como dilatada generac1on.
Porq~~ ~ólo fuera de ese complejo puede ser comprendido Schnitzler, es d1ftc1l. l\egar pl~_namente a él y a su significación. Lo mismo que,
no por una uni;~ acc1on _a los hombres y a las mujeres, según un sólo
abrazo, no e~ l_1c1to con~1derarlo por esta o aquella exteriorización. El
c~mcepto sena 1~sul~o e 10fantil. Lo mismo que para el hombre, sólo la
vida entera es criterio y saldo de cuentas, y para la mujer haber gozado
:igotadoramente de ella hasta los últimos limites del alma y del cuerpo
en este poeta sólo lo es el ha~er cogid? en las manos y sopesádola toda
obr3: sono~a, rotunda y maciza. No importa un miembro, sino toda la
tensión. S1 s~ P:1lpa hasta ta.n lejos, de los muchos rebozos surge primero el_ J?~esent1m1ento, de~pucs el contorno, por último la tersa forma. Su
trad1c10n,_ su porte, su c1.u_d ad, su fuerza, es la atmósfera que respira, lo
q_ue lo alienta en lo poht1co, lo oscurece melancólic;. mente, lo seduce
tiernamente, lo excita y lo satisface: Viena. Esto es su arte. Ambiente
como figuras. Exterioridad y penetración. Rendidas y amadas. Forma y
amor. Por lo tanto: su sensibilidad del mundo.
Natualmente que _el c_uerpo vienés, comparando su desarrollo con el
del mundo, no_ es nmgun gran. mundo. Pero como Schnitzler es proJuct? suyo! recibe su sello, Jo mismo que Paris se formó un Musset, y
detras d~l tierno mundo de Tchekof, tan próximo al gracioso y de suave colorido de Schnitzler, se alza la gran tristeza espiritual del oriente
eslavo. J.,o_s alemanes c~een con frecuencia e~tar cerca de una gran cultura el 1m1tar ~o extran¡ero y los hombres están orgullosos de que los taJles de. sus mu¡cres lleven faldas que sólo convienen a caderas francesas.
Se esta entre _no_sotros en un _grado aun mayor en la imitación, pero no
e~ el apren_d1za.1e. Las austri_acas y las suecas tienen sus faldas propias,
cierto q~e 10sp1radas en occidente, pero cierto también que acomodadas or&amp;ani ~amente a la forma de la vida, del carácter y del muslo. Y
hasta el ~as espant~so embrollo de los talleres vieneses, en los tiempos
Je la t.ernble care~c1a de forma, tenía siempre un estilo.
As1 se caracteriza la obra de Schnitzler, surge a veces vi vamente impregnada de aroma, fluye otras con tenuidad; pero jamás ha llegado a

1;

471
470

�l. A P L U l\J A

,

una definitiva y plena ejecució~ . Se puede destrozar por completo cad_a
cosa aislada suya. Pero de un hbro a otro, ton~ tras_~ono, en una plenitud siempre nueva, en una forma cada vez mas cemda, se v~ construyendo una melodía fundamental. Esta y la otra parte de la cmdad, los
latidos del corazón humano en la altura y en las profundidades de las
capas del aire, las excitaciones, desde la sonrisa al dolor, sólo 1_1n movimiento de secundos y, sin embargo, todo queda comprendido entre
ellos .. . así se entrega a su tiempo. El escepticismo de! su época lo coloca a cierta distancia de lo que crea y aunque_ todos sus eJement~s ~acen
de él un maravilloso ejemplar de sus pro_pie~ades. ~s1 . mane¡a el sus
figuras, no sin mezclar su sangre en sus exc1tac1ones, smtiendo algo se~timentalmente sus caídas, tragando sus _placeres y grandezas con el tragico grito de la duda en la trém_ula mune,ea y algo de ~ofa en torno.ª
los labios. En esta oscura serenidad fluctuan las evoluciones del Destino. Es tratado poéticamente el _espa~io que va de ~o ~iudad_a,no a lo humano el terreno de la existencia. Sm voluntad. Sm mtenc1on. La obra
recibe' repentinamente la significación de val?r gene~al que imprit?e el
arte más alto. Dentro de cién años se tomaran los hbros de Schmtzler
como medida del tiempo, y se dirá: -Así era Austri~-.
No es poco. Está innegablemente por la, construc~ion y al~ura y r~sonancia fuera de la marca de los otros. En estos se unifica casi exclusivamente (excepto en Keyserling) obra y tiempo y pueblo. Pero no se desprende de ello el pronunciar un juicio sobre el valo~ de es_t~ época de
vida y tiempo. Ei; el mórbido miembro final de una d1soluc10n, el bello
momento antes de un punto final, el sentimie_nto d_el tiempo que tam bién antes de la guillotina se muestra et?polvado, vivaz y e_~ buena salud. La cima del arte de Schnitzler es, sm duda, una elevac10n muy pequeña al lado de Lessing, Laotse, Cervan~es, Ekkehard, Notker, Balzac.
Pero es a!ouicn, ese es su orgullo. Es su tiempo, que lo ha crea_do y formado de ºnuevo a él mismo. La cuestión del valor de Schmtzler no
hay que apuntarla solamente e~ la llanura artística, se anuncia paralelamente con la del valor de su tiempo.
.
Se cubren por completo uno a _otro,- ~o hay_ lugar a equivocarse: ~l
alicnoo de este arte es con frecuencia deb1l y sutilmente exhalado, sentiI!lientos de segunda mano, heroismo c?n ~ritos excesiv~s, ajenas materias en que sólo se presenta el acento vienes. El ntmo vital de estos trabajos no hace palpitar el corazón cálido, veloz y hondat?ente. E~ estas
novelas y cuentos se da la tierna y encantadora s_uperfic1e y !_as idas Y
venidas de inflamados corazones, y con frecuencia es lo uno igual a _lo
otro . Y, finalmente, ninguno de estos libros es por completo un si Y
472

LA PLUMA

i

r

ninguno un no. Sino que todo queda sentido y juzgado de un modo intermedio. Ese es el caso y el problema.
, _Pero no bien la cuestión surge, aparta el semblante, no se planta
ngida ante ~l hombre,. el creador, dependiente, sino muy lejos de él
ante la plemtud d~ s~ tiempo. Pues_ de ahí.viene él. Hacia allí se dirigen
ambos: el reconoc~~1~nto y la que¡a. 1:,0 unico yue hay que anunciar
acerca de_ él es e~ ¡mc10 ~e s~ humamdad. Que posee un indudable
amor h~c~a las criaturas d1bu¡a~as y mo~tradas por él, era un aliento
~emocratic~ en su obr_a ya en tiempos aun muy absolutistas. Esto ya no
tiene ahora unportancia, pero vuelve a designar la retornan te línea del
decoro. En esto no es ningún sectario extático ni activo, ningún csacador de consecuencias• . Sino que también en la oposición está lleno de
reservas. Intachabl~ como pocos, como apenas ninguno en su categoría,
fué su p1;1nto de_ v1st~ europeo durante la guerra. La gritería de odio y
los delmos nacionalistas no encontraron en él un heraldo. Tampo~o ~n lo artístico a_nduvo jamás a la busca de conjeturas, ni estuvo
¡a~as lleno de cambios como Gerhard Hauptmann. Intachable, disting~ud~ repr~s:ntante, no sólo de su tiempo y ciudad, sino de la conc1e~c1a_ art1st1ca, penetra ~n los nuevos tiempos, cuyos precursores y
guias t1~nen poco en ~?mun con su obra, con su atmósfera, pero cuya
~ran estima y venerac1on, cuyo saludo y aprecio es por el ardorosamente
bien recibido, como por todo hombre verdadero.
. ~a técnica de su manera de escribir, que analizaba el hombre y lo
adivinaba avanzando a tientas por sus nervios en vez de determinarlo,
q~e lo clavaba fi~memente con alfileres en lugar de arrebatarlo por lo ilimitado de lo divmo y lo humano, era la más cuidada y moderna antes
del tiempo «expresionístico». Viena criaba, a modo de conejos, legiones
en~eras de estos_ poetas de rango inferior. Schnitzler parece cada vez
mas, ya que el tiempo se ha deslizado entre sus obras y nosotros, como
su mejor y más sano representante. El valor de lá forma de arte que él
represe~ta, la frontera de toda la prosa psicológica se determina ya por
su propio confin. Es arte como todos, limitado como todos. Pero menos en el terreno de los asuntos y en lo ancho que hacía la altura.
Lo trágico, lo elemental, por lo tanto 1o que conmueve y afecta a
los hombres no puede surgir de él. Sólo amables consecuencias y voluntad de explicar en el mejor caso cuando ante el destino, la muerte y
la _eternidad no hay nada que decir en el fondo . Este arte no tiene embriaguez, no tiene una inmediata referencia a las grandes estrellas que
g~~an nuestra vida. No adivina, no se queja. No canta de júbilo como
pa¡aro. Es más bien ingenioso. No conoce lo inconmovible de todo es473

�LA PLUMA

LA PL U .\1 A

píritu determinado, pues describe su alrededor. Por último, no es sencillo. Tampoco quiere serlo. Tiene su medida, se extiende en su proporción. Con un cauto saber, no cae por falso orgullo más allá de las
fronteras de lo para él posible. Considerada en su totalidad, la ohra de
Schnitzler ocupa su puesto con dignidad y maestría. Las últimas magnitudes le son denegadas, pero eso no le preocupa. Dirígese por ello a
bastarse a sí mismo, a ser porteador no lanzador ni nuevo formador.
Quiere justicia ante su tiempo. El tiempo está en él como en un espejo.
Eso es mucho.
KASIMIR EnsCHMID.

BIOMBO JAPONÉS
Loto.
Como la IR.isa
flue tiene prisa
!Para ir a f.Misa
flbis .
9l,quel 'Genorio
C:ual un notorio
:Zar ilusorio
9&gt;ragón,
clonaja
!Para la caja
!Para la caja g la mortaia
l'Y él
flarolillo japonés,

(Traducción de Ramón M. Tcnrci ro.)

';I

CRUZ DE NOVIEMBRE
flechas ;}{oviembre. 93ruma esmeril
fhf.iro una Cruz. 'Veo la Cruz
'll obscuro el 9in.

~

Cristo en marfil. fMármol g fi'e
f.6lanca la piedra. flfosco el saíz
,, ¿:Dónde estaré? ¿$iempre seré?
-C:irio encendido. 'Garde esmeril
Como mi alma¡C:enizag luz/

(fJ a veces, solo
duda g esplín)
ANTONIO ESPINA

47S

�"(

1
J

&lt;!

CRÓNICAS LITERARIAS
BÉLGICA
no puede darse cuenta, a pesar de la rivalidad del catalán Y
del castellano, de la im.p ortancia, que me atrevería a llamar trágica, de un conflicto lingüístico como el que está planteado en Bélgica. El catalán no deja de ser, con todo, un movimiento regionalista; el flamenco, lengua tan antigua como el francés, es utilizado
desde la cuna por más de la mitad de la población. De mane ra que es fuerza
elegir entre dos soluciones: separatismo o bilingüismo.
· En la doctrina oficial por lo menos, el bilingüismo aparece contrapuesto a
las aspiraciont-s separatistas de buena parte &lt;le la población flamenca. Pero
es una paradoja predicar el empleo simultáneo de dos lenguas por un pueblo.
Un pueblo, sea el que quiera, no tiene nunca ni puede tener dos lenguas ma•
ternas, porque un pueblo-aunque esto se desconozca bastante, después de la
guerra-no es más que un conjunto de individuos, y un individuo, aunque
aprenda diez idiomas en su infancia, sólo puede poseer una lengua materna.
El sólo nombre de separatismo basta para enardece r a los que han absorbido el espíritu nacionalista, desarrollado en todas partes por la guerra, y
-creado enteramente en Bélgica. Se le mira, además, en su acepción extremista, es decir, como si condujese fatalmente a la guerra civil y a la división del
país en dos Estados independi.!ntes. De hecho, si se quisiera examinar el caso
razonablemente, sin pasión, sin prejuicios, sin cultivar el barullo, se echaría
de ver que el separatismo puede concebirse muy bien dentro del marco de
un Estado federativo, sólidamente organizado sobre la base de la unidad.

11

SPAÑA

LA PLUMA
Razonablem~nte, he dicho. La historia de Bélgica desde la guerra, muestra, por desgracia, que la solución razonable tropieza con la oposición desesperada de todos los partidos. Un alboroto sentimental se sustituye en todas
pa~tes al estudio objetivo de la situación, y con preocupaciones políticas
-mcluso las electorales-envenenan un problema que por su naturaleza debería estar a salvo de los regateos y de los compromisos. Desde que la disputa
de las lenguas se ha materializado en la cuestión de la universidad flamenca
f'S imposible discutir a sangre fría. Los fenómenos que se presentaron e~
Francia cor. ocasión del asunto Dreyfus, reaparecen en la Bélgica actual
a
.
1es se contesta rabiosamente con homilías sentimenta' y
1as h om1·¡·1as sent1menta
les, sin preocuparse de delimitar el conflicto.
P~eciso es reconocer que la política internacional-elemento satánico y
maldito entre todos-desempeña un papel importante en esta crisis; el Gobierno francés, que subvenciona a buena parte de la Prensa belga. desde que
por la aventura del Ruhr y otras, Bélgica se ha convertido en satélite cuando
no ea vasallo de Francia-moviliza la opinión pública contra todo lo que a su
entender puede disminuir el prestigio y la acción directa de la cultura france
sa en nuestras provincias. De ahí, toda una argumentación contra el flamenco
•vehículo de la cultura germánica•.
•
Estas presiones ocultas de Gobiernos extranjeros aguzdn las pasiones y
ahondan las heridas . Paralizan al Gobierno belga, y le condujeron a desentenderse d~l problem~ más grave planteado en la vida nacional. Sabido es que
esta sabia estrategia produjo su caída, y producirá, bajo apariencias nuevas,
un caos irremediable.
Un país colocado en una encrucijada lingüística, sólo puede subsistir adoptando ~na ~onstitución basada en la autonomía provincial. Abundan los ejemplos h1stóncos y contemporáneos que confirman esta lección. Pero nadie lo
toma en cuenta, y menos que n.tdie los pseudo- nacionalistas belgas, probando
así que son únicamente agentes de la política fraucesa. Poco a poco, como en
la Francia del dreyfusismo, el país se quiebra interiormente.
La cuestión de la Universidad de Gante absorbe hoy la atención de todos.
La vida intelectual que, acabada la guerra, renacía débilmente, decae cada
Yez n:ás. No sé si existen académicos y academias en Honolulu, pero estoy
cierto de que el pensamiento humano encuentra :tllí un campo más propicio
que en la Bélgica actual. ¡No se fíen de apariencias los extranjeros! Si prestan
crédito a ciertos informes de agencias y a las revistillas que nacen, mueren ..
477

�LA PLUMA
cambian de estado civil, renacen, desaparecen de nuevo, se fusionan, o se deshacen, podrán imaginarse que, en estos países de Flandes y Walonia existen
escritores simpáticos, o interesantes. ¡Que arrojen de sus cerebros tales ideas,
v rechacen con energía tales fábulas! La escuela literaria belga es una cosa
amorfa y ridícula, un conglomerado de jovenzuelos o de ancianos distinguidos
a quien las revistas y los editores franceses cierran rigurosamentf" sus puertas, y que pretenden alimentar la ilusión del trabajo y del triunfo .
Entiéndase bien: hablo de los escritores «belgas• cuyas Sociedades, Federaciones, Asociaciones y otros grupos alimentan los periódicos de este país
malaventurado. No hablo del grupo de artistas que, como ya he dicho, honran
las letras francesas actuales, entre los que figuran hombres como Crommelynck
y Baillon, o que la han honrado ayer, como Elskamp, Maeterlinck y Eekhoud·
No hablo tampoco del grupo flamenco, al que me referí en mi crónica anterior, y que, en conjunto, es muy superior en cohesióo y eo verdadera savia a
los escritores de lengua francesa.
La descomposición intelectual precederá casi inevitablemente a la descomposición política. Cuando se compara el movimiento artístico de 1923 con
el de 1f98, por ejemplo, se queda uno estupefacto, y edificado. En literatura,
Lemonnier, Picard, Verhaeren, Vao Lerberghe formaban núclos de interés y
atracción internacionales; en pintura, James Ensor y Henri Evenepoel; en
escultura, Constantin Meunier; en arquitectura, Henri van de Velde, inauguraban caminos nuevos y se hacían obedecer por la elite europea; en música, la
escuela belga revolucionaba la técnica e imponía sus lecdooes. Revistas como
L.i Société Nouvelle, de Brouez, agrupaban a los mejores espíritus de Francia,
Alemania, Holanda e Inglaterra. Fiel a sus tradiciones y a los imperiosos mandatos de la geografía, Bélgica cumplía sus funciones de intermediari.. , su papel
de encrucijada de Occidente,
Hoy, los elementos buenos huyen, y una muchedumbre de desventurados
ofrece al mundo el espectáculo de la impotencia y del odio. El conflicto de la
Universidad de Gante es, en este respeto, un símbolo horrendo.
Y, sin embargo, ¡qué importa la lengua en que un hombre se expresa, si el
hombre es una medianía y su cerebro flaquea! ¡Qué importa la lengua en que
está escrito un libro, si el libro es una obra maestra que enriquece a la humanidad! ¡Qué importa la lengua en que un maestro enseña, si sus discípulos no
confían en él! El idioma es un instrumento, y sólo vale en razón de quien lo
maneja. Esto, que es evidente para un pintor, debiera serlo también para un

LA PLUMA
filósofo, un poeta o un sabio, Sólo el alma importa, sea la de un hombre o la
de un pueblo, y lo demás pertenece a la política y al desprecio.
Que los tácticos del Parlamento denieguen u otorguen al pueblo flamenco
la Universidad íntegramente flamenca a que tiene derecho ante la historia;
que una campaña de Prensa pretenda humillarlo o no, cuando reclama un privilegio nunca rehusado a un pueblo libre; que las Academias luchen a fueria
de votos y de órdenes del día... ¡son cosas que se lleva el viento! Una es verdadera: Guido Gezelle, que escribió en un patois flamenco, es uno de los más
grandes poetas de siglo x1x; Verhaeren, que escribió en francés, ha salvado su
nombre del olvido, y dentro de diez años, los hombres no guardarán en su
memoria ni rastros de las polémicas miserables de estos ,lías.
PAuL CoL111.

FRANCIA

m

novela más a propósito de la guerra!... ·Pero cómo no hablar
del Reveil des morts, de Roland Dorgeles, que alcanza un éxito de
público considerable.
Con justicia se ha dicho que Roland Dorgeles es hoy el más
notable de los herederos de Emilio Zola. Si este último no hubiese muerto
antes de la guerra, habría escrito sin duda una novela de las regiones liberadas, angustiosa, grave y pintoresca a la vez, como esta novela de Dorgelei.
Estas tierras por decirlo así vírgenes, restituidas por el crimeo de los hombres al estado de naturaleza, en las que, trabajadores de todas las naciones se
afanan por reparar las ruinas, ofrecen un cuadro extraordinario de esfuerzo,
de codicia y de intrigas.
Chinos, kabilas, italianos, rusos, polacos, españoles, checoeslovacos, todas
las razas, todas las lenguas, sin hablar de corredores y zurupetos, de los industriales sin escrúpulos, de los traficantes en indemnizaciones de guerra, de
falsos sin;estrados, coa toda la banda de vividores de Europa que han acudido
a disputarse esta presa, ya casi despedazada. Setecientas mil casas que reconstruir, y millones de hectáreas que roturar: ¡magnífico cebo!
La parte descriptiva del libro de Dorgeles es muy notable, con su hormiNA

�LA P L U t.1 A

LA PLUMA
·
la muchedumbre ululante y trepidante,
gueo de personaJeS,
. y vastos cuadros
ill
· t dos al fresco. La intriga nos ha parecido menos fehz. Es harto sene a,
~::i:siado sencilla para nuestro gusto. Pero di~ícilmeote ~odia ser de otra
manera en una obra de este ;género, descriptiva y estudio de costumbres
al mismo tiempo; de todo!I modos, Roland Dorgeles ha escrito un hermoso
libro.

fecto, pero grave: carecerán precisamente de la unidad indispensable en una
obra de esa índole. Por otrd parte, los especialistas a quien se ha confiado el
trabajo, son hombres eminentes, cada uno en su linea; demasiado eminentes,
si hemos de decir nuestra impresión. Es de temer que escriban una obra retórica o una obra trivial.
Debe hacerse una excepción en favor de M. Henri Robert, que acaba de
publicar en esa colacción un volumen: L'Aoocat. Cou fina percepción psicológica, mucha habilidad, nutrido de consideracioues sociales interesantes, monsieur Henri Robert nos ofrece un bello resumen de lo que es, en estos tiempos, la vida de un ahogado de París. Desde el principiante hasta el decano,
sigue paso a paso las diversas especies del género, y de todas hace una descripción notable.

* * *
Hemos de ser más severos con La Brir!re, de M. Alphonse de Ch~teaubriant. Sabido es que este joven novelista obtuvo, hace uua docena de an~s, el
mio Goocourt con una obra, M. de Lou,·dines, que alcanzó gran éxito Y
pre
, t o, un a dt las meJ·ores
que era, en e,ec
. novelas ,de estos . últimos
_ años.
E lºbDesde
entonces, M. Al p bonse de Chateaubnant no hab1a producido n ..da. 1 1. ro
, que
ahora nos da no es, pues, improvisado; es una obra muy madurada, qu1zas con

º"

También es excelente el libro que ha escrito M. Jeao Rostand: Ignace
I Ecrivain. En este estudio, donde la ironía, el humor y el ingenio se juntan
para formar un todo seductor, M. Jean Rostand ha trazado un retrato veddico
y co:npleto del escritor de hoy.

exceso.
B t M. de Chateaubriant nos cuenta que ha vivido muchos. mese~ en re aoa,
en un país muy pintoresco, situado entre Nantes y St. Naza_1re, pa1s _panta~oso,
donde estudió los seres, las costumbres y la lengua, y se 1~pregn~, en c1_erto
odo de la atmósfera de la comarca. Acaso haya estado alh demasiado heme~ efecto, sin contacto con el público. Su libro se presenta como una obr~
n: ionalista muy densa, y de un peso m·á s que exagerado. M. de Chat~au
~ausa la impresión, no de haber traducido, sino de haber copiado
b ~ t
nos La ha copiado toda en todos sus deta¡¡ es, me
· 1uso coa 1as p alabras
lanan
realidad.
.
del patois. Todo esto es excesivo, y por ahí peca el libro, :" nuestro_seot1r.
Hubiéramos preferido algo más de ligereza, un poco mas de gracia Y de
abandono.

Estos estudios, estos •caracteres,, cuando están ,logrados, lo están a maravilla, porque pertenecen a la inspiración más típicamente francesa que
existe.

;0,

* * *

* * *
Vuetven a estar de moda en Francia las que llamaban ha~e cien años cfisi~loaías•; es decir, los estudios de ciertos caracteres y pr?f~siones. La_ hbrena
H;chette ha tenido la idea de confiar a algunos especialistas y escritor~~. el
estudio de «caracteres• a la manera de La Bruyere. M. Louis Barthou escno1rá
el Político; M. Loucheur el Hombre de negocios; el cura BrémonCP, el Sacer~
dote; M. Maurice Paléologue, el Diplomático; M. A~el Hermant, el Burgués,
M. Pierre Mille, el Escritor; M. Charles Richet, el Sabio.
Va se echa de ver la vanidad de esos estudios; no tendrán más que un de-

I•

Ya he mentado aquí otra vez la Corresprmdance de Paul Ve,·/aine, que publica y anota con su conocido celo M. Ad. Van Bever. Acaba de publicarse el
segundo volumen. La mayoría de las cartas que contiene están dirigidas a
León Vanier, que fué, como es sabido, el editor predilecto del poeta. Cierto
número de cartas han sido clasificadas bajo el título general: Lettres aux Cñeries amies. Estas amigas se llamaban Eugénie Krantz o Engéoie Mouton-mote
que le pusieron por tener el cabello rizoso-, y Philomene B.audio, o, más
fawiliarmente, Esther. De la misma clase social, de la misma edad, sin duda,
pero ya maduras, ambas se disputaron los favores del poeta en los últimos
años de su vida. Sabido es que la primera le cerró los ojos. Desaparecieron en
silencio poco después de muerto Verlaine, y muchas veces, en la correspondencia de su ilustre amante, no es posible distinguir a una de otra. La mayor
parte de las cartas, además, no tienen fecha, y han sido clasificadas al azar.
Esta correspondencia es un documento curieso, y en lo sucesivo no podri
intentarse una biografía verleniana sin consultarla.

XXXI

�..,
LA PLUMA
LA PLUMA
Puesto que hablamos del autor de los Poimu Saturniens no dejemos de
llamar la atención sobre un buen volumen de crítica, Le Probtéme de Rimbaud,
poéte maudit, de que es autor M. Marce! Coulon. Cuantos se interesan por
aquel admirable artista, gustarán de leer la obra de M. Marce! Coulon, donde
el talento del autor del Bateau ivre se somete a un análisis meticuloso y amplio a la vez.

* *

*

Los teatros no nos han traído novedades importantes, bien que el verdadero suceso teatral del año sea la abundancia de teatros d-coté. ¡Qué diferencia de aquellos tiempos, no muy lejanos, eu qne los teatros de vanguardia se
resumían en uno, fuese el Theatre Libre de Antoine, o l'Oeuvre, o el Theatre
d'Art! Hoy, con I'Oeuvre, la Comedie des Champs Elysées, l'Atelier, el te~tro
del Vieux Colombier, la Baraque de la Chimere, la Licorne, les Eschohers,
Art et Action-y algunos más-, poseemos o vamos a poseer una doc::.na lar~•
de teatros que representan obras de autores ióvenes y que están en potencia
de revelarnos dramaturgias nuevas.
Esa plétora de teatritos tiene su lado bueno y su lado _malo. El p_ri~ero es
harto visible y no hay para qué insistir. El segundo consiste en la md1ferenc·a de la cdtica ante tan multiplicados tanteos. Poco a poco, la Prensa va dej~ndo de hablar de )os teatros de vanguardia. Si su n(Im~ro sigue creciendo,
será imposible obtener información de los teatros no clasificados.
Digamos, además, que las últimas obras representadas en, ~sos teatr~s de
vanguardia no hao sido sensacionales. Ya he habl~do de _los .Seis persona;es en
J;usca de autor, del italiano Pirandello. Esta ha sido, ev1dentement~, la gran
novedad del año, la que tendrá influencia decisiva, y una resonancia que ha
de prolongarse mucho tiempo.
.
En la Comedia Francesa hemos visto Un komme en marche, de M. Henn
Marx. Confesemos nuestra decepción. Tema muy trillado, sentimientos rancios, fraseología caduca, estilo deplorable e hinchado, nada fal~a para que
estos tres actos sean rematadamente malos. La obra de M. Henn Marx es el
drama social que se estilaba hacia 1900. Todo el diálogo podría estar firmado
en aquella fecha, y tal anacronismo es insoportable. Mucho se esperaba de
M. Henri Marx; lo que nos ha dado es muy poca cosa.

Jut'ss

BEllTAUT.

CATALUÑA
BARcKtou.-Posee nuestra bella ciudad de Barcelona
una gran virtud para sobrellevar bien las graves enfermedades
que sufre. Esta virtud es su alegría. Barcelona ríe felizmente, ple'
namente; pero no con la alegría triste del enfermo que para esconder a los suyos sus padecimientos, se afana a cubrir sus facciones demacradas con una máscarra de alegría ficticia. La risa de Barcelona es
la del que se siente fuerte y joven, con unas grandes ansias de vivir.
Y la situación es muy mala, lo bastante para matar en flor la alegría de otro
pueblo. Las calles más bellas han estado c.:mvertidas durante más de un mes
en inmundos estercoleros. Se ha llegada a la creencia de que la vida · de un
hombre no tiene ningún valor, y se asesinan a tiros por las calles. Cada día
aumenta el número de los obreros en huelga forzosa. La Exposición del Mueble y Decoración está ya aplazada para septiembre.
Pero Barcelona, la indefensa, la abandonada, ríe a pesar de todo. Magníficamente situada, entre el mar y la montaña y las llanuras fecundas surcadas
por los ríos, ríe y vive y crece a pesar de todo, porque la ley de su vida es
algo más fuerte que la indefensión y el abandono en que la tienen. Ríe con
la risa del mar y de las montaiias, con la inmensa gloria de haber nacido
hermosa.
Unos dicen que su risa es inconciencia, otros dicen que es una gran virtud
Pero eila puede pedir a los dioses, como la princesita de la tragedia inmortal
de Maragall, que le conserven:
«Viva la clara font de !'alegria.•
En la hora sensual de la Rambla, dificultada por las vallas del Metropolitano, la multitud pasa alegremente. Son risas de bellas muchachas, encuentrm:
celebrados con grandes exclamaciones, conversaciones regocijadas. Mirando
los rostros, nadie está serio, y hasta el paseante solitario se ríe de la alegría
contagiadora de los demás.
¿Quién diría pasando por ese nervio candente de la vida d~ una ciudad, que
múltiples problemas aquejan su vida, que muchos desean su ruina?
Y frente a la ~legría popular de la Rambla, be aquí las tardes de las Carreras de caballos rebosantes de gente elegante, y el desfile de coches por el Paseo de Gracia después, hasta muy entrada la noche, mientras las bellas mujeres
A ALKGIÚA DK

�,
LA PLUMA
pasan al rápido trepidar de los motores, expuestas a la pública admiración
de los adoradores.
Mientras los industriales se quejan y la gente pesimista asegura que vamos
a la ruina. los teatros se llenan. Margarita Xirgu, nuestra actriz catalana a pesar de todo, y a pesar también de su poco interesante Cristalina, reúne a sus
licles admiradores en el teatro Eldorado, resonante aún de los aplausos calurosos a las más cel.cbradas cupletistas y bailarinas. Y Enrique Borrás, otro gran
preMigio nuestro, acordándose más que Margaritu Xirgu de que es catalán,
nos ofrece en Romea, en catalán, sus grandes creaccioncs de Guimerá, ante un
púltlico ferviente y agradecido. Y el momento de emoción culminante e!&lt; cuando, después de los actos de Terra Baixa, de Mari celo de Mossen Janot, aparece sobre la escena, casi ciego, arrastrado por los bra~os de Borrás y por l.i.
cenhl Esperanza Ortiz, esa reliquia venerable que es don Angel Guimerá,
nuestro primer prestigio internacional, viejo, tembloroso y heroico como nuestra tradición.
Y a pesar del malestar reina:ite se publican libros, se llenan los teatros, los
pa~eos y los campos de fútbol y las montañas cercanas de la gran risa de Barcelona, la abandonada, la indefensa, la que no puede celebrar ahora su Exposición del Mueble y la Decoración, que hubiera sido la nota culminante de su
clara primavera.
Pero a pesar de no haberse abierto aún la Exposición, los jardines de Montjuich están de moda. La gran avenida central es el lugar escogido para deliciosos paseos a caballo. El espectáculo de aquellos jardines en constante crecimiento, desde donde se descubre la perspectiva de la ciudad extendida al pie,
resulta admirable en los días claros de verano.
Desde luego, la obra más bella hecha por la futura Exposición de Industrias Eléctricas es la conquista de la montafia de Montjuich, que permanecía
ignorada de la mayor parte de los barceloneses, siendo la más bella de las
montañas que circundan la ciudad. Su nombre mismo tenía tristes resonancias
de días negros, de martirios inhumanos llevados a cabo en el interior de s~
castillo, de rincones abyectos de miseria, de cosa muy lejana de las vías aristocráticas de la ciudad nueva, infinitamente perdida en la lejanía de unas casuchas medio desmoronadas, en cuyos caminos y cuevas profundas no se aventuraría sin miedo el ciudadano concurrente al Paseo de Gracia. Toda esa vida
de gente baja y miserable nos era algo conocida por las obras vividas de Julio
Vallmitjana, el evocador de los ambientes lejanos.

LA PLUMA
Pero la leyenda negra está hoy del todo desvanecida. Se tiene la sensación
de que la montaña se ha acercado a nosotros con ,11n ornamento de jardines
"Yer~es noblemente dispuestos y de aguas que cantan en múltiples artificios y
~e ~meones donde. o~cilan los follajes floridos en pérgolas dignas de una vill~
1tahana del Renac1m1ento. El nombre mismo de la montaña despierta ho el
eco _galante de una avenida que circunda su falda por donde pasean autos
cub1ertos en las benévolas mañanas de sol, y los caballos al trote son dominados por la gracia elegante de una amazona, cuyas manos enguantadas castigan
levemente el cuello erguido con la fusta de mlngo de oro.
En cambio el viejo parque de la Ciudadela, en uno de cuyos palacios,
d_e~echos del gran esfuerzo de la Exposición de I888, se ha celebrado ta Expo-s1c16? ~e ~rte: da una sensación de abandono. No es el abandono poético de
los v1e1os Jardtne~ romántico~, sino un abandono sucio, desprovisto de gracia.
Claro ~ue a medida q~e la ciudad se ha expansionado y se han prodigado las
c?~od1dades para sahr a las montañas vecinas y a sus alrededores todos, el
v1eJo parque queda en un rincón húmedo y poco sano si se compara con las
laderas de verdes pinos del Tibidabo o Vallvidrera, o la perspectiva magnífica
del nuevo parque de Montjuich. Pero eso no es un motivo para abandonar la
única expansión urbana del tiempo de nuestros padres. ¿No puede tener una
grau ciudad uno, dos, doce, veinte parques cuidados? ¿No tiene París, ideal ciudad, un parque noblemente cuidado en cada barrio?
Todo es triste en el parque de la Ciudadela; los bellos tilos de los paseos,
las fieras enjauladas con gestos de profundo aburrimiento, las verdes eflorescencias que crecen ya libremente. Todos hemos hecho allí nuestras primeras
armas en el arte de conducir el autom6vil. ¿Dónde iremos a probar nuestro
manejo del volante y nuestro dominio del motor? Al Parque-nos han contestado-, donde no se encuentra a nadie ...
No se encuentra a nadie, efectivamente. Algún viejo sentado en un banco
Alguna pareja idílica un poco más lejos. Algunos niños, muy pocos, jugando
más allá. Ya casi ni despierta interés la colección zoológica. En verano se llena
de una multitud ávida de emocionantes atracciones que hacen mucho ruido.
Pero el alma del viejo Parque aband:&gt;nado, ¿qué tiene qut" ver con esto? Duerme solo en las noches de verano, mientras se descuelgan estrepitosamente las
montañas rusas.
Sóio se cuida en el viejo Parque un pedazo de jardín egregio recientemente
construido. Sobre muros de recortado ciprés se recuestan bancos de mármol.

:es-

�LA

..

PLUMA

Es la antigua Plaza de Armas, entre el soberbio edificio del Musco y el bello
Palacete de la Junta de Museos. Al centro, circundada por una temblorosa superficie de agua límpida, se alza en mármol blanco una de las obra'S maestras
de la escultura catalana: el Desconsol, de José Uimona, cubierto el casto desnudo por la ola deshecha de los lacios cabellos.
Cerca de allí, en el Palacio de la Industria, lleno aún de los reclamos de la
Feria de Muestras, se celebra anualmente la Exposición de Arte de Primavera.
Poco intc1·csaotc siempre, porque la pintura catalana no da para una Exposición anual, atrae escaso público. No interesan las prolijas extravagancias que
llenan las salas. Pero la verdadera obra positiva de estas Exposiciones son las
salas consagradas a las obras reunidas de viejos pintores, casi olvidados, y la
publicación de un estudio crítico, como se hizo en años anteriores con Vayrcda
y Martí Alsina, como se ha hecho este año con Simón Gómez, cuyo estudio biográfico y crítico ha sido encomendado a Fcliú Elías. Cuadros perdidos en casas particulares se reúnen allí para Juzgar la obra plena de un pintor que ya
pertenece a la historia. Así como Martín Alsiua y Vayreda fueron dos formidables maestros, cuyas obras alcanzarán en breve precios fabulosos, se ha
comprobado que Simón Gómez no desmerece de los anteriores. Así se va adiYinando que hubo en el siglo pasado una gran escuela catalana de pintura, para
cuyo estudio son preciosos documentos las biografías críticas de Joaquín Folc y

Torres, Rafael Renct y Feliú Elías.

J.

MASSÓ VBMTÓS.

LIBROS Y REVISTAS

•

Jaato Martínez Aguiar.-José Enrique li'odó.-Prólogo de Daniel Martínei

Vigil.-Montevidco, Ed. Renacimiento.
¿Será el joven escritor uruguayo, autor de este folleto, el grao exégeta que
ya pide la figura de Rodó, apóstol del amcricanismo, y, sobre todo. gran escritor español? Más que un ditirambo en honor del maestro, es una impugnación
de algunos extremos que le menoscaban, en el ánimo de su apologista, vertidos
en el nómcro que la revista «Nosotros• de Buenos Aires dedicó a su memoria
con ocasión de su muerte.
A cuenta de esa impugnación, el señor Martínez Aguiar apunta sobre todo
la condición de apóstol americanista de Rodó, vocado a un ideal continental
que corresponde, en espíritu, a la acción de Bollvar. Para nosotros, la actividad literaria del autor de «Arich y los «Motivos de Proteo•, su estilo rotundo
y magnífico, su elevada contemplac.ión crítica, de creador de normas, le sustrae
a toda querella circunstancial. Y precisamente su virtud literaria desmiente su
yocación política. Por lo que hace a la literatura, Rodó es fundamentalmente
español, es decir, conservador de las normas clásicas de la lengua. Concepto en un todo opuesto al criollismo que propugnan los americanizantes del
idioma.
He aquí una cuestión interesante, que no es ocasión ni de plantear siquiera en sus verdaderos términos; pero que tiene quizá en José Enrique Rodó encarnación personalísima.

* * *
Antonio Heras: De las Horas Vividas; Andanzas y divagaciones; Desfile de sombras.-Madrid. Lib. y Ed. Rivadcneyra.
Un lforo de versos; otro de impresiones literario-sentimentales de tipos y
paisajes españoles; un tercero de cuentos encuadrados en el mismo ambiente
y escritos con el mismo estado de ánimo: consideración del país natal por un
emigrante sensible. Aunque separados en el tiempo, no en balde transcurrido
desde el tomo de poesías al Desfile de sombras, con indudable ventaja a favor

�LA

..

PLUMA

Es la antigua Plaza de Armas, entre el soberbio edificio del Musco y el bello
Palacete de la Junta de Museos. Al centro, circundada por una temblorosa superficie de agua límpida, se alza en mármol blanco una de las obra'S maestras
de la escultura catalana: el Desconsol, de José Uimona, cubierto el casto desnudo por la ola deshecha de los lacios cabellos.
Cerca de allí, en el Palacio de la Industria, lleno aún de los reclamos de la
Feria de Muestras, se celebra anualmente la Exposición de Arte de Primavera.
Poco intc1·csaotc siempre, porque la pintura catalana no da para una Exposición anual, atrae escaso público. No interesan las prolijas extravagancias que
llenan las salas. Pero la verdadera obra positiva de estas Exposiciones son las
salas consagradas a las obras reunidas de viejos pintores, casi olvidados, y la
publicación de un estudio crítico, como se hizo en años anteriores con Vayrcda
y Martí Alsina, como se ha hecho este año con Simón Gómez, cuyo estudio biográfico y crítico ha sido encomendado a Fcliú Elías. Cuadros perdidos en casas particulares se reúnen allí para Juzgar la obra plena de un pintor que ya
pertenece a la historia. Así como Martín Alsiua y Vayreda fueron dos formidables maestros, cuyas obras alcanzarán en breve precios fabulosos, se ha
comprobado que Simón Gómez no desmerece de los anteriores. Así se va adiYinando que hubo en el siglo pasado una gran escuela catalana de pintura, para
cuyo estudio son preciosos documentos las biografías críticas de Joaquín Folc y

Torres, Rafael Renct y Feliú Elías.

J.

MASSÓ VBMTÓS.

LIBROS Y REVISTAS

•

Jaato Martínez Aguiar.-José Enrique li'odó.-Prólogo de Daniel Martínei

Vigil.-Montevidco, Ed. Renacimiento.
¿Será el joven escritor uruguayo, autor de este folleto, el grao exégeta que
ya pide la figura de Rodó, apóstol del amcricanismo, y, sobre todo. gran escritor español? Más que un ditirambo en honor del maestro, es una impugnación
de algunos extremos que le menoscaban, en el ánimo de su apologista, vertidos
en el nómcro que la revista «Nosotros• de Buenos Aires dedicó a su memoria
con ocasión de su muerte.
A cuenta de esa impugnación, el señor Martínez Aguiar apunta sobre todo
la condición de apóstol americanista de Rodó, vocado a un ideal continental
que corresponde, en espíritu, a la acción de Bollvar. Para nosotros, la actividad literaria del autor de «Arich y los «Motivos de Proteo•, su estilo rotundo
y magnífico, su elevada contemplac.ión crítica, de creador de normas, le sustrae
a toda querella circunstancial. Y precisamente su virtud literaria desmiente su
yocación política. Por lo que hace a la literatura, Rodó es fundamentalmente
español, es decir, conservador de las normas clásicas de la lengua. Concepto en un todo opuesto al criollismo que propugnan los americanizantes del
idioma.
He aquí una cuestión interesante, que no es ocasión ni de plantear siquiera en sus verdaderos términos; pero que tiene quizá en José Enrique Rodó encarnación personalísima.

* * *
Antonio Heras: De las Horas Vividas; Andanzas y divagaciones; Desfile de sombras.-Madrid. Lib. y Ed. Rivadcneyra.
Un lforo de versos; otro de impresiones literario-sentimentales de tipos y
paisajes españoles; un tercero de cuentos encuadrados en el mismo ambiente
y escritos con el mismo estado de ánimo: consideración del país natal por un
emigrante sensible. Aunque separados en el tiempo, no en balde transcurrido
desde el tomo de poesías al Desfile de sombras, con indudable ventaja a favor

�LA PLUMA

t

del último, los tres tomos del señor Herai. denotan a través de sus distintas
modalidades una misma preocupación: la de contemplarse con cierto narcisismo elegiaco en el paisaje al que la ausencia ha dotado de un valor que el regreso contrasta dramáticamente.
Influído, sin duda, por Azorín, revela el señor Heras, profesor en los Estados Unidos, innegable temperamento de escritor, templado en la visión de eso
que se ha dado en llamar la re;:lidad española, cuya miserable tragedia, más
fuerte que todas las estilizaciones, está pidiendo el crudo Maupassant, que
apunta quizás eo las mejores páginas de estas Ho,·as vividas entre las sombras
de tales Andanzas y divagaciones en torno a los yermos patrios.

José 1\laria Souviron Huello: Gárg-ola.-Primt:r libro de Poemas.-Málaga, 1923.
Componen el lindo tomito, muy finamente editado, hasta trece o catorce
pequeños poemas, romances y romancillos, fáciles, gustosos, en los que se
combinan, con certero instinto poético, temas populares de corro infantil, coa
alegorías e impresiones de 3entimiento lírico del paisaje. Una leve nota melancólica, corregida por cierto dejo de graciosa comicidad, templa y acuerda la
sencilla música de esta poesía juvenil, clara y amable.

* * *
Ciana Valdés Roig: La fz,ente sono,·a.- Repertorio Americano. Biblioteca.
J. G.ª Monge, Ed. San José de Costa Rica.
cCiana Valdés Roig-dice al presentárnosla Enrique Gay Calbó, en Elogí~
preliminar-es profundamente tropical. Y tropicales son sus emociones· escritas. Tropicales y paganas. Es esa la expresión: un como paganismo indígena,
que recuerda la religión de los incas y de los mayas.•
La señora Valdés Roig, poetisa cubana, tan solo conocida hasta ahora por
las muestras que de sus libros inéditos se han publicado en varias revistas del
continente americano, se nos revela en la colección de poesías en prosa de La
fuente sonora, c.&gt;mo acertadísima intérprete de esa hiperestesia lírica característic¡¡ de la literatura femenina de allende e l Atlántico, heredera con la Ibarbourou, la Mistral, h Luisi, de! espíritu de rebelión sentimental de que es su
predecesora en Europa la italiana Ada Negri.

*

* *

Plavio Herrera: La lente opaca. El hilo de so/.-Cuentos.
Ne se define el acento nativo del autor de estos cuentos poi· el propósito
deliberado de hacer color local, y, sin embargo, ese acento americano es lo que

LA PLUMA
~n ellos nos atrae. Ni sé tampoco si les cuadra tal denominador común; América es gran~e y varia su _humanidad. El narrador de La lente opaca es guatemalteco, y sm que, repetimos, se haya propuesto desde luego dar un carácter
nacional determinado a sus breves invenciones, ese perfume colonial que de
las páginas del librito transciende, constituye su principal encanto. Literatura
experimental la de Flavio Herrera, mal podía siendo tan joven como demuestra, acusar una personalidad sustraída a las preocupaciones de la juventud.
Pero si la invención no nos sorprende, nos complace el ver la emocióa con que
acierta a infundir en sus ficciones un aliento del espíritu social, del ambiente
natural en que vive. Y todo ello por alusiones indirectas, en que se refleja la
historia trivial de muchas vidas, iguales Pn uno que en otro continente, iluminada por los resplandores volcánicos, agitada por las hondas convulsibnes det
suelo guatemalteco.
Alejadas en cierto apartamiento provinciano de que va redimiéndolas el
yanqui, esas repúblicas de Centro-América tienen para nosotros la sugestión
de un pasado que revive poetizado por la interpretación, tan fina, tan moderna, de escrit0res prometedores de frutos sabrosísimos como Flavio Herrera,
de quien LA PLUMA y Espa1ia han ofrecido recientemente a sus lector~s bellas ·
primicias poéticas.

Oliverio Girondo: Veinte Poemas para ser leídos en el tranvía.
Es posible que no haya todavía un ve:so en el que poder cifrar el sentimiento lírico de nuestra época. Es, pues, posible también que aun esté del todo inédito el gran poeta represenfativo dPl siglo. Quizá no sea menester que una gran
figura resuma en sí «la poesía» de una generación, para que esa poesía exista
con su color y acento propios. Es innegable que hay una nueva manera de imaginar poéticamente el mur.do en que vivimos soñando. No es muy difícil establecer la génesis dPI movimiento a que se ajusta la inspiración de los poetas,
una vez logrados en un poeta cabal los objetivos del simbolismo. Eee poeta, en
Francia, por ejemplo, son varios grandes poetas. En el mundo que habla español el genio lírko de Rubén Darío cierra una época, más que abrir horizontes.
Era la perfección que resumía con su personalidad definitiva, patriarcal, en la
arquitectura del templo parnasiano, los símbolos vagos que sólo la música pue-de expresar.
Después, los poetas se han dado a reconstruir, de las ruinas del concepto
antiguo, una poesía escueta, con el mayor ahorro posible de Gramática (sin
analogía, sintáxis, prosodía ni ortografía académicas), una poesía hermana de
la música balbuciente con que los músicos están rebaciénaonos el oído a la.
sim plicidad perdida en la sinfonía dramática de Wagner; una poesía hermana
sobre todo de la pintura elemental de los dibujantes rebelados contra el impresionismo de puro aire libre.
Los Veinte poemas pará ser leídos en el tranvt'a, ilustrados preciosament~ por
el propio poeta y magníficamente editados, como cumple a tales academias de

�l

LA PLUMA
lujo, nos muestran a Oliverio G!rondo como P?eta fi,n(simo y atento a conseguir, sin rebasar las normas estrictas del humorismo hnco moderno, la perfección del gusto nuevo.
No hay, no, e:i la escuela del pe~samiento poético del día la libertad que
el vulgo cree. Ni por no e~tar codificadas ~n manuales las reglas pa_ra u_so d~
jóvenes vocados a la poes1a, soQ menos ngurosas. El tale11to de ?liv~no _G1rondo se manifiesta precisamente, más que por la oovedad_de la 10sl?1r_ac1?,n,
por el seguro instinto con que acusa la agudeza de sus se?~1dos, su d1stmc1on
espiritual, su bonísima gracia, m~nejando, n~ sólo con h~b_1hdad de malabanstu, con r,irtuoszdad de poeta sensible, los tópicos del clas1c1smo ultra moderno.
Empieza ya a ser tan difícil reirse con las muecas de la luna, como cantar su
pureza de doncella que fué.
.
.
.
Breve, conciso, sugestivo en ~vocaciones tao p1_otoresca~ como ~rec1sas, d~
climas y ambientes diversos, vano y ~no en esencia humons,ta, el libro_de G1rondo cuenta, sin duda, entre los meJores de la nueva poes1a de Espana y de
América.

*

* *

•

LA P L U ,\! A
apasion~nte sie?1pre Mario Puccini: cuyo reiterado empeño literario tiende a
descubnr en Vir,a la anarqida!-úmca de sus obras traducida h%ta ahora en
l':ngua española-el virus de descomposición, cuyo remedio inmediato ha pod1~0 parecer después y hasta ahor~ el fenómeno político Mussoliui, nos da en
L mganno del~a car11~, nueva colección de_ cuentos y cmoralidades,. otra muestra del empeno realista con que va adquiriendo firme conciencia de su Ita.ia.
No es, enti~ndase bien, que la literatura de Puccioi se proponga el mismofin de los escritores que fueron contemporáneos del triunfo de la fotoaraf(a
sobre la pintu:ª· SJ reali~m&lt;;&gt;, su verism&lt;;&gt;, no derivan rí¡(idamente del con~epto
que pudo en tiempo~ atribuir a la m~quma fotográfica una superioridad absoluta en la reproducción del mund~ sm artificio. Sabe que la fotografía es, en
todo caso, una n_uev~ mane:ª de pmtar. As(, los caracteres representativos que
encuadra con m10uc1oso ahmco en el escenario sobre que destacan a diario su
figura más o menos vulgar, adquieren una consistt'ocia y basta una ejemplaridad que su autor no ha menester subrayar para que los lectores se sientan penetrados de su verdad y de su realismo.

• • •

~ugtne Montfort: L'ouóli des .Mo,-/s.--Roman.-París. Librairie de France,

Alfredo Pimenta.-0 lir,ro da minha saudade.-Lisboa, 1923.

1923.
El ilustre autor de La Niña Bonita o el Amor a los cuarenta años ha dado ya
su contribución literaria a la guerra. Voluntariamente ajeno, dur~nte los cuatro
aiíos terribles, al fragor obse~ionante de las b~tal_l~s! en cuya ~1~t~r.a se han
esforzado tantos ánimos, po111endo a prueba d1fic1hs1ma la seos1b1b1hdad propia, Euger.e Montfort publica ahora la _novela cruel del día del armisticio.
No ha sido nunca Mootfort un novelista de escándalo de escaparate. La probidad; condición desprestigiada por el abuso que se hace de la palabra atribuyéndosela sin recato a los m~diocres de q~ienes no se puede decir ~ás,
como si eso fuera poco, la probidad, es su cualidad excelente. Pocos se aplican
con tan seguro dominio del arte de escribir, a descubrir la veroad humana en
la vida de siempre. Poquísimas pinturas, tao sinceras. tan de fuera adentro, tan
justas, tan patéticas, ningún alegato contra la estúpida fatalidad de la guerra,
como esta novela de L'oul,li des Morts. en que jamás el novelista, atento a la
yeracidad artística de su crónica, deja traslucir su personalidad impasible, repartida con desinteresada voluntad de creador en las almas de sus criaturas.

Nuestro cronista en Portugal ha publicado uo nuevo libro de versos Un
libro. de vers~s tao . profund~mt'nte portugués, más portugués si cabe," que
O L1vro da.t S,mphomas morb1das y O Libro das lhymeras con que no ha mucho no_s regaló su musa, Y no es que haya disimulado nunca el poeta Pi menta
ese_ ámmo saudoso que ahora se declara desnudo casi; pero en sus poesías anteriores, el gusto un tanto barroco por las formas decadentes del simbolismo v
el par?asi~nis~o traducidos o, mejor diríamos, adaptados al instinto nacionál
de_ su 1nsp1~ac1ón, prestábanle no sé qu~ de exótico, de 111anueli110, que en este
L,hro da mml1a saudade, d_esapar~ct' ca,s~ por entero. Tampoco porque el poeta
abandone del to?o su_achtud anstocrahca, desdeñosa de lo vulgar; antes biea,
nos parec_e seguirle viendo blandamente recostado en cómodo sillón; pero en
yez ~e enJoyarse e( alma como antañ? y contemplar los sentimientos propios
r~fle1ados en las mil facetas de las piedras preciosas de que se adornaba, ~e
aisla, se adentra y deja escapar esa voz de nostalgia pura con que, de siglos
llora al borde del Atlántico la sire~a de Portugal
'

• * *
Mario Pucclnl: L'inganno della carne. -Edizioni A. Mondaderi.-RomaMilano.
El especbáculo de la reconstrucción moral de un grao pueblo, d_espués de. la
guerra en que ha podido contrastar por modo espantoso los se~t1m1entos innatos a la condición humana y las ideas recibidas en una educación secular, es

• * *
Antoulo B1pina.-Sig11ario.-Biblioteca de l11dice. Madrid 1923.
J:3 revista Ind~cf ~e ha transformado_ en una bi_blioteca, cuyas ediciones garantiZa el gusto d1f1c1l de Juan Ramón J1mtnez, siempre poeta. Unica y rara
~uestra de los vol&lt;imenes publicados basta ahora, inspirados en una pretens1_ón renovada del conceptismo gongorino, nos llega el libro de Antonio Esptna.

�LA PLUMA
Poca m&lt;i,,ica y apretada letra; pero llena de intenciones poéticas. Nada de
tarareo, todo canto interior y cautela humorística, salvaguardia del sentimiento lírico para evitar que se pierda en la blandura del verso cadencioso.
Hay rit:no, pero con sorpresa, ajustado a cercbracioncs conscientes. La musa
no manda, no mangonea, apenas si la entrevemos el rostro pá.lido. Nos hace
una mueca y se esconde. No quiere llorar para no ponerse fea. No admite convencionalismos. Se entretiene en turbarnos la vista con actitudes desmesuradas. Esta poesía de Espina quizá. no se nos clave en el corazón, ni haya q11c
arrancarla después, casi con una operación quirúrgica, como la de Zorrilla o
Campoamor . No nos envuelve en ondas sonoras; no ahoga, pero aprieta. Hace
pensar como un jeroglífico. El qnc lo acierta da con C: resorte de la m&lt;isica y
con la fucntecilla escondida de su ternura secreta.
C. R. C.·

ÍNDICE DEL VOLUMEN VI

1923
ENERO A JUNIO

* * *
Ramón Pérez de Ayala: A;ollonius et Bellarmin.-Roman traduit de l'cspagnol par Jcan et Marce! Carayon.-París. Librairic Plon.-Cotlection d'auteurs étrangers, publiée sous la dircclion de Charles Du Bos.
Tan agudas son las perfecciones de la prosa de Ramón Pércz de Ayala que
su devoto lector podría temer, más que desear, un nuevo Ramón Pércz de Ayala en traza extranjera, despojado Aventura peligrosísima, ciertamente, la del
sumo estilista puesto en otro estilo-que eso es por fuerza la versión má.s fiel.
He aquí Apollonius el Belarmin, traducido por Jcan y Marcel Carayoo, en la
cCollcctioo d'auteurs étraogers•, que publica la casa Pion, de París. Conviene,
ante todo, anotar la importancia de esta biblioteca, que dirige M. Charles Ou
Bos, una de las personalidades má.s convincentes que en la litcratun francesa
se han revelado después de la guerra. Su volumen de crítica Approximations,
que vió la luz en 192J, acredita una inteligencia muy ducha en la sutileza, que
pone a su servicio una cultura en extremo jerarquizada; su riqueza está. siempre sometida al rigor de un criterio. Añádase la más cumplida nobleza moral,
una distincidn íntegra, que va de la conciencia a los modales, la imposibilidad
de pecar contra el espíritu. Era necesario este retrato sumarísimo de M. Charles Du Bos para subrayar con justeza la aparición de Apolonio y Delarmino en
una plaza que exige los mas árduos µasaportcs. Halagador es el ser traducido;
importa mucho el seuún y cómo. Han afrancesado la novela Jcan y Marccl Carayon con un acicrto"constante. Sin ninguna premura en su pericia han sabidG
desenvolver la sabia sinuosidad que requería el texto español.
J. G.
FIN DEL VOLUMEN VI

NÚMERO 32 (enero).
~SPl&lt;CIAL.

,
1

1
1

OEOICAOO A

VALLE-INCLÁN

Dedicatoria ......................... . .................... .
E. Gómez de Baquero: Valle- lnclán, novelista ............. . . .
E. Díez-Canedo: Va.lle-Inclán, lírico ........................ .
Ramón Perez de Ayala: Valle-lnclán, dramaturgo ............ .
Antonio Machado: Iris de luna ............................. .
Alfonso Reyes: Vallé-lnclán y América ..................... ·.
Ramón M.ª Tenreiro: Valle-lnclán y Galicia .................. .
C. Rivas Cherif: Soneto estrambótico . . ..................... .
Manuel Bueno: Días de bohemia ........................... .
Ricardo Baroja: Valle-lnclán en el café ................•......
Corpus Barga: Valle-lnclán en París ........................ .
J. Moya del Pino: Valle-Inclán y los artistas ................. .
Facsímile de un autógrafo de Valle-lnclán ................... .

�LA PLUMA

LA PLUMA

Jean Cassou: Ramón del Valle-Inclán........................
Francis de Miomandre: Don Ramón del Valle-Inclán..... . ....
Jorge Guillén: Valle-Inclán y el 98 ... ............. . •. • • .. • • • •
Ramón G6mez de la Serna: La personalidad fantasmagórica
de Don Ramón ............. ....... ••••••••••••••••••••
Manuel Azaña: El secreto de Valle-Inclán... . . . . . . . . . . . . . . . .
C. R. C.: Más cosas de Don Ramón. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dibujos de Moya del Pino y de Vivanco.

Félix Delgado: Visión de la noche. Amanecer. . . . . . . . . . . . . • . . . 236
Crónicas literarias: Paul Colin: Alemania; Jules Bertaut: Francia.
Un crítico incipiente: Teatros..... . . . . . • . . . . . . . . . . . . • . . 237
Libros: José María Salaverría: El Rey Nicéjoro.-Luisa Luisi:
/nquietud.-Ramón Gómez de la Serna: El secreto del acueducto. Senos.-Agustín Remón: Unagirt.................. 254

68

69
70
71

82
go

NÚMERO ~5 (abril).
Ramón Gómez de la Serna: La Quinta de Palmyra. . . . . . . . . . . . .
Ricardo Baroja: Olimpia de Toledo..........................
Rogelio Buendía: Canto cautivo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . .
Werner Krauss: Un moderno dramaturgo alemán..............
Flavio Herrera: El navío medroso............................
Crónicas literarias: Mario Puccini: Italia; Paul Colin: Bélgica;
J. Massó y Ventós: Cataluña; Un crítico incipiente: Teatros.
Libros: Rabindranath Tagore: El cartero del Rey.-Marmouset:
Att /ion tranquille.-Giorgio del Vecchio: l!,l collegio di
Espagna a Bolog-na.-Silvio Kosti: - Epigramas.-Fernando González: Manantiales en la ruta.-Guillermo de Torre:
Hélices.-Luis Calvo Revilla: Actores del Tea/ro del Prindpe.

NÚMERO 33 (febrero)
Ramón Gómez de la Serna: La Quinta de Palmyra. . . . . . . . . . . .
Ernesto López Parra: Lienzos del crepúsculo. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Salvador de Madariaga: Ramón Pérez de Ayala................
Ricardo Baroja: Olimpia de Toledo..........................
Erasmo Buceta: La cuasi-tragedia de un «Horno Hispanus•. . . . .
Crónica literaria: Alfredo Pimenta: Portugal; J. Massó
Vcntós: Cataluña......................................
Libros: A. Hernandez Catá: La Casa de Fieras. Isabel O. de
Palencia (8.!atnz G11indo): El .wnim.1dor sembró su semilla.
Rafael L1rbano: El Diablo, su iüia y su pod~r. María Enriqueta: Attmores de mi /zuerto. Rincones románticos. Valentín de
Pedro: España Renacimlt.

97
115
117
131
159
163

-494

299
303
309
311

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NÚMERO 36 (mayo).
Ramón Gómez de la Serna: La Quinta Je Palmyra... . .........
Jorge Guillén: Poesías......................................
Erasmo Buceta: Acerca de «Los Intereses Creados•.............
C. Rivas Cherif: Trance ................•.............. •....
Fernando González: Sonetos diversos . .................. • .. •.
Mario Puccini: Retrato entre real e imaginario de la señorita
Monnier ....................•.......... • .. • • • • • • • • • • • •

NÚMERO 34 (marzo).
Ramón G6mez de la Serna: La Quinta de Palmyra .......... •.
Ricardo Baroja: Olimpia de Toledo..........................
Jorge Guillén: La hermosura de Octubre ............. ,........
Antología: Francisco Manuel de Melo: Los Catalanes..........
Tartufito: El novelista se mete a critico.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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49S

•

�LA PLUMA

•

Crónicas literarias: Jules Bertaut: Francia; Paul Colín: Alemania 401
Libros: Ramón Pérez de Ayala: Luna de mitl, luna de hiel;§ los
Trabajos de Urbano y Simona.-W. Fernández Flórez:
El secreto de Barba-Azul.-Gerardo Diego: Soría.-E. Giménez Caballero: Notas marruecas de un soldado.- Erasmo
Buceta: El entusiasmo por España m algunos rumántícos
ingleses.-Nícolás Beauduin: Les enfanls tks hommes....... 409
NUMERO 37 (junio).
Ramón Gómez de la Serna: La Quinta de Palmyra . . . . . . . . . . . .
Gerardo Diego: Canción fluvial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C. Rivas Cherif: Historia anacrónica de Lázaro el resucitado....
Kasimir Edschmid: Arthur Schnitzler. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Antonio Espina: Biombo japonés .......................... •
Crónicas literarias: Paul Colin: Bélgica; Jules Bertaut: Francia;
J. Massó y Ventós: Cataluña . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Libros: Justo Martínez Aguiar: Josl /.!,nrique Rodó.-Antonío Hcras: De láS horas vívidas. Andanzas y divagaciones. Des.file de
sombras.-José María Souviron: Gárgola.-Cíana Valdés
Roig: la fuente sonora.-Flavío Herrera: La lente opaca. El
1,ílo de sol.-Oliverio Girondo: Veinte poemas para ser lritios
en el tranvfa.-Eugene Monfort: L'oublí des ,norts.-Mario
Puccini: L'inganntJ della carne.- -Alfredo Pimenta: O livro da
minha saudade.-Antonío Espina: Signario.-Ramón Pérez
de Ayala: Apollonlus et Belarmin.........................

417
438
4,p
468
475
476

487'

'

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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>Imprenta Artística de Sáenz Hermanos</text>
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                <text>Azaña, Manuel, 1880-1940, Redactor</text>
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                <text>Rivas Cherif, Cipriano de, 1891-1967, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA PLUMA
Bromas aparte, Guillermo de Torre es poeta y joven. Tiene, pues, derecho
a divertirse y a ir, si quiere, marcando~¡ paso delante de los más avanzados
de la vanguardia literaria.

Luis Calvo Revilla.-Ac/ores célebres del teat,·o del Príncipe o Español-Madrid. Imprenta Municipal, 1823,
No es verdad que la gloria del actor muera con él. Antes al contrario, pudiéramos creer más bien, por los ejemplos que tenemos vistos, en el beneficio
póstumo que añade el recuC'rdo de las grandes figuras escénicas a su mérito
efectivo. ¿Fueron Talma, Máiquez o Vico lo que sus contemporáneos r;os
dicen? ¿No hay en ese reconocimiento entusiasta un afán de participar, en
cierto modo, de semejante triunfo para sobrevivir, siquiera sea tan (de rechazo a la ruina de la vida propia?
Hay, con todo, indudablemente, una norma para discernir el oro de ley del
oropel de los laureles escénicos: el recuento de los entes de ficción a que dieron apariencia escénica los grandes cómicos de tiem pos mejores. En ese resp ecto, basta con comparar el repertorio de los actores cuya fisonomía estudia
don Luis Calvo RevilJa en su curiosísimo libro, para echar de ver la diferencia que va, a favor de los de.l siglo pasado, de los actuales intérpretes de Muñnz
Seca. ¿Calvo y Vico gustaron de ser aplaudidos a los buenos textos dramáticos de la gran época española? Pues son, sin duda alguna. superiores a Vilches.
¿Coincidieron con la capa y la espada de Ecbegaray? He ahí, asímismo, su contra·
El libro del señor Calvo, hermano del actor ilustre y autor aplaudido en su
tiempo, será leído con agrado y provecho por todos los buenos aficionados al
teatro, y aun desearíamos, para que tuviera muchos lectores, que por todos loSque dicen gustar del teatro sólo porque van a él con frecnencia.

AÑO IV.

MADRID, MAYO 1925

NÚM. 36.

LA QUINTA DE P ALMYRA

1

&lt;&gt;

(Continuación.)
X
LA SOLEDAD INAPETENTE

.e quedó anonadada, pero sintió la sospecha que
cerró sus lagrimales. Volvió a encararse con aquel detalle de la huida de Armando y que ya la hizo descon,
fiar en el momento del viaje: «¿Por qué se había llevado todas las cosas?»
« Y retrato mío, ¿se habrá llevado alguno?» Buscó todos y hasta
encontró el pequeño para el que Armando, en la época de las galanterías, encargó un marquito de brillantes en Lisboa y tenía siempre
delante en su mesa de despacho.
-No tendré ninguna carta de él-se decía Palmyra-dándose
cuenta de la crueldad necesaria en la huida. Para borrar su arrepentimiento le olvidaría por completo. Nunca jamás volvería a hacer
ALMYRA

C.R. C.

¡,

(1)

336

1

XXII

Véanse los números 34 y 35 de La PtuM.t..
337

�LA PLUMA
LA PLUMA
aquel camino de vuelta. Procuraría que fuese muy vago el recuerdo
de todo.
Se volvió a sentir Palmyra en las playas últimas de Europa... Se
acordaba de lo que decía Armando con cierta tristeza: «Aquí se ve
el último momento del ocaso que ve toda Europa... Nosotros lo despedimos cuando ya se va decididamente al otro mundo».
.
¡Si ella supiese no mezclar su alma a los amores y ser algo as1
como la dama que hospeda en su casa al elegido sin temer verle
partir!
Aquella Quinta era enemiga del amor constante; pero era encantador refugio para el amor apasionado de unos meses.
.
El alma tensa y apasionada de Palmyra se negaba a consentir
eso. Tenía el deseo de inmortalidad que padecen las almas nobles.
Quiso conformarse con la Quinta, y la comenzó vivir más intensamente. Cada nuevo día sin carta de él, la hacia más trabajadora.
Estaba el jardín abandonado. En las plazoletas había crecido la
hierba; del estanque había que sacar los cadáveres del tiempo, los
cadáveres de los cinco o seis años que no se limpiaba, las barbas
del dios de las aguas.
Aquella limpieza del estanque fué para ella como
alivio._ Todos los posos que habían dejado en ella sus amores últm~os ~aheron
con aquel desarraigo de las verdosidades acuáticas. La limpieza de
la matriz del estanque fué también una limpieza para la suya.
Las noches de luna la cogían en las terrazas. Aquellas noches de
luna la fosforecía el alma y se la ponía más engatusada. Brillaban
las claraboyas y los cristales como si algo en el paisaje pusiese loi
ojos en blanco.
.
:Su corazón! Estaba desorientado y vacío. Lo único que necesitaba ~ra cierta limpieza y una entrada discreta, bien llevada, bien dicha.

ª.

u?

Palmyra daba vuelta a las habitaciones solitarias, encendía luces,
buscaba. ¡Gata desalada!
No había remedio. Comprendió todas las razones y las excepciones; pero insistía en encontrar al que reconociese en ese único día
-todos los días d único-en que se removía la vida.
¡Qué noches más largas! En la Quinta no se podía vivir sola. Todo
era inútil, muerto y los rechinamientos de su cama eran burlones.
Lo que hay que ser es decente para no repugnar a los demas y
para que no haya bajezas en el amor; pero deglutir en la noche la
fruta sensual y, sobre todo si no se digiere, si siempre su siembra
es inútil y estéril. Si sólo resulta un juego la cosa, y un juego en el
que se oye el eco del mundo y del que no se espera ningún contagio, no h 1y ley que lo pueda discutir, ni razón que lo roce.
Palmyra estaba como sorda en la Quinta. En sus paseos en milord buscaba el rincón del coche y se reclinaba en su rincón con
gesto displicente y desdeñoso. Se calzaba y enmediaba demasiado
bien para permanecer sola.
Dialogaba consigo misma como varón y mujer. La entraba esa
duplicidad sensual en que la mujer, si pudiera, crearía el hombre.
¡Y qué hombre la saldría: apuesto, violento, cumplidor! Daría miedo
en su relación con los demás hombres.
Ella.-Sí, me he desnudado delante de ti como delante del espejo
que pueda atraparme.
ÉL-Déjame, señora, que primero te acaricie sobre los encajes.
Ella.-Sería la alcoba triste sin ti.
ÉL-Levanta un poco tu camisita como en el antiguo can-cán.
Ella. -Lo que tú quieras ... Haré como que paso el río del amor.
ÉL-Eres blanca como el delirio, y los sitios en que el escultor
de tus piedras metió el dedo crean sombras que acaban de exaltar
tu dulzura...

ua
339

�LA PLUMA

LA PLUMA
Ella.-Ya quería yo, ya, que se fuese justa con mi blancura...
ÉL-Tus hombros son los hombros del ánfora, en que resbala
la forma.
Ella.-Acércate... Cógeme como un ánfora.
ÉL-Tus sábanas están limpias como una virginidad ...
Ella.-Tengo un cuadrante para ti... Yo no necesito más que uno...
ÉL-A mí me basta la almohada... Tu iabeza es la que necesita
tener un trono sobre el lecho.
Ella (apagando la luz).-Ven...
En la sombra el sueño se prolongaba, pero el diálogo se iba durmiendo en un monólogo con sordina.
De las esquinas de la cama, con sus remates en forma de quilla,
salían los cisnes ledos que buscaban a Leda.
Pero ella ya no tenía fuegos para sostenerse más atenta a sus
pensamientos, y se dormía baldía.
A la mañana siguiente recomenzaba la tragedia solitaria y recorría los jardines de la Quinta como la protagonista de una novela
que no encontrase la continuación de su argumento. Se asomaba a
la verja de la puerta como «la protagonista» y buscaba el belvedere
estilo portugués de la esquina del tapial para asomarse tranquila en
otra orientación extrema.
Se pasaba largos ratos echada sobre los almohadones, dóciles
como gatos que permitiesen recostarse sobre ellos. Parecía una convaleciente cuya sangre se va tornando roja muy poco a poco.
Se quedaba mirando los gruesos pendentif de las arañas, ese
gran brillante que cuelga en medio y debajo de ellas.
En aquellos días de perdición en la Quinta-de mucha más perdición que lo que se llama perdición en el amor-hasta entró en la
Biblioteca. Se escondía allí para que el tiempo no la encontrase tan
demasiado en medio de los grandes salones.
340

r

La daba melancolía la biblioteca. ¡Cuántos antepasados tenían
que haber muerto para dejarla a ella aquella biblioteca casi inesperada por sus manos, pero que 1a pertenecía!
Las señales que se veían en algunos tomos salientes como orej~s perspicaces la daban una sensación de las manos y las inteligencias muertas, de cómo aquella asociación de datos que buscaba la
señal, ya sería inútil. A veces había ido a quitar todas las señales de
!ºs libros, pero la d_ió pe_na estropear aquella labor y borrar lo que
ingenuamente segma allí creyendo que alguna vez podría volver el
depositario.
La esfera armilar la ponía triste. Hasta una enfermedad de esas
qu~ se curan tomándose esféricos depósitos de termómetro era prefenble a aquella soledad con la esfera armilar.
Aquella esfera la daba la emoción infinita de un modo confuso
Y ~penas inteligible para su puerilidad. Era como el esqueleto del
umverso que la hacía microscópica, ya inexistente, y polvo vil.
La sobraban los libros; todos eran como libros de medicina en
un sitio en que se está sano. Prefería mirar por el balcón al mar,
a leer.
Los libros ya daban sustancia a la biblioteca, cuyo balcón Ja
gustaba 1~ás que los otros, precisamente por eso, porque los libros
mejoraban el arrobo de la habitación, su resguardo.
La gran esfera terrestre, que tenía que sostenerse sobre el suelo
porque no había mesa ni estante que la sostuviese, era como el reflejo en cóncavo de la idea de la naturaleza lejana y complicada que
se veía por el gran ventanar.
Los mares de la esfera, sobre todo, se volvían verdaderos y anchurosos en aquella proximidad al mar inmenso. Era como si se
desbaratasen y se escapasen a la vez de un meridiano y se vertiesen
sobre el verdadero.
341

�LA PLUMA

LA PLUMA
El cinturón de cobre y la cerviz, también de cobre, que envolvían
a la esfera enorme, daban al mundo un aspecto formidable.
Palmyra rehuía en seguida de la biblioteca.
El hombre apetecido no surgía ya entre sus visitas formales, y de
retirados y retirados no lo podía elegir.

XI
AL CASINO

En aquellos días recibió una invitación del Casino de Ardantes.
Era una invitación como otras muchas que había recibido antaño: «A charming festival in honour of the British Colony of Ardantes
to be held in this Casino, the Direction has the great pleasure, etc ..,,
Nunca había querido ir a aquel casino en que no se sabía qué
gentes se jugaban el dinero.
Iría e iría dispuesta a traerse un hombre a la Quinta.
Se vistió otra vez con la ilusión de la que no sabe lo que va a
pasar y estiró sus medias como se estiran para hacer la conquista.
Hizo el camino a pie. No quiso alborotar la terraza del casino con
la llegada de su coche. Podría entrar mucho más disimulada y dejar
con más desparpajo la sombrilla sobre el borde de la mesa de juego
mientras abría su portamonedas con gesto de bolsista jugadora.
Pasó por entre los chalets, cuyas ventanas respiraban el aire embalsamado con la misma vagorosidad que los peces el agua.
Las casas, cubiertas de verdor, se daban tono de mujeres con un
chal sobre los hombros.
Aquellas casas cubiertas de enredaderas, eran casas que había
que peinar por las mañanas. Ella no había cubierto las paredes de
su palacio con las mismas morenas yedras por si no podía as.earlas

con el ancho peine que necesitaban para no llenarse de demasiados
bichos.
El nido humano resultaba más nido en aquellas casas cubiertas
por completo de hojarasca y llenas de melenas verdinegras.
Palmyra sentía la turbación de la que sale por primera vez al
mundo después de una viudez.
Lo malo es que se acordaba demasiado de Armando y de sus
palabras.
-Al subir la cuesta los automóviles meten ruido de aeroplanos
-había dicho Armando viéndoles subir aquella cuesta que buscaba
el camino de los pueblos.
No se la podían olvidar a Palmyra aquellas frases del golfo genial que estuvo preso en el palacio como un bandido del renacimiento, y que, como aquellos aventureros, dejó grabadas para siempre sus anécdotas en la prisión.
-Atado en ese sofá estuvo él-sentiría siempre ansias de explicar a los que por primera vez fueran a la Quinta.
-Las cazoletas del telégrafo son palomas ahorcadas-había dicho
también, y también era inolvidable para Palmyra que las veía estranguladas por noticias que llevaban más allá, sin dejar ninguna en la
Quinta, sin poder sorprender lo más mínimo de las palabras pasajeras.
Pensando despaciosamente en Armando llegó al Casino.
Aquel Casino tenía una gran vida en el verano, sin sillas suficientes nunca para sus invitados de casino que se invitan solos y
que no se sabe de qué recóndito rincón habían salido.
Se sentó en la mesa de juego y puso uno de aquellos grandes
billetes que sonaban a papel pergamino escandalosamente.
Su vecino de mesa la miró por la rendija pícara que quedaba
entre sus lentes y su sien. La reconocía con desconfianza y con hi343

�LA PLUMA
pocresía, buscando la abertura en su cuello, ese sitio por el que entran las miradas de refilón y se ve una carne quemada que resulta
más carnal.
Ella apuntó a cualquier número.
-No ..., no ponga usted a ese número, que no ha salido ni saldrá nunca-la dijo el vecino con arrebato apasionado, con aire protector, con verdadera congoja.
Palmyra le miró agradecida por aquella advertencia trémula, y le
preguntó:
-¿Pero, por qué?
-Porque yo he perdido todo mi dinero a esa postura.
-Entonces-dijo Palmyra con la misma voz trémula-quiero yo
ver si le venzo, arrancándole al banquero todo el dinero que le
quitó a usted ...
Así se formó la sociedad de súbita franqueza y de emoción conjunta que había de hacerles ir juntos a la Quinta al final de la tarde
de jugadores, después de que Palmyra recuperase parte de la fortuna de Fausto, ingeniero de minas que ahorraba la mitad de su sueldo y con la otra mitad especulaba, jugaba, se divertía y comía modestamente.
Tomaron el te de después del juego, te reconfortante, cuyo azúcar dulcifica el dolor sufrido y asienta el gusto metálico que tiene el
mismo friunfo.
Palmyra estaba encantada de la pasmada galantería del ingeniero, galantería torpe, de hombre que no se considera apto para entrar en la intimidad de la mujer distinguida con quien habla.
No tenía rubor en confesar sus gustos más ingenuos:
-A mí la naturaleza me encanta ... Llevo siempre en mi maleta,
cuando voy a la ciudad, unos cuantos paisajes que cuelgo de las paredes del hotel...
344

LA PLUMA

-¿Y los pinos? iCómo va usted con los pinos?
-Los pinos ... -y Fausto se detuvo un momento sin saber continuar, él amaba la naturaleza, la naturaleza en general, pero no había pensado en los pinos... Pero hizo un esfuerzo... Debía hacer un
esfuerzo por decir algo ingenioso ... Miró por las ventanas de.l Casino
al campo, y dirigiendo una mirada a los pinos que se veían, dijo:
-Sí...; los pinos son el tupé de nuestros montes ...
Palmyra le animó con una larga sonrisa a que siempre fuese tan
ingenioso.
Tomaba Fausto el te con avidez de jugador arruinado, como si
encontrase en su líquido dorado el restituyente.
La confesó los pormenores de su casa: «Mi lecho y una gran
mesa de pino blanco, llena de los puntazos de los chinches:..
Cada vez le veía Palmyra más posible: la primera noche como
huésped extraño, y después un poco dueño de todo, colocando las
cosas en distinto sitio, acercando su butaca al balcón.
-La acompañaría, si no perdiese el tren ...
-Acompáñeme a la Quinta y cenará usted conmigo ... Como no
pensaba retirarme tan tarde, no he pedido el coche... Pero no hay
mucha distancia.
Salieron del Casino ... El camino era el camino campestre, largo,
con muchas cruzadas, coa humo de hojas quemadas en las cunetas,
como si el ocaso hubiese dejado incendiados todos los matojos.
«El camino va a bastan, pensaba Palmyra. «Este es de los amantes de la naturaleza que sienten ganas de besar en medio de ella».
En efecto; en la revuelta del camino en que ya no se vieron casas blancas, Fausto, como si ya no le viese nadie, sin pensar en que
le veía ella y en que se podía resistir, besó a Palmyra con beso que
resbala, que da un tropezón en el rostro y que buscando la mejilla
cae en la barbilla o se queda colgado de la sotabarba.
345

�LA

Palmyra aceptó aquel beso, diciendo con falsa ingenuidad de
mujer que no quiere que de ningún modo retrocedan las cosas...
-Sí... Realmente no nos ve nadie...
-Estábamos demasiado solos... No se puede llevar a un hombre
apasionado por un camino tan solitario a esta hora ...
-Lo malo-dijo ella-es que todo el camino es tan solitario y es
muy largo ...
-Tengo besos para todo el camino, por largo que sea.
-Es usted un besador de caminos, en vez de un ingeniero ...
-Soy más: soy un salteador de caminos.
- ¡Qué miedo!-dijo ella haciendo un mohín.
El resto del camino fué dichoso. Ella tenía ganas de volverse a
encontrar como objeto de goce, como intriga para el ansia y la curiosidad.
A veces le tenía que decir:
-Espere... Soy la dueña de mi casa, y en mi Quinta soy Cleopatra, dueña de Egipto ...
Ella prefirió aquel atrevimiento desde luego, en la opulenta sinceridad del camino, como caza clandestina en medio del campo, con
anhelos de chico que ha encontrado un nido, con deseo de llevarla
pronto a casa, que lo que sucede después de la cena mezclándoseal arrebato el vino y la carne.
Fausto entró en la Quinta con timidez. Siempre se sospecha que
la mujer sea la cruel reina que prepara la encerrona al hombre para
matarle. Cuand;l se cerró la puerta de la Quinta, que sonó a cierre de
gran jaula, volvió la cabeza desconfiado.
Pero le dió confianza ver al final del paseo de grandes árboles
la casa de tipo noble y señorial, la clara casa portuguesa como ensueño de una lluvia clara.
Tenía cierta timidez de entrar en aquellos recintos en que, si no
346

L A PL U MA

PLUMA

I
1

e padre, la sombra del padre se albergaba y les vería pasar por los.
pasillos como en plena ilegitimidad.
-Otro cubierto en la mesa-dijo Palmyra a su vieja doncella-,.
Y prepárenle el cuarto de los huéspedes ... Se llama don Fausto, y es
mi primo el ingeniero ...
Fausto tasaba lo que había de cinismo en las frases de Palmyra,.
pero también tasaba que aquello no era usual, que no acostumbraba
a guardar allí al hombre elegido ...
El ingeniero atisbaba la altura de techos de las habitaciones 1 sin
pasar de ese asombro de ver la proporción del palacio del que es un
hombre modesto y habitante de las casas bajas de techo. Se sentía
apasionado por Palmyra, no sentía ningún inconveniente de apasionarse de una mujer que no le había exigido en cambio de admitirle
en su casa. No había visto nunca nada tan deslumbrador y generoso.
Ella sentía la alegría de estar ya acompañada, y se hacía la ilusión de que hacía tiempo que volviese este amigo antiguo y que por
fin era aquél el día deseado de la llegada.
Ya tenía quien la observase de nuevo, ante quien ser nueva e ins~spe~hable, así como tenía al hombre de quien esperar los despotncam1entos más extraños del instinto y las seriedades más curiosas.
-Mañana enviamos a su casa por el tablero, las cajas de compa~es y ese platillo blanco en el que se moja el tiralíneas como un páJaro en su bebedero.
Fausto se dejaba proponer. Estaba admirado, y aun en la alcoba:
trató a aquella mujer como quien la da el brazo para ir al comedor.

'I

347

�LA PLUMA

LA PLUMA
XII
ERA EL HOMBRE VIOLENTO

El solaz de la Quinta apretó. Como después de la lluvia deseada
brotó en la plazoleta del edificio la serenata de perfumes de todo el
jardín.
El ingeniero, sin que eso supusiese que estaba preocupado por las
cifras exageradamente, tenía la costumbre de hablar por números
más que por palabras. Perdió pronto la idea de su deber de convivencia y de mantener las ilusiones que prov0caba la Quinta.
Miraba por el ancho ventanal y seguía sus planos y sus cálculos·
Palmyra le miraba asombrada de su inconsciencia. Por él mismo más
que por ella le hubiera recomendado un poco más de amor. «Desgraciado-se decía ella-, no conoce la farsa de la vida ... Cree que ya
le ha llecrado
una cosa y no necesita hacer más.:.
o
•
En vista de que le vió a él laborar en una labor tonta y tan sordida, se puso ella a coser. La hubiera prostituido el que aquello hubiese sido demasiado breve. Tenía que aprenderse más a aquel hom'bre y agotar su psicología.
·
Tenía mucho miedo a que en su imaginación se volviese confusa
y casi irrecordable la silueta de un hombre. Entonces sí que se podía
decir que era una mala mujer.
Veía en él el chico que ha crecido en plena inconsciencia, dedi.cado como un colegial a su caja de compases. No se entregó a ninguna novelería. Se creía indudablemente en unas vacaciones de colegio, con una señora simpática y cariñosa, a la que apenas conocía,
en vez de con su familia.
Al trabajar era hombre de lentes, y ella notaba que cuando la
.miraba veía menos que nunca.

Así como ella pensaba estas cosas sobre su costura, él pensaba
otras sobre el papel cebolla de sus planos.
Había soñado muchísimas cosas: hallazgos de minas y encargos
de puentes sobre el mar, pero no había soñado una mujer como
aquella. ~¿Por qué me la habrá regalado el destino?»-se preguntaba, y en vano buscaba la respuesta.
Era un poco inexpresivo en sus caricias, y al encontrar sus brazos se dedicó a acariciarlos con la profusión y la disciplina del que
da masaje.
Le tuvo que llamar la atención ella, porque la hostigaba el brazo
con aquella insistencia.
Los dos, pues, se tenían afición e indiferencia. Lo que no acababan de comprender era por qué se habían reunido. Ella, más que un
amante, había elegido un testigo con profesión seria, un testigo del
que quedasen en limpio los instintos y en el que el ser humano quedase como montado al aire, es decir, sin encubrimiento; pues las
líneas y los cálculos del ingeniero no perturban al hombre, le dejan
en medio. Sobre una ~vagoneta y unos carriles y debajo de una
serie de cables, de puentes y de señales.
Su ingeniero era algo así como un hombre del campo, y reaccionaba frente a las cosas con naturalidad y encontrando en todas gustosas experiencias de la vida.
En las sobremesas, recostados en la silla de dos asientos pegados
haciendo la S confidencial, sentía ella le fascinaba su descote, con el
hoyo voraginoso entre los senos, pero le fascinaba sosamente, llevándole la placidez hasta el sueño, hacia el que la llevaba cogida de
las manos, arrancada de su asiento, ansioso, más que de abrazarla,
de estar dormidos pronto, sólo eso.
Palmyra se aburría. Aquel hombre no comprendía el paisaje, no
adoraba su Quinta, no sentía la soledad. Sólo se sentía dueño de

�LA PLUMA

ella y miraba el paisaje colocando cada cosa en su sitio, pero nada
más. De todas maneras la acompañaba.
Un día de tormenta se quedó abierto el balcón de su despacho,
y como su tablero se asomaba mucho al balcón, buscando la luz, llovió sobre el plano que tenía entre manos. El escándalo que armó al
volver fué tan grande, que Palmyra le mandó callar.
-No quiero, mujerzuela-respondió encolerizado, y la empujó
contra la pared.
Palmyra se quedó en el rincón de la habitación en que había sido
empujada. Le miraba como la actriz que ha sido asesinada y no puede hablar ya.
Él quiso borrar su palabra. No había querido ir tan lejos. Pedía
perdón.
-No puede ser-decía ella-, has vuelto a ser el extraño, como
-si aquel señor G}Ue recogí en el Casino me hubiera dicho una grosería entonces, en vez de ser galante y apasionado ... Jamás se oyó en
la Quinta esa palabra... No la podré olvidar... Parece que la han
aprendido ya hasta las inocentes tórtolas... Luego, al atardecer, tomas tus cosas y te vas.
Palmyra llamó al criado ...
-Prepare el coche rara las siete ...
Se vengaba Palmyra de la huida del otro echando a éste. Ya le
había encontrado hacía días el encolerizamiento que producía la
Quinta en los hombres al poco tiempo de vivir en ella. La Quinta
necesitaba un voluntario. No valía salir por un amante como ella había salido. Ahora esperaría la llegada del que fuere.
La corría prisa echar a aquel intruso. No podría nunca conformarse con un hombre oscuro, distraído, seco. Necesitaba el guarda
-enamorado de la Quinta. El que sintiese lo que de isla del amor había en su palacio.
3S0

LA PLUMA

XIII
LOS AUTOMÓVILES DE LOS DESEMBARCADOS

. Después de la riña con Fausto, una de las cosas que más emocionaban su vida de soledad, lo que la llevaba hacia el mundo lo
que la daba la palpitación máxima del corazón era ver los auto:Uóviles que unidos a los trasatlánticos que hacían escala en Lisboa trasp~rtaban a los viajeros más inquietos para que viesen aq1,1ellos pal'aJes de la costa y el faro estratégico.
Camino del faro pasaban junto a la Quinta de Palmyra, que les
lanzaba destellos de todos sus cristales, triángulos de luz, losanjes
volanderos.
Las seis bocinas en fila hacían presagiar la caravana de viajeros.
Palmyra corría a las ventanas. Ella, tan lejos del mundo, en ese momen_to perdía su resignación y se asomaba a ver los grupos de extranJeros apretujados, los brazos de unos sobre los pechos de los
otros, tres donde cabían solo dos, las gasas de las extranjeras flotantes como banderolas descoloridas, todos despeinados y como mareados por el largo viaje, ellas con flequillos y patillas desrizadas, de
embarazadas en meses mayores, echadas hacia atrás en sus asientos
afiond ad as, como s1· las obligase
·
'
a esa postura sus preñeces.
Se dejaban llevar por la ráfaga encorvada del automóvil, todos
~n la mecedora flotante y rauda, sin saber ni por dónde iban ni qué
iban a ver, cumpliendo más que nada con un itinerario de los que
ofrecen los «chauffeurs» listos.
Ni tení~n tiempo de saludar al paisaje y menos para despedirse
de.él, Y deJaban flotante su extrañeza y su extranjerismo como inquietud abandonada en medio del bosque. La soledad quedaba arrepentida de estar tan sola, y todo el monte hubiera querido irse con
351

�LA PLUMA
los excursionistas, continuando su viaje hacia ciudades más en el
centro del mundo.
Se van sin importarles lo que dejan detrás, prendiendo miradas
distraídas en lo que ha de quedar bien fijo, establecido para siempre
en el sitio que ocupa.
A Palmyra la costaba trabajo meterse dentro, abandonar la visión
del camino recién rizado por., todos los automóviles, esperando ver
uno más, el rezagado, el de los más degustadores del paisaje, que se
hubiesen detenido más largo rato bajo el faro engallado.
Había recoo-ido-sobre todo cuando lucía blusas de mucho coº amorosas de todos, como si todos ellos quisieran
lor-las miradas
ser sus esposos y ellas la mirasen encantadas de ser sus cuñadas.
¡Pero ninguno se tiraba de su automóvil como quien saltase la barrera!
¿Escribiría alguno alguna vez la postal del pasajero?
Dejaban el recuerdo de los camarotes pintados de blanco y con
los ojos de lupa puesta. Aquellos barcos que ella veía en alta mar
con su tarta blanca en medio, como los que vertían sus viajeros extrañados por un momento de la lisura estable de la tierra.
«Ya estará impaciente el trasatlántico, moviéndose en la rada, tirando de la cadena de su ancla como perro que quiere escaparse:.
-pensaba Palmyra.
Y por fin se metía dentro de la Quinta. «¿Cómo sospecharían su
vida aquellos seres? ... ¿Qué idea del paisaje se llevaban? ¿Como cuál
creían que era? ¿Sólo aspirarían a llevarse visto un punto más del
mundo para sólo pregonarlo?»
Aquellos automóviles eran como las canoas de salvamento puestas en movimiento dándolas a un manubrio para las ocasiones.
Siempre la habían dejado gran emoción; pero aquella tarde de
soledad en que aquel rubio la había tirado el sombrero como brindis.

de torero entusiasta, dejándolo colgado de un manzano, se quedó
más pensativa que nunca.
El sombrero aquél, que había bajado a buscar, llevaba E:!n el forro de fina sedilla blanca el nombre de un sombrerero de Nueva York
al parecer el mayor fabricante del mundo, porque en todos los som~
breros es el que aparece. Eso no era bastante para saber su nacionalidad Y tampoco decía nada apenas el que en su badana apareciesen las iniciales S. C.
No dejaba do tener una íntima galantería bastante original aquel
regalo del sombrero del excursionista arrojado como recuerdo en el
rápido pasaje del automóvil, de te tomo y te dejo en el mismo sitio
que te dejé.
Palmyra lo dejó en su perchero, y cuando volvió al salón pensó
en que había entrado en él con aquel hombre que había dejado su
sombrero en el perchero, y lo buscó a su alrededor. Estaba íntimamente con ellos y, sin'embargo, estaba lejos ya en alta mar con un
sombrero nuevo que extrañaba en su cabeza.
«Con él encasquetado ya no se a~ordar'á de mí»-pensaba Palmyra-, pero después rectificaba:«Se acordará aún, porque un sombrero nuevo le estará chico, más chico que este que me ha dejado,
por lo menos durante algunos días.»
Durante el anochecido estuvo nerviosa, excitada, mirando el mar
de los espejos, esperando quizá la entrada de aquel hombre por el
dintel del espejo.
Cuando la sirvieron el te tardío, porque se había olvidado dellamar, estuvo por decir al criado: «¿Y la otra taza que he pedido?»
Aquel sombrero que cogió como el de un vagabundo del árbol
del que se ahorcara, los sombreros y las alpargatas de los trotacaminos, tenía el imperio del sombrero det dueño y señor. Había dejado
libre el cabello oleaginoso que ella buscaba para peinarlo con sus
XXIII

353

�LA PLUMA
LA PLUMA

manos y sentir los chisporroteos eléctricos que brotan de los peines
de concha y de los dedos entreabiertos como la parte ancha de los
peines.

-¿Y cómo se ha atrevido a venir? ¿Y si hubiera sido una señora
casada?

«Y no es que haya tirado un sombrero viejo... Está usado pero
no está viejoit-pensaba Palmyra.

y cómo vivía... La tiré mi sombrero porque no-;me dió tiempo de

Del salón se iban colgando las cortinas del baile de arte, sólo el
espejo de la playa tenía luz y copiaba la tarde de ojeras irisadas.
En eso llamó la criada:
-Madama... Un señor sin sombrero pregunta por madama ...
Lo de «sin sombrero,. lo decía la criada para que madama no le
recibiese, porque un señor sin sombrero da idea de un loco o de uno
que viene huyendo, pero madama, como si esa señal la recordara a
un amigo querido que llega de muy lejos, la dijo:
-¡Que pase! ¡Que pase!
Un caballero, menos rubio de lo que la había parecido al verle
pasar en el automóvil, se adelantó hacia ella e hirió su mano con la
llaga de un beso apasionado y largo ...
-Señora-dijo-, he torcido mi viaje sólo por usted ...
-¿Pero se fué su barco sin usted?-preguntó con ingenua perogrullada Palmyra ...
-Sí..., sin mí-respondió sonriendo el desconocido...
-¿Y sus baúles?-volvió a preguntar Palmyra desacertada, como
si esperase que el extranjero hubiera llegado con sus baúles y todo
a instalarse en la Quinta desconocida ...

-¿lfü baúles? ... En el Hotel Francfort de Lisboa-respondió extrañado el extranjero.
Palmyra le señaló un asiento. El extranjero se sentó con tipo de
marino que descansa, tipo de marino que viene a traer una noticia
de allende el mar.
354

-:fo hubiera venido... Me he enterado antes de quién era usted
tirarla otra cosa; mejor la hubiera tirado la cabeza, el corazón... Lo
que quería decirla es que volvería...
--Yo sólo creía que fué un chicoleo.
-De ningún modo... Siempre se tira el sombrero para recogerle,
1
más o menos pisado por la dama, pero se recoge.. .
-Ya ve usted que yo no le dejé en el jardín... Lo recogí y lo he
puesto en el sombrerero...
-Ya le he visto al entrar, y por cierto que he hecho como que
lo dejaba al entrar, ajustándole más a su colgandero ...
-Palmyra sonrió, aunque estaba asustada e indecisa, ante aquelia visita que amenazaba con ser muy larga... No sabía hasta cuando...
Quizá hasta cuando viese aparecer de nuevo en lontananza un barco
con la ruta del otro ...
-¿Y qué es usted?-preguntó Palmyra sacándole de su arrobo.
-Yo ... Doctor...
-No ... Quiero decir de qué nacionalidad.
-Norteamericano... Sé el español difícilmente, pero como he notado que me entendía así con los portugueses, he creído posible conversar con usted tal vez siempre...
Palmyra estaba radiante. Su desconcierto se había ido borrando;
el caso era que tenía allí a uno de los que pasaban raudos y representaban para ella el mundo, el mundo de los grandes trasatlánticos
como palomas flotantes, llenos de gemelos que miraban su torreón ...
El norteamericano apoltronaba su tamaño en la butaca con un
paisaje en el respaldo, y mostraba su rostro de ninguna raza y de
casi todas, uno de esos rostros que confunden siempre al que les
355

�.,

LA PLUMA
1

mira, pues habiendo parecido que antes se miró a uno, después resulta que es a otro al que se encuentra.
-Ahora iría por el mar, con todos mis compañeros de viaje que
me echarán de menos, sobre todo en la mesita verde que ocupábamos después de cenar, cuatro, siempre los mismos cuatro ...
¿Qué la iba a exigir aquel hombre a cambio de aquéllo? Había
perdido su barco y tenía derecho...
-¿Y hasta cuándo estará usted aquí?
-Hasta que usted quiera... Vengo a Europa a estudiar, así es
que me puedo quedar aquí a estudiarla a usted.
-¡Ah! No... A estudiarme, no ... Me ha dado un escalofrío atroz ...
Parece que al estudiarme tanto tendría que hacerme la disección...
-Bueno, bueno... Diré sólo que estudio.
-¿Y de qué región es usted?
-Bástela saber que una carta tarda en llegar a mi casa treinta

\l

días ...
-¿Y cómo es su pueblo?

-No tiene nada de interesante ... Esto sí que es bello... Es el digno marco que la corresponde ... Cuando me saludó usted al pasar,
perdí la brújula... Si usted no me hubiera recibido, hubiera paseado
.por delante de la verja de su Quinta siempre y me hubiera convertido en pintor de quintas.
-Estoy comprometida con usted como con el que ha naufragado ...
-La verdad es que me he tirado del barco al mar sólo por usted ...
-Ha sido tan franca su decisión que yo debo ser franca ... El
mote del~ escudo de la Quinta es: «Sigue tu primer impulso sin dejar
pasar el primer instante... » Venga después ...
-¿A qué hora?
-A las doce ... Traiga sus equipajes en el «auto» ...

LA PLUMA
Se hizo una pausa en que el norteameri~ano se puso en pie. Tení;:i en el rostro timidez y osadía, descorazonamiento por el pronto
logro y entusiasmo. Sus cincuenta rostros superpuestos y sólo descubiertos por una imperceptible muesca de colores y perfiles, no casados como en una policromía mal tirada, tenían cincuenta txpresiones distintas.
-¿Y si ahora no la gusta mi nombre?
-¿Tan extravagante es?
-No; es Samuel.
-Pues no es feo.
-Es que como es judío...
Pal~yra no contestó, pero pasó por su imaginación una gran
aprens10n, Y eso que en su pueblo no estaba vinculada la doctrina
antisemita... Reponiéndose y queriéndole quitar toda suspicacia, dijo:
-¿Y eso, qué?... Aquí no se guarda ningún rencor a los judíos...
Samuel apretó su mano con silenciosa gratitud y se fué hacia la
puerta. Palmyra salió con él.
En el recibimiento él hizo ademán de ir a coger su sombrero
pero Palmyra, que esperaba ese gesto para cazarlo, echó mano a J~
mano y la retuvo...
-No... Ese sombrero me pertenece... Es la prenda espontánea de
su afecto... Sólo lo arrancará a su sitio el día que me olvide, el día
que tome el barco que se dejó escapar hoy ...
-Pues entonces quedará ahí para siempre...
Samuel salió para traer sus equipajes en seguida.

1

.{

3S7
356

�-LA PLUMA

LA PLUMA
XIV
EN ALTA MAR DEL AMOR

La noche estuvo llena de las reticencias, los silencios tímidos y
Jas cortesías graciosas de la aventura que se ha precipitado demasiado. Sólo el sueño niveló la falta de confianza en que se había realizado todo.
Durmieron como viajeros cansados, y cuando él se despertó primero a la mañana siguiente despertado por las moscas que trajinaban en la luz, pensó despertarse en alta mar, y le sorprendió encontrarse en la cabaña de la alcoba, con una rendija excesiva en la ventana.
No estaba en la alta mar del mar, pero estaba en la alta mar del
amor. Miró a Palmyra. Dormía sosegada, con confianza, como si durmiese más que sobre una cama sobre un jardín, en un rincón de los
boscajes de Ja Quinta.~
• Sintió ganas de hacerla cosquiJlas en la garganta, que ofrecía
curvada y graciosa. «¿Al abrir los ojos no me extrañará demasiado?&gt;
-se preguntó Samuel, pero recordó la naturalidad de Palmyra como
si se tratase de una boda acordada por toda la familia, en lo que
sólo era una aventura...
-Palmyra-llamó en voz baja Samuel para que al despertar encontrase que desde luego era su conocido aquel hombre, puesto que
la llamaba por su nombre y con un gran tono de confianza:
-Palmyra.
-Palmyra.
-Palmyra.
-1Palmyral. ..
Palmyra entreabrió los ojos y sonrió, acostada en la lontananza
358

r,;

de la playa ambarina de su carne, como lejana bañista debajo del
toldo azul de sus ojos.
Pero le había sonreído. En vista de eso se tranquilizó y observó
los cuadros. Esperaba una escena del Talmud que no había.
Volvió a mirar a Palmyra como al valle florido de su amor. Como
el que sentado en la ladera ve la extensión luminosa y margaritada
que desde allí se atalayara.
Ya estaba confimado con la sonrisa de aquel despertar que se
había nublado en seguida. Ahora a esperar que se cerciorase, que
recompusiese con el abrazo del despertar definitivo, la cadena de los
abrazos.
Palmyra durmió el sueño deslumbrado de la mañana, el sueño
que se sueña de cara a la luz, sucediendo la pesadilla en pleno mediodía. Samuel la oreaba las moscas.
Poco tardó ese sueño anaranjado de la vívida mañana y Palmyra
se despertó, sonriendo de nuevo al ver al náufrago que la hacía aire
con sus manos osendosas y osadas.
«Ya no se me irán los ojos y la tranquilidad detrás de los caravanas de los automóviles con gente de los barcos-pensaba Palmyra-. Mi única inquietud la habrá cancelado este viajero que se quedó a mi lado... &gt;
Se rió con risa osada, mirándole.
- ¿De qué se ríe?
-De que me parece usted un barco embarrancado ...

.r

(Se continuará.)

Rrnó:-1 GóM.Ez

DE LA SERNA.

�.,
LA PLUMA

III

'JI se inició el asalto a la inmortalidad
cSeria y oscura.

'JI columbró el !/)estino toda su libertad
sin aventura.

POESÍAS
I
~etumban por todos los cielos
~eligiosamente, en vuelos
C:orales, toques de campanas.
¿&lt;Son vítores a la victoria
!/)e los que hincaron en la gloria
cSus altaneras cerbatanas?

'

¿rl preguntas de un campanero
91.congojado por el cero
!/)e la boca de las campanas?

11
C:ementerio entre la bruma:
'G'u gozo y tu desventura
:Posibles, ¿son en tu suma
'fNube de pereza oscura?

9U padre inmortal pían las aves de la aurora:
/ cSu-fMa-jes-tad!
(¿(;l nuevo sol antiguo inventa o rememora?)
¡cSu fMajestadl

IV
(;l niño llora su atroz pena.
.Cas entrañas de los planetas
cSe parten en partos de peñas.
V
(DICIEMBRE

.Eas onzas del sol,
!/)iscretas, furtivas,
lucen su esplendor
como calderilla.

VI
¡'fNoche, noche! [}obierna el cielo, finto
C:on la tinta en que moja !/)ios la pluma
:Para tachar el ~fliat lux» de antaño.

'JI truécase en primor de laberinto
.Ca calle, antes sabida, que se esfuma,
;M,uy reticente, en el astral amaño.

�LA PLUMA

VII
!.Blancores en curva
'Griunfalmente una,
{}uían su equilibrio
feo, entre el tumulto
¿ffasado,futuro?
:í)e un gran albor vivo.

l
ACERCA DE "LOS INTERESES CREADOS"

9ttanantial, doncella:
8scorzo de piernas,
'Gornasol de guijas ...
Y el sumo platero
repuja en el cielo
:Nubes argentinas.

( E N S A Y O D E A N Á L I S'I S )

I

' [I'"

describir la acogida aquí dispensada a la concesión del
premio Nobel a Benavente, sería cosa de reproducir-si es, tuviese permitido el citar versos de Núñez de Arce-los en;;-decasilabos iniciales del poema A la muerte de don Antonio
RlOs Rosas. Sin embargo, con la esperanza de que algún día Azorín
-este lord Carnavon de las modernas letras hispanas-, e!l sus exhumaciones, saque a luz al vallisoletano e hipotecario poeta, me lanzo
atrevido a transcribirlos:
ARA

l:1)

VIII
¡t)h sol en el porte del cisne!
¿cSuman las alas en su lustre
.LtJ. claridad que esparce tJctubre
8ntre sus estrictas canicies?

¡{}loria autumnal!: campo de gules
flue de pulcra agudeza ciñen
$ayos, ramas, remos de esquifes:
eorte del gran !.Blancor ilustre.
JORGE GUILLÉN.

¡Cayó como la piedra en la laguna
con rudo golpe en la insondable fosa!
Nuestro ambiente literario, falto de densidad y de inquietud, no
podía obrar de otro modo. La camarilla literaria es el ineludible producto de la lamentable falta de objetivación que racialmente padecemos. Pasadas unas pruebas de tal levedad, que cerca andamos de decJararlas inexistentes, ya que se caracterizan, llana y simplemente, por la
volición de adherencia del candidato a neófito, éste recibe sus cartas patentes ... , y helo consagrado. Lo malo es que estos reinos de taifas-que
363

�LA PLUMA
LA P L U ~1 :\
para el no iniciado se diferencian tan poeo-guardan celosamente sus
prerrogativas, y los adscritos a una u otra cofradía, casi pudiera decir
&lt;:onventículo, se comportan como si estuviesen separados por las más
antagónicas ideologías, por inaccesibles muros, por perfectamente ajustados compartimentos estancos. Así no hay manera de que se ejerza la
crítica. Si uno forma parte de una banda, ha de obligarse a mantener
como bravo paladín, en toda ocasión y en cualquter instante, el código
fundamental de las simpatías o antipatías personales del grupo. El hombre es-hagamos el pedante: ya lo ha dicho Aristóteles-gregario por
natura, y las vertientes de la vida le llevan a uno, quiera que no, hacia
éste o aquél remanso. Si cae en la equivocación-debilidad,_ o ~ortaleza,
pero error craso, desdicha indudable-de no pertenecer a nmgun,corro,
peña, facción o bandería, el equivocado viene~ tener-el, pabell~n c~bre la mercancía-, el tratamicmto del buque pirata, segun las d1spos1&lt;:iones del Derecho internacional: está fuera del manto de la ley.
Movidos todos por reacciones personales, no hay manera de practi-car la crítica, que ha de pesar y medir según ciertas normas, que _pueden ser falsas-humano es el errar-; pero que, al menos, requieren
sinceridad y desembarazo para que la valorización resultante nazca en
condiciones .de posible acierto, de mediana viabilidad. Y aquí no hay
más 1 en el terreno privado-entonemos todos nuestro «mea culpa»-,
-que gesto humildoso o comentario vitriólico, o se es turiferario re~erente o se apiica dentellada de fiero mastín. Esto en ~~ parte conv nc_10nal e irresponsable-repito-que en lo que a relac1on con el. publico
respecta-y esto es lo verdaderamente trágico-reina por doquier, ante
el espectáculo de la obra artística, una indiferencia de Baal-Moloch cananeo, según el consabido mito, o un je m'm jichisme, de gentes que
creen estar de vuelta de todo.
Excluyamos, ni que decir tiene, algunas figuras, que, dadas las anteriores premisas, sin hipérbole, podemos calificarJde adm~rables:
.
Lo que acabo de decir puede adolecer, lo confieso, de 1mpert1~enc1a
y de intemperancia; pero sin duda _explica-co~ algu_na excepción, ,Y
usted, amigo Rivas Cherif, ha constituido una bien brillante en las pa-

7

364

1

'

ginas de esta Revista-el gris y beocio desapego con que ha sido acogida
la concesión del premio Nobel a Benavente.
Viene ya, desde bastante tiempo atrás, sufriendo una crisis grav,e la
consideración del dramaturgo, justificada, en parte, por la actitud docente y predicadora que últimamente había adoptado, y que hay que
reconocer que no le sentaba ni medio bien. No hay manera con la forzada brillantez del diálogo, o por medio de la jaracandosa tirada de un
parlamento, de inyectarle- más bien de frotarle las narices-al auditorio con una tesis por muy respetable que ésta sea. Es admisible la tesis.
con la técnica realista de un John Galsworthy, que es capaz de crear
aquella desdichada chair-wooman de The sí/ver box, verdadera agua
fuerte, emocionadora y palpitante, o que puede dejar que el público,
por su cuenta, saque de Juslice la honda impresión de la mórbida organización social presente. Pero el dramaturgo inglés sabe ocultar la armazón constructora como el alarife hace con su fábrica arquitectónica~
y si las cabezas de las vigas tratan de asomar, las convierte en trialifos.
Pero Benavente no es artista de esta escuela, y parece que se complacía
en dejarnos al descubierto el andamiaje de su pensamiento.
Empero, y de todos modos, resulta innegable que Benavente ha sido~
en los últimos veinticinco años, el más eximio prove::dor teatral, el autor que cultiva todos los géneros de la moderna dramaturgia-si se exceptúa el teatro poético en verso-( 1), desde el monólogo y sainete de corte
zumbón (De alivio, Fodos somos unos) hasta la alta comedia (la princesa
Bebé, Rosas1de otoño), el drama emocional (Sacrificios, Más fuerte que tl
amor) y la tragedia dilacerante (La Malquen'da); desde las producciones
que nos presentan un ambiente aristocrático, de círculos exclusivos (La
escuela de las princesas), hasta las que nos transportan a un medio rústico y primitivo (Señora ama); lo mismo el teatro lírico (Viaje de i1zstrucdón) y el teatro de ideas (Por las nubes) que el teatro infantil y deen-

(1) Recuérdese, sin embargo, La princesa sin coraun, •cuento de hadas. en
ritmos ingenuos•, como se lee en el epílogo de la obra.

�LA PLUMA

LA PLUMA

sueño (El prínápe que toa'o lo aprendíó ~n los libros); engendra piezas de
un carácter no tan fácilmente aprehens1ble, que no entran de modo tan
holgado en las habituales casillas de las clasificaciones retóricas, como
El dragón de fuego, ante la que el penetrante Manuel Bueno se preguntaba perplejo: «¿Es comedia? ¿Es drama? ¿Es melodrama? ¿Se _trata de
un poema?» (i) u ofrece un gran númer~ de arregl~s y traducciones de
las obras y autores más diversos, de Moliere a Herv1~u, desdr
Tragedy of King Lear hasta 7 he Yellow 'Jacket, que Ce¡ad~r, con v'.st~ de
águila, estimó original, acuñada en el troquel benaventmo (2). ¡Como
se habrá sonreído nuestro ironista!
.
..
Su «espíritu inquieto», como él mismo se ha reconocido; ~u espmtu
casi protéico, es de una pasmosa ductilidad y riq?eza de cambiantes,_debido a que, como el más grande vate contemporaneo de lengua e~panola
ha dicho-y nadie más idóneo que Rubén para dar tales sentenc1~s con
&lt;:arácter de inapelables-: «E! verdadero poder de Benavente consiste en
que posee la intra y supervisión de un poeta, y en que a todo lo que toca
le comunica la virtud mágica de su secreto (3).
Ante la tan variada producción del artista, un estudio de conjunto
requeriría largo tiempo y especiales aptitudes. Previamente, ~ poc~ a
poco, habrá que ir cortando las piedras_ de_ la ca~tera con un ~1e~to_ 10terés desinteresado, sin intenciones de diatnba, m anhelos apnonsttcos
de alabanza.
.
Aunque con toda seguridad, Benavente ha ~scrito piezas que, ba¡o
apariencias menos ambiciosas que los de Los intereses creados, ~e han
.adelantado más en la real entraña humana, el enh1ce de_l ambiente ~
personajes con tipos y atmósfera de tradición vivaz en la literatura um-

1h:

(1)

(z)

7eatro españotconle1npo1·áneo, Madrid (1909], pág. 152.
Historia de la lengua y literatura castellana, T X, páginas 239-240

y 247-248.
,
.
( 3) Obras completas, Madrid [s. a.], T. XXII, pag. 8. Tamb1~n le alabó _calu.rosamente en su crónica La joven literatu,·a. Véase Espana contempo, ánea,
T. XIX, págs. 77-80.

366

r
1

versal, ha atraído mi curiosidad hacia el análisis de esta tan famosa comedía de «polichinelas», como el autor la calificó, y con la cual recibió
la consagración popular.
Si se considera la obra en relación con las máximas producciones del
espíritu humano, puede carecer del sello de lo genial; pero actitud de
tan vigoroso, de tan extremado transcendentalismo crítico no conduce,
ante lo contemporáneo, sino a un amargo desencanto, a una mórbida
tristeza infinita. Las labores realizadas en nuestros días se desvanecerían
o perderían gran parte de su relieve, y lo moderno se ofrecería a nuestra
vista cual campo de desolación. Con cánon menos absoluto y más flexible, se reconocen en seguida en los z·ntereses creados cualidades maestras: gracia, finura, agudeza y vivacidad brillantes, mordacidad simpática porque es ágil y jovial, armonía de líneas en su composición, encanto innegable de atmósfera, que justifican plenamente el interés que
en mí ha despertado la farsa.

II
El gran sentido de humanidad, que es la base o eje de los intereses
creados, su trama ingeniosa, el bien cortado y agudo diálogo, la sonoridad de la forma, todo el acabado conocimiento de los secretos de la técnica teatral explican, ante el páramo de la literatura dramática contemporánea, los rendimientos de la crítica y el ferviente aplauso del público. Nada de tretas del oficio, en las que siempre es parco nuestro autor.
La acción va directa como una flecha, las escenas aparecen tejidas de
modo compacto y con una economía de esfuerzos y con una simplicidad tal de recursos, que no en vano el fino crítico Andrenio ha recordado (1), hablando de los medios de que Crispín se vale para favorecer
a su señor, los graciosos procedimientos que le chat botté emplea para
hacer que el marqués de Carabas llegue a casarse con la hija del rey (2),
(ll La España Moderna, T. XX, págs. 169-177.
(2) Les Contes de Charles PerrauJt, París, 1876, págs. 47-56.

�LA PLUMA
aunque-estos felinos son siempre un tanto &lt;'g?ístas-«le Cha~ de~int
grand seigneur, et ne courut plus apres les s~uns que pour se ~1vert1r».
Ya veremos que Crispín, con mayor generosidad, emprende las aventuras, y las lleva a cabo, sin alcanzar ninguna ve?taja.
El diálogo de Benavente, que suele, las mas de las veces, pecar de
artificioso cuando trata de transvasar la vida de la realidad a la escena,
va aquí en consonancia perfecta con unos personajes que son símbolos
de pasiones y sentimientos. Esta ausencia de lo real, esta oquedad de lo
individ"al, actuando en función de caja de resonancia, avalora la frase
sonante del dramaturgo, que en otras ocasiones, con su si es no es de
pseudo-profundidad, incurre en vicio de efectismo, y ella de?i~ de hab~r,
contribuido al éxito franco y rotundo, alcanzado, con unamme sentir
en todas las esferas.
Después de un prólogo en que se vierten a raudales la ?alanur~ Y
el buen decir, pero con una sobriedad y un sentido del matiz de su innato ingenio aristocrático, después de un prólogo escrito en un castellano de finos quilates, en forma primorosamente matizada, que da una
nota sutil, tierna y levemente melancóly:a, de música en tono menor, al
que van a responder en acorde ideal las más delicadas vibraciones del
ánimo del auditorio, entramos de lleno en la fábula.
Bien ha hecho el autor, dentro de la vaguedad de las indicaciones
topográficas, en presentar la escena en Italia (1). Tiene la obra, Andrenio lo ha observado (2), un marcado carácter mediterráneo, de luz Y claridad, connatural a aquellas tierras, donde el arado encuentra, renovan( 1)
En las escasas direcciones escénicas dice someramente: «La acci?n.pasa
en un país imaginario, a principios del siglo XVll&gt;, pero en el desenvolv1m1ento
de la obra se habla de Mántua, Venecia, Bolonia, Florencia, Nápoles, Y de alguna de ellas más de una vez (Act. I, Cuadro I, E se. 2; Cuadro II, Eses. 5 Y 7;
Act. II, Eses. 4 y 5).
( 2)
Loco citado, pág. 17 1. Sin exagerar, hay algo cierto en esto, a pesar d~
Jo que indigna al perspicaz y querido filós0fo Ortega y Gasset (Cfr. sus Meditaciones del Quijote, Madrid, 1914, págs. 89 y siguientes).

LA PLUMA
do el milagro partenopeo, el pliegue suave del mármol clásico. Mas no
sólo por esta transparencia y armonía; no sólo porque aquellas ciudades, flores de una pulida civilización, exhalan un perfume de refinamiento que ofrendan, cual ninguna otra, las cortes italianas del Renacimiento, ha sido un acierto el lugar de la escena. Como Moland ha dicho
de Les Fourbt'ert!s de Scapúz, de Moliere, «indique tout de suite une
reuvre aux libres allures, dans laquelle le poete met de coté la verité actuelle des mreurs et du costume, et donne carriere asa fantaisie» (t).
Acoge Benavente en la trama de la farsa los personajes, que, ora engendrados en la comedia latina-originarios, según algunos, de los mimos de las comarcas dorias-, ora formados por elementos populares y
literarios; ya creados, ya conservados y renovados por la italiana commedia dell' arte (2), se esparcen por la Europa entera, pero de todos los
países extranjeros arraigan principalmente en Francia, y son recibidos
con igual complacencia en Versalles que en la plaza pública.
Si el tipo de padre o curador, viejo Argos vigilante de la conducta
de su hija o pupila; si el aventurero, el enamorado generoso, el criado
o paje, llenos de gracejo, contrafigura de sus amos, son corrientes en
nuestra comedia, la derivación y entronque inmediato de los personajes
de Benavente, no ya por sus nombres, que eso nada significaría, sino
por su orientación, no pueden hacerse arrancar del siglo de oro. Grandes
concomitancias tienen en cambio, con la comedia italiana-no la sostenuta, sino más bien la jugosa de los repentistas actores de la commedia
dell' arte all 'zºmprovvis~-máscaras que influyen vagamente en Shakespeare y Lope de Vega, que perduran en el género mixto de Gozzi y Goldoni, y llegan de modo especial, a Moliere y aun a Marivaux, alcanzan(1) fEuv1·es com¡,létes de Moliere, collationnées et comentés par Moland, segunda edición. T. XI, pág. 168.
(2) Cifr. Winifred Srnith, l he Commedia delt' Arte, New York, 1912; Caps. II
y JU donde discute su origen. Recuérdese en la literatura latina prehelénica,
las ate lanas (laó1,/ae Atellanae, del nombre de la ciudad osca; comedias bufas,
parte improvisadas).

XXIV

3.69

�l,

LA PLUMA

1

do, pues, si no en su pristino estado, en combinación con otros elementos, las más nobles esferas del arte literario moderno, con ias naturales
modificaciones que imponen los tiempos y la espiritualidad más refinada
de los autores.
III

Hagamos de las principales dramatis personae que en ella intervienen,
verdaderas personificaciones de valores humanos, un ligero examen.
Leandro.-Tipo, en su origen, de galán joven, perfumado, atractivo,
vestido de sedas y encajes; un refinado, un exquisito. Benavente le hace
aventurero y nos lo presenta en descubierto con la justicia. Sin embargo, todo su modo de actuar recuerda, sin sus amaneramientos, el papel
que tradicionalmente le estaba encomendado, ya con este nombre, ya
con los de Lelio, Orazio, Cinthio u Ottavio. No se comprende cómo
puede ser perseguido en calidad de redomado bribón. Las gentes de orden debieron de haberle considerado más temible de lo que en realidad
es. Otros más advertidos, no obstante, han comprendido que se trata de
un buen muchacho y no han tenido inconveniente en darle cartas de introducción para personas de valimiento. Desde el principio muestra un
fondo ingenuo, sentimental, carente de condiciones para marchar por la
vida a salto de mata. Tiene un vago espíritu de colegial a quien aterra
cualquier inocente desaguisado. Tiene gentileza, gallardía, elevación de
ideas. Puede decirse, en paralelo con Crispín, que constituyen el anverso y el reverso del alma humana. Pero seamos indulgentes con éste, que
además de la inteligencia tiene la salvadora cualidad de ser altruista.
Crispín.-Henos aquí con el personaje astuto, fuerte, un tanto prendido a la tierra. Él ha de remolcar la acción. Maestro en truhá.nerías
-no en vano es veterano de galeras-, artífice de picarismo, sutil psicólogo, sabe sorprender en todos los procesos de conducta el móvil real
de las humanas acciones . De todas se aprovecha a maravilla para sus
ulteriores fines. Reconoce la fuerza prepotente del idealismo y lo acepta
por aliado. Sabe bien «que no conviene siempre rastrear. Alguna vez
370

LA PLUMA

hay que volar por el cielo para mejor dominar la tierra». (Acto 11, Cuadro II. Ese. 9.)
Aparece por primera vez este personaje en L'Écolíer de Salamanque (1), de Scarron, y fué popularizado por un famoso autor y actor
contemporáneo de Moliere. Me refiero a Raymond Poisson (1633- 1690),
el cual poseía un talento superior «pour les roles comiques, &amp; principalement pour celui de Crispin, qu' il imagina &amp; qu 'il adopta» (2). Su
linaje lo encontramos en Brighella. Pero ya los amores no le preocupan,
aunque no ha olvidado los circunloquios galantes. («Mi mayor deseo fué
el de saludaros, y el señor Arlequín no anduviera tan discreto en complacerme a no fiar tanto de mi amistad, que sin ella, fuera ponerme a
riesgo de amaros sólo con haberme puesto en ocasión de veros». dice
con obsequiosa y rendida cortesanía a Colombina en la escena segunda
del cuadro segundo del primer acto). Tampoco, por efecto, sin duda, de
los siglos de civilización y decantación transcurridos, se halla tan presto
a dar, como su ilustre antepasado, la temible y famosa coltellata. («Soy..•
lo que fuiste. Y quien llegará a ser lo que eres ... , como tú llegaste. No
con tanta violencia como tú, porque los tiempos son otros y ya sólo asesinan los locos y los enamorados y cuatro pobretes que aun asaltan a
mano armada al transeunte por calles oscuras o caminos solitarios .
¡Carne de horca, despreciable!» (Acto II, ese. 7.) Deja sus maneras de
violencia para trocarse en un simple autor de fraudes.
El papel de pícaro, el Epicidio de Plauto, encarna en Brighella, que
es el tronco de gli Beltrame, glt Scaplno, y todos los criados trapaceros e
intrigantes. Cambia la librea y algo el carácter, pero en lo fundamental
son lo mismo, incluyendo a Fígaro, el criado da far tutto.
Crispín puede hacer suya la confesión de aquel otro criado, de otro
Leandro que nos presenta Moliere: «A vous dire la verite, il y a peu de
choses qui me soient impossibles, quand je veux m'en meler. J'ai saos
(1) Parfaict, Franc;0is y Claude, Histoire du Thidtrefranfois depuis /'origine
jusqu 'á present, Paris, '745·1749, T. VIU, pág, 95.
2) Parfait, obra citada, T. VII, pág. 345.
37¡

.

.

�LA PLUMA
LA PLUMA
doutc rc~u du ciel un génic assez beau pour toutes les fabriques de ces
gentillesses d 'esprit, de ces galanteries ingénieuses, a qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies; et je puis dire, sans vanite, qu' on n' a
guerc vu d'homme qui fnt plus habile ouvrier de resorts _et d'int~gues;
qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble métier. Ma1s, ma
foi, le merite est trop maltraité aujour 'hui» (1) de la misma mane~a
que a él puede referirse lo que dice Sainte-Beuve de los vale~s ~e .Manvaux: ~Les Scapin, les Crispin, les Mascarille, sont assez ordinairement
des gens de sac et de corde, chez Marivaux, les valets sont plus decents;
ils se rapprochent davantage de leurs martres.» (4).
Los genios de Leandro y de Crispín son antípodas: representan el
antagonismo de los temperamentos sentimental y sanguíneo.
.
La sensibilidad de Leandro es mayor que en el otro; en cambio, la
actividad, o facultad de convertir una emoción en acción, que es en él
casi nula sobresale distintamente en Crispín, verdadero profesor de
Energía c~mo dicen los locos de hoy. La función secundaria, el resabio
o gustillo, el sentimiento que queda cuando una emoción se ha convertido en acción, o ha muerto, es, sin duda, más perceptible en Leandro
que en Crispín, aunque éste no se halla, por completo,_ ~xento de ella.
Uno es impresionable, nada práctico, con pocas cond1c1ones de adaptación, tímido y con ideas vagas, con tendencia al aislamiento, obrando
espasmódicamente, unilateral y sedentario, propenso a la contem?lación e introspección, más inclinado a arrojarse de cabeza ~ un peligro
que le asuste que a aguantar el pánico. Los antónimos describen a_l otr~,
que es poco emocional, práctico y con claro sentido de las cosas, 1ma?1ginativo y realista al mismo tierno, de carácter vivo, con buena labia,
optimista, abierto y generoso, versátil, nómada y ambicioso de contrastar sus fuerzas en grandes peligos, que puedan traer grandes_ ~esultad_os.
El Doctor.-Maneras graves, como conviene a su alta m1S1ón social.
(1) Les l'ourberies de Scapin, Acto I, Ese. 2.
(2) Causeries du Lundi, T. IX, pág. 373.

373

La más sencilla acción requiere el auxilio del sorites. Le veremos justificarse, y ha de agobiarnos en sus chalaneos con esclarecimientos tomados de la nebulosa primitiva. Fué, naturalmente, muy corriente su actuación en la comedia. Siempre los hombres de ley fueron blanco de sátiras (recuérdese nuestra picaresca, recuérdese nuestro Queved&lt;&gt;), objeto
de acerados serventesios. Desempeñan otras veces este papel de víctimas
los Notarios y Procuradores. Es característico de este tipo el presentar
ante las cálidas y vehementes imprecaciones de los engañados la ecuánime frialdad de los procedimientos legales. (Viene ahora a mi memoria, a este respecto, la escena final de La Jemme vengle, estrenada •par
les Comediens Italiens du Roi dans leur hoste! de Bourgogne» en 1689,
y que puede leerse en Le Yeátre ltalien de Gerardi, Tomo II de la edición de Amsterdam, 1701.)
Polichinela.-Parece, dado su modo de actuar, que convendríale más
el nombre de Pantalón, Pandolfo o cualquiera de los apodos que tuvo
una de las cuatro máscaras bufas de la comedia dell' arle. Es cierto que
en las comedias napolitanas hay dos tipos de Polichinela: ei uno marrullero, y estúpido el otro. (Veamos la deliciosa explicación que nos suministra Riccoboni, actor con el nombre de Lelio, autor dramático y
tratadista del teatro-nadie está obligado a tomar tal ingeniosa declaración muy en serio-«Dans le pays, l'opinion conmune est que c'est de
la ville de Bcnevent, qui est la Capitale des Samnites des Latins, qu'on
a tire ces deux caracteres opposes, quoiqu' habilles de meme. On dit
que cette ville qui est moitie sur la hauteur d'une montagne, &amp; moitie
au bas, produit les homnes d'un caractere tout différent. Ceux de la
haute ville sont vifs, spirituels &amp; tres actifs. Ceu de la basse ville sont
paresseux, ignorans, &amp; presque stupides.~) (1) Pero de ambos tipos el
que se popularizó fué el primero. En el desenvolvimiento de la farsa de
nuestro comediógrafo no se acomoda, en realidad, a la índole de tal carácter, que fué el que halló arraigo en el resto de Europa. El árbol ge(1) 1.ouis Riccoboai, Histofre du Tlu!dtre italien, París, 1728-1731, T. II,
páginas 318-319.
373

�LA PLUMA

LA PLUMA
nealógico del Polichinela benaventino debe de tener unas ramas que Je
emparientan con ias buenas gentes de la ciudad alta, y debe de tener
otras ramas, sin duda un poquito más numerosas, que le hacen descendiente en línea direc :a de los graves ciudadanos de la ciudad baja.
..::. Pantalón.-Con antecedentes literarios en Aristófanes, Plauto y Terencio. Era el tal nombre inherente al papel de viejo avaro, meticuloso,
unas veces :suspicaz,:receloso; otras sencillo y de buena fe; pero siempre
engañado por su hija, querida o cualquier intrigante. Representa, en
general, el negociante ordenado, el comerciante enriquecido, el padre
de hijas de difícil guarda. Tal como Benavente nos lo muestra, ridículo,
plañidero, sigue encarnando la parte de mercader incauto y petardeado.
El Capítán.-Las hazañas de este valeroso caudillo no son para contadas. «Italia tiembla al nombre del Capitán Spavento. España me reverencia bajo la denominación de Matamoros,&gt; y ¡hombre espantable!
«terrorífico a Francia con el nombre de Capitán Fracassa» (1). (Recuérdese el barón de Sigognac, señor del Chateau de la Misere, que nos
presenta Théophile Gautier en su novela, evocación del siglo xv11, Le
Capitai·ne Fracassa.)
Acaso como los grandes tiene envidiosos:
Ce capitan fait grand éclat:
Et sa valeur est si parfaite,
Qu 'il est des derniers au combat,
Et des premiers a la retraite.
Hijo del _miles glorlosus, nuestra magna Celestz"na (la obra más grande en prosa de la lengua castellana, después del Qui.Jote, en la opinión
del maestro de maestros, Menéndez Pelayo) le acoge con el nombre de
Centurío.
Existía en calidad de capitán italiano, pero el paso por aquella Península de los ejércitos victoriosos de Carlos V, hace que sea reemplaza(1) Sand, M., Masques et Bouffons, París, 1860, II, pág. 177; obra que be
consultado con utilidad.

\.

do, adquiriendo la nacionalidad española, por la impresión que causan
:rnestros soldados, que tienen la gravedad y altivez de Castilla, y que
son, acaso, algo tragediantes, acaso, algo fanfarrones.
Tanto arraigó en la Península hermana, que Croce ha podido decir,
«11 tipo del Capitano dalla seconda meta del cinquecento, e per quasi
tutto il seicento, soffoco tutte le altre rappresentazioni, vive, dirette, libere, realistiche che si potevano fare sul teatro del carattere della nazione spagnuola» (1).
Arlequín.-Hasta el siglo xvu el desempeño de su parte requería
movimientos violentos, contorsiones, bufonadas de baja especie. Va
evolucionando, adquiere flexibilidad y gracia. Se transforma y convierte en agudo decidor de buenas palabras. Giuseppe-Domenico Biancolelli, llamado a París por Mazarino y que llega a tener prestigio en la corte del Rey Sol es quien le representa siempre. El artista, que era hombre de mérito, instruido, amigo de literatos, eleva sus maneras. Ahora,
en la pieza dramatica de que me ocupo, ya-todo se pega menos la hermosura-sabe manejar el plectro, y astuto y mercenario-este poeta es
digno sucesor del Aretino-conoce los medios de cambiar sus sonantes
estrofas por una bolsa de sonantes escudos ... o, hasta si se tercia, por
un plato sabroso de perdices estofadas o algún pastel de liebre.
Si.lvia.-En 1697 una compañia italiana que actuaba en el teatro del
Palais-Royal se permitió ciertas alusiones satíricas a Madame de Maintenon. Esta indiscreción trajo incontinenti una orden de destierro de
Luis x1v. El Regente, Felipe de Orleáns, en 1716, volvió a llamar a un
grupo de cómicos, que dirigidos por Riccoboni, de quien ya he hablado, trabajaron en el Hotel de Bourgogne. Con ellos venía una mujer de

(1) Ricerche ispano-ita/iane, II, Napoli, 1898, µág. 26. También se han ocupado de este punto Farinelli y Mele. Para este tipo en nuestra literatura
cfr. J. P. W. Crawford, The braggart soldier and tlle rufián in the Spanish d,-ama of tite sixteenth centu1·y, en Romanic Review, I, págs. 186 y siguientes.

375
374

�LA PLUMA
LA PLU~A
cabellos castaños, ojos azules y tez clara, llamada (1) Giovanna-Rosa
Bennozzi, conocida por' Silvia.
El caballero Casanova de Seingalt nos ha legado su retrato cuando la
conoció-ella andaba entonces alrectecor de los cincuenta-. Habla de
«la taille elégante, l'air noble, les manieres aisées, affable, riante, fine
dans ser propos, obligeante pour tout le monde, remplie d'csprit et
sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme, car elle
inspirait un intéret tres-vif, plaisait a tout le monde, et, malgré cela, a
!'examen elle n'avait pas un seul beau trait marqué: on ne pouvait pas
dire qu'elle fot belle, mais personne sans donte ne s'était avisé de la
trouver laide» (2).
Entre ella y Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux nació una estrecha amistad. Para ella compuso más de un papel. La actriz taliana supo
encarnar a maravilla los tipos del poeta parisiense y supo dar una admirable interpretación a su diálogo fino y agudo. Tanto es esto así
que Casanova llega a aseverar con evidente ex:ageración, que «son talent fot le soutien de toutes les comédies que les plus grands auteurs
écrivirent pour elle, et particulierement Marivaux. Saos elle ses comédies ne seraient pas passées a la postérité»,
Hay en la dulce e ingenua burguesita benaventiana un cierto parentesco-no sólo en el nombre-con las heroinas del marivaudage. ¿No
podría poner en su divisa-si la empresa de su adinerado padre, demasiado apegado a los bienes materiales, no le agradase-aquella frase:
«Fierté, raison, et nchesse, il faudra que tout se rende. Quand l'amour
parle, il est le maitre»? (3).
Doíla .51ºrena.-El papel de confidenta o tercera de amores es bien
antiguo en la literatura clásica. Piénsese en la Dipsas de Ovidio, en la

(1)

Syra de Tercncio y en más de una lena del teatro plautino (1). Recuérdese en la literatura española la Trota-conventos del buen Arciprestl!
dc Hita, la Celestina, antes mencionada; la Doña Claudia de Astudillo
y Quiñones de La Tia Fingida, la Gerarda de La D01·otta, de Lopc,
Sin tantas complicaciones y sin tanta riqueza de caracterización, dicho
papel pasa en la fábula de Benavente a ser desempeñado por esta ilustre
dama, último vástago de un ínclito y claro linaje. Su facilitación de los
amores de Leandro y Silvia, mediante un estipendio; su siempre diplomática intervención, tienen un fuerte acento epigramático y fervorosamente incisivo, tajante. Colombina, como la Areusa de la Celestina, seguirá algún día los pasos de su ama.
0

IV
Todas estas figuras, y algunas otras secundarias, conspiran en su
acción a la tesis de la obra: la fortaleza, la in\'encibilidad de Los Inte, eses
creados. He aquí claramente la posición del autor. Ellos vencen los escrúpulos de la nobleza, quebrantan las leyes del honor, desvían las indeclinables sanciones de la Justicia; mandan y rigen la sociedad, son poderosos señores que gobiernan nuestra vida.
Un extremista del pesimismo podría afirmar, un tanto arbitrariamente (y tal parece la actitud adoptada por algún crítico a raíz del estreno), que no puede el feliz coronamiento de las generosidades caballerescas de Leandro, el triunfo del amor, significar la suprema redención de estas dilacerantes acritudes. En el fondo-pudiera el imaginario
Heráclito escoliasta seguir argumentando-se siente el amargor de la
impotencia. Si los fraudes, bajezas, mentiras, miserias, conducen, no
embargante, a un resultado deseable, no es por el poder de las nobles

Gaston Deschamps, Les gra,1ds kriuoi11s fr,Hfais, .t'Í&lt;lriu,w.&gt;:, París,

189¡, pág. 28.

(2) Al principio del Cap. XI del T. II.
(3) !lfarivaux, Les fiauues Confidences, acto I, e:;c. 3.

(1) Cfr. el &lt;"xcelente trabajo de Bonilla y San .Martín, Antecede11tes del lijo
cdeslimsco en la liter,1fllra l&lt;llina, que vi6 la lm: en la Rnme Híspa11ique, XV,
p;íginas 3 72-386.
3i7

�LA PLUMA
ideas, de los levantados pensamientos; ellos de por sí no fructificarían
en la aridez roqueña de los malos instintos, de las bajas pasiones. Es
necesario que Crispín, sutilmente, audazmente, les haga converger
hacia el ansiado final. Sin su intervención, Leandro, candoroso, pasaría a galeras, y la autoridad paternal, victimaria, impondría un matrimonio de conveniencia. Con remate feliz deja un insuperable y amargo
sabor de desaliento. ¿Qué son los grandes sueños sin contar con otras
fuerzas vitales, magnas e invencibles? La punzadora sátira causa sus
efectos. El nervio de la obra es desazonante, incisivo, burlón, demoledor. Las últimas frases parecen simplemente un desagravio al burgués
y optimista público del teatro de Lara. Comprendamos-podría agregar
como remate-que no es cosa de alterar las pacíficas digestiones del
bien abastado abono de la bombonera, venturoso y gentil.
Pero, aunque algo de esto sea cierto, y sin incidir-¡Dios melibrelen un lamentable panglossismo, vemos que sin la nobleza de Leandro, sin su arranque sincero (escena última), sin su amor que le encumbra, sin la afección de la cándida doncella, que le envuelve en un manto
de luz-que como el maravilloso velo de la Reina Mab exalta todo_ lo
que toca-y le hace otro hombre, y sin Silvia, que, a pesar de la vida
pasada del mancebo, tiene fe en él y hace surgir en Leandro la f~ en sí
propio, todo el tinglado de Crispín se vendría al suelo como castillo de
naipes.
Es verdad, como dice Jorge Santayana-este filósofo español de nacimiento y extranjero de educación, tan apreciado en los países de le_n
gua inglesa y tan poco conocido aquí- que es un prodigio n~estra e~scia &lt;&lt;in which the luminous and the opaque are so. romant1cally mmgled», pero el sobrepujamiento de la parte noble, la determinación_ de
Leandro a sacrificarse, su disposición a dejar su amor, que es su vida,
adquiere un verdadero, aunque simbólico, significado. Porque tal im. pulso trae, como consecuencia, el reconocimiento, por parte de Silvia,
si es que tuviese alguna duda, del profundo y devoto amor que él le profesa. Y este sentimiento les transfigura, de modo milagroso, trocando,
al proyectar el irisado cambiante de su resplandor, todo lo que antes nos

1

LA PLUMA

1

parecía opaco, bajo y desdeñable, en raudales de luz; y nos descubre 1&lt;&gt;
esotérico, como en evidencia angélica y cuasi divinal, mágica escala que
baja desde el empíreo-cual en la visión de Jacob-para ofrecernos un
trasunto de la celestial perfección. La fe , que surge, nos da la plenitud
del futuro incógnito, sombrío y brumoso en un presente tangible, brillante y fecundador,
Esta exaltación pudiera relacionarse con la teoría platónica, que el
filósofo de las Ideas nos legó en su admirable Stºmposío, y que halló un
eco en el místico salmantino, cuando hablando de
la música estremada
del ciego Salinas, nos dice:
a cuyo son divino,
el alma, que en olvido está sumida,
torna a cobrar el tino ·
y memoria perdida,
de su origen primera esclarecida.
Pero, no olvidemos al pobre Crispía, que ha sido demasiado maltratado; a él se podría aplicar lo que, muy atinadamente, afirma Paul de
Saint-Víctor del Scapzn de Moliere (1): «Miente, roba y perjura, y, sin
embargo, el más severo moralista ríe ante la brillantez de sus jugarretas;
dignas de la horca. ¡Es tan vivo, tan alegre, tan ingenuamente exento
de conciencia y sentido moral! El indignarse ante sus latrocinios es como
indignarse ante un gato que robe un queso. Además, es desinteresado en
sus maulerías; nada en el agua turbia sin pescar nada.» Es cierto que eT
voluminoso proceso de Bolonia (¿cuántos folios? ¿Dos mil trescientos?
¿Dos mil novecientos?) ha quedado aniquilado; pero, ¿no tiene que ir
otra vez por el mundo a ganarse su diario sustento y a caza de aventuras? Esta indiferencia ante las luchas de la vida nos le muestra en un estrecho parentesco con los pícaros de la novela de nuestra literatura clá(1)

Citado por Moland, loco citat o, pág. 262.

378
379-

�LA PLUM.A.

LA PLUMA
sica, un poco cínicos y un mucho estoicos, Lazarillo, Guzmán de Alfa.
rache, y los otros eíusdem fuifzm's.
Pudiéramos decir, siguiendo a Saint-Víctor, que Crispín no es sino
.a medias real, es la encarnación del espíritu de intriga que se burla de
las leyes humanas, se mantiene en la tierra en la punta de uno de sus
sutiles pies: la fantasía Jo purifica todo y la fantasía es el elemento de
Crispín.
La absoluta perfección en este planeta sublunar es imposible, y ante
la estolidez de los otros-que no son mucho mejores-hallamos modo
-de reconciliarnos con el personaje que hace, con tanta gracia, sus piruetas y tornátiles cerebraciones.

V
Esta obra, que ha presentado la evolución de tipos bien conocido~,
infundiéndoles nueva vida, merece indicación de algunas de las reminiscencias literarias que revela. Tiene como el perfume de recientes lecturas que paso a señalar.
Un docto amigo mío, ya citado, el Profesor J. P. Wick~rsha~ ~r~wford, de la Universidad de Pensilvania, a quien los estudios h1spamcos
deben trabajos admirables, especialmente sobre el teatro antiguo, tuvo
un día la bondad de llamar mi atención sobre el hecho de que la .Farsa Salamanti11a , de Bartolomé Palau, ofrece una composición bastante
similar a la de Los Intereses; que la relación entre amo y criado es la
misma en ambas piezas, aunque la poesía y deliciosa fantasía de lamo-.
derna se hallan lamentablemente ausentes de la del siglo xv1. He aqu,
un dato curioso y que descubre cuán lejos, cuán fuera del camino ordinario puede ir uno en la busca y captura de fue~tes. Pero con toda pro:
habilidad, como el propio Mr. Crawford añad,a, Benaven~e _no habra
visto jamás tal producción-que es sólo conocida por espec1ahstas de la
historia de las letras españolas, podría agregarse.
Me voy a limitar, pues, a indicar algunas leves relaciones con obras

más difundidas. Excuso decir que, en mi opinión, ningún mérito restan
a Los Intereses, y por si hubiese malévola sospecha de que in cauda.venen#m, me apresuraré a manifestar que puede este «ensayo de análisi~ ser
de calidad inferior-¡conccdidol-pero que no me han movido a escribirlo ideas mezquinas de mostrar deudas del autor a otros ingenios, posición que seria de detonante ridiculez.
El prólogo de Los Intereses, con su visión del París congregado para
admirar a Tabarin, recuerda bastante de cerca el sesgo de la descripción
que hace Paul de Saint-Víctor de la vida de aquella ciudad durante el
siglo xvu. La diferencia estriba en que Benavente Je da más relieve literario, y que, así como el critico francés nos muestra primero las gentes
discurriendo por el Pont Neuf, y habla después de Tabarin, encantador
de aquella sociedad con sus representaciones en la Place Dauphine, el comediógrafo español acumula sensaciones. «Le Pont Neuf au dix-septieme siecle, c'etait le caravanserail de Paris. La campait toute une peuplade de mendiants, de bohemes... Courtisanes en chaises a porteurs, médicastres trottant sur leurs moles ... et les mendiants ... s'accrochent aux
portieres des lourds carrosses et aux brancards des chaises a porteurs ...
Mais le roi de cette nouvellc Cour des Miracles c'etait Tabarin ... Leur
glorieux tréteau se dressait sur la place Dauphine, et pendant dix ans,
le peuple de Paris fit cercle autour, avalant par mille bouches béantes ...» (1). Si el tratamiento artístico es lo fundamental hay que reconocer que el comediógrafo sale victorioso. No soy yo especialista en lo que
al suave eufemismo toca, y cuando hablo de «reminiscencias» y «perfumes de recientes lecturas, no lo hago con más o menos jesuitas reservas
mentales. De hecho no pasan de ahí; pero aun cuando llegasen al extremo de patente plagio, sin duda, en este caso, podría Benavente solicitar
Yconseguir exención de responsabilidad, acudiendo a la conocida y gráfica expresión de Claude-Carloman de Rulhiere-precepto tan digno de
acatamiento como cualquier disposición de las XII Tablas-, «Ce n'est
(1) Sand, Op. ril., II, págs. 296-98.

�LA PLUMA
LA P L U ~1 A
pas tout que de voler son homme, il faut le tuer»; y desde el paraíso de
los poetas Shakespeare y Calderón le saludarían como camarada.
Destaquemos unos trozos de The Nlerchaut of Venice, Acto V, Escena I (1), que pueden compararse con el final del Acto I de Los Intereses.
Uso la versión de Guillermo Macpherson.
LoRENZO.-La luna esplendorosa resplandece
En semejante noche, cuando besa
Dulcemente a los árboles el aire,
Y ni el rumor más leve se produce . .. ;
LoRENzo.-Y que al aire los músicos se salgan. ( Vase Esteban.)
De la luna la luz, ¡cuán apacible
Sobre este altillo duerme! En este sitio
Sentémonos, y acordes musicales
Penetrarán en los oídos nuestros.
Este silencio plácido, y la noche
Con melodiosa música se avienen.
Siéntate aquí, Jesica. Mira al cielo
Cuán incrustado está de lentejuelas
De o~o brillantísimo; 01 uno
De esos globos que ves, al par que gira
Cual ángel, deja de cantar de acuerdo
Con la voz de inocentes querubines.
Oye el alma inmortal esa armonía;
Pero, mientras la encierra toscamente
Esta envoltura de corrupto cieno.
No podemos nosotros entenderla.
(1) Menéndez Pela yo en Orígenes de la novela, T. 111, pág. CCVII, ha notado
-ciertas coincidencias de esta esceca shakespiriana con la Segunda Celestiná, de
Feliciano de Silva; pero indudablem,,nte son menos patentes que las que hay
-con ::,os Intereses, las cuales parecen que aún se muestran más claras si leemos
Et Mercader en su original inglés.
382

Luego Jesica dice:
Dulce música a mí nunca me alegra.

,Y_ cuando entran Porcia y Nerisa, dice aquélla, refiriéndose a la
mus1ca:
...Me parece
Que me suena más dulce que de día.
NERISA. -Le da el silencio semejante encanto.
Los gritos de Shylock, que relata Solanio en la Ese. VII del Acto II:
-«¡Ay mis ducados! ... ¡Ay mis ducados!. .. ¡Justicia, ley, ducados ... !», y
la Ese. I ?el Acto !V, ante el Dux, tienen bastantes puntos de semejanza
con las 1mprecac1ones y dolor de Pantalón en la Ese. VIII del Acto II
de Los Intereses.
También en Lafollejoumée ou Le mariage de F;garo, de Beaumarcha1s, se hallan frases en Fígaro que podrían ir muy bien en boca de Crispín: «Ce n_'est rien d'entrependre une chose dangereuse, mais d'échapper au penl en le menant a bien» (Acto I, Ese. 1). La parodia del juicio
&lt;lel Acto III, Ese. XV, tiene un juego de vz·rgules que trae a la memoria
la «¡admirable coma!, ¡maravillosa coma!», de la última escena de Los
intereses.
Y, ¿no, es, después de todo, la base de la obra de Benavente lo que
observa F1garo en la Ese. I del Acto IV, •qu'avec le temps vieilles folies
deviennent sagesse, et qu' anciens petits mensonges assez mal plantés
out product de grosses, grosses verités»?
Para que ello resulte así en los lnte,eses se necesita de la habilidad de
C_rispín. Para recoger, en la obra que nos ocupa, viejas máscaras, poniendo, donde primitivamente habían existido sólo deseos de entretenertemas o motivos también de emocionar-lo que va en el campo de la
ópera entre un Pergolesi y un Mozart-se requieren ingenio excelso y un
talento grande, que no merecen el injustificado desvío de que aquí se ha
hecho gala en los últimos tiempos.
ERASMO BucET A .

�i..A PLUMA

(

otra mujer tan independiente como yo, tan heroica defensora de su libertad.

TRANCE
oR aquí, por aquí! Permítame usted, yo le haré camino. Pase
usted. Adelante. ¿Tiene usted miedo?
¿Miedo yo? ¿Y de qué? No me asusto tan fácilmente; pero
a tener miedo, sus precauciones me hubiesen tranquilizado,
desde luego. Es usted un hombre discreto y que sabe recibir en su casa
a una mujer, sin comprometerla.
-Ríase, ríase usted. Veo que me he excedido. Espero que no por
eso me juzgue mal. Demasiado sabe usted que en mi discrección no
puede haber asomo de petulancia.
-No insista usted en sus disculpas, amigo mío, o, en efecto, me
hará dudar de su intención.
-Bueno, ríase usted.
-La verdad es que cualquiera que nos hubiese visto ...
-Todas las apariencias nos !condenan.
• -Nadie que me conozca, sin embargo, me creería víctima de un
abuso de confianza.
-Mis amigos saben hasta qué punto soy incapaz de abusar de la confianza de nadie.
-¿Habrá dos personas en el mundo en quienes las malas lenguas
puedan cebarse con menos verosilimitud? Desde Juego, no se encuentra
384

-Ni un hombre tan ajeno a toda solicitación amorosa. ¿Se ríe
usted?
-Me sonrío.
-:-No me desilusione usted tan pronto. Hágame gracia de esas reticencias, que a duras penas tolero otras veces; pero que en usted me producen doble desengaño. Usted no es una de tantas señoritingas.
-¿Merezco tales reproches por una sonrisa?
-:-Perdón otra vez por mi descortesía. Pese a mi serenidad, su presencia de usted, en esta casa, me produce no sé qué extraña desazón.
Lo confieso; estoy emocionado.
-Pu.es si no quiere hacerme reir, pórtese como Je corresponde. Esa
galantena, t~n descompasada, no le va, a quien como usted, presume
de hombre a¡eno a toda solicitación femenina.
-Al cabo, su juego no puede ser más inocente. Ríase o sonríase a
gusto. Pero de una vez y para siempre: no crea en esas patrañas que sin
duda le han contado a cuenta mía.
-¡Qué curiosidad más vulgar!
-En mi vocación no entra para nada la necesidad de consuelo alguno. Mi entusiasmo científico está puro de toda contaminación sentimental.
-A mí nada me han dicho.
-A usted le han dicho...
-¡Qué mal cómico hace usted! ¡No sabe usted reírse sin ganas!
-A usted le han dicho que en mi vocación hay un misterio terrible.
-¡Oh! ¡Ya no creo en cuentos de brujas!
-Soy un hombre muy poco interesante.
-~¡Quién sabe! _Eso no es usted quien lo puede decir. Yo tampoco
cre1 mteresar a nadie, hasta que usted me descubrió. Si no quiere usted
que me da, no me mire usted así. Ya le he dicho que no me da miedo
de nada.
-Tranquilícese usted. Siéntese.
XXV

�LA PLUMA

LA PLUMA

-Pues, no crea usted. Estoy cansada. Y no sé de qué, porque hoy
no he andado mucho.
-¿Siempre ha sido usted sonámbula? ¿Recuerda usted, sobre poco
mas o menos, cuándo empezó usted a levantarse dormida?
-De muy pequeña; pero no me acuerdo sino de haberlo oído contar en mi casa. La primera vez, de que tengo memoria cierta, fué hace
ya bastantes años. Llevaba una temporada tan nerviosa e inquieta, que
mis padres temieron que tuviera el baile de San Vito. Recurrdo que la
menor cosa me hacía llorar. Pasaba de la risa a las lágrimas con unl?
facilidad enfermiza.
-¿Qué edad tenía usted entonces?
-Trece años. Una noche ... Ahora me río; pero el susto fué morrocotudo, y el que di a los demás no menos flojo ... Una noche me levanté
dormida, sin que nadie me oyera, me fui al cuarto de baño ... y me desperté de la impresión de la ducha de agua fría, que inconscientememe
yo misma me di... De) esultas, estuve grave, con ataques nerviosos y
convulsiones. 1Cuando me levanté había crecido tanto, que luego me
pusieron de largo.
-¿Y ahora?
-¡Ahora soy yo la que se va a enfadar! Porque voy viendo que
usted, tan suspicaz e irritable, no ha vacilado en sacrificarme a su curiosidad científica...
-¡Matilde!
-No se asuste usted, que es pura broma. Yo, si le he de ser a usted
franca, tengo muy poca fe en estas cosas. Pero la aventura me divierte.
Únicamente le ruego, profesor, que no me saque en papele~. ¡Qué diría
el mundo! Todo lo más en revistas científicas. Aunque, refractaria como
soy al matrimonio, poco puede perjudicarme el que los pretendientes se
asusten de mi caso. ¡Vaya! veo que tambisn los profesores tienen cosquillas:y se ríen.
-Me río de que con todas sus pretensiones de espíritu fuerte tiene
usted miedo.

1

1

-¡Tendré que confesarle~ usted mi deseo más firme hoy por hoy!
Pu~s _no es otro que ~l de ~ervirle plenamente en sus investigaciones psicolog1cas-¿n~ se dice as1? ¡yo soy muy bachillera!-, e irnos por esos
mundos de Dios usted y yo ganando los dólares.
-¿De manera que es la primera vez que se somete usted a estas
pruebas?
- Sí señor. Mis padres se han negado siempre a cuantas indicaciones
l~s han h;cho en ese sentido algunos de los especialistas que me han
visto sonambula.
•
.
. Preferían atenerse al diagnóstico de mi ama, de cna
que siempre atribuyó tales fenómenos a las lombrices.
-Deme ~sted las manos. Siéntese usted cómoda. ¿Le molesta a usted ,la luz? S1, voy a apagar. ¿Así? ¡Ajajál No se distraiga. Míreme usted.
Duermase...
. -Un i:nomento, profesor. Me parece ridículo que nos demos tratamiento. Si los espíritus advierten nuestra falta de camaradería no van a
querer ve ...
. -Cállate, ~atilde, calla~~· ·· Du_ér~ete, duérmete tranquilamente... ,
sm esfuer~o, sm preocupac10n. As1. Cierra los ojos. ¡Matilde! ¡Matilde!
-¿Que?
-¿Me oyes?
-Sí.
-¿Qué te pasa, Matilde? Vamos, sosiega; duérmete, duérmete.
¿Qué te pasa?
-Nada.
~Así. Así me gusta. ¿Estás ya tranquila? Duerme, duerme. ¡Matilde!
¡Mat1ldel ¿No me oyes?
-Sí.
-°Me obedecerás, ¿verdad?
-Sí.
-¿Qué te pasa? ¡Tranquilízate! ¿Qué tienes?
-¿No me conoces? Soy yo.
-¿Tú? ¿Y quién eres tú? ¿No eres Matilde?
-No, no soy Matilde. Soy yo.

�LA PLUMA
-Dí quién eres.
-¿No me conoces? Soy Alma.
-¡Ah! ¡No! Basta de bromas. ¡Matilde! ¡Matilde! ¡No, eso no! Se lo
he advertido a u:ted. Cierta clase de reticencias,~no. ¡Matilde! ¡Matilde!
-¡Ay! ¡Qué!... ¡Uf! ¡Cómo me duele la cabezal ¿Estás ahí, profesor?
¿Qué te pasa, hombre? ¡Ay! ¿Tienes a mano una tableta de aspirina?
¿Sabes que la experiencia no ha podido ser más dolorosa para mí?
-No creo merecer de usted semejante trato. En efecto, trae usted el
papel ensayado a maravilla. No se le puede hacer el menor reparo. Si
acaso, cierta exageración en los primeros accesos... Pero no, Matilde, no
tenía usted derecho a hacerme objeto de una broma cruel.
-Te juro que no sé lo que me estás diciendo. Por favor, dame una
tableta de aspirina, un sello, algo que me quite este dolor que me rompe
las sienes.
-Espera. Quieta. Ya se te va pasando. Ya no te duele. Así ¡Matilde!
¿Duermes?
-¡No soy Matilde! ¡No soy Matildel ¿Me niegas? ¿Es posible? ¡No, no
puede ser! ¡Sácame, sácame de aquí, o ven conmigo! Óyeme, escúchame, y, sobre todo, háblame, llámame tu Alma!
-¡Calla, calla!
-¡Ay!
-¡Almal ¿Eres tú la que llora?
-¡Sí, yo soy, Alma, tu Alma!
-¿En dónde estás?
-Aquí, aquí; ven, tengo frío.
-¿En dónde estás?
-Aquí. No sé, no me puedo mover. Si me muevo, siento que voy a
deshacerme. Me desangro por la herida.
-¿Estás herida?
-Sí, tengo una herida fría, no sé dónde. He perdido el sentido.
Abrázame, amor mío, dame un poco de calor.

LA PLUMA
- ¿Has perdido el sentido y sientes?
-¡Es tan difícil, tan difícil de explicar!. .. Estoy ciega de toda luz.
Lloro sir. lágrimas, y hablo sin aliento. Me faltan los pies para correr a
ti. Sólo los deseos me atormentan y tu memoria. Cada día, sin embargo, me voy más lejos, como hundiéndome en nieblas cada vez más frías.
Despiértame ya, no me tengas así. ¿Por qué dura tanto esta sesión?
-¡Basta, Matilde, basta! Si ha apostado usted a costa mía, bien ha
ganado usted. Pero no, no crea lo que le han dicho. ¡Es mentira, mentira! No es verdad que Alma se quedara muerta en una experiencia. ¡Sí
que murió de un ataque al corazón; pero nunca, nunca la utilicé como
médium, nunca! ¡Ni una sola vez conseguí dormirlal Su broma de usted
es, pues, tan inocente como de mal gusto.
-¡Amor mío, quiéreme! ¿Con quién hablas? No te entiendo. Despiértame ya, y seré tu Alma obediente de siempre. ¿Cuántos días hace
que me tienes aquí dormida? El dolor fué muy agudo, aquí, aquí; pero
ya se me ha pasado. Me ha dejado ciega, tullida, sin sangre en las venas,
no sé si tengo figura humana. Vivo como suspenst. en el aire, en una
atmósfera tan fría, tan fría ... que me ha penetrado los huesos y me ha
deshecho ... ¡Quiéreme, vida! ¡Despiértame!
-¡Calla, Matilde, calla! ¿Qué te propones, dí? ¿Qué perversidad te
guía en mi tormento? ¡Ven, calla, calla! ¿Qué qui'!res? ¿Que te selle la
boca? ¡Basta ya de bromas infames!
-¡Ah, no! ¿Me niegas? ¡Ven conmigo! ¡Ven conmigo! ¡Te tengo! ¡Te
tengo!
-¡Suelta! ¡Que me ahogas!
-¡Ven con tu Alma!
-¡Socor... !
-¡Ay! ¡Qué cansancio! ¡Estoy rendida! ¡M&lt;! duele mucho la cabeza!
¡Oye, profesor! ¿Estás enfadado conmigo? ¿Dónde estás? ¡Enciende la
luz, anda! Debe ser muy tarde. Bueno, iré yo. ¿Eh? ¿Qué es esto? ¡Eh!
¡S¿~~;r'o'! ·¡Al -~s·e·s¡~~i · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
C. RivAs CHERIF.

�LA PLUMA

SONETOS DIVERSOS
MUTUO AMOR

;María: Yo te amo
con el amor del mar a la ribera,
con el cariño del mastín al amo,
con la vehemencia de una primaveral
cSé que es tu clara voz la que remansa
mis bravas tempestades interiores,
y que es tu su(lve mano la que amansa
al potro de mi edad en sus furores ...
Y por que eres risueña y compasiva
y nunca estás al sufrimiento esquiva
cuando mi angustia exige tus desvelos,
sé que me adoras como yo te adoro...
¿~e oyes...?
(fll,lza la frente hacia los cielos
y sus ojos son dos luceros de oro.. )
DOLOR DE AUSENCIA
. .. la dolencia
de amor, que no se cura
sino con la presencia y la figura ...
SAN JUAN DR LA CRUZ,&gt;

¡fNo me hagas esperar un solo día
más! ¡ fforque llegues pronto desespero,
pues tu presencia traerá el venero
que ha de curar esta dolencia mía...!
J90

¡.Ciega y enciende la morada fría
de mi apagado corazón! Yo muero
sobre las nieves de este ventisquero
que entre tú y ,¡o finge la lejanía . .!
¿.Ca llama de amor viva se consume,
o está más hondo el leño que la aviva
y en la cueva recóndita fulgura ...?
fll,cércate, mi amo~... 1Ya tu perfume
me alienta el corazón/ ¡~i alma es ya viva
por la caliente luz de fu hermosura...!
ELEGÍA DE LOS OJOS

fll,quellos ojos que al mirar tenían
la recia luz de un corazón en celo,
y que si me miraban encendían
los más húmedos silos de mi anhelo,
¡ya se han cerrado para siempre! CVivo
tanto de su recuerdo prisionero,
que es más libre que el aire el más cautivo
si en parangón a mí lo considero...
cSi antes mirarlos era mi tormento
y esperar que me vieran, mi agonía,
todo f ué paz ante el padecimiento
que es hallar sólo en el recuerdo inerte,
lo que en su vida f ué a mi vida el día
y las perpetuas sombras en su muerte...
39 1

�LA PLUMA

ANTONIO MACHADO
!lJ011

ojos que avizoran g un ceño que medita.
A.M.

cSus soledosas galerías puebla
de músicas, recuerdo.,; y cantares;
él, que duda de S)fos, y entre la niebla
busca al que anduvo a pie sobre los mares...

RETRATO ENTRE REAL E IMAGINARIO,
DE LA SEÑORITA MONNIER

'iNo es de marfil su torre, es de granito:
-en la honda tierra sus raíces graves
y el claro pensamiento en lo infinito.fHermano es de las flores y las aves.
¡$ondad recoge el sembrador de bienes!
5Kas, no corten laurel para sus sienes;
nada en su honor la voz del vulgo clame,
que él es silencio, soledad, camino...
'JI el día que la muerte lo reclame
se irá monologando como vino...
FERNANDO GoNZÁLEZ.

(9Jel libro inédito «:Jlogueras en la ~ontaña.•)

392

(DE LOS «SOGNI o'UN SOLITARIO»)

'

todos los solitarios cerrados obstinadamente a todo contacto y por naturaleza sensibles, asaz frecuentemente sufro,
o gozo, momentos casi hipnóticos que no son precisamente
de sueño, pero que al sueño se asemejan mucho. Me sucede
en pleno día y en aquellas horas en que la mente empieza a
l&gt;c::¡."11&lt;11:.c:: de los papeles y los libros y pide, casi agotada, descanso. Puede
sucederme de noche o de día; en días lluviosos o soleados; pero de sólito,
cua~d~ he trabajado mucho y con fervor. Viajes imaginarios; rápidas
apariciones en mundos que no conozco; el primer paso procede siempre
de una emoción literaria; y. aunque sea mía, de un cuento ¡;ue he escrito.º tengo que escribir. 1\tis ojos no se cierran; ninguna parte de mi yo
físico está en efecto adormida; y con todo, la sensación del sueño es
casi perfecta. A veces, basta una carta de un país lejano; o la lectura de
una revista extranjera; o la vista de un paisaje en fotografía. El abandono rs exclusivamente cerebral; porque no me entusiasmo, no me enard_ezco; aparezco y desaparezco en mi sueño con voluntad plena y consciente. Más frecuentemente, salgo de estos límites, busco contactos difíciles y acaso imposibles; me imagino amigo e incluso comensal de
grandes artistas con quienes no he tenido relación nunca, ni siquiera
epistolar. Recuerdo (y podría incluso escribirlos) ciertos coloquios míos
con Hamsum, ¡y cuánto me enfadaba cuando él, en vez de responder a
mis preguntas, me aturdía con sus interminables discursos! ¡Recuerdo

(1

OMO

393

�LA PLUMA

cierto guiño de sus ojos, tan irónico y mordaz que casi me dejaba sin
respiro! Yo le observaba (i~uán tímidamente!) que había hecho mal en
prolongar la agonía de Nagel, uno de sus héroes, aunque aquellas
páginas fuesen igualmente fuertes y bellas. Pero él no me escuchaba; y
luego, largas parrafadas acerca de Tolstoi, intercaládas de a~plios gestos de la mano, que yo no acertaba a comprender si eran serios o sarcásticos en su hieratismo; y de cuando en cuando, en medio del discurso un grito: ¡es un cura! ¡Tolstoi es un cura!
Así, pues, quiero describiros una librería parisiense y retrataros una
figura de mujer que conozco, admiro y amo solamente por carta, y a
quien en uno de mis sueños recientes me he acercado y conocido tan
familiarmente que creo incluso haber hablado en francé.; con agilidad,
franqueza y soltura tales que Flaubert, desde su retrato semiescondido
tras el escritorio de Adriana Monnier, me sonreía satisfecho. ¡Maravillosa potencia del sueño!
Abro, un tanto asustado, la puerta de cristales ... ¡Qué diantre! Sé
que a aquella librería van hombres de fama mundial: y ¿quién me dice
que el buen señor encorvado sobre una revista no es André Gide? ¿Y
aquél calvo con gruesos lentes y el cigarrillo entre los dedos, Duhamel?
¿Y ac¡uél otro alto, desgalichado, de ojos ansiosos y vigilantes, Vildrac?
En fin, es un paso que hay que calcular. Pero ¡que curioso escaparate el
de esta señorita Monnierl Se diría que es y no es el escaparate de una
librería: Que hay libros, es verdad, y muchos; pero también manifiestos del Vieux-Colombier, música, algún cuadro, algún dibujo ... ¡Mira,
mira! Hay hasta uno de esos nítidos retratos de Bécat, el pintor de mis
escritores preferidos ... Y el retrato es ... Que sí, este es el propio ValeryLarbaud con su sonrisa entre irónica y dulce de hombre que sabe a qué
atenerse ...
Pongo la mano en el picaporte; y, vencidas las últimas dudas (soy
tímido hasta en sueños), entro. Cierto, me he puesto colorado ... Y eso
que ninguno de aquellos señores se ha movido. Vildrac-pero ¿será él
al cabo?-ha dado un paso hacia Duhamel, el cual está sentado examinando con mucha atención un librito ilustrado con xilografías. Conozco
también ese libro ¡qué diantre! Es una edición de Le Sablier, fresca todavía la tinta.
Yo soy ...
Pero ¿por qué he de decirle mi nombre a esta gente que no se preocupa de mí y que piensa en otra cosa? Preguntaré por la señorita Monnier, eso es; y si viene un dependiente; le daré-y será más fácil-mi
tarjeta. Entre tanto, y puesto que el dependiente no comparece, estudio
394

LA Pl.U:vJA
las espaldas del que debe de ser Gide. Gide, Gide ... pronuncio entre mí
con mucha reverencia. Y pienso, mientras, en el retrato de Gide qu;
la señorita Monnier ha delineado con tanta gracia, humanidad y verdad:
«Fils d u ciel et de l 'En fer
11 con~ut avec ses freres
L'hymen dout il voulait naitre.
Un Anglais visionnaire
Fit les images qu'il faut
Pour prédire saus défaut
L'avenemeut du mystere.
Vinrent Poe et Baudelaire
Lautreamont et Rimbaud
Ce Russe qui lui est cher.
Et d 'autres qui sont moins beaux.
Et lui , de tons le plus sage,
Plus qu 'eux habile a jouir
Des liens du double héritage
Tour a tour il fait servir
Ces extremes qui le touchent
Et qui perfument sa bouche
De miels exempts de fadeur.
Certains, goO.tant la saveur
Du singulier mélange,
Disent qu'il contient de l'ange ...
D'autres, au faible palais,
sont brnlés par les épices,
Lui crient: Demon! tes vices
Savent noircir jusqu'au lait.»
«¡Dicen que en él hay algo de ángel!» Bueno. Pero los otros, aunque
sean gentes de poco gusto, o difícil ¿por qué le llaman demonio? ¡Te1:Íblel "'! con todo, la fascinación de esas espaldas-pero ¿será él?s1gue siendo enorme.
¡Esta señorita Monnierl ¿Es posible que sea aquella niña-es una
niña, sí-desenvuelta y agil que habla detrás de aquella mesa con aquellas dos señoras? ¡Oh, no puedo creerlo! Es una directora: guía, mueve,
manda; ha escrito y hace observar a los socios de su gabinete de lectura
normas severas. «La sociedad no comprenderá nunca más de mil miembros.» Ese nunca, vamos, es varonil; no puede salir semejante nunca
395

�LA PLUMA
LA PLUMA
-de una boca tan modosa y delicada. Además: esos labios tan rojos no
pueden pronunciar más que palabras dulces, poéticas, qué se yo, de
amor. Ciertamente estarán hablando de no sé qué artista, nuevo o antiguo ... ¡quién sabe! Tal vez del pobre Philippe tan delicado y fino: o de
Samain, que también murió. Sí, no pueden hablar más que de un poeta gentil, que tal vez es ya sólo una sombra, un leve recuerdo ...
Miraré los libros, eso es. Y compraré algo: una novela de Romains,
por ejemplo. Mi amigo Cremieux me escribe de c_ontinuo: Tiene usted
que conocer a Romains, porque en usted, acaso sm saberlo, hay algo de
unanimista ... Bien; o el ultimo libro de Valery-Larbaud de quien toda
la Europa intelectual empieza a interesarse. De Valery que tiene un
aliento tan amplio, tan seguro, tan rico ...
Mas he aquí las obras de Vildrac: de ese señor tan alto y des~alichado que ahora habla, tranquilamente al parecer, con Duhamel. ¡Qué
bien se entienden los dos! Por lo demás, su amistad data de antiguo.,.
Se ve que se quieren y se estiman desde hace años. ¡Qué diantre! ¡Seria
tonto si no lo recordase!. .. Han escrito juntos una comedia; y luego,
luego ... Les plaisi·rs et les jeu.x de Duhamel es de ayer apenas. Ta~bién el Cuib es amigo de Vildrac; ¡muy desmemoriado estoy yo! El Cu!b,
el niño de Duhamel, tiene gran amistad con Vildrac; y Vildrac sabe ¡ugar con él tan bien ... Sin duda son los dos poetas que me son tan caros ... Pero, cómo intentar un pas_o hacia ellos, cóm~ decirles: Y? SOY:··
¡Oh, no! ¡Y con mi francés ademas! Duhamel me quiere, ya lo se, y Vil' d rae tam b"'
1en; pero ...
He aquí Le livre d' Amou1-. Tercera edic_ión. Cuando yo _también ~ra
librero (¡cuantos años han pasado, ay de mil) como la senonta Monmer,
he sembrado ejemplares de este libro puro v blanco. Leed -dedales a
amigos y clientes-, leed a Vildrac; y aquellos buenos muchachos le
leían con pasión ... Y luego cu~ndo volvía_n: ¡Ay, Puccini! qué poet~! ~o,
feliz, esperaba, e invocaba casi, nuevos Vildrac ... Pero V1ld~ac hab1a ido
a la guerra ... Y La Nountle Revue no tenía más que un V1l~rac: el del
Lz"vre d' Amour. ¡Bellos tiempos! Luego, a la guerra yo también_; y uno a
uno, todos aquellos jóvenes que admiraban a Vildrac. _Despues, el re~reso, y el adiós a la lib~eria, y_la noticiad~ que tantos_Jóve~es de aquellos que admiraban y le1an a V1ldrac conmigo y por m1, hab1an ~uert~.
Y he aquí los libros de Larbaud. ¡También quisiera ver a m1 quendo Larbaud! Pero encontrar a Larbaud en París es un problema. Me escribe desde todas las partes del mundo; y luego, de repente, me avisa
que está en Roma. Su carta está escrita en un italiano tan puro, tan se.guro, que no se cree que pueda ser de un francés ... Luego, mañana, ya

l.

no está en Roma. Su nueva carta viene de Génova. Esta vez se expresa
en español: en un castellano tan neto, que yo, antes de contestarle en
la mi~ma lengua tengo necesidad de Henarme la boca de castellano
puro ... Y lt0 dos páginas de Ayala, firmes y transparentes ... Podría,
pues, comprar un libro de Larbaud. Apenas si conozco la .Fermina Mdrqun y EnJantines.:. ¡Pero si hubiese un dependiente!
-¿El señor Puccinil
Me vuelvo de pronto, como si en vez de una voz hubiese sido una
mano o un gemido, o no sé qué, lo que me llama ...
--¿Entonces es usted?-pregunta.
No veo a nadie más en el local. Gide, aquellas terribles espaldas encorvadas, ha desaparecido; y también Duhamel y Vildrac y las señoras.
Sola ante mi vista la señorita de los labios rojos; y detrás de ella, libros.
libros, libros.
-¿No es usted, entonces?
((La societé ne comprendra1a111aú plus de mille membres.~
Si, esa es su voz. Lavo:&amp; de la señorita Monnier. Pero yo soy un extranjero. Yo no podré ser nunca socio, aunque quisiera, de la Societé de.
Lecture. Yo vivo en una J)rovincia, en Italia.
-La biblioteca de la Casa de los Amigos del Libro que yo dirijo-me
parece decir la señorita, con voz enérgica, casi de pregonera-, representa sobre todo a la literatura moderna. Moderna, ¿entiende usted? Aquí
sería inútil buscar Bordeaux o Margueritte; aquí mando yo, yo guío, yo
soy la ley. ¿Quiere usted teatro? Pues yo tengo teatro, ¿Quiere usted
crítica, filosofía? Tengo critica y filosofía ... Y clásicos también, y éstos.
sin reservas. En cuanto a los modernos-modernos, ¿entiende?-, aquí
no falta ninguno. Claudel, Duhamel, Durtain, Vildrac.
-Aquellas espaldas ...
-¿Qué quiere usted decir?
-¿No era Gide ese señor que hace un momento, con las espaldas
encorvadas, miraba aquella revista?
Carcajada.
-Pues usted me ha escrito una vez que Gide viene aquí muchas veces.
Carcajada.
-Usted perdone ...
-i,_A estas horas? ¿Qué escritor sa)e de casa a estas horas en Parí~?
-Pero entonces ... , Duhamel... V1ldrac ... ¿No eran Duhamel y V1ldrac aquellos dos señores?
-En efecto, si; un cierto parecido si que tienen. Pero no; no eran
Duhamel y Vildrac.

�LA PLUMA
Y nueva carcajada.
-Entonces ...
-¿~ntonces?
-Yo hubiera querido conocer per~on3:lmente a _esos escritores, señorita. Y Durtain. ¿No viene nunca mi amigo Durtain?
-Sí; pero de ningún modo a estas horas.
Silencio.
.
Miro estudio considero a la señorita Monmer. Puesto que tengo de
ella una'¡mpresión completamente mía, quiero ver si corresponde o no
a la realidad.
Es delgada y rubia. ¡Y yo que la creía robusta!
-¿Quiere usted decirme ... ?
-¿El qué?
- Ese jamaís de su reglamento:·· sabe usted ... ~l. reglamento ~e
quien quiera formar parte de la ~oc1edad que usted ~mge .. . y para_o1r
las conferencias que usted organiza... esas conferencias que luego imprime usted tan señorilmente... Las tengo todas ... sabe usted .. : Bueno,
esejamat"s ... ¿Lo ha escrito un hermano suyo, verdad, o su pnmo?
- ·Moi, moi, moi!
. .
-Pero entonces la librería, la sociedad de lectura, la casa ed1t?nal,
todo ese mundo del número siete de la calle del Ode~n ... Y los libros
Ta ros, la rebusca de los folletos agotados, las conferencias .. .
-¡Moi, moi, moi!
.
,
_y los versos que leo en lntenhons, en Les Ecrits Nouveata en Le
A1outon blanc ...
--'-·!Moi, moi, moi!
Y uego, rápida, ágil, casi febril:
.
,
- Yo lo soy todo aquí dentro. He creado, ante todo, una hbrena.
En París, donde las hay a miles. Sí, d;5~e 1915_, e~ plena guerra. Y he
tenido en derredor mío, primero la t1m1da cunos,dad de unos po~os,
luego la simpatía cada vez más expresiva y concreta d_e, muchos. ~1re,
mire. Soy la hermana de mis hermanos, pero tamb1en._ soy ~dnana
Monnier, la inspiradora, la creadora, la ves_tal que mantiene vivo es~e
fuego sagrado, que no tiene nada de comercial aunque en, un come~c10
se base. Vea, mire. Sí, amigo, esos versos qu~ usted ha le1d~ s_on mios,
míos. No es poesía de todos los días: es, dinamos, el •prec1¡&gt;ltado»_ de
innumerables sensaciones vividas por mí hora ~ras hora. Vea_, mir~.
Aquí vienen Claudel, Romains, Duhamel, Durtain, Fargue, G1de, G1a-audoux...
- · M l ·
·
-¿También Giraudoux? Quisiera saludarlo, senonta. e o 1magmo,

LA PLUMA
,1~ _sé

porq_ue un si es no es esquivo y como sus imágenes, líquido, fugittvo, casi etéreo ...
-E~ efecto ... Y Jammes, y Larbaud, y Suares y Valery, y Vildrac,
y Durtarn, y Arcos ...
-¿También Arcos? ¿Verdad que es un hombre más bien deloado
.ágil, de palabra franca y pronta? Su prosa y sus versos son densts d~
pensamiei;ito y_ túrgidos de angustia; pero él, él, el hombre ...
-¡Que cunosoT Arcos no se parece a sus libros, es verdad.
-¿Y Fargue?
-Fargue es un poeta. Pero ya leerá usted mis síntesis líricas, mis retratos. Eso~ _retratos son el col!lentario más vivo y neto de mi acción;
¿p~rccen fac1le1,, verdad? Pues 1ls me demandent une tres longue preparatton!
-Lo creo.
-Pronto leerá usted mi Romains, mi Valery ... Pero he hecho otros
muchos ... No se los leo porque usted no conoce los originales. Precisamente ayer le he hecho uno a Sylvia Beach, una amiga mía americana;
ya la conocerá usted. Ha fundado aquí, en París, una «Shakespeare and
company», una casa editorial.¡
-¿Como la Casa de los amigos del libro?
-~obre poco más o menos. Es una mujer que se me parece. Y he
retratado a mi hermana. ¿La conoce usted? Tiene mucho talento. Es
una música genial. .. Y luego ... 1u ego moi meme. Yo soy el centro, la
vida de este interior, Una mujer modesta, pero ¡quién sabe si soy modesta!
. -Ninguna mujer es modesta. Por lo que hace a usted, tiene usted
títulos de sobra ...
Y así diciendo, miraba en derredor mío, en aquella dulce penumbra,
do,nde brillaba toda la sabiduría y el ingenio de la Francia más viva y
mas muerta.
Los ojos luminosos de Adriana Monnier se encienden más aún, y dedeclama:
MOI MÉME
Comme la religeuse ancienne
Qui trouvait en elle sa regle
Et qui, aidée par ses compagnes,
Etablissait une maison
Moitié ferme et moitié couvent,
J'ai fait ainsi ma Librarie.
Mais moi, je n'ai pas de Dieu!

�LA PLUMA

Ce nom m'offense, me b)esse
Jusqu'au coeur de mes racines,
Il m'ote le gout de vivre,
Il arrache le bandeau
Qui couvre la vieille plaie
Dont rien ne peut nous guérir.
Quelques uns de mes freres
Ont un pouvoir sur moi,
Leurs ordres me rassurent,
Je travaille pour eux,
J'oublie alors ma peine,
Je les console aussi.
Le voyageur perdu
C'est moi qui Je raméne.
Je me réchauffe au feu
Que j'allume pour lui,
Je mele a ses prieres
Ma voix pleine de nuit.
-·Deliciosamente femenino!-exclamo.
.
-La señorita Monnier sonríe; luego me alarga una ho¡a, donde su
letra enérgica, casi varonil, ha escrito estas pequeñas señales.de un alma
deliciosamente ávida e inquieta y, con todo, se_rena; y me dice:_
. .
-Vous serez, Puccini, la seule personne qm po~sede!a le P?eme ecnt
de ma main; il me plait de vous. marquer par ~e. ~a1ble s1gne-1mpor~ant
pour moi seule - ma reconna1ssance et am1t1e. Parce que vous etes.
d 'ltalie, cette seur profonde de la France.
Yo me inclino.
MARIO PuccIN1.

CRÓNICAS LITERARIAS
FRANCIA

l]

Paul Morand, que obtuvo el año pasado tan gran triunfo
con su colección de cuentos intitulada Ouvert la nut't, :reincide
este año con una cole.:ción similar, que intitul~ Permé la nuit. De
un año a otro, el procedimiento de M. Paul llforand no ha variado,
como tampoco los temas habituales de sus cuentos.
Sigue buscando en la sociedad,cosmopolita personajes curiosos o pintorescos para retratarlos. En Ouvert la nuit servíanle de modelo las mujeres. En
Fermé la nuil los modelos son hombres. Un .irlandés, un alemán, un oriental, un francés, son los cuatro protagonista~ de estos pequeños dramas y comedias,
ONSIEUR

De los cuatro, el retrato del francés es el menos afortunado; pero los otros
son notables. Moosieur Paul Morand no se propone tanto trazar la silueta de
un irlandés o de un alemán determinados, como la del irlandés o del alemán
en general. Recoge los rasgos y las particularidades de cierto número de representantes de la misma raza, y amalgama esos elementos en un ser ficticio
que viene a ser el prototipo de la raza entera.
El procedimiento no ha variado desde La Bruyere, pero M. Paul Morand
lo aplica de una manera muy original, que procede de la escuela de M. Jcan
Giraudoux.
00

XXVI

401

�LA PLUMA
LA PLUMA
El autor de Fenné la nuit procede por pequeñas pinceladas como un pintor impresionista, por breves rasgos de pluma, yuxtaponiendo los epítetos, las
comparaciones originales, con referencias repentinas a objetos y seres muy
distantes, y acierta a dar la ilusión de la vida, vida contemplada por uu observador cargado de experiencia, que hubiese reunido el mundo entero y echado
una mirada a la literatura universal.
Libro de viajero en efecto, de un soñador errante, que después de recorrér
el m1mdo se apasionara únicamente por el espectáculo del ser humano. Es,
además, un discípulo hábil de M. Jean Gira.idoux, que ha hecho más maleable
la manera del autor de Suzanne el le Paci"fique, la ha hecho más comprensible,
la ha vulgarizado.

* •

*

Monsieur Eugéne Montfort ha abordado el difícil problema de dibujar en
una acción rápida los tipos más representativos de la gran guerra, por lo menos los que vivían fuera de la zona de guerra y de ejecutar así un cuadro lleno
de color y de vida. Puede decirse qne lo ha logrado, y su Uubli des tnorts figurará entre sus mejores novelas.
La narración comienza el dia de Todos los Santos de 1918 para concluir el
12 de noviembre al siguiente día del armisticio. Monsieur Alexandre Martín es
el hombre de entre dos guerras, que era demasiado joven para hacer la
de 1870 y demasiado viejo para participar en la última. Es un espíritu vanidoso, patriota exasperado, que de pequeño industrial necesitado ha subido a
gran fabricante y a nuevo rico. Su mujer, tan vanidosa como él, se pavonea en
las obras de beneficencia.
Monsieur Alexandre Martín tiene dos hijos muy característicos también
Uno, René, alistado a los diez y ocho años, oficial, herido varias veces, condecorado, etc., es un ser esclavo del deber y del sacrificio. El otro, Luis, inteligente y en demasía escéptico para conservar algún entusiasmo, se consagra a
la guerra como su hermano, pero de distinto modo. Temeroso de que lo enTÍen al frente, se embosca en la Maison de la Presse, donde se entrega a vagos
trabajos de pluma, cortejando al propio tiempo a una linda mecanógrafa.
Añádase a esos personajes principales unos cuantos comparsas, y tendremos las muestras más características de los no combatientes. M. Eugene Montfort los ha visto muy bien y nos los muestra excelentemente. Su talento se ha

divertido en h~ce_r ir y venir a estos muñecos, en prestarles discursos extravagantes, Y en d1bu¡arlos en ?etalle y en conjunto. El autor ha visto muy bien,
expres~ndolo c?n gran acierto, lo bufonesco de ciertas actitudes, de ciertas
expresiones .y ciertos pensamientos, propios de aquella é poca smgu
·
1ar. s u novela es el pnmer ensayo, sobre la gente de l'arriere, que posee valor literario.

* * *
Pierre Mille ~o ha concluido de asombrarnos: Su última novela, La détresse
des Harpagon senala un nuevo esfuerzo en su carrera de novelista, tan brillante, pero que no se amolda a la rutina.
La détre:se des Harpagon es un cuento filosófico sumarr.ente divertido rebosante de ingenio, de ironía, y de observaci6n. Pierre Mille ha imaoi~ado
que el ~amoso ava:o de Moliere, Harpagon, dejó descendencia y nos tran:porta
en medio de los metos de aquel famoso garduña. Los Harpaaon se encuentran
en el '.11ayor apuro Y en vísperas de vender todos sus bie:es. Su situaci6n
financiera
·
•
. es
. , pues , m uy poco seme¡ante
a 1a de su ilustre
abuelo; sin embargo
la prodigalidad les salva.
'
Rebuscando en los inmensos desvanes de su castillo, un anticuario parisiense, ~ue ha llegado para comprarles algunos muebles, no tarda en descubrir una
sene de admirables tapices, procedentes de Cleanto, el hijo del Harpaaon cont~mporáneo de Moliere, quien les había recibido del usurero Sim6n, ;ara justificar_ un préstamo de quince mil libras. La prodigalidad del hijo salva así · a
una distancia de siglos, a la descendencia del avaro, y esto ya es un buen te~a
para filosofar. Pero hay más, la figura de todos los personajes agrupados en
torno del castillo de los Harpagones, está trabajada con una maestría asomb_rosa: el padre, víctima de los usureros, magistrado cesante, reducido a la ociosidad·, la madre , incapaz,· 1a h"º
'
1¡a, ya eii ma Jos pasos y en v1speras
de cometer
los mayores desat_inos,_y todo un núcleo de gente fósil evocado a grandes rasgos. En fin, el anticuario, el hom ado León Meyer, llamado para tasar los muebles Y ~ue salva a toda la familia, descubriendo las riquezas sepultadas en las
po_lvonentas guardillas, todo ello forma un relato atrayente, vivo, coloreado,
chispeante de ingenio y de malicia, de lo mejor de Pierre Mille.

* * *
403

402

�LA PLUMA
Todos los devotos de Balzac, y los hay creo yo en todos los países de Europa, se alegrarán de saber que ha nacido una publicación llamada Les cakiers
óaJr.aciens, cuyo objeto es sacar a luz muchos documentos relativos al autor de
Comedie Humaine, correspondencias inéditas, fragmentos de obras inacabadas,
memorias, etc. Está dirigida por M. Marce! Bouteron, bibliotecario del Institut, el hombre que en Francia mejor conoce, sin disputa, al gran novelista.
Les uikiers óair.aciens comienzan con la correspondencia inédita del autor de
La cousine Berte con el teniente coronel Periolas, el mismo que Balzac ha pintado con el nombre de Genestas en Le Médecin de Campagne. Son cartas muy
curiosas, donde su corresponsal ponía al escritor al corriente de una multitud
de cosas militares y respondía a las preguntas sin número que le dirigía el nove)ista. Nada de lo que atañe a Balzac no5 es indiferente, pero es de justicia
añadir que la publicación de M. Marce! Boutcron es muy esmerada en el fondo y en la forma.

* * *
M . Eugene Marsan es un delicioso ensayista, que en Passantes nos ofrece
algunos croquis femeninos, bosquejados al margen de su cuaderno de notas.
Escritos en el francés más puro, sin epítetos inútiles, sin redundancias, esas
págiaas, de un observador finísimo, son también de un hombre muy sensible,
pero que disimula su sensibilidad debajo de un fuerte intelectualismo.
Como todos los de La Action fran;aise, M. Eugene Marsan es un intelectual
puro, que pone por encima de todo la razón y no se entretiene más que en los
juegos de la inteligencia. Las notas que firma On"on en La Aclionfran;aise han
llamado siempre la atención, lo mismo que los ensayos literarios, en demasía
breves, que ha esparcido aquí y allá. Passantes es su verdadero primer libro: el
lector saboreará la extremada delicadeza del fondo y de la forma.

Terminaremos esta rápida reseña de las últimas novelas francesas publicadas, citando Monsieur Quaton&amp;e, de Fran,;ois Fosca, que viene a ser una novela de aventuras sacada de la fórmula balzaciana. Fran,;ois Fosca se ha entre-

LA PLUMA
tenido en reanimar a los principales personajes de los T,·eir.e en una serie de
historias tan complicadas como regocijantes.
Muy distinto es Le vagaóond sentimental de A. t'Serstevens, admirable historia de amor, contada en una lengua muy bella, a través de páginas descriptivas realmente conmovedoras.
En fin, el nuevo libro de M. Emile Henriot, Aventure de Sylr,ain IJutou,·,
no cede, ni por la gracia un poco arcaica, ni por la originalidad, a sus amables
predecesores. M. Emile Henriot está en camino de llegar a ser uno de nuestros
primeros novelistas.

El teatro en París parece consagrado, por el momento, a la opereta. Todo
se vuelve cancioncillas, coplas, arias célebres o en trances de llegar a serlo;
romanzas y estribillos. La época, que todo lo comercializa, ha puesto en ello su
garra, El éxito fabuloso de Phi-Phi y de Ta óoucke ·ha encalabrinado a los
autores, que ,;ueñan con enriquecerse con la opereta más insignificante. Para
lograrlo, ¿qué medios emplearemos?, se han preguntado. Clavetear en la memoria del espectador una canción célebre y hartarle de ella en cualquier
forma. Apenas se entra en el teatro, le entregan a uno un cuadernito con la
letra que se va a cantar. Al punto, surge la musiquilla famosa y la repiten
cinco veces, diez veces, la cantan en la sala para arrastrar a I auditorio,
quiéralo o no, aficionándolo, durante meses y meses, a una melodía, a una cancioncilla, a una lata pop:.ilar. Esta manía no durará mucho tiempo, sin duda;
pero me ha parecido bastante característica y chusca para señalarla aquí.
Fuera de esas obras alimenticias, el teatro no nos ha traído más novedad
interesante que la comedia de Jules Romains, intituiada Monsicur Le Troukadec saisi par la debaucke, representada en la Comedie des Ckamps Elysées.
La figura literaria de M. Jules Romains es lo bastante conocida para que
sea necesario bosquejarla de nuevo. Su obra es muy divertida y está notablemente escrita. Louis Jouvet, qne desde hoy se iguala a Copea:i, la ha puesto
en escena y la representa a maravilla. Es un género de teatro joco-serio
donde se disimula una 'bufonada muy próxima a la farsa clásica, y al que acaso
pueda reprocharse tan sólo cierla tiesura y demasiadas pretensiones. Es una
muestra más que honrosa, casi notable, del teatro nuevo.

�LA PL U.\\ A

LA PLUMA
Otra obra muy curiosa: Le Ptre Flote, de M. René Bruyez, representada en
una scéne d coté, la Compagnie du G,·ijf,n. No nos sor prenderÍII que M. René
Bruyez llegase a ser un gran autor óramático. Su primera obra, muy violenta'
paradójica, algo alocada, está llena de cosas excelentes. También aquí encon•
tramos la farsa. la bufonería extremada. Todo el teatro de la nueva escuela
parece dirigirse en ese sentido, o en el de una acción muy violenta y muy concentrada.
JuLl!S BnTAUT.

ALEMANIA
que no he hablado de la Alemania de las Letras y del Pensa•
miento a los lectores de LA PLUM.A, han ocurrido allí cosas bastantes para engendrar una situación nueva. No quitro mentar las locuras cometidas en el Ruhr, ni todo lo que va concluyendo de
asesinar al pueblo vencido. Hablo, sencillamente, del derrumbamiento moral que ha seguido, como era fatal, al hundimiento financiero y a la
rebelión de tanta miseria.
En la época en que vivimos, el arte, ¡ay!, pasa por ser, y es realmente, un
lujo. Quizás sea el único gran lujo colectivo de una generación entregada por
entero a los progresos de la mecánica y de las cienci3S nuevas. De ahí que, en
tiempos de crisis, el arte sea la primera cosa de que esta generación se des•
embaraza. Antes que vender los autos, antes que abandonar sus trabajos en la
telefonía sin hilos, antes que interrumpir sus gastos para la navegación aé1ea,
suprimirá, viéndose necesitada, s11s expensas artísticas o literarias, no comprará
más cuadros, no visitará las librerías, renunciará al palco en el teatro, no sub•
vcncionará a las orquestas sinfónicas, que ya vivían sólo de la liberalidad de
algunos mecenas. Esta huelga de consumidores acarrea sin duda un cambio radical en la situación de los productores.
Así acaba de ocurrir en Alemania. Espectáculo sin ejemplo. Cuando se hundió Austria, en efecto, los artistas y escritores de Viena bailaron en Alemania.
todavía a flote, mercados y apoyos valiosos. Para los pintores y músicos, la for•
midable clientela de extranjeros que afluyó de golpe en Viena reemplazó con
ventaja a la clientela indígena. En Alemania no ha ocurrido ni podia ocu•
rrir cosa igual: herida de muerte, lucha sola, entre la desesperación y la quiebra, y nada puede aguardar de un vecino compasivo ni de un enemigo generoso.

ffl]

406

BSDB

l

Vivir a expensas propias. En 1914 el problema era igual, pero el pueblo
tenía confianza en sí mismo, y entró en la Gran Aventura con alegre frenesí, dd
que tardó en curarse cuatro años. Hoy, la fatiga, el pesimismo, la descoohanzo,
y, digámoslo, el hambre, hao apagado el ardimiento, y el nacionalismo intelectual (empleando el vocablo nacionalismo en su mejor sentido), en que consistía la fuerz:i del grupo expresionista, falta por completo.
Vivir a expensas propias. Eso significa tener que alimentarse de Ersatz di:
toda especie, como en lo más recio de la guerra, beber café de bellotas, comer
pan K. K., empanadas de carne siu carnt", sopa de hierbas sin hierbas. Significa
vestirse con ropas usadas, dándoles la vuelta; llevar en invierno pantalones
blancos de tenois, chaquetas cortas, sacadas de los fraquei- viejos, y gaban~s
cortados de la manta de la cama. Y significa, sobre todo, suprimir lodo gasto
inútil, todos los que no sirven para obtener vestidos o a,imeotos.
Bien sé que estas cosas las han publicado los periódicos, pero no es malo
seguir repitiéndolas, porque n-sumen mejor que nada el drama en que sucumbe la Alemania contemporánea: el billett" de cien fraucos que hace un año valía dos mil marcos, vale actualmente ciento cuarenta mil marcos. El libro co,
rriente, la novela, que hace un año valía cien marcos, cuesta hoy veinte mil,
cada ejemplar. La entrada en un teatro, que hace un año costaba de veinticinco
a doscientos marcos, cuesta ahora de tres mil a ochenta mil.
El resultado brutal de la situación es este: los editores se niegan a correr
los riesgos insólitos de una edición nueva; venden (o mejor dicho, no venden),
las existem.ias, pero no quieren aumentarlas; los pintores tienen que ganarse
el sustento en oficios distintos de su arte, porqu(: no hay compradores de cuadros; los teatros de Bcnín representan operetas u obras ligeras, para solaz de
extranjeros, y los de provincias, donde se había refugiado, de tiempo atrás. el
alma de la literatura dramática alemana, cierran sus puertas uno tras otro; las
orquestas se disuelven; en suma: el admirable monumento del arte alemán se
cuartea y se desmorona piedra por piedra.
·
Basta conocer la situación del pueblo, cuyos salarios y emolumentos de
todas clases son apenas trt"S o cuatro veces mayores (numéricamente) que
doce meses ha, mientras que el marco vale setenta veces menos, y que los gastos han crecido en igual proporción. Alguien me responderá: ,Sí: todo eso
será cierto, tratándose de funcionarios o de obreros, pero no será con los industriales. los rentistas y ,os comerciantes., Es verdad que los indu!.triales,
algunos industriales, bao realizado considerables beneficios en estos (:!timos
4b7

�LA PLUMA
tiempos; pero intervienen otros factores: el miedo al Fisco, v el miedo, no
menor, a la opinión pública; la necesidad de exportar la mayor cantidad de
capitales para continuar las relaciones con los proveedores de Ultramar; y las
perturbaciones del Ruhr. Además, esa clase industrial, no representa, en lapoblación alemana, el uno por diez mil; apuesto a que esa proporción es dos o
tres veces superior a la realidad. Refiriéndome ahora a los millares de médicos, de abogados, de ingenieros estrangulados por la miseria, podría tomar de
la vida cotidiana diez ejemplos olJservados por mí directameute, tales como el
del médico especialista, célebre en la mayor parte de Alemania, y que estos
días me contaba el problema que le agobia: •Hace un año cobraba cien marcos
por visita; para mucha gente era caro, y a menudo he tenido que rehusar el
dinero que me ofrecían, obtenido a costa de mil privaciones. Hoy, por sucesivos aumentos, mis honorarios son mil marcos; me es absolutamente imposible
aumentarlos más, porque ya he perdido la mitad de mi antigua clientela. Pero
hace un año, con cien marcos, compraba una libra de manteca, o tres kilos de
pan, y pagaba un par de botas con quinientos marcos; hoy, los mil marcos me
dan parn cincuenta gramos de manteca, o media libra de pan, y he de pagar
sesenta mil marcos por el par de botas. Saque la consecuencia.•
Es necesario que en el Extranjero se conozca la situación lastimosa de los
intelectuales, de los escritores, de los artistas, de los sabios alemanes. No
hago aquí un artículo de periodista, ni me propongo llevar agua al molino del
señor Cuno, qne es un político como todos, es decir, un hombre desprovisto
de interés, Pero me daría vergüenza hablar como si las cosas fueran desenvolviéndose normalmente, y echar un velo sobre la espantosa miseria que mata
lentamente a la élite de un país, orgullo de Europa, por más de un motivo. No
hay que figurarse que la baja del marco se compensa con la elevación de las
ganancias, y que tras un breve trastorno la vida se estabiliza. Nada más falso.
Hasta ahora, a pesar de la guerra y de la derrota, he podido venir hablando de
los libros y de los teatros alemanes, porque la energía de ese pueblo le hacía
sobreponerse a todo, y no había abdicado. Pero en la hora presente, todo
cambia, y reina la desolación donde antes hubo vida.
Llegará un día, y no tardando, ea que Europa se percate de que se ha empobrecido_para siempre, dejando dilapidar asi la herencia de Beethoven, de
Goethe, de Kant, de Nietzsche, y permitiendo que sus herederos se mueran de
hambre y desesperación sobre las ruit1as de la joven República.
PAuL CouN.
408

LIBROS y

REVISTAS

Ramón Pérez de Ayala.-Lzma de mid, luna 1e kiel, novela. L~s trabajos
de Urbano v Simona, novela.-Madrid, 1923, Editorial Mundo Latmo.
Belarmino, zapatero filósofo,_criat_ura del iag~nio de Ramón P~rez d~ Ayala, acometió la reconstrucción 1deahsta del universo. Pues~o a 1~vest1gar el
sentido oculto de la vida y del mundo, fué repensándolos, e mveato a su modo
los conceptos, libertándolos de las palabras triviales o ma~osea~as d~nde los
hallaba prisioneros. Era un creador ea el orden especulativo .. S1 hubiese poseído algunas lecturas elementales, no habría dejado ~e repetir: •H~Y. hemos
&lt;:reado el mundo; mañana crearemos a Dios». La ac!iv1dad de su esp1ntu era_
puramente interpretativa y crítica; movíale el ansia de coa~cer, que ~n s1
misma se completa y se acaba. Su actitud personal ant_e los ~b¡etos sensibles,
ante la sociedad v ante los fines inmediatos de la ex1steac1a, era de apartamiento O despegó, en cuanto tales objetos y fines no fueran pasto ~e la voracidad de su cinteleto•. En la historia de los amores ~e. Urbano y Sunoaa, n~s
presenta Pérez de Ayala otro espíritu no meaos am_b1c10so q~e el d!; Belarm1no pero su ambición tira a distinto blaoco. Doña M1caela, mu¡er ternble , muéve;e también por un afán de creación: quiere crear ea el orden moral Y práctico. Si Berlamiao pensaba la vida, doña Micaela pretende re?acerla, enmendarla y lo quiere con exaltación y brío_ a~ ~eaores, con la misma entrega d:
sí que el zapatero pooía en hilar su rac10cm10. Son dos modo~ opues!os_de en
cararse con el destino, llevados en cada uno d~ esos pers?na¡es al ultimo extremo, al sacrificio. Belarmioo, pensador má_rtir, se habna sustentado-y de_
hecho se sustentaba- de unas hierbas o del aire que sopla, corno cumpl~ a los
verdaderos filósofos con dársele un ardite de la fortuna y m~nos aún importarle que el mundo 'sea de otro modo que como es. Doña M1caela hunde s_u~
manos en el barro palpitante de la realidad inmediata, lo modela a su anto¡o,
oprime el corazón aj,.no y el suyo propio, para obligarlos a entrar _en el &lt;.:áao~
de su idea. Aproximar y compara1· esas figuras.novelescas, se ~e 1mp_oae -~ª
turalmente· en cierto modo se completan: mirando en la misma d1recc1oa,

•

409

�LA

PLUMA

pero en sentido ~ontrario, (el pensamiento, la acción) entre las dos abarcan la
redon_d,ez del h~nzo?te que se ofrece a la iniciativa personal. Importa poco que
la acc1on d~ dona M1caela no se enderece a fines grandiosos y se desenvuelva
en el reducido marco de u~.ª familia oscura: Jo que importa es la idea que se
propone ensayar, y la tens1on de la voluntad, la energía de que es capaz en el
lo~ro de su empre~~- Co~p~rándolos ~on su idea motriz, los manejos de doña
M1cael_a, la confecc1on art1_fic1al del caracter de su hijo Urbano, vienen a ser un
expe~1me_nto de laboratorio, la prueba, con datos reducidos, del valor de una
do~tnn! rnventada. La novela nos muestra, tal como fué, el experimento de
dona ~1ca_ela, y sus resultados, con el desquite de la vida incoercible sobre las
maqmoaciones de una voluntad imperiosa.
Hablamos d~ una «idea que doña Micaela se obstina en realizar, imponiéndo_s~ a todos Si. En la bas~ d_e la conducta _de doña Micaela hay una operación
c:~hca, un _fallo del entend1m1ento. Su cualidad natural dominante es la ambic10n, t"l afan de ascender por la escala social, de llegar al se1zorío· ambición
her7~ada con la sangre. Pero los propósitos de doña Micaela, toca~tes con su
pOS)CIÓn y la de su familia_ en el_ mundo, son, !?ara mi gusto al menos, secundan.os en la nov7~a. Lo pnmord1al es la creación, reflexiva, determinada, del
ca_r~cter de su h1¡0. Doña Micaela se vale de Urbano para enriquecer a la fam1!1a .. P_udo ser ~enos o nada ambiciosa, y educar a Urbano según los mismos
pnnc1p10s y por iguales motivos que tuvo para educarlo como lo educó· la novel_a, e~ su esencia y en lo que tiene de ejemplo, sería como ahora e;. Pudo
dona M1caela desenfrenarse en una ambición napoleónica, pero dejando a Urb?no forrnars~ al azar, como cualquier otro jovenzuelo destinado por su prov1de1;1te mama a cazar una d?te, y la nov:la, ~orrado el raro conflicto en que
consiste, desaparecía. También para dona M1c11ela lo más importante en el
ensa_Yo que acon:_iet1; es la educación de Urbano; más importante que el logro
de :1qu~zas y senono, aunque las dos empresas vayan revueltas en su espíritu.
D~na M1caela se hunde en la locura, no tanto por la pesadumbre de verse inopmadamente en la miseria como por la insurrección del hijo, que adviene
ta:de a ser hombre cabal renegando de la obra cumplida por su madre. Doña
M1caela se desesp,era, ordena a Urbano que desaparezca, quiere sepultarlo en
un ~on 1_ento. Ansia, en fin, tener otro hijo, para renovar con mayor tino su expe:ienc_1a. Y todo ello, ¿por qué? En virtud de una apreciación de la vida que
d~na M1caela_ formula en su juv_e ntud; senten~ia expresa, Jrticul..da ea palab_ias_ y de?uc1da de su ob~ervac1ón personal, impuesta como norma ob!igatona,_rnfle_x1ble, a cuanto_s _giran en_ derredor suyo o están bajo su dependencia.
Dona M1caela «no adrn1t1a la realidad ta.l cual espontáneamente se ofrece, sino
que, ,antes de aceptar}a, pretendía convertirla en lo que ella, doña Micaela,
quena, que fuese y cre1a que debía ser. En lugar de someterse a la realidad, la
sorneha ... Esta1;&gt;a segura _de la oi:inipotencia de la vida, y asimismo de su cegue?ª? y e_stup1?ez .. La 1:1d~ podia hacerlo todo, pero, como andaba a tientas
Y srn mtehgencrn m des1g010, no hacía más que disparatar; objetos feos, animal~s feos y brutos, gente fea, bruta y mala. La vida necesitaba de alguien
que .a tomase como de la mano y acertase a aprovechar su misteriosa fuerza
410

L ..\ P L U 1\1 A
todopoderosa, conforme a una idea neta y propósito elevado•. Má&amp; 2delante:
cMicaela no había nacido para dejarse formar por la realidad circundante ui
arrastrar por el flujo de la vida. antes para corregir y encauzar la realidad próxima y el caudal de vida que le había caído en suerte, dentro de sí y eIJ to:ºº
suyo•. Micaela, en su m?cedad, n~ tu_vo por qu~ alabar_ 1~ 1;&gt;la1;1dura del destmo.
Casada por cOn\·eniencrn, soporto s111 repub,on las m1c1ac1ones cony ugales.
Todos los hombres le parecían «unos asquerosos•. Viéndose con un hijo, brota de súbito la idea (matriz de la acción novelesca), donde Micaela resume su
apreciaciól'I del mundo en que vive. Con su niño en brazos. exclama: •~qui
tengo la vida. la vida ciega, que puede ser rnal~ad y dolo'.: o bondad y d1ch~ .
sujeta a mi arbitrio&gt;. Y resuelve domarla: «Hana de su h1¡0 todo lo contrario
de lo que había sido ella. Ella sabía todo Jo repug~ante_ de la vida ~ los ocho
años. Su hijo llegada a casarse sm haber presentido m_ menos sabido na?ª·
Sería el primer ejemplar de hombre perfecto&gt;. En la disparatada resolución
de doña Micaela hay una protesta contra lo feo, un ansia de l'lulcritud que ennoblecen sus facciones de mujer autoritaria y «mandona,.
Urbano, hechura de tal madre, es un monstruo. En sus veinte años, es t_an
inocente corno un reciénnacido; ángel y papanatas. El autor salva, con donaire
y audacia, la inverosimilitud aparente del caso, interesáodonos desde el primer
momento en la turbación de este espíritu puro, que arna sin saber lo que es el
amor. La increíble inocencia de Urbano parece que nos satisface y nos convence más en completándose con la necesaria inocencia de Simona, so a~ada;
la pareja cobra una representació1~ ~upe_ri_or; vamos a obs~r_v~r en _ella el ¡uego·
de fuerzas puras: un amor sin mahc1a hir!endo una se_~s1b1l!dad intacta. Los
dos esposos son más inocentes que Dafn1s y Cloc; agm¡ados por el deseo, )os
pastorcillos de Longo intentaban saciarlo, rem~dando mal. faltos de_ técmc_a
amatoria, a las bestias del campo. Urbano y S1mona no han descubierto siquiera el deseo, ni sosp~chan-aunque los eche,1 de rneno~-que su a~o_r ~eb!
llegar a más cabales saciedad y complemento. Son dos cn~turas pa1ad1s1aca--del Paraíso anterior a la caída-por el saber. El autor ha mcorporado Y des·
crito en Urbano y Simona una experiencia inasequible ,Para el común d~ los
mortales: gustar por vez primera, ya en la edad de la razon, aquellas.~moc1ones
eróticas, cu vo sabor primitivo se deslíe entre los rl:!cuerdos d~ l_a mnez ,y que
son imposibles de reconstit~ir en t?da su novedad y en s_u positiva fuerza. Urbano es tan gracioso en su mocenc1a que, rnrdo a los estimulos del cuerpo Y a
la incitación de la naturaleza lujuriosa que le rodea, pretende hallar la clave
del enigma a fuerza de razonar consigo mismo y_con su _Pedante. maestro; las
peripecias de la novela conducen a Urba_no a sallr ?~ su ignorancia del modo
más brutal imaginable: por enseñanza directa rec1b!da de un cu:a soez, para
que-como era debido-ninguna t_?rtu:a le fuese evitada ~ su delicadeza. Este
es el punto en que la obra de Dona M1caela se derrumba. la absurda pretensión de enmendarle la plana a la vida, a~ab_a en dolor y llanto. Urb~no se hace
hombre por el desengaño, por los padec1m1entos morales~ y .~n siendo ~ombre, despliega la energía, los nobles impulsos, que su ta~d1a nu~ez mantem~ sofocados. El autor ha sacado, a mi parecer, todo el partido posible de la situa411

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LA PLUMA
--ción de sus héroes, ha agotado en cada escena lo qttc podían dar de sí los
afectos de los personajes como fuente de emoción estética sin olvidar su fase
cómica, ni menos-preocupación profunda de la novela__:_b turbación de la
conciencia moral al descubrir los apetitos groseros, ineludibles debajo de los
.afectos más tiernos.
'
Urbano se nos apaga un poco después de su entrevista con el cura. Su vida
interior, tan jugosa, descrita tao por lo menudo hasta ese momento pierde
fluencia y calor en cuanto se resuelve a conquistar a Simona, como v~rdaduo
amante, en lugar de adorarla como niño embobado. Urbano, metido en ese
empeño, es ya todo acción exterior. Triunfa.lVemos a los amantes esposos, apoyadas las cabezas por vez prime~·a en la misma almohada, boca con boca, y
creemos que, pasado el susto primero, entrambos estarán muy divertidos con
lo que acaban de descubrir. ¡Gócense mil años! La vida espontánea recobra su imperio. Doña Micaela queda presa de su locura y paga su culpa, que
no fué de maldad, ni de haber concedido tanto señorío a la inteligencia sino
,de haberla empleado :1. zurdas, de haber tenido, en suma, muy poco tale~to en
-el gobierno de su vida. La solución de esta novela me paTece '.an optimista y
placentera como la de Belarmino y Apolonio, y su humorismo benévolo, paternal.
Notemos entre los personajes de segundo plano a Doña Rosita, la dama de
~lcurnia, perfecta de estilo; la Conchona, hembra bárbara, al natural, empareJada con el pedante Don Cástulo, criatura literaria de quier. Pérez de Ayala se
vale para jugar con las humanidades clásicas; y las siete solteronas, presentadas. ~l final de la obra con tales empuje y dec_isión que parecen inaugurar una
acc1on nueva. La novela transcurre en Astunas. Salvo los rústicos, todos los
personajes pudieran ser de otro lugar; pero al idilio de Urbano y Simona Je
cuadran la primavera asturiana, la cariciosa ternura del campo, el misterio de
las frondas sonoras, el aroma de las praderas, el cántico de los pájaros emboscados. E! paisaje y los héroes de la novela se funden a maravilla. El autor pasa
&lt;le! uno a los otros, de los colores y sonidos a los sentimientos, llanamente.
Parecen nacidos de la misma emoción, y fundidos quedan en el recuerdo del
lector. Otras muestras admirables de la virtud comunicativa de su pluma nos
había dado Pérez de Ayala; creo que en estas novelas últimas llega adonde no
había llegado hasta hoy. Ha tenido que forzar, como todo escritor de valía, la
atención del gran público; no se ha impuesto, ciertamente, por las descomedidas alabanzas de un corro de amigos. Se reprochaba a s11 estilo cierta propensión a la rotundidad oratoria, y más que ~1ada, el encadenamiento de las frases
en períodos muy dilatados, que podía perjudicar a la rapidez del relato y a la
.evidencia de los sentimientos en sus obras narrativas.
Tal propensión-dominada, corregida por completo en la historia de Urbano
Y Simona-debíase, a mi parecer, a una riqueza verbal nada común, y a la estructura discursiva y demostrativa de su mente; en estas novelas acorta los períodos, contiene la frase, y su prosa gana en fuerza sugestiva todo lo que cede
en suntuosa opulencia. Los vocablos, que siempre han sido propios en los es•critos de Pérez de Ayala y pertenecientes a lo que dice, están ahora más carga-

dos de sentido, reventones, como una flor no acabada de abrir; adviértese Ja·
fuerza en ellos contenida, temblorosa; la notación es rápida; la frase, ceñida a
la idea; y con ser tales su vigor y precisión, por esta prosa circula cierta virtud ,
ternura sonriente, emoción inefable, no sé como llamarla, que no es de una palabra señaladamente y a todas las empapa.
M. A .

* * *
'

'

Wenceslao Fernández Flórez.-Et secreto de Ba,·ba-Azut.-Novela.-Madrid. Editorial Atlántida, 1923.
El joven Mauricio Dosart está aburrido. porque no le halla un fin a la existencia, o más concretamente, porque no sabe qué hacer. El anciano Michaelis.
su mentor circunstancial, señala un objeto definido¡¡ su pasión: el amor patrio.
No sin antes advertirle sabiamente: cla vida tiene una finalidad y una significación que todos podemos conocer. Pero ninguna sabiduría cuesta tan cara
como ésta. Nuestra felicidad es el precio del conocimiento... Como Barba-Azul
a sus mujeres, la vida nos da las llaves de todos los cuartos; de las estancias.
donde están los goces y los sufrimientos vulgares; donde el amor, sosegado, espera; donde el oro relumbra ... Es una felicidad que se basa en no meditar demasiado, en no querer saber demasiado, en cierta inconsciencia de tosco y buen
sentido que nos lleve a recorrer el camino entre nuestro nacimiento y nuestra
muerte sin alzar los ojos hacia lo metafísico. Pero hay una estancia que no se
debe abrir, es la más tentadora: la que guarda ese secreto que usted busca ..
Como las mujeres de Barba-Azul no podían borrar la mancha de sangre, después de conocer la habitación prohibida, as_í no se puede borrar nunca del es-·
píritu la melancolía de saber la verdad ... Muchas veces, como en el cuarto de
Barba-Azul, la revelación es trágica también y sangrante... •
Mauricio Dosart, ciudadano de Surlandia, reino de opereta, derrotado en su
experiencia de patriota revolucionario, cree hallar er. el amor romántico, en
el matrimonio, en un adulterio fugaz, en la paternidad. en fin, el secreto de la
felicidad que va buscando con ir viviendo. Pero abierta la puerta y traspasadoel umbral, ce! misterioso cuarto de Barba-Azul estaba vacío•.
La última novela de Fernández Flórez cae de lleno dentrc ele la tendencia
general por que se caracteriza la literatura española contemporánea, y aun todas las literaturas occidentales en sus ejemplos más recientes: el humorismo.
Por no citar sino las muestras más a mano de la producción novelesca en España, Las coln,nnas de Hércules, de Araquistain; Et ave blanca, de López Ro.
berts; ü1·bano y Simona, de Pérez de Ayala; El rey Niciforo, de Salaverría; todas las de Gómez de la Serna, acusan evidentemente un estado de ánimo humorista, en que ha venido, sin duda, a remansarse el nietzscbeanismo violento
de principios de siglo. Esa tendencia humorística toma además un carácter
francamente alegórico, cada vez más ajeno a la pintura de tipos naturales, es
decir, entreverados de vicios y virtudes sin consecuencia moral alguna. Em413

�LA P L U !11 A

LA PLUMA

,

blemas abstractos los personajes dt" la fábula, concepto filosófico o meraleja
precoi¡cebida la narración, la novela actual se restringe a los límites de la sátira, ya cobre significación y sentido intelectuales, como en Pérez de Ayala,
bien en una esfera puramente sentimentdl, como &lt;"D Fernández Flórez.
Posee el autor de Et secreto de Barba-Azul, como muy pocos, la facultad de
atemperar al gusto de un público medio, la preocupación moralizadora, que
revela el afán de Mauricio Dosart. Entre su humorismo y el de un Luis Taboada, pongo por caso típico de humorista anterior a la evolución literaria señalada de la protesta contra Echegaray a la focha, hay, ea efecto, una diferencia
de intención muy favorable a Fernández Flórez y a quienes, como él, o como
Camba en una labor exclusivamente periodística y desde un punto de vista
más liberal, procuran con tan buen éxito acordar el deleite cómico con un
~ropósito re¡;enerador, de los sentimientos más que de las costumbres.
Como tal novela cómica, Et ser.nto de Ba,·ba-A:mt es sumamente divertida,
especialmente en su segunda parte, y sobre todo para mi gusto, en una escena
de cita amorosa turbada por cierto leve desasosiego intestinal de los protagonistas. Escrita con desenvoltura y sin empacho. acredita a su autor una vez más
de buen conocedor de las aficiones y los alcances de los lectores qu&lt;" le siguen
asiduamente en sus afortunanas crónicas del A B C.

• • •
·Gerardo Die~o.-Soria.-Galería de estampas y efusiones.-Imp. y Lib. Viuda de Montero. Valladolid, 1923.
Amabilísima idea la de José María de Cossío, imprimiendo a sus expensas
los «Libros para amigos», no destinados a la venta, en que ahora se publica
este precioso tomito de Gerardo Diego, del que recibimos un ejemplar editado
con gusto y sencillez.
Gerardo Diego se reveló hace muy poco en los poemas colt"ccionados con
el título de Imagen, como poeta verdadero. es decir, sensible. Sensible no quiere decir en ningún género de arte sinceridad y efusión tan sólo-; de sentir es
capaz todo el mundo-si no facultad de comunicar el sentimiento propio; poder
emotivo.
Este librito de pequeños poemas dedicados a Soria, afirman nuestra seguridad en Gerardo Diego como tal poeta amigo. No hay en estas pál(ioas alarde
alguno de novedad extravagante; es más, ~ta parece complacerse el autor en
contemplar los mismos temas que algún otro poeta mayor, e incluso, a veces,
a la misma luz suavemente elegíaca. Y, con todo, cuán agudo, cuán personal,
cuán distinto se nos muestra.
Soria: el Duero, las campanitas argentinas en el aire ht"lado, los rebaños
bíblicos perfumando de campo la ciudad, el paseo de noria, los tejados de nacimiento; y hasta una admonición: contra la arqueología, la tresillería y lacastellanía que matan el espíritu propio de la Soria de Gerardo Diego:

cTotal, precisa, exacta, Soria: bien te aprendí.
Yo no sabré cantarte; pero te llevo en mí
toda entr~ñable, toda humilde
sin quitar ni poner una tilde.•
Poesía íntim\, recogida, para pocos, casi para leída en silencio. Y en ella
.algunos romances delicadísimos, dignos de ese ~omancero sentimental moderno, por colegir, y que ha de empezar en el ánimo de los futuro'!! exégetas por
los m&lt;"jores romances jóvenes de Juan Ramón Jill'énez y Antonio .Machado
como el que dice:
'
cCómo llamais a mi puerta,
llamais siempre sin pasar.
horas vivas que venís,
horas muertas que os vais.
Siento que alguien me despierta:
Levántate que va está-.
Pero yo sij?O clurÓ1ie•1do
porque todo sigae igual..
o los de &lt;Por la ciudad adormida• y «Río Duero, río Duero•.

*

* *

B. Giménez Caballero.-No/as Afarruecas de un Soldado.-Madrid.
Este libro, al que la Censura oficial ha añadido el encanto de lo prohibido•
es, que sepamos, el único testimonio literario de la última campaña española
en Marruecos.
A semejanza de loi. que, en su mismo género, bao aportado a todas las literaturas. especia!mente a l_a francesa, la visión inmediata y sensible de la Guerra europea, el hbro de G1ménez Caballero consigue dar!!OS la emoción directa,
fragmentaria cuanto sincera, de sus impresiones personales. Por esa misma
sinceridad, ni pretende rehuir siquiera el prurito de hacer, en ocasiones, arte
por el arte, sustrayendo el ánimo a la tremenda realidad del campamt:nto.
Tres tonos distintos, si no contrarios, se advierten en estas Notas: el simple apunte observado del natural, el relato con tendencia marcada al cuento
sentimental, el comentario de intención política. De todos eilos preferimos,
sin duda, los toques impresionistas.
El libro, por demás interesante, cumple e! propósito del autor, de suscitar
e~ el ánimo de los jóvenes la contemplación del desastre. no para lamenta~se
s1mplemente, mas aceptando la realidad de un destino cuya fatalidad hay que
vencer de uno u otro modo, y, en todo caso, afrontar decididamente, al menos
&lt;:on espíritu de curiosidad.

�LA PLUMA
Erasmo Buceta,-El entusiasmo por España en algunas románticos ingleses.De la •Revista de Fil. Esp., Madrid. Sucesores de Hemando.
Erasmo Buceta, nuestro colaborador dilecto y profesor de español en la
Universidad de California, estudia en este opúsculo la relación de simpatía
que las «cosas de España, despertaron en algunos románticos ingleses: Byroo,
Sheridao, Landor, Southey, Wordsworth, Walter Scott Coleridge, Wilson
Crocker, Thomas Campbell, Shelley cTodas estas grandes figuras de la literatura inglesa de la época aparecen, como se ha visto-dice-, mencionadas
aquí. Se observa claramente que todas ellas-no ob!;tante la gran diversidad
de su temperamento y puntos de vista -sintieron entusiasmo vehemente por
España. Y este ardor, esta emoción, este entusiasmo, fueron acaso motivados
por la atracción que en todos los románticos ejercieron los viejos temas de
nuestras literatura e historia; pero, por encima de todo, fué factor importantísima la simpatía política producida por los dramáticos acontecimit:ntos de di•
vnsa significación que tuvieron lugar en la Penínsuia en el primer cuarto del
siglo xrx, es decir, por la guerra de la Independencia y las luchas civiles por
la libertad ,
Con sagacidad y donosura, pone de relieve Erasmo Buceta la manifestación
en los sucesos políticos de entonces, de las virtudes heroicas ¡:-or las cuales el
romancero y el quijotismo españoles transcendían, a ojos de los románticos ingleses, de la historia literaria a la realidad. De la misma manera que en este
folleto la erudición del profesor se adornd de bonísima gracia literaria.

* * *
Nicolás BeauduJn.-Les enfants des kommes·-Mystére,-París. J. Povolozky
et Cíe. ed.
c .. desde hace algunos años, vemos que nuevas aspiraciones levantan el es¡
pfritu de los creadores selectos. En primer lugar, la de rehuir la vulgaridad de
teatro en versos tradicionales, creando de nuevo en la escena una •atmósfera
de poesía pura, de dramatismo transcendente, volviendo a la tradición del arte
grande y eterno, de Esquilo, de Shakespeare, de Goethe y del Hugo de J.,os
Burgraves,, dice el poeta Beauduin en la nota preliminar a su misterio de Les
enfatzts des lzommes.
El propósito no puede ser más noble. Y por mejor restaurar el concep~o de
teatro, venido tan a menos con el industrialismo del boulevard y sus múltiples
sucursales en el mundo entero intenta la tragedia de nuestros primeros padres bíblicos, gobernados por la.lucha fatal entre las potencias celestiales y las
del infierne.
Digno de expresión retórica en todo momento, adolece quizás el po_ema de
falta de interés dramático. Con todo, no deja de tenerlo para los cunosos, y
más aún, para los propulsores de la tendencia de que han sido an_unciadores
Maeterlinck y Claudel, Georges Polti y Saint Paul Roux, )'. más recientemente
Gide, Suares y el lituano Milosz, tendencia para~ela, en cierto_ modo, a la dt&gt;l
teatro de Valle-lnclán, si bien nuestro don Ramon haya obtemdo desde luegouna realización muy superior a la de sus casuales congéneres.

C. R. C.

AÑO I \'.

1

MADRID, JUNIO 1925

NÚM. 37.

LA QUINTA DE PALMYRA

&lt;•&gt;

(Continuación.)

m

a perder el tuteo que habían alcanzado ya. No les
convenía. Todo iba a retroceder.
- Tienes un despertar tranquilo como el de las playas.
- Y tú eres el mar que bulle demasiado temprano...
-¡No tanto!-dijo Samuel sonriendo-. A lo más soy un marinero despierto y animoso.
Palmyra se dió cuenta en ese amanecer que la sorprendía con
aquel nuevo caballero al lado, de que era calvo, y que, por lo tanto.
debía tener la marrullería que ella achacaba a los calvos, su aire de
hombres de mundo un poco cínicos, como si sus pensamientos se
creyesen sin hoja de parra ya, y, por lo tanto, estuviesen en el deber
siempre de afrontarlo todo con demasiada suspicacia.
Palmyra gozó un rato viendo cómo se sobreponía la osadía de
aquel hombre a la sorpresa de hallarse en tan íntima compañía con
OLVÍAN

(1)

xxvn

Véanse los números 34, 35 y 36 de Lt. PLUMA.

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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>Azaña, Manuel, 1880-1940, Redactor</text>
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                <text>Rivas Cherif, Cipriano de, 1891-1967, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA PLUMA
Ramón Gómez de la Serna.-E/ Secreto ael Acueduclo.-Novela.-Bib. Nueva. Senos.-Tip. «El Adelantado&gt;, 1923.
Ramón prosigue su marcha victoriosa. He aquí dos libros más. El uno de
ellos nuevo, el otro reeditado, pero tan aumentado de la edición 1nterior que,.
en realidad, es tan nuevo o más que el primero que aquí se anuncia. Nuevo y
viejo son, además, conceptos cuya significación corriente no suele corresponder con la que sería adecuada a una crítica rigurosa de los libros de Ramón .
Ramón, por otra parte, a pesar de escribir tanto, no es un escritor: es un espectáculo. Un espectáculo ql!le él se da a sí mismo, pero en el que quiere que
participemos todos, coreuta del gran teatro del mundo, capaz de infundir su
espíritu burlón a todas las cosas.
En cualquiera de loe libros oe Ra¡nón está todo Ramón y Ramón no está..
en ninguno por entero. Su obra empieza a ser un universo nacido con su propio creador. Et Secreto det Acueducto y Senos son dos libros más de Ramón. Nos
parece sie mpre que los hemos leído todos y que no hemos leído ninguno. Su
gracia, enemiga de la perfección, se muerde la cola. Es una sirena, cuyo ascendiente darw1niano fuese la pescadilla. De ese círculo vicioso Ramón ha hecho,
una pista, en la que. nuevo Hamlet, monologa como el señor Leonard l'arish,
o de la cual hace mesa redonda para un eterno banquete de Pombo. Su gran.
risa mana de la fuente de h Salud.

AÑO IV.

1

MADRJD, ABRIL 192.3

NÚM. .35.

LA QUINTA DE P ALMYRA

1

&lt;&gt;

(Continuación.)

VI

* * *

EL

TELEGRAMA

Agustín Remón.-Una girl.-Novela.-Madrid, 1923.
Es el señor Remón muy distinguido escritor argentino. Varias veces hemos.
dado ya nuestra opinión, adversa a diferenciaciones establecidas únicamente
cttendiendo a la nacionalidad oficial de los escritores, cuando estos escritores,
por muy distantes unos de otros en la vastedad del continente americano, lo
son en lengua española. Con todo, el señor Remón es argentino. Hay en su
propósito la determinación sincera de reflejar artísticamente en su obra un
punto de vista del mundo contemplado desde el Plata. Pero entendámonos; eso
no quiere decir que de la lecbira de Una girl se deduzca la filiación de este novelista entre los cultivadores del color local. Sus aspiraciones reb1san el cuadro
de costumbres. Lo que tampoco implica ninguna vocación transcendental ni
pedantesca.
Toda la primera parte de Una l(Írl nos engaña placenteramente con laSsimples perspectivas de un cuento ligero. No sospecha1el lector a buen seguro
las derivaciones trágicas del destino de la protagonista. La aventura se complica después de un modo extraño; el novelista bordea en los límites extremos
de una psicología exótica, los peligros fascinadores del folletín. Cuando el lector quiere defend«rse con sentido crítico de las asechanzas sentimentales de:
Una girl, el novelista tiene ganada la partida.
C.R C.

(I

el h~ésped. Pal~yra no le había regateado nada. Todas
las mananas le variaban las rosas de su cuarto y recogía
·
las caídas sobre la gran mesa de pórfido.
El perro golfo de Enrique no agradecía bastante aquella bondad. Le parecía que después de todo aquellas rosas deshojadas le acompañaban más, y las hojas caídas eran como papelillos
suyos en aquella mesa prestada, tarjetas, algo que hacía mal en llevarse aquella mano misteriosa.
Al perro golfo le molestaba que inmediatamente después de haberlo dejado todo sobre la camá, alguien viniese y lo colocase en su
sitio, colgandero de las perchas, montado sobre las cruces que se le
caían siempre y producían un gran ruido dentro del armario.
RA

(1) Véase el número 34 de Ll PLUMA.

XVII

�LA PLUMA
Armando le veía aparecer en la mañana satisfecho de poderle dar
aquella hospitalidad magnífica. Había resucitado su entusiasmo por
el gran palacio; ver a Enrique admirando todas las cosas, emboba~o _
frente a ]os grandes espejos, admirado ante aquellas mesas de marmoles de colores en que se veía un puerto, sus barcos de vela, sus
pescadores, y después, como si el que los había confeccionado se
hubiese dejado la escuadra, el compás, el lápiz, los guantes y el bastón, todo aparecía también incrustrado en mármoles de color, dando
mayor realidad a la mesa.
.
.
Lo único que hubiera hecho de buena gana hubiera sido comprarle un traje. En eso el hijo del gran magistrado estaba mal con su
categoría aparente, con aquel aire de gran señor que él tomaba y que
él procuraba exagerar.
-¿Y tu tío el presidente del Tribunal del Estado?
-Bien, bien ... Siempre en su coche de mulas, como si fuese un
obispo ...
Palmyra no desconfiaba, no le estudiaba. Su buena fe, su gran
deseo de continuar la fábula en el palacio encantador, en el que se
podían amar hasta los visillos de linón de las ventanas, le hací~ ~ceptar a aquel caballero casposo, con la enjutez del hombre v~c1oso.
¡Cómo que había sido croupier durante alglÍn tiempo en el Casmo de
Invierno!
. .
Veía en aquellas reuniones, en el salón del palacio, la hospitah.dad encendida. Estaba siempre afanosa de que los cálices de tan fino
. vidrio que hasta se quedaban vibrando cuando se escanciaba en
ellos el licor, estuviesen llenos hasta el borde.
La purera, que representaba una pequeña pagoda'. t~caba de _vez
en cuando la.pieza de música, que era como el ofrecimiento dehcado para que se tomase de nuevo un puro más.
.
Ella inclinaba la cabeza con mimo durante las conversaciones.

LA PLUMA
Ponía una gran languidez en el gesto y enseñaba sus brazos desnudos y sus manos en postura de orquídeas variadas, móviles, gesteras.
Armando, como todas las tardes, había un momento que, sintiéndose un poco borracho y viendo que Enrique también lo estaba, la
rogaba con gran zalamería:
-Palmyra toca un rato el arpa.
Palmyra arrastraba hasta el centro de la habitación su arpa y llovía sobre los muebles del gran salón, sobre todo dentro de los espejos, la lluvia del arpa, con sus grandes y atravesadas gotas como lágrimas lentas.
Aquella tarde el arpa tocaba con más sueño que nunca, como
cuando la lluvia se ha olvidado de dejar de caer, cuando ya cae del
cielo como de los aleros porque estaba al caer.
De pronto llamaron a la campanela. El arpa se quedó desoída.
Las manos de Palmyra en las cuerdas doradas eran como pájaros musicales que hiciesen sonar su jaula.
El criado apareció. Traía un telegrama en la bandeja.
-¿Para quién?-preguntaron los dos caballeros a la vez. Palmyra no tuvo tiempo sino de suspender su música y escuchar.
-Para el Excelentisimo Señor Don Enrique ...
Enrique, con un gran gesto de actor dramático, recogió el telegrama. Lo abrió, y después de leerlo, se quedó callado con aire de
contrariedad .
Palmyra, con su mejor aire de mediadora y enfermera, preguntó
rompiendo el silencio:
-¿Alguna desgracia, don Enrique?
Armando observaba la escena con cierta impasibilidad.
Enrique dió a leer el telegrama a Armando, que lo leyó, no con
la tristeza que hacía al caso, sino con una tristeza sardónica extraña,
Y que por si no había estado clara en su rostro, la aclaró diciéndole

�LA PLUMA
a don Enrique, al darle el cupón del telegrama que había que firmar
y que esperaba el criado:
-No será nada... Firme ahí... Esta firma del recibí consuela mucho.
Enrique, al oir esas palabras, dirigió la mirada a Armando, una
mirada de ladrón al compañero desconocido que de pronto se encuentra viajando en el mismo tren. Después firmó.
Palmyra, crédula, tenía un puro rostro de dolor, pronto a romper
a llorar si la aclaraban que era muy doloroso el telegrama.
-Dale algo al telegrafista-dijo Armando a Palmyra, con ese recordar súbitamente una propina que no se dió.
Palmyra, que conocía el arrebato y la preocupación de Armando
por las propinas, salió a dársela.
Al quedarse solos, Armando dirigió una sonrisa a Enrique que le
arrancó la espada de dolor que aún esgrimía.
-No seas «parvo:. ... Ese mismo telegrama fué el que recibimos
en aquel pueblo de Toledo y que, según me explicaste entonces, era
el telegrama que cortaba tus aburrimientos, el telegrama convenido
para poder huir del sitio que no te convenía... Responde a otro tuyoen que sólo escribes «Pronto» ... ¿Ves qué memoria tengo?
Enrique no supo qué responder, pero sonrió.
-Por lo menos, que lo crea Palmyra...
-Eso, bueno ...
-Porque chico, esto es muy bonito, muy poético, pudo costar un
millólil de pesetas poner ese lago enfrente del palacio, pero yo me
aburro...
Armando tomó un aspecto melancólico que daba a su gran sensatez un aire de simpatía extrema.
-Pero no es para que te pongas así... Tú tienes para no aburrirte esa encantadora mujer con la carne de las miniaturas.
-Sí... Pero me aclara mi propio caso tu telegrama... Te hemos
260

LA PLUMA
dado la mejor habitación, has sido tratado a cuerpo de rey, has
hecho por primera vez todas las excursiones que hay que hacer.
No has tenido tiempo de desesperarte oyendo a la señora inglesa
hablar de su casa de Londres, ni al viejo español retirado alabar este
clima... No has tenido que ser fiel a una mujer y has flirteado con
todas las de los contornos y a los quince días estás cansado.
-A los veinte si te es igual...
-Tan igual; es lo mismo para el caso, porque yo llevo muchos
meses.
-Si mi estafa me dejase volver a España yo te rogaría que me
pusieses el mismo telegrama ...
En eso entró Palmyra, guardando las llaves en la escarcela de su
cintura, Y se abismó todo en una conversación melancólica, que predpitó la caída de la tarde.

VII
EL ENVENENADO

. Armando encontraba siempre lo de niño cargante que había en
Palmyra. Todo se lo había oído numerosas veces. Estaba en crisis.
Lo que había en ella de mujer-casi completamente io-ual a lo que
pudiese ofrecer otra mujer-no le era suficiente. Su s:xo era como
un volcán apagado.
Decía aún sus últimas frases. Los atardeceres le conseguían poner a tono.
- Todos son techos de pagoda al atardecer-decía asomado a la
bella ventana encelosada de la Quinta.
-La misión del mar es una misión sin descanso ... Lava los pies
a la tierra constantemente para ganar el cielo.
Pero de aquel estar asomado a la ventana de la Quinta, desde la

�LA PLUMA
que se veía el mejor trasluz y el más puro reflejo metálico del mar~
salía más desconsolado porque el mar necesita fuertes caricias para
poder reaccionar de él.
No bastaba que mirase siempre, como si atisbase el rescoldo de
una graR pasión, a aquel hotelito en que pasaron su luna de miel
dos príncipes románticos.
Todos los atardeceres esperaba que hubiese venido alguien en el
último tren, pero después se desengañaba.
Buscaba otras ventanas de la Quinta, se asomaba al patizuelo en
que estaba la inefable fuente, en que dos niños, dos colegiales, en la
isla central de la taza se tapaban con un paraguas del chorro que salía de su contera. Siempre le resultaba íntima y entrañable esa escena de amistad infantil bajo la lluvia constante de la fuente.
Por fin se asomaba a la ventana, desde cuya ventana se veía el
faro que resultaba con su páhilo tembloroso algo así como el gran
cirio pascual del paisaje.
- ¿Es que yo voy a ser el farero de ese faro? ...-se preguntaba
Armando al mirarle-. Por muy bonita que sea la vida aquí es siempre vida de farero ... Se vuelve cementerio la naturaleza en esta sole7
dad y en esta Quinta por más de que tenga el tipo legendario de esos
palacios que los reyes tienen para pasar un mes de su vida.
El faro daba luz y vigilancia, no sólo al mar sino a todo el paisaje.
Le parecía que en caso de tener que lanzar un grito angustioso le
respondería el faro lejano, que le animaba el corazón como una medicina de digital. Palmyra aparecía a su lado en ese momento y se
ponía a mirar también el faro como si fuese la estrella fija de todos
los días, aun de los más nublados.
Palmyra se apoyaba en su hombro con melancolía.
¿Es que sólo iba a tener derecho a los mimos de aquel día ya
lejano en que la conoció? No. Todos los días se producía en ella esa

LA PLUMA
misma alegría exigente de las jaulas de los pájaros colgados al sol y
Armando no se daba cuenta.
Tenía la misma cara pequeña, suave, requetebesable del primer
día y, sin embargo, estaba abandonada. Y la fuente de su sensibilidad manaba en chorro inútil como esas fuentes que se desangran
sin que las oiga siquiera nadie en los jardines que se quedaron lejos
de todo.
-En esta soledad se llena de musgo el alma - pensaba Armando.
Así de ensimismados pasaban los atardeceres hasta que Armando se decidía por fin a mimarla. Era un arranque final, irremediable.
Encontraba Armando en Palmyra algo así como una conquista de
solista de colegio de las Ursulinas, de tren y de «cabaret» y se dedicaba a la galantería.
Esta última tarde, como todas, se oyó, durante un largo rato,
cómo los criados cerraban todas las ventanas del hotel que sonaban
en una larga tormenta de portazos. La Quinta se iba llenando de la permanencia de luz eléctrica, como de una cordialidad especial, como si
la luz eléctrica en vez de acabar en cada instante pudiese dejar algún
residuo clarividente densado en el andito.
Palmyra buscaba en su corazón más confidencias y más reflexiones que hacerle:
-Te voy a contar un secreto de la Quinta que no te he dicho
nunca...
-¿Cuál? Cuenta-y Armando se aproxima, a oir su voz, a sentir
el perfume de sus cedillas.
-Que mi abuelo murió envenenado.... En una gran comilona
que dió en nuestro comedor-todo estaba igual a como está hoyJe dieron en el vino polvos de muerte.
-¿Y cómo no lo notó?

�LA PLUMA
-Tú sabes que las viejas botellas se sirven en la canastilla que
sirve para que no se despierten.
-Sí en su cureña de paja...
-Eso... Y que si se mueven un poco, los posos de la botella se
remueven y se mezclan al vino dándole una turbiedad manifiesta...
Pues se creyó que el veneno era esa turbiedad natural... Nunca se
supo ni se pudo descubrir al asesino ...
Armando volvió la vista en derredor como si buscase aún, al
cabo de los años, al posible envenenador.
Ahora se daba cuenta de haber encontrado una pregunta inserí ta
en el ambiente de la casa. «¿Quién había envenenado al abuelo
Joao?» Se repetía en todas las habitaciones esa pregunta. La historia
de Portugal está llena de envenenamientos, tanto, que una vez en el
Brasil envenenaron a toda la familia real, salvándose sólo uno de sus
miembro:,.
En las comilonas de los reyes, a veces se sazonaban con veneno
los magníficos platos como por variar, como por conseguir que en vez
del monótono «¡Qué exquisito!» se tornase pálido el comensal y
echándose mano a la barriga dijese: «¡Yo me muero!»
Daba mayor soledad y mayor impunidad a la Quinta aquel caso
de envenenamiento. La aislaba más del mundo.
Armando encontró en Palmyra, puesto a encontrar encantos, el
encanto de la que había escapado al veneno, y la encontró más apetitosa, más necesitada de protección, con mayor deseo de retenerle, y
la besó con afán, rozando con ella tanto la mejilla como la boca, que
era como le gustaba besar, mientras apretaba sus manos como si la
consolase de la horfandad de aquel abuelo envenenado.
Después, llamados a la mesa, él la dió el brazo con aire de valiente que después de saber que aquel era el comedor de los envene•
namientos se dirige a él sin titubear.

LA PLUMA
El comedor, después de la comunicac10n del secreto, resultaba
más pétreo y su bóveda tenía algo de bóveda de panteón.
Armando pidió una botella de vino viejo, del que reservaba para
ias solemnidades, del que un amigo había bebido para huir másHgero
y vivo de la Quinta.
Se lo trajeron en la canastilla a que se asoman las buenas botellas que merecen algo así como la presentación a la corte del infante
recién nacido.
Se sonrieron los dos amantes. Ya veía ella qué escena quería mimar. Armando miró al criado, como si éste se pudiera dar cuenta de lo
que aquello significaba o como si pudiese ser el nuevo envenenador.
Tenía una alegría siniestra y novelesca el comedor aquella noche.
Armando disparaba constantemente cañonazos en su vaso. Estaba alegre.
-¡Por qué no me lo habrás dicho antes! Me hubiera gustado mucho más el vino...
-No seas blasfemo ... Yo sostengo que el alma de mi abuelo se
quedó para siempre en el comedor, detenida en aquella cena...
-Vamos ... Es un comendador convidado perpetuamente a la
mesa...
-Mi madre decía que estaba metido en la alacena, en esa gran
alacena de puertas labradas, y no la abrió nunca... Todos los objetos
de plata estaban oxidados cuando yo mandé revisarla.
-Yo te aseguro que quedó en el vino la solera de aquel veneno
y que no está mal...
Palmyra le dió más detalles, mientras el criado salió. Fué en una
cena de Navidad cuando mataron a don Joao, hombre corpulento
que estuvo agonizando cinco días.
Toda la cena tenía algo de veneno mezclado a la sal, y ante el
primer plato estuvo por decir Armando:

�LA PLUMA
-¡Qué venenoso está esto!-cuando sólo era que estaba u» poco
quemado.

.,
,,

Había quedado en el comedor la satisfacción insatisfecha-mitad
con mitad para siempre jamás-de una comida tan alegre como todas las comidas perturbadas por la muerte.
La cena tuvo una turbación especial que encantó a Palmyra, porque quitaba monotonía a la Quinta. La monotonía que la ahogaba.
La cena abundó en alusiones y dicharachos, quedándose Armando muy pálido en una ocasión que movió la gran lámpara del comedor y se quedó oscilando y como haciendo oscilar toda la habitación
•
como si el terremoto hubiese removido los cimientos.
Al salir del comedor él la dijo:
-Estoy envenenado de amor.
-¡Falso!-repuso ella dándole con una cadera .
El envenenado daba emoción a la Quinta, porque con su muerte
incorrupta de asesinado sin justiciar daba valor y temblorosidad a la
vida mortal.
El estrado de la cama tenía aquella noche actitud de horca, haciendo un ángulo macabro del que no colgaba aún el pendido, pero
que pedía su colgajo.
-¡Si esta transformación súbita de la Quinta me salvase de mi
misantropíal-se decía Armando viendo a Palmyra despojarse de sus
fundas, como desesperada que se arranca su piel en lucha con alguna prenda que no quería salir.
·
Por fin se oyó en toda la alcoba el desclavijarse de los dientes.
del corsé, y Palmyra, como si se entregase al envenenado, como si
quisiese curarle del envenenamiento posible, le abrazó con frenesí.
Tan solemne era la noche, que ella se quedó con sus joyas puestas,
y el collar de perlas recalcitrante y luminoso buscaba siempre el
hueco de sus senos.
266

LA PLUMA

Armando se fué comiendo los frutos del día, que eran como frutos renovados de la Quinta, pero, como siempre, insistió en el melocotón nuevo de la barbilla.
Era aquella diversión la mayor y la única de la Quinta abandonada en medio de los grandes jardines, que de noche se hacían mayores.
Armando luchaba por alcanzar aquel ¡Ay Jesú! sin ese final, y sin
la ceda andaluza, que daba singular aire de martirio y derretimiento
al amor. También cuando le salía un «¡Ay mía mae!» encontraba en
ella toda la dulzura portuguesa .
Aquella noche brotó el «¡Ay Jesú!» suave, inusitado, con blandura suprema.

EL ÚLTIMO PASEO DE ARMANDO

-¿Quieres que vayamos a la playa de Mor!(a?
-Vamos.
Era una playa «muito longa», a la que muchas veces había estado preparada la excursión que por algo imprevisto había fallido.
Armando aceptó el paseo con ansia de despedida, pues el telegrama que había pedido a su amigo por caridad, un telegrama como
a él le libertó, debía llegar a través de todo aquel día.
Salieron a las diez de la mañana. El coche, con la capota echada,.
tenia ese fondo recatado de cenador mañanero que toma en las excursiones tempraneras. El cochero se había puesto el traje nuevo
para las excursiones bajo la luz muy clara y llevaba su fusta de niño
bien regalado, la fusta de trenzado látigo blanco y como con el pito
infantil en el puño.

�L A PLUMA

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Pronto estuvieron en medio del paisaje, en el que había esa salsa
•~n que se echa tomillo y romero.
Se olía ese perfume a «chiero» que huelen los burros con los anillos de las narices muy abiertos.
Las abulagas lo llenaban todo. También surgían los saúcos al
margen del camino... Al verlos, Palmyra dijo:
-¡Cuánto tiempo que yo no veía saúcos! De pequeña me cubría
la cabeza con palmas de saúco ... Quiero una rama ... Di que pare...
-D:spués ... La cogeremos a la vuelta ...-repuso Armando, que
no quena mandar parar lo que ya caminaba, ni rectificar un recado
ni decir que no trajesen ya una cosa que se había encargado. Tod~
marchaba ya, pues a seguir; ¿para qué cometer la impertinencia de
parar el coche y retardarlo todo y hacer volver la cabeza, inquiriendo
lo que pasase, al cochero, y solemnizar el capricho pueril en medio
de la claridad de la mañana, que ridiculiza y macera tanto las cosas.
, Los bordes _de los caminos dejaban ver todas las raíoes, y por eso
olía tanto a ra1ces, a ese hondo olor que más que hondo olor es
hondo sabor.
Armando sentía en aquella despedida la resignada vida que impone el campo.
Desde el fondo del milord se veía la dignidad con que andan los
caballos, su idea de que arrastran la cola del coche.
Las puertas de los corralados tenían dignidad de puertas de palacio Y se veía que daban a otras quintas de Portugal, de esas en que
los dueños reposan de todo, son como reyes tristes del paraje.
Salieron a la vera mar. Encontraron el faro de Praia,junto al que
hacía tres años que había un gran barco roto, un barco que todos
.los que acampaban en sus alrededores se iban comiendo, pero al fin
..aún le quedaba más de la mitad. ¡Era tan dificil de desatornillar y
,.desclavar! A veces tenía aristas tan soldadas que resultaba una caja
..268

LA PLUMA
de sardinas dificil de abrir, sin herramienta lo bastante perforadora·
para abrirle.
En la grupa, aún completamente al mar, había blindajes agujereados, por donde salían fuentes de ola. El olor a alquitrán daba, no
se sabía por qué, toda la aguda tristeza del naufragio.
Era aquel barco roto una constante catástrofe. Hasta que no quitasen el barco de allí no se serenaría el paisaje de la costa.
Olía a mar vivamente. Palmyra dijo:
-Es como si nos comiésemos un cangrejo ...
Grupos de gentes nómadas se hospedaban en aquel trecho.
Habían construido los camarotes del naufragio, aprovechando
los ojo de buey de algunos como ventanuca de la casita.
El barco, partido en dos, debía hacer que todos los barcos pasasen muy lejos temerosos de incurrir en la misma suerte. Era como
un espantapájaros fatal puesto en el camino de la navegación para
contener y ejemplarizar a los barcos incautos.
Allí se encendía la lumbre y se guisaba con maderas de barco
roto.
Remontaron la sierra y vieron el mar en el fondo. Era el mediodía, la hora de las hambres .. .
El mar estaba sin barcos ... Era como si todos se hubiesen ido a
comer... Un solo barquito de vela era como la trufa del mar y estaba
en medio de él como para justificar la navegación.
Les salían al paso los molinos de Portugal. Armando dijo:
En la cruz de Portugal, me doy ahora cuenta de que se une el
signo divino de la cruz con la humana aspa en cruz del molino.
-Es verdad ... Tienes razón-dijo Palmyra .
Bajaron, rizándole, el monte en que tantas personas realengas
buscan un refugio y sus retiros estratégicos. El camino era un camino patinoso, verdinoso, en el que todos los árboles estaban cubier-

�LA

11

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..

P L U 1\1 A

tos por la yedra. De vez en cuando se oía el ruido sospechoso de
una cascada que caía de lo alto o se veía un lago de esos que, aun
estando en la cima del monte, llega a su base.
Avanzaba la hora. Iban a comer muy tarde. Ya habían esparcido
los barcos en el mar, y ahora parecía frente a la humosa chimenea
que el capitán comía constantemente.
Los vapores blancos parecían aeroplanos lanzados en la inmensidad celestial del mar.
En las tapias había bancos constantes para los caminantes más
románticos del mundo. En la ventana de alguno de aquellos palacios
una vieja, como chiflada pero cuerda, se asomaba como alucinada,
y de vez en cuando leía un periódico, un periódico indudablemenle
viejo, antiguo, de hace lo menos veinte años.
Pasaron los pueblos de los vinos portugueses, resultando muy
pueblerino el sitio de partida de los vinos que pueden pedirse en
todos los restaurantes .
Igual que en las mesas en que están de etiqueta las botellas
-pechera blanca y traje negro-, estaba aquí junto a sus fábricas,
en su pueblo.
Los hombres y las mujeres del pueblo que se asomaban a las
puertas de esos pueblos de los grandes vinos, parecían alcoholiza.d os ya, con la nariz roja.
Por fin llegaron a la playa de Morga. No había nada en el hotel,
pero mataron un conejo salteado, y compusieron en seguida un
menú.
El vino parecía de ese que se encuentra en las barricas que echan
los barcos al mar.
-Vamos a volver pronto, no nos coja la noche en el camino
-aconsejó Armando, y en silencio comieron deprisa el modesto condumio.

LA PLGMA

L

En el silencio, el mar engañoso les mostraba esa cosa de ir a callarse para siempre que tiene-¡después del rizo ruidoso de las tres
olas!-, y que se rectifica a continuación volviendo fatalmente a prorrumpir en sus desbordamientos ruidosos del gran baño de Dios,
preparado todos los días con puntualidad.
Después de comer tomaron de nue~o un coche, con gusto de
principio de paseo, y el coche buscó el atajo, corriendo mucho.
Era la hora de las cuatro.
En los corrales los gallos daban sus cacareos secos, pues tienen
poca saliva para tanto cacareo.
Las rosas bravas se asomaban entre todas las plantas plebeyas.
Se notaban cosas sutiles, como que el aire había soplado todos
los molinillos, como a esos vilanos que fuesen las palomas mensajeras
entre unas y otras plantas.
En lo más bajo del paisaje se vieron unas casitas abrigadas tan
en lo hondo, porque en lo hondo prosperan sus viñas.
Desde la puerta de esas casas tiraban el agua de !ajofaina en que
se ha lavado alguien.
Se veían cimientos de casas que no acabaron de con~truirse, sin
que nadie sepa qué pasó.
Se veían mendigos oarbudos, que, sentados en el camino, se ponían las alpargatas que acababan de sacudir o cargaban con su
morral.
-Las amapolas-dijo Palmyra-son como corbatas que se pone
el campo.
En las Quintas altas se veían grandes jarrones y varios bustos
romanos, entre los que se destacaba la madre de Nerón. Todas las
estatuas, como la de su Quinta, eran como evocación de otras estatuas, no como estatuas de plasticidad propia.
Armando se quedó dormido después del largo memorial del pai-

�LA PLUMA
LA PLUMA

..'

,'

saje. Al despertarse encontró «que los caminos siempre piensan lo
mismo, sin enterarse de nada&gt;.
El pesimismo del campo volvía a él:
«En el campo se siente que igual podríamos ser de un siglo antes
que de un siglo después.»
«Todo el campo, además espera a los muertos.»
El coche seguía al trote de los coches que vuelven seguido, sin
descanso, como si el cochero gastase a sus bestias en la carrera.
-Aquí-dijo volviéndose a sus amos-fué donde se estrelló el
otro día un automóvil.
Lo decía con la satisfacción del cochero de coche pacífico y nadador que odia al automóvil
El olor a manzanilla del campo se agravaba, y las margaritas eran
como sus últimas luces.
Apareció por fin el conmovedor rincón que habían tenido solo
todo el día, la Quinta descuidada durante toda la jornada, y que esperaba teta de su mamá, como un niño abandonado a las criadas inútiles, medio de ternura, medio de vida.
El coche saltó, con alegría de galgo, el umbral de la puerta tristona de la Quinta. El viejo jardinero esperaba a la puerta con el telegrama urgente. Armando lo abrió con falsas señales de impaciencia.
Palmyra alargó la cabeza para leer.
«Tu madre, muy mal. Ven en seguida.-Luis.&gt;
- ¿Has entendido?
·Que• desgrac1a.
. '
- S.1. •• 1
-Me voy esta noche ... No tengo otro remedio... Si no salgo esta
noche tú sabes que no podía tomar el tren de mañana... Dormiré en
el Francfort.
Bajaron rápidamente del coche. Ella estaba muy pálida. Tanto,

\

que la doncella que salió a recibirla puso una gran ternura y una
gran avidez en su «Mía Señora».
-¿Qué le pasa «Mía Señora»?
Tornando en plena hipocresía, subió corriendo a su habitación,
y gritó:
-¡Las maletasl
Fué preparando todas las cosas sobre las butacas y la cama. En
aquel apresuramiento el hecho tenía algo de verdad.
Ella, después de haber llorado, se asomó a la alcoba.
-¿Pero te lo llevas todo?
Él se volvió desconfiado. «¿Quizá desconfiaba?»
-Tú sabes que todo se puede necesitar cuando no sabe uno qué
va a pasar... , qué tiempo va a tener que estar a la cabecera de una
enferma ...
Armando seguía afanosamente la preparación de sus maletas.
Todo lo tenía arreglado desde hacia días. Sólo la dejaría unas cuantas hojas de Gillette desparramadas como tarjetas de acero del
hombre.
-Vete fuera si has de llorar tanto ... No puedo consolarte, no
puedo hacer las maletas ... Se me olvidará todo ...
Palmyra salió de la alcoba.
Armando estaba apesadumbrado.
Era como el que guarda los pedazos del cadáver en la maleta.
Había que ser un niño o una mujer para adaptarse a aquella tenue resignación de la Quinta, cár,;el venturosa de la intimidad humana.
Había que saber desposarse con los muebles, con las cornucopias, con las columnas salomónicas como sólo sabe hacerlo una
mujer.
Había que poder saborear esa dulce paz que hay en los sofás en

xvm

273

�LA PLUMA

!,
que el alma del mundo se sienta, desmayándose el tiempo en su
pliegue ideal.
La Quinta ofrecía el día interminable que no necesita paseos ni
nada, pero él no los podía soportar.
Las maletas hechas, Armando llamó a Palmyra.
- Despídete de mí como si fuera a volver dentro de un rato ...
Eso va a pasar.
- No puedo ... No puedo-decía ella llorando-, me matarán las
saudades de un solo día sin ti...
Tenía que desprenderse de ella violentamente. Hubiera querido
evitar que sucediera eso.
Tomó el coche corriendo, como el que va a llegar tarde, yéndose
con una hora de anticipación.
Hizo que apremiase los caballos el cochero para no tener que
devolver saludos finales de marinero a la ventana a que ella se asomaba y por la que parecía irse a tirar.
Aquella noche durmió en el hotel de Lisboa con ese temor a no
despertarse a tiempo que ocurre antes de los viajes en que se huye.
Se despertó y salió en el tren casi vacío, en cuyo camarote sus
reflexiones se recrudecieron. Era libre, respiraba a gusto, pero no
dejaba de darse razones para consolar su arrepentimiento.
¡En qué día más feo le tocaba viajar!
En una temperatura bondadosa le habría entrado en Portugal una
llantina como aquella en que se derretiría Palmyra.
Cerró las ventanillas. Se quedó el vagón sordo.
Los eucaliptus de las estaciones se destrozaban en el viento. Portugal iba a acabar de un momento a otro.
Entró en los valles plácidos en que aún no había llegado la lluvia.
Iba con un señor serio y melancólico que debía vivir en otra
quinta en medio del campo.

LA PLUMA
«Yo me hubiera convertido en un señor como este&gt;, se decía Armando. Aún le quedaba una envidia de cómo hubiera podido vivir.
Le obsesionó aquel caballero parte del viaje, hasta que en una estación sin nadie avanzó un criado de patillas, que, con el sombrero
en la mano, tomó su maleta y la metió en un coche de dos caballos.
Después echó a andar, y al pasar frente al paso nivel volvió a verle
esperando que el tren pasase. Debía haber tenido influencia para pasar antes él.
El tren hacía árboles, hojarascas de humo.
Se veían pastores en medio del campo. «Mientras haya pastores... »-se decía Armando con reticencia optimista, pues en los viajes se ve la estabilidad duradera de todo.
«En la tarde del tren se comprende la tarde prehistórica»-pensaba en la soledad genial del vagón, con genialidad que le es
propia.
Iba hacia los días oscuros en que se está como en los profundos
estanques del invierno, allí en España.
Dejaba aquellas mañanas en las que aparecen vivas, recortadas
sobre un límpido cielo azul, las balaustradas del buen tiempo. Iba a
cambiar el mundo que es alegre en su inmensidad, por el que es alegre en los chamizos, en los «cabarets», en los cafés.
Aquella mañana tenía una punta de sol, cuchillos de sol, aun los
días nublados. La claraboya del mar también era luminosa siempre.
«¡Si no lloviese tanto!»-se decía Armando para contradecir su
nostalgia, que era 'demasiado amorosa, tan amorosa que la reprendía, diciéndola: «Podrás estar sobre lagos de lluvia, pero siempre en
lo alto, junto a la luz, no como aquel Madrid que se sumergía y sólo
vivía con empuje la luz artificial de los «cabarets».
Iba atardeciendo cada vez más, y Armando veía el panorama de
los alrededores de la Quinta.

�LA PLUMA

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1

Los hotelitos en la tarde oscura quedaban a flote, como barcos
amarrados en el puerto seguro.
Los pinos llevaban una vida platónica en lo alto del monte. Todo.
tenía la placidez de lo que disfruta luces, vacaciones amenas entre
dos muertes: la del nacer y la de morir. Todos aprovechan el interregno.
La noche vino, y Armando se perdía en el sueño pesado de los
viajes. Ya estaba corriendo por España camino del Madrid que quebranta los huesos, pero cuyo suplicio quería vivir.

'·

OLIMPIA DE TOLEDO
DRAMA EN TRES ACTOS

RAMÓN GóMEZ DE LA SERNA .

(Se continuará.)

TERCER ACTO
(La misma escena del primer acto.)

ESCENA PRIMERA
PACA y DOÑA LORENZA entran por la derecha.
PACA

La señorita está en Contaduría. No creo que tarde. Pero, a lo mejor,
se entretiene, porque hoy es el último día que trabaja en este teatro.
LORENZA

De todas maneras esperaré, porque tengo verdadera necesidad de hablar con su señorita de usted.
PACA

¿Quiere usted hablar a solas con ella?
LORENZA

Sí, me gustaría eso.
PACA

Entonces, lo mejor es que usted se quede aquí, y yo esperáré en la
puerta, para decirle que está usted en el cuarto.
277

�LA PLUMA

LA PLUMA
LORENZA
LORENZA

Gracias. Muchas gracias.

¿Y quiere usted decirme lo que Augusto le ha contestado?
.l'ACA

¿Quiere decirme la señora quién es, para decírselo a la señorita
cuando venga?

PACA

El señorito Augusto la decía riéndose: ¡Chica, aquél no se acuerda
de ti para nada, se ha metido en el estudio y pinta!

LORENZA
LORENZA

Soy ... la madre de Julio ...

¿Y su señorita lo ha creído?
PACA

¿Del señorito Julio? ... ¡La madre!...

PACA

LORENZA

No lo sé, señora, si lo ha creído; lo que sí dijo fué: «Tanto mejor,
dentro de dos semanas, para Julio, como si yo no existiera en el mundo ... ¡Mejor!»

PACA

LORENZA

Sí.
¿Y quiere usted verse con la señorita?

Dispénseme usted tanta pregunta.

LORENZA

PACA

PACA

No, señora; yo le contestaré con mucho gusto. Siempre me ha sido
simpático el señorito Julio; porque de todos los que han venido por
aquí, es el que tiene más corazón ...

Si.
¡Qué raro!

LORENZA (reprimiendo

LORENZA

un sollozo.)

¡Gracias! ... ¡Gracias!... ¿Y por qué dice la señorita que dentro de dos
semanas?...

Si, es muy raro.
PACA

PACA

El señorito Julio ha reñido con la señorita y ya no ha vuelto por aquí.

Porque mañana sale para el Extranjero.
LORENZA
LORENZA

Su señorita de usted ¿ha preguntado por mi hijo?

¿Mañana se va? ¿Ese es su retrato?
PACA

Ha preguntado, si..., pero poco. Alguna vez ha preguntado al señorito Augusto por él.

PACA

Sí... Creo que viene la señorita. Voy a decirla que usted la espera.
(Vase.)

�LA PLUMA

LA PLUMA

_ (Lorenza se kva~ta, va al tocador, donde hay una fotografía de OlimlJia, la coge¡ la mira durante un gran rato; al dejarla, toca el puñal q~
está sobreel tocador.)

nada,. créamelo usted, de nada absolutamente. Nosotras, las mujeres de
mi condición, tenemos que ser como yo he sido con Julio, y con los demás, con todos, con todos... Me río porque esto me recuerda una escena de comedia.

ESCENA SEGUNDA

LORENZA

DOÑA LORENZA y OLIMPIA

Mi hijo ...
OLIMPIA

OLIMPIA

¡Señora!... ¡Qué cosa más extraña! ¿Por qué ha venido usted aquí?
LORENZA

Su hijo llorará, se desesperará, me nombrará mil veces, y dentro de
un mes, todo lo más, bromeará con sus amigos a mi costa ...

¿Le ha dicho a usted la muchacha que soy la madre de Julio?
OLIMPIA
"I

He venido porque creo que es mi deber... ¡Qué se yo!... ¡Será inútil
el paso que doy!... ¡Adiós!... No; he venido a hablar con usted, y no puedo marcharme sin hacerlo.

~ 1¡¡ ':

/, 1

Mi hijo no puede vivir sin usted ... (Pausa.)

Sí..., es lo que me hace no comprender... ¿Le pasa algo a su hijo?
LORENZ.\

1 :

LORENZA

OLIMPlA

Lo mismo que en La Dama de las Camelias, sólo que al revés ... Ya ...
Ya... A una mujer como yo le debía halagar lo que usted acaba de decir;
a mi no me halaga porque no creo en ello. Bueno, señora; y si es cierto
que su hijo no puede vivir sin mí, ¿qué es lo que usted pretende? Ha venido a decírmelo y deseo que me lo diga claramente cuanto antes.

OLIMPIA
LORENZA

Siéntese usted y dígame por qué ha venido aquí.

"1

LORENZA

Mi hijo Julio ... hace días que no vive, no descansa, se ha encerrado
en el estudio, y llora ... , llora siempre... Cuando me acerco a la puerta
le oigo llorar, y cuando_ no llora se pasea... , suenan sus pasos día y noch~. ~ntre sollozos dice: «¡Olimpia! ¡Olimpia! ¡Siempre! ¡Siempre
Ohmpial...»
OLIMPIA

. Mire usted, señora ... , yo me marcho de Madrid y de España mañana
mismo. Estaré ¡qué sé yo cuánto tiempo fuera! ¿Quién sabe si volveré?
Yo siento muchísimo cuanto ha pasado ... , pero no tengo la culpa de
280

¡Me duele decirlo!...
OLiMP1A

Lo comprendo, le duele a usted decirlo ... En el dolor de usted está
1a verdad... Supóngase usted, madre de Julio, que yo fuera la que, enamorada de su hijo, no pudiera vivir sin él, y loca de dolor al ver que su
hijo desaparecía de mi lado, quizás para siempre, le suplicara a usted
que me dejara vivir con su hijo, y su hijo, que no me querría, como yo
no le quiero a él, ¿qué contestaría usted a mis súplicas? Diría usted:
«¿Cómo usted, Olimpia de Toledo, mujer de escándalo, pretende unirse
para siempre con el hijo de una familia honrada, y sin tacha, para que
todo el mundo se ría de él y le señale con el dedo? ¡Imposible! ¡ 'Jna ma281

�LA PLUMA

LA PLUMA

dre no puede consentir semejante cosa!:. Eso es lo que le duele a 1.16ted.
Ahora, si fuera lo contrario, no le dolería nada ... Señora, yo creo que
nuestra entrevista debe terminar... Yo, mañana desaparezco, y el tiempo
lo borra todo ...
LORENZA

OLIMPIA

Me pide usted la compasión que no tendría usted conmigo ... Además, que no creo en semejante cosa. ¡Adiós, señora! ¡Adiós!. .. Paca,.
acompaña a esta señora hasta la puerta. (Vanse Olt'mpia, doña Lormza.
7 Paca. Pausa.)

¡Por el amor de Dios! ¡Compasión para mi hijo!...
1
1

OLIMPIA

ESCENA TERCERA

¿Compasión? Yo la tengo. ¿Pero qué sacan ustedes de mi compasión?¿Mi compasión les sirve para algo?

PACA Y PAQUIRO

"il

, 'l~I

¡~•
J1¡

,

(Entra Paca seguida de Paquíro.)

•1111,, ,
¡¡.,,

~··,

LORi:NZA

Yo le suplico que le llame, que le atienda...
OLIMPIA

;'--,\
-~I ¡I

Lo único que puedo hacer es desengañarle. Ni eso, porque ya lo he
intentado y él quiere seguir con el engaño ... Usted no tiene nada que
echarme en cara. No he distinguido a su hijo de los demás. Todos han
sido iguales para mí. ¿Qué exige usted? ¿Qué quiere usted? ¿Qué puedo
hacer por él? Dígamelo.

PAQUIRO

Hay que seguirte hasta Ía cueva de la leona.
PACA

Al que algo quiere, algo le cuesta.
PAQUIRO

¿Y qué dice esa fierecita?
PACA

LORENZA

Si usted le llamara...

Se pasó estos días con el duque... Ahora acaba de marcharse la madre del señorito Julio.

OLIMPIA

Que venga cuando quiera.

PAQUIRO

¡La madrel ¿Qué me dices? ...
LORBNZ,\

¿Puedo decirle que usted le llama?

PACA

Como lo oye usted.
FAQUIRO

OLIMPIA

Dígaselo usted; que venga hoy, porque mañana será difícil verme.
LORENZA

Y por el amor de Dios. Un poco de compasión.

Pues no lo comprendo.
PACA

Usted no comprende las cosas del querer.

�LA PLUMA

LA PLUMA
PAQUIRO

!º comprendo las cosas del querer, y porque las comprendo estoy
,aqu,.

PACA

¡Vaya, señor matador! ¡Ahora le da a usted gana de embromarmel'
PAQUlllO

PACA

No es broma.

¡Ah, vamos! Es verdad que usted viene aquí por la Modes. ¡Ya no
me acordaba!
PAQOIRO

No es por ahí.

PACA

Pues sí que sabe usted ocultar su sentir. Ha venido usted días y días.
aquí, y nada; ha sido necesario el reñir con la señorita, para que me
venga usted con esa embajada.

PACA

Entonces será por la señorita Perrín, que habrá tarifado con don Esleban.

PAQUIRO

No he tenido por esa más que una ventolera.
PACA.

,,,..
•

,1

'•·, ,1,

PAQUIRO

, Ni la una,. ni la ~tra,_ ?i la Modes, ni la Perrín. La que me tiene a
m1 muerto, sin resp1rac1on, ni nada, tiene un nombre que empieza
,con P y acaba con A.
PACA

Y ahora le da a usted la ventolera de decírmelo a mí. Vamos, señorPaquiro; eso, pal gato .
PAQUIRO,

&lt;Qué hay que hacer para convencerte, pimpollo?

Pa quien lo crea.

PACA.
PAQUIRO

Sí, eso que tú dices; empieza con P y termina con A pero no es un
:nombre. ¡Aciértalo, mujer!
,
'

¡Ni nada de trabajo que se necesita! ...
PAQUIRO

¿Mucho, mucho?

PACA
PACA

Pues no doy con ello.

¡Figúrese usted si habré aprendido con esa maestral
PAQUIRO

Pa ... ca.
ESCENA CUARTA
(señalándose a si misma.)
Pa ... ca, eso no es nombre.
PACA

DICHOS y la MOGIGONA
MOGIGONA

PAQUIRO

Bueno, pues Francisca, Pacorra, Paquilla, Paca.
..284

A la paz de Dios, señor Paquiro. ¡Hola, Paca! ¿Habéis visto ustedes..
a mi niña por acá?

•

�LA PLUMA

LA PLUMA
PAQUIRO

PACA

Demasiado sabe usted que su niña no viene aquí.

Oye, después de la sección, tengo que hablarte.
PACA

PAQU!RO

Yo la he visto de parla con un pollo en el foyer.

Pues hasta luego. (Vase Paca.)

MOGIGONA

•

ESCENA QUINTA

. ¿A ver si es ese p_elan~s? ¡Le voy a arrancar el bigotito a ese nene!. ..
&lt;Viene usted por alla, senor Paquiro?

PAQUIRO y AUGUSTO
AUGUSTO

PAQUIRO

Si; ahora iré. ¿Qué me contestas, Paca?
PACA

Hola, torero; ¿qué andas tú por aquí? ¿A la querencia antigua o a la
nueva?
PAQUIRO

Que hay mucho que hablar.
¿Y tú?
MOGIGONA

~De móo y manera que se va la señorita Olimpia y que hoy es la despedida?

AUGUSTO

Yo, chico, estoy enamorado de tal modo, que no sé vivir si no veo a
esta pantera negra. ¿Y don Esteban, tu inseparable?

PAQUIRO

Lo sé ... lo sé ... vamos, Paca; dime algo, mujer.

PAQU!RO

Ha descubierto una cupletera nueva ...

PACA

~, 1

Que hablaremos, hombre. Ahora tengo que hacer.

AUGUSTO

Don Esteban es un verdadero coche de puuto, siempre alquilado.

PAQUIRO
PAQUIRO

Pero ...
(desde la puuta.)
Pero, ¿viene usted, señor Paquiro?
MOGIGONA

PAQUIRO

¡Vaya usted c~n ~iosl... Que en seguida le alcanzo. Oye, Paca; ¿vas
a marchar con Ohmp1a al Extranjero? ( Vase la Mogigona.)
PACA

No quisiera ... Bueno, y usted, ¿qué?
286

¿Y qué, cómo marcha esa fiera con su duque?
AUGUSTO

¿Esa? ... , bien; creo que el duque es el tío más a propósito del mundo
para Olimpia. Todavía, el señor embajador extraordinario de Su Majestad Karpática, no se ha permitido dar su opinión sobre nada; Olimpia
le sirve de cerebro, y él paga; ni eso siquiera, porque el que da los cuartos es una especie de secretario que el duque lleva siempre cosido a los
faldones del frac.

�LA PLUMA
LA PLUMA
PAQUIRO

PAQUIRO

A ella, no.

¿Sabes que ahora mismo se ha marchado de aquí la madre de Julio~
AUGUSTO

AUGUSTO

¡Pobre mujer! por fin ha venido a pesar de que la dije que sería inútil su visita.

¿A la Paca?

PAQUIRO

A la mesmi.

AUGUSTO

La va a echar.

PAQl'IRO

¿Pero a qué ha venido?
AUGUSTO

A una cosa absurda, pero clara; una madre no puede discurrir friamente cuando se trata de su hijo. Ha venido a ver si convence a Olimpia, a ver si ésta abandona el teatro, cambia de vida y se la dedica a
Julio. Figúrate tú. ¡Qué existencia les esperaba a Julio, a su madre y a
su hermana viviendo con Olimpial Naturalmente, Olimpia le habrá
mandado a paseo, como si lo viera, y habrá hecho bien, además.

PAQUIRO

Mejor, que la eche. La Paquilla está deseándolo.
AUGUSTO

¡Pues sí, que va a ser un espectáculo!. .. Ahí está.

PAQUIRO

ESCENA SEXTA

Pues yo, que tengo que darle a Olimpia un disgusti!lo. Oye. ¿Cuánto
vendrá a valer ese solitario que el duque regaló a Olimpia?

DICHOS y OLIMPIA

AUGt:sTO

OLIMPIA.

Pues te lo puedo decir, porque Olimpia, en cuestión de cuartos, es
bastante calculadora, y no Je gusta conocer las cifras aproximadas,
sino exactas. Me dijo anteayer: «Mira, Augusto, ten este solitario y pregunta por ahí lo que vale». Por intermedio de un distinguido prestamista, con el que he hecho algunas operaciones, y que sabe de joyas, me
enteré de que el brillante del duque, vale unas ocho mil pesetas ...

¡Hola! ¡Traidor! ¡Mal torero! Ya ni acordarte de mí... Vamos, ¡y que
yo te haya tratado como lo hice siempre!... ¡Infiel!
PAQUJRO

¡Olimpia!. .. Te veo más barbiana que nunca ... , con cara de satisfacción.
OLIMPIA

PAQUJRO

Es lo que yo había calculado.

Ya no me dáis disgustos. ¿Y qué? ¿Con Ja gitanilla, eh? ¡Buenas tragaderas! La chica es negra como un zapato.

AUGUSTO

¿Y qué, es que vas a regalarla otro mejor?
~88

PAQUIRv

No es la Mogigona, chica, la que me trae por acá.
XIX

�LA PLUMA
LA PLUMA
OLIMPIA

Entonces, ¿por quién vienes tú, matador de toros y de corazones de
hembra? Dí, &lt;Pºr quién vienes? ¿Acaso por mí?
PAQUIRO

te pusiste entusiasmada, pues he dicho: voy a darle d
._
qué cara pone.
os a esa mna, a ver
OLI~IA

¿A mi?

Que no es por ahí, Olimpia. Que no es por ahí.
OLIMPIA

PAQUIRO

No, hija, no; a otra A ver qué t

a Oitmpia.)

.

E
e parecen. ( ntrega el estuche abierto

Entonces, ¿por dónde es?
OLIMPIA

PAQUIRO

(Pausa)

eonm1go
. has sido ma's rona,
- p aqurro.
.

.
'
1Prec1osos....

¡Una chavalilla que quita el hipo!

PAQUIRO
OLIMPIA

¡La Pelitos! ¡Jal ¡Ja! Te ádvierto que la vas a hacer mal tercio, porque don Manuel está cada vez más coladito con ella, y la chica espera
recoger el cetro de aquí, cuando yo me vaya.
PAQUIRO

Como aquí, según parece, para que le hagan a uno caso es necesario
marcarse unos brillantes, he tenido que agenciarme unos, así, medianejos; me cuestan unas corridas; pero no me importa, la chica se lo merece todo.
OLIMPIA

¡Caramba! Unas cuantas corridas...

Señal de que a ella la quiero más.
OLIMPIA

(Devolviendo el estuche)

¿Pero quién es? ¿La has conocido ahora?
PAQUIRO

No; la conozco desde que te conozco a ti.
OLIMPIA

Pues no caigo.
ESCENA SÉPTIMA
DICHOS y PACA
PACA

PAQUIRO

Está uno medio gilí por ella ... y no repara uno, Aquí los traigo.
OLIMPIA

Señorita ... ¿Primero va el baile con el miriñaque?
PAQUIRO ( Ofreciendo

el estuche a Paca)

A ~os dos lados de esa carucha preciosa, irán estos brillantes si ella
l os quiere.
,

A ver, a ver.
PAQUIRO

(Sacando un estuche del bolsillo)

Dos pedruscos rodeados ahí, de una cosa así, como una coronilla.
Para colgarlos en las orejitas de la gachí. Como a ti te regalaron unos y

OUMPIA

¡Canallal... Para mi criada! Bah .. . bah ... , para ti; está bien. ¿Sabes
Paca que no creía que fueras tan solapada?

�LA PLUMA
PACA

LA PLUMA

¿Yo ... señorita?
OLI.MPIA

OLIMPIA

Vamos ... No sabía que hubiera a mi lado quien me roía los zancajos ...

·'1
'l

11111,

No; yo no le he roído a usted nada, ni consiento que me lo diga.

Si quiere usted que cobre, me dará usted el dinero en la mano.
OLIMPIA

OLIMPIA

Mira... Coge lo que tengas por ahí y te largas.

('

1....,,1J

.

PACA

PACA

. 'I

~,

~i sé a qué has venido. ¡Ah! ¿A cobrar? ... Te debo el mes. Coge un
/Jotstllo. saca un óíllete y se lo líra á Paca.)

Lo recoges, si quieres.

PAQUIRO

Aquí fuera te aguardo, Paca. Tengo un palquito, y verás bailar a
Olimpia de Toledo el día de su beneficio y despedida. También estará
don Esteban con la francesa. (Vase Paca.)

rr
r.

Ten, Paca.
PACA

No, señorito Augusto. Gracias. Usted es muy bueno.

OLIMPIA

Chulo idiota, así te destripe el primer toro ...

·,

ÁUGusto (recog{mdo el bllúte.j

• , tr

...

r • •

IJLIMPIA

u
J.:

Menos conversatión, y largo.
n

PAQUIRO

¡Adiós, Olimpial Si no nos vemos, que lo pases bien. (V~se.)

AUGUSTO

Ten el dinero que has ganado honradamente. El último quizá.
PACA

ESCENA OCTAVA
OLIMPIA y AUGUSTO; luego PACA
AUGUSTO

¿Tú no habías notado ... ?

(

ESCENA NOVENA
OLIMPIA

¿Me voy a fijar yo en mi criada?
PACA

.Por eso, ya no lo g~iero. _Y entre mujeres como nosotras, ya para
~ue andar con ceremonias. Mira, Engracia, te aplaudiré desde mi palco
s1 me gustas. ( Vase.)

(Sín delantal§ con el mantón)

Señorita... He dejado todo en su sitio. Como es el último día, si usted quiere la ayudaré.

OLIMPIA y AUGUSTO
OLIMPIA

¡Qué asco! Por supuesto que el maleta la abandonará en cuanto se
harte de esa fregona.
AUGUSTO

Qué sé yo; la'Paca no es ninguna boba y no me chocaría que hiciera
carrera entre las señoritas de mala vida y costumbres.

�LA PLUMA

LA PLUM A
OLIMPIA

ESCENA DÉCIMA

No me interesa. ¿Sabes que estuvo la madre de Julio?

DICHOS Y JULIO
AUGUSTO
OLIMPIA

La recomendé que no viniera.
OLIMPIA

No hay nada tan egoísta como una buena madre. Indudablemente
pretendía que yo dedicara mi vida a su hijo; porque al niño se le ha
ocurrido pensar que no puede vivir sin mí. ¡Como si se pudiera creer
semejante cosa! Ahora soy yo la que he de tener lástima de los que
dicen que sufren porque no pueden satisfacer sus caprichos, sus ventoleras de amor. Pues cuando yo sufría nadie se apiadó de mí; si yo en
aquella época le hubiera confesado al hombre que quería, sí, al que
quería con toda mi alma, que yo no podía vivir sin él... ¡Qué risa! ¡Qué
burlas! ¿De modo que la Engracia te ha dicho que está chalada por tí?
Bueno, hombre; te la llevas por unos días, y luego, ¡quién da la vez!,
como el verano en la Fuentecilla para llenar el botijo.
PAQUIRO

Pero, Olimpia: porque tú hayas sido desgraciada, no vayas a creer
que ...

Pasa, Julio. Te dije que esa puerta estaba abierta para ti para entrar,
y para mí para salir. Me alegro que hayas venido; así tendremos la última explicación.
]Ul.10

¡Olimpia!
OLIMPIA

Calla un poco y óyeme. Estaba hablando de ti con Augusto y le
decía lo mismo que he dicho a tu madre...
JULIO

¿Mi madre ha estado aquí? ...
OLIMPIA

Sí, tu madre ha ido a decirte que te esperaba. Óyeme, y estate tranquilo. Tú, Julio, te crees loco, completamente loco; pero tu locura será
bien corta. Ahora no tienes sentido común. Tú insistes en que yo abandone por ti mi vida, mis éxitos, mis contratas, mi fama ...

OLIMPIA

Yo soy como me han hecho. Todos fueron crueles conmigo, y ahora
soy yo la que grita: ¡Quién da la vez para llegar al corazón de Olimpiat
¿Qui~n da la vez? El que dé más dinero.
AUGUSTO

OLIMPIA

Con tal de que yo te quiera. Bueno. Suponte que yo, fascinada por

ese amor, que crees sincero, enorme, lo abandono todo. ¿Tú crees· eiue

Te calumnias.
OLIMPIA

Digo la verdad.

JULIO

Yo lo aceptaría todo con tal...

nuestra vida sería posible? No; tú serías siempre, siempre, un desgraciado, y yo también. Tendrías que separarte de tu hermana, d! tu madre. Tú eres celoso, terriblemente celoso, y tendrías celos de mi vida
pasada. Porque yo, Julio, he sido una mujer perdida. ¿Lo oyes? ¡Una
mujer perdida! Porque había que comer y yo no sabía trabajar, no me
habían enseñado a trabajar. ¿Sabes? ¡Ah! Si entonces te hubieras pre-

�LA PLUMA
LA PLUMA
sentado, cuando yo era la pobre Engracia R.odrígnez, cuando un mantón raído me cubría. Pero no, entonces yo no llamaba la atención.
~hora vienes tú como vienen otros, cuando me veis llena de joyas, vestida de seda, y q_ueréis ser los dueños únicos de la mujer aplaudida, celebrada por el publico. Ahora no os lo agradezco. Entonces era la ocasión de hacerse dueño de mi alma.

ESCENA UNDÉCIMA
AUGUSTO y JULIO
AUGUSTO

Ya lo has oído. Vamos.
JULIO

JULIO

Déjame.

Yo no te conocí.

AUGUSTO
OLIMPIA

¡Cuántas veces, quizás, habrás pasado cerca de mí! ¡Y no me habrás
mirado! Y ahora, ¿a qué vienes? ¿Tienes dinero? No, no lo tienes. Entonces no me quieras. Has de comprender que yo soy una mujer de
lujo, de postín-como diría el imbécil de Paquiro-. ¿Crees que con tus
dibujos, con tus cuadros, vas a sostenerme a mí, acostumbrada mal? Te
concedo que estoy muy mal acostumbrada. Te engañas. Te he dado
cuanto una mujer como yo podía darte: todo menos el corazón.
JULIO

Porque no lo tienes.
OLIMPIA

Mejor. Si no tengo corazón no puedo entregárselo a otro. ¡Sin corazón! Entonces, ¿qué quieres de mí? Mira, Julio, vete; vete ya. Despídete
de mí para siempre, y dentro de unas semanas, quizás aquí mismo con
Augusto, comentaréis, delante de otra bailarina o de una cupletista, la
chifladura tuya, que te hacía tener la ilusión de adorarme. Terminemos de una vez. Olvídame y sé feliz. (Vase.) ¡Tu amor! ¿Tú amor? Es
una camama.

Vamos, hombre, vamos.
JULIO

No, todavía no.
AUGUSTO

Pero, ¿no lo ves?, ella misma lo ha dicho. Es una criatura egoísta,
cruel, calculadora. Lo dice ella misma. Y lo dice con razón. Hay que
pensar en aquella infeliz, en la pobre muchacha, engañada, abandonada, que iba rodando por los tablados de los cafés cantantes de los barrios bajos. Hay que pensar en lo que tuvo que sufrir, en lo que lloró,
en lo que tuvo que hacer aquella desgraciada, para ir ascendiendo en su
carrera. Cada protector que aparecía en aquellos tiempos era un indiferente o un canalla que se llevaba una ilusión, un jirón de vergüenza, y
que no había amparo, no había sostén en todo el mundo, y la pobre
Engracia Rodríguez, para no caer muerta, tenía que apoyarse en lo más
fangoso, en lo más podrido ... Vamos.
JULIO

¡Déjame!
AUGUSTO

No cree en tu amor, se ríe de él y tiene razón en no creer.
JULIO

Yo la quiero.
AUGUSTO

&lt;Por qué la quieres tú? Por su fama, por sus trajes, por sus éxitos,

�LA PLUMA
por que esos afeites de la bailarina te emborrachan, por el brillo de sus
joyas y de las lentejuelas que bordan su falda, porque ves que produce
ansia en los demás ...
JULIO

La quiero porque sí...
AUGUSTO

Vamos Julio, hermano Julio, por tu madre, por tu hermana, vamos ya.
JULIO (se levanta)' va hacia la puerta.)
No... , no puedo ... , déjame solo, déjame mirar esto por última vez.

CANTO CAUTIVO

AUGUSTO

I

Ven.
JULIO

!Por la pipa de kiff
se me•salía el alma
desvanecida en rosas
desbaratadas.

.

No ... (Augusto vase.)

ESCENA DECIMASEGUNDA
JULIO (Va al tocador y ve la joto~ajla de Olimpia, la toma, la besa, vuelve a dejarla en et tocador, y coge el puñal, se desabrocha el chaleco,§ mirando el retrato alza la mano para clavárselo en el pecho.)

2

Gn el rabab sin cuerdas

ESCENA DÉCIMATERCERA
JULIO y OLIMPIA en la puerta.
OLIMPIA (mira a :Julí/J y serle).

¡A que no!
JULIO (se precipita sobre Olimpi·a y la hiere,§ sale huyendo. Olimpt"a grita al caer. Entra gente.
TELÓN

RICARDO BAROJA.

enredaste la barba
santón que por la calle
floreces las sandalias.
3
'Guba de sol candente
sobre las azoteas blancas
y el mar arrellenado
en cojines de playa.

�LA PLUMA
LA PLUMA

•

9
4

.Ca yerbabuena dulce
dewanecida en ámbar
para el sol de los ojos
esta música esclava.

-.~ ...

s
!IJel monte piel de moro
fuera de las chilabas
pan negro requemado
bajo orin de las barbas.
6
~

.Cuces en las callejas
dentro de las tiendas
el amor entre lágrimas.

7
:Parasol de los negros
rojos y azules. 9l,rdo
en delirio de luces.
Por la noche de carne
van trémulos los aros.
8

6n el cielo el sol
pebetero apagado
en montones de oro
pacen los asnos.
_3 00

!Palabras divergentes
en el abiga"ado
enjambre de los gritos.
(;l cuento tremelúcido
abre su cuarto
con los ojos estáticos.
IO

Cambiantes de palabras
cambiantes de ojos
por el sol de la boca
corren arroyos.
11

Camellos en el verde
pabellón del sultán
atlas caídos
en medio del mar.
12

'Gé moro y en la pipa
de caña el rojo sangre
como un beso se da
que no va a nadíe.
13

.Los pies corrían
cuando el alma
dormia despacio.
301

�LA PLUMA

14

!Dientes blancos
que no se ven bajo
la tela blanca.
.los ojos
en una mezquita dos arcos.

15
.laúd del café cantante
la voz era el sueño
tú el hatschisch en el aire.

UN MODERNO DRAMATURGO ALEMÁN
GEORG KAISER

16

'Gragaluz en la vida
banderas en el mar
vivas alegorías
para soñar.
17
.Ca gumia de la luna
segaba estrellas
el mar las recogía
para hacer perlas.

'1

[I

18

cSelam, selam
en mi fuego
te derretirás.
'f;ánzer, 1923.
302

ROGELIO BUENDU..

situación difícil que el fracaso de la economía alemana,
impone al crecido número de teatros literarios, coincide con
¡
una crisis íntima de la producción. Ha llegado la dramaturgia contemporánea a un punto cuya prosecución sería la
esterilidad irremediable. Por otra parte, las deformaciones sociales y el
derrumbamiento de la clase media ha hecho desaparecer el público que
ofrecía a los dramaturgos la garantía de la tradición y un juicio independiente.
La divergencia entre el gusto frívolo del nuevo público, poco informado de asuntos artísticos, y las producciones de una espiritualidad
atrevida de los literatos que dominan la escena, nunca había llegado al
abismo actual. Verdad es que el porvenir de los teatros alemanes, como
el de todas sus instituciones civilizadoras, pende del problema de la reconstitución económica.
Un grupo de escritores resuéltos y cerebralmente íntegros ha conse-guido conformar la opinión literaria de la Alemania de la post-guerra.
Uno de los más característicos es el dramaturgo Georg Kaiser. Su vida
singular refleja toda la tragedia en que está enredado el intelectualismo
A

�LA PLUMA
LA PLUMA
de alta vocación. Su obra revela la despierta sensibilidad de un genio al
que agota el afán de descubrir la realidad de un concepto _f~ntasmagórico de una constitución social más justa, humana y defimtiva.
'Muy escasas son las noticias sobre la formació~ del_ poeta Georg Ka!ser. Pasó la juventud muy lejos de la patria y m_as leJOS d: la_ bohe~~~
literaria de la que salieron tantos ingenios en la epoca romant1ca. V1V10
en la Argentina, dedicado al comercio.
Al regresar a Alemania, aportaba varios manuscritos teatral~s, obras
de calidad escénica insuperable, maestras en cierto modo. Careciendo de
relaciones literarias, sin apoyo, ofreció sus obras, se aceptaron y se representaron. Die Yiidúche witwe, la viuda judía, es la primer~ de esta serie de comedias originalísima de Judit-asunto tratado hacia o~henta
años por Federico Hebbel-, obra de principi~nte'. c~n un_a audacia que
ponía a descubierto los trazos de un extraord10ano in~emo.
En cuanto a la fuerza del realismo y a la vehemencia de los caracteres, Georg Kaiser no puede competir con su anteceso:; su ma~era más
delicada, fluctuante y nerviosa, hace de la figura heroica un~ v1rg~n precoz y patológica. El rey Marke (Konig Hahnrei) ~ierte las m_fimtas lamentaciones de su edad vieja y perversa en el deleite clandestino que le
produce la afición ardiente y muy ca:nal de Isolda co~ Tristán.
Con un estilo de ligereza coreografica o de pantomima, en otra ob:ª•
Europa, se glorifica la idolatría de la carne vigorosa. El padre de los dioses debe adoptar el papel brutal y estúpido de un toro para vencer a los
sutiles rivales que asedian la hermosura de la hija del rey Agenor. El nacimiento de Europa como el triunfo bárbaro y juvenil sobre la decadencia griega es la alegoría de la obra. Es un concepto que pertenece al romanticismo de Nietzsche y de Wedekind como reacción a una época
de naturalismo y determinismo. En rigor no se plantea aún la cuesti~n,
sino que se veía en el culto de la vitalidad firme un elemento de sociabilidad más integral y apremiante.
, .
.
La ruptura definitiva con los dogmas arttsticos del siglo pasado decide el éxito de su obra con las dos producciones inmediatas de Georg
Kaiser. Son estas dos obras Von Morgeus bis Mittenzaehls y Die Burger
304

von Calais. De modo rico, maravilloso, pintoresco, sabe recoger la versión de un suceso dándole la plena y palpitante realidad de Ja vida. Un
pobre cajero, estrangulado años y años entre las paredes de su despacho,
concibe en un momento de visión una inspiración divina. Prendida la
chispa de un anhelo en la tristeza desesperada de su vida, el afán de conocer ésta por completo le sugiere lograr esta vida verdadera defraudando los dineros que le están confiados. De la mañana a la noche ( Von
Jforgms bis Mz'tte-rnaclzs) recorre todos los estados que el dinero avalora.
Fallida su creencia, traicionado por el dinero, se da cuenta de su nulo
valor y de la nulidad de la vida que aquél promete. Tal sencill-ez y rapidez del desenlace psicológico parece exigir ya las dimensiones sobrenaturales y más efectistas de la cinematografía. En cambio Die Burger
von Calés, inspirado en la obra de Rodin, conserva toda la austeridad y
solemne dignidad de la piedra. Es un recinto sagrado al que ingresamos
aún desalentados por el compás atropellado de las aventuras cajeriles.
Nos encontramos en el ambiente de una realidad superior y atractiva.
En las líneas armónicas del relieve simboliza el poeta el valor eterno de
nuestra acción. Estas dos obras, surgiendo casi a la vez de la imaginación del dramaturgo, acentuaron la perplejidad de los críticos ante el
fenómeno que se les aparecía. ¿Cómo eran posibles en la misma fantasía -dos conceptos contradictorios en extremo? ¿Era Kaiser un ecléctico
que abusaba de las ricas dotes de su sensibilidad? La condescendencia
con los problemas que afrontaba hasta sus últimas consecuencias, ¿era
la temeridad revolucionaria de un temperamento creador? Hay que darse cuenta de la producción dramática que dominaba la escena septentrional. En el fondo, desde Goethe y Schiller, eran románticos los autores que soñaban con un teatro nacional. Romántico es un poeta cuya
obra exige alguna trascendencia más allá de la forma en que fué concebida. Romántica es una obra que vista en sí significa menos que quien
la engendra. Para el poeta romántico la sustancia de la vida está alejada
de las cosas que se nos presentan, no como símbolos, sino como recuerdos lejanos de un sentido inasequible. De modo que el éxito de la
obra necesita el contacto íntimo con la vida de su creador; su valor es
XX

�LA PLUMA
LA PLUMA
relativo, y tan sólo deja de serlo comprendido en la totalidad del individuo que se apodera de él. El último empuje contra la cultura romántica lo dió Goethe.
La esencia de la vida que encontrabá era quimérica; se vió precisado
a sustituirla, diríamos químicamente, y la imitación estaba condenada a
una esterilidad irremediable. En efecto, la formación de los grandes teatros nacionales es anterior o posterior al romanticismo.
Sumergido en el suceso que constituía su asunto, el dramaturgo
reúne la mayor libertad con la humildad más profunda. Nada hay de
problemático en su vida; presta su sensibilidad a un público reunido
por la curiosidad del acaecimiento. Es este el germen del cuento y del
drama (entre las dos formas hubo siempre una estrecha conexión); es
además la garantía más concreta de una realidad religiosa, y suponiendo
en la transfiguración poética una plenitud universal, cósmica, aparece
en él la transcendencia ideal de la vida misma.
Así podremos apercibir el punto decisivo al que nos conduce la ambigüedad del dramaturgo de Bürger von Calaú y Von Morgens bis Mitternaclzs. Celebra las virtudes nacionales y descubre el fracaso de una sociedad que no existe sino en sustituciones lamentables incapaces de suplir la vida.
En sus obras siguientes aparece más dentro de esta controversia. Una
trilogía, Die VraraLle, Gos I, Gos II, pretende la solución de la cuestión
social. El héroe de la primera obra asciende desde los bajos fondos de la
masa a una riqueza fantástica. El fracaso personal de su soberbia de capitalista hace posible un socialismo que llevará a cabo su hijo. Renuncia
al usufructo de la herencia paterna, trocándose de explotador en organizador de las inmensas riquezas pertenecientes a sus subordinados. El
problema está latente en aquella paradoja. No podía consistir la exigencia de los oprimidos en una mera participación formal que aumentase
la fuerza del grillete, sino en el deseo sencillo de una suerte más humana y personal. Envenenados por el cc,mpás extenuante de las máquinas,
no pueden acertar la verdadera causa de su desdicha, no comprenden
que sólo en su propio ser deberían encontrar la salida del círculo en el

que están cautivos. La fábrica se hunde y los obreros vuelven a los escombros para que se reconstruya. El hijo del millonario, el único herido por
el rayo de un presentimiento, quiere impedirlo, y será expulsado, lapidado, condenado a arrastrar el secreto que liberaría a todos en una soledad estéril y mortal.
Otra obra, Bolle Weg Erde, completa esta serie, añadiendo a la realización del socialismo su último y más afirmativo elemento: el utopismo. El drama nació bajo la sombra de Dostoyeusky y en él domina un
concepto vago e in undante de la agudeza acostumbrada en el desenlace.
La fantástica extravagancia del asunto nos conduce a las heladas regiones cerebrales, sustituyendo esta falta de vitalidad con lirismos amplios.
Georg Kaiser niega radicalmente la posibilidad de que exista el delito,
cometido por todos y nadie: se abren los cuarteles, se rompen los calabozos, se abandonan ciudades y todos acuden a escuchar el discurso del
poeta, que muy bien nos puede sugerir la cuadratura del círculo, sin
impedir con ello que el resultado de tal maniobra cerebral se sustraiga
a nuestra imaginación con la misma ligereza con que figuraba en las
manos agitadas de su autor. La masa en estas obras se condensa en
energías casi dinámicas y perdiendo su vida individual, su variedad pintoresca, llega a ser como una cifra en mano de su creador.
El papel de pensador austero, platónico, lo adopta definitivamente
en su tragedia Der gerettete Alkibiades, quitándose la máscara hipertrófica y enigmática que cubría su inteligencia. Viendo el engarce de sus
numerosas obras, hemos de hacer constar que la promesa ofrecida no se
cumple, que ha limitado el ámbito de su sensibilidad, que se ha hundido en la oscuridad de un problema cuya complicación la luz de su
fantasía pétrea no habría iluminado por entero.
El éxito exterior de la obra de Georg Kaiser había alcanzado el
colmo el año 1921. Figuraba en los repertorios de todos los teatros que
presumían de alguna transcendencia; un estreno del autor se esperaba
con interés y curiosidad acuciadora; se representaban traducciones de
sus obras en Inglaterra, América y Escandinavia. La fecundidad de su
genio parecía inagotable y casi eruptiva. Se propalaba que estaba dedi307

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cado siempre a la elaboración simultánea de cuatro o cinco obras y que
proyectaba además la explotación poética del vasto yermo de la cinematografía.

l:n medio de esta esperanza orgullosa que emulaba la joYen Alemania con el nombre de Georg Kaiser, un hecho alarmante, además de
quitarle el honor civil, debía desacreditarle a los ojos de la mayoría robándole su actitud preeminente. El delito, que había sido el germen integral de tanta¡ obras suyas, fué cruda e irreparablé realidad en su pro
pia vida.
Convicto de defraudación, los jueces hubieron de cumplir las leyes y
condenarle. Él creía justificarse declarando con soberbia que las leyes
eran inadmisibles a la singularidad de su ingenio.
Tenemos aquí toda la tragedia del intelectualismo contemporáneo.
Incapaz de engendrar la síntesis íntima con la actualidad de la vida, vacila sin apoyo entre una resignación suicida y una soberbia desenfrenada y sacrílega.
Ha sido Carl Sternheim quien pronunció la verdad tremenda de
que la palabra pueblo había dejado de corresponder a una realidad y
que desde ahora sería rechazada como metáfora atrasada y remota del
ámbito de su poesía.
Así, aislado y estrechado en la vitalidad de su propio ser, necesitaba
el dramaturgo la tragedia de su vida para justificar y profundizar su.
obra.
WERNER

KRAuss.

LA PLUMA

EL NAVÍO MEDROSO
!Paquebot de seis puentes
g cuatro chimen.eas
!I ascensores eléctricos !/ hélice triplicada.
Ciudad mecánica, trémula !/ errante
g babélica
por que a través de los siglos
encarnaste la bíblica legenda de la promiscuidad de los hombres !/
[de las lenguas!Paquebot. ¿!Por qué tiemblas?
¿'Giemblas porque allá en tus entrañas
tu corazón de acero,
tu corazón inquieto
como es el corazón del siglo XX;
tu corazón lleno de bielas !/ de tubos
te da una pulsación viril g rítmica
para ir violando el agua
g desflorar la carne de las olas
cuya virginidad se reintegra tras de tu estela a cada instante?
¿{) también tiemblas
porque esta tarde
comentaba el termómetro una posibilidad de tempestades
g, en tu proa medrosa
corta un alfange masas de neblina
pero va tiritando
no solo al frío

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sino al mordisco del presentimiento ... ,
¡oh el obsesor recuerdo de tragedias oceánicas!
{;vocación de trombas g naufragios
que pasa en remolino apocalíptico
sobre el alma del paquebot espeluznado;
el pobre paquebot que en esta noche
desvela sus pupilas perforando la niebla
g solloza con asma
ese! asmtr que persiste
desde que el humo raspa su cuádruple garganta!,
solloza con amagos de locura
que apuñalan el alma de la noche
en cugo añil solapan mar g viento
sus confabuladas agresiones...
!Pero la noche, aviesa, dice al barco:
¿qué más da hog que mañana
si sólo el mar contiene tu destino
g en él cierra su hipérbole tu suerte?
.Ca onda que para tu cuna se hizo cóncava
se hará convexa para tu ataúd.

CRÓNICAS LITERARIAS
ITALIA
D'ANNUNzro A NOSOTRos: ANTE PAPINI. - Un nuevo libro de Papini, esta vez en colaboración con el ferocísimo católico Domenico
Giuliotti, aparece ahora en los escaparates de las librerías italianas: el Dizionario del/'01110 selvatico. ¿Poesía? ¿Novela? ¿Filosofía?
Nada de bromas. Papini tiene ya escogido camino; y sería absuldo y hasta pueril esperar de él un libro de verdadero sufrimiento interior;
la 1bra que sus admiradores-si todavía los tiene -esperan e invocan.
Y como el Diziona,·io dell'omo selvatico, aun con tantas páginas bellas y papin,nas como contiene, no nos da un nuevo Papini. y como. digámoslo también un nuevo Papini ya no vendrá acaso nunca, intentemos con voluntad e
intell{encia, antes de pasar a otros nombres, ('Stablecer. aunque sea a nuestro
modo y sin pr"tensiones críticas, lo que ha dado a nuestra generación y
de qu, suerte ésta Je considera ahora.
¡¡

* * *
FLAVIO HERRERA.

La µrte que ha representado Papini en los años oscuros de la última fase
del domnio dannunziano, no fué en modo alguno pobre ni sin irradiación
Antes bi•n, se puede decir que ha sido el único ingenio vivo de su época; tan
ansioso d: verdad aparecíó; tan vario y mudable en sus investigaciones y experiencias En efecto, mientras los más creían a cierraojos en los viejos dogmas }iteraros espirituales y morales, él los combatió; y no superficial y débilmente, sino con todas las fuerzas del ingenio y del ánimo. quijotescamente
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ávido de descubrimientos cada vez mis nuevos y límpidos. Los primeros diez
años de su actividad documentan por modo admirable la frescura de su ingenio y la gallardía y el ímpetu de su condición. Investigador por instinto, pasa
descontento y febril de una experiencia a otra; y aunque cada superación es
para él en el fondo más una derrota que una victoria, su ánimo no cede, su
vehe mencia no decrece; de suerte que el lector tiene la sensación de una renovación continua de fuerzas y de cultura, que se alimenta en la tragedia misma del hombre y lo lleva a la obra maestra. Un documento de este ansia deberá darlo, en efecto, en Uomo finito, que es precisamente el libro producido
al margen del cansancio, el libro cálido y ansioso de la propia pena interior
insuperable. Desde I' Uomo finito empezarnos a comprender al mismo tiempo
las grandes posibilidades de Papini y sus imposibilidades. Porque aquella
renovación de fuerzas no fué efectiva en realidad, sino aparente; que el esfuerzo del pensamiento, por ascendente que pareciese, no era otra cosa que
un giro, vivo sí, pero desesperado, en torno al eje propio espiritual y sensible

*

11

J

-t

\

* *

No hay ya quien no sepa cuánto hemos amado a Papini (y no sólo los illlianos) los jóvenes que hoy cuentan treinta o treinta y cinco años; porque odos vernos representado en él con verdadera masculinidad nuestro drama, t:&gt;&lt;iavía en formación o apenas naciente; y esta representación tenía momen:os
de tal novedad, puntos y pasajes de tal frescura, que el estupor superó I la
admiración misma.
Históricamente hablando, repetía, aunque fuera renovándolas, actiodes
que ya no eran nuevas en el curso del pensamiento humano; porque tod;S las
épocas en su parábola de cansancio han encontrado, sobre poco más o nenas,
un Papini; pero si pensamos en el momento en que surgió, bland ucho 'retó1 ico, no se puede por menos de reconocer a Papini una audacia de acitud y
de expresióu absolutamente insólitas.
Nosotros nacíamos entonces n las letras; y como autómatas aceptál)mos lo
que bailábamos, sin evaluar, no ya nuestra literatura, que rara vez el sentido
crítico es innato en los jóvenes; pero ni los hombres como tales homb:es, para
ver si la producción de los más famosos era sincera o trabajada, : quiénes
e:-an los tales, en fin, en la vida diaria. En aquel éxtasis de todas la, energías
estéticas y morales, nos encontramos, pues, con Papini; y la seisacióo fué
312

como de un gran vendaval repentino; que al mismo tiempo ilumina y aturde.
Gustan, por otra parte, los jóvenes de quien demuestra, y retóricamente mejor aún, audacia y decisión; e incluso los más arraigados, como aplicadas sensibilidades, en el arte entonces de moda-D'Annunzio y epigonos-no pudieron sustraerse a aquel improvisado aliento juvenilmente burlón; y aun cuan&lt;lo remisos, presto o tarde lo advirtieron y se congratularon.
La fortuna de Papini no irradió por lo demás, inmediatamente como hoy
parece; si no con un lento proceso de penetración, al cual no fueron ajenas
ciertas murmuraciones y leyendas. Y si la realidad era más bien modesta o,
al menos, no tan extraordinaria, la leyenda la enriqueció, la coloreó, le dió
aspectos y fisonomías de tal manera misteriosos, que la difusión de aquel
nombre y de aquella obra y la polarización de aquellas actitudes salió muy
beneficiada. Leyenda que cambiaba según el sitio; pero a través de la cual
vcfase a Papioi ya como un jorobado rabioso, bien como un Satanás redivivo;
que vivía, eso sí, en Florencia, pero no se sabía cómo; enemigo de todo el
mundo, antes bien, satisfecho de las enemistades y los odios desencadenados
en derredor suyo.
La realidad era otra como vemos y sabemos después, porque aquel joven,
mientras repartía g&lt;íllpcs a diestro y siniestro, pasaba febril y duramente sus
vigilias de estudio en las bibliotecas públicas; trabajando y buscándose; creán&lt;lose y recreándose de continuo.
Su natural, por otra parte, más de dialéctico que de artista, más de polemista que de constructor no encontraba, por más que lo buscase, un terreno
llano ea que abandonarse. Y sus posibilidades emotivas no son extraordinarias: más cerebro que corazón. Cuando, en efecto, intenta aislar la sensación
propi~ del mundo libresco en que se baila surnergide hasta el asco, construye
sí, pero siempre con intenciones críticas y sofísticas; y rara vez una emoción
profunda ayuda los vuelos caprichosos de su potente fantasía. Han de pasar
muchos años ¡y cuán trabajosos! antes de que encuentre un acento verdaderamente interior y sufrido y, corno en todos los cerebrales, casi nunca le produce amoción el espectáculo de la miseria ajena, mas de la propia; ya sea un recuerdo de la infancia (cl\fartín La Palma»), ya su misma biografía de hombre y
&lt;le escritor ( Uomo finito).

* * *
1:on todo, no es posible dejar a un lado sus obras menores-de creación y
&lt;le crítica-por más que el releerlas hoy nos produzcan cierto fastidio; es me313

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LA PLUM A
nester pensar en la época en que nacieron y en el enorme consenso que suscitaron. Era, como se ha visto, la época del dannunzianismo; en la que triunfaban
en poesía temas y motivos frívolos o retóricos, en el género narrativo anotaciones e invenciones extricta, perezosamente adherentes a la vida: sin un hálito
de poesía y, lo que es peor, con formas y modos periodísticos, prosa corriente,
Papini no era todavía el prosador excelente del Uomo finito y sobre todo de
las Cento pagine di f,oesia; pero ayudado por la lengua nativa, tiene ya un paso
de estilo discretamente disciplinado; y si todavía no sufre precisamente el escrúpulo de la palabra, su innato espíritu crítico le veda al menos los abandonos y caídas sólitos en las tres caartas partes de los escritores italianos, los
dannunzianos incluso. Por otra parte, el odio instinti·10 hacia las invenciones
manidas le lleva a investicaciones y motivos de cualidad más interna; y aunque por evitar unos modelos siga otros (lo cual les pasa siempre a cuantos intentan algo nuevo) su fantasía es tan rica y dúctil que incluso en las composiciones más calcadas en Poe, hay siempre alguna señal, algút1 momento que son
verdaderamente suyos, inconfundibles. Cierto que estos libros (Lo trágico cotidiano, El piloto ciego, Paro/e e san¡¡ue, Butfonate) no representan al mejor Papini; pero erraría a buen seguro quien del todo los menospreciase. Pudiera
decirse que es menester partir a toda costa de estos esfuerzos y tentativas para
comprender al Papini venidero; :e incluso para explicar su conversión repen•
tina de hoy. Ingenio más apto para expeler que para asimilar, su trabajo de los.
primeros años sobre todo se desenvuelve sí para comprender, pero dinámica.
mente; es decir, para sobrepujar para seguir adelante. Acepta en un cierto
momento; iucluso padece; pero su aceptación no es nunca total y definitiva.
Hasta cuando parece llegado a una atmósfera adecuada (se ve en la experiencia
pragmatista) su inquietud, aunque sea no más latente, continúa; y en un momento dado, nuevas dudas, nuevas recriminaciones le intranquilizan, que si
no le llevan decididamente a la negación despiertan su instinto crítico.
Estos flujos y reflujos, estas aceptaciones y rebeliones, estas tragedias cerebrales e interiores, no son por Jo demás de Papini sólo, sino de toda aquella
generación que, nacida en una época cansada y atea, materialista y escéptica.
siente la proximidad de una gran crisis: que será precisamente la guerra mundial con la consiguiente decadencia de todos los demás principios morales. Por
eso, Papini no es tan sólo un fenómeno italiano y mediterráneo, sino que su
tragedia cerebral se inserta en la europea; y, aunque sea con una obra discutible y no grande tal vez, se convierte en uno de sus intérpretes más sinceres-

Otros podrán quizá superarlo en fuerza creadora o en sentimiento, pero también es verdad que ninguno de los italianos de la época antibélica supo como,
él asomarse a tautos problemas actuales y darse cuenta de ellos, aunque fuera
de prisa y periodísticamente.
De suerte que, durante muchos años, dominó en Italia; y si como todos los
dominadores perdió muchas veces el sentido del equilibrio, cayendo-él tan·
enemigo del lugar común y de la retórica-en la retórica misma y en el periodismo, no es menos cierto que nos deja su epopeya espiritual en el Uomo jini- to; obra indudablemente defectuosa (en modo alguno obra maestra) pero po-tente y febril; una de las más vivas, si no la más viva, de cuantas la época post·
dannunziana ha visto nacer.

* * *

j
,i

Este es el Papini que la juventud italiana ha conocido y amado en la época.
prebélica. Pero, ¿cuántos de los que le hemos amado, que le hemos seguido,
que hemos creído en él, le son todavía fieles? Históricamente hablando, todavía es alguien; pero en la vida espiritual de hoy ya no cuenta: aventajado y·
olvidado. Con una c.aída casi tan repentina como l.; conquista, Papini se encaentra hoy, aunque todavía con muchos lectores, en una atmósfera qúe no
sólo no domina ya, sino donde ni siquiera se advierte su presencia. No e-s este
un fenómeno extraño ni uno de esos cansancios o náuseas que les toca sufrir a•
los escritores muy popul:ires; porque ya digo que la tirada de sus libros sigue
siendo grande y que, antes bien, aumenta; se trata, por el contrario, de un
hecho humano y moral, simple azar y pudiéramos decir que lógico. En efecto,
los. jóvenes que cuentan hoy en la vida italiana (y que mañana contarán más
todavía) casi todos vuelven de la guerra; y la guerra, además de darles uu
gran equilibrio, les ha hecho ávidos de muy otra cosa que bellas paradojas y
ágiles extravagancias. Lo que menos había gustado y amado en Papini era,.
por otra parte, de ayer: de una época frágil y desnutrida moral, literaria y políticamente; y el hoy se les muestn a estos jóvenes tan distante y diverso d&lt;'!l
ayer, que ciertas experiencias de antes de la guerra incluso parecen anacrónicas, cuando no retórica pura. Allá en la guerra los libros de l'apini siguieron
teniendo muchos lectores; pero, acabada la guerra, estos lectores esperabandel escritor amado no sé qué, pero sí ciertamente un libro digno de la tragedia
que ellos y el mundo habían padeci&lt;jo; libro que Papini no dió y que tal vez no,

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LA PLUMA

•dará nunca. No diré si esa expectativa era o no justa y lógica, que si bien se
mira la conclusión del impulso papiniano está precisamente en el Uomo finito,
allí donde se constriñe a una confesión estricta y disciplinada de las propias
aventuras interiores; y las pruebas y experiencias acaecidas a este libro no eran
en el fondo otra cosa que reincidencias, retornos, retoques de motivos autobiográficos, estilizados esta vez y arracimados en poemas. El he~h~ es que _Papini no volvió a ser hallado, y aparte sus posibilidades, tal _vez hm1ta~as, c1cr"tamente más cerebrales que emotiva!, a esta descentración repentma de su
posición en la vida intelectual italiana, contribuyó s11 ausencia casi absoluta
del mundo de la guerra, y no tanto física como espiritual. En efecto, todos re•&lt;:ordamos lo que en aquella época e-scribió: o literatura periodística o poemitas en prosa. unos y otros expresados como con voz indiferente y lejana, como
si no viese ni viviese con los demás, sino cncerndo en un mundo remoto,
ausente en absoluto de la tragedia que todos padecíamos.
A falta, pues, del milagro o de la obra maestra, los jóvenes a~miradores_d_e
.ayer advirtieron de improviso en él y en su óbra lo que en rcc1h~ad lo~ cnti-cos más sagaces habían ya notado antes de la gue-rra: una ausencia casi absoluta de sensibilidad, un esfuerzo completamente cerebral por épater al lector a
toda costa, una facilidad abundante, un escritor, en fin, más apt~ para disertar
-gustosamente de esto o lo otro que para crear. Incluso, se olvidaron los _momentos más bellos y padecidos de su obra, en la que babia, hay y se verá siempre un esfuerzo nobilísimo de comprensión y de eliminación, y le dejaron atrás
con fastidio y antipatía.
·
,
. .
Acaso él mismo presagiara que el consecso en torno suyo tema que d1sm1•
nuir, pero no tan repentinamente, y, sobre todo, no por parte de aquellos que
hasta ayer le habían sido fi~les: los jóvenes.

* * *
Lejos de los nuevos ya, la separación, lejos de disminuir, se act"nt~ó cuand_o
publicó la Storia di Cristo. Porque no sólo faltaba, después de do_s anos ~e silencio, la obra maestra esperada, sino lo que es peor, reaparec1a cambiado,
con una resignación súbita de viejo o de vencido. Los ideales de la generación
surgida de la guerra, podían quizá tender hacia una vida más nucv_a, más pur~,
más moral vibrar c:n ellos una necesidad de apoyos más sustanciosos, sentir
con urgen~ia cierta inexplicable inquietud, antes nunca sentida; pero entre cs316

tos 11eotimieotos confusos y la afinación ortodoxa de Papini hay harto espacio
vacío. Intuyó que, ciespués de la guerra, la generación que de ella volvía traería una fe; pero se apresuró harto a traducir esta intuición en acto, a darle wna
forma y un nombre. Por un lado, pues, espera inquietud y confusión; pero de.
otro una afirmación en demasía rápida y decidida. En suma; la Storia di Cristo
y la conversión consiguiente no dieron al desmovilizado la sensación del drama, sí más bien de un acomodo rápido, que no persuadió. En efecto, con todo
su éxito, la Storia di Cristo no esclareció ni medicó el trastorno espiritual que
la generación sufre, porque la expectativa era todavía caótica, en formación, y
pocos sentíansc ya maduros para un retorno decidido y total (no dramá~ico) a
la fe de la infancia. Por esto, el suceso fué ficticio, por cuanto en vez del camino soñado tuvo que seguir el libro otro más ortodoxo y más fácil, y encontrar la mayor parte de los lectores en los seminarios, en los conventos, en las
sacristías. Creían los jóvenes que después de la guerra Papini expresaría su
drama, ta l vez ayudando al aquietamiento de sus inquietudes; y. por el contrario, salió con un hábito nuevo: co::1 los cabellos blancos de ceniza, con un rosario en la mano. O harto poco, o demasiado.
En realidad habían creído exageradamente en él y en sus fuerzas. No era
un taumaturgo: era un hombre. Y su ingenio no podía encontrar nuevos acentos después de la guerra porque había estado harto solitario y ausente del dnma de todos; y porque, en fin, su drama, enteramente egoísta, había ya cerrado,
la propia parábola.
Entonces apareció, no como un genio del que se puede esperar quién sabe
qué, ni como figura mística de proporciones insólitas, sino como uu hombre de
gran talento que se había malgastado en las más bellas avunturas cerebrales, y
que, en un momento dado, encontraba cansado y maltrecho, reposo en Dios.
No era ya tampoco un hermano mayor de los que con la persuasión y el amor
pueden ayudar a los pequeños a zafarse de una dttda o un dolor. No podía
dar, repito, más de Jo que había dado (que es mucho), y si la Storia di Cristo
no es una obra maestra, si el Dizionario dell'omo selvático no nos da otro Papini nuevo-si su estatura, en fin, no sobrepasa la d~ sus contemporáneos-,
no por ello debe serles menos caro y próximo. Consciente o no, con ellos estuvo en su primera juventud, enseñándoles a despreciar tantas cosas falsas y
a reconocer la brizna de oro en el oropel, guía audaz y prote:vo, dcsenvuc:lto
y animos() ca una t.poca de retórica y de énfasis.
En la historia de su formación espiritual, encuentre un día o no quien Jo.

�LA P L U ~1 A

LA PLUMA

supere, ha obrado como un ácido corrosivo, y si los jóvenes de hoy y de ayer
se ver. libres de muchas escorias a él se lo deben también, y tal vez a él sobre
todo. Si hoy está encerrado en el círculo de una fe y ha perdido todo motivo
de drama, los que queriendo creer no creen todavía, deben mirarle, no como
vencido en todo caso, mas como a un liberto, pues que se ven ligados a la ca•dena de su tragedia cotidiana y sin haber escrito, ¡ay!, su Uomo finito .
MARIO

Puccuu.

Sobre Papmi: Renato Fondi: (.Ju construttore: Giovanni Papini (Ed Valeccki,
Firen:;e).-Donatello D'Oratiio: Giovanni Pappmi.-Giuseppe Prezzolini: Discorso
su Gior,anni Papini (La Voce-Firenze).

BÉLGICA
FLAMENCA. Deseo consagrar la· crónica de este trimestre a una parte de la literatura belga, donde todavía no he
tenido ocasión de llevar a los lectores de LA PLuMA: me refiero a
la literatura de expresión flamenca.
No ha de olvidarse qu~ más de la mitad del pueblo belga no
posee el francés como lengua materna ni como lengua usual, y sería soberanamente injusto dejar correr b. leyenda de que el flamenco no es un idioma, sino
un patois, que no merece ser estudiado. Si fuese a enumerar, aunque sucintamente, las obras pujantes y ricas de verdad que constituyen el patrimonio de
la lengua flamenca en el pasado, un cuaderno entero de esta revista no sería
bastante. Nadie puede ignorar que el místico Ruysbroeck, el Admirable, escribió en flamenco sus ,Naces Spirituelles•; que flamenca halló su primera expresión el célebre fabliau medieval Le Roman dr, Renard; que en flamenco
escribió el buen Cats, el moralista más popular de todo Occidente en el siglo xvu, y que el flamenco fué la lengua preferida por la pléyade de sabios y
artistas q11e hicieron del Renacimiento Septentrional uno de los momentos más
emocionantes de la vida universal.
Dien sé que la horrenda política, muy pronta en todo país a degradar las
causas más bellas, y a oscurecer lo que está claro, se ha cebado en la cuestión
•de la literatura flamenca, como en todo lo que, de cerca o de lejos, atañe a la
tTnATUllA

318

disputa de razas y de lenguas que actualmente amenaza la existencia misma de
Bélgica. En cuanto a mí, que no soy flamenco, y que tengo la fortuna de vivir
apartado de la política, me encuentro bien situado para estudiar cdesde fuera•
la eflorescencia literaria flamenca, desdeñando los puc.tos de vista accesorios,
y tomando en cuenta únicamente el carácter de eternidad que aporta al espíritu europeo.

Es innegable, para todo ei que no esté ciego por los prejuicios, que la literatura belga de expresión flami-nca es actualmente mucho más rica v viva que
1a de expresión francesa. Esta sufre con rara violencia la atracción de los
grandes movimientos literarios de París, y todos sus elementos de valor son
uno tras otro, absorbidos por Francia. Los literatos flamencos encuentran e~
Holanda editores y público, pero no sufren espejismo alguno, ni alucinación
ni anexión intelectual. Holanda es un país muy poco centralizado; esto le ca~
racteriza. No hay cu el mundo un país en que las grandes ciudades se bailen
tan próximas, Y donde el espíritu local o de campanario se desenvuelva tan
p?co. Flandes es simplemente una provincia de la literatura holandesa, y nadie, en Amsterdam ni en parte alguna, pretende atraer a nuestros mejores escritores y desnacionalizarlos.
La literatura flamenca ofrece, pues, el doble carácter de ser el fruto de una
escuela regional y de ser totalmonte independiente. En fin-privilegio de un
pue~l~ pequeño a qui~n le está vedado el proteccionismo moral-, repudia el
narc1s1smo que en la literatura francesa, por ejemplo, ha causado tantos estragos durante el siglo último.
No me detendré en la historia de la literatura flamenca desde la liberación
de Bélgica en 1830. Diré tan sólo que el movimie'.ltO de renovación que trast?rnó, hacia 1830, la vida intelectual de los belgas de lengua francesa, repercutió en Flandes. Frente a la •Jeune-Belgique• de Max Weller, frente a cL'Art
.Moderne•, de Eumile Verhaeren y de Edmond Picard, hubo la famosa revista
de Auguste Vermeylen, e Van Nu en Straks• (literalmente: De ahora y en seguida¡ paráfrasis del folleto de Charles Marice: cLa litterature de Tout-á1•Heure• ). Diré también que esa revista vivió más de diez años y que fué una
de las pocas •encrucijadas• europeas que los diez últimos años del siglo pasado ofrecieron a los jó\•enes ya cansados del estribillo realista en estética y del

�LA PLUMA
chauvinisme en política. Auguste Vermeylen, novelista pujante, fué sobre todo
uno de los críticos más grandes de su época, y s6lo Albert Verwey, el genial
ensayista holandés, pudo hombrearse con él. En torno suyo se agrup6 una pléyade de poetas, de novelistas y de dramaturgos. No entraré a enumerarlos,
para evocar tan s6lo el nombre de Guido Gezelle, cuya gloria habrá llegado
probablemente a España, pues en los últimos diez años le han consagrado en
Francia algunos libros.
Todo esto, es el pasado. Si me he detenido tanto en ello, sírvame de excusa el que la generaci6n actual es muy digna de sus ~ntecesores. Digna por la
efervescencia cordial y mental de los jóvenes, y también por el talento excepcional y la importancia verdadera de muchos novelistas.
Desconfío un poco de lá fiebre que devora a la juventud, porque descubro
demasiados móviles politicos, y no puedo establecer una se¡,aración entre los
elementos sanos y los sospechosos que rivalizan en ardimiento en la recia lucha empeñada entre Flandes, vanguardia del germanismo en Occidente, y los
fanatismos pseudo-latinos. Algunas revistas, como «Ter Waarheid• (Hacia la
verdad), cuentan seguramente entre las más simpáticas y mejores de este período de la post-guerra; pero aguardemos, para hablar de ellas a fondo, a que
resistan las tentaciones de la política y la prueba del tiempo.
Pero no me valdría excusa alguna si en esta revista donde tengo el honor,
ya va pz.ra dos años, de escribir la crónica de las letras belgas, continuase sin
decir nada de hombres como Cyriel Buysse, Styn Streuvels y Félix Timmermans, cuya significación rebasa infinitamente las fronteras de su país. Pertenecen a tres edades diferentes del pueblo flamenco-donde, como en la Alemania expresionista, las generaciones se han sucedido desde hace un cuarto de
siglo. al paso de carga, ~iguiendo la una a la otra con diez años de diferencia
apenas-; representan toda la vida intelectual, todas las tradiciones, todos los
atavismos que una nación vieja puede descubrir en sí después de edades de
!silencio y de las pruebas de la ocupación extranjera. Cada uno de ellos ha
profundizado un poco más que su predecesor en el viejo corazón flamenco;
cada uno ha hecho su descubrimiento en esa excavación sentimental; cada uno
ha sacado a luz, honrándolo, un poco del patrimonio de los antepasados. En
tanto que Buysse se detenía en el espectáculo externo de la vida flamenca Y
describía su candor fastuoso y sonante, Streuvels interrogaba al campesino,
sondeaba su alma, y reconstituía su ánimo tradicional en sus marcos inmutables y-el vocablo no es excesivo-trágicos, Timmermans resucitaba a LJylens.
320

LA PLUMA
diegel. es decir, el misticismo, el heroismo generoso y descuidado y la jovialidad de esa Flandes «tenaz de corazón• que Verhaeren ha ca, tado
d" ·
mente.
'
pro 1g1osaCyriel Buysse pa~a ya de los cincuenta. Físicamente, evoca bashnte bien
el flamenco de la caricatura y de la fábula: alto colorado s
,
d
•
.
.
•
, angurneo, e arrnaan recia, gran reidor y parlanchín traaón y bebedor te "bl
b
·
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mt e, un poco salaz y
romtsta. Vive cómodamente en una vasta finca cercana a G t
•
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ao e, con cierto
aire e sen~r del lugar. Su capacidad de trabajo asombra. Ha escrito y publicado unas crncuenta novelas y colecciones de novelas cortas a ·t' ¡
"d
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•
.
, 1 1cu os que reum os ormarian cien volúmenes y varios dramas Ad · d d M
'
·
mira or e aupassaot
y_ de todos los naturalistas
franceses y extranJ· eros él solo O
•
1
.
_
,
, casi so o, representa desde hace trernta anos el naturalismo flamenco H l
d
d
.
. a 0gra o ver ade ras obras maestras prntando la vida rural y campesina, y ciertos cuadros de
cost1,1m~~-es aldeanas, como Het Ezelken (traducido al francés con el título de
Le Bou1r1quet), o _como &lt;La Novela de un ciclista, son absolutamente perfectos.
No ocultaré, ~m embargo, que todo el talento de Buysse no basta para ate1:uar la. monotoma q_ue de uno a otro de sus libros reaparece y persiste. Estétic~ anhcuada,_en pr~m_er lugar; pero, sobre todo, una mentalidad algo rudimentaria, y demasiado raptda satisfacción ante el aspecto externo
1 · l
fl ·
.
, Y a veces ante
e s1mp .: re eJo de la_ vida ~am~nca. Sus campesinos son demasiado simples
Y regoc1Jantes, dema~1ado bien diseñados. En todos sus libros resalta demasiado el af.ln_ de crear tipos, y de jugar con cuatro O cinco temperamentos, siempre los mismos, por el gusto de contar anécdotas.
No hay siquiera en Buysse, como lo había en Zola, el propósito de escribir
una ep.opeya de la vida cotidiana y de la burguesía contemporánea; en vano
buscanamos la sombra de un estudio psicológico; como en Maupassant, a quien
;entaba hace un m?mento, no hay más que una selva de anécdotas, un rosario
: sucesos, una sene de «cuadros de génern• siempre ejecutados leal y limpiamente, pero muy faltos de lirismo.

* * *
Styn Streuvels el! u11 artista de más fina calidad. Hijo de un panadero de
aldea, fué taho~ero muchos años, y al fulgor del horno paterno, vigilando la
cochura,, a~rend1ó a leer, y devoró Juego las obras de los grandes clásicos y de
los romanticos famosos, que adquiría en ediciones populares, a diez céntimos

XXI
32 1

�LA PLUMA

LA PLUMA

el volumen. Para ensanchar el área de sus lecturas, Streuvels aprendió, solo,
el alemán, el francés y rudimentos de inglés. Para penetrar mejor en las dificultades técnicas vencidas por los maestros cuyas obras estudiaba, trató de escribir y de imitarlos. Cuando se lee el relato de la juventud de Styn Streuvels,
que acaba de llegar a los cuarenta y sólo hace quince años que abandonó e l
oficio paterno, nos parece leer un cuento de hadas o la historia legendaria de
un héroe de la Edad Media. Sin embargo, bajo su pintoresca traza, nada más
auténtico.
Styn Streuvels es grande, sobre todo porque ha logrado manifestar los elementos de eternidad que hacen solidarios a los hombres a través de los siglos
y de los pueblos. Flandes no es yd para él un tema de pintura truculento, sino
el cristal de aumento a través del que descubre a la humanidad. Dos de sus
libros, por lo menos, figuran entre las grandes obras que han enriquecí?º al
espíritu humano en estos cincuenta años últimos: cl\linnehandel» (comerc1~-de
amor), y el muy reciente cPrutske• (diminutivo afectuoso que se da a un mno):
Este último libro, sobre todo, es superior a todos los elogios; desde cHenn
Brulard•, de Stendhal, no había vuelto a leer una evocación de la infancia tan
conmovedora, un cuadro tan minucioso y tierno de las emociones r;imples, de
)os descubrimientos triviales, de las tranquilas alegrías que constituyen la trama de la vida desde el albor de la conciencia hasta el ingreso en la escuela.
¡No más color local! ¡No más sabor flamenco! El espectáculo df: la vida e? su
carácter de eternidad, simplemente bello. No sé si Styn Streuvels nos dara algún día un libro de calidad superior a este; pero sé que con este le sobra para
ocupar un puesto en primera línea entre los maestros de la época.

*

*

*

Félix Timmermans es más joven: apenas treinta años. Puede decirse que
basta ahora lo que ha hecho es una magnífica salida. También él desempeñará
su papel en este nuevo Renacimiento del Norte que se amplía desde hace veinte años. Estoy seguro de que París, que muy pronto descnbrirá uno de sus
libros, publicado en la excelente Colección de Prosistas Extranjeros Modernos
(F. Rieder, editor; en la misma colección se han publicado dos novelas de
Buysse. De Styo Streuvels nada se ha traducido aún, desgraciadamente), le
acogerá con el entusiasmo que Holanda y Alemania han puesto en el elogio del
joven escritor.
322

Félix Timmermans se ha dedicado sobre todo a describir la Flandes místi-ca y grave, la Flandes unánime en su fe rudimentaria, pero tenaz. Su cKindeke
Jesus in Vlaanderen• (El Niño Jesús en Flandes), posee la dulzura y la serenidad de un cuadro de Breughel el Viejo, y •Pallieter» es una de las rarísimas
novelas que se substraen a la clasificación. Pero ni uno ni otro Yalen lo que un
breve relato, satírico y místico a la i,ez, como los cuadros de los viejos artesanos de los siglos xv y xvr, que Félix Timmermans acaba de publicar con este
delicioso título: cDe zeer schoone Uren van Juffrou Symfforosa, bcgfntje• (Las
bellísimas horas de la joven Sinforosa, beguina).

* * *
No quiero sacar una conclusión prematura de esta crónica, que no tiene más
fin que el de revelar la existencia de tres escritores notables a los lectores de
LA PLUMA, que probablemente no los conocían. Me creerán por mi palabra si
les digo que esos tres maestros, por razones y en grado diferentes, merecen
los mayores afedos y respetos; son los abogados admirables de un pueblo pequeño, que, en todas las épocas, ha. sabido honrar el pensamiento y el arte europeo. Los tres siguen trabajando, y su apasionada evolución no ha concluido, ni
mucho menos. Otros muchos escritores de talento les rodean, el noyeJista
Toussaint de Boelare, el poeta Van de Woestyne, etc., de quienes hablaré en
otra ocasión.
España ha vivido mucho tiempo en estrecha cohesión con Flandes, y no
puede desentenderse de su vida actual ni de la resurrección que aquí está
-cumpliéndose. Y Flandes no ha olvidado que Rubens, su pintor más grande y
su embajador más ilustre, escribió en una de sus últimas cartas, que viene a
ser un testamento político: «Sólo dos países merecen que uno dé la vida por
ellos: el mío, y luego España. O mejor dicho: España, y luego el mío!»
PAUL

COLIN.

�LA PLUMA
CATALUÑA

[I

,

poeta Ventura Gassol acaba de publicar un cuaderno de poesías.
patrióticas con el título de Les tombes flamejants. En la portada se
ve una nave simbólica, llevando como leyenda dos versos del pequeño libro:
cCatalunya, pátria nostra
vola com un nau!,

L

Los versos son una continuación, interrumpida durante algunos años, delas viejas Englantines de los Juegos Florales de otras épocas. Un joven poeta
de la nueva generación, tan llena de inquietudes espirituales, :iigue los pasos
de Picó y Campamar, del propio Guimerá, de Arturo Masriera, de Matheu.
Aquellos acentos de poesía patriótica que llenaron los ámbitos del noble salón
gótico de Llotja, en el clásico primer domingo de mayo, se renuevan hoy deUI'a manera idéntica. Gassol sigue escribiendo en la forma fácil del romance
arcáico, con los mismos tópicos. Et Calzer de Pau Clarís, L'ombrá den Jascint
Vilossa, son hijos directos de El cap den Josep Moragas y de Poblet, del gran
maestro Guimerá, sin ir a buscar otras ascender.das más o manos remotas.
Constatar tales hechos, después de los J3oemas ultramodernistas de PérezJorba y de Salvat Papasseit y del.hermetismo de difícil interpretación de LópezPicó, es casi una sabrosa venganza de los viejos maestros olvidados.
Parece que Ventura Gassol quiere especializarse en esa corriente de imitación de viejos modelos. Parece existir en él un prurito de prescindir de su
personalidad para fundirse en la personalidad de los demás. En los actuales
tie mpos de orgullosa presunción, el caso de humildad de Gassol es único. Cia.
ro está que nosotros preferimos de su breve libro aquellas cosas donde la personalidad del poeta sobresale, como, por ejemplo, en aquella Oració de l'onzede setembre, que es la más acabada de las composiciones del cuaderno:
«Santa María del punyal daurat
que vetlleu el meu son de cada día ...

........ ............. ...................

I em sento el front i hi veig el ce! mes blau
i em sento el llavi i tinc la veu mes clara
i cm sento el pit i hi neix una ample pan,
que J 'esperit se n'omple i se n'amara.,
324

LA PLUMA
El poeta que nos acaba de producir una sorpresa profunda es Joan Arús,
con su libro, de verdadera transcendencia para Jas letras catalanas, llibre
d'amor.
. Si hemos de ser francos, y esa es la primera condición del crítico, no nos
11_1teresaba la producción poética de Joan Arús. Por curiosidad leímos concienzudamente su primer libro de versos Canfóns al vent. Admiramos allí una
gran facilidad de versificación, aquella facilidad que es en los jóvenes un defecto. Poseía º?tables condicic,nes ¡;¡ara el cultivo de la poesía. Para un joven
q~e hac~ las primera~ a_rmas en el campo publicando su primer libro, no s~ pod1a pedir más. Pero v101eron nuevos libros, Sonets, Noves Canfóns, Et !libre de
les donzelles, El cant dispers, La mare i l'infant i a/tres poemes. El poeta no hallaba su verdadero camino renovador. Seguía, por apartadas rutas de facilidad
Y d~ repetid~~• su canto joven. Creíamos que sus pies no pisarían ya nunca el
c_am1no defimhvo. Glosando madrigales creíamos verle siempre, publicando sus
1
1bros C&lt;,11 admirable constancia, pero sin ningún interés para nosotros.
Por eso la sorpresa de Llibre d'Amor ha sido como un milagro. El poeta ha
encontra~o su verdadera inspiración, ha producido algo nuevo y único en
nuestra literatura catalana. El adolescente se ha hecho hombre. Ha sido una
mujer quien ha obrado el generoso milagro, ha sido la esposa, la madre. El
poeta ha roto con todos sus libros anteriores, con los madrigales demasiado
fácile~. He empuñado la nueva lira de la felicidad doméstica para hallar su
verdadera e inconfundible personalidad.
Ya el soneto de ofrenda a su musa viva, no mero concepto de idealidad
como Beatriz o Laura, sino musa de carne y hueso, nervio de poesía inicial,
vale por todo un poema:
•Si !'amor ens va fer 13 mercé d'un infant
que innndá nostra llar d'un esclat d'alegria
-Oh, suprema eclosió del contacte vibrant
que sap fer de dos cossos una sola armonia!d'altre guisa també !'amor nostre floria,
que l'espós al poeta no llevava son cant,
i el contacte deis nostres esperits, palpitant
d'emoció, la virtut del meu vers dexondia.
Dins les meves entranyes jo també !'he portat.
aquest fruit, i, com tu, n'e sentit el combat;

�LA PLUMA
mes ja !'ánima meva n'es avui afranquida.
Oh, Muller! Si tu em daves aquell fill tan formós.
aquest fil! t'ofereixo, que es també de tots dos;
pren-lo, donos, i enarbora'l a la llum de la vida!&gt;
De su pasada eclosión de madrigales habla el mismo poeta con palabra cálida de emoción, con frases lapidarias:
cCalia !lenca al vent totes les roses velles
i aspirá en una sola l'encís de totes elles.
Calia recullir en un tots els meus cants
i posá el meu destí en unes soles mans,.
Pero la perla del libro son esos diez Sonets a l'Esposa. Para recibir ese breve y gran poema de amor la poesía catalana debería vestirse de fiesta, sonando a gloria todas las campanas. Aunque Joan Arús no escriba nada más que
esos diez sonetos, ya tiene su inmortalidad ganada, junto con su musa, dispensadora de felicidad. Nada de inquietudes; todo es serenidad, apacible remanso
de aguas límpidas. Yo denominaría esos admirables sonetos, siguiendo los pa·
sos de Baudelaire, Flores del Bien. Da la sensación de uno de aquellos frisos de
Puvis de Chavannes, como el que ciñe de serenidad el espléndido anfiteatro
de la Sor6onne o los muros inmensos y glaciales del Panteón. Allí todo es re·
poso, los tonos cálidos se apagan, las figuras se yerguen puras, los árboles son
esbeltos, los símbolos aparecen como almas de inmateriales vestiduras. Así, en
nuestro momento actual de fiebres y de luchas, esos diez sonetos aparecen
como un remanso de serenidad donde el alma descansa, donde no hay crudezas de sol y de coloraciones, sino una luz suave que difunde su pureza sobre
esa trinidad de figuras admirablemente vivas: el poeta, la esposa y el hijo.
Pere, súbitamente, aparece otra imagen más pálida: la de la madre muerta del
poeta, como aquellas almas que surcan el cielo en los frisos simbólicos de
Puvis.
•Jo no sepas quina divina cosa,
quina guisa de joia i de conhort,
cada vegada a vibrar mon cor
quan el meu nom en el teu llavi es posa.
Nova virtut ha aparés de tu, oh, esposa,
i un drinc mes bell q11.e ni !'argent ni l'or.

')

LA PLUM:\
Com un metal] que soterrat reposa,
tu !'has brunyt i l'has toroat sonor.
En els teus llavis el meu nom s'aclara
i s'acolora d'intim sentiment;
si algun cop em fou tan dolc com ara;
si algm1a veu cm porta al pensament,
aquesta veu se ]'ha emportada el vent,
car es la veu llunyana de la Mare.

........................................

Oh, dolca pau! Oh, nit lenta i profunda!
Pels homes i les coses ets fecunda,
i ara que tot sembla morí un instant,
al ventre invulnerable de !'esposa,
qui al meu costat quietament reposa,
creix la llevor divina d'un infaat.
Després vindrá la clara primavera,
esdevindrá la llum mes riallera
i floriráa la rosa i el clavell,
perqué quaa ell desclogui la parpella
copsin sos ulls !'alegre maravella
de veure el mon amb son esclat mes bell.

............ ............ ................

Voltea mon coll tos bracos, fent garlanda;
un foc de besos el meu front abranda;
talment diria que jo soc l'infant.,
Esos acentos no son poesía de hoy ni de mañana, son poesía eterna, la que
no sabe de cenáculos ni de modas literarias, ni de artículos periodísticos, ni de
éxitos de estime.
Que la aparición de Lli61·e d'Amor haya despertado más o menos el entusiasmo de los «pseudo-críticos, de los periódicos y revistas catalanas, no im·
porta. De toda la juventud catalana, incluso de muchos que ostentan ya la adoración de maestros, no quedará nada. Y Llib,·e d' Amor, en cambio, quedará
siempre.

J.

MASSÓ

V IINTÓS.

�í..,A PLUMA

LA PLUMA

' [1-

TEATROS

POÉTICA.-Eduardo Marquina y Luis Fernándcz Ardavín,
cuyo Pavo Heal y cuyo Doncel romántico han sostenido por sí solos
brillantemente el peso de las responsabilidades del teatro de ver•
so en la temporada de invierno de la corte, se han unido para re;.
cibir a la Primavera, trayéndonos la Rosa de Francia, que la compañía de Carmita Oliver Cobeña ha repre.;entado como único aliciente de su
breve temporada.
Felicísimo maridaje el de estos colaboradores circunstanci3les, el fruto ha
sido logrado en toda su intención. Juego de comedia llaman a la lindísima farsa Marquina y Ardavín, como dando a entender desde luego que no entra en
su propósito ninguna transcendencia perturbadora del ·simple agrado natural
que p!ieda buscar en un teatro el espectador descuidado. Pero ya este propósito sencillo implica cierta importancia, por el hecho sólo de que se salven con
'6ª intención los fueros del teatro poético, menoscabados estos últimos tiempos en el ánimo de las gentes por la presunción de que toda comedia en verso
estaba irremediablemente vocada a1 heroísmo más sonoro.
Con gracioso desenfado y despreocupación de la Historia, los poetas de
Rosa de Francia han inventado una intriga picaresca tomando como pretexto
la corte de Luis I, pacatísimo Dafnis de la avispada y pizpireta Cloc-Isabel•
fior~s de un día en los reales jardines de España.
Pese a la intolerable representación que la comedia ha padecido, especialmente en lo que hace al papel de protagonista, sacriácaóo a los ratimagos que
una torpe experiencia ha injertado en la presunción descaraduela y b.mentable de la señorita Oliver Cobeña, Rosa de Francia ha producido el efecto que
sus a:.itores se proponían, trayendo a la escena del desacreditado teatrito de la
calle de Cedaceros el espectáculo insólito de una gracia sin chocarrería, de
una poesía sin retórica, de una composición de estilo en fin, proporcionada, justa y gustosísima.
No obstante la compenetración de los autores haya sido cabal, de suerte
que no se advierten ensambladuras ni parches o enmiendas de distinta mano,
es patente el buen resultado de una colaboración tan atinada. Pues sin que aea
dado atribuir distintamente a uno o a otro este o aquel pasaje o escena, son
de notar cierta gracia como más juvenil y suelta, cierta desenvoltura y ligereza
en la acción, cierta seguridad en el vocabulario, cierta contención y rigor lógi-

~

RlllAVERA

cos, con que, sin duda, se han compensado muy afortunadamente defectos y
faltas de otras obras de Ardavín o de Marquina.
No creemos, en cambio, que los que afean La Seca, drama rural en verso
del señor Alvarez Sotomayor, puesto en escena con todo ccl grito en el cielo•
-que la obra requiere, por Borrás, tengan enmienda posible. Sólo, si posible
fuera, que varios ingenios se avinieran a aunar sus esfuerzos a semejanza de lo
que otros clásicos hicieron en siglos áureos, sería de desear la coofa:.iulación
-de poetas del estro y la vena del señor Alvarez de Sotomayor, el señor López
Martín, el señor Ch:imizo, que urdiendo, con la recia trama que sólo son capaces de hilar el señor López .Merino y el señor Martí Orberá, pongo por temperamentos acusados, un engendro dramático, consintieran en darnos la cifra
y compendio de las posibilidades perdidas en vanos esfuerzos de una a otra
temporada, siquie1a sean tan estentórean:ente premiados como lo fué, por el
entusiasmo entre mercenario y amistoso, La .Seca el día de su estre ■ o.
EMBRUJAMunrro.-Más preocupado Borrás que otras veces de remozar los títulos, ya que no el sistema de su repertorio, no bien agotado el éxito de La
Seca. ha puesto en escena el drama póstumo de López Pinillos. Truncado como
los anteriores, estropeados por efectos arbitrarios rasgos dramáticos de indu dable fuerza y originalidad, hay en el último drama del autor de Et caudal de
tos hi_jos un tipo labrado en la cantera de Las águilas, tipo cuya humanidad,
muy bien realzada por la interpretación del señor Ruiz Tatay, uno de los pocos actores de conciencia y entendimiento que pisan escenarios españoles, llega a penetrar el artificio del drama de un aliento de pasión y vida.
Y hay en Embru_jamienlo también el mismo dfán, apuntado siempre y logrado algunas veces, de concisión dramática, de adecuación de los sentimientos a
un diálogo corto y expresivo, matizado de réplicas violentas, dispuestas a obt~ner un afecto creciente de atención sobre el drama mismo, y no a distraerla
con adornos y apliques.
De desear sería que el propio Borrás-si no fuera gollería pedirle tanto a
su deonplicación inveterada-intentase una serie de representaciones escogida
de las obras de Pinillos, con tendencia a afianzar en e: repertorio tres o cuatro
al menos de las más conseguidas, o de las más intercsa1'tes, pese a su mal éxito
de estreno-Las alas, por ejemplo.
No estos dramas de falso ambiente rm·al como Embru_jamienlo o Esclavitud,
sino algunas comedias satíricas, Los senderos del mal o A tiro limpio pudieran
ser buena escuela, ya que la suerte ciega mató para siempre el ánimo de lu-

�LA PLUMA
LA PLUM.-\

I

cbador denodado que fué Pinillos, de dramaturgos en ciernes, capaces de intentar la vinculacióR de una realidad dramática moderna a la tradición española.
.
HACIA UN TBATltO Nuavo.-Adrián Gual ha dado una conferencia en el Ateneo de Madrid. No hemos de incurrir en la vulgaridad de todos los presentadores de conferenciantes, dando por sup11esto el perfecto conocimiento en qut"
el público se halla de la personalidad del orador. Adrián Gual lleva un cuart_o
de siglo trabajando, y trabajando en un~ labor espectacula: ~or e~cclenc1a
como es el teatro, y, sin embargo, el público, fuera del restringido circulo de
la actividad artística barcelonesa, le desconoce. Mucho ha tenido que influir,
sin duda, eo ese vacío, la limitación catalanista a que se ha visto sujeto dentro
de su actividad. No quiere esto decir que Adrián Gual se baya encerrado voluntariamente en un criterio nacionalista que pugne en modo alguno con los
fueros intangibles del Arte; pero es lo cierto que el Estado espaiiol no ha hallado ocasión de ayudar sus iniciativas, que la Mancomunidad catalana ha podido amparar al cabo creando la Escuela Dramática de que Gual es director en
Barcelona.
No es esta oportunidad de su conferencia razón bastante para soslayar con
pocas palabras Ja teoría de Gua! acerca del teatro. En términos_ generales, ~ua¡
sueña cen el ideal de un teatro no religioso ni social por adscrito a determ1na·
da religión o política, sino social y religioso en sí mismo, como_ el templo d~l
Arte, religión del porvenir. La irregularidad, pues, o mejor dicho, el espacio
que Gual pone siempre entre una y otra de las manifestaciones pública_s de su
teatro, no responde a dificultades materiales que impidan la celebración ~el
rito diario más precisamente a la !lecesidad de que el espectáculo sea un nto,
una participación espiritual del p(iblico, vocado de antemano a la religión teatral. Gua! mantiene, por lo tanto, la barrera entre teatro artístico y teatro al
uso y, Jo que es más, cree imposible por razones fundamentales de constitución la fusión del teatro artístico y el teatro industrial.
No es esta ocasión de dilucidar su teoría, expuesta en la conferencia del
Ateneo. Pero Gua!, repito, lleva veinticinco años trabajando en su Teat,·o Íntimo de Barcelona, donde su labor semejante y superior en muchos aspectos a
la de un Lugné-Poe, a la de un Copeau, a la de Gordon Craig, a la de los rusos
célebres ya, no ha tt"nido en España y América el influjo que debiera.
.
Autor dramático desconocido en Madrid, pese al revuelo que con motivo
del estreno de La Malquerida suscitó la semejanza manifiesta de la obra de Be-

navente con Misterio de Dolor, estrenado con gran éxito en Barcelona años antes, su concepto del arte dramático, por más que en sus intenciones últimas no ,
coincida con el nuestro, encierra las ónicas posibilidades de salvación del teatro agonizante en la mentecatez de sus actuales detentadores. Sean cualesqlliera las consecuencias de su doctrina de redención de la humanidad por el teatro, hay un punto en que sus aspiraciones ac~uales coinciden con las de todo •
eJ mundo civilizado en punto al arte teatral, a saber, en la necesidad de que la
representación dramática dependa no de la voluntad omnímoda del autor, ni ,
menos en la de los cómicos en libertad, sino de la del director de escena que
acopla al texto la declamación, los gestos, los movimientos de los actores en el
cuadro y la luz convenientes, dentro de un ritmo total, de una coloración, de
un concepto orgánico del que él sólo es responsable.
Esa es la labor del Tea/ro Íntimo, donde han tenido acogida digna lbsen y
Haoptmann, a su hora, Benavente en sus comienzos, los grandes griegos y los .
catalanes de cada momento, presididos por alguna representación magna,
como la de la Nausicaa de Maragall, Shakespeare y Moliere siempre. Esa es la
labor del Teatro Íntimo, nombre que no significa exclusión del elemento popular, sino el recogimiento, en todo caso, de la cripta de la catedral en construcción, donde se alimenta la fe con el oficio divino en la capilla provisional; la- .
bor que nos apercibimos a exteuder de Barcelona a Madrid y por toda España
después, unas cuantas gentes de buena voluotad que vemos en la dirección de
Gual no un intento sin realización posible, más la realidad halagüeña de uu camino de perfección por entre jardine!'I floridos.
UN cúneo

I!fCIPUWTa.

3:IO

33 1

�LA PLU~lA

LIBROS y

REVISTAS

Rabindranath Taf{ore.-El Ca,·tero del Rey.-(Poema dramático.) (Con una
canción de Juan Ra111ón Jiménez.) Trad. de Zenobia Camprubí de Jiménez y
Juan Ramón Ji:nénez, editores de su propia y sola obra.-Madrid, 192?.
Hemos recibido este nuevo ejemplar de la preciosa traducción de las obras
de Tagore, con una dedicatoria expresiva: •A C. R. C. por gusto y recreo, no
por nora.• En esa dedicatoria está todo Juan Ramón Jiménez, su finura, sus
complicadas reservas mentales, su recato, su pudoroso orgullo. Solemos los
españoles respetar demasiado el privad&lt;:&gt; del homb~e públic&lt;:&gt;· La costumbr_e
literaria francesa permite, no ya al admirador, 31 simple cunoso, t?marse_hbertades que aquí diputaríamos escandalosas Yo prefi~ro,. en gracia a la!ºtendón, arrostrar el sincero descontento de Juan Ramon J1ménez y anunciar
así a los gustadores selectos de su poesía, la nueva llegada de Et Cartero del
Re'II, cuyo pertume quisiéramos inundara las salas infectas donde todo dramón
tiene acomodo.
De antiguo tiene asignada la esperanza un color, el verde; un verde sobrenatural, más tierno, más ciaro, más regado de lágrimas consoladoras que el
verde del campo, que el verde del mar, que el verde de los ojos verdes: el verde-esperanza no admite definición ni cotejo. No sabíamos que:el verde-esperanza tuviese tan suave olor. Ni cómo-milagro de la poesía-Zenobia y Juan
Ram1n Jiménez han podido transvasado del arca hermética de Oriente a nuestro corazón, sin que su aroma se diluya. Gracias sean dadas al poeta y a su
musa compañera.

*

* *

Marmom1et.-Au Lion tranquille.-Roman. Bib. des Marges. París, Librairie
de France.

Esta novela ha suscitado en el ambiente literario de París una curiosidad
primero, una opin!ón favorable después, muy por encima de la bullanga recla,mista de los prem10s al uso y de lai grandes tiradas escandalosas. Se trata de
332

una nov~la de ªI?aches, escrita por un tipógrafo, conocedor por experiencia,
del medio que pmta y, lo que vale más, fiel traductor en argot sin contaminación de literatura melodramática, del espíritu de sus héroes. A.u Lion tranqu;lle es el título de la hberna donde acostumbraba reunirse !\farmouset con su
J\len_tor y_ compañeros de la pequ_eñ:i b~nda .. La simplicidad narrativa con que
el historiador refiere la novela, sm mtnga 111 trucos, de sus andanzas. la natu-ralidad con que se cumple la ley del destino cotidiano de los hombres, hacen
de esta cróni~a de París un documento inapreciable. Alguien ha llegado a citar, a propósito de Marmouset, los nombres de Saint-Simon y de Madame de
Stai::l.
Seda de desear que apareciese entre nosotro•, alguien capaz de imitar el
ejen:iplo ,·ealista del tipógrafo que esconde su nombre honrado bajo el pseudómmo de Marmouset. Su labor, tan difícil como la de suscitar en la literatura
española otra cualquier derivación de las últimas tendencias ultrapirenáicas,
rendiría mejores frutos.

* *

*

Giorgio Del Vecchio.-Tt Collegio di Sja!(na a Bologna.-Estratto dall'Annvario della Cultura Italiana•. f'er il MCMXXIII presso «La Fionda•, in
Roma.
El Prcf. Giorgio Del Vecc.hio, catedrático de la Universidad de Roma, fué
nuestro maestro en Bolonia. b:I recuerdo de las horas amables en que nos &lt;lis- pensaba el placer de su compañía, revive nuestro agradecimiento por el ftlósofo ilustre, que con exquisito gusto se ha complacido en trazar en breve monografía las vicesitudes d el antiguo Colegio de San Clemente de los Españoles.
cuyas piedras nobles pregonan todavía la gloria de su fundador insigne, el
cardenal Albornoz.
Restaurada recientemente la fábrica del Colegio, ya que no el decaído espíritu de la fundación albornociana, la discretísima contribución del Prof. Del
Vecchi~ a(ª obra de aproximación ítalo-hispánica, tan eficazmente propuganda
hace sets siglos por el gran arzobispo de Toledo, merece la gratitud rendida de
cuantos hemos gustado nuestros años mejores en el grato descuido de la cfosca
turrita Bologna•, cuya nobleza secular turbaban ya, en magnífico trance, los vivos destellos de la Cuarta Italia.

*

* *

Silvio Kossti. -Ejzgramas.-Ed. Pueyo.-xcMxx.
He aquí un libro inactual. Ningún pretexto justifica el que lo señalemos
ahora a la intención del lector curioso de novedades. Hace algún tiampo que
se publicó; no tanto, sin embargo, que ningún «Azorín, pueda ensayar en él
sus facultades de inventor de tesoros literarios cuyo gusto poder compartir
con la lengua de los académicos. Quizás nos haya movido a hablar de él cierto
prurito innato de llevar la contraria-al propio autor de Epigramas en este
caso, vaticinador, en el prólogo, de la indiferencia con que habían de acogerle
los mismos que jalearon Las la,·des del San«lorio-. Ello es que hasta ahora no ,
nos ha sido dado leerlos y que su lectura, bien que t3rdía con relación al tiem333

�LA PLUMA
LA PLUMA
po en que el libro se publicó, abona, por su misma inoportunidad, el reclamo.
La personalidad literaria de Sil vio Kossti se destacó sobradamente en su
primero cuanto sonado libro con los caracteres que distinguen a estos Epigra.mas. Es uno de sus rasgos más simpáticos la ostentación de dilettan/ismo en
que se complace. La producción literaria ha llegado a un punto de profesionalismo, que casi no se eocuentra nunca esa belleza propia de toda obra desinteresada, inútil en sus aplicaciones inmediatas, es decir, artística. Silvio Kossti
presume de aficionado. De aficionado excele,:ite tiene el gusto del clasicismo,
un gusto oo por chapado a la moda retórica del siglo pasado-prurito helénico
•de Valera, socarronería de Campoamor, vastedad de lecturas latinas de Menéndez y Pelayo-y aun del antepasado- últimos poetas salmantinos, primerns volterianos enciclopedistas-menos sincero y, sobre todo, fructífero.
Los Epigramas de Kossti remedan la intención antigua de] bilbilitano Marcial, a cuya memoria están dedicados, zahieren y satirizan, a lo que parece,
personas coaocidas del autor y de sus paisanos, aluden a circunstancias que
nos son del todo ajenas; y, con todo, uos gustan, nos deleita□. Sí, nos deleitan.
Hay ve1 bos, confinados ya en el uso retórico que convienen especialmente a
la gracia rebuscada por el autor de estos Epigramas. Ni les resta encantos, antes les añade actualidad viva, ciertos destellos de sal baturra por los que se
entrevé la pasión humanísima del jacobino, la desvergonzada picardía del sátiro, que la literatura cela pudorosa y circuospecta.

* * *

Fernando González: ,Manantiales en la ru:a.-Rivadeneyra, Madrid.
Hay todavía gentes que, por haberlo oído referir en son de burla, creen todavía en los poetas melenudos, para tener un pretexto de risa agresiva contra
las personas de finos sentimientos. Pero hay también quieoes creen simple
.Y llanamente en la poesía y en los que para tan desinteresada dedicación viven
como pájaros.
Entre estas gentes seocillas ha de encontrar rápidamente un público devoto
y extenso Fernando González, otro hijo de las Islas Afortunadas-que nunca,
sin duda, merecieron tanto el nombre como ahora que la Naturaleza se les
muestra tan pródiga con alumbrar en su suelo las puras linfas de Manantiales,
en que hay un eco lejano de las glorias del amor y del mar cantadas por Morales, y ese lirismo congénito, que exhalan con vario perfume las voces amigas
de un Alonso Quesada, un Claudia de la Torre, una Josefina de la Torre, un
Saulo Torón, y tantos otros naturalmente inspirados, sensitivos y tiernos.
Tierna, sensitiva e inspirada en recuerdos y deseos blandos, suaves, quedos,
nostálgicos, es la poesía de Fernando González, de que han gustado y seguirán
gustando repetidas m11estras los lectores de LA PLUMA, A los afectos más humanos, al amor filial y fraternal, a la piedad de sí mismo en la vastedad del
mundo, a las dulces cosas de todos los días, consagra sus versos este poeta
nuevo, nuevo en la vida, no porque pretenda romper los moldes en que ha ha llado fácil acomodo para la expansión de su sentir.
La música de este agua clara no nos sorprenderá por el prurito de inven334

-ci6n mel?dica,_ ni con raras armonías. Nos suena a conocida. Al dejar el libro,
esta voz JUVen1l se uue en el recuerdo con el coro dilecto de muchos otros
cantores que ~n el m~ndo han sido, pero no se pierde ni se confunde. No obstante parezca 1r !l un_1sono _con otras más potentes, se destaca su acento, no
P?r la agudeza 01 res1stenc1? de la nota! mas _por c_ierto dejo interior que nos
h iere e n lo hondo, con esa rncomprens1ble s1mpatia emotiva que hace llorar a
las estrellas cuando las sonreímos entre lágrimas.

*

* *

Guillermo de T o rre. -Hélices.- Poemas.-Ed. Mundo Latino. Madrid.
Libros como el último de Guillermo de Torre, joven poeta y poeta joven
ya no causan estupefacción, en Madrid por lo menos. Es verdad que tampoc~
sus autores parecen proponérselo C?mo 'Única aspiración al escribirlos y publicarlos. En todo caso, la extravagancia de una determinada disposición tipográfica con que _se sustituye, ~~a el uso inveterado de los renglones cortos para
los versos, bien !_a puntuac1on y sus signos gramaticales, por otras convenciones_, en nad! atane al fin y al cabo a las cualidades de una poesía adornada con
.afeites un s1 es no es desconcertantes. Por lo demás la oriainalidad absoluta
sobre q~e ~s imposible,.ºº. añade por sí sola complacencia"a los sentidos, ni
por cóns1gu1ente al sentimiento y la razón del lector. Bienvenidos, pues, los
nuevos vat~s tan presto vacados a una disciplina como el autor de Hélices.
Las_ curiosas an~taciones, los atisbos, los rasgos, las ocurrencias líricohumon~tas a 9.ue Guillermo de Torre llama poemas, tienen sin duda antece •
dente¡¡ mmed~atos en todas las literaturas europeas, principalmente en la francesa;~' en revistas modernísimas de París y de Amberes figura con alguna frecuencia el nombre del poeta español, junto a otros tan impersonales como el
suyo. Porq~~• _apa_rt~ un&lt;;&gt;s pocos, más sutiles o agudos, más recios o más delicados, es d1f1cil d1st1ngu1r a primera vista a los celadores líricos de los hangares don?e zumban:los motores de la nueva tendencia poética. ¿Quiere esto decir
que Gmll~rmo de To~re sea inferior en mérito a los cultivadores de los anti~uos _penslles ro~~ntlcos, _donde_ las libélulas volaban de flor en flor y las abeJas libaban dulc1s1mas mieles simétricamente trabajadas en redondillas, en
octavas o en sonetos? No.
Antes b!en, el sometimiento a una disciplina tan rigurosa en la elección de
temas poéticos_ como la 9.ue Guillermo de Torre acata, implica un desasimiento d~ toda realidad_ ~gotis~a, merecedora de elogio. La iabor de Guillermo de
Ton&lt;; Y sus correlig1onanos e?- la _fe exaltada del aeroplano y de la síntesis
cósm1_c,a e_xpresada en sentencias sm moraleja, denota cierto espíritu de colabora~1~11 ideal de que e;tábamos muy faltos. Sólo cua~do un tema poético se
C&lt;;&gt;nv1e_1te en lugar comun ha ganado a la masa. cLa princesa está triste» tam bién dicen que chocó bace veinte años. Cuando salió el primer cTreo expreso»
sólo. ~e cotizaba el valor poético de la diligencia entre los medios de Jocomoc1on.
3JS

�LA PLUMA
Bromas aparte, Guillermo de Torre es poeta y joven. Tiene, pues, derecho
a divertirse y a ir, si quiere, marcando~¡ paso delante de los más avanzados
de la vanguardia literaria.

Luis Calvo Revilla.-Ac/ores célebres del teat,·o del Príncipe o Español-Madrid. Imprenta Municipal, 1823,
No es verdad que la gloria del actor muera con él. Antes al contrario, pudiéramos creer más bien, por los ejemplos que tenemos vistos, en el beneficio
póstumo que añade el recuC'rdo de las grandes figuras escénicas a su mérito
efectivo. ¿Fueron Talma, Máiquez o Vico lo que sus contemporáneos r;os
dicen? ¿No hay en ese reconocimiento entusiasta un afán de participar, en
cierto modo, de semejante triunfo para sobrevivir, siquiera sea tan (de rechazo a la ruina de la vida propia?
Hay, con todo, indudablemente, una norma para discernir el oro de ley del
oropel de los laureles escénicos: el recuento de los entes de ficción a que dieron apariencia escénica los grandes cómicos de tiem pos mejores. En ese resp ecto, basta con comparar el repertorio de los actores cuya fisonomía estudia
don Luis Calvo RevilJa en su curiosísimo libro, para echar de ver la diferencia que va, a favor de los de.l siglo pasado, de los actuales intérpretes de Muñnz
Seca. ¿Calvo y Vico gustaron de ser aplaudidos a los buenos textos dramáticos de la gran época española? Pues son, sin duda alguna. superiores a Vilches.
¿Coincidieron con la capa y la espada de Ecbegaray? He ahí, asímismo, su contra·
El libro del señor Calvo, hermano del actor ilustre y autor aplaudido en su
tiempo, será leído con agrado y provecho por todos los buenos aficionados al
teatro, y aun desearíamos, para que tuviera muchos lectores, que por todos loSque dicen gustar del teatro sólo porque van a él con frecnencia.

AÑO IV.

MADRID, MAYO 1925

NÚM. 36.

LA QUINTA DE P ALMYRA

1

&lt;&gt;

(Continuación.)
X
LA SOLEDAD INAPETENTE

.e quedó anonadada, pero sintió la sospecha que
cerró sus lagrimales. Volvió a encararse con aquel detalle de la huida de Armando y que ya la hizo descon,
fiar en el momento del viaje: «¿Por qué se había llevado todas las cosas?»
« Y retrato mío, ¿se habrá llevado alguno?» Buscó todos y hasta
encontró el pequeño para el que Armando, en la época de las galanterías, encargó un marquito de brillantes en Lisboa y tenía siempre
delante en su mesa de despacho.
-No tendré ninguna carta de él-se decía Palmyra-dándose
cuenta de la crueldad necesaria en la huida. Para borrar su arrepentimiento le olvidaría por completo. Nunca jamás volvería a hacer
ALMYRA

C.R. C.

¡,

(1)

336

1

XXII

Véanse los números 34 y 35 de La PtuM.t..
337

�</text>
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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA PLUMA
María Bnriqneta.-Rumores de mi huerto. Rincones románticos.-Madrid.
Imprenta de Juan Pueyo.
Se ha honrado alguna vez LA Pw:r,u. publicando versos de María Enriqueta,
distinguida poetisa mejicana. En el volumen que ahora recoge todos los com·
prendidos en dos ediciones ya agotadas de Rumons de mi huerto, con más la
copiosa colección de inéditos de Rincones romJnticos, se advierte clara la formación de la autora en la escuela post-romántica.
Es verdad que la poesía no es de ayer ni de hoy; pero es innegable que en
tanto no borra el paso del Tiempo las diferencias de los tiempos, hay una especie de barrera que delimita los gustos de una a otra generación. La gracia de
los versos de María Enriqueta es, sobre todo, tan espontánea, que aún sometido su estro a leyes ha tiempo vencidas por usos y costumbres más arbitrarios, nos ganan por la tierna efusión que los dicta.
De Norte a Sur corre por el Continente americano un blando movimiento
de liras, acordes al íntimo sentir de tantas gráciles musas como se han dado a
cultivar la poesía, que ya no se contentan con inapirar en pechos varoniles.
María Enriqueta las preside.

*

*

AÑO IV.

1

MADRID, MARZO 1925

NÚM. 34.

LA QUINTA DE P·ALMYRA

*

&lt;1 &gt;

(Continuación.)

Valcntín de Pedro.-España .Re:-zaciente.-Opiniones, Hombres, Ciudades,
Paisajes.-Los Núevos. Calpe.
Valentín de Pedro es español. Español de España, como dicen muy just11m&lt;!nte en París para distinguir a los de aquende el Océano, de los españoles
americanos. Su internacionalismo no le perrr.ite reivindicar exageradamente su
condición de nacido en la Arge ntina. Tiene, no obstante, cierta timidez de extranjero para contemplar a España. El generoso optimismo de su España Renaciente, y más que nada el tono de descubrimiento con que celebra sus impresiones, le delatan. Ha abordado, en los capítulos que componen este libro, el
tema fundamental de la literatura superviviente del desastre nacional en que
seguimos viviendo. Admite el dogma de un renacirnrento actual de España.
Vamos, indudablemente, camino del éxito mundial. Hora es ya de que pensemos en afinar el sentido critico. No, no es oro todo lo que reluce.
Estas ligeras apreciaciones en nada quieren menoscabar la intención, el -i nterés, la amenidad del libro de Valentín de Pedro, en cuyas páginas se alían la
información curiosa, el detalle significativo, el apunte, el toque, y el impulso
ditirámbico, cálido, juvenil, entusiasta, esperanzado siempre.

C. R. C.

.. .

U

ooos pa:ecían al otro lado del mundo, detrás de las tapias
de la vida, asomando la cabeza por encima de las barreras, en la ventana parapetada, en las terrazas apartadas
de todo y frente al mar.
. Ellos a quien querían era a Palmyra, pero no discutían si estaba
b~:n mal que ésta tuviese a Armando a su lado. Le saludaban tambien con mucho aprecio Y se ponían a conversar con él familiarmente, en entrañable confidencia.
Aquel clima absolvía de todo. Había que estar contentos con los
que permaneciesen en la vida.
-Por fin van a aprobar el tren eléctrico-dijo don Vasco dando
una gran alegría a sus palabras para que creyesen al fin aquella consoladora mentira antigua, aquel proyecto i(jeal, el magno proyecto

°

(1) Véase el n&lt;imero 33 de La. PLUMA.

XII

177

�LA PLUMA
que comparte medio universo, la electrificación. Parece que entonces
se irá a todos sitios como por teléfono y esa idea entusiasma sin re-

1

¡.

servas.
-¡Lo que ganará entonces la propiedad aquí!-dijo doña Beatriz,
que sólo tenía una propiedad insignificante, con la reventa de la que
pensaba comprar otra casita un poco más lejos y aumentar de un
modo fabuloso las rentas de su dinerito.
La inglesa, pobre gallina coja que sólo permanecía allí por ver si
perdía su cojera, no salía apenas de la carretera de sol, y por lo tanto no la importab&amp;. nada que electrificasen aquello, preocupándole
íntimamente por el contrario la idea de poner un día el pie en la vía
electrificada y que se sobrecogiese más su pata coja. Pero no se atrevió a decir esa aprensión de su ignorancia.
Don Mariano opinó:
-No está mal... Habrá,,chispazos de gran ciudad en la carretera,
chispazos que las noches de verano parecerán relámpagos.
Armando, que sólo entraba en las conversaciones nada más que
cuando había una entrada alegre, dijo:
-Y pediremos billetes para la Puerta del Sol...
Palmyra, que reconoció la nostalgia, la salió al paso, para distraerle de ella:
-Así podremos ir más veces al teatro, a Lisboa...
-Lo malo-insistió Armando-es que tenga tipo de tren en vez
de tener tipo de tranvía... Debían de pintar los coches de amarillo.
Don Vasco, usted que conoce al Director de la Compañía se lo puede proponer.
.
El tren eléctrico pasaba por sus imaginaciones como gmón que
suprimiría el campo, sin tener en cuenta que mientras se viese en el
viaje todo aquel largo paisaje que se veía por las ventanillas de aquel
viejo primer tren de juguete con que se inauguró el trayecto, no po-

LA P L U 1\1 A
dría conseguirse
aquel raudo traslado telefóni·co en q ue matena
· 1men- b
te sona an.
Se hiz~ una pausa, durante la que los viejos tranquilones y huídos reaccion_aban an~e la electrificación, pues veían al pensar en el
caso con mas atención
.
. que se corrompería un poco s u re t·u-o, que
aquello que hab1an ido a buscar iba a verse muy accedido por las
gentes que se enganchan en los viajes rápidos y fáciles.
-¡Qué tar~e- ha hecho ?oy!-exclamó el alegre español, en cuyo
pecho anfisemahco la presión poderosa de la orilla del mar mezclada a la cordialidad del tiempo abría todas las válbulas defectuosas.
-Ha sido una tarde de toros, una tarde de Corrida de Beneficencia-dijo Armando, que se sobrentendía con el español don Mariano.
Palmyra, siempre pronta para apagar la nostalgia, dijo:
-Ha sido una mañana de luar...
-Muy bien, muy bien; eso ha sido-dijo doña Manolita, y todos
l~s prese~tes volvieron los ojos hacia la dueña de la casa, que tan
bien babia caracterizado el día con su paradoja, convirtiéndole en
noche llena de luna, borracha de luna como un bizcocho borracho.
-Realmente es verdad ...-intervino don Vasco-. El sol era el
sol, de eso no cabe duda; pero era un sol blando, alunado, de suave
luz o más que de luz suave, porque no se le podía mirar siquiera de
luz suavizada aquí abajo, en el valle nuestro...
'
La tard~ les ~abía convidado a todos con sus vinos dulces y estaban embnagados como después de un día de santo. Veían con pena
Y aun con sed la copa vacía de los cristales de las ventanas.
Estaban clavados en sus asientos, iban a vivir en aquellas visitas
antes, cuando Palmyra estaba sola e indecisa, de la pasión inútil que
se escapaba a su juventud, de lo que no acaba de salir de las habitaciones, aunque se abran los balcones, porque se agarra a los tiradores de las puertas, a las paredes, a los brazos de las butacas y los
1 79

17.8''

�LA PLUMA
sofás, y ahora, con más absorción de lo que flotaba de la pasión que
todos aquellos vejámenes suponían frenética, más frenética que tierna, sus pasiones, y eso que alguno, como don Vasco, las tuvo de
serpiente de tierra caliente.
Como esas coronas que hace el humo al salir del cigarro, así
parecía haber quedado lleno el salón de las coronas de los abrazos
que se habían dado en la noche Palmyra y Armando, y que, como
todo lo condensado en la alcoba, daba un salto por encima del biombo que la separaba del salón.
Armando se adormecía en aquella tertulia, pero Palmyra no; a
Palmyra le gustaba hacer los honores, moverse de un lado a otro,
ofrecer el te...
-A propósito del te, ¿ustedes saben una historia india...?-dijo
Vasco.
-Ya nos la ha contado usted tres veces, señor Vasco-dijo
Armando.
-Quizá a ustedes sí, pero, Nué espíritus nos acompañan esta.
tarde? ¿Saben ustedes si son los mismos de ayer? Probablemente, no.
-Espiritismos, de ningún modo-dijo Armando, riendo de la
disculpa que había buscado para contar la noventa y nueve vez la
historia del te.
-Este es siempre un te cada vez más tardío-dijo la inglesa con
su construcción y portugués estrambótico...
-Acabaremos convirtiéndole en vermú-dijo Armando.
-¡Qué mas da! El te no hace daño a ninguna }lora-aseguró la
pobre doña Beatriz, ansiosa siempre de reconfortarse con muchos
bizcochos y cuatro o cinco tazas, en cuyo fondo quedaba después
algo así como un final de sopas de ajo.
Lo que había de rincón del mundo en aquel paraje se acentuaba
180

LA PLUMA
en aquella hora en que había llegado el último tren, después del que
ya no podía esperarse ninguna sorpresa. Ya no se podría poner ni
recibir un telegrama. Quedaban desligados del mundo como si fuesen
un islote que al anochecido se separase de las tierras firmes.
Palmyra servía a Armando mirándole mucho a los ojos, queriendo dialogar secretamente con él enmedio de todas las visitas, pero
Armando rehuía esa complicidad que temía que todos notasen. Ella,
con esa insistencia de la mujer enamorada, volvía y volvía a envolverle.
-Ha vuelto la gripe-dijo doña Manolita, atemorizada, queriendo que la consolasen los demás de su miedo; pero los pánicos se esparcen y se siente la voluptuosidad de propagarlos y padecerlos.
-La gripe siempre vuelve-dijo el anciano don Mariano-. Yo
siempre la he visto volver desde que era niño ... Es el vaho de la
muerte, ese humillo que ella también echa los días crudos del invierno... No kay nada más sutil ni de qtie pueda uno defenderse
menos.
-No está mal la teoría-repuso don Vasco-. A la gripe la he
visto yo, devastadora como nunca, en la India; mataba como siempre con frivolidad, sin anunciar su gravedad, sin ahuyentar de ella
como ahuyenta la peste ...
-Es lo único que nos amarga este retiro delicioso. Hasta aquí
mata-dijo doña Beatriz.
-¿Y de dónde podrá venir a aquí?-preguntó Palmyra.
-No la he dicho a usted, señora-volvió a intervenir don Mariano-, sale de los cementerios... Si quemásemos todos los cadáveres no pasaría eso.
Todos quedaron silenciosos un instante y se hubieran sacudido
el aire con la mano como quien aparta un contagio invisible.
Después todos se fueron levantando, no sólo porque era tarde,
181

�LA PLUM A

LA PLUMA
sino como si huyeran unos de otros, como si esperasen que en la
noche se declarase en alguno la gripe, como si huyesen a una mayor
soledad.
Así era una tarde de visitas en la quinta de Palmyra.
V
DÍA DK LLUVIA AMOROSA

Al abrir las contraventanas se encontró las viruelas de la lluvia
en los cristales. Después vió que en los charcos dejaba caer sus chinitas pertinaces, boquiabriéndose el agua de los charcos como si los
pececillos lanzasen fuera su burbuja de aire puro.
¡Otra vez esa confinación en el palacio por quince días dentro de
los flecos interminables!
Le faltaban palabras para Palmyra, esa era su principal tragedia,
y acariciarla la barbilla con ternura constante no era suficiente.
No tenía más horas álgidas que las horas comestibles, las doce y
las ocho de la noche, pero esas como de breve duración.
Era, pues, este día un día de estar muy pegado a las ventanas y
de mirar la péndola del reloj de alta caja de la sala más clara, un
reloj en cuya lenteja estaba pegado el retrato de la difunta madre de
Palmyra.
Era una señora de peinado burgués y de cuello corto, que debió
tener una gran bondad.
En la lenteja del reloj-¡qué ocurrencia!-parecía vivir con palpitaciones de reloj, como si su corazón, en vez de moverse de arriba
a abajo, se moviese de izquierda a derecha. Era una manera excesiva de perpetuar los recuerdos, pero estaba bien por la originalidad.
Asomado a las ventanas de la quinta, pensaba que aquellas eran
las ventanas de Europa; las ventanas del otro lado, las ventanas fina-

les que daban a la luz del descampado mar de quince días de travesía. Devolvía aquel cielo la luz extensa y desorbitada del solar extensísimo del Océano Atlántico.
Eran las ventanas para lanzar los suspiros del alma desalada que
al llegar al borde último de los continentes y las penínsulas suspira
con fuerza y la gusta irse en el suspiro ancho y desahogado del cielo que se remonta y se va. Por eso había un suspiro claro de luz
aun siendo un día lluvioso.
En seguida apareció Palmyra y fué hacia él.
-La lluvia borra el mundo- dijo Armando.
-No. Lo oculta para que vivamos de nuestra intimidad ... Hoy la
quinta está más satisfecha y dice: «¡Gracias a Dios que se van a dedicar a mí sola!»-repuso Palmyra.
Resultaba reblandecida y sin curación en el fondo del salón, que
resultaba más profundo porque el cortinal de la lluvia era espeso y
confundía la luz.
Lo que en su rostro pálido había de herpético-ese poco de herpético que es como el principio inicial de la corrupción-se acentuaba más en la tarde, que devolvía a su condición de greda la carne
humana.
Lo que hay de más dificil de entretener es la mañana, y una mañana lluviosa sobre todo.
-Estamos como dentro de una pecera, colocados así detrás del
cristal y viendo caer agua-dijo Armando.
-¿Y no es bonito estar en el nido de una pecera los dos juntitos?-repuso Palmyra.
Armando tenía odio ,a los mimos y era hasta brusco con Palmyra.
Así, por ejemplo, al ver sus brazos desnudos, pues era lo que a
Palmyra la gustaba más desnudar, la ha dicho Armando con tono
desabrido, como mordiéndola en el brazo y haciéndola daño:

�LA PLUMA

Ir

-Pero no ves que es de una gran desvergüenza tener siempre los
brazos desnudos.
Abrumada por la reprensión desmedida de Armando, Palmyra ha
cruzado sus brazos y se ha cubierto con las manos los biceps mullidos y con plástica de aparatos musicales de la sensibilidad.
Palmyra le obedecía en todo, y cuando él se incomodaba se quedaba cohibida como una,cordera bajo un eclipse.
La cuesta de la mañana la subían bastante silenciosos, manoseándola a ratos él como se manosea la caza, el pescado o la fruta que se
compra en el dintel de la puerta.
Ella estaba tan enamorada de Armando que no tenía pudor ni
por la mañana, y se miraba y le volvía a m-4"ar y se volvía a mirar
para ver si le podía complacer a él lo entreabierto y le volvía a mirar
ella para encontrar en sus ojos una buena mirada de avidez como
premio. Pero él la miraba como el que se para a contemplar la estatua de mármol mientras la quito el polvo, con mirada burda de doméstico.
Después Armando se ponía a pensar en la comida.
«Qué pez e.5 el del día es lo que hay que preguntar-se decía
Armando-, que la carne ya sé cuál ha de ser, tanto la de la mujer
como la de la ternera.»
A las doce, cuando ya estaba el menú preparado y habían escogido en la discusión de la cancela el pez más extraordinario de las
banastas, hacía Armando su pregunta con voz alta:
-¿Qué pez es el del día?
-Hoy es pargo-le contestaba Palmyra, o bien le decían al servirle:
-Es un pez muy bueno que aquí llaman jubel.
-¡Sí, sí!... Ya sé-dijo Armando, que no quería recibir tantas explicaciones como un sordo.

LA PLUMA
La nieve del mantel caía ya sobre la mesa, él lo veía desde lejos,
a través de las puertas de cristales. Eso daba luz a la mañana. Los
largos copos iban después reanimando el día, y la lluvia perdía importancia.
Ya estaba al borde de beber su vino predilecto, al que desde su
sitio veía enrubiecido por la luz que caía del sol a través de las
nubes.
Y para el vinillo predilecto eran las mejores sonrisas del yantar,
para aquel Busellas claro como sangre éordial de mujer rubia. Muchas veces levantaba su copa para ver el día a través del licor y del
cristal y encontraba así, sólo con esa mirada, transparente y ambarina, el suficiente optimismo.
El «Busellas vielho&gt; le insuflaba todo aquel tiempo que contenía, que suele buscar el fondo del vino para posarse, que lo adensa
y lo mejora.
«¡Es que me he bebido la esencia de tantos díasl&gt;-se decía Armando al sentirse un poco ebrio de una cosa vibrante, llena de minutos, espesa de segundos.
Él se volvía decidido, anecdótico, náufrago alegre aún en los días
grises en la hora del almuerzo, mirando por la vidriera el mar como
si fuese motivo Je una vidriera polic:-omada, en que cada ola se emplomaba en la de al lado y en la de delante.
Los brazos aireados de ella, los brazos que le irritaban y lo
atraían, jugaban al diábolo con sus miradas, que, como carretes del
diábolo, se movían dentro del ángulo del brazo y le eran devueltas
después d~ saciadas por la axila pálida, por el hueco muerto y triste
que queda entre el brazo y el antebrazo.
Armando la veía en gran señora de la casa, erguida, airosa, muy
señora.
Todo su gesto era gesto de retener su perfil puro y escueto con
185

�LA PLUMA

LA PLUMA

mueca tersa, ese gesto elemental y sugestivo que es todo el pensamiento y todo el físico de muchas mujeres, y que cuando se las marchita y se las arruga es como si desapareciesen porque no han sostenido más que eso, no eran más que esa vigilancia de la boca fruncida, la frente estirada, los ojos vivos y la nariz esculpida.
¡Pero qué bien sostienen ese perfil algunas! ¡Qué lindas!
¡Cómo tiraban las mejillas y todo el rostro de su perfill Pero lo
presentaba escueto, delgado, suave, agudo, triunfando en él y asteriscándole bien las dos orlas de brillantes de sus lóbulos.
En aquel día lluvioso, pensando en salvar su situación, dijo a Palmyra:
-Sabes ... Voy a escribir a un amigo mío de la infancia, también
aristócrata, para que venga a pasar unos días con nosotros.
-Bien, bien... Escríbele esta tarde mismo-dijo Palmyra con verdadero deseo de tener un huésped y de dar a la Quinta una de sus
ilusiones insatisfechas, la de tener siempre un huésped.
Sólo ante la noticia de aquel huésped, las cosas se fueron recomponiendo, atusándose, diciéndose: «¡Viene por fin un huésped!. .•
¡Viene por fin un huéspedli.

VI
LA ÚLTIMA AMA.ZONA

Todavía montaba a caballo, pero ya no iba a los sitios en que parecía irse antes al montar a caballo. La paseaba 5ólo por los paseos
transitados y sabidos.
Eno-añaba
aún a las gentes la amazona, pero ella tenía, una gran
b
tristeza en el corazón porque a caballo sobre todo se decta que no
había sitio a donde ir.
Era su caballo tan reluciente como unos zapatos recién lustrados,
un caballo francés, al que llamaba «Rey».

-¡Roi...1-decía a veces en francés, como si eso la diese un aire·
más aristocrático y el caballo se calmase así más.
La última amazona salía sola a la tarde-muy pocas veces con
Armando-y adquiría autoridad y personalidad sobre su caballo. Era
su hora de generalísima.
Palmyra tomaba aire para su pecho y escondía ráfagas de salud
dentro de su descote; todo para llevárselo a Armando, displicente,
enredado hasta muy tarde con los licores y con el café ideal que ell'i
le preparaba en tazas de oro, en cuyo fondo se tiraba el último sorbo y era como esencia de escarabajo pura.
La amazona, la última amazona, montaba dando empellones al
aire con sus senos y eso hacía que le fuese difícil al caballo romper
el aire, porque todo venia a recibir el encontronazo.
Armando, que encontraba anticuado el hecho de que fuese amazona, la esperaba como si su paseo a caballo la renovase y como sisobre su caballo hubiese recibido nuevas fuerzas para el embite de
la noche.
El camino portugués, solitario y arbolado, se encantaba con la
amazona. Necesitaba esa emulación. Si transitas por los caminos,
amazona justa, habrá más florecillas en las márgenes.
Palmyra era una amazona de pura sangre, que iba litografiándose en la soledad del camino, llenándole de su estampa, adornándole
con una guirnalda de moños de gran rodete.
La devolvía nueva aquel paseo de después de comer sobre el caballo favorito, al que daba terrones como una ecuyere.
Todo el paisaje portugués se conmovía con el paseo de Palmyra
y se notaba después en el resto de la tarde la dulzura que la había
impuesto el paso de la amazona. Hasta había algunos árboles del camino que la rozaron, que la quisieron abrazar.
Cumplía un deber Palmyra, un deber con la Quinta, con la puerta.

�LA PLUMA
LA PLUMA
,de la Quinta y con todo lo demás al salir sobre su caballo con el traje
de etiqueta que exige el paisaje, que es la vanidad del paisaje. Armando la había dicho:
-Eres la canela del paisaje, en el que dejas tus caminitos de canela, igual que los que pone la mano de la que hace arroz con leche
·sobre la superficie un tanto encallecida del arroz con leche.
Quedaba el paisaje dominado, enamorado, saciado con aquella
vuelta por los caminos de la fina amazona de breve cintura clásica y
busto en punta. Con los gestos que la amazona hacía con la fusta y
,que eran como de batir el aire, se quedaba flagelado y enervado como
después de flagelación el mismo aire de la tarde.
-Día que no sales- la había dicho también Armando-es día en
-que todo parece más hostil y como si algo faltase en la toilette del
panorama.
Es como si el muy cochino del día no se afeitase, al no recibir tu
visíta estuviese descuidado y salvajinoso.
-Mi amazona, ven-la decía Armando con un mimo nuevo abra.zándola efusivamente, encontrando un apresto y una dureza en su
busto que había adquirido petando con todo el camino, sobre tod0
con las vueltas.
Ya era una cosa más de su toilette volver así, triunfadora, con
la levita orgullosa, un poco desmelenada, con tierra en los ojos, con
·1a nariz agudizada.
-Traes las enaguas purificadas de la amazona-la decía Arman,do-, y traes unos labios nuevos que has recogido en el campo como
se recoge el frescor de debajo de las hojas que tratan de ocultarlo.
También la repetía entre sorprendido e irónico:
-Nunca creí que fuese tan importante ser amazona... Resultas la
madrina del paisaje... Madrina de bautizo y madrina de boda al mis-mo tiempo.
188

Volvía hecha, robustecida, con un secreto nuevo; pero todo esose iba adelgazando, consumiendo, olvidando hacia la noche. Era el
botín que traía la amazona como esas flores rústicas de las jaras-oleaginosas, que se ablandan y moquean en la planta en cuanto pasan unas horas de haber sido arrancadas.
Había pasado por los más rústicos caminos. Los caminos solos,
soleados y le.fanos, de Portugal; los caminos llenos de las antiguas.
fábulas y las viejas consejas.
Había hecho la dueña de la quinta lo que tenía que hacer. Se había sacrificado a la cortesía que merecían los alrededores campestres
que para eso les estaban obligados, sumisos, y eran la oreación serena de sus vidas. Había hecho la visita al campo que lo mantenía
propicio. Armando la daba en pago los besos de la gratitud y abrazaba su pecho enlevitado, en el que tropezaba con la doble fila de,
botones.
Después Palmyra se ponía muy de casa y aparecían de nuevo
sus brazos desnudos. Eso la volvia la mujer débil, íntima, delicada,,
cohibida. Él, como quien toca el arpa de un cuerpo, la acariciaba los.
brazos, de a1Tiba a abajo, de arriba a abajo.
El gran salón se llenaba de una expectación, de una rotonda de
luz en que se esperaban obispos, virreyes, magnates, que viniesen a
intrigar y a hacer la tertulia. Así sólo era una jaula demasiado grande, de esas jaulas historiadas que entristecen a los pájaros más que
las jaulas íntimas.
En el patio del estanque gritaban los patos como si siempre les
persiguiese la mano del matarife., como si fuesen a cogerles para
echarles al caldo hirviente.
Le molestaba a Armando aquel griterío asustado, urgente, desesperado.
Le daban ganas de asomarse al balcón y gritarles:
189,

�LA P L U 11 A

-¡Calmaos, que no os van a hacer nada! ¡Cobardes, más que
.cobardes!
Esperaban al coche de campanillas argentinas, alegres, bien timbradas, porque su secreto es que eran de plata. Se hundían en el lan&lt;ló, se quedaban ocultos por la montaña azul de la capota y se iban
como a darse un paseo como en hamaca por el paisaje.
Buscaban la carretera que iba junto al tren. Deseaban esa compañía ciudadana, civilizada, que trae la reciente confidencia de la cap ital.
Les gustaba también que el tren entero les mirase buscando en
ellos la felicidad deseada.
Pasaba el tren lleno de ventanillas de sol. Llevaba el raudal feliz
,de un principio de primavera siempre. Se leían en él, desperezando
los brazos largos, los periódicos tostados, luminosos, felices del
verano.
Como en butacas de pt::luquería alegre iban todos los viajeros. La
tijera del buen día les acariciaba el cogote.
Había risas de las enemistades lejanas en estos extranjeros solos
,embriagados en el viaje. Su sarcasmo era por los malos que se tenían que estar allí por su ambición o por su torpeza. Los anónímos
1·ecibidos se habían borrado definitivamente en este ambiente.
Después volvían al campo, y ya en aquella carretera peor, el
landó sufría las oscilaciones y los tumbos de las grandes zanjas
.abiertas por las ruedas de los carros cargados de piedra.
Se encontraban esos «chalets» hechos en medio del campo, en
medio del miedo, mirando a paisajes ingentes, cuando un poco más
.arriba, en terrenos que costaban lo mismo, hubieran visto el mar:
«¿Es que su padre fué un náufrago y no -quieren volver a ver el
,mar?»
En todos aquellos hotelitos se notaba que todo estaba dispuesto

LA PLUMA
{¡que sean más grandes los ventanales, que sean mayores!) para mirar lo que se ha de dejar de ver irremisiblemente, sin que sirvan las
atalayas bien dispuestas para verlo más tiempo.
Hicieron sus «chalets» los moradores para estar asomados siempre, primero activos, en pie, saliendo fuera del «chalet», más tarde
siempre sentados frente a los últimos cristales- debieron hacer más
bajo el alféizar.
Cada ventana de Portugal tiene su significado propio, su gesto
particular, su éxtasis distinto. La una es la ventana para el espíritu
avizor, la otra es para el nostálgico y aquélla para el enervado.
El coche de dos caballos tenía siempre una cosa de desbocado.
Al bajar las cuestas los caballos torcían las cabezas como si se las
descoyuntasen, unidas las dos cabezas en un delirio de espanto,
siempre como si ya no pudiesen contener el coche de lanza disparada como una flecha enorme.
Se reflejaban en el camino los ojos espantados de los caballos,
ya con la blanca espuma en que se notaba un poco su espanto.
Pero siempre se salía con bien de ese momento dificil de la cuesta
abajo en que el torno intervenía como una máquina de someter al
Destino.
Otra vez en el campo llano volvían a su serenidad.
¡Qué regalo el de las legumbres, que encima de dar su fruto dan
.a veces su perfume! Las habas estaban ya floridas y dejaban percibir el olor correspondiente al ensueño de su sabor.
Ella estaba por rechazar aquel olor como si fuese un olor de cocina, pero la conmovía con su finura.
- Huele casi como la flor de almendro- dijo Armando.
-Aun siendo tan ordinario se puede aceptar...
-El campo nos ofrece lo que puede ... No es para que le llames
ordinario a lo que te regala.

�LA PLUMA
-¿Que no es ordinario? ¿A que no te atreves a que tengamos en
la vivienda sobre los veladores flores de habas? Si nos preguntase
alguien qué flores eran, ¿té atreverías a decir la verdad?...
Armando calló. Las habas seguían dando su perfume para cocineras sentimentales. Era más fino su perfume porque se filtraba a
través de los demasiados cercos de piedra en que abundaba el valle.
-Debe tener dolor de muelas el paisaje-dijo Armando.
Pasaban por caminos de pinos constantemente.
Los pinos son los más humanos de los árboles, con sus cabelleras
oscuras, con sus cuerpos de atezada expresión.
Todos están para hablar, para salir al paso, para decir las cosas
de la tierra que escuchan con sus raíces, pero aún no se ha decidido ninguno.
«Un día-pensaba Palmyra-se le ocurrirá hablar a uno de esos
humanos pinos, y dirá recitales de profundo sentido.•
Los caminos de pinos tenían algo de los caminos de postes que
van al lado del tren, parecían andar, estar constantemente de paseo
con un movimiento propio.
Había un rato en que se dedicaban a la arbitrariedad.
Ponían nombres solemnes a las cosas y así, por ejemplo, las desgarraduras que se abrían en las nubes eran para ella: «ventanas que
daban a la tarde de Dios, agujeros de telón por los que se podía ver
todo si alguien nos aupase como a niños que quieren ver lo que no
alcanzan• y él opinaba, señalando es:!s minas o esas montañas que
parecen castillos, que: «La naturaleza es muy novelera, decía otras
veces, y quiere que se la dote de castillos y de fosos de los castillos&gt;.
Cada cual halla un sentido al mundo y se Je hallan matices constantemente, sobre todo cuando las lenguas se desatan de verdad al
atardecer.

LA PLUMA
Palmyra se volvía más tierna y sin temor a que el cochero viese
su gesto buscaba las manos de Armando y le buscaba la boca como
paloma que buscase el pico del palomo. Armando la rehuía un poco.
Era de suyo temeroso de la avidez que hay en los gemelos de los
ociosos dueños de los «chalets&gt;. Palmyra tenía la hermosa pasión que
no se racata.
Echaba la cabeza en su hombro y se quedaba así como dormida
con los ojos abiertos.
-¡Qué turulata eres!-la decía Armando.
-¿Y qué es eso?-preguataba Palmyra.
-Que te quedas turulata y no sales de ser una t uru ¡ata... Un
ocaso te dejo un día así y no sales de tu arrobo ...
-¿Te burlas?
-Jamás ... Te comento... Siempre me darás ansia de llevarte en
brazos tan desmayada como estás y aunque no salgas nunca de tu
desmayo, como si el suplicio de un momento del Don Juan Jo aceptase yo para siempre ...
-¡Qué poca ternura tienes!-le dijo ella.
Se es insaciable de ternura en medio del paísaje.
. -Parece que no es sólo de tu corazón del que quieres que cuide,
smo de una huerta de corazones-le dijo Armando.
Volvían hacia casa. Contracorriente volvían también Jos trabajadores, que miraban cínicamente a los coches.
~iemp~e parecía que se había hecho demasiado tarde, y se temía
el vientecillo sutil que da la pulmonía.
El coche entraba por fin en la Quinta dando un saltito sobre el
listón de piedra que sobresalía del suelo marcando la entrada..Ese
salto del coche sobre sus muelles era un salto que marcaba la intimidad, era como el salto que dan los caballos de circo cuando ya han
trabajado, cuando ya se meten dentro.
XIII

1 93

�LA PLUMA
LA PLUMA

.

f

La Quinta estaba llena de un silencio ambarino precioso. Había
más luz, una luz que había estado sola en las habitaciones y que se
había llenado de confidencias. En el botijo de cristal del agua se había filtrado la luz.
Es cuando Armando reconocía más la suavidad de Portugal, su
entonación 1 la serenidad de otro tiempo en que abundaba.
Él sólo recordaba una paz igual allá de pequeño, hacia el 1889,
cuando en casa de su abuela, en la calle de Montelen, llegaba la hora
de la siesta y se quedaban entornadas las maderas._
.
Era un aire de hacía treinta años aquel que hab1a en la Quinta, Y
por eso resultaba tan virgen y tan sabroso.
Palmyra, siempre con los brazos desnudos, le daba los ~brazos
de la desnudez, los abrazos sobre las sábanas revueltas, Y, sm embargo, estaban en pie y con la etiqueta del traje.
Armando, displicente, apenas le hacía caso, y ella, entonces, se
iba como despechada. Y cuando volvía reaparecía con cara de haber
llorado, pero no por haber llorado, sino por no se sabía qué.
Armando miraba al cielo como si aquel tipo del rostro de Palmyra señalase muchas nubes y una luz lluviosa.
«¿Pero es que han nacido para llorar?», se preguntab~ ~rmando,
y sin poderlo evitar buscaba sus lágrimas o un gran sentimiento que
justificase sus lágrimas.
En vez de aplacarle fomentaba su crueldad de hombre aquella
propensión a las lágrimas.
.
A lo lejos el polvillo del mar hacía hermoso el sol y aleJaba el
poblado extremó de la costa. Le daba un tipo de ensueño de la realidad.
Eran las seis de la tarde, esa hora en que todo ha llegado ya a
a los pueblos finales de la costa, esa hora en que el mundo se estanca en sus casas de refugio.

Palmyra se dirigía a esa hora hacia atrás buscando el apoyo de alguien, buscando con todo el reposo.
Las butacas muy echadas hacia atrás, de abrazo antiguo la recibían a esa hora en que a los seres finos les entra el desmayo de amor.
Y el atardecer solitario se precipitaba y desde ese momento hasta la noche le entraba a Armando la fiebre, el escalofrío de Ja soledad. Cenaban y muy temprano, cuando el cansancio es como un niño
lleno de sueño verdadero, se iba a la cama.
Armando que había soñado tanta cosa para cuando se acostase,
se encontraba ensoñarrado y cansado.
La veía desde las arenas del sueño levantar sus brazos de mujer
que entra en camisa y, sin embargo, comienza a desabrocharse el traje.
Tenía costumbres antiguas y cuidadoras como guardar en su joyero de cristal de un fondo azul enguatado, las joyas de que se
despojaba para acostarse y que eran como los candados de su belleza, que se volvía libre, nadadora del lecho, desligada de los compromisos severos que imponen las joyas antiguas que son como de las
severas mujeres de la familia.
En el clima de aquel paraje podía sacar las manos de entre las
sábanas y jugar con ellas.
Resultaba hasta inexistente su desnudo en aquella soledad desdichada. En vez de tenerla más por completo y más para él solo que
nunca, se sentía sin ella como si se quitase la camisa en el vacío supremo.
La naturaleza que les rodeaba no deseaba a la mujer. Deseaba
el sol, el aire denso y vivo.
Se necesita que toda la ansiedad de los desesperados y de los
insaciables envuelva a la mujer que se desnuda por muy a cubierto
de ellos que lo haga.
(Se continuará.)

RAMÓN GóMEZ DE LA SERNA.
1 95

�LA PLUMA
OLUIPIA

Esta chica tiene buen gusto. Dí, Julio, tú que me has visto desde las
butacas. ¿Dónde hará más efecto? Me lo voy a poner aquí.
JULIO

Creo que ahí resultará demasiado cínico. (Entra Paca.)
OLIMPIA

OLIMPIA DE TOLEDO

¡Qué simple! ¡Cínico! ¡Cómo si fuera yo a hacer un papel de colegiala!
¿No comprendes lo que voy a bailar? ¡Es terrible, una danza de seducción, de puñaladas y de sangre! Una mujer que tiene que satisfacer su
venganza. Seré cruel, caprichosa, fría.
JULIO

DRAMA EN TRES ACTOS

Entonces no te disfraces.
OLIMPIA

SEGUNDO ACTO
Gabinete de Olimpia en el teatro. A la derecha, puerta de entrada. A la izquierda puerta que da al cuarto tocador donde ocurre el primer acto. Noche, luces
'
encendidas.

¡Qué soso de hombre! Una mujer por la que se suicidan los hombres
a montones. Una tigre, una pantera, una ... no se me ocurre todo lo que
tengo que ser en este baile. ¡Una vampiro! Mira, que un viento de furia
amorosa renueva los volantes de mi falda, que mi abanico con suave
movimiento atraiga a la víctima, que mis ojos le fascinen, mirándole
así, clavados en los suyos y con el ademán le rechace.

ESCENA PRIMERA
JULIO, después OLIMPIA y PACA entran por la puerta de la izquierda,
JULIO ( Pensativo está

PACA

Como en aquel cantar que dice:
Con una mano me echaba,
con la otra me recogía.

esperando).

(Traje Jantástíco de manola, escote exagerado, abanico enorme, se
pasea contoneándose).
Este traje me sienta muy bien ... ¡Estoy maravillosa! Paca, tráeme el
blanquete y la caja de los lunares. Oye, Julio. ¿Me dejo el lunar donde
está o lo pongo aquí?

OLINPIA

PACA

De todas maneras estará bien. (Vase.)

JULIO

Así eres tú.
OLIMPIA

Mira, Julito; no te me pongas cursi, por Dios. Habrá un revuelo hoy
con la presencia del duque. Todas ellas, que de seguro están sobre aviso,
tratarán de camelarle. El empresario es capaz de meterle por las narices a
197

�LA PLUMA

LA PLUMA

su Pelitos. Pero no me importa. Ya verán, ya verán. Voy a patearlas la cabecita a todas esas envidiosas. ¡Me como al duque, me lo como! Le voy a
asesinar a fuerza de ojos. Verás, Julio; v&lt;&gt;y a estar en este número inspiradísima. Tienes tu localidad, ¿no? Que te traigan una.

ESCENA SEGUNDA
DICHOS y AUGUSTO
AUGC"STO

JULIO

Lo que tú hagas le parecerá bien a ese duque y a todo el mundo.

No; te veré desde los bastidores.

OLIMPIA

OLIMPIA

Te juro que van a rabiar esas. Después de ese garrotín de la Pelitos,
que parece un ataque de nervios, vas a ver el efecto que produzco. Verás. Yo empezaré despacio, muy despacio, con movimientos de paloma,
así (acompañando la acaon a la palabra), como esas palomas que al andar mueven el buche ... Poco a poco el ritmo de la música se va animando y yo también. Provocativa, insinuante, miradas ... , sonrisas ... ,
coqueterías. Con la promesa de mis ojos y de mi gesto, el mendigo de
amor se anima, se acerca. Yo, cada vez más gallarda, me alzaré en la
punta de los pies y le miraré despreciativa. Luego bajaré los ojos arrepentida, pudorosa, me cubriré la cara con el abanico y correré a pasitos
cortos, volviendo la cabeza, guiñando un ojo tras el encaje de la manti
lla, le echaré un beso, y como si un;¡. furia de amor y de locura se apoderara de mí, bailaré frenética y la mantilla volará por el aire, se soltará
mi pelo, las flores y las peinetas rodarán por el tablado y la falda será
como una flor inmensa... Y el enamorado se acercará, quiere estrecharme contra su pecho. Yo entonces saco el puñal que guardo en el pecho
y se lo hundo en el corazón.

Pues a Julio no le gusta.
AUGUSTO

Este es un turco celoso que todo lo quiere para sí. Un egoísta. Lascosas buenas no deben pertenecer a uno solo, sino a todos. Ser del dominio
público. ¿No han venido ni Paquiro ni don Esteban?
PACA

No, señorito Augusto, porque ahí fuera está un señor que espera a
don Esteban hace lo menos una hora. Dice que es de su pueblo.
AUGUSTO

Pues me han fastidiado, porque unos ~migos míos querían verte bailar y no han encontrado localidades.
v LIMPIA

Y luego ese majadero de empresario a quien le lleno el teatro todavía
me escatima los reclamos.

ESCENA TERCERA

JULIO

¡Lo haces de veras!

DICHOS, ·PAQUIRO y DON ESTEBAN
OLIMPIA

Calla, bobo. ¿Eh? ¿Qué te parece? ¿Tendrá éxito? Hice una españolada semejante en Munich, y creía que aquellos alemanotes me comían
de entusiasmo. (Augusto aparece en la derecha.) Verás, verás qué efectito
le hace al duque ...

PAQUIRO

Buenas noches. ¡Qué guapa estás, Olimpia!
ESTEBAN

¿Qué? ¿Se pasó aquel arrechucho?

198
/

199

�LA PLUMA
LA PLUMA
AUGUSTO

Paquiro y usted, don Esteban. ¿Quieren hacerme el favor de darme
sus butacas? Las necesito para un paisano. Por favor. Veremos a Olimpia desde el escenario.
BSTEBAN

ESTEBAN

Bueno, ¿qué quiere usted?
VICE."TE

Deseaba saludar a usted, don Esteban.

Téngalas.

ESTEBAN

(Va a la puerta de la dt'Yecka)
¡Chico! ¡Ehl ¡Botones!. .. Vete a la puerta del escenario, y allí veras a
dos señores con pinta de paletos. Les das estas localidades de mi parte.
AUGUSTO

Dígalo pronto porque usted no se contenta con saludar.
VICENTE

Necesitaba una recomendación.

PACA (Dando una tarjeta a Esteban)
Don Esteban, aquí fuera hay uno que le busca a usted que me ha
dlldo esta tarjeta.

ESTEBAN

VICENTE

la tar:feta y la lee)
¡A ver! ¡Calla, si es mi recomendado! ¡Menuda lata me está dando!
¿Te importará que pase? Lo despacho en un voleo.
ESTEBAN ( Toma

r

A riesgo de abusar.
ESTEBAN

¿Qué es?

OLIMPIA

Que pase; conoceremos a tu recomendado.
ESTEBAN

Paca, dile que entre. (Vase Paca por la derecha)

ESCENA CUARTA

VICENTE

Gracias a las recomendaciones de usted, entré en la oficina de Fomento de la provincia y pude conseguir también la plaza en el Catastro;
pero como a mí me convenía estar en Madrid, me valía del medio reglamentario para no ir a mis oficinas.
AUGUSTO

Claro que le pagarían los dos sueldos.
DICHOS Y VICENTE
VICENTE
ESTEBAN

¿Qué hay Vicente? ¿Me va usted a perseguir hasta aquí?
VICENTE

Tengo un verdadero honor, mucho honor.

¡Ahl Sí señor. Naturalmente. Ahora hay una plaza que me conviene
mucho, para la cual, concursan dos personas que pueden hacerme daño:
un ingeniero y otro que la está desempeñando interinamente, hace diez
.años, y yo, aunque el ingeniero estará mejor preparado, creo que si me
ayudara don Esteban podría inutilizarlo. En cuanto al meritorio, pare-

200
201

�LA PLUMA

LA PLUMA

ce que tiene la benevolencia del Tribunal que ha de juzgar porque es
hombre de mucha familia y de pocos recursos. Sería lastimoso que el
Tribunal, dejándose llevar de un sentimiento de conmiseración y fundándose en que ya ha desempeñado interinamente este cargo, vaya a
dárselo en propiedad produciéndome a mí un verdadero trastorno.

VICENTE

Tendría un verdadero placer.
OLIMP1A

Vaya, se ve que puede usted andar solo por el mundo.
VICENTE

PAQUIRO

Señorita, a sus órdenes.

¡Vaya un gachó!

ESTEBAN

ESTEBAN

Bueno, hasta mañana.

¡Bien, hombre, bien!

VICENTE

VICENTE

Yo, claro, por mi empleo en el Catastro, he podido hacer algún favor evitando el pago de una contribución y por eso tengo simpatías entre los adinerados, don Esteban ya sabe...

...

1

¡

..

r

Señorita... , caballeros ... , tengo mucho honor...

ESCENA QUINTA
DICHOS, MENOS VICENTE

ESTEBAN

Sí, ya sé que gracias a usted, me dijo mi administrador...
OLIMPIA
VICENTE

Don Esteban. ¡Vaya un tío que estás hecho!

Sí, que el Coto del Espino que es tierra de huerta paga como de secano.

ESTEBAN

Chica, ¡cosas de allá!

ESTEBAN

Bueno, ¿y qué?

PAQUIRO
VICENTE

Una carta de usted para don Federico y creo que me lo arreglará
todo.

Y de acá, porque aunque se rían ustedes, he de decir, que gracias ~
mi amistad con un ministro paisano, fué nombrado un chico simpático,.
eso sí, profesor de Filosofía. (Ríen.)

ESTEBAN

Mañana vaya a recogerla a casa.

.,

PAQUIRO

Pues sabe usted que siento no tener algún chanchullito en esa provincia para que usted me lo arreglara.
202

ESCENA SEXTA
DICHOS y un AVISADOR a la puerta.
AVISADOR

¡Señorita Olimpia! Voy a empezar cuando usted guste.
203,,

�LA PLUMA
LA PLUMA
OLIMPIA

¿Venís?

PAQUIRO
JULIO

Yo, sí voy.

(Ríe)

¡Pchs! La cuestión es poder hacerlo.
AUGUSTO

ESCENA SÉPTWA
.AUGUSTO, PAQUIRO, DON ESTEBAN y PACA (que entra en la izquierda).

Yo, la verdad, tomo a Olimpia como un excitante. Su gracia, su belleza, su desparpajo, sus cualidades ...
ESTEBAN

AUGUSTO

Si es que tiene alguna cualidad fuera de su hermosura y de su instinto artístico del baile.

Este Julio, es cosa perdida.
PAQUIRO

AUGUSTO

Sí, se le ha metido esa mujer en el alma.
ESTEBAN

Ese chico, no tiene sentido común. Buena diferencia va de la manera de ser con Olimpia de usted, de ti, Paquiro, o de mí.
PAQUIRO

La diferencia es, que ni usted, ni Augusto, ni yo, queremos de verdad a Olimpia, y Julio está chalao por ella.

Bien, sí. Pero aparte de eso. Sean cualidades o defectos. Yo me embriago con Olimpia, como Poc con aguardiente, o Verlaine con ajenjo.
Es el más poderoso estimulante poético que he encontrado en mi vida.
Tienen para mí sus gestos, su figura, los faralares de su falda, un sentido igual al que para un poeta geórgico ...
PAQUIRO

No te entiendo una palabra.

ESTEBAN

No me explico, no me explico esa manera de ser. Yo, no tengo la
pretensión de ponerme de modelo de nadie. Tengo mis líos como cualquiera; pero, eso sí, ante todo, mi mujer y mi hija. Yo vengo por estos
·sitios, donde, para qué negarlo, no hay una moralidad excesiva, y a veces empiezo a tontear con una, que unas veces puede ser una bailarina,
otras, una cupletista, quizás, una camarera. La obsequio, la distraigo,
se divierte conmigo, me cuesta mi dinero, y me lo gasto con verdadero
placer. Pero en cuanto yo noto que la muchacha me va interesando demasiado, me pongo en guardia; eso no, ante todo la tranquilidad de mi
mujer y de mi familia. Ya digo, en cuanto noto que una muchacha de
-estas empieza a interesarme, la dejo y busco otra. ¿No estoy en lo cierto?
204

AUGUSTO

Hombre. Como el sentido que tiene para uno que haga versos del
campo, una gavilla de mieses o un rebaño ...
PAQUIRO

Si te oye ella, te ahoga.
AUGUSTO

¡Pero si es un elogio! Me gusta verla ... , pero de lejos, sin meterme
en honduras, como a un hermoso cuadro. Si te acercas a un lienzo pintado, ves barniz, pelos del pincel, gotas de aceite endurecido, resquebrajaduras ... ; esas cosas son las que no quiero ver en el hermoso cuadro
de Olimria.
205

�LA PLUMA

LA PLUMA

PAQUIRO (Rt'endo)
¿Pero tú crees que ella tiene esas porquerías? Vamos, para mí que
.tú estás todavía más chalao que Julio.

PAQUIRO

1Bah, la vida!...
AUGUSTO

AUGUSTO

Entre tú, Paquiro; usted, Don Esteban, y Julio, han establecido un
-«match», cuyo premio puede ser Olimpia. Don Esteban va empujado
_por su dinero, su trato con las mujeres ...
(Riendo)
Pues el J ulito se las tiene tiesas con usted, Don Esteban.
PAQUIRO

AUGUSTO

Tú, Paquiro, tienes en tu favor toda la prestancia del torero. Porque
tú no eres de esos toreros que parecen, fuera de la plaza, unos buenos
.empleados de oficina. No, tú er_es el torero tradicional, valiente, gasta•dor y buen mozo.
ESTEBAN (Rt"endo)
Pues Julio se sostiene a tu lado, Paquiro.
AUGUSTO

Lo sabe, y lo sabemos todos. Pero es, poniendo ustedes lo de menos
.Y él lo de más. Para usted representa Olimpia unos fajos de billetes de
menos en su cartera, que su administrador se encargará de reponer.
Para Paquiro, Olimpia es un capricho. Volver un día de la plaza de toros con la mujer de más postín de Madrid, y que alguno rabie de envidia y que alguna palidezca y se muerda los labios al decir: «Olimpia de
Toledo, está ahora con el Paquiro».
ESTEBAN

Para Julio, Olimpia debía ser la modelo, el Arte.
AUGUSTO

Pues eso es lo que no ocurre. Para Julio, Olimpia es la vida, la vida
.misma.
206

Todas esas ropas, esos perfumes, esos afeites de la bailarina, exha\an un relente que a todos nos marean como un vino encabezado. A
nosotros es aquí, aquí sólo. En cuanto yo salgo de aquí, desaparece el
efecto de embriaguez. Pero en Julio, no. La imagen de Olimpia le per.sigue. En su estudio de pintor...
ESTEBAN

Está bien. En el estudio, está bien.
AUGUSTO

Sí, en un estudio puede reinar el recuerdo de las mujeres como
Olimpia. Pero que Julio, en el humilde comedor de su casa, mientras
su madre hace calceta a la luz de la lámpara y su hermana borda, piense en Olimpia, y que él, que aquí es un esclavo, el más miserable de los
esclavos, capaz de barrer con la lengua el polvo que pisan los tacones
de Olimpia, sea allá un tirano caprichoso, que atormenta a su madre y
.a su hermana. Y todo, ¿por qué? Porque Olimpia no le quiere, como
él quiere que le quiera .
ESTEBAN ( Rt'endo)

Ya sabía yo que nuestro amigo Augusto sueña con la muchacha que
borda bajo la lámpara, al lado de su madre.
AUGUSTO

(Riendo)

Es verdad. Bueno, don Esteban. Me dirá usted que no merece la
pena de emborronar cuartillas con sonetos dedicados a Olimpia, para
Juego salir con cantinelas burguesas.
,
ESTEBAN

Por eso, vuelvo a repetir, que mi sistema es el mejor. En cuanto se
siente el menor interés por una ... a otra .
207

�LA PLUM A

LA PLUMA
PAQUIRO

Es que a Julio se le ha metido Olimpia en la cabeza, y en ella le da
vueltas como un chiquillo goloso a un caramelo.
ESTEBAN

Y a juzgar por el ruido que llega hasta aquí, debe estar volviendoloco al público.
PAQUIRO

Con tanto charlar no la vamos a ver. ( Vanse.)

pia: ¡Qué magnífica! ¡Qué estupenda has estado! ¡Olimpia, qué bien!
Era lo mismo que ahora.
JULIO

No, Paca; no me digas eso.
PACA (Ríendo)
¡Ay qué gracia que tiene, lo q_ue ~ste_d dice, señorito Julio! ¡Ja ... jal
¿De modo que usted cree que m1 senonta ha cambiado en estos ocho
días? ¡Vamos, que aquí el que ha dado el cambiazo es usted!

JULIO

ESCENA OCTAVA
PACA se acerca a la puerta de la derecha y escucha el ruido lejano de los
aplausos, después JULIO

atropelladame!tte)
¡No! ¡No quiero verla. (Se sienta en un diván, la cabeza entre las manos.) ¡Qué asco! ¡Qué vergüenza!

¿Pero tú la has visto en este baile?
PACA

1Anda! ¡La mar de veces!

(Sonrte it-ónt"ca)

¡Ay, señorito Julio! ¡Cómo varían ustedes los hombres!
JULIO

¡Nunca! ¡Nunca ha estado así esa mujer! ¡Nunca!

I

JUUO

JULIO ( l:!,ntra

PACA

&lt;,

Asómate a mirarla, asómate; verás cómo nunca la has visto tan desvergonzada, tan... asquerosa.
PACA

¡Bah! ¡Bah!, señorito Julio. Que todas esas cosas son figuraciones de
usted. No necesito verla, porque me la sé de memoria. Hoy, no digo,
puede que cargue la mano para entusiasmar al duque. Como dicen que
es el amo, en algunos teatros extranjeros, porque allá se deja un porción
de pesetas... ·

PACA

ESCENA NOVENA

Vamos, señorito Julio. No hace todavía ocho días que estaba usted
entusiasmado con las cosas que la señorita hace en el escenario.

DICHOS, PAQUJRO y AUGUSTO

JULIO

PAQUIRO

¿Tú crees? ¿Tú crees de verdad que Olimpia hacia esos gestos, esos
desplantes, cuando empezó a bailar aquí?

¡Vaya final! ¡Ha estado superior! ¡Daba miedo cuando se marcó la
puñalada!
AUGUSTO

PACA

¡Pues claro, señorito Julio, pues claro! Cuando usted la decía a Olim.208

Si, parecía que clavaba de verdad.
XIV

�~PLUMA

LA PLUMA

ESCENA DÉCIMA
DICHOS y OLUIPIA
OLIMPIA

(Jadeante, despeínada, flores en la mano izquierda,
y el puñal en la derecha)

¡Ah!... ¡Ah!... ¡Qué ovación!. .. ¡Así!... ¡Así me gusta!... ¡Oh! ... ¡Volverlos locos!... ¡Que griten!... ¡Que rujan!... Cientos y cientos de ojos ...
que quieren comerme .. . , atravesarme con la mirada ... , cientos y cientos
de cabezas congestionadas ... de amor... ; bueno, de lujuria... mejor. Y
la vibración de las manos que aplauden. ¡Eso!.,. ¡Eso es lo que a mí me
vuelve local ¡Ah, Paquirol Aquí, tú y yo solos hemos sentido eso. Ven,
Paquiro; dame un abrazo, compañero ... Tú y yo solos ... , no éstos. El
uno con sus poemas, el otro con sus cuadros ... ¡Valientes éxitos!... De
sonrisas, de cuchicheos ... , no de alaridos ... de rugidos. ¡Eh, Paquirol
¿Cómo alienta? ¿Cómo gruñe? ... Late como una jauría de perros rabiosos... ¡Ah, qué gusto! (Se deja caer sobre un diván .)
PAQUIRO

Sí, eso, la verdad puede mucho.
OUMPIA

¡Jal ¡Jal ¡El duque loco! ¡Loco! Sacaba medio cuerpo fuera del palco
y gritaba: «¡Bravo! ¡Bravo!» ¡Que rabien esas idiotas! La Pelitos ... ¡Bah!
Cuatro aplausos pagados de la clac. Pero a mí... ¡Oh, cuando di la puñalada casi tuve miedo, creí que se me echaban encima! ¡Oh, qué bien!
(Pensativa.) Bueno, Paquiro, tú tienes una ventaja .. . Claro.

AUGUSTO

Cuando dabas la puñalada parecía
cruz. Tal era la intensidad de tu gesto. que el arma se teñía hasta la
PAQumo (Tomando el (Juña!)
Sí que tiene lo suyo el aguijón.
•

OLIMPIA

¿Viste que mustiás estaban esas Pa uiro? Q
.
ranl... Pero este Julio ... ¡Me incom'od q
I ue rabien! ¡Que se muete da envidia?
ª verte con esa cara triste ¿Es que
JULIO

¡Oh, no!. ..
AUGUSTO

Julio se alegra de tus triunfos , como tod os.
OUMPIA

Pues entonces ¿a qué corromperme las
.
grada? Es lo que me indigna ·No h
. o;ac1ones con esa cara avinaver contento a todo el mundo' cuan:~ satis acción completa! Me gusta
nes tú que ser el que ponga una gota a yo estoy co~tenta, y siempre tie.
marga en mis alegr'a p
b
no, ¿a que me meto yo a filosofar? Pa uiro d"
. i s. ero, uede champagne. Trincaremos.
q
' I que traigan una botella
PAQ'JIRO

(Desde la puerta de la derecha)

¡Eh! ¡Botones!. .. Que traigan una botell d h
Pronto. Si las traes en s•guida
te ganas dos pesetas.
a e c ampagne y copas.
-

PAQUIRO

ESCENA UNDÉCTh1A

¿Cuál, chiquilla?
OLIMPIA

Cuando tú clavas .. . clavas de verdad. ¡Salta la sangre!.. .

DICHOS Y la MOGIGONA
111OGIGONA

PAQUIRO

¿Dan ustedes su permiso?

Es verdad, se moja uno.
211

210

�LA PLUMA
LA PLUMA
OLIMPIA
OLIMPIA

¿Quién es?

Y ahora ¿qué hace usted? (Paquíro descorcha.)
MOGIGONA

Ana Montoya, señorita Olim pia; Ana Montoya la Mogigona.
AUGUSTO

MOGIGONA

Pues ahora acompañando a mi niña, que me ha salio bolera y trabaja en la sección de la tarde, en el cuadro de flamenco.

Adelante la cali.

OLIMPIA

¿Y cómo se llama su hija?

YOGIGONA

¡Ay, señorita Olimpia! O me dejas darte un beso o aquí mesmo me
da un soponcio.

MOGIGONA

Quería ponella la Mogigona chica.

OLIMPIA

.,

.

PAQUIRO

¿Pero qué quiere usted?

¡Parece mote de novillero!
MOGIGONA

MOGIGONA

Besalla, besalla, y na más que besalla. ¡Jesús y vaya una marnerita
de bailá! Como las mismas santas del sielo ha bailao esta endina. Y dejarme que la vea. ¡Y es paya! Pa ~ue alueg~ d,igan qu~ para ~ailar hay
necesiá de tener sangre de gitanena! Ven aca tu, escamlal ¿Quién te ha
enseñao a ti eso? Ven acá tú, ojos de terciopelo. ¡Nombre bendito de
Dios y de la Virgen! Que yo he visto boleras de chipén y 1~ 'he s~o; s_í,
que yo lo he sío. Pero bailar como tú, por éstá.s que n_o lo v1~e en ¡am.~s
de los jamases. Déjame, déjame miralte, paJ~ma zonta. ~s, que esta,s
vosotros hechos cachos por esta gloria. ¡So bnbones escamlaosl
OLIMPIA

¿De modo que usted ha bailado, señora Mogigona?
KOGIGONA

Por eso mismo, ella no quiso, y la llaman la Modes.
AUGUSTO

¿Pero eso es francés?
!IIOGIGONA

¡Qué va a ser francés! El francés serasté. La niña se apellida la Modes, porque se llama Modesta. ¡Vaya ahora!
OLIMPIA

Bueno, Mogigona, bueno. ¿Tomará usted una copita de champagne?
¿Y por qué no ha traído usted a su niña?
(fltbe)
Vaya, salud. Pues mi niña no se atrevió a venir. «No vayasté-me
decía-, que la O!impia tiene una fama de orgullosa ...» Y yo voy-la
respondí-, porque una mujer que baila como ella baila, tiene que ser
una buena mujer. Pero mi niña no quedría venir ni a pedazos. ¿Que por
qué? Porque hay un tío que me la trae enarbolá, y no hace más que
suspirar y tener unas ojeras descolgás que le llegan a la boca.
MOGIGONA

?e

¿Que si he bailao? Que se lo pregunten a los calos viejos
Sevilla.
•Que si he bailao? En el café del Burrero. Con bata, eso s1, con bata
;arga· porque eso de la farda de campaniya no es de tablao legítimo.
(El b~tonts con una botella de champagne y copas en una bandtja.)
212

213

�LA PLUMA

LA P L U ~1 A
OLD!PfA

¿Y quién es ese bribón que enarbola a la Mogigona chica?

hubiera enseñado la parma de la mano, de seguro, de seguro que encuentro, que entre tus amigos está el que te dará un disgusto. ¡Descarrilaos! ¡Lipendiosos! ( Vase.)

MOGIGONA

La Modes quedrás decir.

ESCENA DÉCIMOSEGUNDA

OLIMP!A

DICHOS menos la MOGIGONA

Es lo mismo.
MOGIGONA

Que no es lo mesmo, que no es lo mesmo, que si a mi niña la ponen ese alias la han matado para su porvenir del baile. Y ese gachó que
me la tiene martirisá, no es este payo que escribe versos, ni tampoco ese
poyo que lo tienes crucificado. Ni el payo ni el poyo, es el piyo de Paquiro, que con el aquel de que es mataor, se le figura que puede pisotear la honra de los probes.
PAQl'IRO

Vaya usted ...
NOGIGONA

AUGUSIO

¡Es un tipo curioso!
OLDIPIA

Voy a arreglarme. (Pasa por la puerta de la izquierda.)
Paca, me vas a dar el traje azul de cachemira. Creo que es el que me
hace más endemoniada. Voy a ver si consigo volverle el juicio a ese embajador extraordinario de su majestad Karpática. ¡Vaya un tío que debe
estar hecho el tal duque! Tienen cierto chic, esos tipos rojos con el pelo
casi blanco. ¡Es un gran modelo, Julio! (Entra en la puerta de la izquierda.)

¿Vayaste?... So vayaste'.
PAQUlRO
PAQUIRO

¡Demonio de bruja! Que me está metiendo a su niña por las narices.

Si viene por aquí, le toreas tú con ese traje que te estás poniendo, yo
le doy la estocada y Julio la puntilla.

MOGIGONA

Yo no le he metido a usted náa.

OLIMPIA

(Dentro)

Pues me ha gustado el duque.

OLIMPIA

Vamos, señora Mogigona, que venir aquí en busca de apaños para la
chica. ¡Está bonito! ¡Bien!

AUGUSTO

¡Adiós, la veleta!

PAQUJRO

OLilllPIA

MOGIGONA

¿Qué veleta? ¿Me habéis clavado el alma alguno de vosotros, para que
esté siempre mirando al mismo sitio? Eres tú muy poquita cosa para sujetarme, Paquiro de mi vida; ni tú, poetastro. ¡Ja, jal ¿Y el mustio? ¿Qué

Vamos, señora; largo ...
Sí que me voy, torero de la jindama, y tú, Olimpia, no te fíes. Si me

�LA PLUMA

LA PLUMA

dice el mustio? ¿Qué dices tú, Julito monono? ¿También te da coraje
que el duque pueda venir aqu1?
JULIO

.

...

f

En cuanto a don Esteban, como parece que iba interesándose por ti,
te ha cambiado en el altar de su corazón por madamuasel Perrin, la em-

Yo no digo nada, nada.

.,

AUGUSTO

peratriz de la barra fija.
OLIMPIA

OLIMPIA

Pero qué, ¿os váis a incomodar por eso? ¿Por un enamorado más con
quien tenéis que compartirme? ¡Tontos! Uno más. ¡Bah! Si todavía os
tocan a muchas (sale abrochándose el traje). ¡Sois insoportables! Vamos
a ver, viene aquí el duque, y qué ¿es que aquí no hay sitio para uno
más?

¡Bah! El volverá .. , ¡Poco miedo tengo de que os vayáis! Estáis seguros•.. Vosotros sois veletas roñosas, a las que el viento no puede mover, siempre miraréis al mismo sitio, hacia donde esté Olimpia, ¿No es
verdad, Julio?

A.UGUSTO

Vaya, vamos a brindar por la mujer de gran cabeza y corazón, estrictamente necesario. Por Carmen la Cigarrera, de Merimée, puesta en
solfa por Bizet, por la que cien años después deja la serranía de Ronda y
se hace bailarina de Music-Hall .

Te diré, Olimpia. Nosotros habíamos formado una especie de sociedad por acciones, para explotar el caudal de tus sonrisas, de tus miradas.
Si ahora nos metes aquí un elemento extraño, todo este tinglado, tan
bien establecido, se viene abajo .
OLIMPIA.

AUGUSTO

OLIMPIA

Esa soy yo.

¡Me alegro!... ¡Abajo todos los tinglados! ¡Abajo lo existente! Paquiro, dame una copa. Bebamos al cambio general, a lo imprevisto, a
las veletas, a los pájaros, a las mujeres variables y los amores inconstantes.
AUGUSTO

AUGUSTO

Tú misma, que tienes la suerte de no tropezar con don José el Navarro que te pudiera dar un disgusto.
ESCEKA DUODÉCIMA

Bebamos. Desde esta noche me pongo a componer versos para la
Pelitos.

DICHOS y el EMPRESARIO y un BOTONES con un ramo de flores.

OLIMPIA

EMPRESARIO

¡Olimpial ¡Olimpia! El duque de Bistonia me ha llamado a su palco... Quiere verte ... ¡Mira qué ramo te envía!... Pero fíjate en lo que
cuelga de esa cinta... He venido con el chico por eso...

Te guardarás muy bien, mamarracho.
PAQUIRO

Yo también tengo echado el ojo a una chavalilla ...

OLIMPIA

OLIMPIA

¡Oh!. .. ¡Qué magnifico!. .. ¡Es un regalo de príncipe!... Mirad. ¿Eh?
1Es estupendo! Trae las tijeras, Paca, para cortar esta cinta .•. ¡Cómo

Te mato, Paquiro.
216

217

,

�LA PLUM A

LA PLUMA

destella! (Corta !ti cinta y mira un anillo a la luz.) Siempre he presumido de brillantes ... pero como este no tenía ninguno. ¡Qué hermosura!. ..
¿Va a venir el Duque? ¿Va a venir?
BOTONES

Aquí tengo una tarjeta ...
OLIMPIA

A ver... (lee.) Sí, sí, dígale usted... ¿ Porque usted volverá al
palco?

los quite durante unas horas. (Va qm·tándose las s01tijas.) Este es el de
Esteban, el infiel... es monísimo, se ve que Esteban tiene mejor gusto
para los anillos que para las mujeres. El otro es el del poeta, ópalo, mala
suerte dicen que da, y yo, desde que lo llevo en mi mano, no he tenido
más que satisfacciones. Este es el tuyo, Paquiro. Aquí se ve el rumbo ...
¡Qué verde es tu esmeralda! Parece una gota de veneno. ¿Eh? ¿No es
verdad que tiene un aire malévolo esta piedra achatada? Este es el sujetador de Julio. ¿Le pusiste en el interior la fecha en que me conociste?...
Sí... hace hoy diez días justos.

EMPRESARIO

Sí.

r

PAQUIRO

Bueno, Olimpia, te dejo ... adiós.
OLTMPIA

Pues le dice usted que con mucho gusto ... ahora mismo ... que me
espere en el Hotel,

OLIMPIA

¿Apuesto a que te vas incomodado?
PAQUIRO

EMPR.ESARIO

Bueno, mujer. No dirás que no me porto bien contigo.

¡Adiós, mujer... adiós! (Vase.)

OLIMPIA

ESCENA DÉCIMACUARTA

Es usted, ¡el rey de los empresarios!

DICHOS menos PAQUIRO

PAQUJRO
AUGJSTO

¡El rey de los alcahuetes! (Vase el empresario y el botones.)
ESCENA DÉCIMATERCERA
DICHOS menos EMPRESARIO y el BOTONES
OLIMPIA

¡Qué delicia!. .. A tout seigneur, tout honneur ... Tendré que llevarlo
solo ... con las manos limpias de joyas ... solo ... el solitario. Me tenéis
que perdonar, ¿eh?, amigos ... No, si yo aprecio tanto como éste vuestros regalos y siempre, siempre, los llevaré. Pero hoy dejadme que me
.218

En un sitio tan moderno, tan actual, como es el cuarto de una bailarina, se ven cosas parecidas a las que ocurren en una selva virgen.
¡Vaya un poemita que me está brotando en la cabeza!
OLIMPIA

(Poniéndose el sombrero ante un espe.fo)

¿De verdad? ¿Un poema en que salgo yo? Me gusta eso.
AUGUSTO

Mira: en un picacho del monte hay una oveja, y por el cielo los buitres vuelan en grandes círculos. El olor de la res les atrae y van bajando
lentamente para clavar sus garras y su pico. De repente, en el fondo del,.
.219

�LA PLUMA

LA PLUMA
,cielo aparece un punto negro, cada vez es más grande. Es un pájaro de
largas alas, es el condor, el más fuerte, viene, abate su vuelo sobre la
presa ...
OLIMPIA

JULIO

Te suplico que no vayas.
OLIMPIA

Augusto, haz el favor de convencer a Julio. ¡Vamos, no seas bobínt

Pues no sé que tiene eso que ver conmigo.
AUGUSTO

JULIO

¡Por lo que más quieras, no vayas!

Contigo ...

OLIMPIA
OLIMPIA

¡Ay, poeta, cómo te equivocas! Haz que la corderita que está en el
.monte no sea cordera. ¿Sabes lo que es?

Por lo que más quiero iré.
JULIO

¿Qué es lo que más quieres?

AUGUSTO

OLIMPIA

¿Qué?
OLIMPIA

¡Una loba! Haz que sea una loba. Bueno, chicos ... me voy. Paca,
,guarda estas cosas.

¿Pero no lo sabes? ¡Torpe! ¿No lo has comprendido? Lo que ~ás.
quiero soy yo, yo misma ... Me conviene intimar con el duque. Quiero
ser amiga suya. Lo necesito y lo seré. Anda Julio, déjame en paz con tus.
tonterías.

JULIO

¿Vas a buscar al duque?

(Impaciente:)

JULIO

Olimpia, no quiero que vayas.
OLIMPIA

Sí, chico.

OLIMPIA

¿Que tú no quieres que vaya?
JULIO

~A cenar con él?

JULIO

No, no quiero.
OLIMPIA

Sí, eso me dice en la tarjeta.
JULIO

¡Olimpia!, no vayas.

OLIMPIA

No te sienta bien el papel de chulo, no tienes el tipo ... mira que_ yo,
los conozco bien. Todavía no ha habido ninguno que se me haya impuesto.

OLIMPIA

JULIO

¡Pero Julio!..., ¡por Dios!, no seas simple. ¿Qué tonterías se te
,ocurren?

Yo no soy un chulo, ni quiero serlo. Pero no irás a cenar con el
duque.

.220

221

�LA PLUMA

LA PLUMA
OLIMPIA

Augus:º• llévatelo ... , no vayamos a dar un escándalo en el teatro ...
.Anda, Jubo ... , vete ... , vete ...
JULIO

No me iré y no saldrás de aquí.
OLIMPIA

¿Pero quién va a impedírmelo?
JULIO

Yo.
OLIMPIA

'Ni tú, ni nadie.
JULIO (Va a la puerta y la cierra con llave.)
No saldrás ... , no saldrás.
OLIMPIA

.Abre, abre la puerta; dame esa llave.
JULIO

OLIMPIA

(Tú-a.el puñal.)

¡Bien!... ¡Está bien!... La escena resultaba tragicómica (coge tma copa
.de champaña y se la bebe.) ¡Paca!... ¡Paca!
PACA

(Al otro lado de la puerta de la derecha.)

Mande usted, señorita.
OLIMPIA

Mira, pregunta por ahí si hay una llave que venga bien a esta puerta,
ysi no, que avisen a un cerrajero, ¿sabes?, porque el señorito Julio ha
hecho la gracia de cerrar y guardarse la llave. Chico, conmigo la trage-0ia no va a resultar. Todo lo más, un mal sainete. (Con sorna.) ¿Me das
la llave, precioso?
(Augusto quüa la llave a Juli'o y abre la puerta.)
OLIMPIA

Adiós chicos ... Ya sabéis que mientras esté yo aquí esta puerta está
.abierta de par en par para vosotros, pero también para mí. ( Vase.)
(:lult'o se cubre la cara con las manos. Augusto sigue a Olimpia con la
~nirada.)
TELON

No.
OLIMP1A

(Amenazando con el tmñal.)

FIN DEL SEGUNDO ACTO

..¿Me darás la llave?

RtCARDO BAROJA.
AUGUSTO

,¡Olimpia! ¡Olimpia! Vamos, Julio, abre.
JULIO

.No.
OLIMPIA

(Marchando hacía :Julio.)

¡Maldita sea! ... Te clavo.
JULIO

Clava ... ¿no querías sangre? .. , clava.
. 222
I

223

�LA PLUMA
Bctubre. C:ustilla.

fferjiles dorados
$e otero y de árbol.
C:laridad cernida.
.Ca tierra caliza
(:},ue fué polvareda
0s ahora tersa
C:alma adamantina.

LA HERMOSURA DE OCTUBRE

¡$iáfanas vistillas!
fllsombra a la gema
?;anta trasparencia.
.Cos aires se atildan.

&lt;::astillo en la cima,
rSoto, raso, era,
$eso! en la aldea,
rSoledcd, ermita.

fNiña el agua verde,
rSeñorón el puente,
'Y la aceña, en ruina$.

¡0ncumbrada ínsula
$e contorno estricto
(:},ue pone eu olvido
.Ca onda indecisa/

¡&lt;Salve, ronda ínclita!
CJluelan los vencejos
rSin cesar, por miedo
$el ala abatida.

9l.mor a la línea:
.Ca vid se desnuda
$e una vestidura
$emasiado rica.

'Un cazador mira,
rSimple, hacia el confin,

'JI una canastilla
$e a/acres racimos
~raza un laberinto
$e sueños encinta.

0n el río, niña,

J:ebrel zahorí
.Ca liebre adivina.
XV

225

�LA PLUMA

LA PLUMA
C:úspide rojiza,
f;ualda y verde coda,
61 follaje, a solas,
6n los chopos pía.

{;rávida de prisa
C:ae en el futuro
-¡flly cuán cejijunto!.Ca buena semílla.
fl)uda la sibila
C:avilosa, y calla.
cSonríen las hadas
fil un rey en mantillas.
¿'J/a se ruboriza
61 adolescente
&lt;:lue, sin beber, cree
cSu sed infinita?
¿$rillará a hurtadillas
6n la mano blanca
fDe la desposada
.Ca nueva sortija?

1

¡;Invisible brisa
6ntre chopo y astro!
'JI todo el espacio
fDe consuno vibra.
6sta luz antigua
fDe tarde feliz
fNo puede morir.
/6terna luz íntima!
- ¡ :Pronto, pronto, ensilla

tlrt.i mejor caballo!
¡{;[ camino es ancho
:Para mi porfía!
JoRGE G u 1LLÉN.

6stilo en la dicha,
cSapiencia en el pasmo,
6ntre errante fausto
.Ca rama sencilla.
'l;enue melodía
9?.ecorre el follaje.
¿:Por ventura un ave
f;orjea escondida?
:z:t6

227

�LA PLUMA

ANTOLOGÍA

LOS CATALANES
los catalanes por la mayor parte hombres de durísimo natural; sus p11,labras pocas, a que parece les inclina también
su propio lenguaje, cuyas cláusulas y dicciones son brevísi-mas; en las injurias muestran gran sentimiento, y por eso
son inclinados a la venganza; estiman mucho su honor y su palabra; no
menos su exención, por lo que entre las más naciones de España son
amantes de stt libertad. La tierra, abundante de asperezas, ay11da y
dispo~e su ánimo vengativo a terribles efectos con pequeña ocasión; el
quejoso o agraviado deja los pueblos y se entra a vivir en los bosques,
donde en continuos asaltos fatigan los caminos; otros, sin más ocasión
que su propia insolencia, siguen a estotros; estosy aquéllos se mantienen
por la industria de sus insultos. Llaman comunmente andar en trab,1jo
aquel espacio de tiempo que gastan en este modo de vivír, como en señal
de que le conocen por desconcierto; no es acción entre ellos reputada por
afrentosa, antes al ofendido ayudan siempre sus deudos y amigos. Algztnos han tenido por cosa política fomentar sus parcialidades por hallarse poderosos en los acontecimientos civiles: con este motivo han conservado sien-pre entre sí los dos famosos bandos de narros y cadells,
ON

.228

no menos alebrados y dañosos a su patria que los güelfos y gibelinos
de Milán, los pajos y medicis de Florencia, los beamonteses y agramonteses de Navarra, y los gamboinos y oñasinos de la antigua Vizcaya.
Todavía se wnservan en Cataluña aquellas diferentes voces, bien
que espantosamente unidas y conformes en el fin de su defensa: cosa
asaz digna de notar, que siendo ellos entre sí tan varios en las opiniones y sentimientos, se hayan ajustado de tal suerte en un propósito, que
iamás esta diversidad y antigua coutienda les dió ocasión de dividirse;
buen ejemplo para enseñar o confundir el orgullo y disparidad de otras
naciones en aquellas o~ras cuyo acierto pende de la unión de los ánimos.
Habitan los quejosos por los boscajes y espesuras, y entre sus cuad, illas hay uno que gobierna, a quien obedecen los demás. Ya de este
pernicioso mando han salido para mejores empleos Roque Guinart, Pedraza y algunos capitanes de bandoleros, y últimamente don Pedro de
Santa Cilia y Paz, caballero de nación mallorquín, hombre cuya vida
hicieron notable en Europa las muertes de trescientas y veinticinco personas, que por sus manos o industria hizo morir violentamente, caminando veinticinccJ años tras la venganza de la injusta muerte de un hermano. Ocúpase estos tiempos dou Pedro sirviendo al Rey Católico en
honrados puestos de la guerra, en que ahora le da al mundo satisfacción del escándalo pasado.
Es el hábito común acomodado a su ejercicio: acompáñanst siempre
de arcabuces cortos, llamados pedreñales, colgados de una ancha faja
de cuero, que dicen charpa, atravesada desde el hombro al lado opuesto.
Los más desprecian las espadas como cosa embarazosa a sus caminos;
tampoco se acomodan a sombreros, mas en su lugar usan bonetes de estambre listados de diferentes colores, cosa que algunas veces traen como
señai, diferenciándose unos de otros por las listas; visten larguísima.,
capas de jerga blanca, resistiendo gallardamente al traba.fo, con que St'
reparan y disimulan; sus calzados son de cáiiamo tejído, a que llamau
229

'

�LA PLUMA
sandalias; usan poco el vino,y con agua sola, de que se acompañan,
guardada en vasos rústicos, y algu1tos panes áspnos que se llevan,
siempre pasados del cordel con q11.e se ciñen, caminan y se mantienen los
muchos días que gastan sin acudir a los pueblos.
Los labradores y gente del campo, a quien su ejercicio en todas provincias ha hecho llanos y pacijicos, también son oprimidos ae esta c,stumbre; de tal suerte, que unos y otros, todos viven ocasionados a la
venganza y discordia por su natural, por su habitación y por el eji mplo. El uso antiguo facilitó tanto el escándalo común, que, templado el
rigor d4 la justicia, o por menos atenta o por menos poderosa, tácitamente permite su entrada y conservación en los lugares comarcanos,
donde ya los reciben como vecinos.
No por esto se debe entender que toda la provincia y sus moradores
vivan pobres, sueltos y sin policía; antes, por el contraríe,, es la tierra,
principalmente en las llanuras, abundantísima de toda suerte de frutos,
en cuya fertilidad compite con la gruesa Andalucía, y vence cualquiera
otra de las provincias de España; ennoblécenla muchas ciudades, algunas famosas en antigüedad y lustre; tiene gran número de villas y lugares, algunos buenos puertos y plazas fuertes; su cabez..z y corte, Barcelona, está llena de nobleza, letras, ingenios y hermosura, y esto 1ttismo se 1 eparte con más que medianía a los otros lugares del Principado.
Fabricó la piedad de sus príncipes, señalados en religion,famosos templos consagrados a Dios. Entre ellos luce, como el sol entre las estrellas, el santuario de Monserrate, célebre en todas las memorias cristianas del universo. Reconocen el valor de sus naturales las historias antiguas y modernas en el Asia y Europa; ¿África también no se lo confiesa? Es, en fin, Cataluña y los catalaues una de las provincias y gentes de más primor, reputación y estima que se halla en la grande congregación de estados y reinos de que se formó la monarquía española.
FRANCISCO MANUEL DE MELO.
2JO

HOJEANDO REVISTAS

EL NOVELISTA SE METE A CR1TICO
señor don Vicente Blasco Ibáñez es, si el lector gusta de símiles de orden botánico, a modo de cedro del Líbano que se
,
yergue sobre la retama literaria hispá~ica contemporáne~; ~l
señor' don Vicente Blasco lbáñez, es, s1 el lector prefiere s1m1les de carácter ornitológico, a modo de águila caudal que se remonta
por encima de ]a bandada de pequeños plumíferos, tipo gorrión.
Si la grey de las gentes de letras, en lugar de esa vaga rep~blica
-cañamazo de floja urdimbre-en que metafóricamente se hallan m_s,ertadas, constituyesen un verdadero organismo político de_f~e_r~e cohes10n,
que tuviese un jefe que fuese un autócrata-nada de d1v1~1on de p~deres y a tout signeur tout honneur-el señor Blasc? a~c~nzana la max1ma
jerarquía: la de Gran Preboste de las Letras Hispamcas ~e Aq~en~e_y
Allende los Mares-con, ni que decir tiene, el correspondiente e¡erc1c10
de mero y mixto imperio.
Si tal puesto se lograse por conquista este hombre de éxitos retumbantes, ensordecedores, bajaría de su carro triunfal (que a no ser un
Rolls-Royce debe ser una carroza en que las bestias que tiren de ella lleven, en lugar de campanillas, tintineantes piezas de 20 pesos, muchas
tintineantes piezas de 20 pesos) y lo ganaría con su esfuerzo potente Y
energía maravillosa.
L

231

�LA PLUMA
LA P L U l\l A

r

Si tal puesto fuese electivo, este hombre, que espiritual y materialmente ha seguido los treinta y dos rumbos de la rosa de los vientos, que
posee un ánima llena de complejidades porque ha contemplado el fulgor
de las constelaciones de los hemisferios boreal y austral, este hombre
que es ciudadano del mundo tendría que luchar con un partido de estrecho, de mezquino nacionalismo (jefe a tambor batiente Ricardo León,
lugarteniente a pífano enronquecido Diego San José, director espiritual,
guía e inspirador a ... a ... abecesco José María Salaverría); pero Blasco
podría repetir el hecho de Maulio el Capitolino-mas como buen levantino con una mayor visión de la realidad, videlicet, menos altruismoy sin que, por consiguiente, tuviésemos que llorar respecto al valenciano
el desastrado fin del romano.
Y hay que hacer especial hincapié en este punto, en esta espléndida
posibilidad económica, porque ella es la concreción, el símbolo exaltado,
la patente más gloriosa del alto, del excelso mérito artístico del señor
Blasco. ¿Cómo pueden literariamente compararse con él, afortunado
poseedor de una mansión para invernar en Niza, sus congéneres que
sólo tienen, como Baroja, una casa en Vera. o Valle-Inclán, cuyo nombre sólo figura en los libros del Registro de la Propiedad de Cambados?
Y no hablemos de esas pobres gentes que viven a merced de caseros ...
Decididamente, el señor Blasco Ibáñez es el más grande, es el Sol de los
literatos españoles actuales.
Natural es, pues, que produzca curiosidad ilimitada en el lector de
carácter sencillo y respetuoso la visión, que desde el Himalaya de su
gloria y bien ganada fama, ofrece al público norteamericano-esa bonanza, esa rica veta que descubrió en momentos de turbación universalacerca de El sensadonal traspiés de la novela española. (En el número
correspondiente al mes de febrero de 1 he Lt'teray Digest Jnternatíonal
Book Review, New York. El título en inglés del artículo es «The Sensational Lapse of the Spanish Novel»).
El extractarlo hace perder al documento su excelso valor de vulgaridad e incomprensión, de falsedad y egotismo.
En una primera parte el autor de Los Cuatro y,·netes galopa a través

de los campos acotados con el nombre de s1iflo de oro y se detiene para
hablar de la generación de novelistas que florece en la segunda mitad de
la décima nona centuria. En la segunda se remansa a filosofar acerca de
la novela inmoral. En la tercera pone el paño al púlpito y se dedica a
sermonear acerca del novelista cabal.
Permítaseme que traduzca y subraye algunas de sus afirmaciones.
Trata un si es no es desdeñosamente a Galdós porque de él dice que es
«el más prolífico de todos, una mezcla de Dickens y de Balzac, que produjo cerca de unos cien volúmenes, creador de innumerables tipos y trabajador infatigable en todas las diversas variedades de este género de
ficción-la novela histórica, de costumbres, la política, la dialogada, la
epistolar, etc.»-. He aquí, pues, simple y llanamente un mérito cuantitativo, No hay sino comparar este párrafo con el que dedica a Pedro
Antonio de Alarcón: «el más genial y el más arrebatado por el genio de
todos ellos, el que mantuvo viva una visión de personas y cosas, de la
cual se puede decir que fué la más puramente típica de un artista». Prolífico sólo el uno, gemal el otro. ¿Com-ence la caracterización?
En la segunda parte afirma más de una vez que «en los últimos
años-«en los últimos veinte años», puntualiza luego-la novela dió un
serio traspiés que la hizo caer en la inmoralidad». Los autores escribían
«a sangre fría» novelas inmorales, sin sentirlas, con el solo pensamiento
de que cuanto más repugnantes fuesen esas novelas tanto mayor sería su
venta. Algunos de esos autores eran padres de familias, que, en la dulce
calma de sus propios hogares, urdían verdaderas abominaciones literarias por dinero. Y a seguida «la novela que empezó llamándose sensual
acabó siendo francamente pornográfica». Un nombre sólo cita en esta
enfurecida oración reprobatoria. Es el de Felipe Trigo. ¿Es que la lascivia es la exclusiva marca de su producción? ¿Por qué no reconocer-aparte
de que «no carecía de talento literario»-otras altas cualidades de su labor? De hecho don Vicente se ensaña. Por fortuna «la novela española
se ha liberado completamente de esta epidemia de salacidad y prosigue
su verdadero camino». ¡Sursum corda! Pero el ánimo del lector de carácter sencillo y respetuoso se sobrecoge al ver en un párrafo amontonados
233

�LA P L U ::\1 A
LA PLUMA
como en un cajón de sastre los nombres de «los más notables autores.
contemporáneos», donde hay que suponer que estén todos los que se
han «liberado completamente de esa epidemia de salacidad». Helos
aquí: «Puedo citar los nombres de Baroja, Valle-Inclán, León, Concha
Espina, Ayala, Zamacois, Pedro Mata, Carmen Burgos, La Serna, Hoyos y Vinent, Carretero, José Francés, José Más, Insúa, Belda, Catá, etcétera». ¡Dios santo! ¿Por qué antes tantos repulgos? Dejando a un lado
aquel absurdo López Bago, ¿no es precisamente Zamacois el que inicia
en España el tipo de novela que tanto irrita a don Vicente? Algunos de:
los que llama don Vicente «liberadores» o «liberados» no han ido mucho, muchísimo, más lejos que el propio Trigo, a quien él pone en la
picota? A los novelistas que dicen cosas arbitrarias cuando a críticos se
meten, se les lee con gusto porque ofrecen visiones de interés, ya que la
realidad está teñida con la materia colorante de su temperamento, pero
cuando quieren presentar cosas más objetivas tienen qu(respctar como
cada quisque los hechos. En este punto no hay fuero exento.
En la tercera parte señala como «un defecto de la novela española
moderna su exceso de lo que podemos llamar nacionalismo ... Como
regla general los viejos maestros de la novela española hicieron cuando
más un corto viaje a París, y alguno de ellos ni eso, muriendo sin haber
cruzado las fronteras de España. Por esta razón sus narraciones, a pesar
de estar bellamente pensadas y escritas, con frecuencia cayeron en la
monotonía ... » Más tarde: «Aquí se halla la gran dificultad-esta es lo
piedra de toque del verdadero novelista: producir un libro que sea una
fiel pintura del país en cuyo idioma esté escrito, y que al mismo tiempo
al ser traducido interese a los lectores de otros países y de otras lenguas.
Este milagro lo consiguen sólo los novelistas que, aunque sean ingleses,
españoles o franceses de nacimiento, se hallan por encima de su nacionalidad-novelistas que podemos llamar humanos.» Paréceme sospechar quién pueda ser un novelista HUMANO.
«Los novelistas actuales de España son menos sedentarios que sus
grandes predecesores», pero aún viajan poco. «Además de la España de
Europa hay en el mundo diez y nueve naciones que hablan español.
234

Parece natural y lógico que los autores de ficción española viajasen portodas las Repúblicas de Hispano-América estudiando de cerca las costumbres y psicología de sus habitantes ... En esta conexión séame permitido decir que yo fui el primer novelista que realizó la idea de tomar
un barco para conocer los pueblos de habla española en América y ser
capaz para describirlos en mis novelas.»
Es verdad que los viajes-en decir de Cervantes-hacen a las gentes
discretas; pero don Vicente indudablemente hiperboliza. Don Vicente
parece un anuncio de esos tours a que son tan aficionados los norteamericanos. ¿Es que el señor Blasco va a echar por la borda toda su producción primigenia? Somos muchos los que tenemos el mal gusto, la miopía, de admirarle por ellas y por mor de elJas, por el recuerdo de aquellos estudios psicológicos en que ahondaba en almas groseras y primitivas, apegadas al terruño, no nos incomodamos mucho con esas monografías anímicas, de gentes del des.rus du paníer, atrayentes sólo para
pobres chicas de la clase media, como son sus fantoches de Los enentigos de la mujer.
Y para terminar. No hace mucho, un fino espíritu que en los Estados
Unidos ha sorprendido con justeza el arte de Baroja, Mr. Ernest Boyd,
al hacer en The Natzon, de Nueva York {27 diciembre 1922), la reseña
de una traducción de La Busca, decía que «la boga de Blasco ha hecho
mucho daño a la literatura española porque ha suministrado a editores
y lectores un tipo de valores falsos, de medidas falsas, que el que carece
de dotes críticas aplica a todo libro que llega de España». Acaso lo que
expone Mr. Boyd sea muy verdadero. Pero indudablemente don Vicente
Blasco Ibáñez puede hacer muchísimo más daño metiéndose a crítico
de la literatura española contemporánea en revistas norteamericanas degran circulación.
TARTUFITO.

�VISIÓN DE LA NOCHE
cSurge la luna
y hay un jirón de nube,
que la muerde
dejándola íncompleta
a la mirada
como un pandero roto...
.Cas estrellas,
son como las sonajas de lata
dispersadas ...

AMANECER
Gstán las nubes quietas
y el paisaje
tiene quietud
de madre resignada...;
los cercados de trigo
derritieron
sus espigas de oro
en la mañana,
a la mirada ardiente
del sol nuevo
que allá, en el horizonte
se encarama.
F ELIX DELGADO.

CRÓNICAS LITERARIAS
ALE~IAI\IA
IBRERfas.-No voy a tratar de los escritores que cultivan el éxito.
Pero antes de abandonar la librería donde entré para revisar r ápidamente mis notas sobre literatura alemana, quisiera bosquejar
la posición literaria de dos o tres escritores q ue no caben en las
clasificaciones de escuelas y que merecen que se les otorgue crédito. Subrayo la diversa índole de sus talentos porque no pueden estar más distantes unos de ot ros.
El primero es Hcrman Hesse, que simboliza la persistencia de la tradición
en una escuela nerviosa, viva, acaso malsana a fuerza de ser febril. Debe tenerse presente que el realismo no ha desaparecido, y que si al margen del Expresionismo viven expresionistas independientes como Sternheim, al margen
del realismo caduco viven también realistas independientes, cuyos esfuerzos y
obras exigen respeto.
Una receta artística nunca mucre por completo, y menos aún si se trata
de un modo de crear tan infinitamente tradicional, tan en la rutina de todos
los pueblos y tiempos. El realismo ha sido destronado, pero no ha muerto. Es
como el muro, contra el que va a rebotar la pelota disparada por los jugadodores. Constituye una especie de fondo, una base de resistenc.ia y de reacción,
despreciada en ciertos momentos por su monotonía, olvidada también para
atender a los complicados movimie ntos del juego. Pero cuando el juego languidece, de nuevo se ve el muro triste, raso, imperturbable y tiránico.
El realismo no muere. Nunca le faltan adeptos, y si ciertos días no le son
propicios, algunos llegarán después que traigan un renacimiento de su influjo
237

�LA P L U ~I

A

y de su gloria. Entre los realistas de hoy no falta quien merezca algo mejor
que el público de rentistas y de profesores que le sigue.
Uno de ellos, y no de poca monta, es Herman Hesse. No puede negarse su
positivo talento; si sus dotes le amarran a una forma de expresión ya gastada,
.no sería justo, sin embargo, pasarle en silencio. Su obra es considerable. Por
desgracia, alcanza tan copiosas tiradas, que el autor se ha dejado arrastrar a
·una faci lidad dt" emociones e inc.luso de medios literarios muy lamentables.
Su temperamento clásico de alemán del Sur, con todo el sentimentalismo y la
·imprecisión romántica que esa cualidad lleva consigo, constituía ya para Herman Hesse un peligro, puesto que para contrarrestarlo no alimentaba una curiosidad como la de Heinrich Mano, ni sufría el tirón q:ie da una ascendencia
extranjera. Únicamente la escuela suiza, con Gottfried Keller a la cabeza, parece habe r influido algo sobre él, y esa escuela no era muy a propósito para
salvarle del doble peligro de su temperamento y de la popularidad. Rossltalde
es ya una declinación hacia la novela de folletín, a pesar de ciertas páginas
muy bellas y de ciertos capítulos muy honrosos. Peter Came11ziud es más firme
d ~ ]!'!anta y más origical, pero es obra sin eco y de una infecundidad angustios a. Hacia 1920 pudo verse hasta qué extremo llega la intoxicación de Herrnan
Hesse, cuando publicó una colección de poemali en prosa y en verso, Wandel'ung, cuyo nivel general no rebasa el de una honrada medianía. Añadiré que
Herrnan Hesse continúa escribiendo articulos críticos, no exentos de grandeza
y clarividencia.
Poca cosa voy a decir de \Valdemar Bonsels. Le menciono porque 3Jguoos
pretende n presentarlo corno un adalid de la literatura alemana joven. Nada
más iaexacto, y en cierto sentido, nada más pernicioso.
Waldemar Bonsels es, en efecto, un escritor distinguido; pero que no posee ningún carácter específicamente alemán, que no desempeña ningún papel
en la dirección literaria de su país, y que no participa en ninguna de las gran,des corrientes, contradictorias a veces, que constituirán la fisonomía del nuevo
siglQ. Su reputación es bastante extensa, y-como Henri de Regnier, desde que
es académico. o como Edmond Jaloux- -recluta &amp;u público entre aquella gente
a quienes la literatura popular (en Francia, la literatura de los Bourget, Bazin
Y otros Henri Bordeaux) ya no les satisface y que encuentran fatigosa y descar riada la otra.
La obra de \Valdemar Bonsels consiste en una decena de volúmenes. Los
primeros, publicados entre 1905 y 19121 cayeron a µlomo en el olvido. Una no-

238

LA PLUt-.lA
vela, .Die Biene Maja und {/n·e Aóenteuer, le valió su primer triunfo; pero tuvo
que esperar varios años hasta lograr la cousagración con el lndienfaltrt, libro
pintoresco y muy hábil, donde la intriga novelesca adquiere gran relieve, merced a los detalles exóticos y a las descripciones que la acompañan y la envuelven. Después ha publicado una colección de novelas cortas, algunas muy
buenas, Menschenwege, que ha ensanchado el círculo de sus lectores, y Eros
und die Evangelien, que responde perfectamenie a los deseos y gustos de
aquéllos.
Más importaute es conocer la obra de :\lartin lluber, que ha escrito varios
volúmenes de novelas cortas, Raóói Nachman, Baalscltem y Der lteilige íf-eg, y
-cosa de mayor monta, en mi sentir-algnnos volúmenes de ensayos y de historia. Pongo aparte Der grosse Maggid, que pertenece a los dos géneros, porque los quince capítulos de -anécdotas y narraciones que contiene, van precedidos de un largo prefacio teórico.
Martin Buber no es un gran escritor alemán, y no cometo ninguna confusión
-0e valores, pero constituye un &lt;Caso• muy interesante; para definirlo por comparación diría que Martín Buber es el Zangwill alemán. Como todas las comparaciones ésta es cómoda, pero injusta e imprecisa, porque las preocupaciones
de Buber se apartan claramente de la de Zangwill. He querido sencillamente
indicar el puesto que uno y otro ocupan en la literatura de su país y la direc&lt;:ióo de su actividad.
Martín Buber es uno de los más grandes escritores judaístas de la Europa
occidental. Zangwill también lo es. Pero éste observa sobre todo la vida coti&lt;liana de un correligionario, y, en modo realista, nota, por ejemplo, las escenas del ghetto, al paso que Buber, más místico, o si se quiere, más atento a las
tradiciones de su Iglesia y de su pueblo, se aplica a recoger, a evocar y a fijar
las leyendas que en la una y en el otro abundan. Su papel se asemeja al del folklorista, al del erudito, al del historiador de religiones, y también al del poeta,
por su propósito de rehacer un ambiente y por el talento con que restituye a
las figures rr:ás episódicas, un relieve acentuado. Pero en todo lo que escribe
hay una base científica, y de uno en otro libro, su obra descubre las mismas
esperanzas y las mismas ternuras místicas.
Buber está muy lejos y, bajando el tono, añadiría que muy por encima de
Zangwill. Posee aquel sentido de eternidad que confiere a los libros fundamentales de cualquier religión un prestigio poético; por su amor a la doctrina y
por la contemplación de los hombres que a ella se sacrificaron, transmi~e una

239

�LA PLUMA

LA PLUMA
ilusión de calma y de seguridad a todos los que viven en el hervor de la desorganización contemporánea.
Aun podría citar otros nombres; p~ro quiero poner fin a esta enumeración,
ya muy larga y caótica. En la librería están los ensayos de Stefan Zwcig-su
afectuoso ensayo R ,m1ai11 Rolla11d, sus excelentes Drei ,Ueister, sus Eri11eru11gen an Emile Verhae,·en-; los libros de Arnim Wegner, cuyo Der Weg o/me
Heimkehr es casi una obra maestra de la literatura de guerra; las novelas de
Rudolf Leonhard y las de Paul Zech; los poemas de Alfred Wolfenstein. Pero
ya llevo demasiado tiempo encerrado en este mundillo de la biblioteca. Tengo
prisa por volver a la calle apasionada y febril que a pocos pasos me aguarda.
PAoL

Couir.

FRANC IA

I]

o:&lt;isaua Alcxandre Arnoux tiene mucho talento. Los amantes de las
letras lo sabían desde que publicó Abisa¡; ott f Egliue transporté,.
Todo el mundo está convencido de ello desde Le Cabaret, uno de
los buenos libros nacidos de la guerra. Indice 33 y la Nu,·t de Saint
Barnabé han venido a confirmar, no las promesas, sino los primeros triunfos de M. Alexandre Arnoux. Ecoute s'il pleut viene a corroborarlos.
¿Qué podrá decirse de un libro como éste, de tanta espontaneidad y frescura en los sentimientos, tan matizado en las sensaciones? ¿Cómo describir un
libro inanalizable?... Es propio del talento de M. Alexandre Arnoux desconcertar a sus admiradores . Cree uno apoderarse de él y se escurre de las manos.
Su imaginación es extraordinaria: va al galope por todos los caminos, se mete
por todas las revueltas, se abandona a todas las fantasías. ¡Hermosa imaginación, mucho más admirable cuando la hallamos en un mundo como el nuestro,
tan burgués y tan perfectamente ordeNdo!
M. Alexandre Arnoux se burla de todas las traba3 de los asuntos catalogados, de los planes bien hechos, de los temas cuadriculados: se preocupa únicamente de su fantasía. Quien se le entrega se ve transportado a un país de ensueño, siempre bello, quimérico, a un mundo de cosas imposibles y de paisajes
inverosímiles. Posee el don, no sólo de crear todos esos seres, sino de animar240

los, de exaltarlos.•. Léase a Alexandre Arnoux y se verá hasta dónde puede
llegar una imaginación desbordada.

* * *
Colín ou les Volujtls tropicales, de M. Paul Rcboux, es una obra deliciosa,
figuración del pasado, en que se pintan las costumbres antiguas ea ua lenguaje
muy sabroso. La isla de Santo Domingo en 1767 sirve de fondo a la acción.
Plantadores con peluca empolvada, damas en gran tocado, rodeadas de cocoteros y de esclavos; una atmósfera tropical coa la magia de un país opulento,
bajo ua cielo bellísimo. Asistimos a una fiesta en casa de un rico plantador, a
los amores de un ingenuo y de una condesa sensible, a los suplicios infligidos
a los negros, a una representación ca el teatro de Puerto Príncipe, a una insurrección de esclavos que se adornan con los vestidos de sus antiguos amos, a
ua duelo, a una fuga amorosa; ca fin, a una serie de episodios, unas veces cómicos, otras apasionantes, que constituyen el encanto de este libro.

* *

*

NiÑ.y, de .M. Jean Vignaud, figura entre los buenos libros publicados en estos
últimos tiempos. Es un cuadro muy curioso de la emigración rusa, tal como
podemos verla en París en algunos de sus representantes. En torno de una pareja de muy elevada alcurnia, que huye del terror bolchevista, descubrimos un
muadi110 bohemio: traficantes de todo orde n, grandes señores arruinados, místicos de uno y otro se-xo, cocainómanos, las heces que lleva consigo una emigración, con el hechizo y la incurable melancolía eslavos. Libro de fuerte color,
tratado como una pintura al fresco, con personajes bien delineados, cuyo perfil se graba en la imaginación.

• * *
Le ,lfartyre de l'Obese, de M. Henri Beraud, ha obtenido el premio Goncourt.
Por esta razón conviene hablar aquí de ese libro, construido sobre una idea
muy divertida y que agrada durante las primeras cincuenta páginas por el giro
chispeante del pensamiento, que a veces recuerda el de Voltairc. Pero, si he
de decirlo todo, la obra es demasiado larga y no tarda en producir una scnsa-

XVI

241

�LA PLUMA

LA PLUMA

ci6n de monotonía. M. Henri Beraud es un periodista avispado y un buen cronista; a mi parecer, no es novelista.

.*

*

*

Señalaré la aparici6n del primer volumen de la edici6n definitiva de Ba!lades fran;aises, de M. Paul P'ort. Se titula La Ronde autour du monde, y nos conduce, a través de montañas, bosques y llanuras, hasta la arcaica cíté de París,
a ese cParís sentimental• donde Paul Fort ha cosechado las imágenes más bellas y los más deliciosos sentimientos.
Este poeta-el más grande, sin duda, de los que poseemos-está en camino
de dar cima a una de las obras líricas más bellas que se han publicado en francés. Seguramente su nombre se ha de engrandecer todavía con el tiempo. Su
inspiraci6n es tan francesa, la forma de prosa asonantada que ha escogido es
tan original que eclipsa a todos sus émulos de hoy día y más los eclipsará en
lo futuro. En un hermoso prefacio, Pierre Louys dice lo que piensa de Paul
Fort, y la estimaci6n que le profesa. Es un noble poeta que habla de un igual.

* • *
Sorprendente libro es el que acaba de publicar M. Maurice Levaillant con
el título .Splendeurs et miseres de M. de Chateaub,·iand. En doscientas cincuenta páginas nos muestra la parte material de la existencia de aquel hombre
superior.
El autor de los Ma,·tyrs sale de esta prueba ni engrandecido ni disminuido
pero comprendemos mejor lo que fué aquella vida extraordinaria, que oscil6
siempre de la riqueza a la ingrata' pobreza.
En realidad, el héroe del libro de M. Levaillant no es Chateaubriand, es...
M. Le Moine, el hombre de negocios a quien cupo el cuidado de regir la fortuna del gran escritor. Ese «ministro de Hacienda», constituido en administrador abnegado y admirable de una impecuniosidad que, gracias a él, no acab6
en catástrofe, es un héroe a su modo.
Desde 1814 a 1829, fecha de su muerte, M. Le Moine sirvió fielmente a
Chateaubriand. Son los años de gloria del escritor, pero también sus años de
apuro, apuro discreto al comienzo, y que se hizo poco a poco insoportable. Sin
la abnegaci6n de su «ministro de Hacienda&gt; Chateaubriand hubiera sucumbido, sin duda.
242

. Aquel hombre providencial acab6 por ser admitido en el hogar del autor
de los Natclztr en un pie de igualdad. Al parecer se necesitó algún tiempo para
domesticarle: M. Le Moine era altivo y un poco ceremonioso; temía importunar
a madame de Chateaubriand, quien necesitaba invitarle reiteradamente.
No faltaban disputas entre el matrimonio Chateaubriand y M. Le Moine. El
«ministro de Hacienda» hablaba el lenguaje de la raz6n, el más dificil de enseñar a gentes tan apasionadas como los Cbateaubriand. Sin embargo, las tormentas eran pasajeras. Como tenían mucha necesidad de él, no podían alejarle para siempre, y basta lo último fué el confidente leal de unos apuros que
pugnaban por disimularse lo mejor que podían.
El libro de M. Maurice Levaillant es animado y curioso como pocos. Está
nutrido de cartas inéditas, y realmente ilumina la figura del gran escritor con
luz nueva.

* * *
En estos últimos meses el teatro no ha producido verdaderamente en Francia más que una obra muy buena: la de M. Francois de Cure!, titulada J'erre
inhumaíne, estrenada en el Tbéatre des Arts.
La guerra de 1914 ha dado tema a tantas obras mediocres, que bien podía,
una vez al menos. servir de pretexto a una producción de n1érito. La obra de
M. Francois de Cure! no supera quizá en elevación de pensamiento al Coup
d'aile ni a la Nouvelle Idole, pero iguala a las obras magistrales de nuestro gran
autor dramático.
Lo que parece haber impresionado al autor del Repas du lt'on en la última
guerra, como en todas, es su carácter inhumano, la transgresión de las leyes
más primitivas de nuestra especie. Los sentimientos más elementales, las id~as
de moral más tenues. los instintos más espontáneos, quedan violados, abandonados, martirizados. En ese infierno todo es contrario a la humanidad, a la naturaleza. El héroe de M. De Cure! mata a su amante, o, por lo menos, está
pronto a matarla, y la madre del héroe se dispone a ayudarle en esa obra
simplemente porque la amante es extranjera, de otra naci6n, de aquella con
quien están batiéndose. Ni un punto de vacilaci6n en los corazones del hijo y
de la madre, tan burgueses por inclinación, tan respetuosos de la moral, del
honor y de las convenciones sociales.
Tampoco vacila un momento el corazón de la mujer a quien su amante va
243

�LA PLUMA
a dar de ~uñaladas. La mujer sabe que es una enemiga y se somete dócilmente
a su destmo. Acepta de antemano que su amante quiera matarla, es decir, que
de antemano acepta la_lucha con él. ¿Quiere asesinarla? Bien. Se defenderá y
nada más. Y con los mismos brazos, con las mismas manos que un momento
antes le estrechaban y acariciaban intentará estrangularlo.
Al fi?, la que mat~ es la madre con el consentimiento tácito de su hijo, el
cual no ignora que as1 entrega a su madre al enemigo y la condena a morir
f~silad~, sentimientos que dejan de ser monstruosos, puesto que nacen en esa
tierra mhumana donde, por esencia, todo está desorbitado, fuera de la ley,
fuera de lo natural, nada se mide por los antiguos valores.
Pocas veces ha llegado M. Franc;ois de Curel a tanta pujanza con un estilo
tan concentrad~. :ocas veces ha concebido personajes de tan singular li&gt;elleza.
Los que han as1st1do a las representaciones de Terre inhumaine conservan una
impresión imborrable. El talento del autor del Coup d'aile está en el apogeo.
El teatro del Vieux Colombier no se prodiga este año. Esta empresa artística tan interesante parece vivir desde hace meses de su pasado, muy notable,
sin duda, pero que no la exime de nuevos esfuerzos en lo futuro. No nos ha
dado más que una obra de M. Charles Vildrac, Michel Auclair, que dista mucho del Paquebot J'enacity, del mismo autor, y que es incluso, hablando francamente, una mala comedia. Personajes de un realismo y de una vulgaridad asombrosas, carencia de acción, discursos interminables, una especie de sermón sin
convicciones. La Princesse 1urandot, adaptada del italiano Gozzi, ha parecido
u? e~pe~táculo más animado y pintoresco, pero el traductor no ha logrado
d1sm10u1r la pesadez de la obra ni dar interés a una comedia harto anticuada.
La Comedie des Cbamps Elysées nos ha ofrecido una cosa original: Mademoiselle Bou,·rat, de M. C!aude Anet, es también una obra realista, pero de un
realismo pintoresco, adaptado a las tablas por Pitoeff de una manera eu extremo curiosa y nueva. Son escenas de la vida de provincias, transportadas y estilizadas por un artista, e incorporadas en escena por otro artista que ha puesto a la disposición del autor los recursos ingeniosos de su talento. Mademoiselle Bourrat ha obtenida un suceso grande y merecido.
En fin, en el Vaudeville 2e ha estrenado una obra interesante de M. Alf1ed
Savoir, La couturiere de Ltml!'Dille, de asunto muy divertido: un personaje doble de mujer bien tratado por un autor hábil.
Mencionemos la fütima obra de M. Sacha Guitry, Un sujet de roman. Ha sido244

LA PLUMA

í
l

l

un gran fracaso. El asunto-un gran literato torturado por su mujer, demasia·
do burguesa-era, en efecto, más propio de una novela que de una comedia.
El autor lo ha tratado en forma demasiado esquemática. La vida estaba ausente de esa obra, prodigiosamente representada por M. Luden Guitry.
Juus BsRTAnT.

MÉXICO (1)
la generación de «Revista Azul&gt;, y después del grupo de cRevista Moderna&gt;, donde floreció aquel genial dibujante Julio Ruelas, son Balbino Dávalos, poeta exquisito, de enorme cultura y
parco en la producción; tengo entendido que después de la aparición de «Las ofrendas•, libro que mereció un sedo estudio de Rubén Darío,
y digo serio porque sabido es que el nicaragüense fué un gran derrochaJor de
alabanzas, no ha publicado otra cosa, sin referirme a sus «Ensayos de Crítica
Literaria&gt;, ni a sus interesantísimas traducciones del francés, del inglés, del
italiano, del alemán, del latín y del griego.
Efrén Rebolledo, parnasiano, artífice del soneto, obrero de la palabra; sus
últimos bellos versos, estuchados en el cLibro de Loco Amor&gt;, son de un benedictino enamorado de la cadencia.
Aunque en la prosa también es un paciente, un obstinado trabajador, sus
intentos de novela corta, cEl desencanto de Dnlcinea,, cSalamandra• y e Saga
de Sigrida la Blonda•, que acaba de publicar en la brumosi, Cristianía, no corresponden a la prosapia de sus rimas.
Tiene una tragedia: «Aguila que cae&gt;, y es uno de los primeros que tradujeron al español a Osear Wilde.
Uno de los fundadores del «Ateneo de la Juventud•, pero de los que colaboraron en «Revista Moderna&gt;, es Rafael López, suntuoso cincelador, dueño
del matiz, de la melodía, y garboso en el decir, de clarividencia íntegra; s.u libro cCon los ojos abiertos&gt;, que tiene algo de Lugones y algo de Darío, indicó
una senda serpenteada de sonoridad que han buscado devotamente algunos de
E

(1)

Véase LA PLUMA del mes de diciembre de 1922.
245

�LA PLUMA

LA PLUMA
los nue~os, entre ellos Francisco González Guerrero, uno de los más sugestivos
poetas Jóvenes, por su inteligencia y su emoción.
Chro~ir¡mu,· de esmerilada elegancia es también Rafael López y en sus prosas espeJeantes fluye Y cabrillea deliciosa ironía, pulimentando sus períodos
con gotas de gracia.
Descendiente de Heine y de Bécquer, por lo delicado y Jo sentimental, se
nos presenta Rafael Cabrera en «Presagios», libro publicado en 1912; desde
ent?~ces se ha dedicado a las traducciones, las que hace escrupulosamente,
ap_n~ionando en su sentir el espíritu de los atttores; su «Antología del Amor
asiático&gt; fué un suceso literario, y ha vertido también, en colaboración de Rebolledo, cLa Muerte,, de Maeterlinck.
h ~e admir~ cómo Alfonso ~r.avjoto y Eduardo Colín, dos temperamentos tan
ábiles para mterpretar sus visiones, tan estilizados, tan bruñidos, tan dúctiles
ª la belleza, sean al mismo tiempo tan avaros, y sólo un libro hayan lanzado
cada uno de ellos: •El alma nueva de las cosas viejas, y cLa vida intacta.,
. -~duardo Colín, en estas últimas fechas, ha aplicado su extraordinaria sensi~ihdad Y su cultura cosmopolita a elaborar libros de alta crítica, como son:
•Siete ~abezas,, donde comenta, pesa y clasifica en siete estudios desenfadados, ágiles Y largamente meditados, la producción de poetas y literatos frances:s, belga~ Y españoles; Y «Verbo selecto• en que se ocupa de intelectuales Iat1no-amencanos.
_Los poemas de Alfonso Reyes se encuentran relegados en revistas, tanto espa~olas ~orno americanas, así como en algunas antologías; ahora aparecerá su
pnmer hbr?, «Huellas•, coleccionando la mayor parte de sus trabajos de ju~entud; recientemente, en «Indice,, de Madrid, ha publicado páginas de su
libro en prensa.
Ligeramente he querido en~arzar la figura de Alfonso Reyes como poeta,
porque él guarda fueros supenores respaldados por la intelectualidad más severa de Francia, España Y del continente latino, debido a la brillantez de su
cul~ura, a su incomparable maestría ideológica y a su estética novedosa v
oblicua.
•
_ Luis Rosa~o Vega es una cuenta desensartada de un collar preciado; su cLibi O de En~ueno Y de Dolor&gt; es una caja de música que tiene la dulzura y la
tenue sencillez de lejanas canciones; su verso suave, fervoroso eleaante y lleno
de pureza ~motiva, pregona Ja aristocracia suprema del poeta:
"'
Romántico, de lírica en sordina, recónditamente sensual, es José de J. N~246

l.

ñez y Domínguez-aunque en un principio sus rimas llevaron el eco titilante de
Luis G. Urbina--; tiene constantemente los sentidos abiertos al rumor y a las;
pulsaciones de la vidd; ba publicado e Holocaustos,, • La hora del Ticiano• y
«Música suave•.
No creo que Núñez y Domínguez sea el último romántico; sí tengo la seguridad de que engargola jirones de su corazón en cada verso, como lo hace
Samuel Ruiz Cabañas en su mínimo y cautivante «Cancionero de Pierrot&gt;,
donde las palabras se insinúan y dan la sensación de musical secreto.
A esta n::isma época pertenecen Jesús Villalpando y Luis Castillo Ledón;
éste con Alfonso Cravioto fué uno de los directores de «Savia Moderna•, revista precursora del «Ateneo•, del glorioso Ateneo de 1910-comenta Agustín
Loera y Chávez-que, con todos sus sectarismos y malevolencias domésticas,
produjo el grupo contemporáneo más serio de artistas y escritores.
Uno de los mejores triunfos de Luis Castillo Ledón fué la publicación de
«Los Caballos• y «Elogio de los senos&gt;; más tarde, en 1916, apareció en Madrid su libro «Lo que miro y lo que siento,, que es un gallardo poemario recatado y sentimental, que ostenta como rico florón esa linda página que se
llama ,La familia Joyeuse&gt;.
A la manera invertebrada de Ramón L6pez V el arde-de traviesa musa pueblerina, de voz gorjeante, de trenzas flojas f vestida de nítido percal-es Enrique Fernández Ledesma.
En su libro «Con la sed en los labios•, de estética quebradiza y arrogante
pasan bailando y cantando coronadas de rosas las muchachas provincianas, los
ojos asesinos de Esperanza brillan como carbunclos y el descaro gentil Y bullicioso de Natalia diluye en el ambiente fresco, grato aroma de mujer.
Cierto es que e~te poeta tiene algunos titubeos; pero ¿qué importa esto
ante el frenesí de_las nuevas teorías? La depuración llega siempre serenamenteLa poesía de Carlos Barrera está cuajada de vitalidad, de rebeldías y de raras inquietudes; su libro cCara al mar. Odas campestre5 y otros poemas&gt;, esconde como un caracol el ruido sinfónico de las olas, y, a veces, la temblorosa
diafanía del éter.
¿Y la mujer?
La única, a mi juicio, que después de Sor Juana ha escrito verdadero• poe_
mas, es María Enriqueta; su dominio intacto en el métier, la exterioriz11ción
límpida de sus pensares, sin cursiledas, pero sí muy femeninamente, y su sentido artístko, sigiloso y sobrio, hacen de ella una poetisa absoluta.
247

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LA PLUMA
No dudo que entre los poetas de la nueva hora hay espíritus tan sensibles,
tan sutiles, taa familiarizados con la manera y con la melodía, como cualquiera
de los valores consagrados; almas ielectas que han descubierto el secreto de
lo inefable y que obedientes han seguido el mandamiento de González Martfnez:
cTuércele el cuello al cisne de engañoso plumaje.&gt;
Pero hay que confesar que algunos poetas-y este es un defecto continental-, sin llegar a los dieciocho años, ya cantan csu desencanto,, c5u corazón
deshecho&gt;, «su tristeza hermana de la tarde, o csu dolor crepuscular&gt;; por fortuna estos lloriqueos van desapareciendo, y ya se van curando de esa contagiosa enfermedad que se llama •literatura•, y muchos de los nuevos, labran estrofas varoniles a la vida y al petróleo y son perennes adoradores de la:! palpitaciones avanzadas.
Conocedor de varias literaturas, José D. Frías es uno de los llamados para
producir frutos espléndidos; tiene en preparación un libro, cLa Emoción Cautiva•; lástima que las agobiantes labores del diarismo le roben preciosos instantes que debía consagrar a la poesía.
Hace dos años, poco más o menos, algunos jóvenes que entonces eran alumnos en la Universidad, quisieron hacer un remedo del Ateneo de 1910, y se reunieron José Gorostiza Alcalá, Carlos Pellicer, Martín Gómez Palacio, Enrique
González Rojo, Bernardo Ortiz de Montellano y Jaime Torres Ilodet, casi todos
parvos acólitos de la poesía de Enrique González Martínez.
.Muertos sus amables impulsos, se disgregaron, y algunos de ellos han impuesto su nombre en la moderna poesía, lo mismo que han hecho desde la provincia Francisco González León, con su libro •Campanas de la tarde• , y desde
Madrid, Humberto Esquive! Medina con «Fuente de Gracia&gt;.
Quisiera hablar con más amplitud de esta legión de rapsodas de sangre
nueva; pero a este barrio encantador, bohemio y galante de París, de estudiantes y mt"dinetles, apenas llega el rumor de sus triunfos y el eco de sus canciones.
GOILLiRMO JnltNEZ.
BIBLIOGllAFÍA:

Genaro Estrada: Poetas Nuevos de México, México, 1916.-J. de J. Núñez y
Domínguez: Los poetas jóvenes de México Bouret, 1918.-Lírica Mexicana, edición de la Leg. de México, Madrid, 1919. - Antología de Poetas Nuevos de México, Cultura. México, 1920.-La Joven Literatura Mexicana, Agustín Loera
y Chávez, México Moderno, 1920-1921.

TEATROS
PÁJARO AZUL y OTRAS A.VES DE PASO.-Ayuna de sentido artístico la
temporada invernal de los teatros madrileños. naJa tendríamos
que agradecer a los empresarios, si las pocas pero valiosas representaciones de las compañías extranjeras que nos han visitado no
remediaran en parte el fastidio de tan lamentables espectáculos
como de ordinario padecemos. Después de Ruth Draper, Zacconi, los Sakharof
y los rusos del Pájaro Azul, han sido, de Enero a la fecha, aves &lt;le paso, un
punto anidadas en nuestro páramo para volar luego en busca de climas espirituales más propicios.
Han servido las representaciones de Ermete Zacconi, en pleno dominio aun
de sus grandes facultades de actor, para darnos, sobre todo, la medida del genio italiano de Sbakespeare. El Otello, el Re Lear, La Bisbética de Zacconi
realzan, hasta la exagt&gt;ración, sin duda, el sistema dramático de la composición
shakespeariana, en torno a un carácter central heroico, a un protagonista
emergente del vasto coro de luces y sombras que le asaltan por doquier.
Marca el arte de Zacconi uno de esos puntos culminantes en que la perfección excluye por extemporáneo el debate secular, agudizado en nuestro tiempo, acerca de la relación artística entre la obra dramática y sus intérpretes en
las tablas: ¿la obra para el cómico o el cómico para la obra? Shakespeare, hombre del oficio. y Zacconi, actor-creador, se entienden a maravilla ... con el público. No le cabe al exégeta, sino comprobar la ecuación. He ahí el teatro.
Menos expontáneo, más culto, en todos los sentidos de la palabra, el espectáculo de los Sakharof, bailarines de nombre ruso y estética muniquesa, apenas si b:i. podido ser gustado por las pocas personas que en Madrid sentimos
la curiosidad y el gusto de !a novedad y la belleza. Excelentisimos músicos,
los Sakharof no se limitan a bailar caprichosamente piezas más o menos clásicas. Todo lo contrario. Es decir, que quizá les falta esa virtud alada d el bai!arín nato, característica de los rusos de Diaghilef y de las gr;indes bailadoras
españolas como la Argentina o la Pastora que fué. Los Sakharof interpretan
cabalmente la música, traducen con agudísima fidelidad, :10 ya el ritmo, la melodía y hasta el concepto armónico del concierto en que son instrumento plástico. Para e1,pectadores de fina sensibilidad, ca?aces de resumir en un solo
goce los que la vista y el oído disocian, los Sakharof podían bailar sin acompamiento de orquesta. Lástima grande que la interesantísima pareja no haya te-

11

L

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�LA PLUMA
nido ocasion de dar para los buenos aficionados algún recital de cámara en escena más reducida, y sobre todo para público menos disperso que el de la
Comedia, donde actuaron casi sin anuncio ni reclamo.
No suelen tener en cuenta los empresarios madrileños las condiciones delos teatros donde fracasan espectáculos aplaudidos y de rendimiento en el extranjero. Cierto que los gustos del público no se improvisan; por eso mis:no se
ha de tener especial cuidado en no desvirtuar la significación y el escenario
adecuados en cada caso.
El Pája1·0 Azul era un cabaret de Moscú, emigrado a Berlín, donde en un
local apropiado por su misma excentricidad, y sin la solemnidad y el empaque
de los grandes teatros, ha venido obteniendo el éxito halé1güeño que entre
nosotros le ha faltado en el coliseo cuna del Niño de Oro de don Tirso Fscudero.
Mezcla de opereta y music-hall, sin el pretexto enfadoso de los argumentos
latos, ni la monotonía exasperante del turno impar de bailarina y cupletista
los artistas del Pájaro Azul, presididos por un ingenioso prologuista, ilustrado;
del público respecto a la intención de las representaciones, cantan, bailan, hac'!n cuadros vivos, yuxtaponen con fantasía, acertadísima casi siempre, elementos desconocidos desee uu nuevo punto de vista escénico, eternos en el teatro,
cuyas virtudes primigenias, espontaneidad, buen humor, alegría, ligereza, pretenden restaurar con un sentido intelectual muy acusado en punto a decoración, trajes, escuela-esencialmente escénica-de canto y baile, pero que en
modo alguno excluye la claridad, la visualidad del espectáculo.
F.l público dado al engaño del oropel de las malas revistas, se ha mostrado
insensible al arte de estos rusos, cuyos recursos dramáticos rehuyen de intento
todo gasto inútil. Prueba de paletismo inconfundible, los números de menos
éxito han sido todos aquellos e n que la realidad aparecía deformada humorísticamente. Las escenas dramáticas, en cambio, lograban desde luego el consenso unánime.
UN DRAMATUltGO NUEVO.-Desafiando la rutinaria incomprensión y desgana
de los cómicos que, temiendo quizá la enemiga del periodista influyente, se han
avenido al cabo a representar la obra de un intelectual, Luis Araquistain ha estrenado en el Español su primer drama.
Ha coincidido con el estreno su publicación en un volumen de la «Editorial
Mundo Latino,. Del prólogo en que el autor justifica su intento, nos importa
señalar el propósito fundamental que denotan estas palabras: «Cuando una
250

LA PLUMA
obra dramática es una elaboración orgánica, formada acaso en un lento proceso psicológico, en una serie de mutuas reacciones entre la conciencia del autor
y el mundo circundante, la obra participa entonces a la vez de documento biográfico e histórico, en cuanto que refleja un punto del alma que la ha dado el
ser y un instante de la sociedad que la ha dado la pauta ética, ya para ensalzarla, ya para combatirla. Obra de arte donde no hay nada personal del autor
ni nada de la sociedad en torno, es obra muerta antes de nacer.•
Remedios heroicos es un drama de género perfectamente definido: teatro de
ideas. Pese a la concesión que hace Araquistain a la última moda literaria, resignándose a reconocer en el prólogo susodicho la inactualidad de los modosibseniaoos, creemos que nunca como ahora ha sido tan manifiesta la influencia
del grao noruego en el resto de EurGpa. Ahora y no antes es cuando hao sido
asequibles al gran público, al público, las cbras de Bernard Shaw y De Cure!.
Hasta el éxito reciente de Pirandello no había sido fecunda la unión del
pino del Norte con la palmera del Mediodía. La verdad matemática de Ibsen,
se demuestra, a través del sofisma espiritualísimo de Bernard Sbaw, por la reducción al absurdo d el dramaturgo italiano. El teatro de ideas puede estar anticuado porque así se ha llamado al teatro de hace unos cuantos años, es decir,
a la expresión teatral, a la disposición escénica, a los cánones consagrados en
unas cuantas obras maestras, cuyas formas corresponden harto precisamente
a las faldas de campana y a las mangas de jamón. La facilidad con que Araquistain ha abordado el género, por no suscitar en el público una curiosidad que
distrajera su atención :le la idea del drama, es lo que para nosotros le perjudica.
Hecho este reparo, saludemos en el autor de Remedios keroicos a un dramaturgo nue-;o. ¿Al dramaturgo nuevo? Las cualidades que hacen del drama de
Araquistain la única obra que puede interesarnos de cuantas los empresarios
nos haa ofrecido e n la mala temporada última, son las propias de toda buena
producción dramática: caracteres, conflicto fatal, patetismo comunicativo, desenlace purgatorio. Es tan raro, sin embargo, que los sedicentes autores de comedias se propongan noblemente esa comunión con el público, ese acuerdo de
voluntades que constituye el propósito batallón de Araquistaio, es tan inusitado el que haya un hombre vocado al teatro que afronte sin eufemismos las
responsabilidades de su creación, obligándose a justificar la vida de sus criaturas de ficción con ponerlas frente a frente, y no rehuyendo la lógica trágica de
su destino, que el solo hecho de que Remedios heroicos sea un buen drama nos
autoriza a cifrar desde luego en su autor las esperanzas sin empleo con que un

�LA PLUMA
día tras otro vamos engañando el tiempo perdido en las salas de espectáculos.
La señora Xirgu ha representado la protagonista de Remedios heroicos mu•cho mejor que Cristalina y que Marianela.
Pfo BAROJA EN ESCENA.-Casi en secreto, economizando la publicidad que todas las empresas acostumbran prodigar qtras veces inútilmente, se ha representado en el teatro Cervantes dé Madrid Adiós a la bohemia, boceto dramático
escrito por Pío Baroja años ha, y publicado entonces en El tablado de Arlequ{n,
con otros primeros ensayos.
Se prestaba el cuadro, a falta de grandes papeles que, por lo demás, son
incapaces de representar nuestros cómicos, a un lucido conjunto escénico. Ni
la ;decoración, ni la disposición de las figuras, ni la recitación de los actores
-con la sola excepción de Juan Espantaleón, justo, expresivo, irónico y tierno
·-en su papel, mímico casi por entero, de «Un señor que lee el Heraldo•-acertaron a dar la impresión de ambiente trasnochado que la obra requiere. Un director artístico que mereciera tal nombre hubie$e en.cargado la mise en scene
.a Ricardo Baroja; y la representación de Adiós a la bohemia podría haber significado algo más que la graciosa concesión de la empresa de Cervantes a los deseos de «los literatos que no saben de teatro•.
El público, sin .embargo, se dió perfecta cuenta de todo, y al terminar manifestó a Pío Baroja su adhesión entusiasta con aclamaciones y vítores, a que
se unieron, aplaudiendo de~de la escena, la señorita Pérez de Vargas y sus
compañeros, quizá avergonzados en su fuero interno de haber desaprovechado
tan buena ocasión de aprenderse sus papeles.
Pío Baroja, cuyas declaraciones anteriores al estreno en El Sol y La Voi
revelaban ya exacto cuanto despreocupado conocimiento de la situación en
que abordaba la escena, pisó las tablas con una gracia sin ejemplo. Su actitud,
entre encogida y escrutadora, su naturalidad forzada hasta la caricatura, su
socrisa de agradecimiento e inhibición, fueron un espi-ctáculo único del hom•
bre de «la caverna del humorismo,. Los Barojas son, sin duda, hombres de teatro. Puede que los cómicos y los empresarios acaben por enterarse algún día.
UN TEATRO POPULAR.-Existe un teatro en Madrid, desconocido para el público de Lara, desde cuya escena, a poco que ayudara la buena voluntad de los
cómicos, sería posible intentar de lleno la reforma del teatro español. El teatro de ·1a Latina ha sido el único en que la Empresa no ha perdido dinero este
año. El público asiduo que lo llena toda la semana merece en verdad mejor
·.-trato del que los cómicos le dispensan.

LA PLUM.-\
Hemos tenido ocasión de oir hablar al primer actor de ese teatro con un
desprecio tan injusto de su público habitual-desprecio que extendía luego en.
general a todos los públicos-que, de no estar acostumbrados a la iecivilidad
de nuestros comediantes, nos hubiera dejado perplejos. ¿Cómo sin contar con
la colaboración del público-colaboración no significa fl,rzoso servilismo para,
nadie-se puede hacer teatro?
Es lo cierto que el público de la Latina es muy superior a los cómicos que
aplaude. Su buena fe, su excelente instinto, le hacen discernir con harto mejor
sentido que el director artístico, que ha osado ofrecerle una tras otra, por toda·
novedad dramática, La Víctima, La cabra, El drama de un loco, Lo que no se
compra, pobrísimos engendros sin posible vitalidad escénica.
El éxito feliz de los dramas románticos del repertorio, de Responsables incluso, a través de cuya ridiculez sentía latir el buen pueblo su propia protesta contra la podredumbre social causa de la derrota, revelan sin duda una conciencia
artística de que carecen, del primero al último, todos los cómicos españoles.
UN CRÍTICO INCIPlliNTE.

�LA PLUMA
Luisa Lulai.-lnquietud.-Poesías.-Montevideo, Cooperativa Editorial •Pegaso&gt;.
Al cabo, de entre las voces, más estentóreas, o más agudas, de la lírica americana que lograban vencer la distancia transatlántica, nos llegan rezagadas
,otras más puras, que incluso parece como si despertasen en nuestro ánimo el
eco remoto de una música que las olas nos devuelven. De entre esas voces, la
-de Luisa Luisi nos penetra más hondo quizá que ninguna:
Ah! la iaquietud constante de mi alma
En perpetuo buscarse en ella misma!

LIBROS

y

•José Maria Salaverria.-E/ Rey Nicéforo.-Lib. y Ed. Rivadeneyra. Madrid,
Advi~r~: el novelista en breves p;labras liminares que entre la época en
que escnb10 su _obra y la des~ reciente publicación median quince años. «Des•de entonces-dice-han ocurrido muchas cosas en el mundo... El mismo autor
de ~s~a nove!a ¡qué hondos cambios ideológicos y sentimentales ha tenido que
suf~1r .... La liberto, pues, de su poco piadosa ocultación entre los montones de
v1e}os pap~les y la entrego al público con el título de El Rey Nt'céfo1·0 que
quiere decir el rey extraño que pretendió)ocializar a la manera quijotesca&gt;.
~stamos ante ~na alegoría polític-a de clarísimo sentido e indudable oportunidad. El rey N1c-éforo el Bueno, llevado de la curiosidad a mezclarse disimula~do su condició~, entre las gentes del pueblo más ajenas a su co;te, se
co~~1erte luego en N1céforo el Tirano, y muere al cabo derrotado en la revoluc1~n fraguada contra su benéfica dictadura, en aras de un ideal de Justicia...
fascista.
·Decidámonos a decir la palabra. No obstante la reciente constitución del
fascio italiano y su recentísimo triunfo, la intención que se deduce de la novela del señor Sa(av_erría no difiere esencialmente del quijotismo(?) de Mussolini.
Ap~rte la graC1a 1!1dudable con que e~tá llevada la fábula, su mayor interés
radica ~n el camb10 operado en el espíritu del autor, según la confesión suso
transen!~• y que se nos rev:ela, transfundido en la ficción novelesca, por la
conv,ers10!1 del Rey. Dol;,le 111terés, porque implica la adhesión del señor Salaverna .ª cierto estado de ánimo social que ve en la violencia ilustrada el único
remedio a los males que la nación sufre.
Como tal no_v_ela. _Et Rey Nicéforo se lee sin empacho. E incluso hay páginas
en qu_e la emoc1on directa del relato vence la preocupación ejemplar que el
,novelista se propuso.

* *

L~· b~;q~~~ia" ~~g~~tids•a• •· · · · · · ·· · · · · · ·· ·· ··
0

REVISTAS

*

Del propio ser que en nuestro ser se esconde
Por debajo la herencia, el hálito, el prejuicio.
El leit-motif constante de las poesías de Luisa Luisi es la Inquietud por hallar el propio yo, la pureza del sentimiento individual trabajado por la subcons-ciencia grávida de fatalidades ineludibles, con que el tiempo ha ido señalando
¿desde c~ándo? la oscura generación del poeta, que ahora se ~or_t~ra.
_
Habna que remontarse a los manantiales más altos del m1shc1smo espanol
para encontrar acaso el rico venero de esta Inquietud de la poetisa uruguaya.
-Cuyo acento no participa empero de la preocupación cristiana de una Santa
Te~esa, más sí del ~rdor combativo, que ilumina los deliquios de la doctora de
Avila, en luch~ espiritual consigo misma.
.,
No basta, sin embargo, establecer caprichosamente esta relac1on rem&lt;;&gt;t~. La
Inquietud de Luisa Luisi es moderna y su expresión más próxima al. hr_1sn:io
romántico del siglo pasado que a la rigidez de la poesía española del d1cc1sé1s,
-o a la engañosa libertad de ahora:
La noche inmensa y palpitante, oprime
Su ardiente corazón contra nosotros ...
Es tan hondo el latir de las estrellas
Que nuestro amor se ha vuelto luminoso ...
El alma toda entera está suspensa
De los labios de Dios... Se :,iente, en torno,
Estremecerse la Creación ... Escucha...
El silencio magnífico es de oro.

.......................................

At;;r:i~~-~~;~tr~~- ~1~;~ ·;1·iú~t;;i~· ..... .
Que se quiere explicar para nosotros...
. Poesía clásica la de Luisa Luisi, en cuanto revela la continuidad del senti1mento, de Safo a nuestros días, y de Grecia al Uruguay, su música nos estreme~e por la sinceridad del canto y la belleza de la voz. Nuestra emoción no
esta pervertida por sorpresa alguna. Mientras haya una mujer así en el mundo... habrá poesía.
* * *

�LA PLUMA
Ramón Gómez de la Serna.-E/ Secreto ael Acueduclo.-Novela.-Bib. Nueva. Senos.-Tip. «El Adelantado&gt;, 1923.
Ramón prosigue su marcha victoriosa. He aquí dos libros más. El uno de
ellos nuevo, el otro reeditado, pero tan aumentado de la edición 1nterior que,.
en realidad, es tan nuevo o más que el primero que aquí se anuncia. Nuevo y
viejo son, además, conceptos cuya significación corriente no suele corresponder con la que sería adecuada a una crítica rigurosa de los libros de Ramón .
Ramón, por otra parte, a pesar de escribir tanto, no es un escritor: es un espectáculo. Un espectáculo ql!le él se da a sí mismo, pero en el que quiere que
participemos todos, coreuta del gran teatro del mundo, capaz de infundir su
espíritu burlón a todas las cosas.
En cualquiera de loe libros oe Ra¡nón está todo Ramón y Ramón no está..
en ninguno por entero. Su obra empieza a ser un universo nacido con su propio creador. Et Secreto det Acueducto y Senos son dos libros más de Ramón. Nos
parece sie mpre que los hemos leído todos y que no hemos leído ninguno. Su
gracia, enemiga de la perfección, se muerde la cola. Es una sirena, cuyo ascendiente darw1niano fuese la pescadilla. De ese círculo vicioso Ramón ha hecho,
una pista, en la que. nuevo Hamlet, monologa como el señor Leonard l'arish,
o de la cual hace mesa redonda para un eterno banquete de Pombo. Su gran.
risa mana de la fuente de h Salud.

AÑO IV.

1

MADRJD, ABRIL 192.3

NÚM. .35.

LA QUINTA DE P ALMYRA

1

&lt;&gt;

(Continuación.)

VI

* * *

EL

TELEGRAMA

Agustín Remón.-Una girl.-Novela.-Madrid, 1923.
Es el señor Remón muy distinguido escritor argentino. Varias veces hemos.
dado ya nuestra opinión, adversa a diferenciaciones establecidas únicamente
cttendiendo a la nacionalidad oficial de los escritores, cuando estos escritores,
por muy distantes unos de otros en la vastedad del continente americano, lo
son en lengua española. Con todo, el señor Remón es argentino. Hay en su
propósito la determinación sincera de reflejar artísticamente en su obra un
punto de vista del mundo contemplado desde el Plata. Pero entendámonos; eso
no quiere decir que de la lecbira de Una girl se deduzca la filiación de este novelista entre los cultivadores del color local. Sus aspiraciones reb1san el cuadro
de costumbres. Lo que tampoco implica ninguna vocación transcendental ni
pedantesca.
Toda la primera parte de Una l(Írl nos engaña placenteramente con laSsimples perspectivas de un cuento ligero. No sospecha1el lector a buen seguro
las derivaciones trágicas del destino de la protagonista. La aventura se complica después de un modo extraño; el novelista bordea en los límites extremos
de una psicología exótica, los peligros fascinadores del folletín. Cuando el lector quiere defend«rse con sentido crítico de las asechanzas sentimentales de:
Una girl, el novelista tiene ganada la partida.
C.R C.

(I

el h~ésped. Pal~yra no le había regateado nada. Todas
las mananas le variaban las rosas de su cuarto y recogía
·
las caídas sobre la gran mesa de pórfido.
El perro golfo de Enrique no agradecía bastante aquella bondad. Le parecía que después de todo aquellas rosas deshojadas le acompañaban más, y las hojas caídas eran como papelillos
suyos en aquella mesa prestada, tarjetas, algo que hacía mal en llevarse aquella mano misteriosa.
Al perro golfo le molestaba que inmediatamente después de haberlo dejado todo sobre la camá, alguien viniese y lo colocase en su
sitio, colgandero de las perchas, montado sobre las cruces que se le
caían siempre y producían un gran ruido dentro del armario.
RA

(1) Véase el número 34 de Ll PLUMA.

XVII

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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>Azaña, Manuel, 1880-1940, Redactor</text>
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                <text>Rivas Cherif, Cipriano de, 1891-1967, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Jorge Guillén</name>
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        <name>Los Catalanes</name>
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        <name>Quinta de Palmyra</name>
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        <name>Vicente Blasco</name>
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                    <text>LA P L U :t,.I A
Vano empeño sería pretender reflejar en unas cuantas cuartillas al vuelo la,
agudeza de don Ramón, las sugestiones que conthuamente despierta en la conversación corriente, la naturalidad de su pose.
Del retrato de Anselmo Miguel Nieto, varias veces reproducido en periódicos y revistas gráficas, inspirado en la devoción de Valle al Tiziano, a los
Echevarrías de ahora, pintura fiel de la teatralidad cotidiana de don Ramón~
transcurren precisamente los años de madurez y lozanía en que se halla. Dolíase no ha mucho Luis Araquistain de la pérdida que significa para la literatura española contemporánea la falta de un constante anotado, de los hechos
y dichos de don Ramón del Valle-Inclán.'Es verdad. Prometo, en lo que pueda
caberme de esa re-sponsabilidad, la enmienda. Valgan estas cuartillas por la
intención de señalar no más la vena inagotable de una historia fidedigna de
la vida literaria de nuestro tiempo.
En ella cabrá cuaato el espacio y la memoria nos niegan ahora. Ni apuntar
siquiera hemos podido algunos aspectos interesantísimos de la persona de doa
Ramón: el diletlante de ocultismo, el fumador de cáñamo índico, el político, su
ars amandi, en fin, merec~n la atención prolija que me propongo consagrarle
en las temporadas que a6.n nos es dado a sus amigos madrileños disfrutar de su
compañía, cuando para preparar la impresión de un libro nuevo, viene del casal gaJlego, donde, con su mujer y sus cuatro hijos, vive ahora lo más del año.
en las tierras de un antiguo señorío de su familia.
C. R.C.

( • ... todas las tardes, de seis a ocho y media, puede verse a don Ramón en
una mesa ante el café Regín11, en la encrucijada ele ese bullicioso centro de Madrid, llamado la calle de Alcalá- -donde tiene su corte literaria, como no ha
habido otra desde que Goldsmith y Boswel se reunían en torno de nuestrn Samuel Johnson. El mundo literario español se reúne en torno suyo: novelistas y
dramaturgos, poetas y editores, «poetas menores• y periodistas, vendedores de
periódicos, mendigos callejeros y las Cármen~s de la¡localidad. Muy excitados,
discuten allí los negocios de Estado, la literatura internacional, el Neo-Platonismo y la Inmaculada Concepción. Los poetas recitan versos en alta voz, con.
el ruidoso acompañamiento del estrépito callejero. Los vendedores de cigarrillos interrumpen los acalorados discursos con la oferta de su mercancía.
Don Ramón se pone en pie. Con su única mano se peina las barbas desmalazadas. Como chispas eléctricas brilla el ingenio. Tal es la «tertulia», como ellos
la llaman, de los literatos españoles.•)

96

AÑO IV.

'

MADRID, FEBRERO 1925

1

NÚM. 53.

LA QUINTA DE PALMYRA
,.

I
DESCRIPCIÓN DE LA QUINTA

había una alta tapia cubierta de musgo pardo como
s1 llevase a sus hombros una capa de terciopelo . La
puerta era una enorme puerta en cuyas dos col
'
1
umnas po.
'-•·
·~ . ma: en a de la izquierda QUINTA v en la d l d
h
PALM
.
, e a erec a DE
YRA con su particular ortografía portuo-uesa Sob
1
1
n
d
o
·
re as co urnas se estacaban los dos jarrones tradicionales.
RI~fERO

t

Los árboles, más que centenarios, intentaban ocultar el pala ..
pero se le entreveía en el fondo recibiendo los
.
c10,
puerta central l
,
.
cammos en su
,
, ª. a qu~ se sub1a por una suntuosa e~qalinata. '
Era un palac10 clanto y triste. En los copones de sus esq .
estaba depositada el agua de las lluvias antio-uas
umas
de las lágrimas del cielo.
º ' como reservorio
En el centro, sobre el ángulo de la frente de 1
atribnto d . .
h b'
a casa, como
ivmo, . a ia una diosa pagana que recogía su túnica sobre las bellas piernas. Era de piedra y tenía los colores variados
VII
97

�LA PLUMA

LA PLUMA
.
elos ue hace la lluvia en el mármol como si
del tiempo y los ~oyu
. q había bañado a aquella mujer!
fuese el mar. ¡Cuanta lluvia
l
lo que de picudo tienen los
Quitaba aquella escultura a a casa
tejados en forma de toca.
1
h'meneas hacen tanto bien a
En señal de gratitud, ~a que ads \~rtuo-al aquellas de la quinta
todas las chimeneas e
o ,
la casa, como
.
en alo-o más que en chimeneas y paestaban elevadas y convertidas 1
º, con pretensión de ser alguna
vástagos de a casa
recían palornares,
· 11 · del prado.
. t· as nuevas casas mas a a
t
vez casas au en ic ,
'fi os que se preparasen en
·
pesinos v mao-m c
En los gmsos cam
. 11 . . l sº chimeneas artísticas de alar.
tenían que m uir a
d l
aquella cocina
d
alida al humo e as
gada y ancha rendija, muy bocona para ar s
o-randes cazuelas.
h b'a i'ncrustados unos cuanº
l
ho de la casa a 1
En un lado de pee
t
ses en que parece desnutos azulejos azules, de esos tan por ugue
bes que aún no han
.
1
. • lavado con nu
barrarse un cielo azu recten
,
han endulzado el cielo
acabado de destrizarse, nubes buenas que
con sus azucarillos.
11 . n día hecmoso y un
.
t ueses en que se re eJa u
Esos azuleJOS por ug
d l
I c1·0 de Palmyra, palab 1 fachadas e Pª
pozo mojado decora an as
l
l' deliciosa como lo es el vino
cio de melancolía antigua, me aneo ia

ª

viejo.
. antiguo había en_ los ladrillos azulencos
¡Qué reflejo de un d1a
y optimistas!...

.
.
. imulo en sus junturas se comEntre todos esos azuleJOS sm d~s
t d por los vientos y por
ponía una viñeta marina, un nav10 azo a o

la tempestad.
1.
que suele haber siempre en las
Ya esos cuadros de azu eJos_
. s azules a través de lágrifachadas portuguesas ponen lágmnas, OJO
mas, en el aspecto de las casas.

¿Qué día indeleble se refleja en las placas sensibles de los azulejos? ¿El día inaugural y feliz de la casita?
El tono de la saudade está ya en esos azulejos azulosos, azulinos.
azulosados.
A Palmyra le costaba siempre un suspiro el mirarlos.
A un lado, en lo alto, tenía una espadaña con su campanita para
pedir auxilio.
Los balcones eran todos desiguales. Unos tenían un saliente excepcional, otros tenían una visera de tejas en lo alto, alguno estaba
cerrado por una especie de celosía pintada de verde. Las ventanas
en lo alto miraban a través de sus cristalitos, ventanas encarnadas
desde las· que el mar se veía un confín más allá, un escalón más abajo del escalón visible del horizonte.
Todos los balcones y todas las ventanas tenían visillos blancos
de fina batista con ondulado cmusou. La ropa blanca de los balcones
siempre estaba aseada y se lucían los embozos de la intimidad de J¡i
casa encañonados y pulidos como chorrera de blusa blanca.
Se presentía detrás de esas muestras un pecho limpio y puro de
mujer pulcra que huele al alba pura de la ropa blanca muy bien
lavada y oreada.
Irían bien a los senos de la mujer que se asomase detrás de esos
visillos su gran presentación rizada y atirabuzonada.
En el jardín se encontraban cenadores, mesas de piedra, bancos de parque antiguo con aire de sofás de piedra y un estanque
chiquitín al que servía de fuente un niño guiando un cangrejo, niño
sentado en unas peñas cubiertas de conchas del mar, como si fuesen
conchas peregrinas.
El jardín de la Quinta abrazaba al palacete y se veía que sentía
mucho cariño por él. Estaba contento de rodear aquella casa de sensata traza, aquel refugio de segura intimidad.
99

�LA PLUMA
LA PLUMA

En aquel rincón de Portugal, junto al puebl~cito de ~~dantes, la
paz del mundo era regia y aquella quinta respiraba felicidad y sosiego.
.,
. .
. ,
Todo el paisaje ayudaba a esa sensac10n, un paisaje de mngun
lado del mundo, paisaje de los cuadros que tienen el reloj en una
torrecita del panorama. Un paisaje lleno de nubes suspensas, de es~s
bes que retienen los días inmóviles, como si fuesen desprendi:entos dejados en su marcha y a flote en el ambiente calmo por el
tren del tiempo.
,
_
Serán esas nubes como humo que no se deshara hasta la manana s1· 0a m·ente, en esa hora disolvente del alba que puede con todo.
..
La quinta estaba sola en un buen trecho de aquel gran paisaJ~;
pero después se veían muchos hotelitos, ~~telitos trazados por ~l la. d e1 capnc
· ho , hotelitos felices que se h1c1eron con la _ventana
ideal
p1z
,
, .
en el sitio estratégico de la pared y en la forma que senalo con lap1z
el mismo propietario.
Eran hoteles para el verano.
Por eso casi todos estaban cerrados. ¡Cuánta gente constru~~ un
hotel y recién construido pierde la felicidad o escoge otro sitio o
· que nadi·e se ocupe en mucho tiempo del hotel cerrado!
muere sin
. ,
·Qué muebles nostálgicos, qué espejos secos por no tener 1magenes c:en tanto tiempo y qué consol&amp;s carcomidas no habrá en el fondo
de esos hotelitos?
Se destacaban los torreones, esos torreones inútile~ en los que no
h ay nunca Un vi ocría , hechos en balde para que no subiese nunca na-l
die, torreones orgullosos a los que sólo subía el dueño de la casa e
día de la inauguración.
Miraban sus propios cristales a sitios distintos, con visión de
horizontes nuevos y como observando mares de distinta clase y de
distinto color.

I

¡Qué pena los torreones inútiles!
Después, situando el hotel, venía el mar, un mar sin colonias
próximas ni pueblecillos caídos en la ribera, un largo trecho de costa
en que daba la casualidad que no se había afincado nadie.
Del pueblo próximo y para ver el célebre faro que se levantaba
en aquel paraje iban gentes que querían pasar un rato allí y se
sentaban a tomar algo en la cantina del antiguo farero, que tenía una
bella niña de ojos azules que indudablemente nació en el faro, como
sueño de las olas y la noche.
Se prosucía en aquel paraje una de esas entradas ~n que el mar
vive tranquilo y lame la costa.
En esa entrada alargada y tendida que hace muy pocas veces el
mar en otros sitios parece que descansa y añade también a todo el
paisaje una emoción más de serenidad manifiesta.
También venía aquí a reponerse, a rehacer las fuerzas deshechas
de tan trabajado y rebatido como se siente y está después de tantos
siglos de labor.
Su lengua más vieja, su verbo más usado, era la que se hospedaba y se reponía allí.

II
INTERIOR DE LA QUINTA

En el interior de la Quinta de Pa!inyra todo eso se remansaba
más Y la~ humedades del jardín se hacían compota en las compoteras de cnstal tallado, de las que es agradable tocar la calidad de piña
de cristal que tiene la tapadera.
Los muebles estaban pasando una temporada de primavera eterna, Y por eso se les veía plácidos, como dedicados a la lectura y a la
conversación.

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�LA PLUMA
En el centro de los grandes salones había asientos como esos de
los Museos, que dan toda una vuelta alrededor del rollo del respaldo. Sobre el pináculo del respaldo se erigía una estatua que unas veces levantaba una palma en lo alto y otras tocaba una lira.
Numerosos veladorcitos con ceniceros, libros y cajitas revestidos
de conchas se acercaban a los grupos de asientos en actitud servicial.
Varios relojes ingleses, de gran esfera matemática y con algo de
mapa, se alzaban sobre muebles confidentes.
Bustos con la melena Luis XV estaban colocados en las esquinas
de las habitaciones, resguardándose en las esquinas, como dejando
sitio para el paso y disfrutando una vida disimulada y pacífica.
Por detrás de todas las conversaciones, escondidos en un esquinazo, estaban ellos.
Tenían su orgullo y su altivez de siempre y vivían la vida del palacio bien comida, tranquila, con el aroma de todos los vinos.
Tan c,pulento era el ambiente del palacio y tan sestero, que siempre serían en él una cosa vaga los cuadros y las cornucopias, algo
así como una palmatoria en peregrinación por la galería de las paredes.
Se vivía en el cuajo ele las habitaciones, en sus mejores rincones,
lejos de su decorado y aceptándolo como un incontable alicieote.
En aquel conjunto de cosas, casi sin trecho libre, siempre sería una
sorpresa cada cosa y unos días se encontrarían los medallones en
cera y pelo de los antepasados, y otro un relicario apenas visto.
Casa llena de caracoles como adorno de todo pie de consola o
toda mesa libre. Se acordaba su ruido interno en un rumor incontrastable que se componía entre unos y otros. Estando muy atento
se oía otro rumor que no era el del mar lejano, una especie de ruido
de oídos de los caracoles.
102

LA PLUMA
Unos cuantos mapas mundis y varias esferas armilares había repartidas por la casa y la daban una especie de trascendencia ultramarina y ultraterrestre.
Tenía siempre el aspecto de esos palacios pequeños que se enseñan cuando los reyes no están. Todas las habitaciones estaban como
para no recibir a nadie, y, sin embargo, para recibir a alguien. Había
numeroso¡ despachos y alcobas para huéspedes de una noche. Todos hallarían además un balcón ideal en cada cuarto.
La quinta lo que estaba era muy entornada. Los párpados de sus
persianas estaban entregados a un duerme vela constante.
Velos invisibles cubrían las cosas, las adormecían, las daban carácter de Semana Santa, cuando toda imagen santa se envuelve en un
paño morado.
Las vitrinas eran auténticas y tenían cosas que habían tenido el
sitio predilecto sobre el pecho de los que murieron. Había joyas en
1as que no se acababa de creer por lo excesivo que resultaba que fuesen verdaderas. Los brillantes tenían gotosa pesadez de cristal de
roca, las pulseras eran como griUetes para la prisionera de la riqueza
Pero en este interior lo importante es la sombra de los rincones,
la sombra de los que se fueron y la sombra de los que no pudieron
e~tar nunca Y que son los que hubieran llenado la soledad del palac10, seres excepcionales, animosos, magnánimos, que son los únicos
que hubieran conseguido espantar la melancolía, que como las arañas, siempre tejía telas de sombra en las esquinas de las habitaciones
de la quinta.
Ninguno de los antepasados había podido reaccionar contra el
dulce estrago de la quinta, y casi todos habían acabado viviendo en
Lisb?a o en París. Sólo el primero de los Talares, el que compró la
p~op1edad Y edificó el palacio con tipo de castillo y de chalet, la habito hasta el día de su muerte, y sólo ahora, al cabo de los años, la
103

�LA PLUMA
única descendiente, Palmyra Talares, quería a toda costa vivir en el
dulce retiro, tomar buena .cuenta de todas las cosas en aquel dulce
paraje, oir la respiración de las cosas que se pierde en el ruido de la
ciudad. Era Palmyra el alma flotante de la quinta, la que la hacía
apetecible y conseguía que todas las gentes que pasaban mirasen hacia el fondo de la avenida que paraba a la puerta de la casa.
En el pueblo de al lado, entre los que se hospedaban en los hoteles de alrededor, entre los aldeanos flotantes que tenían sus casas
sembradas en el paisaje desigualmente, aquí una y mucho más allá
otra, tenía un prestigio grande aquella bella mujer que no se iba, que
vivía año tras año en la quinta ideal.
Palmyra era esbelta, blanca, de nariz muy fina, de ojeras de niño
de sangre azul, de los niños en su primera leche. Sus ojos eran unos
ojos negros con un brillo metálico, brillo un poco dorado, ojos que
se podrían llamar mordores.
Su voz tenía la suavidad infantil que la da el portugués.
No es que mezclase en sus palabras eses andaluzas, ni ces con
zedilla, sino equis, muchas x x x x intercaladas entre las palabras,
dándolas exquisitez y dulzor.
Palmyra era un dechado de dulzura y equis. Todo lo sugería y lo
preguntaba al mismo tiempo, todo lo daba vaguedad y dejaba que
pudiese ser de otro modo, como el varón quiricoz.
Tenía una manera de envolverse en los grandes chales de lana
que daba amor por ella, y después la gustaba salir con los brazos
desnudos, los brazos que amarilleaban y se ponían cárdenos de frio !encía, y no quejarse. nunca. Sólo se abrigaba el pecho con gran cuidado, poniendo una mano sobre el cierre de la toquilla.
Envuelta en sus larguísimas toquillas blancas, resultaba esponjosa, mayor, con unos opulentos senos guardados en el nido más
tibio y cándido, el nido blando que mecían.
104

LA PLUMA
La cubierta del libro que siempre llevaba en la mano, la caracterizaba. Era una cubierta de lienzo del que usan para las velas de los
barcos, y en ella una aguja paciente había bordado debajo de un
precioso papagayo verde:
Papagais da péna verde
Naó venhas ao meujardzm
todas as penas se acaban.
Scf as mz'nhas nao tém fim.

_¿Pero qué penas eran las suyas? Ningunas. Las saudades del país,
el mmenso caserón de la Quinta. Hasta la había dado esa melancolía
aquella voz excepcional, pulida, como por haber cantado mucho.
Siempre se la veía detrás de los cristales mirando su paisaje, las
palmeras y el mar, como un escarpado, como un ancho patio.
Sobre todo, a las horas de tedio estaba acodada sobre el alféizar
de la ventana más bonita y desde la que se le veía recostada sobre
el mar, coincidiendo las dos ventanillas como marco del mar luminoso, más luminoso en la galería de marinas que eran las ventanas
de los vagones, que la amplia marina que se destacaba por encima
Y a los lados
. del trenecito. Aquella emoción del tren sobre el mar
como pomendo las ventanillas en blanco, era de lo más particular de
aquella visión del tren sobre la costa, lo que montaba el mar era un
aderezo contrastante.
)

El mar, bajo la mirada instigadora de Palmyra, refrescaba la sed
e~erna con cerveza salada y fresca, encaperuzada por espuma de
meve.
La eterna fiebre de las encías que siente el mundo en la dentición perpetua, se calmaba con el mar.
Da_ba el mar al espíritu de Palmyra uno de esos baños de tina que
la hab1a dado su madre a ella. Cada ola que se rompía era una medida

�LA PLUMA
de agua fresca que la echaban sobre la cabeza, se rompía sobre su
espíritu cada ola, con chasquido de agua que se rompe en el agua.
¡Cuánt&amp;.s conchas de agua vertidas sobre el agua!
Pero esos espectáculos más fuertes y constantes que nosotros,
son los que añaden vida a la vida.
Las palmeras eran el otro espectáculo que formaba sus horas.
¿Las quería? ¿Las odiaba?
¡Siempre aquellas grandes palmeras serían de otro país, de más
lejos!
Siempre, sin embargo, serían la portada de su vida, de su novela,
de su muerte.
Eran aquellas palmeras de un color verde como semillas florecidas que trajo la brisa del Atlántico. Eran árboles en los que no anidaba la ii;iquietud humana, árboles desposeídos de sentimentalidad,
que sonríen aun los días más duros.
Notaba esa indiferencia de las palmeras, pero eran su alegría en
medio de todo. Enjugaban sus preocupaciones con su gran simpleza
y ese optimismo fiero, que hacía que su sombra, aun en las noches de
luna pareciese como recortada luz del sol en el paraje de las playas.
Palmyra apenas salía de esa contemplación, y veía venir y alejarse los trenes, cuya nube de humo parece que les retiene, que no les
deja andar más deprisa, como si esa ráfaga fuese su cola que se enredase.
¡Oh, pero tanto la magnífica soledad de la quinta como la frialdad del mar, la hacían necesitar del amor como única reacción contra
aquellas dos grandes influencias.

LA PLUMA
III
ARMANDO, EL FALSO ARISTÓCRATA

Palmyra, en esa necesidad de entonar el palacio, y viendo que el
tiempo pasaba y nadie llegaba lealmente a casarse con ella, creyó
que eso se debía a una especial rebeldía de los tiempos ante el matrimonio, y se dejó seducir por ese joven español que está a su lado,
Armando Vivar, que se hacía tener por un aristócrata español y vivía
en el palacio desde hacía muchos meses, tratado a cuerpo de rey, recibiendo en sus brazos aquella blanca forma de Palmyra como suprema posesión del paisaje.
Armando era un huido de España no se sabe por qué misteriosos
asuntos. Tenía media cara joven y la otra mitad vieja, cansada, pachucha, con un ribete de plata en las sienes.
Aceptaba de Palmyra todos los agasajos, pero no partía de él ninguno. Tenía displicencia de hombre que se mira la punta de los zapatos de charol mientras habla.
-¿Y tus posesiones de la India, cómo son?-preguntaba con visible entusiasmo.
-Son pueblos enteros... Me pertenece un río desde su nacimiento
a su desembocadura,
-¿Y hay grandes árboles, de esos inmensos?
-Tan enormes que sobre sus ramas principales han edificado los
indígenas casa para tres familias ...
A Armando le gustaban esas conversaciones novelescas y embobecidas en que el hombre pregunta como un niño ávido.
Palmyra había encontrado en él al apuesto varón que solía colgarla de su brazo en la intimidad pasando la mano por debajo de su
axila y depositándola siempre en la esfera apetitosa de su seno.

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I

�LA PLUMA
LA PLUMA
Ella temblaba de pensar que se pudiera ir aquel hombre que llenaba del masculino son de su voz toda la casa y era como el guarda
seguro de la quinta.
Ella se adornaba mucho para él, para retenerle.
Se ponía sus pendientes de brillantes viejos, que brillaban a la
luz del sol de la tarde, cuando se acercaban a las dulces ventanas con
singular encanto.
Ponían en las paredes sus espejuelos refulgentes, estrellitas de luz
movibles a cualquier gesto de su cabeza.
Armando miraba esa animación viva que ponían sobre la pared
esos espejitos rotos de los pendientes y procuraba pasar la tarde a
fuerza de puros. Siempre estaba abierta en la mesa más próxima la
caja de puros con su orla de fina puntilla y con un caballero de
grandes bigotes, medallas de oro y sortijas; en el reverso de la tapadera un caballero de tipo español enriquecido, pureador como un
rey, con placidez de gran tendero en la expresión. Eran esos gran-·
des señores de Partagás, o Bravo, o Gómez, grandes amigotes de su
soledad, retratos de parientes bonachones de gran bigote.
La nudosa suavidad del puro habano le quería y le acallaba. La
quinta entera estaha llena de humo a la tarde, como si hubiese entrado en las habitaciones el humo de la cocina.
Palmyra tosía al sentir cerca el humo del tabaco, pero se metía
en su muralla, buscaba esa manera que tiene el humo de tabaco de
cortar la respiración de las mujeres.
Le hablaba muchas veces sin que éi escuchase, distraído en especulaciones ingenuas. Era un pecado que no oyese su dulce voz, y los
muebles le reconvenían. «¿Por qué no te dedicas a oir su voz? Ya sería una buena ocupación.» Y las cornucopias le dirigían miradas
atroces.
El coche de dos caballos les esperaba a las cinco en la puerta.
108

Era la hora de paseo, esa hora dulce en que se va en los coches
como en barcas por los lagos del paisaje portugués.
Armando subía a aquel coche un poco convencido por el paseo.
Iban en el coche por la orilla del mar, al margen de los hotelitos, observando los balcones, la lámpara que se entrevé por el balcón entreabierto, los techos de pizarra en forma de escamas que parecen las
cabezas encucuruchadas de unos dragones escamados.
Leían, como títulos de poesías sentimentales, «Recorda\(oes»,
«Corbeille de fleurs», «Mon plaisir», «Saudades», «Rosiña», «Bellamar», «El ribazo», «Vasco», «Ermida», «El mirador», «Mascota»,
«Ribereña» y numerosas fincas con numerosos nombres de mujeres
quizá muertas en su mayor parte, alguna con la placa del nombre a
medio desprender.
Un padre con su niño detrás de los cristales. Torres almenadas.
Aquellas mujeres no se atrevían a dejar pasar la verja al caballo
desconocido por si se hacía el dueño.
No podía haber mejor ladrón de su casa que el que se sentase
amistosamente en su gabinete.
Los pasos a nivel con su camino de tragedia. Siempre recordaba
aquel coche de carTeras atropellado por la máquina.
Esos grupos de hombres después del trabajo que juegan a estar
borrachos en la p11erta de las tabernas. Parece que por lo menos van
a tirar un corcho al coche que pasa.
Los eucaliptus dejaban caer sus cendales de olor, sus desgajados
tules de perfumes, sus grises ráfagas.
Armando, en el coche, la apretaba con abrazo de coche, o sea
apretándola el costado, incrustándose en su brazo y hasta la cadera,
como intentando volver a la mujer a su primitiva injertación en el
costillar derecho.
-¿Me quieres como a la mujer que se desea en este encantador

�LA PLUMA
paisaje, o quisieras entrar en esas casas que se ven, buscando otras
mujeres?
Armando respondía a esas sutilezas de un corazón enamorado
&lt;¡ue da vueltas ingeniosas a todas las posibilidades:
-No digas tonterías ...
Y, sin embargo, se tenía _q ue conmover ante aquel paisaje y
aquella mujer.
Los dos caballos, bien amaestradcs por los antiguos cocheros de
la casa, componían esa cuarteta del paso bien pezuñeado, que da al
camino aire de pista, aire solemne y pretencioso de camino de orgullosos caballos.
Había siempre muchos humos en el paisaje.
Cada humo era un incienso. Eran humos lánguidos de la buena
tarde. Ninguno perturbaba el cielo. Todos caían, y aun siendo caudalosos, eran humos del ara.
Por encima de ellos lucía el paisaje límpido, establecido con más
.asiento que en ningún lado del mundo. Era aquel un rincón inmóvil de felicidad.
«Este será-pensaba Armando, metiéndose más en el coche, replegándose en un rincón-el último refugio de la felicidad; será donde más tarde en apagarse.»
Todas las barquitas a lo lejos eran como flotadores de una gran
red, bastas con que la gran red estaba atada al mar.
Sin poder creer que aquellas fuesen barcas, considerando que
eran boyas, preguntaba Palmyra:
-¿Son barcas?
-Sí... Son barquitas... Esperan, se ocultan en el mar, se disimulan para pescar más ... Sacan el vivo dinero con que vivir los días
malos.
-Que nunca les llega para zapatos ...
l!O

LA PLUMA
-~fonca, es verdad... Aunque, como ellos dicen: «La planta del
pie nunca necesita medias suelas.»
A las seis de la tarde levantaban el vuelo todas las barcas, izando su vela, como cortapapeles de la tarde, igual que si fuese el abrelibros del cielo y del mar.
Sí, tenía la agudeza rasgadora y sesgante de los cortapapeles el
cuchillo triangular de la vela. Y abría, quizás, las hojas del atardecido, la lectura poética de la media luz, lo que sólo cuando se encienda la luz artificial se podrá leer, aunque se mate el tiempo esfoliándolo. ·
Entonces volvían apresuradamente, nadando el camino los caballos con braceo más enérgico.
El cielo tomaba ese color de las sedas irisadas a las quy se ha
comido el color la luz, y en los que se hace un borde así, una huella insubsanable.
El mar, como espejo de luces extrañas, y con más luz cuando
en la habitación de la tierra se apaga, recogía una anacrónica iluminación.

IV
LAS VISITAS

Algo entretenían a Armando las visitas de los habitantes de los
pocos hoteles con gente.
Le gustaba encontrar aquella ansiedad de hablar con que les inquietaba la soledad. Entraban en la quinta con una zalamería de gentes que temen que les echen y las exijan el silencio.
Se entablaba un diálogo tímido y que nunca se esplayaba entre
los moradores de la quinta y los recién llegados.
Los recién llegados.-Venimos a tener en ratito de conversa,ción... Déjennos ustedes tenerla...
l lI

�LA PLUMA
Los moradores.-Siéntense; ¿pero de qué vamos a hablar?
Los recién llegados.-De nada... De esas cosas que se cazan al
vuelo de lo que sino se hablase la vida sería demasiado importante...
Pequeñeces.
Los moradores.-Hágannos ustedes el programa.
Los recién llegados.-No será posible hacerlo nunca, y, sin embargo, surgen las palabras ...
Los moradores.-Con que nos digan cualquier cosa de las que
pasan por el camino. ¡Pero de ninguna manera alabar nuestros cuadros!
Los recién llegados.-No ... Intentaremos hablar de todo antes de
ocuparnos de eso ...
Los moradores.-También nosotros estamos deseando la conver:sación trivial.
Los recién llegados.-Pues no perdamos tiempo.
Y después de ese diálogo invisible comenzaban las conversaciones.

Entre los q~e iban con más constancia figuraban doña Manolita►
don Vasco y una inglesa, antigua huéspeda de aquel paraje, que se
llamaba Elisabeth, y un español, don Mariano Guisasol, que tuvo
gran importancia social en España y se había metido allí para
~emp~
.
Doña Manolita era una viejecita española que apenas tema para
vivir, y que agradecía con locura los tes de Palmyra.
.
Llegaba sobre las seis y media, hasta los días que llov1a mucho
y llegaba toda chorreosa y brillante de lluvia.
Dejaba su sombrero en el perchero y entraba bufándose el pelo
trayendo sus manos frías para calentarlas urgentemente.
.
Su sombrero de luto con gran pena colgado del perchero, poma
de luto toda la casa. Por eso no la quería Palmyra. Era visita que la

LA PLUMA
angustiaba la tarde. Parecía ir a ver la felicidad que allí podía haber
para estorbarla.
Pero sobre todo su sombrero en la percha ponía en la casa, la
añadía gran pena.
Doña Beatriz, que era el antídoto de doña Manolita y que también estaba de luto, no enlutaba la casa. ¡Encojía, dobladillaba, guardaba tanto su manteleta! ¡Disimulaba tanto lo que había que dejar
ocupando un sitio de la casa ajena!
La inglesa doña Elisabeth entraba, con mucho derecho a entrar,
y se iba derecha a la butaca, que creía ya que la pertenecí~.
No se acababa de saber de qué parte de Inglaterra era, de hacia
dónde caía su pueblo.
En su roñosería, en su modo de ser se veía la mujer que ha estado asomada al mostrador de una tienda dé especias. Tenía los lentes de la que despacha o toma la cuenta muy por lo menudo a sus
colonos.
Un inglés chic se hubiera dado cuenta de qué clase de inglesa
era, pero sin perjuicio de creer que era más persona que el resto de
la humanidad.
Siempre iba con sombrero de paja, sin tener en cuenta que aun
siendo un buen clima el portugués convenía ensamblarse con la
moda y dar al invierno lo que es del invierno. Su sombrero de pajilla fina, machucada, de estar rizado siempre en la horquilla del perchero.
A la servidumbre, a la gente del pueblo los trataba con ese aire
c0lonizador que tienen los ingleses.
No encontraba el bien del cambio. Esa alegría picaresca, como de
pegársela al país en que su moneda está más alta, que tienen los españoles y que después se hacen perdonar teniendo largueza, los ingleses no la tenían. Estaban acostumbrados quizá a que las libras fue-

II2

VIII
Il3

�LA PLUMA
sen superiores a le moneda de los país11s que -visitaban y adquirían
en seguida la sensibilidad del dinero en el país en que estaban.
La inglesa vivía la vida con un firme deseo de vivir y con un
imperio de pantera que, aun vieja, debe a su fiereza el ser.
Don Vasco era un señor plegado en arrugas seguidas, un señor
que estuvo en la China y que tenía la casa llena de cosas chinescas.
Recordaba unos días mejores que aquellos con un amarillo más
puro.
Pero lo que ocultaba a todo el mundo, lo que le martirizaba, es
que tenía allí un hijo más chino que europeo y le daba miedo traerlo,
y sin embargo lo necesitaba a su lado.
Sólo le iba a vender su secreto cuando enseñaba con demasiada
deleitación una figurilla china.
RAMÓN GóM!:Z DE LA SERNA.

(Se continuará.)

LIENZOS DEL CREPÚSCULO
ARIA
CJJerás cuando el cSol se vaya
como te acaricia el mar.
.Ca .Cuna sobre la playa
vuelve contigo a soñar.
.Ca ola besando a la nave
Y tú mirando a la nube;
cuando la tarde se acabe
verás la estrella que sub~.
CJJerás la estrella subiendo
por la espuma de la escala
-toda blanca-floreciendo
como los lirios de un ala .
.Ca .Cuna-callada y sola
vuelve contigo a soñar,
Y tu alma se irá en la ola
sobre el piano del mar.

114

IIS

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ESTAMPA

'llna luna de lirio
en un cielo violeta.
'Ya tu silueta blanca
no ilumina la senda.
:Pasa el tren como un triste
mendigo hacia la aldea.
.Los pañuelos del humo
me dicen "adiós" -cerca.
.te. esquila desvelada
llora junto a la era.
/;sta noche se ha puesto
más triste mi tristeza.
'Ya tu silueta blanca
se hizo nube de ausencia.
'llna luna de lirio
por un cielo violeta.
ERNESTO LóPEZ-PARRA.

RAMÓN PÉREZ DE A Y ALA (i&gt;
Hugo, que no conocía España, aunque creía conocerla,
habla en uno de sus poemas de «mes Espagnes», en plural.
Quizá lo más exacto que ha dicho sobre nuestro país. Los
antiguos reinos cortados en artificiales provincias por los teorizantes de Cádiz, viven todavía, si no en los papeles oficiales, con la
vida fecunda de la naturaleza y del espíritu. El genio de España es hoy
tan compuesto como siempre, y para comprenderlo hemos de aprender
a observar en él la intensidad, la seriedad y la ingenua «gaucherie» del
Vasco, el intelectualismo y el talento imitativo del Catalán, el sentido de
la elocuencia y de la forma que distingue al Valenciano, la grácil y a
veces significativa espontaneidad del Andaluz, la inspiración seca y cálida de Castilla, la fuerza primitiva de Aragón, la dulzura lírica ¡de Galicia, y ese encanto indefinible que hace de Asturias un reino aparte entre
los reinos de España.
Asturias, la más pequeña de las Españas, se extiende como una
transacción entre la cadena cantábrica y el mar, uniendo los dos irreconciliables opuestos por medio de un ingenioso sistema de valles. Montañas, valles y mar, junto con esa suave y delicada atmósfera de que gozan las comarcas complejas en los climas moderados, son los elementos
formativos del carácter asturiano, y así hallamos entre la gente asturiaÍCTOR

( 1) Capítulo del libro Semblamsas liter•rias españolas, de fpróxima publicación.
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117

�LA PLUMA

LA PLUMA
na una noble actitud, una elevación de miras, que por los ojos, hechos
a la montaña, va calando lentamente hasta el alma de los montañeses;
una sagacidad, una penetración y una intuición psicológica que la fantasía quisiera atribuir al ejemplo omnipresente e insinuante de sus tortuosos valles; y un espíritu generoso, universal y abierto como el mar,
cualidades todas que explican que la nación asturiana se distinga entre las
demás de la península por su genio político. Y no paran aquí sus cualidades típicas. Porque la suave atmóstera de su pequeña patria parece
reflejarse en su carácter, dándole cierta sutileza, cierto sentido del matiz, una delicadeza de mano y un poder de sugestión que hacen de los
asturianos los Españoles más ricos en cualidades de distinción intelectual.
No es excesivo decir que el carácter asturiano. ~s en cierto modo antitético del carácter del resto de España. Mientras España es ante todo
creadora y sobresale por su genio, Asturias más bien crítica y su don
distintivo es el talento. Asturias es, pues, consciente, y en este sentido,
el más hondo, es sin duda el más europeo de los reinos españoles. Cierto que para las más de las gentes, parece ocupar este lugar Cataluña,
representante oficial en España de la civilización y del progreso europeos.
Para mí, sin embargo, esta opinión se apoya en una observación externa y superficial. El genio de Cataluña es ante todo imitativo y formal y
su carácter esencialmente conservador. Cataluña se esfuerza en ser Europa, mientras que Asturias quiere ser Asturias, y esto es mucho más
europeo que aquello. Así se explica que los Asturianos hayan estado
siempre en la vanguardia del progreso político de la Península. En
Asturias halla Carlos III sus estadistas; de Asturias vienen hoy todavía
los Españoles más útiles para la labor llamada de europeización. Esta
pequeña España en cuyo territorio comenzó la reconquista-reafirmación de Europa frente al Africa y al Asi~ en las tierras de la Península
Ibérica, frontera espiritual de los tres continentes-es todavía el baluarte
áel espíritu europeo en el más. oriental de los países occidentales.

Don Ramón Pérez de Ayala es sin disputa el escritor más distinguido
que la España de hoy debe a Asturias. Aunque_ jove~, no ~s precisamente un principiante, ya que cuenta en su act1:o seis vol~~enes de
novelas (r) y tres de versos, amén de numerosos bb~os de c:1~1ca y ensayos varios. Figura de viso en las letras cont~mporaneas, cnt'.co agudo,
fino poeta, buen novelista, curioso lector ~e bt~ratu'.a extran!era, el señor Ayala es un asturiano típico por la actitud mtehgente e ~ntelectual
que distingue sus escritos. Hombre culto, moder?o humanista, posee
un sentido sintético de la historia y una comprensión serena del mundo
y de la vida. Su actitud favorita es la del espectador. A buen seguro que
no es indiferente al aspecto ético de la literatura ni frío en sus sentimientos humanos. Pero su fin no es tanto el juzgar, ni el sentir, como
el comprender. No se apoya su crítica en preferencia alguna por es~uela, cultura, nación, religión o raza. Su espíritu SJ! abre a todos los vientos y es transparente para todas las luces que emanan de la realidad.
Buen europeo en su amplia comprensión de los valores intelectuales que
en el curso de la historia han ido formando nuestro continente, buen
· español en su sensibilidad para las voces de Oriente, como para las auras de nueva vida que llegan a Europa a través del Atlántico, no le estorban las férreas trabas del dogma católico que tanto limitaron los movimientos del gran Menéndez y Pelayo; pero se halla aún más libre si
cabe de ese deplorable racionalismo que ha hecho estéril en nuestro siglo x1x a tanto excelente intelecto. Halla su gusto raíces en la verdad y
en la naturaleza humana, y refinamiento en su familiaridad con los grandes maestros europeos.
Esta crítica, la verdadera, viene a reducirse al cotejo del arte con la
vida, y en último término reposa sobre la psicología. Ayala es un psicólogo consumado, escritor nunca tan feliz como cuando, dejándose ir
por su pendiente natural, analiza los fondos psicológicos de obras, personas y sucesos. Al estudio de los motivos prefiere la exploración de las
oscuras regiones ~n que se ocultan los manantiales de la emoción. Nu(1) Escrito antes de la publicación de las dos últimas novelas de Ayala.

* * *

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LA PLUMA
merosas son las páginas en que ha anotado con mano maestra los delicados movimientos del alma batida de aquí y de allá en la indefinida
zona fronteriza entre la risa y el llanto.
La observación es la base de la psicología, y Pérez de Ayala es buen
observador. Hay un tipo de observación, frecuente en los genios creadores, que consiste en una contemplación tranquila, casi pasiva, durante la cual se empapa el alma de impresiones casi inconscientemente y
como por absorción. Tal no es el modo como observa Péréz de Ayala,
sino más bien por una atención penetrante y aguda que no debe tanto
al estímulo directo de la realidad como a la sensibilidad intelectual de una
mente rica en ideas que a la menor provocación da generosa mies de
pensamiento. De aquí el carácter especial de su labor crítica, que no
aparece construida con aparato lógico, sino más bien vertida en líquida
vena de ideas. No se entienda, sin embargo, que le falta a Ayala vigor
dialéctico. Muy por el contrario, debe a su origen asturiano un intelecto
de excelente acero, que los Jesuitas, sus maestros, se cuidaron de afilar,
bien ajenos de que serían los primeros en padecer bajo su temible filo .
Sus ensayos, sus novelas y hasta sus mismos versos dan fe de su afición
a la dialéctica. Pero el espíritu dialéctico no es precisamente el más lógico y constructivo, y así Ayala parece preferir la flúida atmósfera del
essay ingléi; al plan claro y definido de la étude francesa.
Esta fluidez de sus ensayos, que parecen a veces la taquigrafía de sus
meditaciones sin rumbo, se debe en parte sin duda a la prisa que hoy en
día impone a todos la prensa, sierva de un público acostumbrado a desayunarse con ideas. Muchos, si no todos, los ensayos de Ayala son en
realidad artículos de periódico. La misma desigualdad de su estilo crítico, generalmente en tono, a veces expresivo y jugoso, pero también a
veces pobre y desaliñador acusa una labor hecha sin la preparación reposada que da unidad a la contextura de las ideas y de las formas. Pero
no basta la prisa periodística para explicar este aspecto de la obra crítica
de Ayala. Hay también en su aparente desorden una actitud intelectual
y un modo de ser. Ayala observa las cosas más que las siente, y las ve
más con los ojos del intelecto que con los del alma. Su mirar es, pues,

no sintético y de posesión, sino sucesivo y de descripción, y maneja los
objetos reales con movimientos varios, como para buscar todos los efectos y todas las luces. Es, además, hombre culto, a quien gusta repensar
lo pensado por otros, y escritor de y para un pueblo que ha perdido la
tradición universitaria y en cuya literatura se mezclan, por lo tanto, las
ideas nuevas y originales con las nociones básicas establecidas en otros
pueblos como lugares comunes de la cultura. De todas estas causas resulta la abigarrada calidad de la labor crítica de Ayala.

* * *
La expresión más clara del credo y de la filosofía de Ayala está quizá
en su poesía. Hasta ahora esta poesía se halla representada por tres volúmenes-dos de los cuales aparecen fundidos en uno solo-con nombres que sugieren cierta secuencia: La paz del sendero, El smdero ínnttmeraPle, El sendero andante. Esta uniformidad de los títulos no corresponde, sin embargo, a continuidad algu.na en el asunto patente de las
poesías, pero la constancia de la palabra sendero indica la idea del avance individual por el camino de la experiencia, idea que es el verdadero
asunto interno de todos ellos. El primer volumen, La paz del smdero,
publicado en 1903, con prólogo de Rubén Darío, revela, a pesar de su
aparente sencillez aldeana, al lector asiduo de poesía nacional y extranjera. El poema inicial que da su título al libro, es una excelente adaptación a usos modernos de la añeja cuaderna vía. Observemos de pasada esta reminiscencia meramente formal del Arcipreste de Hita, antepasado literario de Ayala en más de un concepto. Mas, al lado de
este renacimiento de la vena nacional, los primeros versos de Ayala
acusan la fuerte influencia que sobre nuestro poeta ejerció Francis James. Esta influencia que se manifiesta en la actitud de Ayala para con
la naturaleza, y sobre todo, para con los animales, le lleva a una imitación que llega muy cerca de la copia, como se ve en el trozo siguiente, que es curioso cotejar con el original en que evidentemente se
inspiró:

�LA P L U ~1 A
Aquf en mi casa de campo
tengo una vieja butaca
de gutapercha; y es tan
humilde la pobre anciana,
que cuando alg(m visitante
viene a verme, no repara
en ella y me dice: -Siemp~e
tan solo, señor Ayala.
¿No se aburre sin salir?
Y yo pienso cuando marcha
que las gentes son muy frívolas,
muy soberbias y muy vanas
porque no miran siquiera
a esta valetudinaria.

LA P L U 1\1 A
ll y a une armoire a peine Juisante
Qui a entendu les voix de mes grand'
[tan tes
Qui a entendu la voix de mon grand-pere,
Qui a entendu la voix de mon pere.
A ce souvenirs l'armoire est fidele
On a tort de croire qu'elle ne sait que se
[taire,
Car je cause avec elle.

... .... ........ .... .......... ..... .....

11 est veou cbez moi bien des hommes et
(des femmes
Qui o'ont pas ero. a ces petites ames.
Et je souris que J'oo me pense seul vivant
Quand un visiteur me dit en entrant:
-Comment allez-vous, Monsieur Jammes?

Esta imitación tan directa de Francis Jammes revela más de un rasgo típico de la poesía de Pérez de Ayala. Hay en ella,_ como _en el cará~ter asturiano, cierta gracia original y extraña, cierta mgenmdad, cualidades que también se observan en Francis Jammes y explican que esta
poesía alcanzara en su tiempo en Francia un succes dt nouveauté. Llevado por una afinidad instintiva entre su propio modo de ser y lo que en
el poeta francés es quizá tan sólo una manera ment~l, Pér~z de Ayala no
supo evitar en alguno de los poemas de este su primer hbro el escollo
en que tropezó Francis Jammes-cierta afectación que ~on_stituye el ~ac?
de una poesía no exenta de peculiar encanto-. Mas s1 b1e~ co~o 1m1tador ce Francis Jammes, Pérez de Ayala era desde luego mfenor a su
modelo, el joven poeta asturiano revelaba ya en estas primicias de su labor la cualidad que había de ser su salvación-una seriedad que se manifestaba de dos modos diferentes: dominado el uno por una preocupación filosófica, casi religiosa, por la idea del Destino; otro, inspirado en
un certero instinto estético hacia la verdad de fondo y la sobriedad de
expresión. De aquí, pese a cierta gauclurú no exenta de atractivo, una
obra llena de belleza, en la que se observan ya las cualidades típicas del
122

..

estilo de Pérez de Ayala: su rico vocabulario, su sentido del valor y de
la música de las palabras; su propiedad verbal, la claridad de su golpe
de vista y la nitidez de su expresión. Estas cualidades se manifiestan en
su máxima virtud cuando Pérez de Ayala describe esos fugaces movimientos de la naturaleza que son materia tan tentadora para el artista:
... el cielo que en dedos de diamante
hila sutiles hilos de lluvia en sus mil ruecas ...
Sobre el lago del cielo arrojaron la luna
Y su claror platead&lt;) difundiendo va una
Melodía de halos. que son como aureolas
Crecientes, en un ritmo ondulante de olas.

Buen comienzo para un poeta. Y mejor todavía la foerza que sabe
elevarse a la bella sencillez de estos dos versos:
Divino peregrino,
Mi pensamiento sigue ese blanco camino.

«Mi pensamiento». Obsérvese la palabra. La poesía-dice Wordsworth-es un derrame de emoción con una subcorriente de pensamiento. En Ayala es más bien un derrame de pensamiento con una subcorriente de emoción. Y aunque en su primera obra se da una juvenil generosidad que el poeta ya maduro habrá de refrenar, ya se echan de ver
en estos versos las virtudes y los vicios inherentes a este género de poesía inversa. A su seriedad innata debe Ayala su limpieza de toda retórica.
Llega a las letras cuando los poetas españoles, huyendo de la retórica
puramente verbal de sus predecesores, parecen querer refugiarse en una
retórica de pasión; y sus veladas emociones y penetrantes ideas, cubiertas de una vestimenta verbal ajustada, que decora una gracia sobria,
casi severa, aportan a la poesía española aquel tipo de progreso que era
de esperar precisamente del genio equilibrado de Asturias. El lado flaco
de esta poesía parece ser una tendencia a enfriarse hacia lo meramente
critico. La verdadera poesía es emoción lastrada con pensamiento, pero
123

�LA PLUMA

. ,,

demasiado pensamiento o insuficiente emoción pueden impedirle alzar
el vuelo. En Ayala, el crítico puede a veces más que el poeta, y entonces su poesía cae en lo didáctico, lo anecdótico y aun lo meramente jo.coso. Esto, más en su obra madura que en la temprana.
Lo cual no quiere decir que el tiempo haya mermado sus dotes de
poeta. Lejos de ello, Id sendero innumerable, que sigue a La paz del sendero con un intervalo de doce años, es rico en poesía excelente y contiene quizá dos o tres páginas de la mejor poesía contemporánea española. Nada tan satisfactoriamente completo, a la vez tan hondamente
poético y tan hondamente filosófico, como las páginas en que Ayala interpreta las mil almas y el alma única del mar. No hay quizá en la poesía española de hoy nada tan serio y tan bello, tan amplio y tan minuciosamente exacto. En este poema encuentra Ayala su verdadera
personalidad como el poeta de la emoción intelectual. El mar uno y vario
parece inspirar con especial felicidad este humor poético, el más elevado de Ayala, pues también es marino el mejor poema de su tercer
volumen, El sendero andante. Sólo que aquí, en El niño en l&lt;i'ptaya,
el poeta se revela todavía más plenamente, porque, junto con esa riqueza de significación filosófica, que le hace mirar a la naturaleza con
ojos llenos de la vibración del espíritu humano, junto con su don de interpretación rítmica de los movimientos naturales, y su fina sensibilidad
para los colores, aromas y gustos, hallamos también ahora la genero$a
emoción de su juventud, sofrenada, pero llena del calor vital que le da
el más hondo de los afectos españoles, el amor paternal; y aquella ternura asturiana, que ya se atreve a ser ingenua, y sin afectacíón se recrea
en los humildes animales; y su habílídad para el uso de formas arcaicas
españolas; y hasta su preocupación ética, que le lleva a armar su poema
con una punta didáctica, pero con mano tan grácil y ligera que el valor poético del conjunto, en vez de caer, crece en intensidad al ganar
en intención.
«The struggle to apprehend the superna! Lovelíness-this struggle
on the part of souls fittíngly constítuted-has gíven to the world all
laht which ít (the world) has been enabled at once to understa:nd and
124

LA PLUMA
to feel as poetic.» (1) Esta cita de Edgar Poe, que figura en inglés en cabeza de La paz del sendero, es una significativa declaración de principio
a la que nuestro poeta ha permanecido leal con singular consecuencia .
Las palabras de Poe explican que Ayala sea ante todo un poeta de emoción intelectual, es decir, un poeta que aspira a ahondar su percepción de
la naturaleza, cuya existencia independiente respeta, absteniéndose por
tanto de colorearla con sus propios estados de ánimo y confiando en
que la emoción nazca de la armonía innata entre el mundo y el hombre. Tal poeta es Shelley. Sólo que Shelley manifestaba su comprensión
poética de la naturaleza animando las cosas naturales, dándoles movimiento, carácter y expresión propia. Y es que Shelley era un platónico,
mientras que Ayala, español, pertenece a una raza que tiende a considerar al hombre como el centro de las cosas. Su comprensión poética
de la naturaleza consiste, pues, en descubrir Jo humano de las cosas,
no, entiéndase bien, los efímeros humores y sentimientos de los hombres, sino lo permanente y universalmente humano que es el Hombre.
Lo cual le lleva a la identificación del hombre y de la naturaleza como
dos formas diferentes de una misma vida. «Todo es uno y lo mismo»:
tal es la conclusión natural de su actitud de espíritu y la lección que se
desprende del último poema, Füosofía, de su último libro de versos. En
este poema, la idea aparece desarrollada con la excelencia técnica, la
fineza y la elegancia rítmica que tan fácilmente alcanza nuestro poeta
bajo la influencia de su inspiración intelectual.
Siempre que se ha visto libre de la vegetación de doctrinas dogmáticas -religiosas o filosóficas-que con frecuencia cubren su forma verdadera, la mente española ha ido a parar a esta actitud, quizá en último
término panteísta, pero desde luego panhumana. He aquí el secreto de
la imparcialidad estética que distingue a los clásicos españoles, desde el
autor de Myo Cid y el Arcipreste hasta Pérez Galdós. En Ayala, este
(1) El esfuerzo para asir la suprema Belleza-este esfuerzo por parte de
almas aptamente constituidas-ha dado al mundo todo lo que el mundo ha sido
capaz de comprender y de sentir a la vez como poético.
125

�LA

PLUMA

LA PLUMA

sentido de cohumam'dad es tan genuino, que sin esfuerzo alguno le
permite alcanzar el tono clásico con sólo su espontaneidad, guiada por
un instinto literario casi infalible. De aquí un estilo que, al menos en
sus últimas obras, es quizá de lo más puro, más elegante, y sin embargo, mas suelto y sencillo que se ha escrito en nuestra generación.
Es rasgo constante de los clásicos españoles que el representar de
preferencia al hombre como individuo les lleve a tratar situaciones convencionales, sino esencialmente, antisociales. Aventureros, pícaros, prostitutas, que otras literaturas consideran como material meramente pintoresco, son, por la razón apuntada, más humana y más honda, asunto
favorito de las letras y artes españolas. Ayala no es excepción a esta regla. En sus libros, la gente de poca pro ocupa lugar no despreciable,
como sin duda lo debe ocupar en la mente del Creador que no se cansa
&lt;le darnos siempre nuevos ejemplares de ella. Ya en las primeras novelas ayalinas maneja nuestro autor este difícil material, sino siempre con
gusto seguro, al menos con frecuente singular fortuna. Valga como
ejemplo el capítulo aquel de Troleras y Daw;aderas, en el que un artista
joven y culto lee Otelo a una chiquilla analfabeta, cuya única educación
es la de la calle, recreándose en las espontáneas reacciones de la niña, a
medida que la tragedia se va revelando ante sus ojos ingenuos.
Estas cuatro primeras novelas, hmeblas en las Cumbres, A.M. D. G.,
La Pata de la Raposa y 7 roteras y Danzaderas (título que nos vuelve a
recordar a Juan Ruiz), son meros peldaños, por los que nuestro novelista va elevándose a su nivel natural. La materia prima de su experiencia
aparece en ellas todavía insuficientemente trabajada por el arte. Pero ya
se echa de ver, al pasar de la primera a la última, un progreso gradual
,que prueba la continuidad y la consecuencia del desarrollo de Ayala.
Sin embargo, para llegar a su revelación plena como artista-novelista, habrá que esperar hasta sus Novelas Poemáticas. He aquí al fin un
-espíritu moderno, consciente de sus vínculos con un pasado racial que
se manifiesta en una continuidad de tradiciones de forma y fondo, con
un poder de observación enriquecido por su familiaridad con los eternos
problemas humanos y con un poder de expresión que se afina y sutiliza
126

al influjo de una mente poética experta en el manejo. ~e los sír~b_olo~.
Estas tres narraciones son obras maestras de observac10n, de onginahdad creadora y técnica, de hondo sentimiento poético y de sonriente humorismo-pese a su despiadado realismo a la española-. Prometeo sobre todo, la primera del libro, está escrita en un nivel de suave ironía
tan delicadamente definido que su tristísimo desenlance no basta para
descomponer el peculiar encanto del conjunto. Por su composición, amplia y libre, con su admirable adaptación del lenguaje mitológico a la
vida de la España actual, y por su fondo, tan profundamente humano,
a pesar de su armazón estrictamente lógica e intelectual, este cuento
constituye un verdadero apólogo, un enxiem.plo a la manera de Don Juan
Manuel, mas el mérito de su singular belleza.
Las Novelas Poemáticas presentan numerosos modelos de esa perfecta adaptación de la forma a la sustancia, que es lo que hace el verdadero
estilo-el de los grandes autores, no el de los meros estilistas-. Tal es,
por ejemplo, la página inicial de Prometeo. Hay en este libro trozos escritos con tan fino sentido del lenguaje que suenan al oído mental como
un eco de la voz de Cervantes. No se alcanza este nivel elevando el tono
de voz hasta el diapasón clásico, cambiando el cuello planchado por la
gola cervantina; sino con sencillez y llaneza y una actitud sinceramente
humana, cualidades 9ue hacen que las líneas siguientes suenen como
una reminiscencia de palabras inmortales:
Odysseus deseaba partirse, y no sabía cómo, que Federica no le retuviese
con llantos, clámores y escándalo. Por olvidarse de su congoja, y con achaque
de que gustaba mucho de la natación, Odysseus se pasaba casi todo el día en
el mar. Nadaba como un tritón. !base mar adentro y se estaba cuatro o cinco
horas nadando sin cesar. Y cuando no estaba en el baño procuraba acogerse a
la esquividad de un bosque, en donde suspiraba largamente por su libertad
perdida. Hasta que se determinó en su ánimo a escapar. Y fué de esta
suerte ...

Ya en plena posesión de su estilo, Ayala podrá lanzarse a escribir una
novela de madurez. Tal es su Belarmi110 y Apolonio. Cabe en cierto
modo considerar este libro como una ilustración dialéctica del tema tra127

�LA PLUMA
tado en el poema Filoso/fa de su Smdtro Andante. Belarmino, el zapatero filósofo en busca de una palabra que exprese todas las ideas, y Apolonio, el zapatero poeta dramático, en busca de gloria y actitudes bellas, vienen a representar dos principios opuestos, dos tipos: uno, deseoso de comprender; otro, de expresarse; uno, sensible, pero sereno; otro,
curioso, pero insensible. Pero Apolonio y Belarmino no son meros tipos
teóricos, sino que viven con vida tan individual, con carácter tan original y acusado, que, aunque la novela, en Jo que les concierne, no se distinga por su riqueza de acción, abunda en ella hasta desbordarse el interés
humano de modo que el lector cierra el libro con sentimiento, como se
deja a un amigo. Sobre el laxo cañamazo de una rivalidad artística entre
los dos zapateros, borda Ayala un cuento de amor. Este cuento de un
seminarista, hijo de Apolonio, que se fuga con la sobrina e hija adoptiva de Belarmino, la abandona obligado por una protectora bondadosa y
tiránica, y, ya sacerdote, la vuelve a encontrar y la salva del abismo de
degradación en que había caído, este cuento presentaba en verdad excelentes condiciones para un deplorable folletín. Que Ayala haya sorteado
todos los escollos que tuvo que bordear al contarlo, con ser meritorio,
no es extraño. No era de esperar menos de un gusto ya hecho. Pero ha
conseguido más. Ha desarrollado su narración con mano tan segura y,
sin embargo, tan ligera, con tan delicada mezcla de humorismo, serenidad y emoción, que lo que parecía material mal escogido se nos aparece
ahora como la base misma de su triunfo de artista, nunca más hábil
que en lo que sabe omitir.
En esta fruta madura de su ingenio, Ayala reTela sus principales características como artista creador, combinadas y aliadas para mutuo enriquecimiento. Aquella su tendencia a mirar al objeto bajo varias luces,
a la que en su labor crítica atribuimos su vacilante composición, se traduce aquí en un sistema de composición original que presenta el asunto, ya en acción presente, ya en relato del pasado, visto ya por un protagonista, ya por otro, ya por el autor, ya directamente por el lectorperspectivas todas perfectamente armoni:iadas-. Aquel su fluir de ideas
que observamos en todas sus manifestaciones literarias, aparece aquí
128

LA PLUMA
tan abundante como siempre-quizá por demás abundante-pero ordenado y canalizado y admirablemente distribuído entre los actores de la
novela según sus peculiares caracteres. La modalidad poética que le distingue se manifiesta en el espíritu de que toda la obra está penetrada y
que parece intensificar la simpatía humana con la que están tratados
todos los personajes, mezcla de afecto, humorismo y profundo sentido
de lo cómico que es tan española. Porque el afecto en Ayala sabe sonreír. A esta su manera poética debe también nuestro autor su facultad
para poner de relieve con toda delicadeza, pero con todo vigor, el elemento sensual de hombre y naturaleza, hilo favorito de su discurso,
finamente hilado y entretejido con nitidez y pulcritud clásicas en toda
su obra, y que se revela en su uso frecuente del adjetivo vmusto. Las
distintas calidades y cantidades de sensualismo que atribuye a sus personajes son indicio significativo de la atención que Ayala consagra a
este aspecto de la naturaleza. Recuérdense los admirables tipos de monsieur Colignon, el pastelero francés henchido dejoit dt vivrt, y de Felicita Quemada. la solterona que consume una pasión reprimida. Obsérvese el contraste entre la inflamabilidad de Apolonio, el zapatero dramático, y la total carencia de sensualidad del zapatero filósofo, Belarmino.
Este rasgo del arte de Ayala influye no poco en el encanto peculiar de
sus paisajes. Todos sabemos que un paisaje u un ts!ado dt dnüno, pero
no todos sabemos aplicar este dicho. Ayala consigue muchas veces d:1rnos la sensación de estar ante un momento dt la naturaleza, y su éxito se
debe, no pocas, al atrevimiento con que trata a la naturaleza, y «osa levantar la más íntima vestimenta, la que todo lo oculta» (1).
Era la sazGn otoñal, de color de miel y niebla aterciopelada y argentina, a
manera de vello, con que 11 tierra estaba c:omo un melocotón maduro. Por encima de las tapias del huerto conventual asomaban los negros y rígidos cipreses, que eran como el prólogo del arrobo místico, el dechado de la voluntad
eréctil y aspiración al trance; y los sauces anémicos y adolecieutes-en la redare lift
( 1) The closest, all-concealing tunic. (Shelley).
IX
129

�LA PLUMA
gi6n los llaman desmayos-, que eran la fatiga y rendimiento, epílogo dulce
del místico espasmo; y los pomares sinuosos y musculosos, las ramas, de agarrotados dedos, mostrando rojas y pequeñas manzanas, que no sugerían la imagen del pecado, sino a lo más de un pecadillo. Para los ojos todo era paz en el
huerto conventual; para el oído la querellosa algarabía de los gorriones vespertinos.

¡,
1

Ejemplos como este de aguda penetración son frecuentes en sus últimas obras. Estas obras revelan una personalidad serena al parecer, pero
hondamente sensible a las íntimas corrientes de simpatía que ligan al
hombre con el mundo. «El filósofo-dice en Belarmino y Apolonio el famélico estudiante Aligator-se halla consti tuído a la inversa del dramaturgo. Por fuera, serenidad, impasibilidad; en lo más secreto, ardor inextinguible.» Aligator habla pensando en Belarmino. No ·dejarían de convenir sus palabras al propio Ayala.
SALVADOII. DE MADARIAGA.

OLIMPIA DE TOLEDO
DRAMA EN TRES ACTOS

Personaj~s
Olirnpia de Toledo, bailarina.-Paca, doncella.-La Mogigona gitana -Doña
Lorenz~, madre de Julio.-Augusto, poeta.-Don Esteban.-J~lio, pin~or-l'aqu1ro, torero.-El E:npresario.-Periodista.-Vicente.-Un Botones.
La escena en Madrid.-Época actual.

PRIMER ACTO
Cuart_o de ?Ji~pia en un teatro de variedades. A la derecha, uerta de entrada, a la izquierda, tocador con espejo. En el fondo u b' pb E l
redes
t ¡
f;
,
• n 10m o. n as pa' car e es, otograf1as, caricaturas, ropas colgadas de perchas. Divanes y
gra ndes baúles. Las luces encendidas.

ESCENA PRIMERA
PACA (después la MOGIGONA)
PACA

(Arregla el tocador, cuelga algún traje de la percha)
MOGIGONA

¿Se pué pasar, si se pué pasar?
¡La bruja esa!

PACA

�L A l-' L U ~l :\

LA PLUMA
MOGIGONA

MOGIGONA

Con tu permiso.

,,

PACA

Pues, pasa usted sin él.
MOGIGONA

Pue&amp; ahí verasté, que es que me interesa, y que me gustaría que usted
me sacara de las dudas que tengo, porque estarasté enterada, y me gustaría que usted me hiciera el favor de contestar a media palabrita, que
es poco pedir a una chavalilla tan requetepreciosa como usted.
PACA

Pues diga lo que sea, y veremos.

Pues ahí voy; porque por acá esto es una piojera de chismes, y que
si el señor Paquiro está chalaíto perdío por la señora Olimpia, que si no
es así, que si fué, que si vino, que si ha regalao o ha dejado de regalar; y como esto interesa a mi niña, que está la probe que se la puede
ahogar con un cabello; porque el señor Paquiro no hace ni ocho días
me daba la coba, y no había en el mundo para él nada como mi niña;
y ¡señora Mogigona, que su niña es una perla! y ¡señora Mogigona,
que su niña es la rosa de Andalusía! ¡y usted el rosal que la ha produsíol Y enarbolarme a la chica como me la ha enarbolao para que aluego,
en cuanto ha llegao la señora Olimpia a bailar aquí nos deje plantás, y
que ya no se acuerde pa ná de nosotras, y que se olvide de sus promesas, y que mi niña ya no sea la rosa de Andalusía...
P.~CA

MOGIGONA

Pues lo voy a decir, y en diciéndolo, pues me va usted a contestar;
porque no es por mí por lo que yo pregunto, si no es por una persona,
que es para mí más que yo misma.

Ni usted el rosal que la ha produsío ...
MOGIGONA

Eso que usted dice, aunque lo diga con retintín.

PACA

Bueno, bueno, dígalo ya, y no se ande con tanto requilorio, que
tengo que arreglar esto, porque va a venir en seguida mi señorita.
MOGIGONA

Pues lo voy a decir, y el caso es que no sé cómo e~pezar; porque
esa persona es mi niña, y aunque esté feo que una madre ... ¿Usted me
comprende?...
PACA

No comprendo una palabra.
MOGIGONA

Pues es, que lo voy a decir, y es esto. Si usted puede y quiere decir
si la señora Olimpia de Toledo tiene o no tiene mucho que ver con el
señor Paquiro.

PACA

Bueno, ¿y qué?
MOGIGONA

Pues que me dijera usted si el señor Paquiro es algo de la señora
Olimpia, y si usted cree...
PACA

Pues no sé nada, y aunque lo supiera no tendría porqué decirlo;
porque a mí mi señorita no me paga para que vaya contando sus cosas;
es más, al contrario, si me pagan es para que me calle lo que sé. Con
que ya lo sabe usted, señora Mogigona, si tiene usted gana de que le contesten debe usted llamar a otra puerta.
M.OGlGONA

Pero, vamos a ver, ¿he faltado en argo?

PACA

¡Ah, vamos! ...
132

133

�LA PLUMA

LA PLUMA
PACA

¿Faltar? No. En todo caso, sobrar.
MOGIGONA

¡Cál ¡Qué va a regalárselos! El poeta ese no tiene mosca suficiente
para comprar las cosas que le gustan a la señorita. Aquí nos gusta lo
caro, don Esteban, ¡Lo caro! Porque lo caro es lo bueno.

PACA

ESTEBAN

¡Pues, hija!
Nada, nada, que tengo que hacer.
MOGIGONA

¡Qué arisca que es usted!
PACA
l'

Soy como me da la gana.
MOGIGONA

¡Vaya con Dios! ¡Vaya con Dios! (Vase.)
PACA

k

PACA

•Caramba! Si lo sé compro antes los pendientes para hacerla rabiar
un ~oco, y luego, claro, se los doy. ¿No tenía Olimpia que pasar la música de ese nuevo baile que están preparando?
PACA

Sí; ha hecho que la orquesta repase la música, y ha dicho que está
bien, porque ella no necesita ensayos.
ESTEBAN

¡Olimpia no necesita ensayos! Es verdad. Baila de inspiración; inventa sus danzas en el momento de levantarse la tela.

¡Vaya con el demonio! ... ¡La condenada gitanaza esa! ... (Pausa.)

PACA

ESCENA SEGUNDA

También ha venido el señorito Julio. Ese sí que está chalao perdido
por la señorita.

1

PACA y DO N ESTE B AN

ESTEBAN

PACA

Sí; ese muchacho anda loco por ella. Entre el poeta Augusto y Julio
el pintor están llenando de Olimpias en verso y de Olimpias en color,
todos los periódicos y revistas de España. ¡Soneto a los ojos de Olimpia!
¡Madrigal a la boca de Olimpia! ¡Fantasía, en verde lechuga, de las danzas de Olimpia! 1Scherzo, en blanco mayor, a la «Muerte del cisne~, de
Olimpial Yo no sé cómo los editores aceptan tantas Olimpias. Si me entendieras el chiste te diría que hemos vuelto a la era de las Olimpiadas ..•

Pase usted, don Esteban; pase usted. La señorita no está; pero no
tardará en venir.
ESTEBAN

Entonces hoy ¿soy el primero? Paquilla ...
PACA

No, don Esteban; el primero, no; porque antes se presentó don Augusto y salió con la señorita a comprar unos pendientes que ha visto el
señorito Augusto en una tienda de antigüedades.
ESTEBAN

¿No será Augusto quien se los regale?
134

PACA

A la señorita la gusta verse por todas partes: en carteles, en las portadas de los periódicos. Es un gran reclamo que da mucho postín y
ayuda a las contratas.
135

�LA PLUMA

LA PLUMA
ESTEBAN

Dentro de poco vamos a ver la figura de Olimpia anunciando un callicida o un agua purgante. ¡Qué tabarra!

ESTEBAN

~Pues sabes lo que te digo? Que no es el Paquiro el que me quita el
sueño.

PACA

¡Vamos, don Esteban! Cada cual usa de las armas que tiene. Usted
tira de cartera ...

PACA

~Pues quién, el pinta-monas?
ESTEBAN

ESTEBAN

No vaya¡¡ a creer que yo todo lo fío a los pápiros ...
PACA

No ... si ya se ve que usted como persona tiene lo suyo. Es usted simpático, barbián.,.; pero ahí tiene al Paquiro ..

Ese, ese es un muchacho de cuidado. Hay que ver cómo poco a poco
va poniéndose sombrío, a medida que Olimpia exagera sus coqueterías
con los demás. Hay que ver cómo palidece, cómo se pone rojo de repente. Se le humedecen los ojos con lágrimas, que deben de quemar
debajo de los párpados ...

ESTEB\N

¿El Paquiro? El Paquiro es un chulón. Un gran torero, pero muy
chulo, aunque él no quiera.
PACA

Pero a nosotras nos ha gustado siempre un poquito la chulería.

ESCENA TERCERA
DICHOS y PAQUIRO

(Queriendo tocar la cara a Paca)
¡Buenas, don Esteban! ¡Hola, barbil Déjame, mujer, enterarme de
cómo está esa carucha de suave.
PAQUIRO

PACA

ESTEBAN

A ti sí, que no puedes vivir de chulapona. ¿Pero a Olimpia? ¡Ha viajado mucho!. ..
.t'ACA

Pero ha nacido en la calle de Toledo, don Esteban. En la calle de
Toledo, entre la plaza de la Cebá y la Fuenteciya. ¡Qu~ no se le olvide
el encarguitol
ESTEBAN

Lo que Olimpia tenía de gata madrileña, lo ha perdido en el Extranjero.
PACA

Pero como la cabra tira al monte, don Esteban; aunque la pongan
en el cartel Olimpia de Toledo, se llama Engracia Rodríguez.
136

Quite usted, ¡so sobón!
ESTEBAN

~Qué hay? ~Cómo va?
PAQUIRO

Así, así. Habemos ido ayer a San Fernando a ver los morlacos de la
corrida del domingo, el empresario, Manolo, el señor Rafael y yo. Me
he enfriado ... Y como está uno hecho una criba, empiezan a decir aquí
estoy el puntazo de Sevilla y el palo de Algeciras...
ESTEBAN

¡Bah, aprensión!
PAQl'IRO

~Y

esa niña, no está?
137

�LA PLUMA
LA PLUMA
PACA

No. Pero no tardará en venir, matador.

PACA

¡Pues estaba eso muy feo!

PAQUIRO

,,,

¡Tú sí que estás matadora! Oye, nena. ¿Quieres que se forme una
cuadrilla de señoritas, y vas tú, y te pones el vestido de torear, y quitas
los moños a muchos torerazos?

PAQUIRO

Lo reconozco ahora. Y di, Paq uilla, ¿te gustaría a ti bailar, cantar o
hacer alguna habilidad en el tablao?
PACA

PACA

Me asustan los cuernos.
¡Qué te van a asustar! Mira, ¿tú ves a don Esteban? Pues suponte tú
que es un novillo.
ESTEBAN

¿A mí? No. ¡Anda! Pues si la señorita supiera que a mí me gustaba
bailar así, en un escenario, como ella, me despedía a escape. A mí no
me gusta eso.
PAQUIRO

¿Y los toros te gustan? Ver torear.

¡Vamos tú, so maleta!

PACA
PACA

Según, según.

Es mucho suponer. Eso de torear, para la señorita,
PAQUIRO

La verdad, Olimpia es muy brava. ¿Se acuerda usted en el tentadero
de San Agustín? Si no la sujeto le planta una verónica al cabestro de
punta.

PAQUIRO

¿Según? ¿Qué quieres decir con eso?
PACA

Según quien toree.
PAQUIRO

ESTEBAN

Si no es por ti, da Olimpia una voltereta más alta que las que da en
el escenario.
PACA

Pues todavía dice que le estropeó usted la suerte.
PAQUIRO

Así somos todos los que vivimos del público. Me acuerdo que el señor Rafael, en mi alternativa, me deslució un quite metiendo su capote.
De buena fe, sí, creía que el morucho me enganchaba. Pues estuve incomodado con él toda la tarde.

¿Verme torear a mí?
PACA

A usted, no. Por que vamos, es usted conocido y ..
ESTEBAN

.

Pero bueno .. . ¿Os vais a hacer el amor delante de mí?
PACA

¡Já, já! Delante de usted todavía se puede, ¡pero lo que es delante de
la señorita, ni por pienso! Señor Paquiro, como me chicolee usted, me
despide.

138
139

�LA PLUMA
PAQUIRO

LA PLUMA

Es que todo lo quiere para ella.
ESTEBAN

Ahí se le siente.
PACA

Está en el e9Cenario. (Vase.)

ESCENA CUARTA
DON ESTEBAN, PAQUIRO y AUGUSTO
AUGUSTO

Buenas noches.
ESTEBAN

¡Hola, poeta!. .. ¿Qué, está usted de acompañante?
AUGUSTO

¿Qué hay, Paquiro? ... Sí... ahí viene Olimpia, con un perro que ha
comprado a un golfo en la Puerta del Sol. Salimos a comprar unos
pendientes y compramos un perro. ¡Es admirable!
PAQUIRO

¿Para qué lo querrá?
(Se tumba en un diván y enciende un cigarro).
No lo sé. Dice Olimpia que es un perro de raza. Para mí, es uno de
esos chuchos, vulgar, de lanas ...
AUGUSTO

ESCENA QUINTA
DICHOS y OLUIPIA
OLIMPIA ( Un

láHgo en la mano)
¿Un lanas? ¿Eh? ¡Tú sí que eres un lanas! (lírando el sombrero, el
mangu.íto, el abrigo y un bolsillo sobre un divá11.) ¡Es una lata esto de salir a la calle! Está todo lleno de golfos y de sablistas. ¡Olimpia! ¡Seño-

rita Olimpia! ¡Reina Olimpia! ¡Qué coba! ¡Pero me conocen! ¿Eh? Vaya.
me conocen hasta los de la Policía, todo el mundo. ¿Qué te parece, Paquiro? ¿Te conocerán a ti tanto como a mí? ¿Cuándo matas, torerazo?
PAQUIRO

La semana que viene, el domingo.
OLIMPIA

Don Esteban, nos llevarás a la plaza en tu auto, ¿eh? Veremos quién
puede más; tú o yo, Paquiro. Tengo un trajecito para ese día, ¡que quita el sentido, chico! ¡Estebanl ¡Don Estebanillol ¡Qué pisto te vas a dar
en el palco, a mi lado, cuando el Paquiro nos deje su capote de paseo!
¡Pero, ven acá tú, vamos a ver. ¿Qué méritos tienes tú para figurar así
con nosotros? Di... ¿De qué t~ las das tú?
ESTEBAN

La verdad, chica, que me pones en un brete. Vosotros sois unas celebridades ...
OLIMPIA

¡Pero eres muy salao! ¡Esteban de mi alma! ¡Muy salao y muy simpático y tienes tu mérito!
PAQUIRO

¡Poquito mérito, el ser dueño de toda esa tierra de Extremadura y
de todas esas casas de Madrid! ¡Ni nada de mérito que tiene eso!
OLIMPIA

¡Vaya una cosa!. .. Ese Paquiro ya te está dando jabón porque eres
rico ... No. No tienes ningún mérito, Esteban ... ¿Has ganado tú ese dinero?
ESTEBAN

140

(Riendo)

Yo, no, .. ; mis abuelos... qué se yo, mis antepasados ...
141

�LA

PLUMA

LA PLUMA
OLIMPIA

,,

Entonces has tenido la suerte de que tus papás nacieran antes que
tú ... y te dejaran los cuartos ... Di, ¿de qué presumes?

OLIMPIA

.¿Y tú qué dices, Augusto? ¿Qué haces ahí tumbado, fuma que fuma?
AUGUSTO

ESTEBAN

¿Yo? De nada.

Psch ... , oirte.
OLIMPIA

OLTMPIA

¡Qué modestitol Si yo te entiendo. Ya sé lo que tú quieres. ¿Que hay
por ahí un automóvil, el mejor de todos? Pues para ti. ¿Que un tronco
de caballos? Para ti, ¿Que una joya? Para ti. Todo para ti. Te lo cuelgas en ti mismo, como yo cuelgo estos amuletos en mi cadena. ¡Ah, bribón! ¿Que hay una chica hermosa que canta, baila, o da volteretas en el
circo? ¿También para ti? ¿Como si fuera un dije? ¡Estás tú bueno! ¿Pero
ves, Esteban? ¿Ves esta chica que baila hasta allá y que alborota al público cuando se retuerce en el escenario? ¿La ves tú?, ricachón. ¡Buen
dije! No lo colgarás en tu cadena ...
ESTEBAN

(Rimdo)

Mirad a éste. Mientras me ha acompañado a comprar los pendientes...
AUGUSTO

¡Pendientes que se han convertido en un perro!...
OLIMPIA

Bueno ... ; mientras íbamos en el coche, era este hombre una matraca ... Que si va a escribir un poema trágico ... de mi vida, y dale _que le
das... viene aquí y se tumba en el diván, y como si le hubieran cosido los
labios y no le dejaran más que un agujerito para echar humo. (Ámena.zándole con tl láti~o.) ¡Levántate, so tumbón!

Peor para ti, Olimpia.

AUGUSTO
OLIMPIA

Siempre que pienso en tipos como tú, me acuerdo de una caricatura
que vi hace años. Era un pobre gomoso, que había recorrido el mundo
en busca de una mujer que le quisiera por sí mismo. Dc;sengañado de
Europa, se va al centro de Africa, y le cogen prisionero unos antropófagos. Lo ensartan en un asador y lo ponen sobre la lumbre. Una negra
horrorosa le da vuelta poco a poco, para que se dore por igual. A. la negra se le cae la baba pensando lo sabroso que estará el asado, y el gomoso gira lentamente sobre las llamas y exclama satisfecho: «¡Gracias a Dios
que encuentro una mujer que me quiere por mí mismo!» (Todos ríen.)
PAQUIR.O

Tienes gracia y no tienes razón. Eres una loca. Tener parné y saberlo gastar son cosas que pocas veces se ven juntas,
1.42

Déjame en paz.
ouMPIA

(Dándole un latigazo)

No, no; ¡arriba! ¡arriba!
AUGUSTO

Déjame, Olimpia. Estoy pensando en el poema en que te asesina ...
OLINPIA

JQué poema ni qué chanfaina! Levántate. (Lt ptga.)
AUGUSTO

Un amante celoso, celosísimo... ·
OLIMPIA

(Pegando)

~Toma, celoso!
143

�LA PLUMA

LA PLUMA
AUGUSTO
AUGUSTO

A quien tú desprecias...
OLnn&gt;rA
1

1

(Ptgando)

¡Toma, desprecio!
AUGUSTO

Se precipita sobre ti y te quita ... la vida ... (lt cogt tl látigo.)
OLil!PIA

¡Dame el látigo, poetastro!
ESTEBAN

¡Eres terrible, Olímpial
OLIMPIA

¡Vete! ¡Vete!. .. No quiero que estés aquí...; ahora mismo llamo al
portero para que te eche ... Anda, dame el látigo y vete.

Pues mira, ahora me siento orador ... Don Esteban y tú ilustre matador de toros ... Vamos, me van a decir si no tengo razón para quejarme ...
Esta Olimpia no es una mujer, ¡es un demonio! «Ven sin falta a buscarme a las cuatro-me dijo ayer-, vamos a comprar esos pendientes que
tú has vísto.» «Bueno, vengo a las cuatro menos cuarto.» Olimpia se presenta a las cinco y media. ¡Siete cuartos de hora que se pueden medir
exactamente por las colillas que hay en ese cenicero! Salimos de aquí,
tomamos un coche y «A la calle del Prado-digo al cochero-. Empezamos a rodar y Olimpia dice: «No. Vamos al Museo de Reproducciones.»
«(No querías ver esos pendientes?»-Ja pregunto-. «Sí-responde-.
Iremos Juego. Ahora vamos a ver la túnica del Auriga de Delfos; la tengo que copiar para una danza griega.» Al Casón-digo al cochero-.
Llegamos cerca del Museo y Olímpia grita al auriga, no al Delfos,
sin o al de la manuela. (Arrojan una zatJatilla por dttrás dtl biombo.)
OLIMPJA

AUGUSTO

(Tumbado)

Ni me iré, y, por lo tanto, no me levantaré de aquí, ni te daré el látigo, y este poema que me está saliendo de la cabeza se lo dedicaré a la
Pelitos. Esa, al menos, no se siente domadora como tú.
OLIMPIA

A mí no me hables ... Oye, Esteban, ¿has visto tú a la Pelitos? La del
empresario. ¿Esa ridícula muchacha?
AUGUSTO

¡Sí, sí, ridícula!
OLIMPIA

¡Calla, majadero!... No hables, hombre. ¿Estás ahí tumbado? Pues
estate; pero sin hablar, como sí estuvieras muerto ... ¡Paca! Ven. Tengo
que vestirme para el baile Indio. ( Ollmpia y Paca pasan detrás dtl
biombo.)

(lncorpordndou)

(Dtlrás del biombo)

Toma, para ti, por hacer chistes malos/
AUGUSTO

Cochero, vamos al Retiro; daremos una vuelta por el Paseo de Coches. Hace una tarde magnífica. Entrábamos en el Retiro cuando me
pregunta: «Oye, ¿esos pendientes son de filigrana de oro?» «Sí, son de
filigrana de oro con esmeraldas.» «¡Cochero!-grita Olimpia-. ¡A la calle del Prado!» Bajamos por la calle de Alcalá hasta la Cibeles. Allí Olimpia ordena: «Sigue hasta la Puerta del Sol.» Y a mí me dice: «Es que
quiero ir a la zapatería.» Al desembocar en la Puerta del Sol ve a un
golfo con un perro. «¡Qué perro más prPciosol Voy a comprarlo.» «Para,
cochero.» Bajamos, me hace dar diez duros por un chucho feo, sucio y
gruñidor, que tengo que izar al coche a empellones. (O/impía aparect
con una túnica, descalza de medias; lleva chinelas.) El perro gruñe y quiere
morderme, la golfería se amontona. Yo tiro de la cuerda de esparto que
sirve de collar al perrito, y el vendedor le da puntapiés para que obedezX

�•

LA PLUMA

LA PLUMA
ca; la hermosa adquisición de Oiimpia prorrumpe en aullidos. Metemos el perro en el coche, y resulta que hay que comprar un collar y
un látigo, y nos detenemos en la tienda de un guarnicionero. Saco el
perrito del coche; el perrito chilla, vuelve a reunirse la cáfila de golfos.
Hacemos las compras. «A la calle del Prado»-dice Olimpia al cochero-. El cochero arrea, y cuando estamos a mitad de camino grita Olimlia: «¡.Ail. teatro!» Yo estoy cansado de lidiar con ella y con su maldito
perro, me tumbo a descansar y la fiera empieza a latigazos conmigo.

vosotros? ¡Vaya unos esclavos! En cuanto se le pega a uno se revuelve y
me arranca el látigo; yo necesito un esclavo que se deje martirizar, que
goce en el martirio, como Julio. Vamos a ver, tú, Augusto. ¿Eres un esclavo, así, como tu amigo Julio?
AUGUSTO (

Tumbándose)

¡Yo soy un árabe sensual! ...
OLIMPIA

OLlMPlA

¡Bien! Ahora hablas como un sacamuelas.

¿Tú, Paquiro? Tú sí, ¿no es cierto? (Paca atraviesa y sale.)
PAQUIRO

(Riendo)

AUGUSTO

¿Cree usted, don Esteban, y tú, gran torero, que me he ganado este
rato de descanso en el diván?

OLIMPIA

Tampoco ... Entonces tú, don Esteban.
ESTEBAN

ESTEBAN

Sí, hombre, se lo ha ganado usted.

¿Yo? Admirador, el más ferviente admirador ...
OLIMPIA

PAQUIRO

¡Vaya que si te lo ganaste!
OLIMPIA

¿Entonces todos contra mí?
PAQUIRO

Todos contra ti, chiquilla.

¿Pues sabeis lo que os digo? ¿No? Pues que os vayais ahora mismo a
la calle y que no pongais los pies aquí hasta que se os avise. No quiero
pelmas en mi cuarto. ¡Eh, tú, árabe sensual!, levántate y largo de aquí,
que me estás chafando el abrigo. Tú, matador de caracoles, toma tu
cartulina (dándole tl sombrero ancho), y andando, y tú, señorito de pueblo, a dejarme en paz, que me tengo que vestir y que dorarme los pies
y las manos para el baile indio.

OLIMPIA

ESCENA SEXTA

¿Y el hombre de los dijes? ¿También?

DICHOS y PACA

ESTEBAN

¡También!

OUMPIA
(1

¿Qué quieres Paca?
OLIMPIA

Bueno. Pero no vivís a mi lado sometidos a la legislación del embudo. ¿Entonces a qué tanto decir que mis caprichos son leyes para

PACA

Ahí está un caballero que quiere hablar con la señorita. Me ha dado
esta tarjeta.

�LA PLUMA
L A P 1, L i\l A

' 1
OLIMPIA

(Lee)

¡Ah, es un periodista!. .. Mirad, entonces no os vayais. Si me encuentra sola, se quedará aquí mucho tiempo. Siéntate tú, árabe, ¡siéntate,
precioso!, y tú, ¡magnífico torera:,o!, aquí, a mi lado, y tú, don Esteban,
aquí. .. Paca, dile que entre. Aquí estais muy bien, me servís de armatostes para que ese buen señor no me dé la lata. ( Vase Paca.)

ESCENA SÉPTIMA

PERIODISTA

¡Ah! Es que los buenos versos se pegan 31 oído. Los del poeta no son
como algunos que se publican por ahí, que tienen la melodía de un carro cargado de flejes que rodara sobre un pedregal.
AUGC'STO

¡Ah! Es que a veces el idioma es rebelde.

DICHOS y U~ PERIODISTA
PERIODISTA

¡Olimpia de Toledo! ¡¡Hombre!! ¡Augusto y Paquiro! ¡Cuánto me
alegro!
OLIMPlA

Voy a presentar a usted a mi íntimo amigo don Esteban ... Chico,
ahora no me acuerdo de tu apellido ... El señor es redactor de el...
PERIODISTA

El Nacional.
OLIMPlA

Eso, sí; de /:.,l Nacional.
P ERIODISTA

¡Bien, Augusto, bien! He leído sus últimos versos y me han parecido
una verdadera maravilla ... Bueno, usted lo sabe mejor que nadie.
AUGUSTO

PERIODISTA

Usted doma esa rebeldía.
OLIMPIA

¡Vaya, vaya! ¡Le gustan a usted mucho los versos de mi amigo!
PRRIODBTA

¡Muchísimo, Olimpia! Considere usted que yo soy poeta fracasado·
¡Qué no hubiera dado yo por rimar así!
OLIMPIA ( lmp aciente)

¿Pero vale tanto, tanto eso que has escrito? Yo, chico, no le encuentro tanto, tanto mérito.
AUGUSTO

Este señor es muy benévolo conmigo, Olimpia. Creo que toda la belleza de mi última composición se debe a que tú la has inspirado.
PERIODISTA

El motivo es, indudablemente, hermoso, y usted, como verdadero
poeta, lo ha exaltado.

Hombre, muchas gracias.
P l!RIODISTA

Aquella estrofa... «Y en la morena curva decora el vellocino. Bajo la
cachemira ...»
OLlMPIA

¡Vaya una memoria que tiene usted!

OLIMPIA

¡Bueno! Es decir, ¿que la composición vale más que quien la inspira?
¿No es eso lo que quiere usted decir?
PIIRiuDIST A

Es difícil hacer una comparación ...
149

�LA PLUMA

LA PLUMA
OLIMPJA

l.

¡ '"'

11

'

Mira, Augusto, no me chafes la falda. Tengo que bailar con ella dentro de poco. ¡Jesús, qué hombre más tumbón! Levántate, hombre.
AUGUSTO

(Levantándose lentamente)

Bueno, mujer.
(Levantándose)
He tenido un gran placer en manifestarle toda mi admiración ... ¿Me
permitirá usted el tener una conferencia con usted? Será de gran importancia para el público ...

PEJUODISTA

¿Estará usted agobiado de contratas?
PAQUIRO

Le diré a usted. Si no tengo percance torearé unas cuarenta corridas
en Barcelona, Sevilla, Madrid ...

PERIODISTA.

AUGUSTO

OLIMPIA

Pero Paquiro de mi alma ¿nos vas a colocar la lista de todas las plazas de toros?
PAQUIRO

Como este señor preguntaba ...

Cuando usted guste ... Me voy al escenario ... (Vase.)
ESCENA OCTAVA
DICHOS, MENOS AUGUSTO
PERIODISTA

¡Admirable poeta!
OLIMPIA

PERIODISTA

Ya sabe usted Olimpia la afición que hay a los toros ... Y diga usted
Paquiro ...
OLIMPIA

Pero bueno, señor periodista, ¿ha venido usted a preguntar cosas a
todos los que están en mi cuarto?

PERIODISTA

(Sonriendo.)
Perdón, Olimpia. Ya que he tenido la suerte de encontrar aquí al
gran poeta y al gran torrero ...

OLIMP!A

ESCENA NOVENA

Pues a mí me parecen muy rebuscados. ¿A ti qué te parecen don Esteban? ¿Y a ti Paquiro?

DICHOS y AUGUSTO

¿Pero usted cree de verdad que sus versos valen tanto?

PERIODISTA

¡Ya lo creo!

PAQUIRO

Y o, chiquilla, no entiendo de eso.
PERIODISTA

¿Usted de matar toros?
PAQUIRO

Sí; de eso se entiende una mijita.

OLIMPIA

¿Ya estás otra vez?
AUGUSTO

Sí chica me asfixio en cuanto salgo de tu cuarto. Vengo a conven' de que aquí, y fuera de aquí, lo más impo:1an~~ eres_ t~'
cera 'este señor
y tus danzas. Aquí, amigo mio, respiramos, hacemos la d1gestion, v1v1mos, en una palabra, con permiso de Olimpia de Toledo, y usted, que
no sabía eso, parece ocuparse de todos menos de ella.

�LA PLUMA
LA PLUl\lA
PERIOOISTA

¿Cómo no? ... ¡Sí, por Dios! Si precisamente quiere el periódico hacer una gran información acerca de este teatro y de las estrellas que aquí
actúan.
ESTEBAN

Aquí no admitimos más que una estrella, estrella única.
PAQUIRO

¡Olimpia de Toledo!
AUGUSTO

Eso que tú has dicho, matador: ¡Olimpia de Toledo y sus danzas, sus
fantásticas danzas, compendio del arte pasado, del arte presente y del
arte futuro!

dica con sus gestos la verdadera intención de Wágner en el Viernes Santo del Parsifal?
PERIODISTA

Está bien; está bien, pero yo creo que al paso que vamos se bailará
dentro de poco el Código de Comercio.,.
OLIMPIA

No, si lo que hay que bailar eternamente son las seg~idillas Y el garrotín. Bueno, señores, hasta otro rato; tengo que vestirme... Paca ...
Paca (Vanse todos menos Olimpia.)

ESCENA DÉCIMA
OLIMPIA y PACA

OLIMPIA

Exageraciones, no. Pero ¿no me dirá usted que ahora hay ninguna
bailarina que pueda compararse conmigo?
PERIODISTA

Usted es, sin duda, la danzarina ideal en su género.
El único género posible.

OLIMPIA

PERIODISTA

Sin embargo, la Duncan, la Argentina, Tórtola, Pastora ...
AUGUSTO

No pueden compararse contigo.

(Incomodada.)

PACA

¡Vaya un tío pelmazo!
OLIMPIA

¡Valiente lata! He estado por ponerle de patitas en la puerta ... Viene
a hablar conmigo y se está ahí preguntan~o a Augusto por _sus v~rsos
y al Paquiro por sus corridas. Luego, q_ue SI la Pastora, que SI la Tortola. Le habrán pagado para que las elogie.
PACA

Pues la señorita no ha estado muy amable con e'l . ¡A ver s1· se m ete
con la señorita en el periódico!
O LIMPIA

PERIODISTA

Yo he tenido el placer de aplaudirla ...
AUGUSTO

¿Pero .ha comprendido usted toda la trascendencia de las piruetas de
Olimpia, cuando interpreta la marcha fúnebre de la Heroica, o nos in-

. No me lo digas! Esta misma noche le pongo una tarjeta invitándole
1
• por aqm.
, Pero vamos, es que no puedo resistir que alaben a gena vemr
tes que no se lo merecen.

�LA PLUMA
LA PLUMA
ESCENA UNDÉCIMA
DICHOS y el EMPRESARIO

encendió el proyector grande, y yo le digo a usted que, o se me pone el
foco grande o me voy.

EMPRESARIO

EMPRESARIO

¡Hola chiquilla! ¿Todavía no estás vestida? Falta poco para tu sección,
OLlMPIA

¿Qué tal está usted de relaciones con ese periódico El Nacional?
EMPRESAllIO

Bien.
OLIMPIA

Es que ha estado aquí un redactor y no sé si se habrá ido un poco
incomodado.
EMPRESARIO

¿Quién, Pepe Martínez? ¡Ca, es un guapo chico! No tengas cuidado,
no se meterá contigo. Lo único que le preocupa es la literatura.
OLIMPIA

¡Menuda tabarra me ha dado con los versos de Augusto! ¿Y no podía usted mandarle que pusiera un suelto elogiándome?
EMPRESARIO

Pero eso hay que pagarlo, chica. Yo creo que no hay necesidad.
OLIMPIA

¡Pero, mujer, si es que el electricista ... !
(Incomodada)
¡Sí, sí, el electricista! ¡Está usted bueno con el electricista! Que la
Pelitos le unta al jefe de la clac y regala medio teatro, y usted, usted.
está chiflado por ella. ¡Parece mentira! ¡Ese esqueleto ambulante!
OLIMPIA

EMPRESARIO

¡Mujer, no tanto!
OLIMPIA

(Gritando)

¡Una fea, una chata fea!
EMPRESARIO

Algo tendrá cuando al público le ha dado por aplaudirla.
(Furiosa)
Es que el público del teatro de usted ni es público ni es nada;un montón de señoritos chulos y de gentuza. Morralla buena para los.
novillos. ¿Qué entiende esa turba de arte ni de nada? (Se levanta, saca
un pliego de papel de un cajón y se lo tira al empresario.) No trabajaré, no; no quiero bailar delante de esa gentualla. Ahí tiene usted mi.
contrato, rómpalo si quiere.
OLIMPIA

Pues sí hay necesidad.

EMPRESARIO
EMPRESARIO

¡Por Dios, Olimpia!. ..

¿Por qué?
OLIMPIA
OLIMPIA

Porque sí. Porque aquí se bombea a todo el mundo menos a Olimpia de Toledo. Porque aquí, a todas esas que no valen un pimiento
se las considera y se las halaga. El otro día, sin ir más lejos, le puso
usted a la Pelitos con letras rojas en el cartel, y cuando salió se le

La culpa de todo la tengo yo. Si ya me lo decían. Es un teatrucho de mala muerte ... ¡La aristocracia! Me dijo usted que venia la aristocracia. ¡Buena aristocracia vendrá a oir a esas cupleteras con voz de
gato, a ver esas bailarinas, que no las querrían en un café cantante
de Lavapiés! ¡No quiero trabajar aquí!. .. ¡Me voy, me voy!

�LA PLUMA

LA PLUMA

ESCENA DUODECIMA
DICHOS y JULIO

(Fumando)
¿Qué pasa? ¿Por qué gritas así?
JULIO

EMPRESARIO

Considere usted, amigo Julio. Por esas ridículas aprensiones que se
le han metido en la cabeza quiere dejarme plantado media hora antes de
empezar su sección.
OLIMPIA

EMPRESARIO

¡Hombre! Me alegro de que venga usted, a ver si consigue calmar
los nervios de esta mujer!

Anuncie usted que me he puesto enferma. Eh, ¿qué te parece, Julio?
¿No dices nada? No, si todos sois iguales ... Quiero hacer mi voluntad, ¡ea!
EMPRESARIO

OLIMPIA

Juli~, ayúdame a reunir los chismes más necesarios y nos vamos.
Llamaras a un coche.
EMPRESARIO

¿Pero no comprendes que eso es imposible? Hoy, en la sección
de moda, cuando viene el público más selecto a aplaudirte, en que
me han encargado que reserve dos palcos proscenios para el Duque de
Bistonia ...

¡Pero mujer!

OLlMPIA
vLIMPIA

, Esto ~o se puede resistir. Desde que he entrado aquí no he tenido
mas que impresiones detestables.
JULIO

¿Pero qué ha ocurrido?

¿El Duque de Bistonia?
EMPRESARIO

Sí, el Duque de Bistonia, ese embajador gxtraordinario ... Ha pedido los palcos de la izquierda a precios de contaduría. No puedes,
Olimpia ...
UNA

OLIMPIA

,,

Que aquí no se me considera, que no se me atiende. Muchas palabras, mucha~ promes~s, y luego, nada. Rivalidades, dirán. ¿Rivalidades'. Como s1 yo pudiera tener rivalidades en esta barraca, después
de bailar en Folies-Bergeres y en la Alhambra. No pasa más sino que
don Manuel quiere levantar a la pelandusca de la Pelitos a costa mía.
Para ella, el foco; para ella, los grandes letreros y las canastillas de
flore~. Y en los reclamos la Genial, la Estrella. ¡No y no! Eso no lo
co?siento. A mí se me dijo que durante mi contrato sería aquí la
pnmera, y no lo soy.
156

voz (Fuera)

¡Don Manuel!. ..

,,

EMPRESARIO

¿Qué pasa?

UNA VOZ

Que le buscan a usted unos señores en el despacho ...
EMPRESARIO

Convénzala usted, Julio. Olimpia, no me revientes la sección de
moda ... (Vase.)
157

�LA PLUMA
ESCENA DECIMATERCERA

l
' ·,

OLIMPIA y JULIO
OLIMPIA (Tranquila)
No te puedes imaginar lo que me hace rabiar esta gente. Me indigna
tener que competir con estas pécoras de aquí. Yo no sé cómo el público
no las patea.
JULIO

¿Por qué no abandonas todo esto?

LA CUASI TRAGEDIA DE UN ''HOMO HISPANOS"

OLIMPIA

¡No d!gas tonterías, hombre! ¡Vaya un susto que se ha llevado el
~mpresano! _Que fastidi~ ... pero, pasa el tiempo ... voy a pintarme ...
~Me ayudara~, Julio~ (Se sienta en un dt'ván.) Trae la purpurina ... Ahí,
J~nto al espeJo ... ah1, ho~bre. ¡Jesús, qué torpe! Ese frasco que tiene el
pmc~l. La verdad es que s1 me empeño en no bailar hago una tontería.
Precisamente, cuando va a venir el Duque de Bistonia. Le conocí en
L~ndres. A~da, arro~íll~te aquí para pintarme los pies. (JuHo se arroázlla a los pies de Oli1:'p1a. JttHo conserva et cigarro en ta boca.) Entonces'. el Duque proteg1a a una muchacha griega que bailaba ... ¡ja, ja!. ..
¡bailaba com_o un peón ... de albañil! Así, no está mal; revuelve el líquido, _po~q_ue s1 no la pu~purina se va al fondo. Pues sí, chico, el Duqué
.es_nqm~im?, muy metido en «music-halls» y en teatros de variedades.
jSr c,ons1gu1era pescarle! No sé si me ha visto bailar alguna vez ... Pero,
¿que hace~? Hombre, las uñas, sólo las uñas. Vaya una conquista ...
Pero, ¿que te pasa? ¿Lloras? ¿Eh? ¿Lloras? _
JULIO (Balbuceando)
No ... es el humo del cigarro, que se me mete en los ojos ...
_OLIM~IA (Quíta _el dgarro a Julio, lo míra y lo tira)
¡Pero _si tu cigarro esta apagado!. .. ¡Qué simple eres, Julio! (Yult'o tlo.ra arrodillado a los pies de Olt'mpt'a. Oümpia ríe.)

s:

TELÓN LENTO

FIN DEL PRIMER ACTO
RICARDO BAROJA.

COMENTARIOS DE UN INMIGRADO

u1s1ERA, para el mejor efecto de esta leve nota, empezar llamándome extranjero. Obligado a escribir en tal pie, ganaría
esto que voy a decir, en objetividad y serenidad lo ue perdiese en cálida emoción, en «dolorido sentir». Pero, hombre
sincero, me calificaré, simplemente, de extranjero en su patria. Largos años fuera de este nuestro país, una relativa familiaridad
con España como entidad histórica, como un plasma a través de los siglos, me ha llevado a crearme de ella una idea estilizada. Acaso ese apartamiento de la vida actual me. haya conducido a formular en mi mente
una España que no es la que es, sino la que yo quisiera que fuera .
Como hombre tímido para)a acción soy aficionado a generalizar violentamente. La teoría, nuevo Icaro, vuela, sube, cae y se despedaza. (Qui-zás fuese mejor compararla con la consabida pompa de jabón ... ) Pero
dejémonos de metáforas manoseadas y que no conducen a nada.
Para mí-ratificado por la visión de viajeros de tierras extrañas, que
·es mi debilidad el leer-el orgullo era algo fundamental en la idiosincrasia de mis paisanos. Ello me parecía bello en extremo, y leyendo a Epic1eto (¡oh admirable altanería de los estoicos!), veía a través de Lázaro y de
Guzmán, claras figuras de la raza; creía sorprender por qué el Cid en el
destierro («¡albricia, Alvar Fáñez, ca echados somos de tierra!») se nos
.aparece más grande que cuando le contemplamos conquistador de Valencia; imaginaba comprender a don Rodrigo Calderón y atisbar el fuego interior que consume al Caballero de la mano al pecho. Esto de que
,el valor de la humana personalidad no dependiese del reconocimiento

ll

�LA PLUMA
LA PLUMA

,,

social-repito, actitud bella en extremo- se me antojaba un rasgo inherente al pensamiento de mis compatriotas.
Dividía en consecuencia, a los pueblos europeos-hoy reconozco que
un poco a ia ligera-en dos grupos: orgullosos-es decir,. con un muelle
real de conducta de origen interior-:--y vanidosos-e~ decir, _con un muelle real de conducta de origen extenor. Eran los pnmeros ingleses y españoles, eran los segundos aleman~s y franceses.
.
.
Tal clasificación me daba en mis andanzas fuera de m1 patna una
admirable y bendita sensación de ~plomo y repos_o esrirituales. El español en España ve que las cosas estan mal y se md1gn_a; reconoce que por
ahí más allá de las lindes de esta piel de toro extendida, hay algo ~e¡o~,
mu~ho mejor, ya en form3: de ~rganizaciones universitari_as o ~e ~aqu1nas de guerra, pero no esta obligado a un co!1tacto &lt;'&lt;pre~1so,_ d1~no Y fatal», y el bello uniforme detonante de un husar _(compas vienes de tres
por cuatro, cuando Viena era Viena), la ceremonia suntuosa de una función de corte (ristras de caballos bayos, de c3:ballos alazane~, de caballos
tordillos penachos libreas peluquines-haciendo caso omiso de los se' perfiles 'borbónicos)
'
.
miocultos
o un acre &lt;:º~entario con un amigo,
compañero deolutidor de esa cicuta de cuna mc1erta, falsamente achacada a Puerto Rfco o al Brasil (así se destruye, señores, el hispanoame~icanismo), serena y distrae su ánimo, aunque las ametralladoras no disparen mejor ni los señores catedráticos estudien más.
Empero para el español que anda por ahí fuera eso no vale, y, en ge neral, le ocurre una de dos cosas: o cae en un fetichi~mo insoportable
de todo lo exótico, o se le encalabrina y agudiza ~o castizo ~asta un punto patológico. ¡Qué difícil es mantenerse en un ¡usto medio de reconocimiento de méritos en los extraños y de ecuanimidad para con~erv~rse
uno mismo, sin baj(Sas ni desplantes! Y el eje de mi amor_ a Es pana, simplemente-ahora caigo en la cuenta-, porque era el ~¡e f~ndamental
de mi existencia como ser consciente, era esa inaprensible, imponderable cualidad de la dignidad humana.
.
.
La actitud noble y gallarda del labriego, el sentido pree~mnentemente aristocrático-en su excelso sentido, no en el de los revisteros de salones, horrtsco referens-de los rangos aún más bajos de la sociedad (~n
oposición a otros pueblos en que todo es terriblemente cl3:se media,
burguesía infecta, cuidadosos de honores, pagado~ ~e tratam1e~tos) _me
parecía muy español. Orgullo, de un lado, y amabilidad con el mfenor,
de otro, aristocratismo y democratismo; no surgían sino de la misma
fuente, eran los puntos extremos de un arco que se curvaba para encerrar un círculo, el círculo de la máxima espiritualidad humana. Y con

tal teoría, uno se forjaba una especie de armadura y acorazado iba por
el mundo. Nosotros éramos los grandes señores, caídos, sin duda, pero
también grandes señores.
Pero observo con dolor que si en Inglaterra el snobismo era ya la
filoxera que hacía estragos en una gran parte de su sociedad, aquí también~án pasando esas cualidades por mí tan admiradas. Se construyen casas de una chocarrería, de una falsa grandiosidad, verdaderamente aterradoras. Veo &amp;entes atacadas de típicos complejos de inferioridad:
los que se crean el circulo mágico, el de aquí no pase usted, los que mal
imitando a « Vigny, plus secret» que
Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait
se cercan de una tapia de adobe, que van muy estirados, metafóricamente hablando, porque saben que no llevan sobre su carne espiritual
más que unos trajecitos de papel pegados con salivita, que al menor
contacto, al menor movimiento brusco, a la menor pirueta intelectual,
les del·ª sus vergüenzas al descubierto; y los otros, también atacados de
comp ejos de inferioridad, que por reacción inconsciente de la psiquis
son llevados a una arrogancia y agresividad enojosas, que insegu_r~s _de
su propio yo, creyéndose postergados, tratan de forzarse, con exh1b1c10nes de un Zeus de guardarropía, en el ánimo de los que co!1 ellos tenemos que convivir y malvivir. SibaritiSf!JO d~ doub/éy_ausenc1a de humorismo, todo ello es prueba de una ep1dem1a de vanidad; porque el humor no se dará sino en tipos orgull?so~, en sup~radores que s_e bu~lan
del ambiente y pueden burlarse de s1 mismos, mientras que el mgemo y
la actitud tragediante-ambos tan propios de las mujeres-son productos de raíz vanidosa. Lo que aquí ocurre, a mi entender, es que se ha
dado un salto mortal de uno a otro sentimiento; del que permite al hombre afirmar su personalidad aún en las más bajas condiciones social;s,
al que lleva a un señor a volverse loco y correr desalentado tras un_ cmtajo o a esponjarse al decirnos que es amigo de tal pseudo persona¡e: el
paso del hombre-hombre al señor-guiñapo.
.
.
Yo quisiera ir por esos campos de Dios a ver s1 el labneg_o eerdura
en su pristino estado-pero a mi natural tímido aterran las t1fo1deas y
los fríos-y prefiero continuar pensa!ldo que esto_ es así, y que estas gentes que creen que Madrid y en Madnd se ha me¡orado mucho porque
se fuman más Murattis o más Abdullas, porque se construyen_ unas casas coronadas por cúpulas y torrecitas espeluzna!ltes o cuadngas re~ubiertas de deslumbrante purpurina, etc., no son sino unos pobres senores •totalistas» (consúltese y medítese la admirable Caverna del humo-

160

X!

161

�LA PLUMA
rt'smo de Baroja), inferior producto del &lt;~quiero y no puedo», de una
burg~esía acaso un tant~ mejor aba~tada, pero que no lee más, que no
sabe más, que no ha me¡orado de ideales, antes por el contrario, ha
perdido las viejas virtudes; que no se ha refinado, antes por el contrario, se ha chafarrinado, pero que presume cuando nunca se debe presumir ... y menos ella ahora.
Pero de todos modos, mi fe se ha ido; la útil, eficaz y resplandeciente a;madura se ha mellado y cuando salga por ahí otra vez tendré
que acudir al humorism&lt;?, escudo siempre protec_tor de l?s noroesteños
(que se chinchen los puristas). Y esta _es la cuasi tragedia de un ho_":ó
hispanus, ingenuo y desterrado, que pide se le perdone esta exudac1on
lírica.
ERASMO BucETA.

CRÓNICAS LITERARIAS
PORTUGAL
de Castro parece haber abandonado definitivamente la magnífica manera en que nos dió ejemplares prodigiosos, de arte supremo, para fijarse en tJn procedimiento más sincero, más natural,
menos artístico, más profundamente humano. El gongorino de Belkiss, el ortebre de Sagramo1·, el brujo irresistible de Oa,·istos y del
Libro de Horas, ha cedido el puesto, primero, al clásico de Consta~;a, y , por
último, al trovador henchido de simplicidad de las Can;oens desta negra vida,
su libro de ha pocas semanas.
Son veintitrés canciones hechas, generalmente, a seres modestos: al olivo
seco, al carpintero, a la doncella que envejeció doncella, a unos zapatitos, a la
mano izquierda, a la mata de clavel, a la borriquilla que llevó a Nuestra Señora, a !a camisa de boda, al canario de la botica.,. Entre esas canciones, algunas
se dirigen a cosas nobles y orgullosas; a la noble Popeia, gata persa; a la espada
de Toledo. a un reloj inglés viejo.
Emplea en esas canciones la cuarteta de siete sílabas de la antigua poética
portuguesa, excepto en la segunda canción de la Donzella envelltecida, que adopta un ritmo poco usado hoy, pero que bien manejado posee su encanto. La canción es linda: la doncella tenía una perla, ia tiró al aire y la perdió; tenía
una rosa y la deshojó; fué a buscar otra y la vió deshojarse; su amado quiso besarla y ella le huyó. Era doncella. Ahora, al envejecer, desea la perla que perdió, la flor que deshojó, el beso que rehusó. Y dice:
UGEJIIO

cVeiu o outono. Onde estás, primavera?
Como cu foil... E como é que me vejo?
Ai, agora, meu Deus! quem me dera
urna rosa... urna pérola ... um beijo ... •
l

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�LA PLUMA
LA P L U \1 A
A can;ao da mao esquerda es de las más armónicas del libro. Canta las tristezas de la mano izquierda, que dice a la mano derecha:
«Ela é fidalga, eu plebeia,
Assim o quis nossa estrela;
Coisas mesquinhas sao minhas,
E coisas belas sao dela.&gt;
La Can;ao das seis ,11a,·ias es interesante. De las seis Marías amadas, sólo una
no le hizo traición. La María de la Luz, le cegó; la María de los Placeres, sólo
le dió sufrimientos; la María del Cielo, le abrió las puertas del infierno; la María del Rescate, le esclavizó; la María de la Gloria, le humilló.
«Dos seis nomes, qua! mais lindo,
Dos nomes dos meus amons,
Só nao me mentiu o sexto,
Que era... Maria das Dores!•
La última canción es la de sus hijos. Uno de ellos murió. El poeta le consagra estas dos cuartetas maravillosas:
«Martín, passaste de leve
Neste mundo, qu' é só dor...
Nascendo, fizeste-me aojo,
E morrendo, pecador.
Pecador, que, ao ver-te morto,
Descreu de Deus e dos Céus,
E qué ainda, se em ti pensa,
A Deus pergunta se ha Deus!•

* * *
En el siglo xvm hubo un escritor portugués, en cuyo espíritu se reveló a la
vez el pensamiento de un Montaigne y la ironía de un Voltaire: Francisco Xavier de Oliveir~. conocido en el mundo de las letras por el Cavalheiro de Oliveira. Su obra más conocida y más juntamente célebre son las Cartas. Diplomá tico y aventnrero, estuvo en Viena, y fué a morir a Londres. Hace poco tiempo
que se ha empezado a ver claro en su vida, merced a las investigaciones minuciosas de un erudito de mucho valor, el Sr. Jordao de Frt&gt;itas. Sábese por

qué se fué a Viena, por qué salió de allí; se conocen algunos incidentes de fU
vida, tan original. Mientras estuvo en Londres redactó y publicó una especie
de periódico, en francés, el que tituló Amuument périodique. Ese periódico, conocido en Portugal de poquísimas personas, aunque muy inferior a las Carlas,
es necesario para recibir la impresión completa de la personalidad intelectual
del Cavalheiro de Oliveira. Un funcionario de la Biblioteca Nacional de Lisboa,
y al mismo tiempo escritor, Aquilino Ribeiro, ha traducido parcialmente el
Amusement, y acaba de publicarlo en dos volúmenes, acompañado de una larga
introducción.
La única ventaja que se obtiene con la iniciativa de Aquilino Ribeiro es la
de llamar la atención sobre el periódico del escritor del siglo xvm. Pero esa
obra sólo interesa a los eruditos, que saben francés; no había necesidad de hacer la traducción. Lo indisculpable es que, de traducirlo, no se haya hecho la
traducción íntegra. Aquilino Ribeiro ha suprimido lo que ha tenido por conveniente, de modo que la traducción tiene un carácter acentuadamente anticatólico, que no estaba en el espíritu de quien lo escribió. Si Aquilino Ribeiro hubiese hecho la introducción del Amusement plriodique, habría prestado un verdadero servicio a la crítica literaria portuguesa. Tal como está, su trabajo es
poco menos que inútil.

* * *
Hipólito Raposo es, entre los nuevos, un nombre consagrado. Figura entre
los directores del grupo político denominado integrafümo lusitano, y es también un escritor de mérito. Hasta el presente se había limitado a publicar volúmenes de crónicas ligeras. Ahora se nos presenta con un trabajo de mayor
alcance, de más alta y profunda intención, una novela: Seara Nova. Novela de
teadencias nacionalistas, con una parte crítica del modo de ser de la sociedad
Y de la élite mundana contemporánea, y otra parte de aspiraciones y de creación, el libro de Hipólito Raposo es una tentativa feliz en la literatu:-a portuguesa, Lástima que su prosa sea tan pesada, tan opaca; prosa sin perfume, que
cansa como la subida de una ladera. Me recuerda la prosa del difunto Marce!
Proust, que sólo puede leerse a tragos, porque atosiga y fatiga.
Aparte de eso, el libro de Hipólito Raposo es un trabajo de cualidades singulares, que merece ser leído y estudiado con atención.

* * *

�LA PLUMA

LA PLUMA
La poetisa D. Branca de Gonta Collac;o heredó de su padre, el poeta Thom as Ribeiro, un puñada de cartas que Camillo Castel!o Branc0 le escribió desde 1883 a 1890. Ha resuelto publicarlas. El libro apareció pocos días hace. Son
120 cartas ptefaciadas por su propietaria, y anotadas por J. D. C. Las anotaciones no tienen mayor importancia. El prefacio ayuda a cónocer la compleja y
m lsteriosa psicología del gran novelista del siglo x1x, psicología que las cartas
ponen claramente al desnudo en toda su complicatión y misterio.
Del infortunado ramillo deben de haberse publicado ya más de 300 cartas.
Ellas serán el gran instrumento elucidatorio de que habrá de echar mano quien
se resuelva a hacer la biografía completa del escritor. Hasta ahora no se ha pasado de tentativas, laudables por ia intención, pero de escaso provecho. Sólo
delante de las cartas en que Camillo nos ofreció su alma desnuda, podremos
formarnos idea de lo que realmente fué el gran maestro del sarcasmo y del
llanto.

* *

*

En el periodismo portugués se ha destacado últimamente el nombre de
Hentique Trfodade Coelbo, hijo del notable cuentista de Os Meus Amo,-es, Trind ade Coelho. Su prosa posee elegancia y brillantez. Dueño de cualidades técnicas dignas de aprovechamiento, Henrique Trindade C'oelho, que también
es poeta, aparece en las librerías con un volumen inédito: Prozas e Ve,·sos
{e Belchü1,- de /1 ob,-ega. Este Belchior de Nobrega es un personaje ficticio, de
quien se sirve el autor para ciertas evocaciones del tiempo del segundo imperio francés. Es una figura a la manera del Fradique Mendes, de Ec;a de Queiroz, viéndose que Henrique Trindade Coelho se deja influir mucho por el novelista de Os Maias, pero sólo en la manera de componer la armazón del libro,
en la estructura de la frase y en el modo de adjetivar. Integran el libro 49 sonetos, preciosos algunos. Me gustaría que Hendque Trindade Coelho fuese más
exigente al trabajar sus versos, para no incurrir en la repetición evitable de
adjetivos ni en las cacofonías, que, para oídos hipersP-usibles, son verdaderos
martirios.
Transcribo este soneto, muy bello:
«Quando o pastor, de noite, á porta !he bateo,
Dormía Sulamite, e o corac;ao velava.
Velav¡¡, ouvindo a voz inquieta q . a chamava
Sob as gottas do orvalho e a clara luz do ceo.
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-«Abre-me, pomba minha, amiga minha ... &gt; Ergueo,
Sulamite, subtil, a perfumada aldrava:
Deserto, o limiar. Apenas negrejava,
Ao fundo, urna palmeira a o pé do poc;o hebreo.
Quedou-se Sulamite, estática, a olhar.
E vendo unicamente a sua sombra ao luar,
A ella ergueo as maos diaphanas, e disse:
-«Em vao por rnin chamou aquelle q. esperava.
O meo corpo dormía, o corac;ao velava...
Antes velasse o corpo, e o corac;ao dormisse ...&gt;

* * *
Otro poeta: Guilherme de Faria. Es un niño; apenas, quince años. Dos libros,
ya, Poemas. y Mais Poemas, Este último acaba de publicarse, Es un ejemplar característico de precocidad. A veces, leyéndolo, y al recordar la edad del autor,
pienso en Arthur Rimbaud, el amigo y enemigo de Verlaine, poeta en París,
comerciante y contrabandista de armas en África.
G11ilherme de Faria no posee todavía una personalidad muy marcada. En
algunos de sus poemas se percibe influencias manifiestas. Mas la musicalidad
de sus versos es verdaderamente asombrosa. Oigan, que lindo:
cO' Pedra que choras na rua,
Pedrinha, meo bem,
Tu choras, meo bem?
O' Pedra que choras, na rua,
Tu choras de alem...
O' Pedra que choras na rua, s6, nua,
Eu choro, tambem .., •
Este poeta tiene quince años y trabaja sus versos como un artista maduro,
ALFRJIDO Pll(JINT.l.

�LA PLUMA

LA PLUMA
CATALUÑA

IDA CATALANA.-La vida de la gran urbe catalana llega en esos meses
de fiebres diversas a su máxima intensidad. Se prodiga la edición
de libres, se llenan los teatros de multitudes curiosas, se celebran
cursos y conferencias en los Ateneos. De esta inquietud diversa
sobresalen algunos pináculos entre las aguas turbias de la corriente. A vista de pájaro, a manera de cinta cinematográfica, veremos pasar la vida
catalana de esos días de crudo invierno, al que no estamos acostumbrados los
barceloneses en la perenne benignidad primaveral de nuestro clima, saturado
de brisas marinas y de auras montañesas olorosas de pinos.
En materia teatral hemos tenido copiosas novedades. La aportación a nuestra lengua de la obra rebosante de humor y de ironía de Gerome K. Gerome
Fanny i els seus criats, debida al poeta Millás Raurell, ha sido en Romea un
éxito completo. El jugoso humorista inglés era ya conocido de nuestro público
a través de las novelas Tres homes dins d'uná barca, sense cantad# el gos y 1res
anglesos s'asbárgeixen, las dos de una completa novedad. La obra intensa y algo
dura Et páquebot Tenacity, de Darles Vildrac, que obtuvo en París los honores
de un éxito grandioso, ha pasado por el escenario de Romea sin pena ni gloria, a pesar de haber merecido de la crítica barcelonesa un elogio muy justo
por su acertada interpretación. Ha pasado asimismo con indiferencia la refundición hecha por Pous y Pagés de su comedia, estrenada en anteriores tem•
poradas, La met i les vtspes, con el nuevo título Sanls i diábles.
Por el mismo escenario de Romea, donde se rinde constante culto al teatro
catalán, ha pasado el arte completo del venerable Zacconi, con todas sus extraordinarias facultades escénicas, que han hecho de su actuación un éxito público. Hay que agradecerle habernos dado, después del viejo melodrama espeluznante de Giacometti, inevitable en todos los grandes «divos,, antiguos y
modernos, la fruición de su Otilo, de sil Re Lear, cubriéndose con el sombrero
de raros plumajes de Petruccio. Asimismo. dando prueba de su buen g_sto, al
lado de las figuras inmortales de Shakespeare, ha ofrecido al p&lt;iblico barcelo•
nés, que tanto le distingue, las d11s magnas tragedias dannunzianas La cittá
morta y La Gioconda.
Nuestro Lieeo sigue una buena orientación que aplauden los amantes de la
música selecta. Al lado de las inevitables vulgaridades de la música italiana,
desde Donuetti a Puccini, los artistas rusos, ya conocidos de anteriores tempo•
168

radas, grandes cantantes y ~raades actores, han reanudado unas cuantas representaciones del grandioso Boris Gudunof, que adquiere mayor relieve cuando
más se oye, habiéndose estrenado la obra maestra de Borodine Et Pdncipe
Igor, cuyas danzas del segundo acto dieron la vuelta al muado en la interpretación de l\fiassine, en el ya lejano espectáculo de revolución coreográfica de
los Bailes Rusos. Los artistas alemanes, que reanudan a cada temporada su
maravillosa compenetración con las obras que interpretan, han dado una ajustada perfección a la fresca partitura de l\fozart Le nozze de Fígaro. Todos se
bao convencido de que se imponen las •bras teatrales de Mozart, y se habla en
la próxima tempordda de un ciclo completo, en el que además de estd obra se
interpreten IJ fláuto mágico, Don Giovánni y Cosí fán tutte.
La actriz Mercedes Nicolau prosigue su campaña de fervor artístico en el
Teat,·o Auditorium, habiéndose presentado entre otras obras diversas, todas
-escogidas, en la traducción catalana de Monna Vanna, y la de El vano de lady
Windermeere. En esta rápida revista no debe dejar de citarse el éxito obtenido
por Julio Vallmitjana en una nueva obra de ambiente popular, A l'ombra del
Monljuic, ante un público acostumbrado al bajo espectáculo que se ha dado en
llamar cvaudeville,, como herencia de aquellas comedias alegres servidas por
Elena Jordi y presentadas con lujo y buen gusto por el malogrado Alejandro
Soler.
De entre una grandiosa pirámide de libros publicados, reveladores de es&lt;:asa originalidad, merece citarse Caries d'u11 visionad, de Pedro Corominas·
Se hallan reunidas en este _volumen, de poca extensión, algunas cartas políticas, escritas desde la fiebre del estadio donde luchan los hombres a un amigo
que vive en el campo lejano entre la paz de sus olivos y sus viñedos, ocupado
en la recolección de los frutos ricos de la tierr:i. El luchador, retirado hoy de
la política, habla de sus ideales democráticos, y desfilan por las páginas del libro figuras harto conocidas de los que gobiernan el país dentro de los leones
decorativos de la fachada del Congreso. Se hace interesante la lectura hasta
desde el punto de vista histórico, por tratarse de hechos ya consumados y de
males ya conocidos.
Tiene la obra el defecto esencial de las de:nás obras de Pedro Corominas,
el estilo pobre, abunda11.te en una fraseología vulgar. y aceptando como artículo
de fe las corrupciones del pueblo en la deformación de las palabras deixu¡,ilnades, por disciplinades, por ejemplo.
En el prólogo de este libro habla el autor de su teoría sobre el estilo. Cree
169

�LA PLUMA
que el estilo debe ser transparente para seguir, detrás de las palabras, las sinuosidades de la idea pura; que en el corazón de cada palabra hay un espíritu
que duerme y que en el genio de la lengua llay una lógica normal de construcción; que cuando el escritor evoca las palabras y las ordena con una lógica perfe~ta, la materialidad de las palabras es como si no existiera, y se muestra la
virginidad del pensamiento como un espíritu puro.•Esa teoría de la superioridad de la idea sobre la palabra se aleja de Maragall, que cree en el origen di_
vino de la palabra. En realidad, el concepto idea y el concepto palabra son in separables el uno del otro, y cuando la idea se viste con un ropaje suntuoso
de palabras puras y bellas, la idea aparece mucho más luminosa. La unión de
idea y las palabras de origeu divino, el verbo hecho carne palpitante de emoción, es todo el arte del escritor. Claro está que la preocupación del estilo y
de la forma se llama Theophile Gautier, el frío versificador que esculpe esmaltes y camafeos; pero también es cierto que la u1Jión de la idea y d~l estilq se
llama Víctor Hugo, el poeta de las grandes realizaciones.
Eso aparte, que es objeto ya de una preocupación de escritor, que no traería nada bueno si esa teoría de Pedro Coromi'.laS tuviera adeptos, Car-tes d'un
-oisionar-i s.e lee con gusto, a pesar de que la edición es detestable y se escapa
involuntariamente de las manos del bibliófilo.
Carlos Rahola ha publicado últimamente un pequeño volumen muy interesante. Editado por }a$ Publicac1ons-Empordás-B1Jr-celona, lleva por título En
l?amon Muntaner-L'Home-La Cr-ónica, e incita a su lectura un prólogo de Nicolau d'Olwer. La personalidad eminente del cronista de las glorias catalanas,
de las grandes empresas guerreras de nuestros reyes cuando de negunes gents
s,mt tants at mon com catalans, sohresale de esas páginas en su doble aspecto
de hombre y de cronista. Carlos Rahola, ferviente ampurdanés, ha hecho una
ofrenda de gran precio a la cultura catalana con ese estudio de otro ferviente
ampurdanés de otros tiempos. Todo lo que tienda a hacer revivir a nuestra
vida moderna las grandes figuras de nuestros siglos de oro, ha de ser bien acogido por todos. E~te estudio ha sido singularmente oportuno además, ahora
que gracias a la iniciativa meritísima de Patxot y Jubert, el l.stitut d'Estudis
Cátalans va a emprender la publicación erudita y cuidada, tan esperada por
todos, de las grandes crónicas catalanas que ahora es preciso leer en edicio nes difíciles de encontrar, hechas por beneméritos hombres de otras
épocas.
Givanel y Mas, el docto cervantista, ha publicado un estudio comparado en1;0

i.,A PLC"MA
tre el / on Quijote, y el m~gnífico libro ce Caballe1·ías Tirant Lo Blanco, joya
de la lengua catalana medioeval. Es un tiraje, aparte de la revista Qttadernsd'Estudi, y una muestra de su pericia en e&lt;;tudios de esta índole.
Uu diminuto fascículo de Manuel de Montoliu, La Cán;ó de Ges:a de 'Jaume I, publicado por la 1ipog, afia editorial Tar-rago11a, ha producido algún revuelo en el va~to campo de la erudición catalana y de los estudiosos de otros países que de estudios catalanes mectioevales se ocupan. Mucho se ha dicho sobre
el_ problema de la aute~ti:idad de la Crónica de nuestro eminente rey Conquer-idor-, aunque pocas cronicas pueden parecer tan llenas de observaciones personales corno esta. Montoliu trae a la cuestión latente un descubrimiento que
parece de alguna transcendencia. Ve en la Crónica fragmentos rimados en metro épico, lo que parecería suponer la existencia de canciones de gesta perdidas q~e hubiesen entrado en la redacción definitiva de la Cr-ónica. Cierto qn('"
la figura de epopeya del rey debió despertar en su tiempo fulgores de leyenda.
Y de poesía épica, hoy totalmente perdida. Pero Montoliu, para sostener su teoría, come_te algunas infidelidades, corno trasponer una palabra a la otra para
hacerla nmar, Y no falta quien dice que cualquier pedazo de prosa medioeval
de ~amón_ Llull o de Joanot Martoreil se prestaría a una prueba semejante, sup~ni~ndo igualmente fragmentos en metrn épico. Sea lo que quiera, el descubnm1enio de Montoliu es muy interesante y trae nuevas luces al problema dé
la Cr-ónica de nuestro gran rey.
La Rd,ton"al Catalana ha publicado últimamente, en su Biblioteca Litera,·ia
a versión debida a Carlos Riba de la emocionante narración de Sienkiewic~
B_artek el -oenc~dor. El poderoso escritor polaco es conocido por su resurrecc16n de otros tte mpl)S heroicos de iniciación cristiana, que h'l dado la vuelta al
i_nundo con el nombre de Quo vadis. Pero el escritor se entrega más y es más.
Sl~Cf?rO en obras como Bartek el vencedo,•, donde con su alma de patriota que
odia la raza alemana que esclaviza su pueblo, traza la vida sencilla de ese héroe
de la guerra de 1870. Así como anteriormente se public6 en la misma biblioteca la novela de los estudiantes de Kiel Endebades, obra de juventud del gran
a_utor polonés, es de esperar que sigan traduciéndose al catalán sus obras, partic~l.armente la trilogía heroica y sus m1ravillosas novelas Sin dogma y l..afamil,a Polaniecki.
La misma poderosa Empresa Editor-ial Catalana, que publica varias revistas Y periódicos y bibliotecas y que llega a grandes tirajes, ha dado a los lectores de su Biblioteca Catalana los Iibros .·Jplec de J?ondatles, de Valeri Se!Ta Bol-

�LA P L UMA

LA PLUMA
-dú, el curioso rebuscador del folk-lore catalán, y el nuevo volumen de Alfóns
Masuas, el infatigable novelista, Setze cantes.
L'Associacid Protecfo,-a de l'Ensenyanfa Catalana, prosiguiendo su norma de
conducta de dar biografías de los gra12des hombres de nuestra historia, de las
-que estábamos .completamente faltos, acaba de publicar Francisco Pi Mar.gall, de J, Roca y Roca, y Pau Clads, de A. Rovira Virgili. El éxito obtenido
por esas publicaciones prueba claramente la sed que tenía de las mismas el
público catalán, que admira sus grandes hombres y busca ocasiones de enterarse cumplidamente de su vida y del carácter de su obra.
Se habla mucho de la reciente J,undació Ba,-nat Metge, que con un fabuloso
-capital inicial, tiene por objeto la publicación de los clásicos con el texto original y la traducción c11talana, debida a nuestros primeros eruditos en lenguas
orientales. Las listas de suscriptores a la magna obra se llenan cumplidamente, pues el público no permanece insensible antP. las nobles iniciativas. Los
primeros volúmenes están ya en curso de publicación y se asegura que pre•
sentarán una acabada perfección tipográfica, siendo un regalo para el bibliófilo.
Hablando de bibliófilos, acaba de fallecer en la Cartuja de Valldemosa, que
une espiritualmente los nombres de Georges Sand y de Rubén Darío, Isidro
Bonshoms y Sicart, el perfecto bibliófilo. Vivía allí como un gran señor que
era, en la amplitud de unas celdas inmensas decoradas con lujo y buen gusto,
donde trasladó hace ya años su biblioteca, para vivir consagrado a sus libros y
a la contemplación de los espléndidos paisajes de Mallorca.
Su biblioteca era el fruto de toda ~u vida. Años y ai'í.os había rebuscado, reuniendo un tesoro de incalculable valor. Con su gusto exquisito hacía revestir
el viejo infolio de venerables pergaminos con el levante gofrado de hierros de
-oro y toda clase de olorosas pieles. Había reunido la maravillosa Biblioteca
Ceroántica, una de las primeras del mundo, que legó en vida al lnstitu/ d'Estudis Catalans, donde queda instalada en una sala lujosamente decorada, a la
,curiosidad de los historiador~s, después de publicado el catálogo de tan estupenda colección y de haber instituido un premio para estudios cervánticos que
lleva el nombre del generoso donador. Asimismo tuvo gusto de entregar en
vida a la Biblioteca de Catalunya, aumentando sus tesoros, la colección de folletos referentes a las guerras de Cataluña. Instaló en Valldemosa sus libros de
Caballerías y gran acopio de libros, todos de gran preci~ que lega en su testamento a la Biblioteca de Catalunya.

El ilustre patricio ha muerto, después de una larga enfermedad, sufriendotanto que ni entre sus libros enc1&gt;ntraba gusto. Vivió para los libros, para dis-

frutar con ellos, con el selecto placer del bibliófilo. Tuvo la fortuna de poder
perrritirse ese lujo de los dioses, de tan pocos conocido; porque generahnente la afición a 1-&gt;S libros está en razón inversa con los dones de ta fortuna loca
y los que podrían adquirir libros raros prefieren comprar cuatro Rolls-Royce,
aunqt:e con uno tuvieran bastante. En el bibliófilo fallecido en Mallorca se
unían esas dos raras cualidades, la fortuna y la afición a los libros.
El hombre feliz y generoso se extinguió en sus lujosas celdas de Valldemosa, rodeado de sus libros y del paisaje luminoso que une espiritualmente
los nombres tan distintos de Georges Sand y Rubén Darío.

J.

MAssó VENTÓS.

�l. A P L U .\l A
Isabel O. de Palencia (Beatriz Galindo).-Et sembrador sembró su semi/ta...-Novela.-Rivadeneyra. Madrid.

LIBROS y REVISTAS
A. tiernández l:atá.-La Casa de Fieras.-Bestiario.-Ed. Mundo Latino.
Madrid.
La moda de las moralidades esópicas, renovada en las literaturas extranjeras modernas con los rugidos de las selvas de Kipling, el cacareo de Rostand,
la astucia lírica de Renard y el sentimiento pánico de ColC'tte, cuya aguda feminidad cala tan hondo en el instinto puro, no había tenido en España más
continuador de Iriarte y Samaniego, q ,1e don Manuel Linares Rivas con su fábula teatral de &lt;El Caballero Lobo&gt;. En el prólogo a La Casa de Fieras, Hernández Catá señala sus oróximos antecedentes en lengua española: Lugones,
Tablada y, más modernó entre todos, nuestro amigo Moreno Villa.
Hay una diferencia esencial entre la mora lidad esópica, transfundida a
nuestro tiempo a través de cuantos imitadores de La Font~ine en el mundo han
sido, y los bestiarios modernos. Para el gran francés, como para Esopo, los animales son e-ntes de razón humana, encarnaciones simples cada cual de las con•
diciones que constituyen la complejidad del hombre. Los pJetas modernos se
complacen, por el contrario, en descubrir en sí propios la psicología de nuestro hermano lobo, de nuestrn padre el mono; o. en todo caso, se recrean en
esquematizar las siluetas del mundo animal en líneas arquetípicas.
No ha perdido Hernández Catá en este nuevo intento de colaboración en
un género clásico, un ápice de su bien ganada fama de novelista. Sobre toda
otra intención triunfa en su último libro la sátira, es decir, el zumo fuerte de
sus mejores cuentos. Y si le falta, acaso, la finura de matiz, la gracia sorpren·
&lt;iente de la expresión, características del propósito moderno, a que nos referíamos antes, tiene en cambio la robustez, la claridad, la fuerza saludable de
los antiguos modelo&amp;, y ese recto sentido de la protesta contra la injusticia social que ha guiado siempre a los grandes escritores naturalistas.

* * *

Una de las pruebas más fuertes que solemos aducir loe antifeministas en
apoyo de nuestra opinión, es la propensión general de las escritoras a imitar a
los escritores. Cuando no, la ñoñez, la sensiblería de las mujeres que alardean
e:i su literatura de la supuesta debilidad de su sexo, nos hace aborrecible la
distinción de géneros literarios en masculino y femenino. Apresurémonos,
pue~, a señalar con piedra blanca la aparición de la primera novela de la señora de Palencia. Porque su mayor precio está en la resolución con que afronta
un problema de .:onciencia femenina.
Toda la primera parte de la novela, llevada con innegable soltura, peca de
excesivo respeto a la manera de hacer una 'llás. Por querer contar las cosas
sencillamente, la autora no se preocupa de la facilidad con que ha aprendido
a llenar cuartillas para columnas de periódicos-el mal del siglo, del que nadie
estamos exentos-, y hace literatura sin saberlo. Mediada la obra, triunfa la
fuerza del sentimiento natural que le impulsó a escribirla, y del mismo modo
que la protagonista, al sentirse madre, cobra una conciencia de mujer heroica,
que no sospechábamos por su insípida existencia anterior de muchachita provinciana, la novela adquiere un valor impondernble, más todavía por el tem peramento que revela en quien tan decididamente arriesga la iniciación de un
tipo de literatura experimental. que por lo ya logrado, con ser, repito, la última parte muy interesante como tal obra de entretenimiento, fin primordial que
el·novelista no;ha de:olvidar:nunca, y que la señora de Palencia cousigue de primera intención, en crescendo basta el final, dignamente compuesto y rematado

* * *
Rafael Urbano. -El Diablo. Su vida. y su poder. ( Toda su historia y vicisitudes).-Bib. del Más Allá. Madrid.
Rafael Urbano, hombre ingenioso, humorista de profesión, conversador
amenísimo, cultivador de raras especialidades, aficionado sobre todo a disimular bajo una apariencia frívola y desentonada con la última moda literaria y
científica, una gran cultura, acaba de publicar un libro por demás curioso, divertido, sagaz y utilísimo para el profano.
Burla burlando, traza en un compendio didáctico, con el atractivo de una
nov'!la de aventuras, la historia del Diaolo, del Espíritu del Mal, personificado
en el Angel rebelde de las Escrituras, sagradas para el mundo cristiano. De las
primeras revelaciones conocida¡¡, a los satanismos literarios de estos últimos
tiempos va Urbano saltando ágilmente con donosura y humor alegre, en pos
&lt;le la gran sombra maléfica que hace el magnífico clar:oscuro shakespeariano
en la conciencia de la Humanidad.
Es una historia, dice su autor, «tal como puede escribirse en nuestros días,
no Jlena de fe, pero ¡¡Í de inquietud•.

*

* *

�LA PLUMA
María Bnriqneta.-Rumores de mi huerto. Rincones románticos.-Madrid.
Imprenta de Juan Pueyo.
Se ha honrado alguna vez LA Pw:r,u. publicando versos de María Enriqueta,
distinguida poetisa mejicana. En el volumen que ahora recoge todos los com·
prendidos en dos ediciones ya agotadas de Rumons de mi huerto, con más la
copiosa colección de inéditos de Rincones romJnticos, se advierte clara la formación de la autora en la escuela post-romántica.
Es verdad que la poesía no es de ayer ni de hoy; pero es innegable que en
tanto no borra el paso del Tiempo las diferencias de los tiempos, hay una especie de barrera que delimita los gustos de una a otra generación. La gracia de
los versos de María Enriqueta es, sobre todo, tan espontánea, que aún sometido su estro a leyes ha tiempo vencidas por usos y costumbres más arbitrarios, nos ganan por la tierna efusión que los dicta.
De Norte a Sur corre por el Continente americano un blando movimiento
de liras, acordes al íntimo sentir de tantas gráciles musas como se han dado a
cultivar la poesía, que ya no se contentan con inapirar en pechos varoniles.
María Enriqueta las preside.

*

*

AÑO IV.

1

MADRID, MARZO 1925

NÚM. 34.

LA QUINTA DE P·ALMYRA

*

&lt;1 &gt;

(Continuación.)

Valcntín de Pedro.-España .Re:-zaciente.-Opiniones, Hombres, Ciudades,
Paisajes.-Los Núevos. Calpe.
Valentín de Pedro es español. Español de España, como dicen muy just11m&lt;!nte en París para distinguir a los de aquende el Océano, de los españoles
americanos. Su internacionalismo no le perrr.ite reivindicar exageradamente su
condición de nacido en la Arge ntina. Tiene, no obstante, cierta timidez de extranjero para contemplar a España. El generoso optimismo de su España Renaciente, y más que nada el tono de descubrimiento con que celebra sus impresiones, le delatan. Ha abordado, en los capítulos que componen este libro, el
tema fundamental de la literatura superviviente del desastre nacional en que
seguimos viviendo. Admite el dogma de un renacirnrento actual de España.
Vamos, indudablemente, camino del éxito mundial. Hora es ya de que pensemos en afinar el sentido critico. No, no es oro todo lo que reluce.
Estas ligeras apreciaciones en nada quieren menoscabar la intención, el -i nterés, la amenidad del libro de Valentín de Pedro, en cuyas páginas se alían la
información curiosa, el detalle significativo, el apunte, el toque, y el impulso
ditirámbico, cálido, juvenil, entusiasta, esperanzado siempre.

C. R. C.

.. .

U

ooos pa:ecían al otro lado del mundo, detrás de las tapias
de la vida, asomando la cabeza por encima de las barreras, en la ventana parapetada, en las terrazas apartadas
de todo y frente al mar.
. Ellos a quien querían era a Palmyra, pero no discutían si estaba
b~:n mal que ésta tuviese a Armando a su lado. Le saludaban tambien con mucho aprecio Y se ponían a conversar con él familiarmente, en entrañable confidencia.
Aquel clima absolvía de todo. Había que estar contentos con los
que permaneciesen en la vida.
-Por fin van a aprobar el tren eléctrico-dijo don Vasco dando
una gran alegría a sus palabras para que creyesen al fin aquella consoladora mentira antigua, aquel proyecto i(jeal, el magno proyecto

°

(1) Véase el n&lt;imero 33 de La. PLUMA.

XII

177

�</text>
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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                    <text>«.la pluma es la que asegura castillos, coronas, reyes
y la que sustenta leyes.&gt;
VOLUMEN SEXTO

MADRID
I

9

2

3

�TJMDA ESPECIAL DE ESTE NÚMERO: CINCUENTA EJEMPLARES
EN PAPEL DE HILO, REIMPUESTOS1 NUJIERADOS DE l A

50.

~O IV.

MADRID, BNBRO 1923

NÚM., 32.

DEDICATORIA
el camino por donde va nuestra Revista, este número en
homenaje del gran escritor, es el primer descanso a que
llegamos. Saliendo al margen de la ruta, depuesta momentáneamente la carga de todos los días, hablaremos
entre amigos de las nobles cosas acabadas por otro, que nos precede, y alzaremos en su honor una estela, un trofeo. Esto no es evocar una sombra, avivar una fama, ni extenderle al poeta la cédula
&lt;le jubilación; entre nosotros vive: comprobamos la fluencia de su
virtud; lejos de remedar a la posteridad, nos agrupamos en torno de
una obra todavía inconclusa, donde no pocos delirios de esta edad
nos brindan, en su transposición poética, con amables, risueñas
imágenes de nuestra vida. El poeta ha visto en el zenit el mismo sol
que alcanzamos a ver cayendo hacia el ocaso. Pero es más nuestro
-coetáneo por ciertos sentires descubiertos en nosotros, que él reviste
&lt;le expresión cabal. El soñador amado avanzará, siempre actual, por

11
IMPRENTA ARTÍSTICA DE SÁF.Z HERMANOS
NORTE,

21.

MADRID. TELÉFONO

17-65 J .

N

s

�LA PLUMA
la carrera del tiempo, llevándose esas almas, ·ébrias de irreales grandezas, de misterios prestigiosos, presas en la red de sus ensueños.
Quien desde ahora discurre por la obra del poeta, vaga en la robusta selva, prometida a una duración de siglos, que nos envuelve
en el sosiego de sus sombras y pone olvido de las cosas triviales.
Hablar del poeta nos trae el regocijo, la serena certidumbre de quien
trata en valores eternos.
Corona jubilar o ágape de despedida, LA PLUMA habría solicitad&lt;&gt;
para este número un tributo de todos los autores españoles de renombre. Diez cuadernos de la Revista no hubieran bastado en ese
caso. Hemos optado por reducir el concurso ajeno al rigor de nuestro propósito: aparte de los que habitualmente redactan LA PLuMA.
buscar en tres generaciones de escritores los testimonios precisos.
para que ningún aspecto de 1a obra de Valle-Inclán, ni de su excepcional figura, quédase relegado-y añadir las notas plásticas que algunos artistas admirables, amigos de don Ramón, nos han ofrecido.
Situarle en la perspectiva de la literatura militante de nuestro tiempo, ver su obra por reflejo en otras mentes, establecer un repertorio.
de observaciones y de noticias en torno de su persona y de sus escritos. Y como nos ofrece un ejemplo notable, honrar la vocación
literaria pura y la altivez en el gobierno de su vida..,
Tal es, maestro, el ánimo que ponemos en este homenaje.

V ALLE-INCLÁN, NOVELISTA

'00

I

oN Ramón de~ Valle-Inclán es novelista, poeta lírico, autor
dramático. El caso del artista literario que se confina en
un solo género es muy raro, y lo es, no sólo por los tanteos que ejecuta la vocación antes de fijarse, sino también
porque los géneros no están separados por barreras precisas, difíciles de traspasar, sino que se enlazan entre sí por una cadena de formas intermedias. Los géneros no son, en absoluto, una invención de
los retóricos, pero son universales, y, por tanto, generalizaciones o
abstracciones de los caracteres comunes de obras individuales. Hay
en su concepto mucha parte de artificio de clasificación, de que se
vale el historiador de las letras para ordenar la multitud de los hecho» literarios. Así las mayores diferencias entre los géneros son de
técnica y de procedimiento. Los dos géneros de poesía lírica y épica
se distinguieron en Grecia por el instrumento que acompañaba la
recitación o canto del verso y hoy lo distintivo de la dramática está
marcado-por la representación.
Toda la literatura es una interpretación estética por medio de palabras, del hombre, la naturaleza y Dios (si el artista admite lo sobre-

6

7

�•

LA PLUMA

LA PLUMA

natural). En esta interpretación no hay más que dos actitudes, la del
artista que se entrega al objeto y se convierte en claro espejo de él
y la dt-1 artista que se imprime a sí mismo en el objeto y .lo impregna de su propia personalidad; actitudes épica y lírica, objetiva y subjetiva, de las cuales se ofrecen en las obras mil matices y combinaciones, pues no se dan puras.
Pero si es raro el caso del escritor de un sólo género, más raro
todavía, si existe, es el del escritor repartido con igualdad entre varios géneros. Aparte de que su temperamento ha de conducirle a una
de esas dos actitudes estéticas fundamentales, hay también una afinidad electiva hacia las formas y los procedimientos de los géneros.
Se es por inclinación poeta lírico, dramaturgo o novelista, y cuando
se es de veras, por íntima elección o vocación, se sigue siendo tal,
hasta cuando se cultiva otro género. Mas como la literatura no
se escribe en un Olimpo, alejado de la esfera práctica, sino que
la Estética anda mezclada con la Economía y la Ética, estas
elecciones individuales están modificadas y a veces desviadas por
las modas y predominios de los géneros. Hoy escriben novelas y
comedias muchos que no son novelistas ni autores dramáticos, aunque sean literatos , por ser dichos géneros los que encuentran mayor
aceptación.

II
Valle-Inclán me parece que es principalmente novelista. Me fundo
en que las novelas forman lo más copioso de su producción; en
que las más perfectas de sus obras son novelas y en que en sus novelas se funden y compendian los demás elementos de su ª[te, de
manera que son la expresión más rica, más compleja y total de la estética y la inspiración del autor. Que posee también grandes dotes
líricas y vocación dramática lo demuestran sus mismas novelas, en
8

las que entran elementos líricos y que propenden a la forma dialogada, a la que llamó Moratín novela dramática, que es la forma clásica de la Celestina.
Se suele señalar el estilo como la excelencia característica de ValleInclán. Es la característica de todo gran escritor, pues un gran literato sin estilo no se concibe; es uua hipótesis que envuelve contradicción. Mas esto del estilo hay que precisarlo. No es sólo estilista
Valle-Inclán por escribir en muy elegante y pulida prosa castellana,
a la vez clásica y moderna. Su estilo no es sólo retórico, sino que
llega a capas más hondas y a maneras más íntimas de la expresión.
Por eso, en vez de estilo, diría yo estilización, aunque el vocablo sea
menos puro y tenga algo de bárbaro y advenedizo. Son dos aspectos
-0 dos momentos de la misma cosa. El estilo es la cualidad, la estilización, la obra. El estilo es la expresión y, po:: tanto, el gran instrumento estético, puesto que la Estética, según Croce, es la ciencia y el
arte de la expresión. La estilización es también la expresión, pero
lograda, sacando de las cosas todo su oculto tesoro, todo el carácter
y sentido que encierran. Estilizar una cosa es tanto como exprimirla
para que dé todo su sabor y jugo estético. Son, pues, como la potencia y el acto, estilo y estilización, y he marcado este matiz porque en
el uso corriente el estilo se ha hecho un vocablo algo equívoco, que
para muchos significa escribir bien, aunque se expresen lugares comunes o fruslerías. Concebido así, es la potencia operando en el vacío o sobre míseros materiales. En estos casos no se logra la estilización. Los lugares comunes no pueden exprimirse porque carecen
de jugo. Pues bien, en Valle-Inclán, y singularmente en sus novelas,
no hay sólo primor lingüístico, sino evocación y emoción, imágenes
llenas de realidad y envueltas en una atmósfera cordial que provoca
la simpatía, que es el secreto del arte, por cuanto consiste éste
fundamentalmente en comunicar nuestras emociones.
9

�LA PLUMA

LA PLUMA

III
Una cualidad que enaltece y distingue a Valle-Inclán es la renovación. Empleando la antigua fraseología del hegelianismo, diríamos
que es un autor en devenir, en movimiento, que no se ha parado en
una forma. Es muy frecuente que los artistas se encierren en una
manera o en un tipo artístico y lleguen a estar envueltos y prisioneros allí como en un caparazón de crustáceo. En las novelas de ValleInclán, por el contrario, observamos una serie de formas que se suceden como por una evolución y crecimiento. Tiene por esto la
mejor clase de fecundidad, pues de fecundidad hay dos especies~
la del número y la de las formas y cualidades. La fecundidad material vale poco si no va acompañada de calidad. Hay muchos malos escritores extremadamente fecundos. Los grafómanos son legión. Nadie que tenga gusto preferirá a Ohnet sobre Flaubert.
En la obra novelesca de Valle-Inclán se pueden señalar tres partes o momentos. Los he comparado en otra ocasión a las tres hojas
de un tríptico literario. No son en realidad maneras diferentes queacusen cambios de orientación en el artista, sino desenvolvimientos.
y enriquecimientos que van haciend_o más compleja la expresión
e incorporándola nuevas aportaciones. Entre una y otra hay transiciones, y todas forman un conjunto vario, pero consecuente.
En la primera parte están las S onat11.s. El personaje central de
esta hoja del tríptico es el Marqués de Bradomín. Son obra de juventud, hora de lirismo, hora también en que la personalidad del
autor está más impregnada de las influencias literarias, de la inclinación hacia los autores favoritos. Había ya en la traza de la atractiva figura del héroe una potente originalidad, pues lo original no.
consiste en los accidentes, sino en la sustancia, en la concepción dela obra y en la interpretación del hombre, de la sociedad y del mun10

do que ella nos ofrece. El Marqué;; de Bradomín es un Don Juan
dieciochesco, uno de los avatares más distinguidos de esa figura de·
difusión universal y de tan varios destinos, que, nacida en un drama.
teológico, ha venido a triunfar como representante de una cosa tan
poco teológica como el polo sexual y el genio de la especie y está.
acabando en interpretaciones metafísicas, aunque sean de metafísica
del amor.
Los rasgos de Bradomín no son sólo donjuanescos. Hay en él,
otros rasgos significativos. Es católico y un poco volteriano. Es tradicionalista y ama la tradición por ser cosa pasada. El carlismo le
gusta como una catedral gótica y a condición de que no triunfe, en
lo cual se revela el instinto estético de este personaje, pues comprende que nada poetiza y depura tanto las cosas como la lejanía de lo
pasado, donde va quedando lo más puro y amable de su imagen,..
dorado por una luz suave de recuerdo que favorece mucho más que
la cruda luz iluminadora de las cosas próximas y presentes. Al hacer
pasar a su Bradomín por las estaciones de la vida, cada una de las
cuales canta su sonata sentimental, el Don Juan de Valle-Inclán se:
adelantó a otros Don Juanes que luego han andado por Europa.

IV
De Bradomín se pasa por las novelas dramáticas de los Montenegros, Aguilas de Blasón y Lobos de Romances, en los que s1r1bsiste la
fiereza feudal de los señores gallegos, a quienes sujetó la Reina Católica, a las novelas de la guerra carlista, que son lo mejor y más saliente de la segunda hoja del tríptico o de la segunda parte de la obra
novelesca de Valle-Inclán.
La guerra carlista es asunto que ha tentado a grandes novelistas.
11

�LA PLUMA
-españoles: Galdós en sus Episodios, Baroja en sus Memorias de un
Jiombr~ de acción, que son episodios nacionales también; Unamuno
~n Paz en la guerra, han evocado escenas y personajes de aquella
,contienda, en la cual, debajo de la disputa dinástica, que era la superficie, había tantas cosas en pugna, lucha del campo con la ciudad,
.del localismo con una concepción más amplia del Estado, del indi·vidualismo contra la abstracción de un Gobierno de leyes, que eso
'"Presume ser· el régimen moderno, aunque a veces sea harto personal; de la tradición contra la novedad, de la aristocracia vieja contra
tos nuevos señores de la clase media.
Las novelas de la guerra carlista de Valle-Inclán no se parecen a
las otras. Están construídas con una sencillez clásica. Un breve episodio en torno del cual gira la acción, tiene virtud expresiva para
que en él veamos no sólo el hecho particular, sino el ambiente y el
carácter de la época. Sin que se pierda la seducción poemática de las
.Sonatas, hay en estas novelas una poderosa irrupción de vida, de
realidad, de objetivismo, de historia viviente. Son las más acabadas
_y armoniosas obras de Valle-Incl¡ín y las mejores que se han escrito
acerca de su asunto. Así como la composición es clásica por la claridad, la proporción de partes y la sobriedad que omite todo lo _superfluo, es clásico también su estilo literario. El castellano adqutere
-en estas páginas una armoniosa sonoridad latina, de romance convertido en sermo nobilis, donde cada palabra concurre al ritmo Y al
.significado.
En las novelas de los hidalgos gallegos y en las de la guerra civil ha entrado en la galería novelesca de Valle-Inclán el pueblo, una
multitud pintoresca, bulliciosa, llena de vida, de espontaneidad Y de
color, cuyas figuras, principalmente las de los aldeanos y los mendigos de Galicia, con su intenso realismo, se elevan en valor estético
..al nivel de las de los caballeros y los caudillos y son ciertamente de

LA PLUMA
más dificil estilización, porque la sustancia estética está más honda,.
soterrada bajo una capa de vulgaridad.
Esta muchedumbre se sale de las novelas aludídas, quiere un
lienzo para ella sola y lo consigue en Divinas palabras, que es comouna novela picaresca de tierras de Ga!icia, de sus romerías y de sus
caminos, novela de mendigos, saltimbanquis, brujos y aventureros,
escrita y concebida, no con la visión satírica propia de la antigua picaresca, sino con emoción y espíritu de poema.
Divi1tas palabras, la novela de la Galicia andariega y errante de
las carreteras y las ferias, inicia otro grupo novelesco, una tercera
parte. Está ya en la tercera hoja del tríptico, donde aparecen las más
recientes, las más extrañas y las más arriesgadas obras de Valle-Inclán, bautizadas por él con el nombre de Esperpentos. No todos son
novelas. Hay desenfadados y aun descarados poemas satíricos de·
corte aretinesco, como la Farsa y licencia de la reina castiza, perohay una novela dramática, Luces de Bohemia, algunas de cuyas escenas son de lo más conmovedor que ha escrito Valle-Inclán.
Prodigios de estilización y de valentía ante lo más repulsivo y
peligroso del natural, hace el novelista poeta en estos Esperpentos.
Parece desafiar a lo feo y a lo plebeyo, a lo soez de las escenas lu-panarias y tabernarias, domarlo y reducirlo a la servidumbre estética
y sacar de estos viles materiales un misterioso e ignorado estímulode emoción. El realismo castellano no ha ido más lejos desde La
Cdertína.
Luces de Bohemia es nuestra mejor novela de bohemios. La escena entre el ministro y el poeta ciego, hampón en quien se descubre
una genialidad frustrada, y la de la muerte del bohemio son páginas
de una emoción desgarradora y penetrante. El cuadro madrileño en
que se mueven las figuras principales, bajos fondos sociales, ex hombres como los de Gorki, pero españoles y pintados con los colores..
13

12

�LA PLUMA
jugosos y abundantes de la paleta española, ofrecen una mezcla atrevida de cómico y de trágico, de dolor y vicio, de desgarro chulesco
y de ingenuidad de lo natural que requiere un esfuerzo extraordina·rio de estilización y aciertos raros de expresión para que lo atrayente
venza a lo repulsivo. El artista, en estos cuadros, está bordeando continuamente el peligro. Hace un alarde como el del funámbulo que
•camina sobre el alambre tenso.
Hay en estas tres partes o grupos de novelas una progresión y
enriquecimiento de valores de asunto y de expresión. Primero, la
,concepción poética de un personaje; después, el objetivismo y la realidad de la pintura social e histórica; por último, el movimiento y
acción de la novela dramática, colocada en la frontera indecisa entre
novela y teatro y que añade al realismo de su objeto el de la expre·sión. Valle-Inclán ha caminado desde el idealismo y el lirismo a la
-realidad. La ha impregnado de sabor romántico sin desfigurarla. En
la novela española contemporánea no se parece a nadie. En lo espe.,cífico del novelista y en la extensión de la obra hay sin duda quien
le supera pero en el conjunto de cualidades literarias no le gana nadie
_y al presente no hay quien le iguale.~
E. GóMEZ DE BAQUERO.

VALLE-INCLÁN,

LÍRICO

I
que Valle-lnclán publicó su libro inicial Femeninas,
e~ 1895, hasta que da sus primeros versos, pasan doce
anos. Aromas de leyenda es de 1907. De esos doce años
son las S onatas, todas las novelas y cuentos menores,
la primer «comedia bárbaru. Casi la mitad de su obra está hecha;
su personalidad, plenamente definida.
Pasaba, con toda su labor narrativa, por uno de . los prosistas
~senciales del tiempo. Sin embargo, así que se anunció su nuevo
rumbo, se le vió a su verdadera lúz: un poeta.
ESDE

J

11
Todo se explica con esta palabra. Nada más despoetizado, en la
literatura cursiva de hoy, que el teatro, si no es la novela. Teatro y
novela, cuando se levantan del medio nivel, empiezan a ser poesía.
Cuando no, son cámaras sin luz natural. Aunque en ellas ardan mil
faroles y antorchas les falta holgura, se les ha enrarecido al aire. Un
novelista, un dramático tienen que «justificar:. demasiadas cosas, es-

�LA PLUM A
forzarse en hacer posible lo que desde el primer momento se sabe
que es ficción, revelar en la vida inventada lo que la vida verdadera suele esconder. Un trabajo más que de Hercules: explicar la
vida. El poeta, sólo, acepta la vida en toda su inexplicable grandeza.

1II
Valle-lnclán-se dice-no es un escritor en quien se refleje la
vida de su tiempo. Cierto: no explica cómo está confeccionado el
traje de una dama, ni describe una fiesta de sociedad, ni dice cómo
es un mueble de lujo; tampoco se detiene a medir las fuerzas del trabajo, ni a lamentarse con los oprimidos, ni a amenazar a los fuertes.
El tiempo en sus libros no suele contenerse tan fielmente como en
los románticos; recuérdese a Alfredo de Musset, en sus novelas: «En
febrero de 1580... &gt;, «Era, si no recuerdo mal, en 1825... &gt;1 «Por los
últimos años de la Restauración ... » En Valle-lnclán el tiempo se indica vagamente o no se indica en absoluto; pero aun en este último
caso, sus personajes aparecen tan bien plantados en ~l como el Pablillos velazqueño en su fondo perdido. Con el lugar, le sucede otro
tanto. Si recordamos uno de sus paisajes lo recordamos indefectiblemente unido a una situación, a un afma. Esa vaguedad, esa totalidad
de impresión no son otra cosa que poesía.

No tenemos, de fijo, por lo más importante que Valle-1nclán baya
impreso los tres tomos puramente líricos: Aromas de leyenda (1907),
La pipa de Kif (1919), El Pasajero (1920). Son sus · «Parerga y Parali- 1
.pómena&gt;. Ciertamente, por sí solos tienen' indudable valor. Pero bay
que leerlos situándolos en la obra, dándoles su puesto en la serie:
Aromas tle leymda después de Ptor de santidad; La pija de Kif con

·16

�LA PLUMA
los «esperpentos&gt;; El Pasajero al margen de La lampara maravillosa. El subtítulo del Pasajero, «claves líricas&gt;, conviene a la colección completa de los versos de Valle-Inclán. En todos hay, no una
alusión, pero sí una resonancia íntima de las obras mayores.
El primer libro canta en versos sencillos, entonados como los de
la lírica primitiva, espolvoreados de cantarcillos gallegos, como un
dulce monjil con azúcar bien cernida, trovas ingenuas «en loor de un
santo ermitaño&gt;. Praderías verdes, rústicos pastores y rebaños de
égloga van ordenándose alrededor de las ascéticas figuras con la gracia tosca de un nacimiento. En el segundo la realidad asume su máscara grotesca, estilizando en mueca su gesto de horror. En el tercero
la idea se sutiliza; el recuerdo íntimo o la visión fugaz toman cuerpo
en palabras que son, más que una representación formal, un signo
algebraico.
V

Elemento importantísimo en la poesía de Valle-Inclán es la rima.
Su arte métrico, en términos generales, viene de la reforma asentada
en el verso español por Rubén Darío; aspectos especiales de ella la
aproximan a la de Guerra Junqueiro, en Os simples. Pero ninguno de
estos poetas concede a la rima el valor que le asigna el nuestro.
Valle-Inclán habla de Banville y de su «punto de extravagancia&gt;.
La rima perfecta, el consonante escogido, le sirven a Valle-Inclán
para dar timbre y color a su poesía, para iluminarla o ensombrecerla. De todos nuestros poetas, él solo sabe hasta qué punto el consonante merece ser atendido. Los derroteros de la poesía nueva lo suelen marcar como una sirte. No falta quien lo considere como una
transacción: dar al vulgo lo que es del vulgo. Nuestro poeta, no.
Usándolo siempre-raras veces emplea el asonante y en verso suelto
sólo recordamos de él una breve composición no recogida en volu-

n

�LA PLUMA
men- lo somete a la ley que le dicta la poesía; y así aparece, en los
Aroma~ claro como tinta de miniatura; en el Pasajero, es moderado
auxiliar' del ritmo; en la Pipa es rey y juglar a un mismo tiempo.
Sabe arreglar la economía de una composición y dar a punto la voltereta.
VI
Sobre todo en la poesía de Valle-lnclán, hay una cosa: no es
poesía de supe;ficie. Detrás de cada evocación poé~i~a suya_siempre
se esconde algo. Las palabras no agotan la sensac1on. Na?1e se parará en la imagen que evocan, porque esa imagen trae consigo, como
un cortejo inefable, una teoría de sugestiones. .
Esto y su tendencia a unir en un verso cuahd~des que son, _en
sentido absoluto, privativas de otras artes, modulandolo, ~odel~ndolo y mafüándolo, le convierten de lleno en u~o de l~s mas_ sutiles
representantes del simbolismo, más que el propio Ruben Dano, porque lo es de manera más constante. Y _el s~mb~lismo no se confina,
con Valle-Inclán, en la nostalgia del misteno, sino que, a r~~os, de~pliega un doblez de humorismo, como en una cate~ral gohca baJo
las espirituales agujas erguidas que apuntan al cielo, aparece de
pronto la geta de una gárgola.
E. Dh:z-CANEDO.

J

18

.,

V ALLE-INCLÁN, DRAMATURGO
s Valle-Inclán un dramaturgo?
Valle-Inclán ha escrito, para el teatro: una tragedia,
.
«Voces de Gesta»; una farsa, «La Marquesa Rosalinda.;
un drama poético, «Cuento de Abril&gt;; una comedia infantil, «La cabeza del Dragón». Se advierte que el autor se propuso arquetipos. Entre las cuatro líneas de este rectángulo cabe acotar la
superficie del arte dramático.

[I

Tragedia: la necesidad, obrando como fatalidad dentro de cada
individuo, en forma de pasiones. Cada personaje es como una fuerza
de la naturaleza: una ley natural.
(En la iconografía trágica, junto a Edipo, que imaginamos esculpido por Fidias, y Peribáñez, pintado por Velázquez, y don Juan,
estilizado y algo femenino en una efigies de Pantoja, y Segismundo,
retorciéndose en una talla sinuosa de Berruguete, y Otelo, sobre una
tela de Veronés, y el rey Lear, esbozado en un bloque de Miguel Angel; entre esta asamblea de personajes infortunados y dilectos de los
dioses,bien puede hacerse un hueco para Ginebra, la pastora de «Voces de Gesta». A Ginebra la vemos de bulto; muy real y auténtica, con
la calavera en la mano, algo como la Magdalena, de Pedro de Mena, y

�LA PLUMA
a la par, barroca y lírica en su furor, algo a lo Bemini, co~ las características cejas en acento circunflejo, la boca entreabierta Y en
arco, reminiscencia de las antiguas máscaras de Melpomene.)
.
Farsa: la necesidad, obrando como fatalidad dentro de cad~ individuo, en forma de rutina, de instinto habitual. Cada personaje es.
una marioneta, con un hilo que la mueve; hilo de oro, ?e ~la~bre,
de seda, de araña, según. (La comedia clásica, la comed1:ta itaha~a,
la comedia de Moliere, son, en el concepto, farsas. Aqm, las pasiones se degradan en fuerza y espontaneidad. Pierden músculo Y descubren el esqueleto, la armadura, el resorte; pasan a ser costumbres,
vicios. Biológicamente, vicio y costumbre es lo mismo: falta de elasticidad de adaptibilidad. Asi como pasión y vicio son opuestos. Pasión e~ superabundancia biológica; vicio, infravitalidad. Por exceso,.
el a~asionado no se adapta: rebasa el obstáculo o contra él perece,.
que es una manera de triunfo. El vicioso no se adapta, por defecto,
y es vencido mediante el ridículo-. La comedia pr.e~enta l~spect~:
de pasiones, pasiones desencarnadas, esquemas, v1c1os, ps1colo~
automáticas, caracteres. «Los Caracteres», de Teofrast~, compendian
el repertorio de la comedia clásica. Los tratad&lt;'S clásicos sobre las.
pasiones-Aristóteles, Epicuro, los estoicos, Espinosa y Descartesversan, en rigor, sobre caracteres de comedia, que no s~bre verdaderos personajes de tragedia. El personaje trágico t.rasc1ende t~da.
psicología especulativa; es un caso único; no s~ da s~o en la vida
misma o en la obra de arte trágico. El personaje cómico es un casogenérico que jamás se da plenario en la vid~; sí so.lamente en los tratados de moral y de psicología, y en la comedia clásica, que no es m~ral
en la intención, a pesar del castigat ritk,u;lo mores-pues todo artista,.
entre ellos el autor cómico, halla cierta fruición en lo inmoral Y pr~hibido-, sino que es moral porque despierta o esclare~e el con~c1miento de aquello que en nosotros es más bien automático que vivo

'º

"LA PLUM A

y libre, junto con el subsecuente anhelo de enriquecer nuestra vitalidad mediante acciones originales. El castigat ritk11do morts es un
rasgo de hipocresía humorística; se trata de escandalizar sin escán-dalo. La teoría de Bergson acerca de la risa, conviene con la esencia
de la comedia clásica: nos hacen reír los organismos superiores
-cuando se mueven y obran como mecanismos.)
Drama poético: la necesidad, obrando como fatalidad dentro de
.cada individuo, en forma de visión íntegra de la vida. Así chocan,
entre sí o con el medio, de modo irreductible, las pasiones, como los
vicios, como las discrepancias en la contemplación de la vida. Dos
actitudes distintas frente a la vida pueden enfrentar a dos almas con
tanta violencia como la pasión o ajenarlas con tanta repulsión como
el vicio. Si alquitaramos un último elixir de lo que sea la poesía, veremos que se reduce a una visión íntegra de la vida. Todo lo que
sea detenerse en refinamientos preparatorios de este último elixir
dará por resultado aspiraciones poéticas o emociones poéticas, pero
no poesía absoluta. Ahora bien, la vü,ión íntegra de la vida no la puede alcanzar un individuo por sí, aisladamente; es la obra prolija, multitudínosa, de generaciones animadas de un mismo espíritu, sobre
una tierra maternal y centenaria. Esta visión, vasta e inasible, cristaliza al cabo en una voz gloriosa: el poeta. La visión íntegra de la vida
la engendran los pueblos; el poeta finalmente la singulariza en un
vértice estético. Cada pueblo contempla la vida desde un cuadrante
diferente; de aquí los conflictos perdurables entre pueblos. El semblante auténtico del alma de cada pueblo se retrata en su poesía. Los
grandes poetas han cantado en los momentos colmados, cuando la
energía nacional, recién alcanzada una cumbre, advierte dilatado el
horizonte de su visión; momentos, también, que inician el declive
descendente. El poeta es vidente, con una visión que le ha sido
trasmitida por herencia seleccionada; por que ha visto con los ojos de to21

�LA PLUMA

LA PLUMA
dos, luego todos ven con los ojos de él. Y así, cada cual lleva la retina acomodada, conformada para una visión íntegra de la vida, que
es la de su pueblo. Cuando,-por el contrario-un hombre singular
entrevé, él por sí, la vida en un sesgo desacostumbrado, y se coloca
en insólita actitud frente a la vida, provoca un conflicto dramático de
orden poético. La poesía subjetiva-y toda poesía subjetiva ambiciona,
quizás oscuramente, multiplicarse en poesía colectiva-, frente a la
poesía popular, que acaso, por acidia, ha perdido su virtualidad poética: una visión naciente, dolorosa, personal, de la vida, que pide ser
participada, complementada, realizada democráticame~te, y de esta
suerte modificar la presbicia senil, la falsa visión tradicional- fué visión, ya no es visión-de quienes tienen ojos y noven. El precursor, el
innovador, el apóstol, el insurgente, el revolucionario-sea en materia
de sentimientos, de ideas, de preceptos o de dogmas-, en combate
con la red pasiva de lo establecido-, insensibilidad, rutina, licitud,
ortodoxia-; he aquí el drama poético elemental. (No se confunda el
drama poético con el llamado teatro de tesis. Este último es una contradicción en principio. Una obra de arte no puede demostrar nada,
y, menos que nada, una ley. Es un acto de creación; es un caso. Caso
que acaso crea otros muchos casos semejantes. De donde su eficacia·
Las consecuencias de la obra de arte son biológicas, que no lógicas).
Un grado superior, más depurado, del drama poético se nos ofrecerá
cuando dos visiones íntegras y opuestas de la vida, en el punto de
su mayor frescura original y afirmación expansiva, las visiones recién
alcanzadas y orgullosas de dos pueblos diversos en el corazón y en
el órgano contemplativo, se contrastan, asumidas irremediablemente
en sendas personas, varón y hembra, a quienes por otra parte empuja,
de modo recíproco, la proclividad del sexo y del amor. Esto es
«Cuento de Abril&gt;. La princesa de Imberal = universo riente, espejado en el alma bienoliente y oleaginosa de Provenza. El Infante =
22

universo ascético, purgado de toda superfluidad, sobre el yermo heroico de Castilla. «Cuento de Abril&gt; (Valle-Inclán no ha querido clasificar esta obra suya: la denomina simplemente, escenas rimadas en
una manera extravagante), es un pequeño canon del drama poético.
Comedia injantil.-La máxima libertad del espíritu-no es otra
cosa la puericia de la conciencia-ante un mundo tejido con necesidades y fatalidades; esto es, ante un mundo absurdo y ridículo. La
comedia infantil es melliza de los cuentos de hadas. Materia de los
cuentos de hadas: la virginidad libérrima del espíritu superando la
caduquez y determinismo del universo. Libros de caballerías: cuentos
d_e hadas para adultos. En arte, la fac1.4ltad creadora es la imaginación, salvo en el género infantil, qae entonces lo es la fantasía. La
imaginación no es libre; sus leyes últimas son las propias leyes naturales. La fantasía, sí; para ella la necesidad está abolida. En todo
gra~ artista, la cualidad preponderante es la imaginación (virtud de
sentir y expresarse en imágenes (1), las cuales provocan en el espectador una sensación y simpatía inmediatas). La imaginación es más
real que la realidad misma, puesto que es extracto, concentración de
realidad. Pero todo gran artista no ha podido por menos de escaparse alguna ve~ del mundo de lo necesario-la imaginación-al país
de lo fantástico, lo voluntario, lo libre, lo absurdo. Lo absurdo deliberado es precisamente la perspectiva desde donde se abarca más
por lo sintético la fatalidad absurda de lo cotidiano. «La cabeza del
Dragón&gt; es un escape premeditado por la tangente que se suele llamar fantasía. En otras varias obras se observa la alegría genial con
que Valle-Inclán gusta de hacer, de cuando en cuando, estas escapadas.
He dicho en un principio que Valle-lnclán había escrito para el
(1)

Imágenes no quiere decir metáforas.

23

�LA PLUMA
teatro las cuatro piezas que acabo de someter a una calificación genérica. Estas piezas han trashumado un instante por el tablado histriónico de las Españas: han sido representadas a la ligera. Pero no
han sido escenificadas. (Por escenificación se entiende dotar a una
obra de vida física, c&lt;:&gt;nforme al designio del autor). Esta frustración
escénica ¿es lo que ha retraído a Valle-Inclán de poblar nuevamente
el proscenio con sus bellas y corpóreas criaturas? ¿O es que se ha
satisfecho con acreditar sus extraordinarios poderes de creación en
aquellos cuatro arquetipos dramáticos?
Lo que se puede asegurar es que Valle-Inclán, ante todo-, y
hasta diríamos que únicamente-ha producido obras de carácter dramático. Todas sus creaciones están enfocadas sub specie theatri, como
decían los antiguos; desde las Sonatas, hasta los últimos Esperpentos.
Un tiempo, estuve obligado a comentar en una hoja diaria las
manifestaciones teatral~ de la actualidad; comentarios que más tarde
colegí en mis dos volúmenes de «Las Máscaras&gt;. Fué una labor, al
día, durante cosa de dos años. En aquel período, no se me presentó
la coyuntura (el tema de actualidad; obligatorio para mí, corno dije)
de glosar el carácter de dramatismo preponderante con que se desenvuelve la personalidad de Valle-lnclán. Esta es la razón por qué en
aquello~ dos libros míos se advierte esa grave deficiencia. Valle-Inclán no figura en ellos. (Anteriormente, yo había publicado dos ensasayos, sobre «El diálogo dramáticoi., en «La Tribuna&gt;, alusivos al
concepto dialogístico en las obras de Valle-Inclán, y unas apostillas
en torno a «Cuento de Abril&gt;, en la revista «Europa»). Tampoco en
mis libros figura Unamuno: otra deficiencia.
Estas líneas no aspiran a ser un estudio de la dramaturgia de Valle-Inclán. Insisto que toda su obra está concebida sub specie theatriEstudiar a este autor como dramaturgo significa nada menos que

LA PLUMA
-desentrañar, trozo a trozo, la unidad genesiaca de toda su obra. Mi
deseo es, con vagar y atención suficientes, llevar a término este tra•bajo algún día. Enunciaré aquí, escuetamente, algunos puntos del
i&gt;rograma.
Resonancias.-EI autor es tanto más original-y no hay paradoja-cuánto más remotas son las resonancias que en él se concentran;
como si dijéramos que sus raíces beben la sustancia de las tradiciones literarias primordiales. Resonancias del teatro helénico y shakesperiano en Valle-lnclán.
Clasicismo.-Valle-Inclán, clásico. Escribe Lessing: «Fué privile_gío de los clásicos no hacer en ninguna cosa nada de más ni de
menos.&gt;-Este es el tino de Valle-Inclán.
Sentido de presencia.-Primera condición del arte dramático; que
-~ada una de sus personas nos afecte con el sentido de presencia corpórea, como una escultura o una pintura. Esta condición deben po·seerla asimismo las figuras más pasivas y anónimas; de donde se
•compone el coro, el friso. (Hay autores dramáticos, y famosos, cuyos
personajes jamás pasan de ser sombras inanimadas, pero gárrulas).
Visibilidad de las figuras de Valle-Inclán; su decoro escultórico; importancia del coro en sus obras.
Dinamismo:-Dinamismo y dramatismo son sinónimos. Los grie_gos buscaban el dramatismo por la coincidencia en el tiempo: los modernos-Shakespeare, la Celestina, teatro español, por la expansión
•en el espacio. Aparece el postulado del fondo, de la decoración, del
medio plástico armonizando inseparablemente con las acciones espirituales e influyendo sobre ellas. En Valle-Inclán siempre está el ambiente sensible en torno a la figura. (Bradomín, personaje dramático,
sobre cuatro escenas terrenales, en cuatro momentos del año. «La
lámpara maravillosa&gt;, un gran drama metafisico entre el dinamis.mo absoluto y el estatismo eterno, entre Dios y el diablo). Por la ex-

�LA

LA PLUMA
pansión en el espacio el drama shakesperiano, la Celestina y el teatro español participan del afanoso caminar de la novela: no en baldenacen casi sincrónicamente. Y esto es lo que tienen de novelas las.
obras de Valle-lnclán.
Antipsicologismo.-Valle-lnclán ha comprendido que el teatro.
psicológico es un disparate. En el teatro-en sus obras también, las.
de Valle-Inclán-, las acciones se ostentan en su motivación inmediata y en sus resultados, por sí mismas, en tanto la novela registra las
motivaciones sutiles y oscuras de la conciencia, las cuales no caben.
sino en el análisis del novelista, que no en la exposición desnuda de
las acciones. (Un ejemplo extremado del término lógico adonde
conduce el concepto moderno de la novela: Marcel Proust, cuyo antecedente ocasional es Henry James.) Valle-Inclán no ha querido hacer la novela moderna.
Diálógo.-La excelencia más evidente en la obra de Valle-Inclán
es, a mi juicio, el diálogo. Se habla del diálogo natural, del diálogo.
en la vida misma. Pero en la vida no existe el diálogo. (Agudeza del.
P. Malagrida: «La palabra se le otorgó al hombre a fin de ocultar lo
que piensa». Sentencia jesuítica. No. La palabra, al común de los.
hombres les sirve para rellenar el hueco de los pensamientos y de·
los sentimientos cuando no los hay. Se habla, generalmente, porque·
no se tiene nada que decir, por miedo al silencio. ¿Se ha de llevar·
esta manera de diálogo a la obra de arte?) No existe el diálogo natural, sino el artificial; como no existe el average man, el promedio de·
las estadísticas. (En una estadística norteamericana he leído que en
aquel país, cada matrimonio tiene 2 8/ 4 hijos.) Dos tipos de diálogo~
diálogo platónico, en que el locuente está creando expresiones inauditas, puesto que tiene que expresar ideas y sensaciones originales,el diálogo popular, en que la boca del individuo es como un tubo de:
órgano, qut: respira del mismo pulmón que a todos los demás tubos.

PLUMA

hace cantar y gemir, diálogo que traduce ideas, sentimientos y expresiones universales, acendradas y pulidas por los siglos, en el cual.
cada miembro o locución suena a proverbio, a letanía y a versículo ..
El héroe dramático debe acercarse a la elocuencia elevada de Platón; el coro, producirse en lenguaje de sabor milenario. Así en Sófocles. Pienso que esta intuición se trasluce en el diálogo de Va-lle-Inclán (como también en D'Annunzio), señaladamente en lo tocante al diálogo popular. (Influencia ruralista galáica y resonanciai..
de la Celestina en Valle-Inclán.)
RAMÓN PÉREZ DE AYALA.

i

�LA PLUMA

fl{ay un trágico viajero
que debe ver cosas raras,
y habla solo y, cuando mira,
nos bo"a con la mirada.
Yo veo campos de nieve,
y pinos de otras montañas.

IRIS DE LUNA
AL MAESTRO VALLE-INCLÁN.

fl{acia fM,adrid, una noche,
va el tren por el {}uadarrama,
bajo un arco-iris
de luna y agua.
¡{)h luna de abril serena
que empuja las nubes blancas/
.Ea madre lleva a su niño
dormido sobre la falda.
f/)uerme el niño y todavía
ve el campo verde que pasa,
y arbolillos soleados,
y mariposas doradas.
.Ea madre, ceño sombrío
entre un ayer y un mañana,
ve unas ascuas mortecinas
y una hornilla con arañas.

'Gú, señor :Dios, por quien todos
vemos y que ves las almas,
dinos si todos un día
hemos de verte la cara.
ANTONIO MACHADO-

�LA PLUMA

V ALLE-INCLÁN Y AMÉRICA

mil partes aparece América en la obra de Valle-Inclán:
a veces, de caso pensado; otras, en un vago fondo inconsciente-si es que puede hablarse de inconsciencia
l
para un escritor que pondera siempre las siete evocaciones armónicas de cada palabra.
En la Sonata de Estío, encontramos la pintura de la Niña Chole,
la mestiza dulce y cruel que el Marqués de Bradomín descubre entre
las ruinas de Tuxpan, envuelta en el rebocillo de seda y vestida con
el hipil de las antiguas sacerdotisas, sobre un paisaje de piedras labradas y arenales dorados, palmeras, indios y mulatos con machetes,
y cabalgaduras llenas de plata. Preciosa miniatura que apenas enturbia cierta frase de la Niña Chole sobre «el flete de Carón&gt;, que el negro de los tiburones va a pagar en el otro mundo.
Aquí inaugura el Maestro la interpretación artística, sutilizada, del
,ambiente mexicano, escogiendo las escenas, las palabras, los tipos
más cargados de color; solicitando levemente los datos de la realidad
1para que todos resulten exp1esivos; trasladándonos a un momento

[I

OR

-convencional del tiempo, donde puede juntar lo más mordiente y vivo
de los rasgos de algunas épocas. Así aplica a los asuntos americanos
,el procedimiento con 1que trataba los temas peninsulares; aprovecha
las sugestiones de los primitivos cronistas y soldados, que usaron de
·la pluma de las memorias cuando ya no podían más con la espada de
las hazañas; o tal cual fugitiva evocación de la América de Chateaubriand-este verdadero creador de la «selva virgen&gt;, donde los árboles gritan como en Dante; y procura siempnt aquella objetividad parnasiana del Flaubert de la Salaméó, sobre cuyo fondo estrellado co-rren poco a poco los velos de una melancolía católica y céltica, trémula de lágrimas y palpitante de insaciables anhelos-. «Es la noche
americana de los poetas»-suspira el Marqués, doblado en la borda
-de la «Dalila&gt;-, y sentimos que en sus palabras tiembla el llanto.
Por las páginas de La Lá1npara Maravillosa se percibe también
la obsesión de los recuerdos americanos: «En la llanura sólo florecen
los ·cardos del quietismo. El criollo de las pampás debe a la vastedad
de la llanura_su alma embalsamada de silencio, y si alguna emoción
despiertan en ella los ritmos piiganos, es por la mirra que quema en
-el sol latino la lengua de España.&gt; Y aquella adivinación: «Todo el
conocimiento délfico de los ojos es allí convertido en ciencia de los
oídos, y en sutil ap1ender de topos. Se siente el paso de las sombras
clásicas, pero ninguno puede verlas llegar. Los pueblos de la pampa,
cuando hayan levantado sus pirámides y sepultado en ellas sus tesoros, habrán de hacerse místicos. Sus almas, cerradas a la cultura-helénica, oirán entonces la voz profunda de la India Sagrada.&gt; Esta idea
.-se afirmará más tarde, con el segundo viaje a México.
En La Pipa de Kif, La Tienda del He, bolario es una aromática bodega de olores americanos, con especial predilección por el rasgo
-exótico y-si es posible-grotesco, con-espondiendo a la estética del
poema. El poder sintético es desconcertante, y esa Jalapa, ese Cam31

30

�LA PLUMA
LA PLUMA
peche, esa Tlaxcala entrevistos a través del humo de la marihuana,.
como lindos monstruos de alucinación y recuerdo, no se olvidan más.
Decididamente, Valle-Inclán prefiere la América mexicana: la más.
misteriosa y la más honda.
Y finalmente, en los Esperpentos y creaciones últimas, hay un recuerdo, que va y viene, de las palabras mexicanas, de los giros y los.
equívocos mexicanos. Es un murmullo que anda por la parte liminar·
de su alma, pero el escritor lo deja sentir con plena conciencia de lo.
que hace. Los que estamos en el secreto, saboreamos y sonreímos.
Y agradecemos esta dignificación artística que don Ramón concede a
tal o cual disparate humilde de nuestro pueblo, a tal o cual injuria.
recogida en labios de un jarocho de la costa o de un charro del
bajío.
Pero, sobre todo, América ha sido para Valle-lnclán algo como
un empuje oportuno de la vida, un deslumbramiento eficaz, que leabrió los ojos al arte. «Y decidí irme a México, porque México se escribe con X.&gt; De aquí, de este primer viaje, procede el milagro de
Valle-lnclán. El hombre que México Je devolvió a España, contenía
ya todos los gérmenes del poeta.
En plena época colonial, Baltasar Dorantes de Carranza hablaba
de las Indias con abominación y a la vez-con mal encubierto rencor
de amor-. «¡Fisga de imaginacionesl-decía-. ¡Anzuelo de voluntades!&gt; La imaginación y la voluntad de los españoles peninsulares
volaban hacia América, que ejercía en la vida de la raza una función
tónica , de ideal , de golpe de viento purificante. Igual función sigue.
desempeñando América para los españoles más altos, durante el siglo de Independencia: Castelar vuelve a ella los ojos con esperanza
y con aliYio; se cura de sus tormentas políticas, enviando sus confidencias y desahogos a los lectores de América. Unamuno-cuyo padre vivió en Tepic, y que aprendió a leer hojeando libros mexica-

nos-, declara un día, entre melancólico y soberbio: «Si yo fuerajoven, emigraría a América.&gt; Ortega y Gasset trae de América un secreto de fantasía renovada semejante al de Fausto. Y a Enrique DiezCanedo le es tan familiar la literatura americana, que, acaso por primera vez, se vuelve, bajo su pluma, un capítulo de la literatura
española.
Valle-lnclán escribe, y sueña con México. De su segundo viaje
trae dos experiencias profundas: primera, persiste la lucha entre el
indio y el encomendero (encomendero que no es necesariamente español, como él parece suponerlo); la pugna entre el individualismo
europeo, yuxtapuesto artificialmente sobre los hábitos de la raza vencida, y el gran comunismo autóctono que encontró Cortés, que la
Iglesia amparó en cierto modo, como único medio de salvar a las poblaciones indígenas, y que las Leyes de Indias respetaron teóricamente, hasta donde era compatible con la necesidad de repartir premios y riquezas a los conquistadores; segunda, México es un país
vuelto hacia el Pacífico, que huye del Atlántico y se hincha de magnetismos asiáticos. Conserva el rastro espiritual de los juguetes sagrados que la Nao de China traía desde el Parián de Manila al Puerto de Acapulco, de donde pasaban a México, camino de Veracruz,
rumbo a Sevilla. Esta gran circulación oceánica explica sus inadaptaciones y sus extrañas reservas de fuerza y de esperanza. Tal idea
-que pudo parecer paradójica a nuestros amigos madrileños-es la
clave del enigma mexicano: la X de México. Se ha dicho de la bíblica Ester: «Dos naciones hay en tu seno.&gt; Pero hay que interpretar el
texto: «Y realizarás tu destino cuando juntes las dos sangres en una.&gt;
Ciertamente, de los nuevos directores espirituales del indio americano puede asegurarse-como Valle-lnclán Jo presentía pocos años antes-que tienen el oído atento a las enseñanzas de la India, esta gran
mestiza de arios blancos y dravidios oscuros.
III
33

�LA PLUMA
Hay muchos que aman a América en su bienestB:r y e~ su so~-

·sa Valle-lnclán resiste la prueba de la verdadera s1mpaba am~n-

:0~; a él lo que de América le enamora es aq~ella vitalidad p~tética,
aquella cólera, aquella combatividad, aquella inmensa afirmación de
dolor, aquel hombrearse con la muerte.
ALFONSO REYES.

V ALLE-INCLÁN y

II

GALICIA

la edad del arte románico, cuando la apartada y rtebulosa
Galicia, a orillas del mar grande, era místico faro que atraía
a sí las gentes de los más remotos confines europeos, la lírica gallega reinaba sin rival en la Península, y para expresar
sus tiernos anhelos, iban a pedirle rimas y palabras los corazones sensibles de toda la España cristiana. Pero después, coincidiendo innegablemente con movimientos políticos y económicos, Galicia llegó a ser tenida por el resto de las tierras españolas como algo grotesco y rid(culo;
fueron objeto de befa su lengua y sus costumbres (la España africana se
burló de la España europea, diría un fanático de nuestro pequeño nacionalismo), y el gallego, tan inteligente, reflexivo, trabajador y sufrido,
fué en general considerado como paria nacional, para quien se reservaban viles labores y mofas sangrientas. Tirso de Molina, por ejemplo, lejos ya de aquella universalidad de comprensión para las cosas españolas
de Lope de Vega, en una comedia gallega, convierte en personaje cómico hasta a la misma protagonista. Este movimiento escarnecedor, que
pervive todavía en ciertas bajas esferas sociales, a pesar de nuestra gran
aportación a la obra cultural del siglo xvm dura hasta bien entrado el xix,
cuando, en vez de aguadores, comenzamos a exportar a Madrid políticos y literatos.
La Condesa de Pardo Bazán, en la escuela naturalista del último
N

35

�LA PLUMA
LA PLUMA
cuarto del siglo pasado, elevó al pueblo de Galicia a la categoría de tema
literario· con ella entraron en el ámbito de fa novela española nuestras.
gentes ; costumbres, nuestra manera de hablar, nuestra psicología,
nuestros paisajes: Los Pazos de U/loa marcan una fecha memorable e~.
la historia literaria gallega. Pero su autora, a pesar de las dotes y aptitudes casi universales que albergaba en su privilegiado espíritu, o acaso.
por ellas, no poseía el tono de sensibilida_d necesario p~ra dar, en toda
su plenitud, artística vida al alma de su tierra. No es, m mucho menos,
que sus obras, tan valiosas en todos sentidos, co~ie~ con ine~actitud la.
vida de sus paisanos; hay en todas ellas un conocimiento preciso y amo-roso del verdadero ser de aquella comarca, como no podía menos de esperarse de quien atesoraba en sí aquel maravilloso afán de conocer. Mas,
si podemos expresarnos así, la ilustre artista suele mantenerse fuera ypor encima de los acaecimientos que tan sabiamente refiere; observa a.
sus personajes como un entomólogo a una colo~ia de insecto~; no ent.r a
con su alma entera en medio de ellos para sentir en su prop10 corazon
sus alegrías y sus duelos. No olvidemos, si queremos ser justos, aparte.
de que en aquella gran escritora dominaran las notas intelectuale~ sob~e:
las sentimentales, que la impasibilidad fué norma de la escuela hterana.
a que, en su fase de novelista de costum?r~s, perteneció la Co~_desa.
A Valle-lnclán estábale reservada la 10tima y plena comumon con el
alma de su raza, y en su obra tenemos que saludar los gallegos el monumento artístico en que alcanzó más alta encarnación el verdadero ser·
de nuestro pueblo. Galicia: antiquísima tierra, resto quizás del mítico
continente, sumido bajo el mar a que da nombre, cuyas indomables
aguas aún hoy van poco a poco, milenio tras milenio, destruyéndola con
su infatigable trabajo, al morder las rocas de las costas y entrarse porlos cauces fluviales, convirtiendo en ría lo que fué valle antaño; raza
prócer, de tan rancia y profunda cultura que se ha trocado ya e~ naturaleza; anciana estirpe, que desde hace muchos centenares de anos sabe
la íntima vanidad de todas las cosas y vive desengañada, en un estado.
de fatiga y apagamiento, cortado por dionisiacas embriagueces de sensualidad y alegría o de odio y sanguinaria violencia; místico pueblo,

-cuya civilización de los mil años últimos se ha fraguado y desenvuelto

-en torno a un misterioso sepulcro del aluvión dejado a su paso por la
-santa corriente de los peregrinos; tierra de ocaso, última de Europa que
ve ponerse el sol, y cuyo ser entero, por la gente y el paisaje, la humanidad y el ambiente, es un atardecer perenne: suavidad, ternura, nostalgia, lirismo que llena de inacabables canciones la melancólica soledad
de los campos, sentimentalidad, erotismo que convierte en l' ltnlre du
./Jerger cada una de las nuestras, y en la vetustez de nuestra cultura y la
crep~~cular inde~nición c~n que se nos aparecen las cosas, a pesar del
sem1t1co monote1smo plunsecularmente vencedor, todavía son divinas
-entre nosotros las incomprendidas fuerzas naturales, aún habitan clan-destinas divinidades en los árboles, las peñas y las aguas, aún hay tronantes en las nubes, hadas en las fuentes, encantos en las cavernas, la
hueste de difuntos recorre siniestra por las noches los caminos aldeanos
&lt;:on espanto de los vivientes. Todo esto encuentra, en lengua castellana,
en la obra de Valle-Inclán, una expresión no menos fiel e intensa que
la que alcanzó en gallego en los inmortales versos de Rosalía.
Es ello (¿cómo dudarlo?), porque los más puros y característicos
-elementos del espíritu gallego encarnaron dichosamente en la psique
del creador del Marqués de Bradomín. Valle-Inclán es un excelso espír~t~ represe~tativo de nuestra tierra. Posee, ante todo, un alto sentido
lmc~ Y musical, como es pr?p~o de un pueblo mejor dotado para la
-canción q~e para las artes plas~1cas. Esta musicalidad, este lirismo, junto con su mterna fuerza expresiva y la abundancia de términos y giros
gallegos, presta~ a la prosa_ de Valle-Inclán la inconfundible personalidad con qu_e brilla en medio de la de nuestros más excelentes escritores
&lt;:ontemporaneos. Después, en el espíritu que sus obras revelan, encontramos un nebuloso fondo de melancolía, sensualidad, misticismo, so~re el cual se alza, ro~usta y fuerte, la perenne obsesión a~atoria, sentime_ntal Y_ carnal, varia en sus manifestaciones, pero siempre igual en
su v10lencia. Unida a ella, una gran fuerza viril, valor personal coraje
bravura, la acometividad que llenó de esforzadas acciones los f~lios
nuestras crónicas y que aun en la decadencia actual se revela en las

d;

36
37

�LA PLUMA
sangrientas refriegas que suelen armar los mozos al final de las romerías aldeanas; el espíritu aventurero que lleva a América en repetidos
viajes a la mayor parte de nuestros paisanos y establece un vivo lazo
permanente entre las tierras de aquende y allende el Atlántico: impulso
de raza bien profundo es el que arrastra a Méjico al Marqués de Bradomín. Por último, Valle, como buen hijo de celtas, ha topado al pie de
las tapias del camposanto con el cortejo de los muertos y cobraron para.
él escalofriante significación los lúgubres misterios de la trasvida. Como
en el rostro del Dante los espantos infernales, quedaron inextinguiblemente pintadas en los ojos de este gran artista las tremendas luces fosfóricas de la Santa Compaña.
Dos grandes épocas han brillado en la Galicia cristiana, según nos
revelan sus monumentos religiosos, ya que en toda su historia Galicia
está íntimamente ligada con la Iglesia: la época romániéa, entre los siglos xu y xm, cuando Compostela fué una de las grandes ciudades del
orbe cristiano, y la barroca, entre los siglos xvu y xvm, cuando, a pesarde la miseria de los pueblos, uná bella civilización floreció en las cimas
sociales, en pazos y conventos. Una y otra, encuentran su expresión en
la obra de Valle-Inclán. De la Galicia medieval procede don Juan Manuel y su progenie de lobos, la dulce Adega, los peregrinos, los mendigos, los leprosos, los ciegos que van diciendo malicias de feria en feria
por los largos caminos, todo aquel pueblo de siervos, callado y resignado bajo el feudal azote de sus amos. La Galicia galante del xvm nos da
al casanovista marqués de Bradomín, a la pobre Concha y a sus otras
enamoradas, a las damas y caballeros, de tan auténtica nobleza, a los
que vemos hacer frívolas cortesías entre los damascos y cornucopias de
los salones de los pazos.
Toda Galicia, con su ambiente, sus paisajes, sus tipos, sus decires,
surge ante nosotros de las páginas de estos libros. La gran tristeza de los
viejos jardines señoriales abandonados; el encanto de las románticas
iglesuelas de aldea (con esos prodigiosos nombres de santos gallegos que
don Ramón sabe encontrar: San Cidrán, San Gundián, San Electus,
Santa Minia, Santa Baya de Brandeso, San Berísimo de Céltigos) en me38

LA PLUMA
dio de sus risueñas quintanas, bajo cuyo menudo césped duermen el
sueño sin término los feligreses muertos; los hoscos caminos montañeses, barridos por el viento, que atraviesan yermas soledades, sólo vestidas de brezos, en cuyos siniestros mesones alguna vez ha entrado para
no volver a salir jamás algún desdichado viajero; las hondas corredoiras, húmedas y sombrías, aromadas de madreselva bajo la verde fronda
de lo~ casta~os; las ~obilísimas plazas y ruas de la sagrada Compostela,
dormida ba10 la lluvia como por un hechizo que alejara de su místico
recinto el curso destructor del tiempo; y allá en la lejanía, poder maléfico que amenaza destruir tanta dulzura y belleza, en un salobre ambiente de violencia que contrasta con la suavidad de lo restante, el perenne fragor de las gigantes Qlas atlánticas que rompen frenéticas contra
los enhiestos roquedos de la costa en su contienda eterna. Toda Galicia,
hay que repetirlo, vive con altísima vida de arte en Ja obra de ValleIn~lá_n, y con su insigne autor tenemos una inmensa deNda, impagada
e impagable (porque ¿cómo encontrar homenaje que iguale con tan
grandes merecimientos?) todos los gallegos y los que, sin serlo, aman
como suyas aquellas dulces tierras.
RAMÓN MARÍA T&amp;NREIRO.

�SONETO ESTRAMBÓTICO

DÍAS DE BOHEMIA

A DON RAMÓN, EN CONSONANCIA CON

SUS ÚLTIMAS PRÉDICAi DE CAFi.

.Ca siri~ga de !Pan, dios pie-de-cabra,
no a los ;Númenes pido ni la lira
poética g retórica, que el lauro
académico ciñan a tu obra.
:Dentro del pecho el corazón celebra
saltando, fiesta que no ondea al aire;
g si moneda vil parece el oro
con que te pago la amistad, encubre
la expresión torpe un sentimiento puro.
fNo de la sombra de {}recia famosa,
para cantarte, conviene el amparo.
!Preste a mi acento su gracia tu musa.
cSuene la gaita gallega. Y espere,
andando mucho aún, el 'Giempo, tu miserere.

c. RIVAS CHERIF

11

nombre del gran escritor evoca en mi memoria todo un pasado de juventud. Cuando yo vine de Bilbao, en 1897, la
personalidad de Ramón Valle-Inclán había alcanzado ya el
homenaje de los literatos de su tiempo. Se Je temía y se Je
admiraba. Su verbo crítico era de una acritud y de una gracia insuperables. Una frase suya demolía una reputación. Otro, en su lugar,
habría saltado sobre el trampolín del ingenio a un. alto puesto en la
Prensa, que de momento le hubiera permitido hacer frente a las estrecheces de la vida; pero Valle ha sido siempre de una independencia de
carácter y de una austeridad de costumbres, que le han preservado de
toda claudicación. Atraído, como otros muchos, por su ingenio, que él
.acuñaba en frases inolvidables, yo iba a visitar a menudo al gran escritor, empresa que exigía una cierta dosis de buena voluntad, porque la
&lt;:alle de Calvo Asensio, abierta entonces sobre un extenso descampado,
y sin comunicaciones fáciles con el centro de la ciudad, era intransita~le de día, y peligrosa de noche por la oscuridad. La puerta de la vivienda de Valle estaba siempre franca. No he conocido hombre más
libre de prevención medrosa, ni más hospitalario en su casa. A cualquier hora del día o de la noche se podía entrar en su cuarto, porque,
no solamente no se encerraba por dentro, sino que dejaba la llave por
L

41

�LA PLUMA
fuera. Yo solía reconvenirle: «Pero, hombre, está usted expuesto a que
le roben ... »
•
-¿A que me roben?-preguntaba con extrañeza el futuro autor de.
Las sonatas...

En la habitación no había más que los muebles indispensables: una
cama y una mesa de noche, y dos sillas de madera clara, y en una salita
contigua, una mesa, un aparador pequeño, sin el menor aire de familia,
con la mesa y cuatro sillas. Me parece recordar que todo el decorado de
las paredes se reducía a una panoplia con dos floretes enmohecidos y
una careta de esgrima.
A Valle se le encontraba, indefectiblemente, en la cama. Sin ser insociable el gran escritor, ha sido siempre un retraído, vagamente tocad&lt;&gt;
de melancolía. Yo me sentaba en una silla, al pie de la cama, y nos poníamos a charlar No he conocido espíritu más curioso que el suyo. Se
informaba de todo, lo menudo y lo grande, con igual interés. Yo solía
llevarle noticias de nuestra tertulia del Café Inglés, a la que asistian, casi
a diario, Benavente, que aún no había estrenado más que dos comedias:
El nzao ajeno y Gente conocida; el «Abate Pirracas», revistero de teatros
de La Cornspondenáa de España; Antonio Palomero, Emilio Fernández.
Baamonde y un escritor muy inteligente, de vocación muy castiza, ~El
bachiller Estepa•, que se eclipsó pronto, socialmente, en uná crisis de
misticismo. De tarde en tarde, caía Joaquín Dicenta en nuestra tertulia,
y claro está, que monopolizaba la conversación. ¿Cómo olvidar la palá- ·
bra apasionada y el desenfado, un poco plebeyo, del ilustre autor de.
:Juan :fosé? Los diálogos entre él y Valle eran impagables. Eran dos estéticas frente a frente. Dicenta tenía un talento natural que todos reconocían, y Valle, sobre ser muy inteligente, decoraba sus ideas con una
riqueza cultural exenta de pedantería, que deslumbraba. Pocos literatos
han conocido tan a fondo como el autor de Las sonatas su arte, el arte
de escribir, de reproducir lo real y de evocar lo misterioso que hay en
la vida. En eso procedía de los artistas del Renacimiento, que subordinaban el instinto genial a la disciplina técnica. Cuando Valle exponía
sus teorías estéticas, Dicenta, impotente para contrádecirle en el terreno
42

LA PLUMA
crítico, salía brillantemente del compromiso espetándonos media docena de dogmas literarios que Zola había puesto en circulación. ¡Qué-.
charlas aquellas! De ordinario, terminaban con un donaire gracioso dePalomero, que nos hacía reír a todos, o con una frase de Benavente,,
oportuna y cáustica De tiempo en tiempo, y obedeciendo a la inflexib!e ley del cansancio, aquella tertulia se dispersaba, y poco después vol-v1amos a encontrarnos en Fornos, en el Café de Levante de la calle" del
Arenal, que ya no existe, o en el «Gato Negro».
Valle no venía con asiduidad a aquellas reuniones, sino de un modo
intermitente. Lo más del tiempo se le iba acostado y meditando. Las.
grandes líneas de su obra futura se dibujaban ya en el horizonte de su
pensamiento. Yo solía quedarme a comer a menudo con él, y entonces.
el gran escritor me exponía sus proyectos literarios y el método de tra-bajo a que debían ajustarse. ¿Cómo negar que he aprendido mucho de.
aquellas confidencias? Sin presumir de erudito, Valle no ignora ninguno de los secretos de su arte. Conoce a fondo el castellano que ha renovado sin caer en el culteranismo, más que con la aportación de voces,
sacando de sus entrañas giros inéditos y estableciendo alianzas nuevas.
entre las palabras. Por eso, la obra de Valle señala un momento, una.
edad del idioma. ¿A qué más puede aspirar un literato? Allá por aquellas fechas a que me he remontado al principio, casi todos los escritores..
de la generación del 98 malvivían en la incertidumbre del mañana. Yoescribía crónicas en l:!.7. Globo, de las que reportaba doce duros mensuales. Todos mis demás ingresos eran tan eventuales que parecían un donativo providencial. Antonio Palomero y Ricardo Fuente trabajaban en
la redacción de El Pais, diario más rico de ideales que de dinero, en el,
que un duro, por lo raro de su aparición, tenía algo de un meteoro. El
«Abate Pirracas» vivía con decencia, de su paga de teniente coronel, ye~ poeta Baamonde se daba buen trato, merced a una rentita que admimstrab_a con cau~ela de gallego. Solamente Jacinto Benavente respiraba.
la plenitud del bienestar económico. Hijo de familia bien acomodada
el agobio material le era desconocido. ¿Habré de añadir que el autor d;
Gente conoá da no tenía nada de rumboso? Eso lo sabemos todos de muy,·
43

�LA PLUMA
.atrás. Yo recuerdo de un día, en que por no haber comido el anterior,
.acudí a él, cuyo trato frecuentaba con asiduidad, y medió cuatro •P:se""tas. Valle, en cambio, a pesar de ser gallego, no tiene nada de tacano.
iCuántas veces ha compartido conmigo los _modestos co_ndumios que le
.aderezaba su portera? Innumerables. Ademas, he conocido pocos hom.1lres que soporten con más entereza que el autor de Las s~nalas la ad·versidad. Su estoicismo varonil recuerda el de don Francisco de Quevedo. Indiferente a la estrechez, Valle-lnclán no tenía entonces más que
'Una preocupación: su obra futura. «¿Por qué no colabora usted en los
periódicos?»-solíamos preguntarle-. «La prensa-contesta~a~avillana el estilo y empequeñece todo ideal estético». «Pero, el per1ód1co-le
Teplicábamos-puede extender más rápidamente su reputación». «Eso es
'Un error. Las reputaciones que crea la prensa son deleznables. ~ay q~e
"ltrabajar en el aislamiento, sin enajenar nada de la independencia esp1-ritual.»
Esa era su respuesta.
·
Allá por el año de 1904 ya gozaba el gran escritor de una autori~~d
•en el mundo intelectual, que debía ir en aumento hasta su consagrac1on
definitiva entre los arquitectos del idioma. Un día me propuso que refundiéramos una obra de Lope de Vega, Fumlt Ove.funa, y con ese mo•tivo nos dimos a frecuentar el Saloncillo del Teatro Español. En torno
-de María y Fernando se agrupaban en aquella casa todas las noches don
José Echegaray, gran espíritu, con quien los escritores de aquella generación hemos sido injustos; Eusebio Blasco, tan ingenioso y tan llano
-siempre; Sellés, que a pesar de su talento no ha sido comunicativo nun-ea; don Ricardo de la Vega, que parecía soñoliento a toda hora; Pepe
Laserna, constante, como buen castellano, en sus amistades; Ricardo
Catarineu, cuya prematura muerte ha sido cuna de las grandes penas
de mi vida, y el duque de Tamames, el último gran señor que yo he conocido. En aquellas reuniones, la palabra elegante y subversiva de Vallelnclán desconcertaba a todos los que le tomaban por lo serio. El duque,
.sobre todo, le ofa con asombro. ¿Qué decía el gran escritor? Cualquier
,cosa. El tema de la conversación lo traía el azar. Lo demás lo ponía Valle
44

LA P L U ,\1 A

con su originalidad de pensamiento, su facundia de paradoja y su verbo
pintoresco y osado. La descripción de sus aventuras en América, por
ejemplo, proporcionaba a Valle grandes éxitos.
Todos Je olamos risueños, descontando mentalmente lo que ponía la .
fantasía del gran escritor en aquellos relatos; pero el duque, hombre de
poca malicia, no sabia a qué atenerse. Las enormidades bélicas que contaba el eminente escritor lo tenían desconcertado. No conociendo el espíritu humorista de Valle, su afición a lo épico y a lo truculento, atri-buía aquellas hiperbólicas aventuras a un desvarío mental. Su mirada
formulaba esta pregunta: «¿Se nos habrá vuelto loco Valle-Inclán?» Al
final tenía que venir María Guerrero a tranquilizar al duque: «No le haga
usted caso, padrino. Todo lo que ha dicho Valle es una serie de bolas
para hacernos pasar el rato ... »
De allí a poco el gran escritor, temperamento inquieto y andariego,
se nos hizo actor-para enseñarle a Thuillier el arte de la interpretación.decía él-. Y, por último, se nos fué a América, donde tiene muchos yfervorosos admiradores. Se había casado ya y era feliz en su hogar. A
partir de entonces, su obra ha ido en aumento. El teatro y la novela le
han hecho conocer la plenitud del éxito y pisar el umbral de la gloria.
Hoy que, más afortunado que nosotros, es totalmente feliz, ¿se acordará
Valle de aquellos días de incertidumbre y de estrechez, ya lejanos? Como
es hombre en quien el corazón está, por lo menos, a la altura del ánimo,
es probable que no olvide aquel pasado de sueños y de entusiasmos que
ha sido el pedestal de su personalidad actual. Ahora vemos de tarde en
tarde al gran escritor, que vive retraído lo más del año en una finca
suya, a orillas del mar que baña su tierra natal ... Y al abrazarle con fraternal efusión, entra en nuestro espíritu una ráfaga de juventud.
Él está ya donde debe estar, asistido de todas las hadas que labran la
ventura de los hombres, mientras nosotros, menos afortunados, segui- •
mos nuestro camino en pos del éxito que no llega y de la paz interior
que no presentimos siquiera.
M.umu BUENO •
45

�LA PLUMA
se publican en los periódicos, recordando cosas que ya no interesan más
que a los viejos.

• • •

·vALLE-INCLÁN,

EN EL CAFÉ

he comprometido con los editores de LA PLUMA a escribir un
artículo relatando episodi~s de la vida de mi antiguo amigo
don Ramón del Valle-lncla_n.
Mi situación ante la balumba de mis recuerdos, es semejante a la del niño del cuento, al que un hada lleva a una mesa surtida
de tantas golosinas que el niño no sabe por dónde empezar a ~omerlas.
Durante muchos años, creo que se van acercando a los treinta, puede decirse que he vivido con Valle, he sido testigo presencial de he_chos
de los que fué protagonista, y tuve el placer de conocer la mayona de
..sus obras literarias antes de que las diera al teatro o a la prensa.
Sé que, a los jóvenes, les desagrada un poco el que se recuerde tiempos y personas que ellos no conocieron. Yo torcía el gesto cuando me
hablaban de las gracias de Castro y Serranó, de las espirituales conferencias de don José Echegaray en la Cacharrería del Ateneo o del estreno Y
éxito enorme de la Pa.1io11ana.
Ocurre que los jóvenes no pueden comprender lo que interesaba a
.sus padres, los acontecimientos pasados perdieron el destello que les
prestaba la vida y las anécdotas sin actualidad resultan muertas.
:remo que lo contado por mí tenga para los jóvenes de hoy el gusto
rancio que yo mismo encuentro en los artículos que de vez en cuando
E

Una noche, hace ya muchos años, entré por casualidad en el Café
de Madrid, que estaba donde hoy está el Crédito Lyonés, en la calle de
Alcalá.
En una mesa cercana a la mía, vi un joven, barbudo, melenudo,
moreno, flaco hasta la momificación. Vestía de negro y se cubría con
chambergo de felpa gris de alta copa cónica y grandes alas. Las puntas
salientes del planchado cuello de la camisa, avanzaban amenazadoras,
flanqueando la negrísima barba cortada a la moda ninivita del siglo XIX
antes de Cristo, y bajo la barba, se adivinaba la flotante y romántica
chalina de seda negra, tan cara a los espíritus poéticos.
El extraño personaje respondía a las curiosas miradas de los concurrentes con desfachatez insultante y dirigía el destello de los quev~dos
que cabalgaban sobre su larga nariz, sobre aquel que le contemplaba con
insistencia.
Pregunté al mozo del café quién era aquel parroquiano, y el mozo
satisfizo a medias mi curiosidad, diciéndome:
-Creo que es poeta, como los que se juntan con él, y creo que viene de Méjico.
Fueron llegando amigos del poeta, y sentándose junto a él, se entabló entre ellos una acalorada discusión acerca de un desafío.
La voz altisonante del poeta melenudo se destacaba sobre todas. Explicaba una estocada, sin duda alguna, porque para dar mayor comprensión a sus palabras cogió una cucharilla y señaló tres o cuatro golpes sobre el chaleco del que tenía enfrente.
Entre las prácticas demostraciones intercalaba denuestos contra aquel
galopín de doa Francisco de Quevedo y Villegas, ignorante patizambo,
que se había permitido burlarse de los Grados del Perfil del gran tratadista y maestro de armas Pacheco de Narváez.
Pero las explicaciones no debieron convencer a los contertulios, por47

�LA PLUMA
LA PLUMA
bue el de la barba asiria y melena merovingia se levantó del asiento, requirió un bastón, a guisa de tizona, y saliendo al pasillo que formaban
las mesas del café, se puso en guardia como un San Jorge, y dando
desaforados gritos, se tiró a fondo. Todo ello sin importarle un pito la
sorpresa de los parroquianos, el apuro de los camareros y el pánico del
encargado, que desde el lejano mostrador miraba las fintas y estocadas
de aquel maestro de esgrima.
-No hay más que batir el hierro del contrario y tirarse a fondo.
Todo lo demás es ganas de perder el tiempo-dijo el poeta, y se sentó
satisfecho, atusándose las barbas.
Entre los amigos del espadachín había tipos curiosos, por su aspecto
y por su indumentaria.
Uno de ellos, cetrino, de facciones abultadas, de corva nariz y enorme bigote negrísimo a la borgoñona, cejas como cepillos que rascaba
constantemente con la uña del dedo corazón de la mano izquierda. Llevaba sombrero hongo de copa plana, gabán de color café con leche herméticamente abotonado, con botones diferentes, por debajo del cual asomaban los pantalones escoceses a rayas pardas. Hablaba con acento gallego, y era, según supe después, Camilo Bargiela.
A su lado, un joven de barba castaña, cortada a lo Alfredo de Muset, alzaba su ensimismado rostro y raras veces pronunciaba alguna frase lánguida. Era Godoy.
Un muchacho bajito, rubio desteñido, con aspecto de golfo callejero, gracioso y ocurrente, hacía el bajo a la voz atenorada del poeta espadachín con el piporro bronco de su garganta. Era Antonio Palomero.
Importante personaje en aquel conciliábulo, era un caballero pequeño de estatura, de perilla y bigotes mefistofélicos, calva incipiente, muy
refitolero en el decir y en sus ademanes. Mordisqueaba constantemente.
un puro. Era don Jacinto Benavente.
Otro de tez aceitunada, expresión de esclavo irredento o de Buda en
el Nirvana, ojos pequeños bajo los párpados carnosos, apenas abría los
gruesos labios mas que para exclamar: ~¡Admirable! ¡Admirable!» Era
el magnífico poeta Rubén Darío.
48

Allí estaban Martffiez Sierra, Luis Bello Sánchez el
.
.
Alonso y Orcra, González Blanco, Leal da Cá:nara Lozano:ncatun:,
cardo Marín, Gómez Carrillo y Ors y Ramos.
'
poeta, Con ellos, se dedicaban a una orgía de café con J h
. .
snobs, dibujantes y poetas inéditos.
ce e, penod1stas,
Eran los modernistas, los modernistas odiados a
démicos y por los consagrados y el poeta es adach. muerte por los acatos, su definidor, el debelador de famas m~ ad ~ -:e lo~grandes geslos viejos penachos literarios, el sarcástico rebus~~m das, . . que segaba
Ramón del Valle-Inclán.
or e np1os, era don
_Si_ se me permite una comparación microbia
. .
.
art1st1co-literario del Café de Madrid fué ara _na, d1re que el_ nucleo
rodea a una pobre célula aband
p. m1 como un amiba que
Así ingresé en aquel cenáculo. onada y Jo mcorpora a su protoplasma.
. Noté que en aquella reunión el tema favorito de la dº
'6
.
siempre un motivo literario, alguna vez se habló d p· 1Scus1 n era cast
tura, jamás ~: Música ni de nada científico.
e mtura y de EsculMe extrano también que muchos de J
.
.
incapaces de hacer la multiplicación d os ap~end1ces de hter:3to eran
otro de otras dos, que no conocieran : ~n numero _d e dos cifras por
que su cultura literaria empezaba con las s'. l;ada d~ hteratu~a clásica y
Eran _enciclopédicamente ignorantes. u imas o ras del siglo XIL
Esta ignorancia de los literato
trañeza he dºd
s, que entonces me produjo tanta ex'
po i o comprobarla después en
h
.
res, y, en escala mayor si es . ºbl
mue os pmtores, escultoArte.
pos1 e, en los músicos y críticos de
Con semejante auditorio era ma nífi
.
var por la fantasía más delirante g co_o1r a d~n Ramón dejarse llearremetiendo contra los figurones' pero mas admirable todavía cuando
.
consagrados de la época
mo vio1ento y sin misericordia esco ía J
.
' con sarcaspeores de dramas poesías novelasg d _os trozos mas selectos entre los
grito por la rotonda del café.
y iscursos y los largaba a voz en
Casi toda la literatura española contempo ,
.
ranea ca1a hecha añicos a
IV
49

�LA PLUMA

LA PLUMA
su acerba crítica y únicamente se salvaban de ser arrojadas al Spoliarium Campoamor, Zorrilla, Galdós, Valera y Menéndez P~layo.
En el Café de Madrid se iban señalando dos tendencias, y, por lo
tanto dos grupos que tendían a separarse.
U~o capitaneado por Benavente, que llevaba tras de sí a los que_ le
admiraban por sus escritos escénicos; otro grupo, a cuyo frente iba
Vall~lnclán, revolucionario, indisciplinado y revoltoso.
El núcleo benaventino fué a sentar sus reales a la cervecería Inglesa
de la Carrera de San Jerónimo, y el valle-inclanesco dió en ir a la Hor- ,
chatería de Candela de la calle de Alcalá.
En el grupo de Benavente todos literateaban más ~ men?s, en el ~e
Valle-lnclán, más abigarrado, figurábamos literatos, cancatunstas, cómicos, pintores y algún estudiante.
.
.
.
Nos reuníamos en la horchatería a las diez de la noche, y s1 las discusiones terminaban temprano, el grupo se echaba a la calle y pasea~a
hasta el agotamiento de fuerzas desde la calle del Caballero de Gracia
hasta la plaza de Isabel ll, pasando por la Puerta del Sol.
.
Alguna vez se alargaba el paseo a la plaza de Oriente o a la Cibeles;
pero esto era rarísimo, porque el grupo sentía verdadera/~bia _por todos
los países que se extienden más allá del Teatro Real o la 1gles1a de San
José.
En aquella época, Valle-lnclán pensaba dedicarse al teatr~, y cuando el grupo, haciendo un esfuerzo, llegaba a la plaza de One?te o por
Recoletos , alcanzaba las soledades de la Castellana, Valle-lnclan
quería
.,
, .
demostrarnos sus poderosas facultades para la declamac1on trag1ca.
Generalmente el trozo escogido era la imprecación de Los Aman/es
tÚ Tenul.
Valle-lnclán se arrimaba a un árbol, ponía sus brazos a la espalda, Y
lanzando el furioso destello de sus gafas al cielo, prorrumpía en extent6reos rugidos:
¡Infames bandolerooos ... l
¡Que me habéis a traición acometido!
¡~eoid ... l ¡Ensangrentad vuestros aceros!
1La muerte ya ... por compasión os pido ... !
50

Las parejas amorosas refugiadas en los bancos más metidos en sombra, abandonando su idílico refugio, se levantaban y corrían dcspavori~as. Acudían los serenos y los guardias de orden público y se armaba el
Jaleo.
. Unas veces ~odo terminaba bien; otras, conduciendo a] gran trágico y a s~s admiradores a la Prevención, llamada hoy Comisaría.
EJ pohdaco empleado que tomaba la filiación a los detenidos se veía
en un brete cuando llegaba el turno a don Ramón.
-¿Cómo se llama usted?
-Don Ramón María del ValJe-Inclán y Montenegro-contestaba
Valle desplegando sus nombres y apellidos en columna de honor.
-¿Profesión?
-Coronel-general de los ejércitos de Tierra Caliente.
-No existe ese grado en la milicia.
-¿Cómo que no?
I
-No, señor.
-¿Va usted a negarme mi grado?
-El grado mayor es el de capitán general.
-Pues yo soy coronel-general y no consiento que se me degrade en
un documento público.
-Ponga usted militar retirado-decía alguno de los polizontes para
terminar el conflicto.
~nton~es, d~~ Ramón protestaba airado y amenazaba con una reclamac1ó? d1plom~t1ca que el señor embajador de los Países-.Cálidos presentana a Espana, y todos los honrados guardias de Orden Público serían declarados cesantes.
~na noche, _en la Plaza de Oriente, Valle-Inclán hizo algo extraordinario, demostro lo grande que es su cultura literaria y Jo enorme de su
memoria. Fué dando la vuelta a la Plaza y delante de cada estat
•
· ·
d
'
ua re
cito trozos e romance, escenas de comedia, párrafos de Historia anécO
dotas que se referían al rey o aJa reina, que desde el pedestal parecía escuchar en postura elegantemente barroca.
Valle-Inclán ingresó en la compañia del Teatro de Ja Comedia, re-

�LA PLUMA
: LA PLUMA
presentó un personaje en la obra de Bcnavente titulada La Comida de
las Fi'eras, y fué aplaudido.
,
.
Por entonces llegó a Madrid, procedente de P:u:is, Ennque Corn~t~..
poeta francés ultra desfalleciente; sus títulos Y_ mentos era~ habe~ asis~ido a Verlaine en sus últimos momentos y dedicarse a un genero hteranodenominado por su autor Naderías Doloro!as.
.
. .
Era Cornuty flaquísimo, con cara de tártaro y OJOS semibizcos. Cubría su pequeña cabeza, de cabellos lacios, con un sombrero de c~lorcafé con leche, deformado y grasiento. Andaba encorvado, con la mitad
derecha del cuerpo avanzada sobre el izquierdo. A su paso lento, con
ritmo de oleaje, los flecos de los pantalones deshila~hados, las cintas.
sueltas de los calzoncillos y las correas de los borcegmes prestaban a ~u
figura algo así como una peana movediza. L~evaba un enorme gaba?'
colgado de los esquinados hombro~, y los bolsillos desbordaban cuarti-llas, hojas impresas y libros descuadernados.
.
Mascaba algo constantemente. El bastón de palma, que concluyo pordevorar, lo sustituyó con una llave, más refractaria a las dentelladas que.
el bastón.
.
,
Cornuty se parecía físicamente a Trozky, sm la energ1a que denotan
las facciones del jefe bolchevique.
,
..
Un literato español, que conoció a Corouty en Pans, le acogio en su
casa de Madrid y se prestó a administrar los pocos francos que el_padr~
de Cornuty le enviaba. Esta administración con~istía en ca~biar los.
francos en pesetas y las pesetas en bebidas akohóhcas que el hterato español, dipsómano empedernido, ingería.
.
. .
Además, este hidrófobo sujeto fué al Gobierno C1~il a de~larar_que
había llegado a Madrid el más audaz de los an_arqu1stas, . d10am1terocomo Ravachol, y que él, gloria de las letras patnas, le hab1a llevado a
su casa para vigilarle. En el Gobierno Civil señalaron un buen sueldo a~
literato.
..
. Pero he aquí que la Empresa de la Comedia _acepta la _adaptac10n.
teatral de una novela traducida del francés por el hterato polizonte, Yde
uno de los papeles se encarga Valle-Inclán.
52

En la primera representación, Valle manda a paseo a la Empresa y
renuncia a los triunfos escénicos.
La obra se da varias veces, el pseudo-polizonte deja de vigilar al
pseudo-dinamitero, en el Gobierno Civil se vuelven locos de terror y
ponen dos auténticos policías tras los zancajos de Cornuty, que se
desespera al verse perseguido día y noche.
·
Valle-Inclán vuelve a la Horchatería de Candela, trayéndonos a Cornuty, y acogemos en nuestro seno al francés.
'Jno de nuestros amigos se había enamorado locamente de una camarera de la horchatería y quería raptarla.
Nuestro amigo consultó el caso con don Ramón, y dos de·los nuestros
$C ofrecieron para empujarle en su romántica empresa. Se tomaron los
billetes del ferrocarril, se alquiló un coche y se esperó a la muchacha en
la bocacalle cercana.
Nosotros aguardábamos las noticias con verdadera ansiedad. Pasaba
el tiempo y los raptadores no venían. Por fin apareció Bargiela. Se rascaba la ceja con más furia que nunca.
-¡Nada! ¡Nada! La chica no ha apar~cido. Ese se ha quedacto allí esperando, siempre esperando.
-¿Pero ha ocurrido alguna confusión?-preguntamos.
-Nolo sé.. .
A media noche se presenta el enamorado: la desesperación en el rostro, los saltones ojos, que nosotros comparábamos a los de la llama del
Perú, llenos de furia y de lágrimas.
-¿Pero... ?-pregunta don Ramón.
- ¿Pero ... qué?-decimos todos.
. - ¿Qué? ¿~ué? ¡Oh, Dios míol-gime el enamorado-. ¿Qué? Que la
mfame hoy mismo, ahora mismo, mientras la esperábamos, se ha fugado con un francés ...
Nuestro compañero llora su amargura sobre la barba de ébano de
don Ramón, que reniega de la inconstancia horchateril y se siente
capaz de emprenderla a trastazos con todas las que ostentan servilletas
al hombro y presumen de llevar bandejas repletas de loza y de cristal
53

�LA PLUMA

LA PLUMA
sobre tres dedos de la mano izquierda con gallarda apostura de canéfora.
Pero, ¡ay!, el eterno femenino es siempre vencedor, y hasta la del empingorotado moño, Isabel, la de los grandes ojos llenos de promesas;
Juanita la Larga, digna del cincel de Fidias; Patro, la rubia, Patro, la de
belleza escandinava; María, la de ligeras manos; Dolores, la del dulce
meneo de caderas, aventan nuestra indignación.
Mientras escancian el café con gotas oyen los madrigales de don Ramón, vcrdrs hasta el paroxismo, y sus manos, d.iestras to el manejo de
cucharillas y de tazas, tiemblan, y la rubia y alcohólica mixtura denominada ron, que el encargado compone todas las mañanas detrás del
mostrador, pasa a raudales de la botella a las copas, y las gargantas artístico-literarias la sorben con mayor delicia, puesto que es un suplemento gratuito.
En nuestra reunión ocurren cosas extraordinarias. Se 4cscubre que
uno de los contertulios posee condiciones pasmosas para empeñar objetos que el adusto prestamista rechaza. Valle-lnclán estimula al maravilloso pignorador. Un día es colocado en una casa de préstamos un dedo
amputado conservado en alcohol; otro día 1,1na merluza. ¿El colmo sería empeñar un amigo? Pues bien: nuestro compañero consigue pignorarlo durante una hora.
Aquella época era ingrata para losjóvetus tí/tratos, frase de Cornuty;
no se vendían libros y los periódicos pagaban mal a sus colaboradores.
Valle-Inclán, como todos, se resentía por la crisis, pero aguantaba poniendo a mal tiempo buena cara.
Un editor de novelas por entregas le encargó que convirtiera en narración novelesca una obra estrenada con éxito, y Valle-Inclán sa!isfizo
el deseo del editor, hinchando aquel perro melodramático de modo que
diera muchas entregas.
El inventor de un específico para las enfermedades del estómago deseaba anunciarlo en verso, imitando a los fabricantes del Jabón de los
Príncipes del Congo, y el poeta escogido por el inventor era don Ramón
del Valle-lnclán.

s,

En la horchatería nos dedicamos a mover sabiamente el plectro, y de
allí surgieron estas y otras semejantes estrofas:
En toda fiesta onomástica
os dije: «Comed, bebed,
atracaos, absorbed
la dosis de Harina Plástica».

•

Retorciendo la filástica
un cordelero enfermó,
pero al punto se curó.
¿Cómo? Con la Harina Plástica.

¿La pesadilla fantástica
os agobia en invernales
noches? ¡Los estomacales
jugos con la Harina Plástica
reconfortad, animales!
Creo que esta última poesía no fué admitida por el descubridor del
específico, y ha permanecido inédita hasta ahora.
Un éxito literario permitió a Valle-Inclán abandonar a sus dos Mecenas.

* * *
Nuestra tertulia se trasladó entonces al Nuevo Café de Lennte de la
calle del Arenal.
Allí, Abclardo Corvino, excelente músico, tocaba el violín acompañado por un pianista estupendo. Creo que pocos intérpretes de Beethoven, de Mozart y de Haydn serán tan clásicos, tan respetuosos, tan justos como aquel pobre muchacho apellidado Enguita. Su recuerdo será
querido mientras viva alguno de los que se sentaban en aquel tiempo en
los viejos divanes del café.
El pianista quemó rápidamente su vida y alguna de las que iba1t a
esperarle al café, parodiando al jorobado de Víctor Hugo, puesto en solfa por Verdi, puede que diga:
-Le solle co¡,ra110 lievi qutl capo amalo.
SS

�LA PLUMA
Vallc-lnclán se distinguía entonces por su falta de oído musical; para
él, exquisito armonizador de la palabra, lo mismo era el azulado sonido
de la flauta que el cobre de los timbales; todo, ruido más o menos desagradable.
Así es que los primeros conciertos fueron para Valle-Inclán largas torturas, que resistía arrinconado en el ángulo donde habíamos hecho el
nido. La cabeza caída sobre el pecho, la nariz metida entre las barbas y el
sombrero tapándole los ojos, parecía un faquir durante el sueño extático.
Otras veces alzaba el demacrado rostro para tomar por testigo de su suplicio a los arcos voltáicos que iluminaban el café colgados en el techo,
y lanzaba profundos suspiros, que iban a perturbar la manta de humo
de tabaco que flotaba sobre nosotros.
Nuestra reunión, con el tiempo, fué variando; al principio se compuso casi totalmente de literatos; después, la mayoría, eran pintores, escultores, dibujantes y grabadores, y las discusiones cambiaron también;
si antes se habló de literatura luego las artes plásticas fueron nuestro
tema.
La desaparición de los snobs literarios y artísticos, un tanto corrompidos por El Mercurio de Francia, hizo que se citaran menos entre nosotros a los literatos y artistas a la moda contemporánea y más a losantiguos.
En realidad, lo que constituía el nervio de nuestra reunión era la
salvaje independencia de juicio de cada uno de nosotros. Por eso las dis
cusiones se hacían interminables; duraban, a veces, días y días.
Agotado el tiempo, lanzábamos nuestros últimos argumentos al ponernos el gabán, al embozarnos en la capa, entre el estrépito de las sillas que los camareros colocaban encima de las mesas y el del choque
de las cucharillas y de las tazas que lavaban sobre el mostrador. Nos despedíamos conservando nuestras líneas de ataque y defensa, y a la noche
siguiente volvíamos a la carga, excitados por el tabaco, el café y los alaridos del violín, que ponía sus agudos crescendos sobre la tempestad de
voces que brotaba de nuestro grupo.
Noche de fiesta cuando don Ramón nos leía su última obra.

LA PLUMA
Don Ramón, en el centro, se quitaba los lentes, se inclinába sobre
las cuartillas; todos nosotros escuchábamos en silencio, y de aquel círculo de cabezas atentas, de espaldas corcovadas, salía la palabra metálica
del maestro relatando las fabulosas andanzas del Marqués de Bradomín
-o las hazañas de Cara de Plata, el segundón alegre y perdulario.
Nuestra reunión adquiría importancia cuando llegaban las Exposi.c iones de Bellas Artes; los divanes del café se llenaban con artistas de
provincias; llegamos a tener corresponsales en Londres, en París, en
Munich, en Basilea, en Roma.
En Madrid nos temían.
-Vaya usted a todas partes; pero jamás, jamás vaya usted al nuevo
ufé de Levante-dijo un ilustre profesor de Pintura a su discípulo pre&lt;iilccto-. Allí se lleva a la juventud a dar contra una esquina.
Muchas veces Valle-Inclán ha dicho:
-El Café de Levante ha tenido más influencia en el Arte y la Litera'tura contemporánea que un par de Universidades y de Academias.
Si se estamparan aquí los nombres de los que se sentaron en nuestro rincón quizá los lectores de LA PLUMA dieran la razón a Valle-Inclán.

* • *
Un espectáculo de variedades que se inauguró en el Frontón Central
110s hizo abandonar el café por una temporada.
Picton"hus a/que poetis fuimos a admirar a la Mata-Hari, a la Fornarina, a la Imperio y a las hermanas Victoria y Anita Delgado, llamadas
«Las Camelias».
Llegó la boda del Rey y entonces comenzó el prodigioso cuento que
Teófilo Gauthier o don Ramón tan solos pudieran escribir, y que tuvo
-desenlace con el casamiento de Anita Delgado con el Maharaja de Kapurtala.
No me atrevo a indicar, ni sumariamente, la participación que nuestro grupo tuvo en el asunto. Tan sólo diré que una carta escrita por VaJle-lnclán, traducida al francés por un distinguido pintor, que fué en-

�LA PLUMA
viada con la firma de Anita, decidió al Nabab a llevársela a Par!s y a hacerla Princesa.
El pintor que tradujo la carta acompañó hasta París a la hermosa.
bailarina malagueña, y Valle-lnclán antes de partir le dijo:
- A ver si consigue usted del Príncipe para mí una condecoracióni
de Kapurtala con uso de uniforme.
Y durante unos meses estuvimos esperando ver entrar a Valle-lnclán
en el café con turbante de muselina, caftan de cachemira teñido al batik y al flanco el corvo alfanje damasquino, como el que don Juan Nicasio Gallego hace rimar con asesino.
La reunión siguió en el mismo rincón del café años y años. Pasaron
por allí nuevos literatos, nuevos pintores, nuevos amigos y nuevas ¡.nodelos. Todo se renovaba menc-s don Ramón del Valle-Inclán, inconmovible en su puesto.
Llegó la Guerra Europea y con ella las inacabables disc_usiónes.
Valle-Inclán, desde el principio, fué aliadófilo ferviente.
Entonces Valle militaba en el partido tradicionalista, y en ese partido, los únicos que estuvieron acordes con la tradición, fueron don Jaime y Valle-Inclán, el resto de los jaimistas se de::laró francamente ger-manófilo. Veía el tradicionalismo español en el Káiser el triunfo de la
autoridad y de la espada, y con la derrota del inglés y del francés veían.
derrotados también los principios liberales y democráticos; creían queel triunfo de Germanía vengaba a España de las desdichas que atribuían
a Francia y a Inglaterra, cuando probablemente nuestra patria ella solamente ha sido la causante de su desgracia.
Valle-lnclán tenía que ser aliadófilo como poeta, como artista y como.
católico.
Francia, aun ahora mismo, es la nación más católica del orbe, la.
que más hombres y más dinero gasta en la propaganda de la fe.
Valle-Inclán lo sabía, no así sus correligionarios del tradicionalismo.
Valle-Inclán se sentía más cerca de Chateuaubriand que de Goethe,
de Pascal que de Schopenhauer, de Barbey y de Gauthier que de:
Nietzsche.
58

LA

PLUMA.

Cuando Italia se decidió a combatir al lado de Francia y de Inglate-rra, la aliadofilia de Vallc-lnclán se exacerbó más, y en su mente de poeta y de artista, Rafael, Leonardo, Bocaccio y el Ticiano combatían con-tra Alberto D11rero, Holbcin, Goethe y Lucas Cranach.
El papado luchaba contra Lutero.
_
En nuestra reunión del café, la guerra europea no era un problema.:.
militar, sino lucha artística.
Aliadófilos y germanófilos esgrimíamos como mazas los sagrados.
nombres de los artistas.
Un distinguido literato francés contó la historia de nuestro grupo,.
del café de Levante en una revista de París, y cuando una cosa pasa a ..
ser motivo literario es que está muerta o que va a morir.
Efectivamente, el dueño del Café lo cerró y tuvimos que buscar nuevo refugio.
Valle-lnclán fué invitado por el Gobierno francés a visitar los campos,
de batalla, estuvo varios meses sepando de nosotros, y como era la columna vertebral de nuestro grupo, éste se deshizo para siempre.
Ahora Valle-lnclán frecuenta otros cafés cuando viene a Madrid, y a.
su alrededor se reúnen literatos y artistas ávidos de escucharle.
Ya Publio Ovidio Nasson solicitó, hace cerca de dos mil años, la ve-nia para comparar entre sí las cosas más lejanas, y yo, aprovechando el
permiso, quiero decir que, así como en el extremo del acantilado en que:
anidan el petrel y la praellaria de largas alas, y las algas cubren con ver-de cabellera, insensible al teredo que le carcome los recios fundamentos,
al embate del mar y al de los aquilones, está la ingente roca siempre erguida, así el poeta levanta su orgullosa cabeza. Los años la habrán en-canecido; pero la eterna juventud la ilumina, y allí, donde él se encuen-tre, acudirán a beber los sedientos de arte y de belleza, porque su palabra-..
es fuente siempre fresca, siempre nueva, siempre generosa, siempre..
mágica.

Rico.oo

~

J

BAROJA.

�LA PLUMA
-Señora-repuso ValJe-Inclán con su gesto más noble-, el personaje principal era mi abuelo.

• • •
I.J

VALLE-INCLÁN, EN PARÍS
•n o he visto en la sala artesonada de un caserón hidalgo de Galiciá, un flibro de juventud autorizado con el nombre de
Valle-lnclán y datado en París.: La palabra, esta palabra
¡
mágica: París, iba muy bien al final del libro. Pero don Ramón ha hecho a París su primer viaje cuando la gran guerra. Vivía entonces su admirador fervoroso el diputado francés Jacobo Chaumié que,
.años antes, había traducido en Le Ttmps, Mi hrrmana Antonia, y en el
Mercure, Romance de lobos. Jacobo Chaumié, en quien ha perdido la
literatura española un amigo exquisito y leal, pertenecía a una familia
patricia de la República francesa. También vivía aún Chaumié, el pa. dre, uno de los políticos de la República. Toda la familia, que conocía
a Valle-Inclan por la admiración de Jacobo, deseaba conocerle en per: sona. Don Ramón se había llevado a Galicia, un verano, a su amigo, y
le había prometido devolverle la visita. La curiosidad por acercarse a la
. guerra, le hizo no demorar más el devolvérsela.
Su primera noche en París, estábamos de sobremesa en casa de los
-Chaumié. La madre, con la cultura tan a punto de una dama francesa,
,hallábase preparada para recibir dignamente al huésped: acababa de releer Romance de lobos. Y estaba impresionada con esos lobos de cristia...nos, entregados a los siete pecados capitales.
-¿Son todavía así los hombres de su país?-le preguntó madame
•Chaumié a Valle-Inclán.

Al otro día nos paseamos por París. A don Ramón le sofocaba el'
follaje abundante de los muchos y copudos árboles parisienses. Lo quemás le gustaba eran las perspectivas del Sena. Se detenía en los puentes.
y miraba como el capitán desde el puente de un barco. Allí respiraba..
con la vista.
Recuerdo que entramos en un «restaurant» del barrio Latino, en ek
«restaurant de los Médicis», enfrente del Luxemburgo; y cuando nos.
habíamos instalado, se acercó a nuestra mesa el «maitre d'hótel» ha-ciend,, reverencias, con su servilleta debajo del brazo, y dijo, presentándonos la lista de vinos:
-Monsieur del Valle-lnclán, el dueño de esta casa que ha honrado.,
usted con su visita, se sentiría aún más honrado si usted le permitiera
ofrecerle los vinos que más le agraden de su bodega.
Don Ramón se quedó harto sorprendido. Nos miró luego como si.
fuese una broma de los que íbamos con él. Pronto se convenció de que .
ese dueño de «restaurant» era, en efecto, algo Médicis y había visto en,
un periódico la fotografía del «grand ecrivain espagnol», a quien rendía .
los honores, frecuentes en París, a los valores literarios.
¿Cómo no iba a sorprenderse el Valle-Inclán que en Madrid ha tenido que reñir batallas con los encargados de aquellas famosas cervecerías..
de literatos y camareras?

• • •
Don Ramón, en París, no hablaba más que en español. Para ir a las .
trincheras se vistió de carlista: llevaba capote y boina. Esto le hacía pa-.
recersc a los soldados alpinos; y, cierta vez, un soldado le confundió con
el general Gouraud, que también es manco. Pero, no soy yo, es el mismo,,.
Valle-Inclán quien ha de contar, algún día, su epopeya. Hizo lo que a
ningún civil extranjero ni francés le estaba permitido hacer. Su aspecto .
61

60

'

�LA PLUMA

militar además de sus amistades, le facilitaba todo. Estaba más que im
ponent~. Parecía hasta más completo: el nervi~ parecía músculo. Un día
-de marcha resbaló en un mal paso y el companero de armas que le ayu&lt;ió a levantarse contaba luego:
-¡Lo más extraño de este señor es que pesa menos que una pluma!
Yo le decía a Valle-Inclán:
-Es una lástima que sea verdad todo lo que está usted haciendo,
porque a usted no se lo van a creer.
Llegó a prestar servicio. Voló sobre las lineas alemanas, y las .m~las
lenguas insinúan que hasta lanzó bombas. Aquella noche estaba invita-do a cenar en un Estado Mayor. Sin embargo, los aviadores, encantados
-con él, le retuvieron.
-¡Usted es de los nuestros!-le aclamaban.
Y don Ramón, magnífico, mandó un cortés recado al Estado Mayor
-~xcusándose de asistir a la cena por tener que acampar con los suyos.

* * *
Mauricio Barrés dió una comida en honor de Valle-Inclán. El intérprete fué Chaumié. Hablaron de Santiago de Compostela y de los peregrinos franceses que atravesaban las ciuda~es galas _eor la call~ de Santiago. A la salida, don Ramón hizo los debidos elogios de Barres. .
- Y su persona, ¿qué impresión le ha hecho a usted?-hubo qmen le
p~~~-

.

-Parece un cuervo mojado-fué la respuesta de Valle-Inclan. Toda. vía hoy se repite en los ecos literarios de París.

* * *
La impresión que Valle-Inclán dejó en París a los que le trataron,_la

resumía muy bien el padre de Jacobo Chaumié, el anciano Sr. Chaum1é,
-a quien por muchos motivos la política le había hecho conocer a los
hombres. Y cuando, delante de él, se hablaba de don Ramón, nunca dejaba de argüir:
-He ahí uno que no es trivial.
CORPUS BuGA.

V ALLE-INCLÁN Y LOS ARTISTAS
t:CUERoo· aún con cierta emoción la primera vez que vi a
Valle-Inclán. Fué en el viejo Café de Levante, ya desaparecido. Don Ramón erguía su magra silueta en medio de sus
amigos; y en su noble cabe7.a de guerrero o santo de piC'•dra, los oJos, tras de las gafas de carey, tenían un fulgor de cobre. Hablaba de Santiago de Compostela, ciudad maravillosa donde vivía su
,mocedad turbulenta, y con encendida palabra iba describiendo el pórtico de la gloria del maestro Mateos.-suma teológica de los analfabetos y
peregrinos galaicos-y evocando las obras ingenuas de los canteros picardos. En torno a él congregábanse Ricardo Baroja, Romero de Tones,
Julio-Antonio, Anselmo Miguel, los hermanos Villalba, Corpus-Barga,
Penagos, Mariano Miguel, Vighi, Vivanco, Arteta, Solana, Montenegro
.Y algunos artistas incipientes, que escuchaban con atención las sugestiones artísticas de su palabra.
La influencia de las normas estéticas de Valle-Inclán en el arte español contemporáneo ha sido muy grande. Todos los artistas citados-entre los cuales muchos han alcanzado sólido y merecido prestigio-fueron influidos, en más o menos grado, por sus doctrinas, y las difundieron por medio de sus obras. Presidia, con él, este grupo, Ricardo Baroja,
y los dos se complementaban como el cuerpo y el alma. Don Ramón
-era el espíritu; Baroja, la materia en su más noble acepción. Éste exalta,ba a Velázquez, Ribera, Cervantes, Pasteur, Kant; aquél respondía con

[D

6:1

63

�L A PLUMA
genuo y detallista, como en los cuadros de Patinir, o se funden en una
magnificencia clásica como en las pinturas murales de Ticiano y Veronés. De ahí su gran amor por la pintura, su finísima percepción y sensibilidad por el color, que le han hecho exaltarse tantas veces ante la tierna y aguda armonía, olorosa a lirios, de los verdes y morados del Tintoretto, y ante los cándidos azules, raso$ y oros, de la anunciación del
Beato Angélico.
También a las artes aplicadas llegó su influencia. Su gusto por lo plástico llevóle siempre a preocuparse por la belleza del mueble y la decoración del interior; a sus ideas sobre estas materias se debe en gran parte
el renacimiento actual de las artes suntuarias en España que iniciaran
los Villalba, extrayéndolo de nuestro renacimiento histórico ...
Pero donde la influencia de Valle-Inclán ha sido más clara y definida
es en las artes del libro. Todas las ediciones actuales que presentan interés artístico están derivadas de las de sus primeros libros: sobre todo,
de Voces de e,·e t,,, donde don Ramón puso lo mejor de su gran conocimiento de este arte.
He queriJ o apuntar, si bien sea sucintamente, su influ~ncia sobre los
artistas rnntemporáneos, y creo q ue cuando en lo futuro la pintura, escultura y el arte aplicado que hoy se produce sean bien estudiados, la actuación de Valle-lnclán en este sentido cobrará un relieve extraordinario.

J. MovA
Rafael, el Greco, San Juan de la Cruz, Paracelso, resultando de estas
inolvidables discusiones un perfecto equilibrio y una gran amenidad.
Valle-Inclán es un escritor esencialmente plástico. El alma de sus
personajes se nos revela por la acción y por el gesto antes que 1~ p~labra
sea dicha, y la emoción que sentimos al leer sus obras es mas bien el
producto de una visión pictórica que de un minucioso análisis p~ic~ló-gico. Existe siempre en sus libros una unión perfecta entre el pa1sa¡~ y
las figuras, que se destacan vigorosas, ya sobre fondos de un encanto m-

DEL

PtNO.

��LA PLUMA

RAMÓN DEL

[I

VALLE-INCLÁN

grand Ramón a la barbe de bouc», ainsi que I' appelait Rubén, a en effet, comme tant d' autres poetes, quelque chose
de faunesque, en méme temps assurément que 'de sacerdotal. C'est aussi a Jui que Rubén envoyait ces roses d'.un Versailles du dimanche ou il errait, parmi une foule «municipale et épaisei..
Et il Jui adressait ce souvenir comme a un reve qui console dans la détresse. Ramón del Valle-Inclán exhale une poésie a laquelle le creur ne
saurait résister. Il possede un grand _secret, et il sait combiner les charmes les plus puissants pour exercer sa magie.
.
Ramón del Valle-Inclán est d'un pays peuplé; de songes, ou les chars
aux roues de bois plein passent au loin avec un bruit tel que toutes les
terreurs sont permises aux vogageurs, aux bergers et aux enfants. Galicien, il appartient a un de ces groupes celtiques qui émergent a diverses
pointes occidentales de l 'Europe et qui, a divers moments de l'histoire,
ont produit un harmonieux charmeur capable d'inquiéter les hommes
et de leur rendre le goO.t du réve.
Apres deux siecles de raison, de géométrie, de constructions abstraites et d'intelligence, le celte René de Chateaubriand a su rctrouver dans·
les voix du passé le grand trouble humain, l'appel des terres vierges, le
besoin de créer des dieux. Ainsi apres les jours lucirles et monotones de
l'hiver ou de l'été, tout-a-coup, le parfum et la température des demi68

i;:

saisons produisent en nous une impérieuse nostalgie. Les personages
de Valle-lnclán, qui sont des gens d'église, des nobles et des sotciers
c'est-a-dire des gens de tous les temps, parlent un Iangage qui se pro:
longe dans les époques anterieures et réveílle d 'étranges échos. Certaines paroles nous plongent dans le passé, surgiss~nt a travl!rs Je silence
comme du fond des contes de notre enfance, et nous semblent des formules rituelles de religions tres anciennes dont Je sens se seraít obscurci. Des passions, comme les vapeurs d'ur.e vieille terre sacrée, dirigent
ces personnages et des charges traditionnelles pesent sur Jeur destin.
Epris de gloire et d'héroisme comme D'Annunzio, extravagante et
fier comme Barbey d'Aurevilly, Ramón del Valle-Inclán, connétable
des lettres espagnoles, est surtout un poete, un enchanteur, un connaisseur du _myste~e, un év~cateur de tragédies perdues. Son marquis de
Bradomm, «la1d, cathohque et sentimental~, dans ses voyages a travers
le temps et J'espace1 a vu les ames de ceux et de cel]e,s j q~i se melerent
a ses av~ntur~ comme on devine l'ame d'un portrait qui s'efface, et
cette vo1x qui nous parvient est celle d'un ami que nous aurions connu
dans un autre monde, parmi des ombres romantiques et des chimeres.
1.KAN

CA.ssou.

DON RAMÓN DEL VALLE-INCLAN
~amón del Valle-Indán est peut-etre, a mon avis du
m,01ns, ~e p~us grand écrivain de l'Espagne contemporaine.
C est lm fa1re tort que de le présenter au public francais
. .comme une sorte de Barbey d 'Aurevilly. Cette facon de
fixer les :dees est par trop sommaire. Ils sont tous deux cath 1·
é ·
•~ ,
•
..
o 1ques,
r~c s ¡usq,u" 1 ~me est tres trad1t1onnalistes. Mais la s'arr~te l 'analog1e: ell~ n est pomt profonde. Jamais Barbey n'aurait écrit Romance de
lobos m (dans un tout autre genre) cette étonante comédie de
· _
tt
blº , .
manon
ne es, pu 1ee ¡ustement par LA PLUMA et intitulée: Los cuernos de don
ON

69

�LA PLUMA
Friolera. Il n'avait ni ce sens du passé, ni cet humour. Il aurait tout
juste pu imaginer et peut-~tre manquer les Mémoires du Marquis de
~,Bradomin. II ne pouvait rémonter plus loin que le XVIIIe siecle. Tandis que don Ramón pénetrc jusqu'au creur du moyen-age, et cela naturellemcnt, sans effort; et c'est ce qui donne a son style cette native
: grandeur. 11 y a en lüi une pureté austere, une certaine rudesse, quelque
. chose de primordial, une ver/u qui frappe-qui impose le respect. II est
- seul de ~on espéce. Ir est grand.
FRANCÍS DE MIOMANDRE.

,1

t

LA PERSONALIDAD FANTASMAGÓRICA
DE DON RAMÓN

VALLE-INCLÁN Y EL 98
Ramón del Valle-lnclán es, tal vez, el único escritor de la
generación del 98 que no ha escrito nada sobre ~El Problema
Nacional,.. Declarémoslo sin empacho: esa nave ausente asume una de las más firmes bellezas de la gran fábrica erigida
•por el gran constructor. ¡Con qué deleite no léemos esas blancas páginas! ¡Oh, aquel terrible nacionalismo a redropelo de aquellos demoledores del 98! Basta, basta. Necesito ser real como un europeo cualquiera. No me place, hipotético, sentirme perdido, egregiamente perdido en la irrealidad de una España demasiado planteada como problema. ¡El problema de España! ¡Qué cansancio, qué fastidio! ¿Ño es
bastante vivir simple y fuertemente-sin más-esta tremenda y magnífica fatalidad de ur español? Arquitecto, frente al solar: ¿y la posible
-casa? Ingeniero, frente al río: ¿y el posible puente? ~te España», ~nte
el porvenir de España», no. En España, en el presente más atareado de
-España. Pero ya Valle-Inclán, entonces, el único entonces, levantaba
-sus casas de prosa y tendía sus puentes de verso dentro de su ideal España perenne. Por lo que «escribió» ypor lo que no escribió, vítor, vítor al poeta puro de ]a generación del 98.

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1

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JoKG.E GUJLLÉN.

m

la personalidad literaria, sobre su misma historia persona], después de mi relato de las numerosas maneras que tuvo
de perder su brazo, queda en don Ramón la personalidad
fantasmagórica.
No puede ser verídica ni seguida y ordenada la descripción de esa
personalidad, tiene que brotar de la pluma como los dictámenes de las
echadoras de cartas.
Tengo que reclinar la cabeza sobre los brazos echados sobre la mesa,
en ese oscuro cercado de uno mismo que forman así, para suponerme a
don Ramón y recordar su personalidad fantasmagórica, esa personalidad
que es la más difícil de encontrar y que en don Ramón es tan potente.
Tan fantasmagórico es, que en las tablas de las puertas del Renacimiento, entre ringorrangos, volutas, rúbricas y hojarascas, hay unas cabezas de su calaña, cuyas barbas desmadejadas son útiles a la estructura.
En una de esas puertas misteriosas, en caoba oscura del Renacimiento, he visto yo antes a don Ramón el fantasmagórico.
OBkl!

* * *
Don Ramón procede de Cronos, así como otros proceden de Dios.
El viejo Cronos es el abuelo natural de don Ramón, que cuenta tam71

�LA PLUMA
bién entre sus antepasados al otro viejo Cronos de los ríos y al Cronos
de las nieblas y al de los entresijos de los bosques tupidos.
Don Ramón vino al mundo con sus barbas de hilos claros, y de niño
era el asombro de los demás niños con sus barbas luengas, que entonces, :rnnque después haya sido tan moreno, eran rubiales como las de la
panocha.
Don Ramón tuvo una adolescencia fantástica , grave, de seminarista
que va a ser patriarca de las Indias.
.
Sobre los libros cayeron sus barbas como raíces de los conceptos,
como arraigo de la cabeza a la que subían las ideas por ahí.
Vió agonizar a muchos viejos que Je dieron la mirada última, y tiró
de las piernas a los muertos para que no se quedasen rígidos y sin el
descanso que hay en tener las ¡.,iernas estiradas.
Se extasió en la selva viendo raíces como serpientes, quietas unas sobre otras en cópula inmovil.
Bailó con las vaqueras del bosque en esos &amp;alones que cierran los arbustos y aclara una especial luz verde clara.
Tuvo un caballo prestado-se lo prestaba el boticario-; pero él, con
su decisión y su fantasía, lo convirtió en el ca bailo de las leyendas, en
el hipógrifo que echa fuego por las narices y lleva sobre sus lomos al caballero y a la raptada.
Acompañó a dar la extremaución a las aldeas que están sobre los picachos y en las que la muerte se reviste de más absurdidad.
Don Ramón tuvo el primer sombrero de copa a los diez y seis años.
Era sombrero de copa muy alta, en el que iba toda la librería de sus
ideas. Se paseaba por el atrio de la iglesia aldeana, imaginando lo que
tal vez hiciese algún día, acariciando las empresas, esperanao que escampase después de las lluvias que hay que aguantar primero en la
vida.
Don Ramón tenía una gran habitación que daba a la parte fuera del
pueblo, dedicándose a mirar la naturalidad del campo, su atroz monotonía que sólo el Arte puede amenizar.
Don Ramón olió día tras día las humedades de la casa gallega, y fué

LA PLUMA
lomando todo él ese olor a maderas antiguas y a manzanas ·guardadas;
-en fin, ese húmedo sentido que guarda su estilo.
En la habitación torcida en que parecía que iba a naufragar don Ramón, flotante en el valle sobre aquel primer piso, recogió luces, al pare-cer inútiles, de las que después había de acordarse muchos años. En los
.inviernos, con las ventanas cerradas y el ruido de las máquinas de escri.bir de la lluvia sobre el zinc de las ventanas, creció la personalidad de
·sauce y reloj de arena, que es en el fondo la de don Ramón.
En la otra ventana, en la que no daba a la espalda del pueblo, sino a
la calle estrecha y siempre lloviznada, en cuyo pavimento sonaban las
barcas de las almadreñas, había un espión, un espión que recogía la silueta de todos los que pasaban, reflejándose, sin asomarse al balcón, en
el pupitre interior de su memoria, detrás de todos los cristales que guardan del invierno.
En ese espión vió la humanidad implantada para la novela.
Después don Ramón salió de su tierra, la mitad en peregrino, la mi'tad en emigrante. Por eso tenía que ir muy lejos, tenía que tocar en tierras líricas ignoradas.
Vino a Madrid en la última diligencia y se atracó del paisaje de España para siempre. Tardó días enteros en transitar los •puertos», esos
magníficos puertos secos que succionan al universo en su entraña y ab':SOrben aires extraños, lejanos, exóticos, corales y madréporas de luz,
además de inmensas, rutilantes y claras estrellas diurnas.
Al cabo llegó a Madrid este gran señor literario, y se encontró con
un Madrid lleno de aguadores. Vagó por las calles; y dió, como nadie,
la representación de las cosas de aquel tiempo en los cafés y en las terlulias privadas. Dijo las primeras paradojas, que hasta llenaban de asombro a las columnas de los cafés y hacían abrir la boca a los rodilleros.
Ya entonces tenía don Ramón la aristocracia desdeñosa y agresiva
•que merece un pueblo tan plebeyo.
Hay que saber que don Ramón estuvo en las casas de huéspedes en
·que hay que esc6bir sobre las mesas de noche y en que hay que comer
-con los demás.

�LA PLUMA
Don Ramón tiene siempre la exaltación despreciativa que le quedó.
de aquellos días en que tuvo que yantar con los beocios peores, los que
no tienen siquiera la grandeza rústica de los de las Posadas.
Don Ramó11 entonces salió en un barco de vela con rumbo desconocido. Se veía su baúl negro atado sobre el barco, y a don Ramón sentado junto al palo mayor, con sombrero de copa y envuelto en la capa del
emigrante, en cuyo cuello, los broches eran dos conchas, para que sehermanase.el emigrante con el peregrino.
Cuand~ entró en la bahía de Méjico se puso en pie y permaneció en
pie con dignidad de visitante que sabe ponerse en pie cuando está a la
vista del que le va a hospedar. ¡Gran caballero!
Don Ramón encontró en Méjico un Madrid más romántico aún que·
el Madrid de entonces, y que daba a unos campos de gran estilo. Alfon-so Reyes, Orozco, Rivera, acababan de nacer, y por eso no pudieron hacer los honores al patriarca.
Todos los relojes de Méjico sonaron en sus oídos con timbre español-porque aunque parecen lo mismo las campanadas de unos y otros.
relojes, hablan lenguas distintas-, y le parecieron todos los relojes relojes de reloj de cuadro, relojes del puro estilo evocador.
Le recibió el ídolo en piedra jabaluna, y desengarfia en su honor los.
dientes poderosos de su boca desdentada, regalándole ese gesto de movilidad que no había hecho nunca.
Acarició las trenzas de una hermosa mujer, praviana ideal con pelo,
teñido en la tinta china de Dios) con el punto aún de la que Él derritió
en el platillo para hacerla morena pura.
Volvió.-Su capa estaba agujereada, su sombrero de copa tenía en los.
bordes rozaduras de cuello de gabán, y sólo se trajo de allí un bastón.
una bengala de una madera exquisita del país, como si fuese la vara mágica para conquistarlo todo al regreso.
Madrid le aguardaba Jo mismo que le dejó. Al recordar las calles y
las costumbres de aquel tiempo, se ve que se veía menos, aunque lascosas tenían el mismo aspecto. Había una opacidád en las calles que patina y va bien al recuerdo de aquel tiempo.
74

Valle-lnclán, fantasmagoría de Vivanco.

�LA I' l. lJ M A
Don Ramón pasaba por las calles ocultándose detrás de una anuncia•dora de los teatros. Yo creo que por arte misterioso de magia le seguía
uno de esos biombos anunciadores, protegiendo su paso por las calles,
-&lt;lisimulándole. Yo recuento haberle querido ver al pasar y haberme en-contrado siempre al insistir con esa interposición de una cartelera.
Aquella fué la época de sus célebres desafíos; a~uel que no qui~ el
contrincante concertar sino se cortaba don Ramon su melena, mitad
de poeta mitad de gitano bravo, y don Ramón se lanzó al desafío con el
pelo recogido de extraña manera.
.
Su desafío con revólver también fué célebre. Desechó esas pistolas de
:.salón de los desafíos, y quiso desafiarse con el arma de fuego moderna,
que era entonces el revólver, con su cilindro giratorio, que le convertía
en aloo así como en la pistola cinematográfica. Cada uno de los dos con\trinc;ntes tuvo derecho a descargar sus siete tiros, dando gusto al dedo
y viendo variar de postura a la rueda fatal. Pero después de los catorce
tiros los dos quedaron ilesos.
En aquella época sentía don Ramón el rizo de su melena sobre el
-.cuello del gabán, y eso le daba una gran fuerza, un gran tesón, un empuje barbarisco. Abrigaba su personalidad aquella melena extraña, melena de gitano, melena de hombre que va hasta el fin.
.
Don Ramón acarfriaba y pensaba el estilo. Se encerraba con el estilo
,en su cuarto y se estaba días enteros encerrado con él y recibiendo la comida por el montante de la puerta.
Fué el primer estilista que hubo en España que en vez de hacer su
-esposa a la retórica, la hizo su querida, y no su querida _para pegarl~ y
.maltratarla-en eso quizás había tenido anteladores-, smo su quenda
para someterla a su espíritu y hacerla los mimos inolvidables.
Don Ramón, para pensar bien en sus cosas, pasaba la noche en las
iglesias en que había adoración nocturna; y su e~píritu así, se llenó de
palpitantes y vivas lámparas votivas y de lampanlleros ~rpctuos.
Cada día tenía más maravillosas condiciones de falur, y hasta conseguía fenómenos de levitación- las formas de.sus ideales mu_jercs as•Cendían sobre el suelo-, y también consegu1a que las semillas que

LA P L U .\1 A

Aguardaban, que estaban preparadas para después, germinasen espontá-neamente, y con gran antelación.
En aquella esposa, que no sabía nada; en que na~ie se imaginaba d
porvenir y, por lo tanto, se veía el presente sin profundidad, todo plano,
y en estampa para niños o en grabado de La 1lustrc1rió" li ¡,ano/a 'V
Awuni:ana, don Ramón paseó su melena como un rey merovin~io d;J,
porvenir soviético.
En aquella épocá fué en la que se dedicó don Ramón a la alq uimia
misteriosa, no por encontrar la despreciable fórmula del oro, s1110 para
encontrar la palabra creadora, la imagen en que más durad1.:ra pudiese
ser la figuración. Es su época de Fausto. En sus ojos queda el tu.:go de
sus manipulaciones y de sus hornillos, y llevaba a las tertulia, e~ orillo .
extraño. Fué su hora de leer en el gran Facistol los libros i II mc·11s ,s de
los que cuelga úna larga cinta como señal, puP.s s1 se perdiese p ·&gt;r Jonde
se iba, se sería ya un extraviado eterno.
Don Ramón adquirió, después de eso, facultadc; má-; m ,
,,., as,
y pudo, por ejemplo, cambiar el estado de la luna y s 1~ f ,s
,una,
que era llena, se convertía en luna menguante, dt:spués J
J,HO.
¡Sólo un escritor, y un escritor fantasmagórico CútnO don l{
, 1. es.
capaz de conseguir eso!
En ese momento don Ramón es un gran adi vino y un «m .: 1 &gt;» deprimera. Con su vara mágica hace aparecer cu dros, hab1ta..:1 , ..;S. una
mujer que sufre, un marino que vuelve, cosas, ~n fin, que " · llenen
que ver nada con la magia de salón, pero para la:, qu.: estdb
. ~ a sLL.
figura y dispuesto el poder de su cabeza
Don Ramón consigue ya su consagración. T ,,da la cinlt;; ... J 1, los.
periódicos, las cosas, los descubrimientos, han a..:tuadJ p
¡ h! la
gente le comprenda. Ya don Ramón cortó la vuelta Je s , ·1
, ,. el
plumaje en que se encoge el águila y se siente á,~u11J. Y , J
non
se siente a gusto en la vida; tiene una esposa y u
11¡.1
posa en el sofá de la victoria.
Cuando la barba vuelve a ser ya lino, lino ,,u "· J 1,u
11110
primitivo, vuelve don Ramón al agro donde esta -&gt;·. Hd, JJ , e

�LA PLUMA
,dos, y vuelve Valle al valle y el señor de Inclán al señorío: a la casona
.solariega, con refectorio y capilla bien tenidas y puestas.
Ya es cosa arbestre, más que arborescente, su barba y su guedeja y
'1e gusta ser liana de los árboles viejos.
Todo el paisaje Je vitorea y Je dice cosas nuevas. Ve pasar por los caminos gentes a caballo, y se encuentra con los hidalgos de piedra y vozarras de viento de invierno.
Busca en los bosques de castaños y cruces clavadas en sus troncos,
las veredas del miedo, y se le hunden los pies en la tierra por un fenómeno del pavor, que tanto ama con ser tan valiente.
Entra en las casas de piedra y en las casucas de aldea, y con el achaque del cansancio y la sed escucha lo que pasa en ellas. Sabe la.historia
,del mendigo y la del indiano que casó con chica joven y fué muerto con
el veneno que no se nota y que entra en la gallina en pepitoria.
Los atardeceres de los grandes paisajes imperan en su obra, y se le
ve cómo en esa vuelta a casa aprieta un poco el paso.
Se ven en su obra las playas inmensas, en cuya arena sólo quedan
fas huellas de sus pies durante toda la baja mar.
Es don Ramón, en medio de esa gran naturaleza, el astrólogo de las
flores, de los ecos, de los que pasan muy lejos y no se sab~ si son fantasmas o son de una realidad áplastante.
Toda la emoción del paisaje de su juventud se une a la emoción de
ahora, ya entrecano, y se dan un fuerte abrazo. De esa fuerte unión de
las primeras imágenes, que no tuvieron audacia para expresarse, y las
últimas, sosegadas y muy hechas, brota su última obra enzarzada, resaltante, forcejeadora, entusiasta.
La nostalgia habida durante siempre de este gran paisaje con hombres bíblicos-nada de fantasmas-que al pasar confiados bajo las ramas poderosas se quedaron colgados de ellas por los cabellos, ha sido el
tercer ingrediente que ha entrado a hacer verdadera, saliente, veraz y
lenguaraz su obra última.
Don Ramón es en medio de: aquellos, paisajes!como un_ cenobita
suelto, rebelde, que concita a todas las aves las tentaciones y los

LA PLUMA
recuerdos a su alrededor y halla el sentido del paisaje como nadie.
Es en la tarde de ese paisaje el hombre más fantasmagórico que se
conoce, el hombre que comprende ,a selva y que se presenta en el palacio más señorial de los contornos a pedir el predio que le pertenece, a
ser el dueño como le corresponde del salón de las consultas, donde a
ninguno de sus antepasados mejor que a él habrán ido a preguntar cosas y a someter litigios sus colonos; el salón de la geografía, cuyos tenápreos movidos por sus manos tendrán rotación de mundos manejado~
por el Creador y el salón de la biblioteca, todos cuyos libros serán entendidos por él como por ninguno de sus antepasados.

*

* *

Don Ramón ha -tenido cortada la cabeza, esa cabeza fantasmagórica
y que parece injertar en la vida las volutas renacentistas.
· ¿Quién le cortó la cabeza a don Ramón? En un martirio del arte parece que fué, en una disputa sobre la liturgia, pero don Ramón fué de
esos mártires que después se pusieron la cabeza que les habían cortado,
consiguiendo así más tesoro sobre su garganta.
Su larga barba encubre la cicatriz, pero hablando con él de perfil yo
le he visto la sotabarba llena de esas fieras rugosidades de las cicatrizaciones.
Ese mistno encono que tiene don Ramón en la cabeza, ese modo fiero y cercenador que tiene de encararse con todo, le quedó de su época
&lt;le haber tenido cortada la cabeza, repitiendo desde entonces su rostro
el gesto que tuvo cuando se encaró con las cosas en su hora de cercena-ción y desprendimiento, un gesto que no podrá imitar nadie, un gesto
entre clarividente, colérico y pasmado.
Con este descubrimiento de que la cabeza de don Ramón ha estado
cortada, se aclaran muchas de sus idiosincracias, su impasibilidad, su
fiera independencia, su actitud de monarca degollado y repuesto, su estrella fría y consolidada en la frente.
Una cabeza que ha sido cortada y vivcf tiene un fanatismo por sus
propias ideas que llega a ser tan hermosamente dogmático como el de
79

�LA P L lJ ;..1 :\
LA 1' I, U !11 A

don Ramón y que ya no cejará nunca por nada ni por nadie en sus orgullos y suposiciones.
Por eso tiene su cabeza esa colocación en forma de cuña, en . for~a.
de puñal clavado, en forma de cosa remetida con imperio, de estandarte encujado-no encajado-en la alta almena después de la reconquista.
La cabeza de don Ramón, siempre echada hacia atrás, ~orno cabeza.
articulada de Santo de vestir, tiene un gesto resurrecciooado y ve por eso
con nitidez y fulgor todo lo que tiene algo de inmortal, todo lo que no,
va a ser efímero, todo lo que, como él, volverá a resucitar y persistir.
Esa visión de lo permanente, de lo indecible, de lo esencial, que tiene.
don kamón, depende de que sabe lo que va de lo pasajero a lo perdurable, de que conoce por experiencia ese límite, esa brusca transición,.
ese seguir encendidó de lo que no ha de apagarse y ese estar ya apagado,
de lo que ha de ap,agarse aunque aµn siga encendid,.o.
La cabeza cercenada y rediviva tiene esas facultades de ver lo radiante, \o latente, lo constante, lo sostenible, lo indiviso, lo que e~ fenómeno de la unidad inveterada y sempiterna.
Esa experiencia que tiene la cabeza de don Ramón no admite com-.
petencia. Repetir esa trama de perder la cabeza y reanimarla sobre los.
mismos hombros es cosa peligrosísima y mortal para casi todos.
Por eso merece más respeto don Ramón y que ese respeto sea de una.
especie supersticiosa y salvaje. Compara la vida de todo con aquel instante o instantes en que tuvo su cabeza cortada y en que vió lo que murió y vió lo que no murió en el subitáneo espectáculo del mundo, durante su muerte, mientras su cabeza rodó como muerta, igual que el capitel de una columna cuando se desprende de ella para que el tiempo.
siempre los arme de nuevo.
Fijémonos bien en cómo está de recompuesto, de venido hacia atrás,
de extrañamente colocada sobre el altivo don Ramón la cabeza quimé·rica, la cabeza resurrecta, la cabeza que no sólo evoca las tallas de los
muebles del renacimiento, en que todos los adornos son barbas y gue-.
dejas del viejo y venerable genio central, sino que evoca eso~ colof~nes.
de los libros complicados en que los ringorrangos del pendolista o d1bu80

Valle-lnc1án estuvo en Korte-A11.1éríca a fines de1 a6o 21. Un µeriódíc,o iieoyorquü,o .apr.owechó la .ocasión parn publicar d grnb.ad-0 pr.ec.e&lt;lente (D011 RailHHl .at .a table in fro-ut -0f the Caf.é Regi na), i.lustr.a.tiv-0 -de .un .copi~o a,rtícul.G,
.del que sacamos este pána.fo;
« •.. any aftern-0011 in Madrid from ú to S:30, ycm am fin&lt;l Don R amoH .at a
tabJe in front of J:he Café Re-gfo.a, -0.i the squat·e in the busy centre of Madrid
.called the calle d.e Akal.á-where he holds .court, as n-o !iternry coort has been
held si.nee Goldsmith a1Q.d Boswell gatbe,·ed .iro.t,1nd our own Sanw.el fohnsou.
And the Spaais]} lite:rary world gathet·s aro.una h.irn., th.e novelists and drama±:ists, t he poets a1¡d e4itors., tl,e «minor J)Oets• aod jou.rnalists, tlte J)ape, sellers
:aad 1he :;tceet beg,ars .a11d t'h.e local. Carmens. And mere ther excited1y discuss
the .affairs o:f uations, fote,rnational. litec.ature, l\Ieo-Platonism and thc fo.macuia,-:e Corn.e-&lt;;ptiobl.. Verses are ct&gt;..;id al&lt;J1.1d by the J)Oets, to the noisy a,ceompani,
mest of cl.as:gililg street cars. Cigacette sellen, tbrust their wa1·cs in to intecrup
tbe .euited -O!iscoorse.
D.cm llla100&amp;011 dses ro his fe.et. His one hand nen,ously pulls at hís scraggly
lil&gt;eard.. FO.a6',es of 1Wit dart like .eleclricity. lt is the «tertulia» (as tbe spaniards
c:ill i1 &lt;'llÍ t'lle spanís.lJ. literati.» { La traduc¡;iótt ett la pági1Ja 9óJ

�I

L A PLUMA

j ante, sin que precisen una cabeza, sin precisar una fisonomía, componen un ser imaginario, un apóstol teórico, un ser formado por las rúbricas, los arabescos y las volutas puras, el verdadero ente del estilo.

* * *

Este es el don Ramón fantasmagórico que yo pienso.
Ahora perdonadme que haya escrito tantas veces Ramón en mi trabajo; pero es que ya tengo la facilidad de escribir ese nombre, que se
adquiere en el firmar mucho y dialogar mucho con uno mismo. Es un
tocayo y un tocayo de nombre muy español que los franceses convierten en jamón y que ni una sola vez he dejado de acentuar.

•
RÁMÓN GóMEZ DE LA SERNA.

VI

�LA PLUMA

EL SECRETO DE V ALLE-INCLÁN
que el mundo se rehiciese sobre un módulo dado
por Valle-Inclán. No conservaría el mundo su forma esférica. En las partes donde Valle-Inclán lo hiriese con el rayo de
su fantasía, la rutilante corteza del globo, dilatándose como
un flemón, tocaría en el confín de las estrellas; en otras, que Vallelnclán desprecia u olvida, la envoltura terrestre, desinflada, se hundiría,
plegándose en abismos negros. Mundo tan irregular c~mo el nuestro lo
fué hasta que advino, pocos siglos hace, a la perfección de 1~ esfer~:
mares tenebrosos, inexplorados continentes, y en torno de las tierras civilizadas, el escita, el tártaro devastador. Valle-Inclán vería en imagen,
dolorosa a fuerza de ser plástica, el friso ornamental de su vivienda, o el
trazado y los colores del jardín; se inflamaría describiéndolos; el esplendor de la imagen brillaría en sus ojos, en su palabra, y encendido por
el deseo de la hechura perfecta, vendría a resolver con ciencia propia los
detalles más privados de cada oficio; el tejido, la talla, una pintura, la
poda arquitectónica de su jardín, cualquier aplicación al ornamento de
la vida, le absorberían en el goce de domar la rebelde materia, y de vaciarla en las formas acabadas que brotan en su imaginación; Valle-Inclán
se olvidaría de su papel de reformador del mundo. Hombre que contempla a nuestro planeta desde una estrella, que trastrueca los continentes, perfora los itsmos que aún están cerrados, reenciende los volcanes
fríos si la grandiosidad de un cuadro lo pide, enjuaga los senos del Pa-

D

MAGINEMOS

dfico co~ l?s caudales del Atlántico, transplanta las razas, sigue el curso
de las rehg10n_es, en suma, gran Arquitecto del Universo imaginario, se
.abate a lo me¡or sobre una presa minúscula, la apura, la atormenta y se
atormenta, por encuadrarla en su tipo, por imprimir en lo real un acabamiento lógico. El mundo que Valle-Inclán hubiese de rehacer saldría
navegando incompleto. Tropezaría con alguna ley inviolable. Daría volteretas en los espacios. Los pasajeros, amarrados por la cintura, se pre_guntarían el por qué de sus penalidades. Entonces surgiría el héroe: pre-c!pitándose al gobernalle, voces de mando, denuestos, razones, argucias, todo le parecería bueno para sofocar la resistencia ajena. En vién.dose perdido, él mismo aniquilaría su mundo, haciéndole volar en mil
pect·azos; se hundiríá por su Iibén:ima voluntad.
Valle-Inclán se solaza en ese mundo quimérico, del que sólo son emisarios amables sus criaturas poéticas. Es más amplio su espíritu que su
.arte. El arte concluye un poco de lo que en su espíritu flota, y nos deja
ver la gala, el ornamento de algunas estancias, trabajadas con primor.
Pero otras formas, indecisas; otros límites, vagos; un amontonamiento
&lt;fe materiales sin utilizar; modos insólitos, que penetrán como cuñas en
el orbe de la gente llana, descubren la existencia de unas soledades fabulosas, _de las que Valle procede, a las que va. Está en su reino, que
apenas tiene con el nuestro un lado común, mucho más distante de lo
q_ue él ~ree. No iría a pedirle ensueños a la marihuana si el poder alucmatono de su fantasia fuese menos pertinaz. De una nube quisiera saltar a otra nube; pero ningún beleño le hace soñar tanto como el ensueño en que vive. Fumando la pipa de kiff se aletargó; en la clarividencia
ultraterrena del letargo ¿qué pudo contemplar? ¿Algún séptimo cielo?
¿~bismos luminosos?, ¿verdades inefables?, ¿la suma explicación de la
vida'. ~Lo que valga la pena de filtrarse convertido en humo por los interst1c10s de la puerta del misterio? Valle-Inclán descubrió un retablo de
maravilla: en una vasta pradera en declive, de un verdor chispeante, entre dos suaves colinas, un gran santo, un apóstol, un patriarca, sentado
-en_ su facistol, asistido de otras figuras menores; y a su espalda, cerramiento entre las dos colinas, una vidriera esplendorosa, de tan vivos y

�LA PLUMA
puros colores como si la luz fuese una canción. Valle-Inclán volvió de
su trance rebosando placer; placer incompleto: echaba de menos algo; si
el prado y las colinas, el santo y la vidriera no podían parecer mejor, el
conjunto era una composición defectuosa, no estaba «bien resuelto». Cavilando en la dificultad, sin vencerla, resolvió adormecerse de nuevo, y
absorbió la droga-me .contaba-pensando ahincadamente en el prodigioso retablo: el prado, el santo, la vidriera, las colinas fueron descubriéndose, bellos como antes, y, ¡oh gozo! sobre el conjunto apareció,
bordeando la vidriera, estribado en las colinas, el Arco del Señor. El
Iris era el único remate posible en tanta majestad ... Valle-Inclán, trasladado a la región pavorosa de la doble vista, había ensanchado a términos colosales la vidriera de una catedral. El narcótico, sin revelarle nada,
le disminuye, porque le deja inerte y apaga su poderosa voluntad de extravío.
Valle-Inclán, el hombre más altanero del mundo, con nadie se confiesa, nunca declara su secreto sentir. Hombre más que violento, explo-·
sivo, siempre está sobre aviso, incluso cuando estalla; quisiera poder
decir: sobre todo cuando estalla. Es tan prodigiosa su facultad de personificar, de formar criaturas exentas, que los defectos y las cualidades desu carácter se han convertido en otros tantos personajes, con físico, actitudes y hasta vocabulario diferentes. Hay un Valle-Inclán colérico y
otro maldiciente; hay un Valle-Inclán arriscado, temerario, y otro piadoso y recoleto. Si por ciertos atisbos fidedignos, no se barruntara en
Valle-Inclán la humanidad compasible y fatigada donde yacemos todos,
pudiera creerse que no existe íntimamente, que sólo es una máquina de
acuñar piezas para el público. Detrás de esos personajes se oculta un hombre indomable, que no solicita la simpatía ajena exhibiendo desnudo su
corazón. Alguna vez, yendo a encontrarme con Valle-lnclán, me he preguntado a cuál hallaría, de los vario5 que existen. Rebozado en la capa,
a paso largo remonta la calle de Alcalá: prestancia de caballero, cortesana desenvoltura, correspondientes a cierta manera de coloquios livianos,
donde Valle-lnclán acostumbra tratar prolijamente de algunas superfluidades (de esgrima, de caza, de linajes), con la afectación frívola, la supe84

LA PLUMA
rioridad negligente de quien no hallase para la vida mejor empleo. La
figura de Nw~n2t1 lwmmt, del cortesano cumplido, cuadra en el carácter
de Valle-I?clan con la reserva, el frío comedimiento de su gran trato;
Valle-Inclan sólo es confianzudo para sus bufones. Si el rebozo pende
~esmayado de sus homb~os, y él~ª. despacio, habría que llevarle al pórtico de_ u~a cated~al, cua¡arl: ~e vieiras la esclavina de la capa, dejándole
profenr ¡aculatonas doloros1s1mas, emanadas de sus entrañas. Este es el
Valle-Inclán, peregrino de Compostela, que nos cuenta el caso ejemplar
de «una ilustre viuda de Maguncia», o el terror sagrado de una noche en
el monte. En cuerpo, sin la envoltura prestigiosa de la capa, tan flaco,
tan escueto como parece por la manquedad, se deja ver el poeta ascético,
macerado por tantos rigores, y por las privaciones voluntarias. Valle-Inclán es el mayor enemigo de sus carnes. No duerme, pudiendo dormir;
no come, teniendo qué. Diríase que el sufrimiento le exalta. Bajo tal especie, Valle-Inclán se acerca más al sér doliente que hemos entrevisto en
su recatada intimidad.
Metido en un corro, bajo techado, en la mesa del café o en un casi·
no, Valle-Inclán suele poner en primera línea al personaje literario. Las
extrañas sugestiones de su apostura se pierden; la cabeza usurpa totalmente la función expresiva. Tan pronto es un pope como un guerrero;
t~~ pronto u~ cabecilla montaraz como un nigromante. Una chispa mahc1osa se enciende en sus pupilas al pr.&gt;vocar, melifluamente, opiniones co~prometedoras. Es el instante de hacer proyectos, de tirar planes, el instante de los acuerdos fáciles, el de aplazar las realidades. VaIle-!nclán transforma la conversación en género literario, donde puede
lucir sobre las cualidades que son ya conocidas por sus obras escritas,
o_tras no poco brillantes y difíciles. En esas máquinas habladas vuelca
sm atenerse a los cánones recibidos en los demás géneros, el archivo de
sus observaciones y sus increíbles memorias, tratándolos con fantasía
calenturienta. Ciertas personas-hay gente para todo-se muestran escandalizadas por esta inventiva de Valle-Inclán y deploran, como una
tac~a del po~ta, que sus livianos decires no respondan a un concepto
seno de la vida, no casen con las estadísticas o con los programas de
85

�LA

gobierno o... con las sociedades por ácciones. Otros le escuchan atónitos, con señales de recelo, persuadidos de que Valle-Inclán está engañándoles. Y no falta quien, dándoselas de entendido, asienta con risas.
equívocas a las narraciones de Valle-lnclán, como si corroborase las invenciones de un bromista. Es que el verbo y la acción no se acoplan en
el espíritu de Valle. Con la palabra crea un mundo que adq1.Jiere la ple-.
nitud del ser en cuanto lo formula, simplemente. Lo mismo da que
Valle-Inclán recuerde o profetice: allí no hay antes ni después. Pedir
que esas criaturas fantasmales advengan al orbe real, al terreno de la
historia en que está la persona de Valle, o que el autor dé testimonio,
por sus personajes, tomando sobre sí la carga de representarlos, es.
absurdo, incluso cuando inventa, recuerda o vaticina en cabeza propia.
Valle-Inclán otorga a la acción el menor espacio posible en su vida de·
hombre privado; en lo que hace, se advierte un resabio traído de las esferas imaginarias de su mando: propende a lo grandioso; más aún: suscita lo grandioso, generalmente irrealizable, como estratagema para
eximirse de las tareas menudas que enfrían la imaginación. Y afronta el
mundo necesario en 9ue su persona vive, con tal ánimo, que de la necesidad hace virtud. El se mece en el limbo de las libertades ilimitadas··
•
si desciende al suelo de las realidades inexorables, ninguna le ha vencido, porque se adelanta a inventar y a proclamar por suyo lo que la fatalidad decreta e impone. Parece un juego y es todo el arte de vivir. Donde se acaban la resistencia a la necesidad y la gracia para convertirla en
virtud, Valle empieza a ser un hombre como los demás. Pero esa coyuntura nunca se advierte; y advertida, lo mejor sería disimularlo, para
no lastimar o violentar al poeta, que a fuer de tal, se sustrae a las normas ordinarias. Una noche hallé vacío su puesto en la tertulia; pero
en el cristal de la mesa, las ramas curvas de sus gafas se apoyaban
como las antenas de un bicho; don Ramón no andaría lejos. Un porn
de ropa, apenas de bulto, tendida en un sofá, simulaba la silueta de un
hombre. Sí; era Valle-Inclán; su cabeza de león reposaba sobre el brazo del sofá, en un cabo de aquella ropa. Al despertarse, la cabeza se irguió como si ascendiera sola por el aire llevándose abrochada al pes86

LA PLUMA

PLUMA

cuezo una chaqueta flácida; hechos los ojos ascua, alzando su mano
abierta, clamó con voz tonante, al insertarse en la conversación: ~¡¡Sí!l
¡¡El poeta debe ser un hombre absurdo!!» Nunca habrá sido más fiel a
sus ideas.

Hilvano con un rasgo común las variantes de su persona que Valle Inclán ha pensado y estilizado, y obtengo un tipo complejo, quijotesco
si fuese menos precavido, dominante si tuviese menos orgullo. El personaje a quien Valle-lnclán ha transmitido su nombre y su figura es un
semidiós movido por el afán de la justicia absoluta. Sus odios, su crueldad verbal, su intransigencia, pueden invocar, en el origen, un motivo
de interés público aceptable. Es un héroe desprovisto de misericordia,
que ha tirado muchas piedras porque estaba libre de pecado. Se sitúa,
naturalmente, en la extrema oposición. Es una picota de lo mediocre y
de lo malo; un anticipo del juicio final para los chirles, los hipócritas,
los vividores; es un hurón que vocifera sus despegos. Pero esa justicia,
que ama tanto, no la aprende en otros, ni menos la recibe de una ley
exterior. Valle-Inclán es el hombre de la ley propia, que desprecia la jerarquía social y legal porque está corrompida. Vagando por tierras toledanas, entró con unos amigos en la posada de Olías del Rey. Sobrevino
un posadero, a quien, por ciertos dimes y diretes, amenazó con unos
palos:
~-¿Palos a mí? ¿De qué manera?
-¡Así!-y le dí unos cuantos estacazos.
-¡Dios mío!-clamó la posadera-. ¡Dios mío! ¡¡P"egar al alcalde!!»
El acento bufonesco con que remeda el grito de la posadera Jleva todavía una segunda intención, enteramente añadida por Valle: subrayar
su señorial despotismo, la turbulencia con que arroJla al representante
de la ley. ~¿Alcalditos a mí? ¿Y a tales horas?», podría exclamar. No soporta alcaldes ni alcaldadas, llámense como quiera. De grado respeta el
capricho ajeno; pero necesitaría ir en la vida por una vereda muy ancha
para sentirse holgado. En qué partes entran a formar su ley propia la
herencia, unas siluetas históricas, arquetipos poéticos y un mesianismo
vago, que suele andar por aquellos rincones mal conocidos de su uni87

�LA PLUMA

LA PLUMA
verso, es menos importante que nombrar sus dos fundamentos: la independencia personal y el pundonor. No obligarse a doblar la cabeza ante
nadie, sostener la fama y el crédito, a todo evento: tales son, a mi parecer, las causas de muchas abstenciones y de algunas intromisiones de
Valle, a costa de su bienestar y su comodidad, en tiempos; arriesgando
locamente la vida, las raras veces que de ello ha sido caso.
Como todos los imaginativos, Valle-Inclán se cree un gran general.
Contemplando el tráfago de los ejércitos, no sacia únicamente un goce
estético. Le place una guerra movida, brillante, una guerra a lo Van der
Meulen, con reencuentros de caballería, emboscadas y pistoletazos; o
una guerra novelesca, como la carlista, en que la inspiración personal
halla tantas ocasiones de lucimiento; o un aparato bélico teatral: ValleInclán, arrojando el bastón de mariscal al otro lado del Rin, ¡qué magnífico envite! Pero en la guerra pensaría encontrar un acuerdo entre su
capacidad de inventar y la acción, que hoy no marchan juntas; entre
la vastedad de su ánimo sin límites y los objetos a su alcance. La guerra, además, es la gran suscitadora y aprovechadora del pundonor.
Valle-lnclán, animado de un pundonor fabuloso, habla de la guerra
como del teatro natural de sus hazañas. Esto es quijotismo. Acometerá
una acción sublime o correrá un paso ridículo, según el color del momento, sin cambiar el impulso. Tropieza con una guerra de verdad, y
se extasía en el peligro; pero también puede perecer en tonto.
De madrugada, Valle-lnclán y otros amigos iban por la carretera de
Carabanchel a presenciar un fusilamiento. Vieron venir un tropel de
ganado: el encierro de bueyes y vacas que subía al matadero. Los amigos se apartaron todos, menos Valle-Inclán. Gritábanle los vaqueros:
«¡Apártese! ¡Apártese!~. Y se negó a obedecer. Pasaron los de a caballo;
llegaron las reses, y él se estuvo tieso en la carretera, sintiéndolas trotar
a sus costados. Tuvo, sobre Don Quijote, la fortuna de que no le molieran a coces.
Este es el tipo exaltado, impresionante que Valle-lnclán alimenta
con sus más robustas energías; acaso sea el Valle-Inclán de la historia,
o de la leyenda. Es probable que Valle-lnclán esté destinado a soportar
88

una desfiguración popular, grosera, y que dure en la memoria del vulgo como un carácter terrible, agrio. ¿No padece Quevedo una reputación
de procaz deslenguado? Pero al hombre dulce e infantil, huidizo y modesto, al cultivador galaico que vive secretamente aherrojado por el personaje fabuloso de Vallc-lnclán, un destino casi sobrehumano le pe.saría.
MANUEL AzAÑ.A..

�LA PLUMA

MÁS COSAS DE DON RAMÓN
oNocf a don Ramón hace catorce o quince años en su casa, ad•,ndeme llevó un poeta, de cuyo nombre no quiero acordarme. Recién
casado con Josefina Blanco, actriz rarísima en la escena española
por su inteligencia y sensibilidad, vivía en un principal espacioso
y burgués, a la entrada de la calle o paseo de Santa Engracia. Ra ·
p ada la melena romántica, con que basta poco antes había desafiado la curiosidad madrileña, sustituídos los quevedos por unas simples gafas, más cuidado
y pulcro en su atuendo que basta entonces, la figura de don Ramón permane cía inconfundible. «Enmedio del camino de la vida•, cobraba esa prestancia
natural de algunos retratos del Tintoretto.
Pronto me ganó la afabilidad de su trato, que cierta fama, debida a tal cual
desplante quijotesco de sus buenos tiempos juveniles, supone difícil. No es,.
e n verdad, hombre dado a disimular sus sentimientos. Pero lo valiente en él no
q uita a lo cortés, y todavía no le he visto nunca airado sin razón ni motivo..
He podido comprobar varias veces, en cambio, la finura espiritual, exenta de
ade manes superfluos, con •que distingue a los amigos, que lo somos de la verdad al serlo suyos.
Una de las primeras veces q11e le Tisité con mi inseparable compañero de
carrera, hasta que prematuramente acabó la suya en esta vida, Fernando Fort6.n~
nos recibió Valle-lnclán en el comedor de su casa, donde al pie de una estufa
al rojo vivo, yacía desnudo un bebé de pocos días, pues que la madre estaba
convaleciente a6.n. Don Ramón contemplaba a su hija forzando la curiosidad
por disimul ar sin duda todo sentimentalismo paternal. La niña, que desde SIL

primera infancia se mostró en hechos y dichos heredera de la viveza de inge- •
nio de sus padres, correspondíale con una mirada, sorprendente por lo segura
en criatura tan tierna.
Nos habían hecho pa5ar al comedor, como habitación más confortable que
la salita de entrada donde acostumbraba recibir los visitantes de cumplido,-.
n@ porque estuviera comiendo. Don Ramón no comía; ayunaba por prescripción facultativa, como había hasta entonces ayunado muchas veces por no,
tener qué comer. Hasta hace muy poco no le he oído alardear ante un san-grante solomillo de café, de la virtud del ayuno, practicada por él en los años·
de bohemia descarada, en holocausto a la fe literaria en su propia obra. Cuando
lo practicaba no lo decía. Es más, si no se salpicaba las barbas de migajas los,
días que no lo probaba, interrumpía la compaña de sus camaradas para enga--·
ñar el tiempo de- la cena. La hora del almuerzo la pasaba en la cama.
Para poderle aliviar, ya que coovidarle hubiera sido imposible o contraproducente, que tanto valía comprometerle a corresponder, exageraban sus amigos la afición a una buñolería pintoresca, donde por poquísimo dinero satisfa-.
cía don Ramón con un café sus escasas necesidades. Cuando yo le conocí, repito, ayunaba; pero ya sin apremio, y cuando no se lo rechazaba el estómago
ingería sus buenos vasos de leche, que, solícita, le tMÍa preparados su muj e r.
Estaba en trance de publicar Romance de lobos, que iba viendo la luz, según
la escribía, en follctones de El Mundo, diario nuevo aquel año. Más de una vezc:
nos leyó a Fortún y a mí la comedia bárbara a medida que las escenas se sucedían inspiradas. Quien no haya oído leer a Valle-Inclán sus propias obras no .
es fácil que entienda toda la significación que don Ramón atribuye a las palabras, consideradas en sus elementos sonoros. No, no es escritor que se enjua -gue con el estilo, alambicándolo de un modo precioso. Pero el acento no es en
~u prosa impreciso o inapreciable. Es algo consustancial. Todavía recuerdo la.
Impresión que un simple inciso en una de las acotacione s de Romance de lobos,
~e produjo en su primera lectura: cla llamaban por mal nombre la Rebola•~
dice el texto acabando de pintar un tipo. A contadísimos actores, entre los.
más grandes, juzgo capaces de expresar, como don Ramón aquella tarde, el mis-terio trágico-grotesco del estrafalario personaje con tan pocas p zlabras descrito.
-¡Ah!, pues si la hubiera usted visto...-decíame no ha mucho don Ram ó n,
r~c?~dándole yo mi impresión por tal lectura, y aludiendo él al original de tan.
v1ns1ma copia.

�LA PLUMA
LA P L U .\1 A
Yo no conocí, claro está, a la verdadera Rebola; pero no puedo por menos
,,de asociarla al recuerdo de la Criso, criada a la sazón de Valle, atormentada
por espíritus que le acompañaban como una sombra, ya en la cocina, y11 en !as
.andanzas de su ministerio por la casa toda.
La Criso, diminutivo de Crisógona, su nombre de pila, que don Ramón cn1:onaba heroicamente para encomendarle cualquier servicio sin importancia, era
una criada sin par, más q1tc persona viva, trasunto de la imaginación de su amo.
·un amo de tan fuerte personalidad forzoso es que imprima al ambiente en que
se mueve cierto encanto novelesco. Es verdad que don Ramón empezaba por
introducir al que por primera vez iba a su casa en una habitación cuyo único
balcón a la calle aparecía condenado en su parte baja por un pequeño escrit&amp;rio; y sustituido en su parte alta por un montante clavado imitando una vidriera de catedral. Luego, el menor accidente prestaba a la decoración la rareza de
un mundo anacrónico. Así, cierto día que se fundió el alumbrado eléctrico y
hubo de acudir Criso con un quinqué, cuya sombra incierta ngaba junto con
la del espíritu-no sé si tutelar o burlón-que siempre le acompañaba, el
prestigio de lo misterioso, caro a d,n Ramón, cobraba insospechada realidad,
Pasábase en la cama días enteros, los más fructíferos de su trabajo-y aun
ahora, cuando escribe, suele hacerlo entre sábanas, no más que incorporado en
el lecho, recostándose sobre las almohadas-. Leyéndome en otra ocasión uno
de los últimos pasajes de Romance de lobos, detúvose uu punto, sacó la cabeza,
inclinósc a una jofaina que al lado de la cama tenÍl, y con me1los esfuerzo que
el catarroso se alivia de una flema molesta, vomitó una bocanada de sangre tal
que quedé espantado. Antes se recobró él que yo del susto, y como si nada su-cediera siguió leyendo con el mismo graciosísimo énfasis.
Creo que aquella misma tarde fué cttando, a propósito d&lt;- la desorientación
.de sus críticos al atribuirle determinadas filiaciones literarias, me dijo:
- No saben nada; no se enteran de nada. ¡Vaya! ,!A que no sabe usted el
eji:mplo que tuve presente al escribir las Sonatasr
Don Ramón hizo, según acostumbra en casos tales, una pausa, a que pudo
,quizá servir de pretexto la rápida rebusca de un pañuelo perdido bajo la al.m ohada o entre el embozo de la sábana. Yo, entre tanto, callaba respetuoso,
-sin acertar a figurarme la influencia que don Ramón se disponía a confesar, se_guro por lo demás de que mi empeño hubiera sido vano, dada su agilidad para
.reaccionar siempre de una manera inesperada y sorprendente.
Alzó la cabeza de nuevo, se me quedó mirando, y dirigiendo luego la vista

a las cuartillas que yacían sobre la cama, añadió mesándose las barbas con lenta-

fruición:
-Pues tuve presente las Doloras de Campoamor.

........... ................. ........ - ....................... .. .

Don Ramón ha sido siempre hombre de pocas lecturas. Su rápido instintode comprensión, su aguda sensibilidad, le han ahorrado mucho tiempo para
enterarse. Meses enteros he visto en su escritorio un ejemplar de I Laudi, de
D'Annunzio, con la seiial en la misma pági"a. Conoce vagamente el italiano y
no muy bien d francés. Es sorprendente la justeza, desde su punto de vista
personaUsimo, con que juzga a Anatole France, al autor de La jiglia dt Jorio,
de la Francesca, de La Fiacco/a so/Jo il moggio, a lbscn, a Tolstoi, con un criterio opuesto las más de las veces al sentir general, a la opinión a la moda. Tolstoi le entusiasma, D'Annunzio le seduce, France le gusta poco, a lbsen casi le
detesta. Se explica, sin embargo, sn admiración por Beroard Sbaw, de que conoce poquísimas obras, por el humorismo genial del graa inglés, de que es incapaz su gran ascendiente noruego.
De la literatura española le atrae el mwimiento dramático del teatro clásico
más que los moldes poéticos del diálogo tradicional. Pero sus preferencias van
a los cronistas y más que en los antiguos se complace en los de Indias. De sus
contemporáneos admira sin reservas, con apasionado fervor, a Rubén Darío, de
quien recita de memoria la obra entera con emoción y gracia rítmica inefablesRecuerdo la imperturbabilidad, tan característica suya, con que yendo •n día
conmigo calle de Alcalá abajo, al dar la vuelta por la del Barquillo, según cami- nábamos despacio por medio del arroyo, recitando é l con grave pausa el céle-bre soneto:
•¿Eva era rubia?, no; con negros ojos
vió la manzana del jardín, con labios
rojos probó eu miel..., etc.•
como acertara a alcanzarnos un tranvía que con insistentes llamadas nos aTisaba que nos apartásemos, volvióse don R.1món iracundo, y con tal denuedo excla1116 dirigiéndose al conductor:
-¡No me da la gana, ea!
que, amedrentado y confuso, el hombre se avino sin más a seguir nuestro paso,
tardo, en tanto don Ram6n, ajeno a todo cuanto no fuera el iOneto que iba recitando, centinu6 hasta terminar;
• ... que hace temblar a Pan bajo las viñas.•

�.LA PLUMA
~cediendo al cabo, 110 a los requerimientos del tranviario, sino a la suave insinuación con que procuré llevarle a la acera.
Aparte Rubén Darío, le he oído encomiar las grandes CUJllidades dramáticas
,,de Pérez Galdós:
-Aquella Alma y vida... ¡Ya estaba bien, caramba, ya estaba bien!
·
De El abuelo prefería la versión primera a la reducción escénica. Sor Simo. na también es muy de su gusto.
-¡Pero esos cómicos son tan bárbaros, tan bárbaros!

1

'

Uno de los capítulos más interesantes de la biograffa de Valle-Inclán es su
afición al teatro y sus andanzas por los escenarios. Paladín de la protesta con·,:t;ra Echegaray con ocasión del homenaje nacional en celebración del Premio
Nobel, siempre que viene a pelo tiene en la memoria algún trozo ridículo de
La peste de Otranto, de La esposa del vengador o de El gran galeoto con que corroborar su mala opinión de don José, como entonces se le llamaba en los saloncillos.
-Benavcnte ha podido hacer algo ... perG no quiere ... Benavcntc, que pudo
. ser algo a la manera de un Chéspir (don Ramón españoliza bravamente los grandes nombres) satírico, y hacer comedias en que hubiera tras una escena ~k señoritos en la cuadra otra de criados en el salón, se ha entregado a la Pino, a
Lara, al abono de la Guerrero ...
Conocidos y celebrados son su'&gt; desplantes con cómicos y empresarios. Admirador de Maria Guerrero, cuyas facultades considera malogradas por el pésimo gusto en que se ha educado y vivido, llegó a estrenar en el teatro de la
Princesa dos de sus obras. Como a los pocos días de representarse por primera
vez La marquesa .Rosalinda, fingieran en su presencia cierto desacuerdo la Gue,Trero y Díaz de Mendo1a, respecto a la acogida que pudiera tener la obra el
sábado de abono blanco, y a la conveniencia de suprimir o no determinados pa· sajes, don Ramón, conociendo la añagaza, se adelantó a decir:
-Estaba yo pensando, sin saber a qué atribuirlo, lo bien que se está en
Madrid los sábados por la noche. Es observación que vengo haciendo al salir
-de la tertulia de Levante con los amigos y andar tan a gusto a esas horas por
,la calle. Ahora he caído en la cuenta: todos los imbéciles están abonados a la
Princesa. Pero el sábado que viene voy a interrumpir mi costumbre de no salir a escena, para decirle al abono cuántas son dos y dos, ea; ya estoy cansado
•-0e oír insensateces.
94

LA PLUMA
Llegó, en efecto, el temido sábado, y contra lo que sospechaba el director
&lt;del teatro, se aplaudió la escena cuya suerte juzgaba comprometida.
-¿Y ahora?-parcce que exclamó triunfante doña María Guerrero al volver,
-concluída su parte, al saloncillo, cncaráadose con su marido, que seguía representando el papel de ingenuo, y con el propio Valle, que sonreía cínicl', me.sándosc la barba-. ¡_Y ahora, qué me dicen ustedes del abono? ¡Han aplaudido
la escena que siempre había pasado en silencio, incluso el día del estreno con
los intelectuales amigos de don Ramón!
-Como que han reforzado ustedes la claque- respondió don Ramón in-mutable.
Valle-Inclán, curioso de toda experiencia, quiere ver surgir al renovador
fundamental de los cánones subvertidos por la genención del 98, triunfante
con él, con Baroja, con Azorín, con Unamuno. Toda tentativa juvenil le interesa
y esperanza.
- Habría que hacer algo... Es preciso cambiar los conceptos, habría que ha-ccr algo en un modo poP.ular y con un sentido eterno de la actualidad.
La forma teatral de sus últimas obras, culminante en el género de esperpen•
ros-como le place titular a La ,·eina castiza, Luces de bohemia, Los cue,·nos de
-.don Friolera, inéditas en volumen lu dos últimas, y que el curioso ha de buscar aún eu las colecciones del semanario España y de LA PLUNA- responde a la
-necesidad de renovación qne le acucia a producirse sin contaminación con los
medios de dema.1da y oferta que acostumbran editores, e.npl·esarios y ptovee·dores de baja estofa literaria.
-El teatro es lo que está peor en España. Ya se podían hacer cosas, ya.
Pero hay que empezar por fusilar a los Quintero. Hay que hacer un teatro de
muñecos. Yo escribo ahora siempre pensando en la posibilidad de una representación en que la emoción se dé por la visión plástica. El tono no lo da
nunca la palabra, lo da el color.
Don Ramón no entiende la música:
-Sin embargo, una vez, hace ya de esto algunos años, una noche en Levan•te, donde tocaban siempre música clásica, .empezó la orquesta una cosa que yo
que no tengo oído para la música dije: ¿Pero esto qué es? ¡Esto es muy malo!
Preguntamos después y nos dijeron que era la .rantasfa morisca. Chapí se llabía muerto aquel día. Yo no entiendo nada, pero había allí un modo tan vulgar
y tan ramplón de acordar los sonidos ...

95

�LA P L U :t,.I A
Vano empeño sería pretender reflejar en unas cuantas cuartillas al vuelo la,
agudeza de don Ramón, las sugestiones que conthuamente despierta en la conversación corriente, la naturalidad de su pose.
Del retrato de Anselmo Miguel Nieto, varias veces reproducido en periódicos y revistas gráficas, inspirado en la devoción de Valle al Tiziano, a los
Echevarrías de ahora, pintura fiel de la teatralidad cotidiana de don Ramón~
transcurren precisamente los años de madurez y lozanía en que se halla. Dolíase no ha mucho Luis Araquistain de la pérdida que significa para la literatura española contemporánea la falta de un constante anotado, de los hechos
y dichos de don Ramón del Valle-Inclán.'Es verdad. Prometo, en lo que pueda
caberme de esa re-sponsabilidad, la enmienda. Valgan estas cuartillas por la
intención de señalar no más la vena inagotable de una historia fidedigna de
la vida literaria de nuestro tiempo.
En ella cabrá cuaato el espacio y la memoria nos niegan ahora. Ni apuntar
siquiera hemos podido algunos aspectos interesantísimos de la persona de doa
Ramón: el diletlante de ocultismo, el fumador de cáñamo índico, el político, su
ars amandi, en fin, merec~n la atención prolija que me propongo consagrarle
en las temporadas que a6.n nos es dado a sus amigos madrileños disfrutar de su
compañía, cuando para preparar la impresión de un libro nuevo, viene del casal gaJlego, donde, con su mujer y sus cuatro hijos, vive ahora lo más del año.
en las tierras de un antiguo señorío de su familia.
C. R.C.

( • ... todas las tardes, de seis a ocho y media, puede verse a don Ramón en
una mesa ante el café Regín11, en la encrucijada ele ese bullicioso centro de Madrid, llamado la calle de Alcalá- -donde tiene su corte literaria, como no ha
habido otra desde que Goldsmith y Boswel se reunían en torno de nuestrn Samuel Johnson. El mundo literario español se reúne en torno suyo: novelistas y
dramaturgos, poetas y editores, «poetas menores• y periodistas, vendedores de
periódicos, mendigos callejeros y las Cármen~s de la¡localidad. Muy excitados,
discuten allí los negocios de Estado, la literatura internacional, el Neo-Platonismo y la Inmaculada Concepción. Los poetas recitan versos en alta voz, con.
el ruidoso acompañamiento del estrépito callejero. Los vendedores de cigarrillos interrumpen los acalorados discursos con la oferta de su mercancía.
Don Ramón se pone en pie. Con su única mano se peina las barbas desmalazadas. Como chispas eléctricas brilla el ingenio. Tal es la «tertulia», como ellos
la llaman, de los literatos españoles.•)

96

AÑO IV.

'

MADRID, FEBRERO 1925

1

NÚM. 53.

LA QUINTA DE PALMYRA
,.

I
DESCRIPCIÓN DE LA QUINTA

había una alta tapia cubierta de musgo pardo como
s1 llevase a sus hombros una capa de terciopelo . La
puerta era una enorme puerta en cuyas dos col
'
1
umnas po.
'-•·
·~ . ma: en a de la izquierda QUINTA v en la d l d
h
PALM
.
, e a erec a DE
YRA con su particular ortografía portuo-uesa Sob
1
1
n
d
o
·
re as co urnas se estacaban los dos jarrones tradicionales.
RI~fERO

t

Los árboles, más que centenarios, intentaban ocultar el pala ..
pero se le entreveía en el fondo recibiendo los
.
c10,
puerta central l
,
.
cammos en su
,
, ª. a qu~ se sub1a por una suntuosa e~qalinata. '
Era un palac10 clanto y triste. En los copones de sus esq .
estaba depositada el agua de las lluvias antio-uas
umas
de las lágrimas del cielo.
º ' como reservorio
En el centro, sobre el ángulo de la frente de 1
atribnto d . .
h b'
a casa, como
ivmo, . a ia una diosa pagana que recogía su túnica sobre las bellas piernas. Era de piedra y tenía los colores variados
VII
97

�</text>
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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>Imprenta Artística de Sáenz Hermanos</text>
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                <text>Azaña, Manuel, 1880-1940, Redactor</text>
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                <text>Rivas Cherif, Cipriano de, 1891-1967, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA PLUMA
Pedro l.eandro lpnChe.-.4las Nueva.r.-Mo □ tevideo,

1922.

Manífiéstase en estos poemas del señor Ipuche el deseo, apuntado ya su logro en aJgunos atisbos felicisimos, de fundir el sentimiento de la tierra nativa.
y su expansión en más amplios horizontes de conciencia, transmutándolos en.
una expresión poética donde los modismos populares del campo uruguayo adquierar. virtualidad literari;i.
.
«El Lazo,, p:iema central del libro, participa de esas dos cornentes de emoción en que parece dividida, espiritualmente la colección de poesías de Alas
Nut'Das: la determinada por contemplaciones visuales, cLos carrero~•, cLos
potros,, «Las lavanderas, 1 «La sorttija,, «El Viraró,; y las que derivan del
pensamiento a la raíz sensitiva, «La vocación fatal&gt;, e Ritmo y hora1&gt;, eAsunto&gt;,
cEl dedarrollo•, eLa Noche&gt; .
eYo siento el entusiasmo de los lazos abiertos
Que hacen fiesta de líneas en el aire:
Un entusiasmo largo, seguro, desplegad0,
Y bien trenzado,
Que salta hacia las cosas con afán de enlazarlas.•
canta el señor Ipuche en cEl Lazo,:

cMi lazo es inauditc,
Y va donde lo tira mi intención.
Mi oficio es intuitivo
Y cuando enlazo llevo al puño el corazón.
¡Cuidado con el arco valiente de mi lazo!
¡Soy buen enlazador!»

* * *
Dr. Atl.-Las Sinfonías del Popocatejeil.-México 1 Edic. México Moderno,
Reúne aquí el autor. bajo un título excesivo para nuestro gusto, algunas
impresiones literarias de sus antiguas excursiones y dilatada demora por las
montañas del Iztatzihualt y el Popocatepetl. Cuando el viajero se limita a describir, a apuntar sencillamente, paisajes y tipos que más que destacarse los
componen, la lectura de sus notas se hace fácil y grata.
No tanto, cuando, ahueca la voz; y prodiga palabras sonoras, por competir
en vano con la Naturaleza, en la tremenda sinfonía de las cumbres volcá.nicas.
C. R. C.

AJiÍO III.

1

MADRID, DICIEMBRE 1922

~ COMEDIA
BÁRBARA. LA ESCRIBIÓ DON RAMÓN
DEL VALLE-INCLÁN. JORNADA TiERCERA

CARA DE PLATA

CoNTJNúA

LA

ESCENA TERCERA

G 1 NE R A , ES TREME C 1 D A, abre la puerta, y bajo el
encaje lunario del empanado, aparece la sombra del sacristán, de rodillas y con los brazos abiertos.
BLAS DE MIGUEZ

¿Dónde me hallo? ¡El dolor me nubla la vista y no reconozco los
parajes!
LA SACRISTANA

¿Qué copla condenada traes?
BLAS DE MIGUEZ

¡Confesión pido! ¡Por los Divinos clamo!
400

NúM. 51.

XXVI

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��LA PLt.:MA

LA PLUMA

Sonaba con Morales una nota nueva en aquel concierto de voces. Los

gratitud y deferencia para con la Junta directiva de la Sección de Literatura del Ateneo y en especial para con su ilustre presidente.
Mi amistad con Tomás Morales puedo decir que empezó con los primeros versos suyos publicados en Madrid, por aquellos años, que no me
decido a llamar remotos, de 1903 a 1907. Formábase entonces, levantando como enseña el estandarte de Rubén Daría, la legión de poetas que
inició, en la lírica, el primer movimiento de rebeldía posterior al romanticismo. Triunfaban ya y habían producido obras considerables Eduardo Marquina, Antonio y Manuel Machado, Juan Ramón Jiménez, Francisco Villaespesa.
¡Francisco Villaespesa! He aquí un nombre que en las futuras historias literarias ha de tener, junto a las páginas en que se hable de su labor personal, ondulante y diversa como el hombre mismo, ya leve y ar11

poetas de aquellos días eran subjetivos, exquisitos? s~ música tenía sua-

ves arpegios de clavicordio, tenues lamentos de v10l10, cuando no pastoriles cadencias de oboe o de flauta; de vez en cuando, las largas trompetas sonoras de la marcha triunfal dejaban oir sus acentos metálicos,
haciendo más vivo el contraste. Se iban elaborando los nuevos temas
poéticos. Iba surgiendo de la poesía moza una visión de_ Esp~ña que _no
era ya la orgullosa y fastuosa de antaño, sino otra Espana mas recogida
y austera, que alcanzaba la suma expresión en las sobrias tonalidades de
la meseta castellana.
A esta poesía, Tomás Morales fué el primero en hablarle del mar.
Trajo a la poesía la palabra que Juan Maragall iba pidiendo a los pueblos del contorno como alivio para la desolación de las llanuras anchas,
lejanas de los mares. Y le habló del mar como quien mucho tiem_p_o l_o

moniosa en sus mejores momentos, ya amanerada y fría con harta frecuencia, un rincón en que se le recuerde como descubridor de ingenios

ha vivido, como quien tiene con él un trato tan íntimo, una fam1han-

dad tan próxima, que, para evocarlo, le basta decir:

y forjador de revistas.
¡Las revistas de Villaespesal No se ha escrito aún, y cada día que
pasa se hace más difícil escribirla, la historia de esos cuadernos literarios,
nacidos al azar de un feliz encuentro de camaradas o del hallazgo in verosímil de unas pesetas. No se ha hecho aún, y bien vale la pena de que
se haga, una nómina cabal de esos efímeros papeles que vivían Jo que

El mar es como un viejo camarada de infancia.
Antes de ahora, al intentar un esquema lógico de su poesía, he señalado en ella tres fases, tres momentos sucesivos, perfectamente encadenados entre si. Primeramente, aquellos versos en que, refugiado en sus
recuerdos íntimos, buscando, como tantos compañeros suyos de poesía,
el destello del mundo interior en las memorias de la edad infantil, evo-

las rosas: seis números, cuatro números, dos, uno tan solo. Revista hubo

que, después de bien tramada, de acoplado el original, de elegida la imprenta y encargado el papel, no pudo publicarse ni una vez siquiera: se
quedó, inmaculada, en el limbo de las buenas intenciones.
Entre las voces nuevas que empezaban a levantarse de aquellas páginas juveniles, ninguna más robusta y sonora que la de Tomás. No podría yo ahora decir en dónde: en el Renacimíenlo La#no, en la Revista
Latü,a, vi por primera vez la firma de Tomás Morales; y en la segundá
de las nombradas, de seguro, aparecieron algunos de los Poemas del Mar,
los versos más personales, más llamativos entre los que formaron en 1908
ague primer libro suyo que se llamó Poemas de la Gloria, del Amor J)'
dtlMar.

caba sombras domésticas, paisajes urbanos, deleitábase en la amistosa
conversación o en la espera meditabunda del amigo en la habitación ya
invadida por la oscuridad del anochecer. De, pronto, el mar .. Una de
aquellas visiones de su infancia le puso otra vez fr~nte al «vie¡o camarada» y le hizo escuchar sus mil voces. Lo que le di¡o_ pnmero
mar,
fué lo más cotidiano y sencillo: se le dió como espectaculo multiforme,
y él no tuvo más que copiarlo fielmente. Este es el segundo instante de
su poesía. El tercero Jo sublima y completa: es también el mar, pero no
va el mar humano de sus lienzos de alta mar o de sus aguafuertes de

d

1,

1

puerto, sino un divino mar mitológico, el movible dominio de un dios,
427

���LA PLUMA

la rama de un manzano que se estira
perezoso, a la aurora, bajo el muro
donde abre una ventana. &amp;l humo blanco
trazaba, íejos, sobre el prado ameno,
la ruta vertical de su columna;
y, más cantora cuanto más cantada,
-motivo eterno, cada vez más nuevo-,
la alondra rasa, en el lejano surco,
dab&lt;1 el saludo matinal de un trino.
'Y entonces quise, por hallar castigo
a la pereza de mi pensamiento,
pensar en algo. 5\tas el alba rosa
discreta fué; que adormeció de nuevo
mi espíritu cansado y, solamente,
me despertó a la vida los sentidos.

LA OBRA DE BEN A VENTE AL
FULGOR DEL PREMIO NOBEL
A

adjudicación del premio Nobel a Jacinto Benavente no ha
desatado el furor de protestas encontradas que suscitó su con-

cesión a Echegaray, señalando en nuestros anales literarios la
hora crítica de una revisión de valores. La ausencia del agra•
ciado, en correría artística por tierras americanas, ha soslayado por lo

'JI hubo serenidad en la foresta
IJ en el bosque dormido de mi espíritu.

pronto las reacciones inevitables de la opinión pública, no más que
apuntadas, ante la indiferencia general, en los pocos artículos y tal cual
homenaje cómico con que hasta la fecha se ha celebrado el acontecimiento. Por otra parte, en su verdadero punto la fama de Benavence, y
a salvo su buen nombre de los embates ulteriores de la fortuna, no tenía
por qué mover escándalo el discernimiento de la Academia de Stockolmo en 1922.
Al dar la noticia del triunfo han coincidido los comentaristas más
discretos en deplorar la falta de asistencia oficial que privó a Galdós en
sus últimos días de la gloria tangible del premio Nobel. Por si queda algún ingénuo capaz de suponer encarnada en los académicos suecos, testamentarios de su benemérito compatriota, la justicia infalible que sólo
Dios se atribuye, permítasenos señalar, dentro de la relatividad de
las cosas humanas, las circunstancias que determinan la significación
del premio internacional de literatura. Que si Nobel procuró asegurar el

LUIS FERNÁNDEZ ARDAVIN.

x:xvm;

1

433

�LA PLUMA
cumplimiento de su voluntad generosa, por encima de toda contingencia política, en el bajo sentido a que tal concepto se ve arrastrado por
el uso, las normas de transacción que la realidad de la vida impone al
Ideal son ineludibles.
Tuvo el que esto escribe, como secretario a la sazón de la Sección
literaria del Ateneo de Madrid, el honor de formar entre los comisionados para recabar del director de la Academia Espadola de la Lengua la
oportuna solicitud cerca de la Real de Stockolmo, en demanda dda
concesión del premio Nobel de literatura de 1916 a favor de D. Benito
Pérez Galdós. Don Antonio Maura, cuya imponente figura mosaica
pierde de su prestigio con la proximidad, delatora de cierta rusticidad
torpe, insospechada en la perspectiva teatral del Parlamento, del mitin,
de la fotografía de circunstancias, atajó Juego nuestra pretensión, oponiendo Ja letra estatutaria de la propia Academia que preside, matadora
del espíritu cuya conservación le está encomendada precisamente. Las

•

mismas protestas de amistad con que quería enaltecer a nuestros ojos la
inanidad de las diferencias políticas que de Galdós le separaban, nos
hicieron comprender al punto que si dependía de su gestión el premio,
podíamos dar el empeño por perdido. -Recientemente, don José
Lasalle ha contado en un periódico cómo la resistencia del secretario de la Española ha podido retrasar hasta ahora el provechoso honor
con que Benavente se ve, con general aplauso, favorecido-. No pudo lograr el autor de los Episodios Nacionales y las Novelas Contemporáneas
la adhesión sin reservas que ahora piden en torno al nombre de Benavente quienes se estiman copartícipes, a título de españoles, del honor,
que a todos toca, ya que no del provecho, que apenas cumple para un
hombre solo.
En Jo que no van descaminados cuantos piensan así, ya que la Academia sueca parece atender equitativamente en el reparto anual de tales
mercedes, al mérito relativo de los grandes hombres considerados no
como ciudadanos del mundo, sino como súbditos de un Estado al cual,
una vez premiados, representan en la República oficial de las Letras y
las Ciencias. Hácese casi siempre la elección con anuencia, y aun a pro◄ 3•

LA PLUMA
puesta, de los embajadores y ministros plenipotenciarios acreditados en
Stockolmo. El espaldarazo que significa para el recipiendiario semejante
gracia, lleva consigo la extensión a términos comparativos más dilatados, de la opinión favorable a que debe el éxito logrado entre sus compatriotas . Parécenos, por lo tanto, felicísima y oportuna la última decisión de los repartidores del Premio.
Data la primera obra dramática coleccionada en el Teatro de Jacinto
Benavente de 1894. Se estrenó en la Comedia, escenario Juego de sus
primeros triunfos, cuando todavía el Español era un feudo del viejo
Echegaray y de su escuela. Toda la primera época benavcntina está
influida del estilo francés contemporáneo. Sin que sea dado señalar
como tales plagios La comida de las fieras, La gobernadora, Lo cursi,
el repertorio, en suma de los primeros volúmenes, desde Gente conocida
a La noclu del sábado y Rosas de oio1lo, es evidente la sugestión de Donnay, de Lavcdan, de Abe! Hermant, ea cuanto al tono punzante del
diálogo, embarazado todavía por la ensedanza tiránica de Dumas hijo,
a que han seguido sometidos tanto tiempo, incluso los más arriesga-

dos innovadores del teatro europeo en el último cuarto de siglo, Benavente, reacio en declarar sus modelos inmediatos, no recata, al igual en
esto de otros grandes, lo que debe al autor de La dama de las camelias.
Lejos de nuestra intención el señalar tales coincidencias, voluntarias
o no, como un reproche. Si no tuviera otros méritos que el haber

limpiado, en Jo exterior al menos, la escena española del tufo rancio
que exhalaban los dramones y comediotas de los Sellés, Cano, Cavestany, Eusebio Blasco y compañeros de menores pretensiones literarias, siquiera su boga fuese no menos sintomática-¡Ramos Carrión,

Miguel Echegaray!-ya se le debería a Benavente gratitud, cuando no
admiración. Como en su tiempo Moratín, Benavente ha contribuido no

poco a que la España literaria pueda ser admitida de nuevo en la sociedad de los pueblos cultos. Cierta opinión, muy difundida entonces,
obligada a reconocer la gracia y la intención de las comedias satíricas
características de la primera época de Benavente-no obstante sus escapadas y escarceos, menos felices, al reino abstruso del drama nórdico:
433

�LA PLUMA
LA PLUMA
tanto como material, perseguido por la hipocresía de un ambiente gazmoño que a favor de un clzantage intentado contra él, pretendía no menos que ejercer en su daño la misma acción póblica que condenó a
Osear Wilde en Inglaterra, Benavente se ausentó por una temporada de
Madrid y sus corrillos de café. Volvió a presentarse en público al ser
aclamado la primera noche de Los intereses creados. Fácilmente se echa
de ver en la intención satírica de esta comedia; el prurito de defensa que le movió a escribirla, aguzando el aguijón que ha sido siem-

Sacrí-/icios, Alma triunfante-le acució, con menospreciar la esfera de

acción a que se habra limitado, a proponerse empeños más altos, o en
todo caso más altisonantes.
La noche dtl sábado, El dragón d, fuego, La Princesa Bebé, compli-

cadas máquinas de teatro, cuyos felicísimos toques afirman la personalidad satírica del Benavente anterior, pero cuyos defectos de concepto y
de procedimiento las asignan una categoría literaria harto circunscrita a

la moda pasajera coincidente con su estreno, señalan el punto culminante de la ofensiva modernista contra el teatro más aplaudido hasta
aquella fecha. Benavente, impuesto ya al público, seguía apoyado en un

pre su mejor arma cómica.

Ese prurito defensivo se advierte en todo su teatro, no obstante
la diversidad de géneros en que Benavente se ejercita. Nunca hasta
Los intereses, ni después, ha logrado tan perfecta ecuación dramática. ¿Qué son en definitiva Leandro y Crispín sino el desdoblamiento
picaresco, inspirado en los principios de la filosofía cínica, de la conciencia del autor? «El fin justifica los medios», «Quien roba a un

movimiento literario cuyos directores dispersos no contaban con un

verdadero representante en el teatro. Do otro modo, las diferencias, no
por calladas menos patentes, entre el hoy premio Nobel y los novelistas
y poetas de su generación, habríanse manifestado irreductibles antes de
ahora.
Los intereses creados y Señora ama, representadas por primera· vez
con breve lapso de tiempo, La ,n,1lqueriila después, marcan en la obra
de Benavente el punto máximo de coincidencia del propósito del autor
con el efecto conseguido en el público. Felicísimo remedo de la commedía italiana ddl'arte, cuya pintoresca disposición escénica sorprendió
desde luego a los espectadores, hábilmente perge,'iada con elementos

ladrón tiene cien años de perdón», «A tuerto o a derecho nuestra

casa hasta el techo» son postulados tan científicos como populares
de un mismo instinto de conservación. Lo verdaderamente original,
lo personal, lo autobiográfico de Los intereses creados está en mante-

ner el principio aristocrático de la caballerosidad inmaculada: ,No fuí yo
quien hizo tal, fué mi criado» ".iene a decir Leandro, salvando así todos
los respetos que se deben a su condición, y a que él se obliga.
No es, sin embargo, del teatro de Benavent.e, Los intereses crea.dos lo
que preferimos. Su retoricismo y amaneramiento literarios de calidad

poéticos inspirados en Shakespeare y ea Musset, Los intereses es, quizá,

no obstante su fantasía funambu]esca, lo más humano del teatro benaventino. La parte autobiográfica, que en otras de sus comedjas se des-

•

inferior, prenda segura del éxito entre el público petulante, malogra

cubre en réplicas más o menos oportunas, agudas e ingeniosas, hasta

nuestro gusto. Puestos a elegir una comedia entre todas las de su reper-

el empacho a veces, y en tiradas de prosa discursiva, constituye en esa
farsa el fondo dramático sobre que está tramada la intriga, es algo
consustancial con ella, se entrevé bajo la máscara de los protagonistas,
prestándoles a manera de una conciencia lírica que para descargarse de
su peso se disfraza y finge la voz, sincerísima en defensa propia.
La ocasión del estreno de Los ,intereses cnados nos permite aventu-

torio, coincidimos sin duda con la elección, varias veces proclamada,
del propio autor de Señora ama .
Señora ama nos parece una comedia perfecta. Las mejores cualidadadcs de Be□ avente, gracia irónica, sentimiento humano, finura de observación, aparecen en los tres actos
esta obra tan diestramente pon-

rar esta hipótesis, que añ!1de tan singular atractivo a su eficacia pura-

mente teatral. Agobiado, a lo que parece, por reveses de índole mora436

cte

l '

derados, tan bien conducido el interés al fin moral, tan acertadamente
repartida la simpatía entre los personajes, tan ausente el dramaturgo de
437

����LA PLUMA

LA PLUMA

digiosamente conservado por los embalsamadores admirables y quizás
por el milagro.
El fraile fué a dar cuenta a su superior.
-Un seno ... Era un seno .
-¡Que nadie lo toque!-dijo el rector.
Toda la comunidad pasó por delante del seno virgen y mártir, que
cedió a las miradas como hubiera cedido a los dedos, que era inevitable
que fuese la cosa de morbidez pecaminosa e irresistible.
Conservaba su roseta con todo cuidado, pues los embalsamadores
saben pintar los labios y hasta dan sombra de actriz a los ojos de las em balsamadas.
Aquel seno, aquella reliquia disolvió la comunidad. Todos se fueron
por el mundo buscando un seno que no estuviese prohibido, un seno
como el de Santa Anacaria.
Antes trasladaron a la catedral el seno vivo, viviente, mórbido, muy
entrapujado y pusieron en el letrero: «El corazón» en vez del seno.
LOS SENOS DE LA QUE VA POR CAFÉ

Entra orgullosa de sus senos con la cafetera en la mano. Como es la
caída de la tarde-la hora en que los hombres que han acabado el trabajo necesitan beberse una taza de café-, parece que vuelve después de
haber conseguido, gracias a los pastos del día, que sus senos sean cau··
dalosos, repletos, titilantes .

Tiene este desparramarse de las mujeres por las calles del barrio de
senos mejores, algo de la vuelta de las cabras repletas, imponiéndolas un
modo de andar especial lo «ubronas» que vuelven.
Las que entran en los cafés con sus senos magníficos tienen una altivez especial al decir: «Más café que leche.» Quizás es que ellas pueden
mantener la necesidad de leche que le puede ocurrir al mucho café.
Pasan por todo el café como «echadoras», que se miran en todos los
espejos. Viendo Jo que llevan delante dan ganas de alargar las tazas.
Todo el café espera a que la paradoja se cumpla y que a ellas las ubérrimas las echen «café con leche» en la jarra lechera.
444

Cuando salen del café van más completas, más llenas, más orondas.
En la calle les dirán como a las que llevan los botijos y tienen la caridad
de dejar beber a chorro: «Morena, ¿un poquito&gt;»
LOS SENOS DE LOS QUERUBINES

En el Concilio de Neponucea se discutió largamente, con altercados
violentos, si los querubines tenían senos.

Al dibujar como se dibujaron en los primitivos concilios todas esas
cosas que no podían ser vagas o indeterminadas, al dibujar el pecho de
los querubines se pensó en los senos y se tuvo que hablar de los senos.
¿Aquellos seres de voz deliciosa y de carnes finísimas que eran los querubines tenían senos? Hay quienes querían colocar en sus senos, para que

hubiese algo en ellos, algo como los cuernecillos de la vid, como sus tijeretas o zarcillos de gusto agraz y empezonado.
Aquellos sacerdotes primitivos que comían con los dedos y que mascaban como puercos, con gran ruido, los tronchos de las lechugas y de
los coliflores, hicieron discursos llenos de espesa salsa hablando de los
senos de los querubines.
-Son diáfanos-dijo uno-como si estuviesen hechos de esas nubes
blancas que ni son de agua ni de pedrisco ni de nieve.

-En los vuelos de los querubines-dijo otro--se mueven sus senos
con voluptuosidades puras, de que son incapaces los de las mujeres.
-Se siente muy de lejos-dijo otro-, basta lo siento yo, pobre pecador, en mis ratos de más puro éxtasis, cómo acarician el aire, cómo se

trasmite el roce de sus mórbidos bordes a través de las mayores distancias.
Aquellos curas que entonces eran más que sacerdotes, frailazos, no se
cansaron de añadir encantos a los senos querúbicos.

Sólo uno de entre ellos, rijoso, de sotana más potrona, de cíngulo
más grueso, dijo:
~Los querubines no tienen senos porque si los tuviesen, como fuese,

con el misticismo que queráis, como se toca con los dedos en la concha
441

�LA P L lJ ,\ \ A

LA P L U'\I A

provocando en las danzas una especie de fuga de círculos como os que
se escapan al buen tabaco en la hora espesa.

del agua bendita, así se les tocaría los senos y todos nos derrumbaríamos
en el infierno deopués de haber alcanzado la gloria.
No obstante esa opinión se admitieron los senos de los querubines
por

132

votos contra

LOS SENOS DE LA CHATUNGA

20.

En la chatunga los senos toman una importancia arrebatadora. La
nariz se ha sacrificado para hacerlos más valiosos y deseables. C!eopatra
era chata, pero debla tener los senos que bailan solos la danza de su

LA TEMEROSA

Tenía los senos más bellos del mundo. Había ido a un tasador a que
se los tasase y el tasador le había dicho que valían veinte millones. Las

vientre de ombligo rojo.
La chatunga, con senos vivos y ondulados, es la hermana más casa-

mujeres que son las más entendidas se recreaban con sus senos y la cé~
lebre baronesa-por algo era baronesa en vez de &lt;1&lt;feminesa»-los había

dera de las hermanas. La nariz corta hace discreta la expresión de su
cara y deja que los senos se esplayen.
La chata con senos encantadores enloquecerá a los hombres como si
les diese cloroformo, como si les empujase la cabeza contra el mullido de
una cama queriéndoles ahogar, como si les pusiese un apósito de algodón con que asfixiarles.
En la chatunga parece que el pezón de sus senos hace el gesto chatungón de su chatunguería y ¡os senos se respingaran con gracia rabalera el día en que ella ría la aventura del matrimonio, pues con la chatunga-porque las lágrimas o la seriedad ponen feísima-está asegurada la

querido para ella.
Ella, con gran miedo de que se los robasen, los guardaba en un cojrefort, y a veces los llegó a guardar en las cajas subterráneas del Banco.
Sólo en las grandes solemnidades, en las grandes fiestas del gran
mundo rescataba sus senos y se los ponía.

-Irá la de Rosalda-se decían en voz baja los invitados-, y llevará
sus dos senos, únicos en el mundo ...
El salón que elegía para ir se llenaba de gente desde muy temprano,
pues se podfa dar una fortuna sólo por verla subir las escalinatas. Todos
los invitados, en la plataforma de museo del alto y ancho balcón del des
cansillo que daba a los salones.

risa, en la hora de los atrevimientos que viene~ inmediatamente desp ·és
de la boda y en que todas las hipocresías se inutilizan y todas las rases
1

de resistencia hay que hacerlas frenar en sentido inverso.
LOS SENOS DE LA REGIÓN DE ABA Y

En esa región de Abay, en la India, donde a la mujer que entra en
el primer día desu pubertad se la lanza pintada de rojo por las praderas
y el que primero la encuentra aquel la posee, los senos de las mujeres
son rojos con franjas amarillas .. . Parecen tiros al blanco, pues las franas rojas en los senos son concéntricas, así como en el resto del cuerpo

lo bandan. Todos son felices en la región deAbay, donde sólo existe una
clase de árbol, en que se clava un puñal y salen manantiales de dulzura
entrañable.
Tenía que haber estos senos en algún lado del mundo y allí los hay.
446

LOS SENOS UE- VERDADERO Sto:VRES

,,

En casa del anticuario apareció la fina mujer, cuya cintura se cim-

breaba en la luz.
-,Qué desea? ¿Me trae algún abanico?
El anticuario, al verla sin ningún paquete, creyó que era una de esas
que se sacan de no se sabe dónde un abanico, un abanico viejo, que

llena de lentejuelas la tienda cúando ellas Jo abren.
Ella, acercandose más al anticuario, le dijo:

-Le traigo unos senos de verdadero Sevres .
44'i

�_LA PLUMA
LA PLUMA
-Venga, pase-le dijo el anticuario pasándola al despachito donde
compraba las joyas más importantes.
Ella entró con la determinación de la que va dispuesta a todo, y allí
sacó sus senos y se los enseñó al anticuario.
-,De Sevres? ... ¿De Sevres?-decía el anticuario sin dejar de darles
vueltas, como a los jarrones a los que se busca la marca.
-Sl, mire usted la señal-y la mujer, que tenía los más puros senos
de Sevres, y que sabía dónde estaba el grabado frío, como una cicatriz,
della marca, le dijo:
-Aquí está.
_
El anticuario, con su lupa, se quedó asombrado de la autenticidad y
comenzó a contar, como quien cuenta papeles de fumar, los billetes que
daba por ellos.
Y la mujer de los puros y verdaderos senos de Sevres salía de la tienda sin senos, lisa, como la que ha vendido la última joya que le quedaba
de sus padres.
LOS SENOS POSTIZOS

Aquella mujer se desnudó de espaldas, como quien se quita ropa un
poco sucia, y después se mostró. ¿Cómo ella, que había seducido con su
busto espléndido, era tan escuálida? ¡Ah! No tenía aquellos senos que
aparentaba. Era una mentira.
Por eso tomó una actitud compungida y temerosa de ir a ser rechazada. Pero, sin embargo, el descubrimiento de su subterfugio para atraer
en la calle y hacer pasar el dintel estrecho, el escamoteo que había hecho de sus senos falsos-¿de cartón?, ,de goma?, ¿de vejiga?-la dió un

piensa en ellos! Son los senos de las mujeres que hacen la limpieza, que
arreglan el cuarto, que los tienen más olvidados que nunca en medio del
olvido general ... Alguna vez, sin embargo, piensa el hombre en ellos durante la mañana, y al descubrirlos bajo los matinés entreabiertos le emborrachan como el alcohol en la mañana, cuando se está un poco ayuno
de fuerzas ...
Los senos por la mañana se refrescan, toman la ducha de la mañana
bajo los holgados matinés, se llenan de un rocío interior que les sazona
como el rocío a las lechugas que hemos comido crudas en las huertas
durante las mañanas del estío.
Los senos en la mañana son unos senos como de la mujer que cría,

porque aunque sean de solteras viven para ellas en ese momento, se
dedican a la casa como la madre al niño, los tienen enlechecidos todas
con leche nueva, la leche de la nueva mañana.
Los senos en la mañana son amigos de los zorros, del plumero, de
los espejos, del fondo de los armarios, del fogón, de la cocina, de los
baúles, sobre los que se inclinan, de los periódicos, de los repechos de
todo, de las tablas de las mesas, del saliente de los tocadores.
Los senos en la mañana tienen la calidad de los plátanos que traerá
la cocinera para el almuerzo y de toda la compra que se hace para mantener el día. Son un poco fruta y otro poco hortaliza.
Los senos en la mañana se cansan de trabajar; pero lambién descansan de vez en cuando sobre los sillones, sobre las mecedoras, llenos de
una mañanera languidez, una languidez remota al hombre, en reposo
como los de las monjas, abandonados sobre sí mismos, porque aún no
se han puesto ellas el corsé, un poco durmientes aún.
RAMóN GóMEZ DE

L...,SnNA.

valor impensado, como si hubiesen sido una provocación más sus senos

imaginarios.
EN LA MAÑANA

Los senos muy de mañana tienen una tranquilidad y un abandono
como el que les ·queda a las recién paridas después del parto ... ¡Quién
448

XXIX

449

�LA PLUMA

CRÓNICAS LITERARIAS
ITALIA

s

D' ANNUNZIO

A NOSOTROS:

G1ovANNJ

Bonrn.-Nadie entre los jóvenes

de la nueva generación, a no ser Slataper, representa tan_ adecua•
damente !a inquietud, el descontento, la desgana, el tedio de los
modernos, como Giovanni Boine.
Nacido para la filosofía, empeñado desde los primeros años en
experiencias y estudios de pensamiento, solo en los últimos de su vida, tras de
luchas formidables para despojarse de todo el peso de su cultura, intentó des•
viarse hacia la lírica pura, con la idea de aislar de todo entorpecimiento su
mundo emotivo. No me parece que lo consiguiera¡ pero quien hoy, después de
su muerte, se acerca a KU obra de combate, constructiva, crítica y de creación,
con un sentido de descontento y de abulia 1 experimenta una sensación de ~ran
respeto, al advertir que tales fragmentos y tentativai, si no están plenamente
resueltos ni son claros, procedían de un ánimo atribuladísimo, en el cual ~e
agitaba tumultuoso un mundo de ideas y de ritmos ansioso de luz y de síutes1s.

•••
Murió de tuberculosis a los treinta años (1917). Pero más que el Boine _de
los últimos tiempos, enfermo y esquinadísimo, es menester ~uscar al Bo~ne
anterior como ha intentado hacerlo precisa!Dcnte en un estudio muy detemdo
publicado ahora en Alemania (Kurt Schroeder, Bonn. und. Lcipzig) un jov~n,
pero muy aventajado crítico italiano, lector en la Umverstdad de Bo~n, 10vanni Vittorio Amoretti: GiOfJanrzi Boine e la letteratura contem¡oranea italtatia,
delineando la fisonomía de Boine, tal como surgió en aquel período turbulento,

?

pero fecundísimo, en que surgieron y se expandieron el futu.rismo, el crocianismo, el movimiento vociano, es decir, en los años inmediatamente anteriores a la guerra (1909-1914 ). Tentativa que pudiera parecer paradójica, sobre
todo en lo que hace referencia al futurismo, por el cual nunca tuvo Boine excesivas simpatías y sí sólo cierta atención; pero que no es tan paradójica si se
tiene eo cuenta el temperamento de este joven, febrilmente ansioso de verdad, pero tan orgulloso, por otra parte, como para no aceptarla de los demás'
aunque fuesen maestros. Estudiante todavía en la Universidad, y necesitado
ya de explicarse a sí mismo su mundo, se adhiere al movimiento católico modernista, representado entonces en Milán por una noble revista cll rinnovameoto». :Mas el problema religioso no lo era todo para él, y sí sólo uno de
tantos puntos oscuros que esclarecer. Le parecía que había de vivir y superar
primero toda una tradid6n histórica, humana, incluso jurídica; y el problema
religioso, como dice muy bien Amoretti, estaba en todo caso unido para él a
todos los demá.s 1 y en modo alguno aislado en sí. Y como el religioso, el moral,
si bien la importación misma de todo problema, encontrase prontamente en
Boine una acentuación ética, rarísima ca otros jóvenes, por no decir imposible. Su educación fu6, desde los primeros años, filosófica; pero de esa filosofía
que sufren los artistas, no Jc,s teóricos natos: la cual intenta y se esfuerza en
llegar al pensamiento a través de la sensación vivida y no encuentra nunca en_
tero equilibrio; precisamente porque la vida no es domesticable ni reductible
a paradigmas, sino caótica, tumultuosa, mudable, incoherente, de-sieual 1 contradictoria.

* • •

Por eso, desde el día que empezamos a conocerlo, en libros y revistas, y
personalmente, Boine nos interesó únicamente como artista, aun no estando
formado todavía y no obstante su difícil lectura; artista: en cuanto todos aus
afanes literarios y filosóficos, de polémica y de crítica, nacían de una individualidad francamente lírica 1 que buscaba más que nada, tanto en las teorías
filosóficas como en las experiencias dialécticas de los demás, un punto de apoyo
para llegar a su nudo emotivo y deshacerlo. Que haya discutido a Croce, que
no se pusiera de acuerdo con Pre2zolini 1 que intentase llegar a Dios, primera:nente a tnvés de filósofos y moralistas 1 de los modernistas después, es cosa
qne a nosotros nos interesaba~ interesa relativamente uada más. Porque lo
que Boine decía en tales referencias y balances, era, más o menos, dialéctica de
un hombre de talento, y bien dotado; no todavía individualidad que se manifies451

450

�LA PLUMA
LA PLUMA
ta y se yergue. Pero cuando superada la barrera del pensamit:.nto ajeno, Boine
intenta llegar a Dios con los propios mc-dios 1 manifestándonos su lucha secreta 1
su espasmo vivo, su experiencia sensible, entonces nos interesa y aprisiona:
alma moderna, que con sus mismos sufrimientos y beatitudes, destaca su drama de las palabras huideras y lo aisla y personifica. Aquí es uno de los nuestros; y, aun más, a todos. nos precede (tal vez por más próximo a la muerte que
todos nosotros) en ese ansia por el más allá, que después de la guerra ha lle·
gado a ser el motivo férvido y sen-tido de gran parte de los escdtores jóvenes
italianos. Aquí es uno de los nuestros; el primero en preguntarse con desconsolada desesperací6n: «lEstá Dios en mí, o en dónde?» Y si en mí ¿por qué no
consigo volver a evocarlo como quisiera, concretarlo 1darle términos evidentes?
Un vivísimo ardor vibra en las páginas de su obra; y aunque su lirismo nos
parezca a veces turbio e incierto/¿quién le negará poesía?: «Entono, pues1 a plenos pulmones 1 el canto de la realidad, de la realidad tangible que me circunda,
el canto de todas las cosas grandes y pequeñas, adversas y placenteras, que yo
con ojos sanos, con la lúcida salud de mis ojos, he definido y visto. Yo curado,
atrás ya la tristeza de la irrealidad angustiosa (tristeza sin fondo de quien no
,1ma en el mundo ninguna cosa más porque ha arrancado del mundo el espíritu1 porque quiere el espíritu, y de todas las cosas terne o sospecha-¡oh Macbeth, oh Segismuudo1 trágicos hermanos míos!-como de vanas apariencias);
yo, curado, entono un canto resplandeciente. Canta con voces distintas dentro
de mí el mundo entero: soy el igual del mundo, el igual de toda cosa en el
mundo.•
Es un grito alado; eu el cuJ.l el alma parece ya tranquila y próxima al reposo. No será así por desgracia; porque tas e."'perieT1cias, incluso aquellas que
tenemos por más consumadas (y por lo tanto resueltas) la vida misma nos las
vuelve a presentar a intervalos-aunque sea con otros aspectos -como n uevos y urgentes empeños que rescatar; pero, en fin, al menos por el momento,
ia duda y el ansia parecen aquietadas, vencidas: •Dios: inmensa sombra que
iocumiJe 1 que amenaza al mundo (en que el mundo se desvincula) y que infiltra,
que embebe, que reúne en un haz las cosas todas.•
Condus~ón nada pacífica que lleva coa·sigo una sombra, una duda nueva; Y
como una necesidad de dejarse penetrar y sobrepujar por las cosas de alrededor: vive y no vive, con esa pasividad de los seres que a todo renuncian.
«Perdidas todas las ilusiones 1 yo las busco-dirá un día~; y esta P,S preci
samente 1 la tragedia poética, no solo suya sino de torlos 1 volver a encontrar
4

452

mañana, a la vuelta de la esquina, las mismas dudas y necesidades que ya
se creían superadas. Porque la vida del poeta y su esfuerzo están de continuo
enderezados a la verdad, y la verdad huye, se escurre, se esconde, siempre encarnizada enemiga de quien la persigue y la quiere.

* *

1

.¡.
i

*

Tragedia que había de conducirle 1 como le condujo, a fraccionar en los últimos tiempos su mundo en briznas y atisbos, en impulsos y reacciones, como
aquel que busca y no encuentra, y ora vuelve sobre su::, pasos, ora da un paso
más; sin correr nunca el riesgo de una aventura demasiado complicada. No había sido un escritor que pudiera llevar a término un trabajo complt&gt;jo, ya fuese
por razones de salud, ya por descontento interior; pero ll pucato, aquel su
primer cuento de una experiencia de amor, era al menos un cuento, con un
principio, un desarrollo lógico, una conclusión; y así L'esperienza religiosa, verdadero ensayo, entre lírico y metafísico, de uo conocimiento, y Perdzete tutte
le :'ltusioni, io le cerco; rebusca ésta cada vez más obsesionante, más perturbadora, más desesperada; porque quiere alcanzar la verdad a costa de pruebas,
cada vez más atrevidas; pero sin tener fuerza y tranquilidad para buscarlas con
paciencia y medírlas antes que en el papel. sobre sí mismo. Es una enseñanza.
Es un adiestramiento: de la sensación no tanto cotidiana, como del momento,
pasajera; una fuga sin ritmo, ávida del detalle que si no es obtenido de momento, puede desaparecer para siempre. En suma, una especie de fiebre, la
misma fiebre tal vez que lo abate físicamente, y a la cual O.o resiste intelectualmente tampoco: ciego por la. verdad y más negado ca:da vez para encontrarla.
Luego. el abatimiento: ¿de qué_sirve hacer vibrar tantas cuerdas y jugar al escondite coa. la verdad, cuando hay quien, como el tío Bautista, por ejemplo, vive
su vida 1 entre el sol, el miir y su pipa, tan sereno? Después de tantas briznas
de pensamiento y tanto hervor de imágenes-expresadas y volcadas a manos
llenas en el papel~he aquí que Giovanni Boine se serena y busca no ya el
porqué de las cosas, sino la satisfacci0n superficial en la cosa misma: ya sea
una mariposa que vuela, un vaso de vino que burbujea, ya un pajarín que
canta. Vivir, vivir, vivir. E ironiza esta renuncia tan. trágica 1 si bien con esfuerzo tal que nosotros, leyéndole, no le creemos. Mientes-nos vemos obligados
a decirle-, mientes para enmascarar tu sufrimiento! Con todo, estos frJgrnentos y momentos de supuesta paz son bellos. Hay en su misma incertidumbre
expresiva, toda la tragedia de este hombre 1 que finge una serenidad idílica,
precisamente cuando el p:lthos de su espíritu llega al colmo. &lt;Entonces, la
453

�LA PLUMA

LA PLUMA
senda que tomo, lentament(': 1 es la mía; tras las tapias de los huertos nos espía,
bisbeando, un rumor de espadañas; los macitos de rosas blancas se deshojan
por doquier¡-y va al camposanto.»
Incluso como ritmo, estas últimas palabras del poeta, denotan la caída: algo
que, irresistiblemente, si bien poco a poco, se derrumba: Y luego ese guión,
separación enérgica, sl, pero inútil: .y va al camposanto&gt;.

•••

No se adhirió nunca a ningún movimiento, filosófico ni literario. Comprendía que tenía mucho que hacer, de por sí: para disipar sus deudas antiguas, y
dulcificar, aligerar los estremecimientos nuevos: h3.rto que hacer para comprenderse; y, por otra parte, no comprendía cómo la filosofía podía descender
a la práctica, a la acción, como pretendía J'rezzolini: el cual esta próximo a su
tiemµo y, en cierto modo, lo precede. Boine. no. Boine es individualista. De
aquí su continuo desdén para con los demás: ya sean artistas, pensadores u
hombres de acción. Quien no esté de acuerdo con é1, le es ajeno. Y en la crítica no hubo nu:1ca opinión tan parcial como la suya: muy capaz de comparaciones temibles cuando el artista que considera, se le parece; y de ridículas andanadas cuando da con artistas diferentes de él. ¡Ay de los demasiado claros,
los demasiado simples, los artistas lúcidos y tersos! Le parecerán obstinada.
mente mediocres. Con otros, por el contrario, cuyo pensamiento se complica
y no consigue expresarse claramente, se encuentra pronto de acuerdo 1 porque
se reflrja en su mismo drama formal; y se siente mejorado con el ejemplo.

aún, sus Plausi e Botte para ver cuán árdua lucha debió sostener en busca de
una expresión suya, inconfundible, expresión que la muerte le impidió hallar.
Drama formal, por lo tanto. Porque el fondo humano de Giovanni Boine, tras
de experiencias y tenta· ivas innumerables, era esencialmente artístico; y quien
logra librar de la armazón científica toda su obra filos6fica, ética y polémica,
sicote, sobre todo, a un almr1 que sufre, nerviosa, angustiada por la duda mental y la enfermedad física (la cual debió ciertamente pesar mucho, sobre todo
en los últimos años, sobre su labor intelectual) incrédula a veces, y otras incluso escéptica: descontenta de sí misma antes que de los demás y buscando
en vano un punto seguro para librar el vuelo o cantar al sol. Es menester verlo
cuando se abandona-desnudo de toda su cultura y reducido voluntariamente
a un vocabulario lo más exiguo-, cuando se abandona a contarnos un paseo
por el campo, ante su mar: con cuánta suavidad y sabor consigue darnos páoicameute el sentido de las cosas que viven y prosperan; mie.ntras su cuerpo
físico, bien lo notaba él, se iba descomponiendo y deshaciendo cada vez más.
Es menester verlo en tales momentos: cómo se afana en hacer vibrar todo
cuanto ve: y cuántas pinceladas emplea para que toda cosa despunte y se ilumine. Esas páginas se leen con trabajo, lo sé; no son sencillas, no siempre son
evidelltes. Pero por eso precisamente nos interesa; porque con una sensibilid:=td semejante, COI:!. una tan intens.a vitalidad, con tao rica potencia de vibraciones, no ha dejado por último a sus connacionales ninguna ¡:iágina inmortal.
é! 1 que de todos nosotros, era tal vez el 6nko preparado para crearla.

* * •
e Drama formal• he dicho. Aquí es precisamente, donde, según mi punto de
vista, se estudia y considera a :Boine. Porque él tenía, sí, una disciplina a la
cual responder, inte:-na, :nora): y una individualidad lírica, fortísima sin duda
alguua; pero ni la una ni li\ otra se allanaron ni esclarecieron del todo nunca:
engarzadas en aquel su natural descontento y rudo (aunque educado por vastíc,ima cultura), dondt" se mezclaban y confundían con el detalle bellísimo innumerables corpúsculos sin forma, imprecisos e indecisos. Disciplina de la mente
por un lado; individualidad lírica riquísima pero procelosa, de otro¡ mas la fusión que debía producirse en el estilo precisamente 1 la fusi6.i falta. Si alguna
de sus obras-pequeñas( véanse J discorsi militan.) no están excesivamente maceradas, otras se resienten muy mucho de ello; y basta leer (no obstante sus be1Jí_
simos detalles) su cuento Ji peccalo, ~sus fragmentos de pensamientos, o, mejor

&lt;54

M.A:iuo PoCCINI.

IlJBUOGRAFÍA:

Giovanni Boine: ll peccato ed altre cose (La Voce-Firenze).-La ferita non
cbiusa (La Voce•Firenze).-Frantumi-seguito da Plausi e Botte.
G. V. Moretti: Giovanm· Boine {Kurt Schroeder, Bonn und Leipzig).
Giovanoi Papiai: 1 estimonianze (Vallacchi, Fireoze).
Giuseppe Pre.zzolioi: Amici (Val1acchi 1 Firenzc).

455

�LA PLUMA

'LA PLUMA
ALEMANIA
SCIUTORES.-Hablaré en primer término (l) de tres autores a quien
los tratados de paz han convertido en checoeslova.c-os. Uno de ellos 1
Franz Werfel, vive no lejos de Viena; los otros dos, Gustavo Meyrink y Max Brod, en Praga.
Franz Werfel es, ya lo he dicho, el poeta más grande de su generac1on. Su obra, que apenas abarca diez años de su vida1 comprende cinco
o seis colecciones de poemas, tres dr~mas y una novelita de tendencias apologéticas y sociales, cuya tesis está resumida en el título Nicht der MOrder der
E,·mordete ist schuldig.Quede aislada esa novela en la producción de Franz\Verfel: es su úaico trozo de prosa y pertenece a la literatura de tesis. Le falta, además, la pujanza de invención y de forma que constituye la característica principal de su talento. Sé que prepara una novela más narrativa, en la que tratará
de lucirse como estilista. Por eso no quiero juzgarle ahora y condenar la calidad de su prosa. Pero no oculto que mi admiración se concentra por entero en
su poesía. De sus tres dramas, el primero no es más que una adaptación de las
1 royanas de Eurípides, y los otros dos, SpiegeJ11i1nsck y Bockgesang, están rebozados en tantas disquisiciones metafísicas e ideológicas, que la acción se pierde
y se quedan a medio camino entre ~¡ poema y el drama, sin la fuerza expresiva del uno ni del otro. De esto ya he tratado al hablar del teatro .
Como poeta, Franz Werfel ha publicado una serie de volúmenes que denotan la continuidad de su pensamiento y a la vez su evolución. El primero, lJer
VVdtfnund, celebraba la necesidad de quebrantar todas las fórmulas que esclavizan moralmente al hombre, que le rodean desde la infancia y ahogan su
vida; el último 1 Der Gericktstag, muestra al hombre en lucha consigo mismo, y
sin tr0pezar con más obstáculo en la senda de la libertad que su mezquindad y
su incorupre □ sión propias. Entre uno y otro, Wir Sind, Die Versuchung, Einander, su obra maestra, y Gesii.nge aus den drei Reic/un-volumen que está un
poco al margen de su producción y de sus preocupaciones-marcan las etapas
de esa conquista del yo.
Prefiero Einander al Gericktstag a causa de las preocupaciones metafísicas
que envuelven, desvían y a veces paralizan el sano y sendUo lirismo de que
dan testimonio los libros anteriores, sobre ·todo Einander. Acaso soy injusto
(1)

Véase en el n!Ímoro anterior la crónica de letras alemanas.

con la poesia filosófica, pero siempre, quien la cultiva, me hace sospechar que
pretende esconder en la confusión de sus razonamientos y teorías una crisis
de la imaginación, un desmayo de la poesía. Veo en ello un síntoma de desaliento, cuando menos pasajero-este es ~l caso, creo yo, de Franz Werfel- 1
y un modo de situarse para el descanso, remediando la insuficiencia del lirismo ccn aportaciones de ideas, y el elogio de ideas tradicionales en demasía
con un lirismo mitigado. Nada de esto ocurre en Einande,·: el dolor total de la
guerra alimenta ese libro, sin prolijidad, sin plantarse nunca en el primer término del esceoario. El drama se esconde en la conciencia del poeta, que ea. la
senda de su emancipación tropieza con aquella locura colectiva y se niega a
someterse a su resolución destructora. El admirabJe poema De1· Krieg, escrito
a principios de agosto de 1914, es, en cierto modo 1 la proclamación lírica de su
desesperación y de su resistencia. Pero la desesperacióu suprime la libertad;
por eso Werfel se ha aplicado a vencerla, a dominarla, y muchas páginas de
Einander cueutan esa peregrinación lenta y dura hacia. el equilibrio y la seguridad .
El camino elegido por Franz Werfel Je aleja de sus amigos y tiende a encerrarlo en el angosto círculo de una metafísica que, a fuerza de severidad, podría llegar a ser desdeñosa y casi inhumana. Pero tengo confianza en él; saldrá
de ese trance con la violencia moral y la tiesura de un predicador, rnas hallará
lu~go, ante el espectác•llo de la vida y del heroísmo oscuro de los hombres de
buena volunt-1.d, los acentos de Wir Sind y de Einander.
Gustav Meyrink pertenece a una generación anterior, a la que tiene ahora
cincuenta años. Como novelista es, al mismo tiempo, satírico y místico; sus
libros ostentan el carácter de esas preocupaciones opuestas. Gustav Meyrink
ha trasladado a sus novelas los sistemas filosóficos, o más exactamente, Gcu1tistas, que han llamado su atención, y a los q_ae ha prestado cierta unidad la
lógica de su cerebro. De ello resulta un cuadro bastante completo de las teorías en que ha solido apoyarse, desde la india hasta la judea antigua, la sabiduría asiática. Confieso, sin embargo 1 que a mis ojos no está ahí el v:tlor de Gustav Meyrink, sino en la inteligencia penetrante con que somete a un análisis
cruel a la sooiedad contemporánea. En ciertos pasajes de Walpu.rgisnachi, su
mejor novela para rui gusto, revela un genío para lo grotesco verdaderamente
incomparable. Bien sé que le acusan de aderezar artificialmente el interés de
sus novelas inventando detalles tendenciosos, y de crear por entero la psicología de ciertas castas, como la aristocracia schwarz-geJb (habsburguesa), en
Walp1trgi.m.acht. Pern si esa afirmación e5 aparentemente exacta, tratáudose del
457

�LA PLt:MA

LA PI, U M A
ambiente político de Praga reflejado en aquella novela, dífícil seda decir otro
tanto de JJas grünen Gnicht y de la extraordinaria pjntura de la judería que en
ese libro nos da. Y mucho más difícil aún tratándose de los breves cuentos y
de las parodias del Oeuisclzm Spieturs T,Vunderlt.orn, obra mr1estra de Ja sátira
alc!mana 1 digna de un émulo de Juan Pablo Richter.
Max Broo es también una figura de marca en la literatura alemana, a la
vez que en la mentalidad judía de nuestra época. Brod es un cerebral y esa cerebralidad aguza extremadamente.los síntomas judaicos de s11 carácter. Analista a la manera del Swan de M. Marcel Proust, con una pertinacia y una conciencia admirables 1 se apUca a cortar pelos en el aire; y cuando los objetos así
extenuados se disipan en humo o en polvo, se pone a rehacerlos por la metafísica. No es esta la parte más ligera de su trabajo. Es tan curioso como lamentable que Max Brod gaste un talento enorme en ese juego cerebral, juego triste,
sin brío, desprovisto de emoción y de simple belleza.
La obra de Max Brod, a!lnque considerable, no es muy variada. Bajo la ñCción de su inteligencia disolvente, todos los temas adquieren un aspecto parecido, se rc-ducen a un montón de ceniza 1 que el novelista remueve con pasión.
Entre sus principales libros e:-stablezco una escala de preferencias. Siento, por
ejemplo, verdadera simpatía por ]udfnnen, Das grosse Wagnis, y por la colc:ccióo de cuentos Dü Einsamm, donde se encuentra la obra maestra de Brod: Ein
tscheschisches Di'enstmii,dchen. Por el contrario 1 me inspiran ~incera hostilidad
Schloss Nornetiyg-ge y J,ffet'be·rUJirischaft, que llega a ser aversión respecto del
famoso Tyc/tc, Brahe.
Antes de proseguir la enumeración de los escritores que completan d cuadro de la Alemania literaria, y c!e trazar la silueta de los que, por diversos motivos, reclaman nuestra atención invocando gustos literarios más antiguos, citaré al poeta expresionista Jobannes R. Becher y al notable novelista Alfred
DOblin, representante, durante mucho tiempo, del futurismo, e inclinado ahora
hacia un reaJismo depurado.
Jobannes R. Becher es el poeta de los anatemas y de las rebeliones sentimentales. Con desordenada energía se ha revuelto contra todas las manifestaciones de la vida colectiva que su vida personal ha ido atravesRndo. Antes de
la guerra se consagró a odiar a los hombres satisfechos y despreocupados; duniote la guerra se rebeió contr~ la disciplina de muerte que empujaba a los
pueblos a la degollina; luego, la agonía de la revoluci6n suscitó su rabia contra
os mercenarios del orden. Cada vez su obra se renovaba, y cada vez Becher

'

'.

nos ofrecía un libro precioso: en 1914, Verfalt und Triumplt; en 1916, AnEuropa y Vtrbrüderung-, en 1~18, el Piian gtgen die Ztit, donde se ha expresado mefor que en ningún otro; en 1919, Dar neue Gtdicht, las Gtdickit für ei11 Volk y
An A.lit, que es la obra maestra de la poesía revolucionaria del siglo xx. Joh,rnnes R. Becher posee el genio de la lengua alemana; en los más difíciles tritnces
demuestra un dominio asombroso sobre las palabras y una seguridad en el estilo sorprendente en un Jírico tan exasperado. Y ello le asegura contra la iodi·
f erencia y el olvido.
Por grande que sea mi amistad con Johannes Becher, no oculto que Alfred
DOblin se lleva mis preferencias, no obstante la ci-isis de futurismo por que
pasó al comienzo de su carrera, cuando la acción de Marinetti, suscitó en Ale·
mania ecos de aprobación. A nadie perjudicó esa crisis tanto como al propio
DOblin. En torno suyo se: arremolinó el snobismo, fu.é mal comprendido, y estos males no se han desvanecido aún por completo. Esa es la causa de que le
aplaudan principalmeute por obras de dudoso valor, mientras que una novela
de tanta consideración como Die drei S;rün'gt des U-ang-t1mg no ha logrado el
triunfo que merecía.
Alfred DOblin entró en el futurismo con una gravedad y una voluntad netamente alemanas. La fantasía que los inventores dd futurismo despilfarraban
en sus catecismos literarios le faltó, hasta el punto de parecer una víctima más
que un C'ooquistador. Creyó en la virtud del futurismo. Adherido con pasión al
movimiento se propuso rebasar el marco de la crítica destructora y levantar
sobre las ruinas del arte un edfficio nuevo. No acertó. El destino de DOblin es
asombroso. Cuando quiso llevar el futurismo más allá de la negación, llegó inconscientemente a refutar sus principios; el libro reciente, cuyo título he cita.
do, Die Drei Sprüngt., obra vasta, de fuerte estructura, viene a corrobo.ra1 Jos
principios que pretendía destruir.
Alfred DOblin no es un retórico. El futurismo' es una codificación dt la retórica. Como no es retórico, DOblin no se divierte en jugar con las palabras y
su prosa es de una riqueza eminentemente plástica. En su novela Der Schwarze Vorluzng, mostraba ya cualídades de estilista en la tradición del realismo, pero
ponía el mayor empeño en ocultar esa propensión a los ojos del público. El
escritor luchaba con sus cualidades; el artista con su talento. El libro es trabajoso, y sólo en alguu,1s páginas se muestra la pujanza del autor. Pero en las
.Drei Sprünge triunfan indi::cutiblemente las cualidades, y bajo la etiqueta que
la cobija, la obra despliega su forma suotuosa 1 tradicional y sólida. De suerte
459

458

l

��LA PLU.MA

LA PLUMA
maestro, ha de quedar siempre vivo en el recuerdo de nuestra juventud. Es 1 al
lado de Verdaguer, el clásico de nuestro renacimlento Literario. El poeta de la
espontaneidad y de la gracia, el pensador de las profundas ideas. vive aún por•
que sus libros están siempre presentes en nuestra imaginación; porque, guia•
dos por e!lo:i, hemos de partir a la conquista de la serenidad. Su nombre no ha
de apaga:rse, sino que ha de crecer con el tí~mpo hasta llenar el vasto horizonte de la cultura catalana. Sus ideas han de cuajar en fruto dentro del surco
profundo de la raza donde moran para siempre. So.o la simiente eterna que
trabaja Y fructifica, siempre vieja y siempre nueva, porque es el alma de Cataluña.
La figura de Maragall va tomando más cut"rpo a medida que se aleja de noso:ros. Déa veodTá que le veremos tan grande que no podremos comprender
como fué que el gran muerto fué amigo nuestro, que tantas veoes estrechamos
sus manos inquietas, que pasamos tantas horas en su conversación, que nos
sentamos a menudo a su lado y vímos su respiración y escucbamos sos palabras; que u□ día antes de caer enfermo nos recibió en su estudio y nos habló
con ~a mi~ma dulzura de siempre, con su voz un poco apagada que tenía matices molv1dables, con sus palabras precisas, coo sus conceptos claros; porque
Manigall habla_odo era el mísmo de sus artículos y de sus versos1 amigo ante
todo de la claridad, que es el secreto ,de los dioses. Hasta no podremos comprender cómo fué que le vimos muerto, c-on su túnica franciscana, con el marfi~ de sus pies desnudos que acababan de hacer su último paso soberano por la
vida, c?n el dulce reposo de sus facciones, que se habían dormido iJara siempre, mientras su alma luminosa había dejado el cuerpo para &lt;1brir s.us ojos más
g.randes .a lJZ major naiXenra.
Han pasado diez años. No se ce·Jebra en esos días nincruna fiesta en home•
• •
•
D
na1e suyo, pero v1v1mos 10te11samente todos la obra de Maraga11. La fiesta se
celebra dentro de nuestras almas, en el callado ambiente de los cuartos de estudio donde se elabQra el trabajo espi1,itual de cada día. Eo este mismo trabajo de cada día glorificamos la obra de Mara~all. Es algo co-nsubstaucial en nosotros, algo muy íntimo, como la levadura de la raza catalana.
Maragall deja una única obra teatral, Nausica. En la velada necrológica que
celebró el Ateneo Barcelonés, en aquella tribuna donde el gran muerto se sentó
un día para pronunciar los altos conceptos del Etogi de la Pa1·aula 1 se dieron a
conocer las primicias de su única obra de teatro que dejó al morir ínédita. La
voz cálida de Mar.garita Xit-gu entonó fragmentos de aquellos ca~tos, por los
462

l.

cuales la belleza inmortal de la Greda descendía basta la Cataluña nuestra. Dos
grandes genios se unían a través del sueño de los siglos y de las civilizaciones.
El mismo nos había hablado anteriormente, emocionado, de la tragedia planeada. Se le aparecía Nausica, fresca, infantil, catalana 1 abriendo el retorno de
Ulises a su patria, después de sus grandes trabajos y peligros.
Más tarde se t'Stren6 la obra. Tre5 grandes escenógrafos pintaron el decorado, un gran dibujante dí.ó los modelos de los figurines, todo el lujo se derrochó en homenaje al gran muerto, que nos había dejado cuando más necesitá•
bamos de él. Pero, a pesar de la buena voluntad, faltaba algo: faltaba en h presentación y en la ejecución la simplicidad de línea con que Maragall compuso
su obra, la pureza de !as generaciones primitivas, la gracia virgen de los bosques y del mar donde se desarrollan las escenas inmortales de la prin·cesa y
del héroe, algo de lo que pint6 Maurice Denis en su maravillosa tela Ulises que
vuelve. ¡Cómo hubiera ~anado la fábula sin decoraciones, teniendo como fondo
los pliegues arm6nicos de un cortinaje, sobre los cualt:s, doncellas vestidas
simplemente de túnicas flotantes tejieran las danzas y los juegos de las compañeras inocentes de Nausica!
Entendemos que no se estrenó la tragedia de Maragall hasta que, el año pasado, la actriz Pepita Tapias, que ha tenido en Madrid un éxito rotuncio, encarnó en el teatro Eldorado, de Barcelona, la joveñ figura de la prinaeslta de

l

íl

1

Maragall.
De todos modos, habría qve pensar en la creación de ligas espirituales que
fiscalizaran los atentados realizados en memoria de los grandes muertos o subsanaran el olvido, demasiad© fácil, de las nuevas generaciones. Si ahora todos
tenemos presente la augusta figura de Maragall, quién nos dice que generaciones futuras no olvidarán momentáneamente su obra. Este momento de olvido,
por breve que sea, porque la.sobras definitivas acaban por triunfar a pesar de
todo, sería un dolor imponderable. ¿Por qué oo cree,r en la posibilidad de la
fundación de una liga espiritual cEls Amics den Maragall», a i:;ernejanza de e Les
Amis de Balzao? ...
Han pasado diez años desde su tránsito srreno, porque fué serena su muerte como había sido serena :::u vida. Era uno de aquellos raros hombres que sólo
despiertan simpatías en la vida, de los cuales puede decirse que no tenían euemigos. Ante su alto valor moral de bombre de bien, casi tan alto como su valor
de poeta frente a la posteridad, no habfa partidos, ni cenáculos, ni odios, ni envidias. El buscaba con un instinto de poeta en la vida y en la obra, ei sedimen463

�LA PLUMA

LA PLUMA
to de bondad que había hasta en el corazón de los malos. Había recibído también en pl~io rostro salpicaduras de lodo, pero había seguido serenamente su
camino de superación espiritual.
Murió en un día muy puro de invierno, con un augurio de primavera en el
aire. No hacía frío. La ciudad se dibujaba en el crepúsculo, desde el jardín de
su casa, con todos sus detalles, basta el azul sereno de su mar latino. Parecía
que se podían contar las casas una a una, los árboles de los paseos y de los
jardines1 las velas abiertas en la transparencia del mar. Y el poeta allí había
muerto y reposaba sobre un túmulo, con la túnica franciscana y el reposo tranquilo de sus facciones marfilinas.
¡Hace ya diez años y todo esto parece tan vivo! Su jardín es el mismo con
los árboles más corpulentos, ellos que cobijaron los amores del poeta. Cuando
pasó el féretro bajo los follajes desnudos pareció, hace diez años, en una mañana de diciembre como ésta, que dejaban caer sobre los despojos mortales
del poeta las últimas hoias del año, con una sensibilidad exquisita.

• * *
Acabada esta crónica de devoción a los muertos , primera de mis crónicas
de cL("tras catalanas:. para LA PLUMA, empezaré en seguida mi labor de crítica
litera.ria, con la seguridad de que habré cumplido con estas palabras un deber
que deberíamos guardar todos los hombres de nuestra generación.

J. M.iSSÓ VENTÓS.
MÉXICO
PoKsÍA.-1-Hace tiem po publiqué una pequeña nota sobre la espiritualidad mexicana (1) habiendo recibido con tal motivo más de
un reproche lleno de justicia de los intelectuales de mi país y de
¡a América Latina.
¿Es po:;ible-me preguntan-que pueda decirse enfáticamente
cuál es el primer poeta mexicano?
(Díaz Mirón o González Martínez, Francisco A. de Icaza o José Juan Tablada?
Claro está que no, porque cada uno de estos espíritus selectos tiene difeA

(1) En cCosmópolis:. 1 de Madrid, julio de 1921; reproducida en cNuestra
América&gt;, de Buenos Aires; en «América Latina&gt;, de París, v en cEl Heraldo
de México, .
~
464

rente sensibilidad y diferente estética; porque si el autor de 1.Lascas, impone
siempre al recordar su obra la rememoración de la Grecia luminosa-palabras
de Tablada-, Francisco A. de Icaza es sincero y su poesía-comentaba Daríaes una canción de melodía cuyo secreto psíquico y armonioso no lo percibe
sino el meditabundo y el comprensivo.
Sin embargo, Pedro Henríquez Ureña~ crítico doctísimo 1 hizo la clasifica•
cióo de seis dioses mayo1·es en la lírica nuestra: Gutiérez Nájera y Manuel José
Othón, muertos¡ Díaz Mirón, Amado Nervo (1) 1 Luis G. Urbina y Enrique González Martínez- y agrega: cada uno de e-stos grandes poetas tuvo su hora.
González Martínez es el de la hora presente, el amado y el preferido por la juventud,
Para mí, si Enrique Gonzá!ez Martínez es el poeta de la meditación, e] poeta sazonado que anda a caza del alma y del sentido de las cosas 1 Jo!::ié Juan Tablada es el bardo de las inquietudes y de las modernidades y el apóstol de las
estéticas palpitantes¡ pero, a pesar de ("]lo, sigo en la creencia de que Salvador
Díaz Mirón-sin tumar en cuenta sus llamaradas, fanfarrias y grandilocuen_
das de la primera época, sino la produccitin dorada del otoño-, es el espíritu
poético más alto que poseemos; sin desconocer tampoco a Gutiérrez Nájera,
que con Ruben Darío 1 Julián del Casal y José Asunción Silva, introdujeron en
América 1a modalidad francesa, siendo los precursores de la renovación de la
literatura latino-americana.
Tres grupos o cenáculos-escribe Jenaro Estrada-han difundido en México la poesía nueva: el de la cRevista Azul&gt; formado por Manuel Gutiérrez Nájera, Justo Sierra-aunque éste es anterior y debe considerársele, según anota
Luis G. Urbina, del grupo de Altamirano, de Manuel José Othón y de Juan de
Dios Peza-y Luis G. Urbina; y de esta agrupación se derivó 1.Revista Moderna•
fundada por Jesús E. Valenzuela y aristocratizada por las firmas de José Juan
Tablada, Amado Nervo, Balbino Dávalos, Francisco M. de Olaguibel, Efren Rebolledo, Ruben M. Campos y Enrique Goruález Martínez; habiendo ejercido
una influencia absoluta la 4Revist:i. Moderna&gt;, no s6lo en la literatura mexicana , sino también en todo el Continente de habla española.
Después se formó el grupo más fuerte, el más preparado, el más cultoi el
de 19101 que dió vida al cAteneo de la Juventud&gt;, que con el viejo cLiceo Altami.rano&gt;, son las dos agrupaciones que mayor influencia han tenido en los últimos tiempos; y e5 que el cAteneo de la Juventud» lo integraron espíritus tan
(1) Murió en mayo de 1919.

XXX

�LA PLUMA
comprensivos, tau exquisitos y tan bien orientados como Alfonso Cravioto, AlÍOTJSO Reyes, Rafael L6pez, Antonio Caso, Eduardo Colín, Roberto Arguelles
Briagas, José Vasconcelos, Luis Castillo Ledón, Jesús T. Acevedo, Manuel de
la Parra, Rafael Cabrera y Alba Herrera y Ogazón.
Y en este tiempo, en la mística quietud de la provincia, surgía uno de los
más grandes poetas mexicanos: Ramón López Velarde (1) 1botón de gloria que
acaba de caer al zarpazo aleve de la muerte-dijo Alfonso Cravioto en la Oración Fúoebre-López Velarde, mejor que un poeta de presente fué un gran
poeta de futuro.
A grandes rasgos he dicho el paisaje de la poesía mexicana desde 1894, en
que Carlos Díaz Dufóo y el imponderable Duque Job fundaron la cRevista
Azul•, donde empezaron a revelarse muchos de los que actualmente son el orgullo de nuestras letras.
Desde luego, el poeta más antiguo de los actual~s, es Salvador Díaz Mirón,
qu~ con «Lascas•, libro dilecto, armonioso y noble, donde todas las palabras
poseen el soberbio milagro de la arquitectura ática, marcó una nueva orienta~
ción, no sólo en la literatura latino-americana (2); en España siguieron su ruta
una cohorte de imitadores 1 donde se hic.ierou calcos facsimilares dt: sus estrofas (3),
Ahora, el magnífico troquelador de ,Gris de perla• ha enmudecido, y vive
triste y viejo a la orilla del mar.
Hace algún tiempo, «Cultura» hizo una selección de los poemas del egregio
veracruzano, con un admirable prólogo de Rafael López.
De Francisco A. de !caza, que acaba de publicar un precioso libro, c!aro
como un chorro de Castalia, el «Cancionero de la vida honda y de la emoción
fugitiva», apunta José María Izquierdo, el más representativo de la Andalucía
moderna:
«Multum in parvo. Un dilatado estudio, un hondo sentir, una gran copia de
ideas, de sensaciones que estuvieran a punto de cristalizar en un esquema, y

¡

1

(1) Murió en junio de 1921.
(2) La osada elocuencia de Salv,ador Díaz Mirón afect6 también a Darío y
al famoso poeta que, en concepto de muchos, ha ocupado su puesto, Santos
Chocaoo, del PerlÍ., aunque no todos coinciden en concederle esa primacía,
pues algunos pretendeµ. colocar sobre ese pedestal a Díaz Mirón. - Isaac
Goldberg, Ph. D. cLa literatura hispano-americana:t, Madrid.
(3) F. A. de Icaza. Conferencia en el Ateneo de Madrid sobre los grandes
poetas de México.

466

LA PLUMA
que por obra y gracia de un espíritu aristocrático, dotado de un vivo anhelo de
belleza 1 cuajaran en una frase preñada de sentido, en un verso palpitante .•.
Sintetizar en un pensamiento una suma de ciencia, un caudal de experiencias;
resumir en una flor los trabajos de una vida ... He aquí el arte-arte de sabiduría y de poesía-del Sr. !caza. Toda la vida es un puro sacrificio, y nada que
valga la pena de vivirse se alcanza, si no le hemos sacrificado algo. Si no nos
decidimos a prescindir de lo accesorio, toda nuestra obra será una cosa supérflua. Quien no sea capaz de renunciamiento, que renuncie a ser artista. Asi
-mucho en poco, el arte velando el arte y la vida consagrada al arte, para que
éste goce vida perdurable-son sus libros de versos.:t
Además, Francisco A. de lcaza es un eminente cervantista y un crítico sapiente, respetado por lo más serio de la intelectualidad española; ahí están sus
estudios «Las Novelas Ejemplares de Cervantes•, «Nuevos Estudios Cervánticos:t, «El Quijote durante tres siglos» y «Suc€:SOS reales que parecen imaginarios», qac lo bañaron de prestigio y de honores, así como su «Antología crítica
de Poetas Extranjeros:t.
Su primer libro de poemas «Efímeras:t fué publicado en Madrid en 1892.
Icaza, desde hace más de cuatro lustros, pertenece a la carrera diplomática,
habiendo sido Ministro de México en Alemania y en España, por lo que todos
sus triunfos literarios los ha conquistado lejos de la patria.
Luis G. Urbina ocupa un remarcado sitial en la historia de nuestra literatura; romántico, $entimental, bebió las mieles rítmicas de Gutiérrez Nájera; su
poesía es suave y confidencial como las notas de un clavicordio; todavía habla
del ~arroyuelo murmurador&gt; y canta a la «pálida luz &lt;le Ja luna:t; en su último
libro «El Corazón Juglar:t quiere renovarse, pero esas inquietudes que ardorosamente desea asimilarse hacen que sus estrofas sean pesadas y fuera del tono
de su antigua y dulce canción.
Allá en lejanas calendas, el maestro Sierra, en un prólogo a Urbina, escribió: «Sus composiciones primeras pueden fi~urar al lado de las últimas:t .
Y es la verdad.
Urbina está muv bien con sus «Lámparas en Agonía&gt;.
La historia de literatura en México debe mucho a este delicado poeta: la
«Antología del Centenario-•, q~e hizo en colaboración de Pedro Henríquez
Ueeña y Nic.olás Rangel; la eLiteratura Mexicana:t y cLa Vida Literaria en
México&gt; 1 ex.tracto del prólogo de la «Antología del Centenario».
Alfonso Reyes, que es en el momento uno de los más elevados valores in467

!;

�LA PLUMA
LA PLUMA
telectuaJcs, dt"'.l que no solamente está envanecido mi país, sino la Am~rica entera, y esto lo escribo sin temor a rectificaci6n, al ocuparse de Enrique González Martínci, comenta:
•Este poeta pone mdsica en todos tos instantes (de su vida) y sobre Ja escala de sus· notas, los hace deslizarse hacia ese misticismo central que los coordina. Su poesfa es como su vida: hay en ella algo que yo llamaría cartesianismo
poltico; una constante referencia a las primeras evidencias del espíritu. El
poeta sale al mundo, se asoma a la Naturaleza, hojea los libros, saluda a los
hombres, cultiva un poco s11 viña diariamente, y luego huye1 por senderos qne
sólo él conoce, hacia el sagrario del silencio. Allí tiene que acabar todas las
poesías, porque el alma misma enmudece . Allí llega con el tesoro de sus visiones recién robadas, corrige los valores, los pesa; y el alma asimila calladamente
las nuevas ~mociones, y así va creciendo en perfección. Esta es su poesía y
esta es su vida.&gt;
Todos los libros de González Martínez1 cuyas diáfanas fuentes están a la orilla del Sena, han sido revelaciones; libros panteístas y plenos de hondo conocimiento de la vida; libros hechos para la aristocracia pensante son: cLos Senderos Ocultos&gt;, e El Libro de la Fuerza, de !a Bondad y del Ensueño&gt; y cLa
Palabra del Viento&gt;.
Ha hecho infinitas traducciones de poetas franceses contemporáneos que
recogió en dos volúmenes: •Jardines de Francia•; y otras aparecen en cLa
Poesía Francesa Moderna&gt;, antología anotada por Enrique Díez-Canedo.
Tiene un estudio maestro sobre los tres poetas belgas Maeterlinck, Rodenbach y Verhaeren, editado por cCultura•, y varias versiones de ese poeta piadoso, exquisito y humilde, que se llama Francis Jammes.
La juventud intelectual de México y Centro América sigue con asombro y
deleite la estética diamantina de José Juan Tablada, estética deslumbrante
como una llama de carburo y fuerte como un motor de 40 H. P.
Tabalada, elogiado por Leepoldo Lugones y llamado por José Enrique
Rodó, cuno de los predilectos de Arieh, clava con el áureo alfiler del Arte las
mariposas del instante, y es el que atesora todas las vibraciones modernas;
vivaz, salta con oportunidad sobre lo novísimo; constantemente riega su jardín
interior con aguas de Juvencio y sus rosas magníficas giran con el sol.
Sus últimos libros de poemas •Un día ... •, con reminiscencias de Jules Rc-nard, que, como éste, es un privilegiado cazador de imágenes; cLi-Po&gt;, queposee los irisados malabarismos y los cohetes de bengala de Guillermo Apolli468

naire y «El Jarro de Flores•, que aún tiene la tinta fresca de las prensas
de Nueva York, dicen de la sagacidad de su talento y de su orquestación
dinámica.
Estos son, a mi modo de pensar, los poetas primados que modulan sus decires en mi joveu República, profesora de energías y de idealh•mo, revolucionaria y romántica.

(Continuará).

GUILLKRKO JIÚNKZ

TEATROS
R.BAL.-Las hablillas de entre-bastidores, las referencias, más
o menos· autorizadas, de los revisteros teatrales, en torno a una
obra nueva, ilustran muchas veces las circunstancias de su estreno.
Las declaraciones de Eduardo Marquina, acerca de su colaboración
con el empresario de Eslava, permiten entrever la génesis del poema, cuya representacióu se han apresurado a señalar algunos críticos como un
cambio de rumbo en el procedimiento dramático habitual en el autor de .Doña
Maria la Brava. No ya la expresión poética, voluntariamente ajena a las sugestiones orientales proclamadas en el cartel con declarar la procedencia india
de Et pavo ,·eal, mas cierta propensión a exagerar la suavidad sentimental de
la leyenda, denota la inspiración de segunda mano de que se ha valido Marquina para componer el drama, cuyo felicísimo suceso opone rotundo mentís a
las exculpaciones con que se defiendea, alegando el mal gusto del público, los
directores de teatros cultivadores del género que se ha dado en llamar castrakán•. Las referencias y comeatarios a que antes aludíamos permiten suponer
que si el Et pavo real representado en Eslava µrocede de la India, el barco que
a Europa lo trajo, hizo, cuando menos, escala en Gibraltar. En resumidas
cuentas, que tiene de indio lo que de chino La túnica amarilla, divertidísima
adaptación senídaQOS antaño en Ja Princesa por Jacinto Bcnavente.
A lo que parece, por lo qu~ se cuenta, y ror lo que se infiere, la colaboración del empresario de Eslava con el poeta de El jatJo real, se reduce al ofrecimiento de un plan somero, ideado o combinado, siguiendo ia pauta de alguna obra inglesa, pcr la escritora, cuyo ps~ud6nimo de cGregorio Martínez
469

(1

L PAVO

�LA PLUMA

LA PLUMA
Sierra&gt;, ha logrado hacer popular en osadas empresas mercantiles, el propio
manager de Catalina Bárc~na. Diferencias de criterio, que escapan a la consideración del crítico, y que por lo demás no importan al caso 1 han roto por esta
vez el consorcio a que se debe la producción escénica de Canción de cuna
Mamá, Don Juan de EspaiitJ, etc., compensándonos muy ventajosamente con E;
pavo real de Eduardo Marquina.
Pocas Teces ha estado tan feliz el poeta de Elegias y Vindimióu, como ahora,
:lil constreñir su lirismo exuberante a la justa expresión de los efectos dramáticos. Del principio al fin se desarrolla la acción poética de Et pavo real proporcionada y sobria, sin que rompa la unidad del poema la sucesión de cuadros y escenas, a cual más vivos y pintorescos. Hemos de insistir, en elogio
del poeta, en la virtualidad de su trabajo, tan !ogrado 1 que consigue comunicar,
a través del ambiente fantástico de la leyenda, y de )¡ visualidad del escenario
-habilísima pero quizás excesivamente decorado por Fontanals-, emoción
humana a los entes morales de la fábula, y encarnar en verdadero .'iCntimicnto,
la harto fácil moraleja.
Gracias a la r".&gt;bustez física y espiritual de Marquina, no se ha dejado llevar
del don de lágrimas en que suele exceder su co,laborador-tan modesto así
mismo en esta ocasión que se ha limitado a. cobrar simplemente su parte
alícuota, aunque discutible1 de nutteur en scem, sin compartir la gloria de los
carteles. Esperamos, con todo, que EJ pavo real no signifique rectificación en
el propósito poético, señalado con tan raro aliento en Las hiJas del Cid, y acomodado después con explicable pero sensible sentimiento, a las exigencias de
Ja realidad ... de Jos empresarios.
Cierto que la interpretación de El pavo ,·eal en Eslava, por lo que a los actores se refiere, no convida a seguir otras normas que las marcadas por La
chica del gato. Pese a los sueltos de contaduría 1 pocas veces se ha visto recitación más desdichada, ni más amanerado movimiento escénico. A no existir la
compañía de Ricardo Calvo, cuyas Mocedades, de todos los Castros que en el
mundo han sido y son-que no de Guillén solo-dan ciento y raya a todas las
interpretadones sin sentido, la del Pa'l)O ,·eat no tuviera par. Salvo las niñas
encargadas del papel de niños, y eso por :su grJciosa soltura infantil, siempre
de seguro efecto en el teatro, más que por revelarse en ellas excepcionales
condiciones dramáticas, los demás se distinguieron todos, como decía siempre
un crítico, a quien Dios habrá perdonado en el Limbo su inc:1nsable benevolencia. De hacer alguna mención especial, correspondería por derecho en pri-

'.

mer términc, a la Bárcena, tan incomprensiva en su papel como falta de facultades, y a los racionistas encargados de representar los guardias de ;palacio,
cuya inexperiencia tergiversa el sentido de una de las escenas de efecto mejor
logrado
-EL DONCl:1. ROMÁNTICO.-Más afortunado Luis Fernándcz Ardavín, en ese
respecto, ha podido ver bien servido su último drama por la compañía Guerrero-Mendoza . Cuidadísimo el detalle, siempre adecuadamente dispuesto e]
conjunto, hace tiempo que en Madrid no era dado asistir a espectáculo tan
grato. Doña María Guerrero acertó además, como en sus más acabadas realizaciones escénicas, a prestar a la •Carmen Sevillan:::i• imaginada por Ardavín,
consistencia de mujer y plena evidencia dramática. Aclamada con entusiasmo
la noche del estreno en las escenas patéticas. quizás ni el público ni los críticos
han señalado cumplidamente lo que, a nuestro entender, reclama ahora en ella
por modo singular la atención debida a la verdadera maestria. Es a saber, la
manera natural, supremo artificio del buen actor, con que en los pasajes menos
brillantes, el verso, sin menoscabo del ritmo. toma en boca de la Guerrero el
movimicuto de la prosa, concentrando la expansión lírica en la expresión dramática, fundiendo en s.uma los elementos reales y poéticos que constituyen la
representación. María GuerI'ero, como los grandes cantantes que empiezan a
declinar, muéstrasenos en un momento· propicio para el arte. En posesión aún
de sus mejores recursos1 y no ya fiada solo en la exageración de sus facultades
naturales, ]e incumbirían, a no hallarse contaminada de la atmósfera viciosísima de escenarios y saloncillos, el descubrimiento de nuevos poetas dramátioos
y la defensa del patrimonio clásico del teatro español. Representando a lbsen
y a D' Anauozio ;IJa vuelto a la escena Eleonora Duse¡ cubriendo con su pabe1ló1.J la mercancía de monsieur Verneuil su nieto, sí, pero dando al César lo
que es del César, y a Racine lo que es de Racine, se salvará el buen nombre de
Sarah la espectral, intérprete de la F'edra y la Esther. Mancha que no se limpia
será siempre en el escudo de la Fnncesa el favor de que goza, sin honra ni
provecho, e1 repertorio de Muñoz Seca .
Es verdad que El doncel romántico no ha llevado público al teatro donde se
rstrenó con éxito franco. Dt!monos a razones: Al día siguiente, la Prensa señaló unánime los defectos, que los tiene, del drama, recalcando la supuesta superioridad del poeta lírico1 patente en tal o cual pezzo di bravura. Con la sola excepción de En.rique de Mesa, cuya probidad hace época en los anales de la
crítica de España, atento a discernir en El doncel romántiro los elementos per-

471

470

�LA PLUMA

LA PLUMA
niciosos para el lo!iro del dramaturgo cabal que, desde su primera obra, promete ser Ardavfo, los demás revisteros, incluso los más benévolos, daban a
entender harto la disconformidad del público de la primera representación. Lo
Cual, no es lcierto. Sobremanera injusta nos parece la conducta sin sanción
posible, de Manuel Machado1 que negando toda cualidad literaria.y artística al
Doncet romántico,se complace en justificar con ironías disimuladas su benevolencia para las chocarrerías sin gracia de comedias(?) inaceptables.
EJ doncel ,·omántico, superior con mucho a La dama del armiño, revela en
Ardavín al dJ;"amaturgo nato. Contra el parecer general, si la obra peca por exceso, débese al afáa. de injertar en la acción dramática aria:; puramente líricas
Y de fácil aplauso, no al drama, ni a su acción teatral. Ni es tampoco el ambiente pintori;-sco de principios del siglo xrx lo que nos seduce, sino su modernidad. El incesto no es clásico □ i romántico. La manera de revelarnos el
drama del protagonista, es modernísima: en Ja inconsciencia del sueño, el doncel declara, con solo pronunciar el nombre de su amada, que no la maldecía
despierto tanto por haber descubierto en ella a su propia madre envilecida
cuanto por sentirse atado por la fatalidad de la carne. ¿El poeta ha leído a:Freud?
Por más que con gracia, un tanto resabida pero discreta, subtitule a su drama, dlolletín escénico» ~o es por mero afán de acumular complicaciones, por
lo que el doncel romántico-en pos de las sombras de Werther, de Larra-se
mata la mañana misma de su boda. Es la lógica de la acción la que tal pide.
Incluso la escena última, un tanto forzada para que sea doña María Guerrero
quien cierre la obra, se salva dramáticamente por el efecto de la mii·ada acusadora en las pupilas, fijas por la muerte, del hijo infeliz. Hay, pues, un buen
drama en El doncel romántico, y, sobre todo, en su autor, un dramaturgo.
El abono de la Princesa ha obligado a cortar la obra, que, en efecto, necesitaba ser aligerada de un acto. ¿Ha hecho bien el autor en consentir, en holocausto al hipócrita puritanismo de las abonadas, que ta!es cortes se hayan hecho en detrimento de la escena cuya valentía encerraba el drama en sí? En todo
caso, publicada corre la obra, en su versión primera.
No creemos, por otra parte1 que se deba a desvío del público por el E! r.'Qn•
cel romántico, Sil escasa asistencia a la Princesa. El público a quien pudiera
gustarle, no puede pagar los precios excesivos que los teatros han dado en señalar a diario. Y, si es verdad que los directores de la Princesa se ven sujetos
al criterio estrecho de sus abonados, no lo es menos que cada cual se hace el
público que quiere. Lo que no se puede es jugar con dos barajas.
'

•1•

•

Acertados en general los intérpretes de El doncel romántico, hasta lograr a
veces una estilización desusada en las escenas españolas, hemos de apuntar el
indudable acierto de Fernando Díaz de Mendoza y Guerrero, cuyas malas condiciones de voz va venciendo el estudio, la afición, el empeño, de que tan faltos están por lo ~eneral los cómicos, y que sería de dese.ar ver empleados en
una colaboración deddida con tos pocos autores jóvenes capaces de regenerar
nuestro teatro. Muy discreto también el señor González María.
-RuTH DuPr:R.-Sugestivas en extremo han sido las representaciones de
Miss Ruth Draper, excepcional artista norteamericana. Sia compañía, sin decorado ni atrezzo alguno, sin otra caracterización que la conseguida con el gesto
y la voz, Ruth Draper representa verdaderas comedias-monodramas los titule
ella-, produciendo e□ el público la ilusión de tiempo y lugar, el recitado y la
acción de los interlocutores imaginarios.
Nos hallamos, pues, ante el problema mismo del teatro: Miss Draper ha
dado sus representaciones en el mismo de la Princesa donde María Guerrero
y Fernando· Diaz de Mendoza mantienen, en punto al servido escénico, los
principios de la escuela realista. Más de una vez hemos visto a Miss Draper,
antes de alzarse el telón, retirar del escenario un siilón o una mesa de mero
adorno, y que juzgaba innecesarios para su trabajo. Una mesa o una silla eran 1
cuanc!o más, todo su atrezzo. ¿Se deben presentar, o representar las cosas? El
público ¿ha de ser mero espectador, o contribuir colabo:-ando con su imaginación al espectáculo? Es el dilema que ha dado origen a las diferentes fases del
teatro ruso en sus varias modalidades artísticas. De un lado, Stanislawsky,-la
perfección realista-; de otro, el arte sintético, evocador y no reproductor de
la realidad, del Murciélago y de PitOef.
Miss Ruth Draper, sencillamente vestida y con un simple fondo, sale, al público, precedida de un cartelillo que anuncia el número correspondiente del
p1ograma. Las primeras palabras de s11 diálogo con los supuestos personajes a
quienes escucha y responde, sitúan desde luego la acción. Muchas veces, ni la
·palabra importa. En «El Amor en los Balkanes•, por ejemplo, Miss Draper habla un idioma imaginario también cuya fonética imita a la perfección una lengua
eslava. El tono1 el acento, le bastan para dar con la pantomima la sens:ici\)n del
drama.
He ahí, tal vez, el teatro del porvenir. Rilorno aJf anfico. En el principio.f.
era el bululú.
U11 cdrrco IKCIPIKNTK.
473

�LA PLt;MA

LIBROS Y REVISTAS
Juan Ramón Jiméne-z: Segunda Antolofi'a poética (1898•1918).-Calpe 1 Colee•
ción Universal, Madrid,

1922.

« Vino,

primero, pura,
vestida de inocencia;
y la amé como un niño.
Luego se fué vistiendo
de no sé qué ropajes;
y la fuí odiando, sin saberlo.
L!egó a ser u.na reina
fastuosa de tesoros ...
¡Qué iracundia de ye-1 y sin sentidol
... Mas se foé desnudando.
Y yo le sonreía.
.Se quedó con la túnka
de su inocencia antigua.
Creí de nuevo en ella.
Y se quitó la túnica
y apareció desnuda toda.
¡Oh pasión de mi vida, poesía
desnuda, mía p&lt;&gt;.ra siempre!,
Esta poesía, nómero 411 de las recoO"idas por el propio autor en su S~gtmda
Amoiojz'a poltica, es sin duda sincero tr:suoto autobiográfico de las vicisitudes
de su musa.
No es fácil seguir los paso~ del poeta hipersensible por excelencia, cuya
obra.~~ 18y~ a la fecha obtiene eu grado sumo el consenso de los fieles a una
trad1c1~n lí_nca que la renovación que se llamó modernista apenas encubría,
al propio tiempo que el reconocimiento autorizado de precursor de las nuevas
formas en ensayo, por parte de los ióvenes recién vocados a la poesía.
No rs fácil se~uir los pasos de Juan Ramón Jiménez desde sus primeros
versos a }os re-un1dos en Piedra y Cielo (19q-1918). El mismo prurito de exac474

titud que le mueve a señalar con precisión, red1.,;ciéndolo al momento y circunstancias de su creación, cadp poema-cada verso casi-despista al curioso
--y aun al amoroso-investigador. Puesto a referir con números indicadores
de un orden prolijo las diversas categorías asignadas a su vasta producción,
tampoco se atiene a la cronología rigurosa, ni conserva el título como apareció
de tal o cual poesía o colección. De algún libro reniega ¡,or entero: Ninfeas 1
Almas de Violeta están suprimidos en la copiosa relación de nombre~ de esta
Antolojía. Si oo al simple lector, al crítico literario, semejante falta no ba de
serle indiferente ni parecerle desprovista de sigoificación. En todo caso, el
gusto caprichoso de los primeros alardes modernistas-incluso tipográficosdel Juan Ramón Jiwénez juvenil, se corresponde lógicamente en mucha parte
con las preocupaciones quP. actualmente le inducen a insistir por señas o incisos sobre la atención del lector. Ni deja de comprender él mismo, en las notas
finales, lo excesivo e íoútil de tanta complicación sentimental e intelectual,
harto explicadas en breve carta prólogo, a su vez comentada, subrayada, recalcada.
Detengámonos un punto no más, en el supuesto fundamental que justifica
la selección de esta Segunda t1ntotojía 1 única verdaderamente destinada al público1 ya que la preciosa edición de la primera (cHispanic Society:. de Nueva
York, 1917) es limitadísima. cUoas poesías escogidas no pueden tener, como escogidas, un valor permanente, sino solo el del momento en que fué elegida
cada una&gt;, dice el poeta salvando su intención.
¡Ah, no! Hay poesías mejores entre las buenas¡ selección que no está sujeta
a la veleid1d del gusto individual, mucho menos eJ del autor, sino que depende
precisamente del acuerdo entre la expresión en que el poeta ha logrado vaciar
su sentimiento, y el grado de e~oción que eu la mayoría de lectores hay~ podido·suscitar.
Juan Ramón Jirnénez es de cuantos poetas cantan en español quien tiene
vena más honda y fluída. El sentido musical de lo inefable nadie como él lo ha
poseído. No 1 no es de ninguna manera el ·interés histórico de su obra, las formas de transición a que vaya dando lugar su afán siempre vivo por descubrfr
cada vez relaciones más precisas entre la palabra y el sentir dolorido, en pos
de la suprema serenidad inaccesible, lo que de su obra nos gana la voluntad
por entero. No sino la perfecció11 de sus mejores poesías: c¡Mañaoa de Primaveral&gt; «¡Tú me mirarás llorando!&gt; Ya &lt;:&gt;stán ahí las carretas!• «Mañana de la
Cruz&gt;:
«Dios está azul. La flauta y el tambor
anuncian ya la cruz de primRvera.
¡Vivan las rosas, las rosas del amor 1
entre el verdor con sol de la pradera!
Vámonos al campo por ,-omero,

Vámonos, vámonos
por romero y por amor•..
•••••.••• - •.•••••••••••••••• &gt;

475

�LA PLUMA
eEl poeta a caballo, 1 cAmo el paisaje verde por el lado del río&gt;, ,Luna,
fuente de paz en el prado del cielo&gt;, e Le he puesto una rosl fresca-a la flauta
melancólica-; cuao.do cante, cantará ron música y con aroma», ,Estampa de
invierno», cSoJedad•, cAbrib, cPaz,, ,Hojas Nuevas,, ,Retrato de de.:ihOra•,
«Al sueño&gt;, ,Tren y buque•, ,El Nostálgico:

c¿Mar desde el huerto;
huerto desde el mar?
¿Ir con el que pasa cantando;
oírlo, desde lejos, cantar?&gt;
cCanción de invierno&gt;, eHora inmensa,, ,Primavera•, cNada1o y «Otoño» (de
los «Sonetos Espirituales,), ,El Poema:

ÍNDICE DEL VOLUMEN V

No le toques ya más,
que así es la rosa•,

,,
'

son pequeñas grandes obras de la lírica moderna, que emergen consistentes,
definitivas, de una tonalidad general irisada, diluída en romancillos deliciosos,
cuya vaguedad e imprecisión de concepto nimba de celestes oros, de malvas
perfumados, de estrellas verdes, de latidos violeta, la mirada hermética del
poeta, perdida en uaa voluntad tenaz de captación del secreto susceptible de
ser cifrado en el signo puro, sin relación humana.
En plena madurez de conciencia artística, Juan Ramón Jiméuez, modelador
asigne del sentimiento propio de un estado de ánimo, logrado ya poéticamente en Arias tristes, Jardines lejanos, Pastorales, Baladas de Primavera, Elejías, La soledad sonora, Poemas Mágicos y Dolientes, emprende ahora la conquista espiritual de un más allá de la poesía inmaculada. Eternidades, El niario de un Poeta Rer,·üncasado, Pit1dra y Cielo, inician el camino difícil -¿a dóndd-de una nueva música del concepto abstruso.
C. R. C.

FIN DEL VOLUMEN QUINTO

1922
JULIO

A DICIEMBRE
Páginas

NÚMERO 26 (JULIO)
Ramón del Valle-lnclán. Cara de Plata ..................... ,.
Alonso Quesada: Mar mío... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ricardo Baroja: La gran corrida de toros... . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Domingo Rivero: Yo, a mi cuerpo. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .
Diego de Mendoza: De un ejército contra moros. . . . . . . . . . . • • .
Cardenio: Almanzor .................... , ....... • - • • • .. • .. •
Crónicas literarias: Paul Colin: Rathenau ................. , . .
Un crítico incipiente: Las compañías de la legua .•......... , . .
Libros: R. Blanco Fombona: El conquístador español del siglo
XVI.-Carlos Sabat Ercasty: Poemas del Hombre.-Carmende
Burgos (Colombine): Rttorno.-José M.' Chacón: Ensayos de
literatura cub,wa.-Luis H. Hidalgo: El poema triunfal.-Adela Marión Adám: Platón. Sus ideales morales y polítfcos.-Mario Puccini: Dove i il peccato e Dio.-Raymond Schwab: La
conque/e de la ;oie.-Raimondo Raymondi: Verso fl solt di
Levan/e.-Revistas ................................. • . • • •

5

27
28
46
47
49
58
63

69
471

�•

LA PLUMA
Pági.au

¡

NÚMERO 27 (AGOSTO)
Ramón del Valle-lnclán: Cara de Plata ......... . ... . . .. .... .
C. Rivas Cherif: Cuatro sonetos ... . ....................... .

81
100

Ramón M. ª Tenreiro: Posesión. . ......................... .

!03

Gines Pérez de Hita: El caudillo .............. .. ........... .
Ramón Gómez de lá Serna: El novelista .. . .............. . .. .
Fernando González: En la transmutación del maestro, ...•....
Crónicas literarias: Paul Colin: Bélgica; Jules Bertaut: Francia;
Alfredo Pimenta: Portugal; Un crítico incipiente: Teatros ... .
Libros: Adolfo Reyes: El carro de asalto .-R. Buen día Abreu:
Luz.-Luis del Valle: Flores marchitas.-Huberto Pérez de la
Ossa: Po/ifunías.-0. W. de L. Milosz: La colifession de Lémud.-Céline Arnauld: Point de mire.............. . ......

1(O
113
132

t

478

Páginas .

literada de V. García Calderón.-Paul Verlaine: Cordura.A. del Valle Arizpe. Doña Leonor de Cácerts y Acevedo.-Fernán Silva Valdés: Agua del tiempó.- Gastón Figueira: Hada
las cumbres.-E. Malespine: Mitabolíques.-L. Martín Granizo: La provincia de Leó,z.-J. l. Escobar: füc,itos.-Roge!io
Sotela: Recogimiento.-Revistas .. ............ . ...... . .... ,

230

1

NÚMERO 29 (OCTUBRE)
137

r55

NÚMERO 28 (SEPTIEMBRE)
Ramón del Valle-Inclán: Cara de Plata......................
Adolfo Rubio: Paisaje. Ante la;; cuartillas.............. . .....
C. Rivas Cherif: Facecias.. .. . .. .. . . .. . .. .. . .. . . .. .. .. .. . ..
Cardenio: Los curas oprimidos........... . .................
Ramón Gómez de la Serna: El novelista. . . . .. . .. . . . . . . . . . . . .
Pedro de Rivadeneira: Los lisonjeros y el príncipe. . ... . . . . . . . .
Crónicas literarias: Mario Puccini: Prezzolini; Paul Colin: Frank
Wedekind; Un crítico incipiente: La noche del sábado. La niña
de Gómez Arias.. . . . . . . .. • . .. . .. . .. . . . . . . . . . .. . . .. . .. . ..
G. Gaspar: Pólux a Cástor.. . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
Rogelio Buendía: Tarde de sol... . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Libros: Manuel Ugarte: Mi campaña hispanoamtni:ana.-F. lscar
Peyra: la bolsa y la vida.-A. Gide: La puerta estrecha. -A.
Mercereau: Pensees choúies.-Napoleón Pacheco: Personahdad

LA PLUMA

16!
175
176
178
188
204

,,
207
225
229

Ramón del Valle-lnclán: Cara de Plata ........ ,.............
Ricardo Baroja: Un personaje de novela . . . . . . . . . . . . ...... • .
Cristóbal de Villalón: Religión de hombres honrados... . . . . . . .
Ramón Gómez de la Serna: El novelista. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Fernando González: Manantiales en la ruta. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Crónicas literarias: Mario Puccini: Gian Pietro Lucini; Un crítico incipiente: Teátros y cines.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Domingo Rivero: El humilde sendero. . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . .
Libros . Tomás Morales: las rosas de Hércules .-A. Hernández
Catá: La muerte nueva,-Saulo Torón: las monedas de cobre.
Joaquín Edwards Bello: La muerte de Vanderb,lt.-Juan Ruiz
de Alarcón: Los favores del mundo. - Alfredo Pimenta: Prete:&gt;:tos e njtexoens .-Mario Puccini: Viva la anarquía! Uomini deboli e umni,zí forti.-Car!os Prendez Saldías: El alma en los
crútaüs.-Revistas. -Gacetilla ................. , , • • • • •, • •,

241
264
284
287
294
296
308

309

NÚMERO 30 (NOVIEMBRE)
C. Rivas Cherif: Un liberal de antaño.......................
Ramón del Valle-lnclán: Cara de Plata . . ........... ,.. . .....
Jorge Guillén: Rigor .. .. ................ ,, .... •• .. • .. • .... •
479

321
328

345

�•

LA PLUMA
Páginas.

Ramón Gómez de la Serna: Palabras sobre el alba indescriptible.
Die~o de Simancas: Hector Rodríguez, catedrático . . . . . . . . . . .
Crónicas literarias: M. A.: España y Persia; Jules Bertaut: Francia; Paul Colin: Alemania; Alfredo Pimenta: Portugal.. . . . . .
El Paseante en Corte: ... castillo famoso.. . . . . . • . . . . . . . . . . . . . .
Libros: Ramón Gómez de la Serna: Variacíones. El incongruenlt.
Mauricio López Roberts: El Ave blanca.-Isaac Goldberg: La
líteratwa hbpanoamer!cana.-Pedro Leandro Ipuche: Alas
nuevas.-Dr. Atl: Las sín,fonías del Popocatepetl.............

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NÚMERO 31 DICIEMBRE
Ramón del Valle-Inclán: Cara de Plata......................
Enrique Diez Canedo: Tomás Morale•.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Luis Fernández Ardavín: Serenidad .. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C. Rivas Cherif: La obra de Benavcnte al fulgor del premio
Nobel..................................................
Ramón Gómez de la Serna: Senos inéditos. . . . . . . . • . . . . . . . . . .
Crónicas literarias: Mario Puccini: Italia; Paul Colin: Alemania.
J. Massó Ventos: Cataluña; Guillermo Jiménez: México; Un
crítico incipiente: Teatro•: El pavo real. El doncel romántico.
Ruth Draper............................................
Libros: Juan R. Jiménez: Segunda antoloj{a poéüca ....... , ....
Indice del volumen V. . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . . . . . • . . . . . .

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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                    <text>LA PLUMA

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1

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bien le sentaba cuando comía pan y ceboUa con el honrado pLteblO:, más que
t&gt;I Sr. Lerroux en licenciarse hn ta11dado Santa Teresa en llegar a doctora; más
doctrina que en las Facultades universitaria!! hay en cualquier discurso de! señor Lerroux. Le ha bastado arengar en Canarias para que las divinidades académicas de La Lagu.na se decidieran a zambullirlo simbólicamente en aquellas
aguas, sacándolo jurisperito regenerado. Poseemos el texto de su oración!
«Llegará un día-exclama el Sr. Lerroux, profeta-en que grandes vías férreas
han de cruzar Europa, han de cruzar el Atlántico por la línea más breve, y por
la costa del Cllotinente africano, llegar hasta América, donde se irradiarán por
todos los países 1 llevando hasta ellos el caudal de nuestra rique.za, las palpitaciones de toda nuestra vida. Esn L.0 VERÁN LAS (;KNERACIONBS VKNIDRRAS.:t ¡Pues
tendrán que abrir un ojo tamaño! ¿Y lo que se atormenta el Sr. Lerroux con
los grandes problemas históricos? ,He sentido-añade-un gran dolor en el
corazón cuando algunos pensaban que acaso hubiese sido preferible que no
hubiese nacido Cristóbal Colón.:t ¡No se apure, doo Alejandro; ni se duela de
nada! Podemos asegurarle que si CristóGal Colón no hubiese nacido, no tendríamos toros de la ganadería de Veragua; lo demás, sería casi lo mismo. cHa
de pensarse siempre coa la mirada fija en el porvenir, como pensó Inglaterra
cuando 1 coN oos SIGLOS DK A.NTIC[J&gt;AClÓN (?) ocupó Gibraltar, se hizo daefia de
Malta 1 dominó el Egipto, para hacer de la India un pueblo auxiliar (o para kacer !tablar a Lert·oux en Las Palmas) y poder expansionar su riqueza, abriéndose nuevos mercados.:t Esa _prev~sión inglesa será mucho más admirable de
aquí a cien o doscientos años, cuando el Lcrroux que esté de tanda eche de
ver que los ingleses se apoderaron de Gibraltar ccon cuatro siglos de anticipación». Pero los ingleses mismos, con ser quien son, no pueden competir con
Ja Providencia, que biza nacer a Jesuc1•isto eL1 el comienzo exacto de la Era
Cristiana, precisamente mil novecientos veintidós áños antes de licenciarse en
Derecho el Sr. Lerroux.

•
320

A:ilO III.

MADRID, NOVIBMBRE 1922

NÚM. 50.

UN LIBERAL DE ANTAÑO
EN LA MUERTE DE DON AMÓS SALVADOR

niño, la idea que yo tenía de los patriarcas era por
demás imponente; la luenga barba blanca, la túnica, el aspecto grave con que los pintaban las estampas del Fleury,
sugeríanme la impresión de una voz tonante que amedrentaba mis sueños. Como después he visto alguno sin tal atuendo
bíblico, de primeras no lo he reconocido.
Hace el nombre a la cosa. Aunque no lo sé de cierto, no creo que
el nombre de pila de D. Amós Salvador respondiera a ninguna tradición antigua en su familia. Sin duda sus padres, a usanza castellana
de cristianos viejos, pusiéronle simplemente bajo la advocación del
santo del día, en que nació. El apellido Salvador ¿denota ascendencia
de judíos conversos? En todo caso, Amós Salvador es nombre que
imprime carácter, que parece definir ya de por sí una personalidad

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321

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a ojos del escéptico desengañado, chirimbolos teatrales sin correspondencia en la realidad. Una política liberal ha de regir el Estado,
representación verdadera de Ia conciencia nacional traducida en
leyes fundamentales comunes a todos los súbditos. Garantida la
libertad ir.dividua!, el Estado mantiene una religión nacional en cuyos dogmas morales se cimenta la sociedad española, por mejor defender la personalidad jurídica de la nación de la ingerencia de Roma;
sustenta un c1iterio nacional en materia de enseñanza, atribuí da a los
Institutos y Universidades del Estado; vela, en las Academias, por la
conservación y el progreso de una ciencia y un:arte nacionales; mantiene, sobre todo, la supremacía del castellano, como idioma español
oficial, sobre las demás lenguas y dialectos regionales. Llevando la
teoría al extremo, incluso admite como buena la intervención de su
autoridad en las fiestas de toros, porque nada se sustraiga, con hipócrita ignorancia, a la ley nacional.
El buen liberal de antaño sigue creyendo en la posibilidad de
continuar la historia de España, respetando los principios constitucionales pactados hace medio siglo entre la Revolución y el Poder
Real. Su política de unión liberal reniega siempre de todo espíritu
faccioso-llámese regionalismo, sindicalismo socialista, tecnicismo
profesional, camarillas, somatenes, juntas de defensa o de acción
ciudadana-que implique menoscabo del Estado en que la nación
define su personalidad.
El buen liberal de antaño muere, si no pobre de solemnidad,
ajeno a las grandes especulaciones de los nuevos ricos, acogido al
horaciano huerto familiar regado por el Ebro, río nacional por excelencia.
Y al volver para siempre a su tierra, su pueblo calla con solemne duelo, en el que late, por una vez, bajo el rito oficial, un

sentimiento de augusta sencillez humana. Sobre
ria poner la copla de Jorge Manrique:

su tumba cumpli-

,¡Qué amigo de sus amigos,
qué señor para criados
y parieotes 1
qué enemigo de enemigos1
qué maestro de esforzados
y valientes!
Qué seso para discretos,
qué gracia para donosos,
qué razón,
cuán benigno a los sujetos,
y a los bravos y dañosos1
un león!&gt;

c.

RIVAS CHERIF,

�'l'

LA. PLUMA
SA.BELITA

Padrino, vuélvame a San Clemente.
EL CABALLERO

Después de la cena. Siéntate.

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11

'j!

SAHELITA

1

¡¡

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CARA DE PLATA ~

Permítame que le sirva.

COMEDIA

EL CABALLERO

No llores y obedece,

BÁRBARA. LA ESCRIBIÓ DON RAMÓN

SABELITA

DEL VALLE-INCLÁN. JORNADA TERCERA (,J

Mi destino es llorar.
EL CABALLERO

ESCENA PRIMERA
Toma mí copa y bebe.

SALA GRAND E y oscura en el Pazo de Lantañón. Un Santo
Cristo con enagüillas en la tiniebla del ,nuro encaladí!, sugiere su lívida
tragedia. Hipnotiza el clavo amarillo de una luz dt aceite. Por el vano
de u.n arco se advierte la mesa con recado de manteles. Rondan en torno
gatos y pe,-ros. El Mayoraz![o, en su sillón, levanta la copa. Sabe/ita,
en ti fondo de una puerta, se cubre la cara. ¡Blancura de aquellas

SABELITA

¡No me avergüence, padrino!
EL CABALLERO

¡Aborrecida vergüenza!

manos!

EL CABALLERO estrella la copa y se alza del sill~n bamboleandí! la mesa. Largo y sobresaltado temblor del ª1''ª,. loceno, se de. y se apaga el vel on.
, En la sala oscura1 como. sz
, naciese
l
rra,na el vino
de pronto, la luna argent,í una vidriera, Con las .figztras diluidas en a
el prestigio de las voces y de las sombras.
()SCf
_..,
1 n 'dad, sura'Ía

EL CABALLERO

Descubre los ojos y mírame.
SABELITA

¡No puedo!
SABELITA

EL CABALLERO

¡Obedece, Isabel!
( 1)
328

Véas..-:: LA

PLUMA

de octubre, 1922.

l.
1

Padrino, permítame volver a San Clemente.
EL CABALLERO

•
¡a puerta. 1·Vete , y no vuelvas!
Franca tienes

�LA P L U ~l A

LA PLUMA
SABELITA

¡Malvado Fuso Negro!

SABELITA

¿Para qué quiere mi alma?
EL CABALLERO

¿Por qué te detienes?

EL CABALLERO

Para mí la quiero. ¡Entrégamela!
SABELlTA

¡Espanto me da!

SABELITA

A Satanás se la entrego.
EL CABALLERO

¡Vete!

EL CABALLERO

¡Mía es!
SABELITA

¡Alma sobresaltada, sosiega! ¡Aléjate, espanto! ¡No me ates en
estos umbrales, imán del Infierno!
EL CABALLERO

SABELlTA

¡Padrino, no me pierda!
EL CABALLERO

¡Soy Satanás y te pierdo!

¡Mal rayo me parta! ¡Huye! ¡No te detengas!
SABELITA

¡Rey del Cielo, desencadéname, que aquí me pierdo!
EL CABALLERO

,No te vas?
SA.BELJTA

No puedo.

.'I

EL CABALLERO

Me perteneces.

SABELITA

¡Padrino!
EL CABALLERO

Llámame monstruo infernal. Maldito mil veces, que ni la flor de
tu inocencia respeto.
POR LA POERT A L UN ERA, escueto y negro, d tonsurado
atropella, y detrás se enC1Jge y mima un gesto dt terror y lascivia el repelado sacristán de San Clemente.

SABELITA

Mi alma condeno.

EL ABAD

¡Rey Faraón, vengo por mi oveja!
EL CABALLERO

¡Entrégamelal
330

EL CA~ALLERO

¡Mírala!
331

�LA PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

.1

EL CABALLERO

¡Mal pensé de ti, bárbaro Montenegro, mal y con saña! ¡Nunca
tan bajo que acogieses a las mancebas de tus hijos y cenases con
.ellas!

· Porque mis soledades acompañase .
EL ABAD

Montenegro, te amonesto para que me vuelvas la oveja.

EL CABALLERO

EL CABALLERO

¡Clérigo bellaco, de ningún hijo de puta es manceba mi ahijada!
1

Fué su voluntad el cambio de vara.

1

EL ABAD

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. l:'1· ,
1'
1

111
.•'1 1

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;

'1

EL CABALLERO

De nada soy culpada .

Yo tampoco te muevo guerra .

EL ABAD

¿Quién aquí le trajo, pues te han visto arrebatada en un caballo/
;¡Tu liviandad declara!

I

:., :!~'

Montenegro, de paces vengo.

SABELITA

. :1:
•I

EL ABAD

Habla tú, impúdica mozuela .

EL ABAD

· Éramos amigos, con trato de parientes, y me negaste el pas&lt;&gt;
cuando iba a encomendar un alma.

f!'L CABALLERO

¡Yo la traje!

EL CABALLERO

Yo, no. Uno de mis rapaces.

EL ABAD

¡Vade retro!

EL ABAD

Pero tú lo has sostenido.

EL CABALLERO

¿De qué te espantas?

EL CABALLERO

EL ABAD

¿Tú la robaste?
EL CABALLERO

Sí.

.332

\

No e5taba a menos obligado.
EL ABAD.

Aquel pecador murió sin auxilios, y es de suponer que pene en
el Infierno.

EL ABAD

¿Con qué mira?

j

EL CABALLERO

Eso tendrá que agradecerle a mi rapaz el Diablo.
33.3

�LA PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

EL ABAD

Te sacaré arrastrada de las trenzas.

¡Blasfemo!

SABELITA

EL CABALLERO

¡Padrino, no me ponga cadenas! Rompa el negro imán con que
me prende! ¡Déjeme libre! ¡Libérteme!

¡Sacrílego! ¡Deseas la moza para tu regalo! ¡Nos conocemos!
EL ABAD

¡ 'I

.'

'• ,.I ·

:€1 CABALLERO

Puedes cobrarla, de paz te la entrego. Isabel, de quedarte o de
irte eres libre. Elige.

¡Bórrate, espanto! ¡Alma mía, avaliéntate! ¡Supérate! ¡Padrino,
rompa estP atribulado cautiverio\ Y si no lo rompe, ordene que me
quede, si es mi suerte perderme.

SABELITA

EL CABALLERO

1

Ir.' · ··11i\ ·
¡ .

\1

Libre eres.
SABELlTA

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ti . .
•

EL CABALLERO

¡Bárbaro Montenegro, tendrás la guerra, pues la guerra provocas\
Pisaré por tu dominio y cobraré la mala oveja.

'

1

'

•

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\

1111

Caiga el pecado sobre mi concienda. ¡Quédate!

¡Elijo mi muerte\

1

. •1 ·m]l11 'I

EL ABAD

Ef, ABAD
¡

:1,I

¡Montenegro, poder de brujo tienes! ¡En él te amparas! ¡No me
espantas, Montenegro! ¡Emplazado quedas! ¡Aún nos veremos!

¡Calla, malvada! ¡No publiques tu licencia! ¡Sígueme!
SABELITA

EL CABALLERO

¡Pazo de Lantañón, adiós para siempre!
¡El Diablo te lleve!

EL ABAD

EL ABAD

¡Sígueme!

Por castigar tu soberbia soy capaz de encenderle una vela.
1Tiembla!

SABELJTA

Los pies me atan. Andar no puedo.
EL ABAD

¡Ven conmigo!
SABELITA

Tengo grillos.

l

SALE EL TONSURADO como una ráfaga negraporla
puerta tunera. l!."/ Mayorazgo levanta su copa y la ofrece a la sombra
arrodillada dt su nueva manceba. ·
335

334

,,
j

l

�LA PLUMA

LA PLUMA
ESCENA SEGVNDA

LA ENCRUCI7ADA DE SAN MARTIÑO DE FREYRES:
Cielo con estrellas: Rumor de viento en las mieses y la q1teja del molino,
en un grupo de árboles, nocharniega. La luna en la balsa hila nieblas
de plata. Sobre la cruz de los albos caminos ennegrece d bulto ensotanado del Abad. Bajo el cielo estrellado tl bonete perfila sus cuernos,y
el brazo perfila su trazo 11egro dt maldición y anatema. Bias de Migutz
se encoge como un perro sobre la sombra alargada dd to¡uurado.

EL ABAD

¡Hoy me juego el alma!
BLAS DE MIGUEZ

No la juegue, que la pierde.
EL ABAD

¡Y tú te condenarás conmigo!
BLAS DE MIGUEZ

EL ABAD

¿Qué falta le háce compañero?

¡Casta de soberbios! ¡Maldita seas!
BLAS DE MJGUEZ

EL ABAD

Tú seguirás mi suerte.

¡Qué gallo el vinculero!
BLAS DE MIGUEZ

EL ABAD

'

1

¡Bárbaro Montenegro, yo te daré en la cara una bofetada como
ésta!
BLAS DE MIGUEZ

Caso de no tener influjo con San Pedro.
EL ABAD

Tú harás cuanto yo te ordene.

¡Justo juez!

BLAS DE MlGUEZ

EL ORDEN AD O se azota la mejilla, y tl sacristán se santigua muchas veces con gemidos y g olpts de pecho. Ladran, lejanos, los
perros dt una aldta.

¡Salvando mi alma!
EL ABAD

Llegado a tu casa, te pones a morir.
BLAS DE MIGUIDZ

EL ABAD

Saµmás, te vendo el alma si me vales en esta hora. ¡No me espanta ni el sacrilegio!
BLAS DE MIGUEZ

¡Señor Abad, no pida ayuda al Infierno!
336

¡Madre Santísima!
EL ABAD

Y, puesto a morir, te despides de los hijos y de la parienta. ¡Pides confesión!
XXII

337

�LA PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

BLAS DE MIGUEZ

Si es preciso, te mueres.

Me pongo a morir y no muero.

BLAS DE MIGUEZ

EL ABAD

¿Qué achaque padeces?
BLAS DE MIGUEZ

¡Mal de ijada!

l

De un ojo solamente; a más no me comprometo.
EL ABAD

¡Camina!
EL ABAD

Desde que pises el quintero empiezas a dolerte y a implorar los
Divinos.
BLAS DE MlGUEZ

BLAS DE MIGUEZ

A más, me rebelo.
EL ABAD

¡Obedecel

Susto me da de penetrarle la idea.
EL ABAD

Es preciso que me obedezcas ciegamente.

BLAS DE MIGUEZ

¡Morir, ni de pe~samiento!
EL ABAD

BLAS DE MIGUEZ

Me pongo a morir ... Confieso y comulgo, que nunca está por demás ... Así es. Pero de agonizante no paso ... A morir me rebelo.

A morir te pones, y si es preciso te mueres. Esta es la lección y
a ella te sujetas.
BLAS DE MIGUEZ

EL ABAD

¡Cativa letral ¡Ya le declaro que no es para cumplida!

¡Tú, obedeces!
EL ABAD
BLAS DE MlGUEZ

¡Como tal se malicie la parienta!

A Satanás te encomiendas.
BLAS DE MIGUEZ

EL ABAD

¡Para que luego me chamusquel_¡Arreniégole!

¡Vetel
BLAS DE MIGUEZ

Tendré que zurrarle el pandero.
338

EL ABAD

¡Vete!
339

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III

W·- -~¡:.,i/J

�LA PLUMA
LA PLUMA
LA VIEJA

uya! Si te hacen una barriga, vas para fuera de casa. ¡Es anís doble,
condenación! ¡Bebe un trago, rapaza!

LA BlGARDONA

LA BIGA R D O NA, con remangue, toma el pichel que le
ofrece la vieja, y tras de catarlo, se frota los labios con el pañuelo majo

,No te representa una voz?
¡Cómo está de alumbrada, mi madre!

que lleva al pecho.

LA VlEJA

LA BIGARDONA

Ya que el pecado me recuerdas, voy a tirarle del teto!
¡Resolis!
LA VI E 7 A ,ncu,rada alcanza del vasar el pi.ch,! p, itt!{oso.
Ca,n unas trébedes. Se espanta el gato. Cruje el camastro, y por el
borde de la cobija remendada sacan la cabeza tres críos. La vieja apura
el pzchel, morosa y deleitada.

CORO DE CRIANZAS

¡Una pinga mi mál ¡Una pinga mi má!
LA VIEJA

Dale una pinga a esos aborrecidos.
CORO DE CRIANZAS

SOBRE EL CAMASTRO, saliendo de la cobija remendada, implora el coro de dnimas. Celonio, Cabina, Mi.ngote, st disputan
el pichel con las manos tenaidas y las uñas de fuera. Al ddrselo la bigardona, el pichel se quiebra entre tantas manos.

¡Una pinga mi má! ¡Una pinga mi mál
LA VIEJA

¡Una horca, centellón!
CORO DE CRIANZAS

LA VIEJA

¡Una pinga!

¡Ay, venenos! ¡Mala centella os abrase! ¡Habéis de acabar en una
horca! ¡Casta renegada! ¡Sanguinarios!

LA VIEJA

¡Celonio! ¡Gabina! ¡Mingote! ¡Venenos! ¡Buscáis que os visite San
Benitiño de Palermo! ¿Quieres tú echar un trago, Ginera?

LA BIGARDONA

Vístase la camisa, mi madre.

LA BIGARDONA

LA VI E 7 A acompasa los gritos repicando las tenazas sobre las
asustadas cabezas del retablo que se desbarata. Plañidera torna al hogar. Entre un burujo de ropas _cachea por la faltriquera y cuenta unos

Luego los mozos me sienten el aliento.
LA VIEJA

Ten la boca desapartada, gran sinvergüenza. Arrímate mucho a

ochavos.

los mozos Y verás lo que sacas. ¡Ay, qué condición más renegada la

343

342

'

�LA PLUMA
LA VI•JA

¡Era de lo bueno! ¡Un resolis que mejor no lo bebe la reina de
España! Ginera, átate las enaguas y ve por un cortadillo.

1,

LA BIGARDDNA

i

¿Holanda o anisado?
LA VIEJA

¡Anisado, grandísima bribona! ¡Arreniégole, que no piensas más
que en los mozos! ¡Anisado, condenada! ¡Anisado! Enciende un Cachizo.
LA BIGARDONA

RIGOR
PLAYERA
Ciudad accidental,
de los estíos: damas.
flustes de extremas sedas
ángulos insinúan.

¡Hay luna!
VOZ LEJANA

¡Muero! ¡Acabo!

.l:aten las alusiones

LA VIEJA

¡Asúsl ¡Pues; no me vuelve la tema pasada! ¡Viento inventor!
¡Talmente el lamento de tu padre!

con rigor geométrico.

J:a ciudad está loca,
loca de geometría,
¡oh, mm¡ elemental!
J:ibro de bachiller:
página tantas: vértice.
¡cSutil, sutil 6uclides!

VAHO LENTO
cSienes soñolientas.
soñolientos.
Un vaho lento, más lento, en/o.
{;l vaho se espesa:

;}{0 mbros

344

.

345

�LA P L U~! A

LA PLUMA

.-\LELUY AS SENTENCJ0SAS,

más niebla, más niebla.
'Vaho,
niebla,

~us duelos y tus penas
esconde en la bodega.

nube, caos.

C,l umbrío reposo
sabe añejarlo todo.

5nsólito término:
Cárcel. ~tu ros férreos.

BARCAROLA

C,l tiempo es así hucha
de ahorros de dulzura.
'Verde será la hoja

9f.l durmiente meciendo
cabecea el esquife
en el espacio puro.

en rama que fué monda.

¡ 'Venturoso vaivén
sobre lisa alta mar
sin instantes de espuma!

sonreirán al viento
las penas y los duelos.

Un indice de luz
descubre las tinieblas.
C,l albor da las cuatro.

91, la costa conducen
el esquife los puños
de solares remeros.
¡Oh, cuán ceñudamente,
a medio abrir los ojos,
atraca el navegante!
'Vacilando aturdido
piérdese por la villa,
trémula de relojes.

'JI bajo un sol aún niño,
cual pueriles flequillos

VILLANCICO
Carne rosa y alba
del sagrado ;Niño,
con risas calladas
en hoyuelos lindos.
9/.osa, pero alba,
tan pura y a legre
albea la gracia
en carne celeste,
cual si iluminaran
grosezuelas risas,
a la luz del alba,
una rosd viva.
JORGE GUJLLtN.

347"

�EL ALBA

MA$ PALA
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- - • lal.
- • de T, S. F. 11 tipo del alw.

El .... clolld,W'1liííl i&amp;Wtill ll"fiHlf \ , . l 118:rw N'411l-.
M.M.....,.aDOW11111.imaeU.W.7Wlt'M,..,.,. s 'llllllllia.
J fatal.

~--•:-;-~;,r.¿.mt

,,

�LA PLUMA
LA PLUMA
Los pueblecitos los dibuja el alba como en una improvisación.

mar, ya naufragada la superficie iluminada. Y es que el momento es
supremo como la agonía y el hundimiento en el mar.

-No he vivido horas tan altas sino en los días de enfermedad o de
preocupación en que no se ,·e nada.
-Pues mira qué otro mundo, qué otra cosa.
-Suelta el recuerdo de tus faltas, de tus procacidades, de tus crímenes, porque el alba es un gran turbión que pasa con el jabón y la Jegía
mezclados al agua.

Por el bosque del alba invernal, bosque que se proyecta sobre la ciudad urbanizada, pasan los hombres embozados, cheposos y echados hacia adelante.

A la madrugada, cuando volváis de un baile, cuidad de arreglar
vuestro cuarto y de guardar el frac y su camisa ... Si no será deplorable
el despertar, pues un concepto vivirá en la mañana con todo por medio
y el frac ahorcado: el concepto de la INUTILIDAD.

Cielo de viaje, cielo de ciudad en la que se entra con la madrugada.

Nada más desconsolador en el alba que el Jlanto de aquel niño de
pobre, dolorido de no encontrar su casa, visionario de una conciencia
superior en la voz del alba, disconforme, imponente, con ojos en su
niñez como en las parálisis el paralítico, ojos de querer decir qué y no
poder.
-Primero fíjate cómo el cielo se Jlena de Diluvio universal.
-¿Que sientes frío en las piernas?
«No he vivido horas tan altas», se podrá exclamar.
Suelta el recuerdo de tus faltas, de tus procacidades, que el alba es
lustral y se las Jlevará todas.
Entre los retazos de diálogo de un posible drama titulado «El Alba»
se dice:
-Tus ojos que miran el alba tienen expresión de agonizante.
- Tú también, tú parece que miras desde el fondo oscurísimo del

La ciudad queda convertida en antigua ciudad lacustre, en siniestrada ciudad, en ciudad vista desde lejos.

Crea el mundo, lo templa, Jo fomenta, Je hace darse cuenta de su
deber.
La idea compacta, prevalida y testaruda del tiempo se deshace porque se la ve la trampa.
Se comprende cómo de la noche a la mañana se podía haber modificado todo.
¡Oh, la propaganda anarquista del alba, terrible, famélida, nihilista!
El alba de todos los días rompe las bolsas de las aguas del día.
Sorprende a vivos y a muertos con idéntica superioridad ... Recuerdo
en los velatorios Jo ruda, Jo igualmente indiferente que entraba para el

muerto y para nosotros en la casa fúnebre.
Fábrica de acero de la madrugada. Nos resistimos a aceptarlo. Queremos ser blandos y suaves. Pero entra en nosotros este acero y nos llena
-de un vigor terreno, de un instinto solitario y atrabiliario.
JSI

�L A PLUMA
LA PLUMA
De lo único que se acuerda la nueva alba es del muerto enterrado
en el día de ayer.
- Ya no está ese-se dice, y se pone más pálida.
Empiezan a nacer las cosas y las casas y las montañas por arriba,
de arriba a abajo.
Todas las calles son patios del alba.

nueva ley de la existencia, el nuevo movimiento de la vida, el nuevo
estado de espíritu.
Ahora se ve que lo que sucedió ayer ya no tiene remedio. Después de
preguntar si ha habido ayer, sale en su gaceta definitivamente, está consagrado el desengaño o la esperanza.
Hay en el alba como señales de estación, brazos blancos y cartabones pintados que se destacan sobre el cielo y en los que pone «EL
ALBA» ... «EL ALBA» ...

La c.,planada del cielo es mayor.

La nueva aurora ha borrado ya al muerto de ayer. Eso completa¡Cómo mira el alba por las ventanas vacías que dan al otro mundot

mente.

Le enterraron ayer tarde y todavía durante la noche flotó aloo
de su
0
¡Qué conseguida tienen su mujer los que ahora están con su mujer!
¡Qué solos los amantes a esta hora en que priva la verdad escueta!
Toda la ciudad parece un panteón, tanto que al pasar durante el
alba por delante de los balcones que sabemos de quién son, nos decimos.
frente a sus maderas, que son como bandas reunidas por unas visagras:
-Allí vivía Fulano.
Es lo único que podemos decir.
Amanece el alba como una mirada. Todo vuelve a la realidad por
la gracia de esa mirada de luz natural que lo crea todo de nuevo.

Esa primera campana no está en ninguna parte. Es del campanario
del alba, se funde en cada alba y tiene como inscripción de campana la
fecha del día, como esas inscripciones del pan de cada día.
Las horas prehistóricas y cavernarias vuelven con el alba.
En los pisos altos y en las guardillas comienza a regir primero la
352

ser en la vida.

La aurora automáticamente borra al muerto de la vida y lo borró
con la tinta blanca de lo que no es tétrico. Así nos borrará a nosotros
también el día en que nos toque ser borrados, así como tuvimos la
suerte de ser creados.

Arranca todas las esquelas de defunción del día anterior y con la impiedad necesaria borra los muertos. Si no fuese por eso estaríamos llenos de los lutos antiguos y el día en que aún no teníamos luto propio
ninguno, hubiéramos llevado colgandero el luto abrumador de los
demás. La aurora sería negra en vez de blanca si no tuviese tan terminantes decisiones, si no borrase como borra los muertos que fueron

enterrados en el día de ayer.
En nosotros seguirán todos los recuerdos, pero ya aquel catafalco
que a raíz de la muerte del muerto entrañable ocupaba el día, será borrado por la nueva aurora.
El turbillón, esa atmósfera o cuerpo flúido que rodea nuestro planeta, se desgarra.
XXIII

353

�LA PLUMA
Una aurora más. Vamos de luz en luz distinta, de luz en luz de nuevos días, aprendiendo el significado estrecho del mundo.
Hay contornos esperados, los que ya sabíamos que iban a aparecer
frente a nosotros, pero el sentido del nuevo día es absolutamente distinto.

Va un alba en el sentido de resignación de que nos llena el tiempo.

¡Cómo riza el alba el tirabuzón de las volutas! No es que hayan tenido durante la noche un papillón prendido a su piedra, no. Sólo el
alba se ha encargado de trazar ese tirabuzón envolviendo la piedra en
uno de sus dedos formidables.
¡Cómo se destacan las pirámides en el alba y cómo se erigen las columnas!
La arquitectura vuelve a estar dibujada y perfiladita como el primer
día, en los limbos del alba.

1
1

Lo que forma el alba con más rudo milagro son las montañas. De
ellas se escapa el color y la frescura de recién nacidas, de recién creadas, y tienen ese olor a lo nativo que hay en los corderillos recién nacidos.
Todas las plantas y todo dan su olor más tierno, y en los huecos de
las peñas, en todo lo que forma una sombra, no es sombra lo que hay,
es la huella violeta de los limbos, aun sin desprenderse ese mechón vaginal.
«Los poetas, que no han hallado medio más a propósito para agradarnos que el de hacer hermosas pinturas en sus versos, han delineado
y propuesto las imágenes más gallardas de la Aurora. Hácenla hija del
aire, dándola el título al mismo tiempo de Precursora del día. Con este
título la suponen encargada de guardar las puertas del Oriente, de modo
que en el punto de tiempo prescrito y determinado las viene a abrir con
dedos de rosa. Delante de si dicen que envía a los céfiros para que purifiquen el aire condensado y disipen los vapores sombríos y perjudic,a-

l

LA PLUMA
les. Por cuantos parajes pasa y se deja ver va dando nueva alma a las
plantas, verdor al campo y hace que nazcan las flores.,.
Estos son los tópicos de los poetas que han reducido el alba quitándole la seria, mate, incongruente voluntad y las enloquecidas imágenes
que la pueblan.
Una mayor y más terrible incongruencia hay que dar al alba.
Sus inmensos cielos de incongruencia vibran en su atmósfera y to~
das estas imágenes que digo las he sentido y las he consultado, no con
mi ansia de novedad sino de verdad.
Todas las campanillas del cielo suenan como las que hay en los
coches de niño.
Un gorjeo interno se plantea con la luz del alba. Es copiosa la
caída luminosa del ruido. Abastece el mundo.
Es un inmenso ¡oh! ¡oh! de ooo enormes, desmesuradas, que en

vez de letras parecen Zodíacos, Zodíacos acústicos con voces proporcionadas a los signos de sus ooo desmesuradas.
¿Oímos este gran ruido, esta balumba inmensa que se arma en el
cielo?
Así como 1a luz de esos crepúsculos del estío, largos, interminables,
que dan al hombre luz «del modo más obligatorio y con et mayor silencio», el crepúsculo de la mañana, si da su luz del modo más obligatorio
también se podría decir con el «mayor ruido».
Este despertar de la luz del alba es ruidoso, inundan te, magnificente,
trae el raudal del ruido como trae el raudal de la luz.
Los pájaros, los hombres, todo lo que de pronto siente el ansia eficaz
del ruido es que lo beben en ese gran acopio que derrama el alba.

Como se echa en la jofaina el agua de la primera ablución, así echa
el alba en los ríos el agua de la mañana.
355

3S•

�LA Pl.Ul\lA
Qué descarado va ese que en el alba de verano llega a su casa en coche abierto.

Las galerías de cristales miran el alba desorbitadas, ansiosas, pegada
la frente, de una atención inmensa, a los cristales que elevan los ojos.
1

Suenan los zancos del alba y sus alm;¡dreñas.

l

Los primeros perros se levantan; los gatos se recogen.
No, pero cae sobre el pianista el alba y se despierta, no sólo con la
luz de la iluminación, sino con la luz del sonido.

PÁGINAS INACTUALES

Después del alba es como una salida de túnel ... Nos acordamos de
las salidas del túnel y de esa rama verde y como lacrimosa de un persistente rocío, que se transparenta como si fuese de concha.

HECTOR RODRÍGUEZ, CATEDRÁTICO
llegó un co,·reo de Su Majestad para que hiciese cierta visita de la Universidad de Salamanca y averigunse lo que
allá se luuía con mal 01·de,, y por cuya culpa y qué convenía
remediar en ei/0 1 porque tenía relación que 110 estaban aqtte/las escuelas como dtbían ... ; y asi fuí a primero de julio, y ante todas
cosas escribí al Cons~jo que me e,zvia.,en uua provisión con pena. para
E

RAMÓN GóMEZ DE LA SEI\NA.

que no dictas ·n los Lectores, que era una cosa perniciosa a los estudiantes, y qui' no u solía us,1r; 1 dije que les quitaban el ejercitar la memoria1 y se la destJ uían, porqut no encomendando las lecciones a tila, sino
1

\

1

escribiendo lo que les dit:taba,i los lectores, no la cultivaban y n,, la
acrecentaba,z,; y también estragaban a los discípulos sus entendimuudos,
porque los cautivaban a lo que escribían, sin defarles eleción, y quitábanles el cuidado y diligtncia, porq1te ya kabía sabido que muckos encomendaban a sus amigos o a sus criados que les escribiesen las ltccionts,
y con aquello .,e contentaban, y sobre todo que lo que kabían de leer ,n
un mes, no esperando a que tscrlbieseu los discíprtlos, no lo ltian en seis
meses. Yo me !tallé t n una ltcción, y vide que repetían cinco y seis veas
357

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�LA PLUMA
país e instaló en un patio de su real morada varios pares de guillotinas: en
los ratos de tedio, o por divertir a huéspedes de fuste, guillotinaba a un cierto
número de persianos, dinásticos probados, que oor honrar la corona de su señor, perdían la cabeza. Hemos de ver al punto qué abolengo deslumbrador tient: en Persia la costumbre de ofrecer un suplicio como festejo; recreo no enteTamente desusado en la España de otra edad, cuando en ciertas pom¡:,as regias
asaban vivos a judaizantes y luteranos. El tufillo de las hogueras, y las memorias-vagamente entreoídas a su maestro de ceremonias-de aquella justicia
sagrada :e imperial. católica y política, habrán sugerido al Sofi lo más bah1-güeño del brindis que pronunció en Palacio: ,Que había descubierto-dijo Sll
Majestad Persiana-grandes st:mejanzas entre los dos pueblos, persa y español., Lisonja fué; no nos tomó desprevenidos: el Rey de España !e devolvió la
fineza. Sí-vino a decir-; somos un poco persas; aquí ~ay reliquias de vuestra
'Sangre: dos de los más claros linajes españoles descienden de las dos damas
persas que el Gran Tamorlán envió presentadas a D. Enrique Ill de Castilla ...
Cómo y de dónde vinieron realmente tales damas, y en qué modo se hizo el
entronque con los linajes castellanos es historia poco vulgar, digna de recor-Oarse aquí, por su incidencia en la literatura.
Dos caballeros de su casa envió el Rey Don Enrique con su embajada al Graa
Tarnorlán y al turco Bayaceto: Payo Gómez de Sotomayor. y Hernán Sánchez
de Palazuelos. Era Payo Gómez, Mariscal de Castilla, Caballero de la Banda (la
,orden dé caballería creada 11or Alfonso Onceno), Señor de la fortalez&lt;1. de
Lantaiio con toda su tierra (en Lantañón ocurre la acción de Cara de Piata), y
de las villas de San Tomé, Puerto novo, Villamayor, y Puerto del Carril, Señor
de Rianjo y tierra de Pns~omarcos, y dé quince feligresías en Noya, y de seis
feligre5ías en tierra de Quinta, Señor de la fortaleza Dain:rna, y tierra de Tabeyros y de Cela y Sobran ... Con tan gran caballero vino a casar uoa de las dos
damas que él trajo de su embajada.
Hallaron Payo G6mcz y Hernán Sánchez que lo3 dos gr.tndes capitanes a
,quit' n iban despachados, Tamorlán y Bayaceto, estaban en guerra. Los embajadores castellanos µreseuciaron la batalla en que el Tártaro deshizo al Turco.
Tamorlán aprisionó a Bayaceto; lo encerró en una jaula de hierro; temalo de
poyo para subir a caballo. Tornó un botín grandísimo, y ~n él dos hermanas,
muy hermosas, que entregó a los castellanos con otros muchos dones para el
rey Don Enrique. Las dos damas eran cautivas del turco, ganadas en sus incursiones por Europa; serían húngaras o griegas; en modo alguno persas, ni tár'SU

CRÓNICAS LITERARIAS!
ESPAÑA Y PERSIA

esplendor han tenido los obsequios del Rey de España a su primo y colega el Rey de reyes,
Sha de Persia, huésped, por unas horas, de esta villa coronada: un
banquete muy cortés, congelado por la etiqueta, sin los desmanes
de la gula y de la lujuria que el Señor Persiano se prometería
-alentado por la tradición de sus mayores-como parte de la fiesta; gala de
tercer orden en el teatro de Apolo; centenares de gazapos tímidos acribillados
impunemente a perdigonadas, y la ida a Toledo, pensión de visitantes ilustres,
donde el sucesor de Ciro, de Darío y de otros personajes truculentos, habrá tenido que admirar casullas y códices. Ni un auto de fe, que hubiera sido lo propi;,; ni uo simulacro de la ley de fugas; ni siquiera una corrida de toros, en que
se derramara sangre espafíola, a lo menos sangre de bestias espafíolas... O ese
Re~' de reyes ha caído muy bajo, y es, como la pinta y el porte delatan, un jovenzuelo burgués, frecuentador de casinos, más apegado al asfalto de París que
a su meseta nativa, o estará muy descontento de l:t suavidad v mesura de
nuestras costumbres. Es probable que no seamos nosotros ni él lo que nuestros progenitores fueron; pero la decadencia de la cast:ci pe1·sa es reciente: el
augusto padre de este Sha reinaba todavía al modo oriental. Cuentan que, en
París, se obstinó en ver el manejo de la guillotina. Madrugando mucho, asistió
a la decolación de dos infelices; maravillado del artefacto, la fondón se leantojó breve (resabios del fausto oriental), e invitó al Prefecto de policía, su
acornpaiiante, a subir al cadalso. y ofrecer el pescuezo a la cuchilla, por alargar
el placer de Su Majestad, El Prefecto se deshizo en excusas. El Sha llevóse a

D

360

U:MBKDO AGUA.JO DEL TAKOUAN,-Poco

361

�1

LA PLUMA

LA l' L U\! A

I'

taras. T1·aídas a Castilla por Payo Górnez, fueron llamadas, la una, Doña Angelina de Grecia, y Doña l\faría Gómez la otra.

A Doña Angelina, «una de las más hermosas damas de aque siglo•, le hizoMicer Francisco Imperial estas canciont-'.i:
Gnin sosiego é mansedumbre,
fermosura é dulce ayre,
honestad é sin costumbre
de apostura é mal vexaii e,
de las partidas del Cayre

vi traer al Rey de España
con altura muy estraña,
delicada é buen donayre.
Ora sea Tarta o 'Griega,
en quauto la pude ver,

su disposicion non niega
grandioso nombre a ver,
que debe sin duda ser
muger de alta nacion 1
puesta cu grao tribu 'acioo,
depuesta de grau poder

Parecía su semblante
decir, ¡ay de mi cativa!

conviene cie aquí avante
que en servidumbre viva,
¡oh ventura muy esquiva!
¡ay de mí! ¿por qué nací?
dime, ¿qué te merecí?
¿por qué me faces que viva?
Grecia mía, Cardiamo,
oh mi SSe1tgil Angelina
dulce tierra que tauto amo,
do uace la sal rapina,
¿quien me partió tan ai □ a
de ti et tu señorío,
é me traxo al graode río
do el sol nace, e•do se empina?

La bella señora, tan rnavement"$ cantada µor ei µo t:t.'&gt; genovés, vi110 a casarse en Segovia, con Diego González de Contrenis, regidor de la dudad. No debió de vivir en gran estado, según parece de esta carta que un príncipe griego.
escribió al hijo de Doña Angelina:
-.Cayre Don Zuben, a ti, Roddgo , mi primo 1 salud en el Poderoso. He sabido
de g~nte de tu tierra que vives no !:!u tanto de!eyte como a ti couviene segun
tu linage: vente ton tus parientes a mí, que lo que el poderoso medió bastará
para todos, tú en t,u ley y yo en la mía, e trayrá~ contigo a los hijos de Christiana, nuestros primos, que allá también est,fo. El poderoso te guarde y te me
dexe ver.»
Doña Angelina fué enterrada en la capilla mayor de la iglesia de San Juan
de Segovia, en un sepulcro con sus armas (león de oro en campo azul) y estas
letras: eAquí yace Doña Angelina de Grecia, Hija del Conde Juan, nieta del Rey
de Ungrfa, muger de Diego González de Contreras 1 Regidor desta ciudad.,
Más tormentosos debieron de ser los amores de Doña MJría. Yéndose Payo
G6mez de Sotomayor con las dos hermanas desde Sevilla a la corte, lleg,1ron a
la villa. de Xodar 1 que a la sazón era de s•.1 primo , Luis Méndez de Sotomayor,
señor del Carpio. Fué recibido y hospr-dado con grandes fiestas, y ,teniendo
-refiere Argote de Molina~puesti\S su:; tiendas junto a una fuente de aquella
villa, tubo amores con Doña María, una destas Damas Griegas que en el testamento d~ Payo Gomez es Uamada Doña Maríd Gomez, en la qual tubo hijos, de
quien suceden Gomez Perez das Mariñ;i;s de Junqueyra, y Antonio Sarmientft
de Redondela, y otros Caba!leros.:t E-stos amores celebra un cantar antiguo.
que dice:
En la fontana de X@dar
vi a la niña de ojos bellos,
é finqué ferido dellos

sin tener de vida .in hora.

Ganar para manceba a una dama de tan alta alcurnia 1 que además venía presentada al rey, fué proeza digna de los señores de Lantañón, -.Jobos fieros,
-como se ve en Cara de Piafa-, hasta en los posfrimeros retoños del JioajeComo el rey, sañudo, le quiso prender, P;iyo Gómez huyó a Galida y luego a
Francia, de donde volvió perdonado, µara casarse con Doña María por orden
del Príncipe Don Juan.
De un matrimonio anterior tuvo Payo Gómez. entre otro.s bjjos, a Suero
Gómez de Sotomayor, también Mariscal de Castilla. &lt;Yacen sepultados los dos

�LA Pl,UMA

LA PLUMA

:1
111

':\fariscales, padre y hijo en el Monesterio de Santo Domingo de Pontevedra
-en la capilla de Sancto Tomás, y sobre !Qs cuerpos se ven ricos sepulcros de
.alabastro con Slls vultos y letreros. y Doña María Gomez fué sepultada en otro
Monasterio a tres leguas de Pontevedra. Vense allí sus armas, que son en campo de plata tres faxas jaque-lad.1s de oro y roxo 1 y por medio de cada faxa otra
faxa negra.&gt;
A la graciosa acogida que el Gran Tamorlá.n di~peosó a los castellanos, el
rey Don Enrique repuso con otra embajadd, y otro:. dones, de que fueron portadores Fray Alonso Paez de Santa María, maestro eu Teología; Ruy Gonzálcz
•de Clavija, Camarero de Su Alteza, y Gómez de Salazar, su guarda; •e porque
la dicha embajada es muy ardua, y a lueñes tierras-dice el propio Ruy González de Clavijo-, es necesario y complidero de poner en escrito todos los lugares e tierras por do lo~ dichos .E mbajadores fueron, e cosas que los ende
acaescieroo, porque non cayau en olvido, y mejor y más cumplidamente se
;puedan contar y saber.• Tres años duró el viaje, desde mayo de 1403, que se
dieron a la vela en Cádiz, hasta su retorno y desembarco en San Lucar, a principios de Marzo de 1906. Ruy González, observador y memorioso: nos ha dejado una relación puntual, día por día, de sus aventuras {I). Cinco meses navegaron por el Mediterráneo, en demanda de Constantinopla; con no pocas
ocasiones de perecer. Cerca de Sicilia les asaltó una tormenta: cE miercoles a
.hora de medio día rompió las velas de la carraca, y anduvieron a arbol seco de
una parte a otra, de manera que se vieron en gran peligro. E duró la dicha
tormenta martes y mierroles fasta dos horas de la noche, e las dichas bocas,
séñaladamente la de Straagol y Bolcantl!, con el gran viento lanzaba grandes
llamas de fuego y fumo con grao ruido, y durante la tormenta fizo el patron
-cantar las letanías, e que todos pÍdiesen misericordia a Dios. E acabada la oracion andando eo la tormenta parecció una lumbre de candela en la gabia encima del mástil de la carraca, y otra lumbre en el madero qµe llaman bauprés,
·que está en el castillo de abante: e otra lumbre como candela en una vara de
,espinela que está en la popa; ... E estas lumbres que asi vieron decían que era
,Fray Pero Gonzalez de Tuy 1 que se habían encomendado a él, é a otro día amanecieron cerca destas dichas islas, é a ojo de la isla de Sicilia 1 ,con buen tiempo seguro.&gt; Eo Agosto llegaron a la isla de Rodas, mes y 'lledio después a Xlo;
(1)

Vida y .Hazañas del Gran Tamodán, con la dcscripciJn de tas tierras de su imperio Y señorío,

&lt;e1crita por Ruy Gonzálcz de Clavijo, etc. Madrid, Sancha, qbz,

•

e-desde la isla del Tenio-donde el viento contmrio los detuvo trece días-a la
mano izquierda parecció un monte muy alto que es en la tierra de la Grecia,,
que ha nombre Moateston, é dis que ha en él un Monesterio de Monges Griegos, é facen buena vida, que non consienten alli estar mugeres, nin perros nin
gatos, nin otra cosa mansa gue faga fijos; é non comen carne ... ; é sin este Monesterio que h3 en este monte, ha otros cincuenta o sesenta Monesterios, éque todos los rnonges dellos visten silicio negro, é que non comen carne 1 nin
beben vino, nin comen aceyte, nin pescado que tenga sangre.&gt; Sonaba el veinticuatro de Octubre cuando los embajadores castellanos ponían el pie en Constantinopla: habían cumplido lo más fácil de su jornada.
Fueron a ver al Emperador: c:Fallaronlo en su palacio que acababa de oirMisa, y con él estaba asaz de gente, y recibiolos muy bien,y apartose con ell0s
en una cámara: y al Emperador hallaron en un estrado un poco alto con unostapetes pequeños, y en el uno dellos puesto un cuero de !eon pardo, y a Jas
espaldas una almohada de tapete prieto con unas labores de oro ... é el Emperador tenia a1lí consigo a la Emperatriz, e tres fijos pequeños machos, é el mayor dellos podía aver fasta ocho años.&gt; Mostraron ganas de ver la ciudad, lns
reliquias y las iglesias: el Emperador les di6 por guía a un su yerno, Micer Ilario Genovés, y los agasajó y regaló cuanto pudo; cierto día volvió de caza y
envió a los embajadores medio jabalí, de uno que h1bía muerto.
La grandeza de Constantinopla, la magnificencia de las iglesias, lo fastuoso,
del culto, la devoción griega, los monumentos de la antigüedad clásica 1 y las
tradiciones, tan vivas, de los orígenes cristianos, dejaron a Ruy González maravillado1 como parece en la minuciosa enumeración de cuanto vió~ sobre todo,
las cosas d~ la religión le suspenden. De la iglesia de San Juan Bautista escribe: c:e] cielo deste chapitel y las paredes dél es todo imAginado de imagenes y
figuras muy fermosas de obra de musayca, la qual obra de musayca son de:
unos pedazuelos muy pequeños, que son dellos dorados de fino oro, y dellos .
de esmalte azul y blanco é verdeé colorado, e de otros muchos colores qua otos pertenecen para departir las figuras é imagenes y !azos que allí están
fechas: así que esta obra parece muy estraña de ver; y allende deste chapitel
está luego un gran corral cercado al derredor de casas sobradadas con sus por~
tales, y en él muchos árboles y acipreses 1 é a par de la puerta de la entratla
del cuerpo de la Igle-;ia está una fermosa fuente so un chapitel que está armado sobre ocho mármoles blancos, y la pila de la fuente es ·cte una loza blanca, y el cuerpo de la Iglesia es como una quadra redonda, y encima un chapi--

�LA PLUMA

•

tel, y es muy alta é armada sobre marmoles de jaspe verdes; é de frente como
ome entra están tres capillas pequeñas en que estan tres altares, é el de en
medio es el mayor, e las puerta;; desta c~pilla son cubiertas de µlata sobredorada ..• E en el cielo alto está una figura de Dios Padre. é las paredes destacapilla son desta obra misma fasta cerca del suelo, y dende ayuso de losas verdes
de jaspe, e el suelo de losas de jaspe de muchos colores fechas a muchos lazos,
-é esta capilla estaba cerrada toda al derredor de sillas de madera entretalladas
muv bien fechas, é entre cada silla C::&gt;taba uno como brasero de latan con ccniz;, eu que escupe la gente porque non escupa en el suelo, é muchas lámparas de plata y de vidrio.:. Por el mismo paso deiicribe no sé cuantas iglesias,
siu olvidar, daro es, Santa Sofía: y el Hipodiamo, la:columna de Justiniano, y
unos obeliscos cuya significación se le escapa. Muéstranle las reliquias guardadas en la iglesia de San Juan: .-los Monges revestieronse, é encendieron mu.chas hachas é cirios, e tomaron las llaves, é cantrndo sus cantos sobieron a
una como torre, do estaban las dic!:las reliquias, t! con ellos un caballero del
Emp~rador, é decendieron un arca colorada, é los Monges v,~nían trabados della diciendo sus canto:. muy dolorosos, e l,1s hachas encendidas, e muchos ince-nsarios ante ella, é pusieronla en el cuerpo de In Iglesia sobre una mesa alta
que era cubierta de un paño de seda: la qual arca estaba sellada con dos sellos de cera blanca, que estaban echados a dos aldavillas de plata., Y lo que
Ruy González vió sacar del arca fué esto: el pan que e! jueves de la Cena dió
Jesucristo a Judas; una ampolla con sangre de la que salió por el costado del
Señor CU:lndo Longinos le dió la lauzada; barbas de Nuestro Señor Jesucristo,
•de las que le mesaron los judíos; un pedazo de la piedra en que pusieron a
Jesucristo cuando lo descendieron de la cruz; el hierro de la lanza de Longi~
nos; un pedazo de la esponja en que le dieron a gustar la hiel y el vinaire; y
la vestidura de Jesús, sobre la que echaron suertes los caballeros de Pilatos:
era forrada de un cendal colorado, y la manga era: cangostilla. de las que se
abrochan, y era tendida hasta el codo: tenía tres botoncillos fechas como de
cordoncillo, así como ñudo de pigüelas, e los botoocillos é la manga, é lo que
se pudo ver de la saya, parecci6 de color colorado escuro como de color rosado., Cuando los embajadores visitaron estas reliquiss, la gente que lo supo se
llegó a verlos, y lloraba y bacía oración.
Los castellanos invernaron en Constantinopla: el barco en que se habían
aventurado-corriendo ya noviembre-a salir~al mar, una borrasca lo desbarató; milagrosamente llegaron a tierra, y salvaron los regalos que llevaban del r~y

LA PLUMA
Don Enrique al Tamorlán. En marzo, al declinar la invernada, la primera nave
,que se atrevió a salir, fué la suya; y un roes más tarde, recorridas las novecientas millas que les separaban de Trapísonda, desembarcaban en este puerto ar•
mf"nio Ya pisaban tierra tributaria del gran Tamurbec; un año se cumplía desde
que partieron de Cádiz; pudieran creerse muy cercanos al término de sus fatigas: en rigor, comenzaba entonces lo más áspero del viaje. Quisiera Ruy Gon.zále, alcanzar al Tamorlán en sus cuarteles de invierno; cuando les llegaron
nuevas ciertas del Señor, supieron-no sería i:;io espanto-que había alzado
los reales (el Ordo) y con su corte y su innumerable hueste se iba a Samarcan-da, donde los esperaba. Emprendieron una cabalgada furiosa, por tierras de Armenia, Persia y el Korasao, iiguiendo el alcance del Tártaro. Cinco meses
vivieren a caballo, galopando día y noche. sin dormir, abrasados de calor. de
sed, enfermos; alguuos murieron. Pasaban i)Or ciudades pobladísimas, bien
abastecidas (Arsioga, sobre el Eufrates, «uno de los ríos que salen del Paraíso";
Erzcru,n; Soltania; Teherdn; Tauris o Tabriz, junto al «mar de Bacú,); los deudos y aliados del Tamorlán, sus lugartenientes y vasallos colmaban de agasajos
a los molidos embajadores, proveíanlos de ropa::. y caballos. ostentaban i:;u ri-queza y poder en banquetes abrumadores, en fiestas vertiginosas; en las comarcas ye:rmas hallaban cabalgaduras de refresco, guías y escoltas ... En situación tan privilegiada, los asendereados emisarios del rey Don Enrique iban
perdiendo la vida. El favor y la protección del Tamorlan eran tan temibles
como su enemistad. Había ordenado que los castellanos ese fuesen en pos déquanto más pudiesen,; y los legados tártaros que los guiaban y honraban, sal
hiendo que el más breve 1etraso, la apariencia de un descuido, les costaría la
pelleja, no los dejaban respirar: llevároolos con celeridad mortal. No podía re•
sistirlo el reverendo Maestro en Teología, ni el mismo Ruy González, habituado siu duda a «cabalgar en mula gruesa&gt; por las vegas apacibles de Arlan.za y
Pisuerga. Así es que el rigor y los favores venían mezclados. Más allá de Teherán, tropezaron con un gran privado de Tarnurbec: «diales sendas ropas de camocan a los dichos embajadores; é al dicho Ruy Gonzalez dio mas un caballo
grueso é amblador, que prescian ellos mucho al que amblea, guarnido de silla
-é de freno muy bien según su usanza; e otrosí le dio una camisa e un sombrero». Con camisa y sombrero regalados pasábanlo muy mal. cE el Maestro en
teología, é Gomez de Sala.zar eran ya dolientes, é Ruy Gonzalez se sentía ya un
poco mejor, é pieza, de la gente de los Embajadores estaban eae mesmo dolientes», Dejaron a siete del séquito en aquel lugar, y dos de ellos allí murieron.

�LA PLUMA

LA PLU,\IA

. 1 I de ·ulio durmieron al raso. tras de dos.
Era en Jo más fuerte del verano, e S t J_ s muy calientes sin habitación bu. f oso entre mon ana ,
1
jornadas por camrno
' tan ca 11en
. te que parecía salir del infierno; mu1 rag
· oto era
d•
mana. Al otro u, e vie
JI
b
A veinte de ¡'ulio entraron en
d 1 h 3 leones que eva an.
rió sofocado uno e os
d b
mandado del Tamorlán; como
O
una gran ciudad. Ü1l caballero lo~ aguafr a a, pqure estaban envióles viandas y
.
•
él de en ermos
'
0
no pudieron ir a comer e n '
1
6 que fuesen a verle. Ellos dijeron
d . d pués de comer es rog
frubs a la posa a, es
d' n levantarse· pero insistió enferma que
que ya conocía su estado, que no po
Al instan,te aquel caballero les pidió
hubo de ir el teólogo a cumplir por to _os.
•
, d ba el Señor de día y
e anduviesen, como man a
•
que cabalgasen de nuevo, Y qu . .
t b
ta flacos que eran más cerca
e partir, ces a an
n
.
T ·
de noche.
u vieron qu .
1 dicho Caballero fü:oles poner en las sillas
de la muerte que de la vida. K ed I t s atravesados con sendas almoha1 s arzones e an ero
unos maderos
en
.
fuesen echa d os de Pechos ' e desta guisa ovieron de pardas en medto, en que
.
d
che e fueron dormir en el campo
I
tir de aqui, e anduvieron este d1alé to ata º1 d1·~s del mes de julio, y el mes
blada • os res an e
Id d
cerca de una a ea espo
·
t . de Ruy González es monótona.
·dé f os afanes· 1a no ac16 n
.
. mo día que llegaron, y anduvieron
de agosto, tra1eron 1 n ic
.
d
1
A fines de julio salieron de una c,u a e I m,sd . ban y au' n de noche, el calor
· ·
parar no os eJa
·
.' t Gó ez de Salazar uno de los embadía y noche; aunque quisiera~
. to recio ard1en e.
m
'
era sofocante, con vieu
'
t do este camino ni se pararon
· . 00 hallaron agua eo o
'
jadores, se puso a monr,
.
..i
la gran ciudad de Nixaor, un MaS
d
eb ada A crnco leguas ue
más que para ar c
·
. .
.
ue habían dc'ado a Gómez de alariscal de la hueste salió_~ rec1bt1~s~:~1~ºq:e no podía t~nerse; ordenó que bizar en una aldea y volvto por~ h' Gó
ellas· unos hombres lo llevaron a
mez en
,
.
5 O al die o
d
cieran unas an as, Y pu
.• C
ego un yermo que duraba cm. d d d de muno ruzaron Iu
cuestas basta la c1u a , on
· J
donde creyeron morir de sed.
cuenta leguas; y después otro de doce ef '1S,y en el camiuo no hallaron agua;
Salieron una noche a las dos1 con gr~n ca or. é b ber Ya no podían mover los
. - • t t mpoco tuvieron qu e
•
en todo el d1a s1gu1en e a
del ~laestro tenía un caballo,
.
d'dos
Pero un mozo
·
1
tó
ó a un rí cé unos camiso·
caballos; tuv1éronse por per
8
11
1
un poco más recio que los otros, se ade
y ée~ornó con ~llos quanto m3s
1
o mo¡· olas en e agua,
.
nes que llevaba en a man
d 11
dieron alcanzar ... ~ Corría sephempudo, é bebieron lo que del agua ~aº;e~; ci6n maravillosa qne les dispensó
bre cul\odo llegaban a Samarcanda.
~ la extrañeza de las costumbres,
el Tamorlán, el esplendor bárbaro de su c:.r e. o a los castellanos, haciéndoles
la variedad de naciones allí presentes, cau ivar n

i:

°

º,

d

,,

ª,º

368

olvidar, o tener por bien empleadas, las penalidades del camino. Ruy Gonzálcz, a lo menos, agota, en la descripción de las increlblcs fiestas de Samarcanda, su capacidad enumerativa.
No difieren esencialmente aquellas fiestas de lo que hoy aún se usa en la
hospit;1Jidad de los príncipes: rerepciones y comidas -en Palacio; simulacros militares; visitas a lugares y monumentos célebres. Bajo el Taruorlán, todo eso adquiría una magnitud ap;ireatemente sobrehumana. Re,:ibió a los l'astellanos en
una huerta y casa que tenía fuera de la ciuddd; la entrada de la puc&gt;rta era grande y a!ta, bP.rmosamente labrada dt&gt; oro y azul y de azulejos; porteros de m:iza
la guardaban, que no osaba acercarse nadie; y por la parte de adentro, hallaron
«seis marfiles que tenian encima sendos castillos de madera con dos pendones
en cadR uno•. Cabalkros de la corte del Tamorlán, tomando a los embajadores por los sobacos, lleváronlos delante del Señor. Estaba en un portal,
sobre ur. estrado llal)o en el suelo; ante él, una fuente lanzaba el agua hacia
arriba, muy alto; en la fuente había unas maozaoas coloradas. Sentado en unos
almadraques pequeños de paños de seda bordados, el Señor apoyaba d codo
sobre unas almohadas redondas. Vestía ropas de paño de seda raso siu labores; en la cabeza tenía un sombrero blanco alto con un balax encima, con aljo•
far y piedras. Llegados los Embajadores ante el Señor, hiciéronle tres reverencias y quedaron de hinojos en el suelo. El Señor mandóles levantar y que se
acercasen: c... é esto cuido que lo facia por les mirar mejor, ca non veia bien,
ca tan viejo era que Jos párpados de los ojos tenia todos caidos; é non les dio
la !l'!ano a besar, ca non lo han de costumbre•. Preguntóles por el Rey, dii.:iendo: c¿Cómo estd mijijo eJ Rey? é cómo le va? e si era bien sano.• Los Embajadores
le respondieron, y escuchó todo lo qtte quisieron decir; cuando acabaron, el
Tamurbec se volvió a unos Caballeros sentados a sus pies, y dijo: Catad aqu,
estos Embajadores que 11Je env{a niijijo eJ Rey de España, que es eJ mayor Rey r¡ue
ha en los .Francos, que son en ti un cabo deJ mtmdo; l son muy gran gente é de verdt1d; é fO le dad mi ~endicion a mi fijo eJ Rey: é abastára fa,·to que me envia,·a eJ a
vosotros con su carie sin presente, ca tan contento fuera yo en saber de su salud y
estado, como en meenvia,· presente.

Dichos los discursos, y puestos los Embajadores en su estrado, comenzó el
banquete. Nada frugal, en verdad, y poco acepto a nuestros paladares, Pondremos aquí la tabla:
COMIDA DBL TAMURBJ:C EL 8 DE
SxÑon l{_gy DB EsPAÑ4:

llS DBL

XXIV

SBPTunou

DB 1,404 EN B01f0R DR LOS EMBAJADO-

�LA PLUMA
LA PLUMA

no eran tres. Fiestas en su honor, alardes bélicos bod
.
de otros embajadores· todo se 1 •
.
•
as en palacio, recepción
.
·
vo v1a comilonas Ruy G
•¡
.
ha Jada de una tierra lindante con el C t
.
onza ez v1ó llegar la emlos embajadores. El principal t a'
a bay, y nota con cierta sorna el atavío de
r ta un ta ardo de pelle·o 1 1
eran estos pelleJ·os mas • •
J s, e pe o por fuera 1 c.é
v1eJOS que nuevos•· en Ja c be t ,
pequeño,• que lo llevaba encasquetodo por r'uerza para
a za
querau1. un ¡sombrero tan
que venian COD él vestían pell .
.
,
no se e cayese. Los
fierro•. Recibiólo~ Tamurbec c~:~,ay •parecia~ ferreros que salian de fabear
s ceremonia"' ya \·ista. d ¡
~ liend s e os ,castellanos
P
armar muchas
. ara Ia fi esta militar mandó el Senor
1eres en una gran llanura, y que se juntase t d l h
as para s1 y sus muesparcida. En tres días se juntaron á d o. a a ueste que por allí andaba
m s e veinte mil tiend
¡
1ilS d e I Señor. y no cesaba de 11 e q•
,..ir gen te µor todas
l as.
H en. e ~rredor de
el real carniceros y cocineros qu· e
~ar t:S. . dab1a t&lt;1mbién en
'
ven d'·
rnn carne cocida
ruta;
horneros
que
amasaban
¡·
v
d'·
.
as;i, ;i; otros vendían
f
t:n ,.10 pan, y todos losYofi
aun traen mas, por do quiera que va n ea b uesk baños e bañc1os
"é
d necesarios;
1
arman sus tiendas, é fac,"n sus casas para I b :
a ores, os qua ic,,;
t
d
·
os anoc; de fierros
es, Y entro sus calder,,,., en que tiei 1e n Y ca 11ent1rn
.
su aaua ,Lque
¡· son calic·nnor era m11y alta 1 cuadrada' , co 111 o de cien
.
;:, •· rt 1enda del S~pasos
I
b
base sobre treinta y seis mástile!:i pintados d 'yle tec o abovedado: armá. t ~
e azu v oro v la
t •
.
men 3:, cuerdas coloradas·' el f 01.ro era d e tapete carme
SO!:i enrnn qui•, tos de otros paños de seda de
h
:.i, con e ntrctallamicnmue os c:Jlores bordado a t h
oro; 1a guarnición de fuer,, • paño d e sed a, con ,bandas neg a recbl o,; de hifr, de
d
'
r ,s, ;,11cas -v amariji as. E n cada esquina sobresal'
•
· ta un ma ero alto coo una
una fi1gura de luna encima·' en el ce n t ro o t ros cuatro mademanzana
de cobre y
0
zanas. y luna.s muv- ,.,trrandes · I- as t',en d·as de j as mu¡·ere d Ir ss, •con sendas fTlannos neas.
·
s e enor no eran me-

Caballos asados.
Ca,·neros cocidos y adobados.
Tri¡as de caballos.
Cabezas tk camero.
Caldo con sal.
Albóndigas.

Lec/ie de yegutJ con azt.ka,·.
,lfe/o,ies, uvas, d11ra1nos.

11
fl

El orden del servicio fué de estt: modo. Los caballos y carneros poníanlos
en uo05 cueros como de guadamacir redondos, muy grandes, y con asas de que
tiraba gente. En cuanto el Señor demandó la comida, trajeron aquellos cueros
arrastrando y \o,:. dejaron a veinte pasos oel S~ñor; vinieron conadon•s, e hincáronse de hinojos ante los cueros; traían ceñidos unos paños de labor, y en los
brazos unas mangas de cuero porque no se untasen~ cebaron mano de aquella
carne, cé facian piezas della, é ponían en bacines, dellos de oro, y dellos de
plata, é aun dellos de barro vedriado, e otros que llaman porcellanas, que son
muy preciados e caros de avcr•. El pedazo de honor enm las ancas del caballo
enteras con el lomo sin piernas; en los tajadores ponían también lomos de carnero con sus piernas sin los jarretes, pedazos de las tripas de los caballos redondas como el puño, cabezas de carneros enteras. Así preparadas las raciones1 pusieron en hileras los tajadores; luego vinieron unos hombres con escudillas de caldo , echaron sal en ello, deshiciéronla, y fueron vertiendo en cada
tajador· un poco, como salsa; o tomaban unas tortas de pan muy delgadas, y dobiábanla~ cu cuatro dobleces, poníanlas sobre la vianda de los tajadores. Esto
hecho, los privados del Señor, y los mayores dignatarios asían los tajadores de
dos en dos, o tres, pues un hombre solo no podría llevarlos, y ponían los ante el
Señor, ante los Caballe ros y Embajadores. El Señor envió a los Embajadores
dos tajadores de los que ante él estaban. Apenas servida esta vianda, la levantaban y ponían otra. Era costumbre llevar cada uno a su posada la vianda que
alli le diesen; y el no hacerlo así, tendríase por baldón. Así que levantaron lo
cocido y asado, sirvieron carneros adobados, albóndigas y otros guisos: después, mucha fruta, c.é dieronles a beber con unas escodillas1 o aguamaniles de
oro é de plata, leche de yeguas con azúcar, que es un buen brebaje que ellos faceo para en tiempo de verano&gt;.
Este régimen soportaron los embajadores castellanos basta primeros de noviembre, casi dos meses, a razón de uno o dos banquetes por semana, cuando

Ocho
- de estas mujeres vió Ruv
- Go nzál ez eu una fiesta uf e 'd•
r c.1 · a por un nieto
na o St' nora grande· otra Quinch·
.
, 'lue quiere decir Rey'] .
'
icano, que quiere decir 1
u tima de todas se llamaba Yaugu\,a a
R .
• ª Senora pequeña•; Ja
luna de miel: se había casado co ·1 Tg, o seáa ema del corazón; estnba en la
0 e
amor! n hacía do
mera mujer, o señora grande en
t
.
s meses. Apareció la prilorado, l11brado de oro muy ~nch~ es i~ ~ergemo: vestidura de paño de seda co,
ª Y uaJa ' que le arrast 1·a ba, srn
·
abertura que la del cue llo y un s b
mangas, ni otra
,
'
a so aqueras por donde sa b 1
tema talle, y como era tan ancha
1 b .
.
ca a as manos; no
fa!da para q11e pudies(' andar· "te~ o ªJº, qutoce dueñas iban alzándole la
' ra1a en la cara tanto albay11lde, o otra cosa

_ n
d e I S enor,
- e.bazo~ sin barbllS&gt;. La u na "'... e IJ amaba Cano

j

371

�LA PLUMA
blanca, que non paresda sino como uo papel; e esto se pone por el sob; delante del rostro, un paño blanco delgado, y en la cabeza una cimera de paño colorado, muy alta, con mucho aljofar grueso, turquesas y otras piedras; en la _cimera una guirnalda de oro y piedras, y sobre ella un castillejo, con tres balaJCS
clarísimos, y un plumaje blanco tan alto como un codo; c3ían algunas plumas
hacia abajo, a la altura de los ojos, ·Y se ataban con hilos de oro; en el cabo, una
borla blanca de plumas de aves, con aljofar. Y al andar. mod,1se el plumaje de
una parte a otra. Varias dueñas, de trescientas que venían con la reina, soste•
oían la cimera. La impon ente señora caminaba bajo una sombrilla de seda blao.
ca que lle\·aba un hombre en un asta como de lanza.
Idéntico aparejo mnstraron las otras siete mujeres del Señor, Y la muJCr de
su nieto. Puestas en sus estrados, comenzó el beber. En las fiestas del Tamorlán, la ceremonia del vino era de las más rigurosas: la etiqueta exigía, ~in excusa, la embriaguez. Ruy Gonzálcz, como buen castellano, era muy sobrio, Y no
lo cataba. Los tártaros no querían creerlo, pero respetaron su gusto, Y era _conocido por •el que no bebía vino». El teólogo, sí; bebió de manos de la rema ..
Supónese que el bueno de Frav Alonso Páez rodaría por el suelo, traslornado,
por no desairar al terrible Ta~11rbec. Ya en el segundo banquete, el Señor
mandó que bebiesen vino, y lo bebió él, porque no se atrevían a beberlo. en
público ni .:i escondidas, sin su licencia. Daban el vino antes de comer; cy dan
a beber a tantas veces v tan amenudo, que face los omt&gt;S beodos; é non t;rnian que sería alegría ~in fiesta, si non se embeodasen». Los caperos servian
una taza tras otra. Daban las tazas llenas, y no había de 'luedar vino en ellas;
.
.
,
. é · d" eren que beba aquel
a quien lo dep1ba no le quenan tomar 1a taza. e s1 1x
vino por amor d:i Señor, o si le conjuraren t)Or la cabeza del Señor, hanlo _de
beber todo, que una sola gota non dexen. E el orne que esto face e mas vino
.
.
· • é el que refierta
bebe, dicen que es bahadur, que dicen ellos por ome recm,
·
¡
Para templarlos, el
que non quiere beber, facen e beber, aunque non quiera,.
Señor enviaba a los castellanos, ante!:i de la fiesta, un cántaro de vino, rog~ndoles que lo bebiesen, para que llegasen ante él chien alegres». La eran sen~ra, Ja reina Caño, llamó junto a sí a los embajadores, en otra comida, Y les dió
a beber con su propia mano, y porfió con Ruy Gonzá\cz por hacerle beber
vino. «Tanto fué el beber, que se caían delante della los ames beodos, sozabrados: é esto han ellos por muy gran nobleza&gt;.
La mayor fineza de Tamurbec, fué sin duda la de mostrar a los españoles
cómo administraba justicia. En las bodas de un su nieto, convidó a toda S'l
3'2

LA PLUMA
corte, y a los mercaderes de Samarcanda les mandó que fuesen a vender sus
cosas en el campo donde él estaba; resultó una feria monstruosa. HlZo pt&gt;oer
en el campo muchas horcas, porque entendía hacer bien a unos, y ahorcar a
otros. Ahorcó primero a un Alcalde mayor, personaje prindpalísimo en el Imperio, porque había usado mal su oficio; y a otro que habló por el alcalde, lo
ahorcó también. Y a un privado que ofreció por el rescate de aquellos dos la
suma de cuatrocientos mil reales de plata, le tomú el dinero, y tras de mandarlo atormentar para que Jiese más, lo ahorcó po!· las piernas, huta que murió.
Y lo mismo a unos tenderos porque vendían las cosas en más de su precio justo. Donde los bárbaros nos b1 indaron un ejemplo poco imitado.
La embajada terminó de súbito, y los castellanos fueron despachados a su
país con menguada cortesía. Enfermó el Tamorlán; Ruy Goazález esperó en
v::ino la audiencia de despedida. No le vieron más. Cuando los deudos y privados del Señor, conociendo que se moría, empezaba:: 1 disputarse la herencia
de tan insigne animal, dijeron a los embajadores que se fueran, que no estaban para huéspedes. Resistíase Ruy González, esperando sin duda recoger la
bendición para su amo Don Enrique IU, pero en tales modos debieron de decírselo, que prefirieron cabalgar, desandando el camino hasta Trebisonda, en
demanda de la ruta de España. No bago memoria de los sucesos del retorno 1
que no fué, por tierra ni por mar, menos tempestuoso que la ida.
De cuanto alcanzó a ver Ruy Gonzá.lez en su fascillaftte aventura, nada le
impresionó, si se juzga por la dett:nción en describirlos. más que los elefar.tes;
como no fuese el ap;irejo de la reina Caño. Catorce de aquellas máquinas de
guerra tenía el Tamorlán: ,é los dichos marfiles-escribe Ruv Goozález-eran
negros, é non han pelo ninguno salvo en la cola, la qual han ¡orno camello, con
unas pocas de sedas, é eran graades de cuerpo, que podían ser como quatro o
cinco toros grandt"s; é el cuerpo bao mal fecho, sin talle como un gran costal
q~e est~viese lleno, é las cintas bao derrocadas facia ayuso como bufano, é las
piernas muy gruesas é parejas, é el pie redondo todo carne, é tiene cinco dedos en ,~a.da uno con sus uños como de orne negras, é non han pescuezo ninguno, salvo luego en las agujas, que las ha mlly grandei¡ tiene la cabeza apegada,
é non puede abajar la cabeza ayuso, nin puede llegar la boca a tierra: é han las
orejas muy grandes é redondas é farp:tdas, é los ojos pequeños: ·é tras las orejas va un orne caballero que lo guía con un focino en la ruano, é le face andar
a do quiere: é la cabeza ha muy grande, fecha como una albarda de asno pequeña, é encima de la cabeza ha un foyo, é de la cabeza se sigue ayuso, do ha
373

�LA PLUMA
LA PLUMA
de tener la nariz, una como trompa, que es muy ancha arriba. é an ~qsta ayuso toc1avía, más como manga que le llegaba fasta el suelo; é t&gt;Sta trompa e:, foradada, é por ella bebe; qu;rndo ha gana, métela en el 3gua é bebe con eUa
é vale el agua a la boca así como si le fuera por las narices: otrosí, con esta
trompa pace ca non puede con la boca, que se non puede abajar; 1! toma en
esta trompa, quando quiere c.omer, é revuelve la a la hierba, é tira e siégala con
ella, como si fuese un focino, é de sí apáñ:il.t con aqllella trompt1, é face un
vulto, é revuelvela aq11el\a, e méLela en la boca, é de sí. cómela; é con e~ta
trompa se mantiene. é nunca la tiene queda, i:ialuo con ella faziendo vueltas
como culebra; é esta trompa echala en el espinazo, é non dexa lugar ~n todo
su cuerpo onde non llega con ella; é debaxf) desta trompa tiene la boca, e las
quixadas debaxo tienelas como de cochino, é como de puerco: é en estas quixadas como debajo tiene dos colmillos tan gruesos como la pierna de un orne,
é tan altos como una brazada. E. quando lo faéen pelear, en estos colmillos trae
unas argollas de fierro, é en ellas le ponen unas espadas, que son fecha'&lt; e-orno
espadas de armas encanalada. é non es más luenga que el brazo .. E con estos
marfiles facían este día muchos juegos, facieodolos correr tru caballos é tras
la gente, que era gran placer: é quaodo todo.s corrían juntos en uno, parecía
que la tierra facía mecer en aquel derecho; é non ha caballo nin ailmania tras
quien vaya, que le ose espetar. E tengo de verdad segun lo quP. en ellos vi.
que en u □ ll batalla deben ser contados carla uno por mil ornes,.
En marzo del 4 06, los embajadores rendían viaje en Alcalá de Henares,
ante el rey de Castilla, Don Enrique. El cual, dice el señor de Batres, era ctriste y enojoso. Era muy grave de ver e de muy áspera conversacion, ansí que
la mayor parte del tiem¡:m estaba solo é maleaconio::;o,.
No se sabe que este rey tuviese, como lo tuvo el Tamorlan, un anillo con
una piedra de tal propiedad que cuando alguno decía mentira en ~u presen•
cia, la piedra mudaba de color. Aun sin esa libertad. Ruy González traía uu
cuento verdadero, que alegraría a los má.s saturninos. Ruy González no se dió
por pagado con esclarecer-si lo esclareció-con su relato el sombrío semblante de su amo. Él había visto tales prodigios como pocos españoles los vieran, ni otro alguno había de verlos mayores hasta que~ las Indias se dr-!'icnbrieron. Y se puso a ordent1r su diario gravemente, sin ponderaciones, ni comentarios alabanciosos; estaba lleno de sabiduría, y escribió como si la po_steridad
que hubiese de leerle poseyera el anillo del Tamorlán. Ignoro qué fué de fray
Alonso Páez, ell teólogo. Acogido al reposo de su convento, :ii volvió a beber
374

vino-que sí bebería-gustó a lo menos la suave licencia de beberlo sin etiqueta, con remanso y moderación.

• • •

•

No me consolaría de haber escrito estas liviandades, si el ejemplo de Ruy
Gonzálei no viniera pintiparado al caso en que hoy está España La visita
del Sofi nos ha comprometido; o. lo menos, nos compromete a devolvérsela.
Oigo decir que España debe arrancarse de su aislamiento. Somos una impotencia ultramarina v musulmana: esto, a mucho nos obliga. Bien estuvo enviar
al Sr. Francos Rod;íguez a contarles cuentos tártaros /bebidos Dios sabe en
qué fuentes), a nuestros hermanos de América; no estará. peor enviarie al Sofi
un caballero cortesano que dé testimonio por la fraternidad hispanopersa. Ha
de ser cbahadur~, hombre recio, capaz de resistir la cocina persiana; audaz.
diserto, y, por guardar el estilo antiguo 1 camarero del Rey. Nadie como el señor Lerroux se acerca a esa talla. Tiene recientitos, por añadidura, los estudios. ¡Qué libro escribiría a. su retorno! Quinientos años después, segunda parte
de la Vida de Ruy Gonzálei. La agudeza del Sr. Lerroux no dejaría de penetrar
en el fondo de esta situación: al cabo de cinco siglos, en Oriente y en Occidente estamos como en los días de Enrique III. Turcos y griegos pelean por
Constantiaopla; l\.lustafá es ur, Bayeceto chico. Españoles y mc,ros, seguimos
con nuestras ~uerras civiles; los adelantados de Laracbe, dt' Ceuta, de Me:lilla,
reemplazan a los de Cazorla, de Alora, de Carmona; todavía la Providencia no
nos ha quitado, a griegos ni a f'Spañoles, la comisión de repeler de Europa a la
Media Luna. ¡Comisión onerosa! Se impone, pues, que el Sr. Lerroux lleve un
coadjutor teólogo. Valdría ese frailecito métome-en-todo, que iba por el Rif
blandiendo un Cristo, y azuzaba a los fieles contra la morisma. Pero sería me·
jor don Ramiro de Maeztu, que entiende mucho de encargos ultraterrenos y
miras celestiales.

M.A.

375,

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�LA PLUMA

LA PLUMA

ie r&lt;· admirablemente ilustradas. Hay
dactadas por críticos competentes,! s d:~u·I arización, cuyas tiradas parecetambién en todos esos ~~oeros, ~enes rd d ge el fondo y en la forma, está
rían fantásticas, si las d1Jese, y c.:,º!ª ca i a ' n
casi siempre al abrigo de toda cnt1ca.
PAuL CouN.
(Conlinua,·á.)

PORTUGAL
ooda espiritualista que caracteriza la literatura europ~a actua
aparrce también en la literntura portuguesa, c.¡ut" por .su indule n~
es mu inclinada al ro nanticismo osbceoo de Zola n1 al rnmant~.
Yplebevo d e J0 1.ge Sand · El aspecto naturalista del
cismo
d lromantt·
fué
.
1-ogró en Flaubert su rejrtJmtaJive man, y e qwe
'
cismo_ q~e
r E a de Quciroz, tn la primera fase de su obra,
entre nosotros, pnr.c1pal fig_u_ a i;. 1 rt ratura ortuguesa. El temperamento
tampoco alcanzó gran estab1hd=1.d en a t e
r . p o fundamental y estructuportugués es lírico esencialmente, y nuestro msm_ • 1 T e mucho público
. . r1 H 0 O se lee a Zola
en Poi tuga • ien
ralmeute espmtua sta. oy,
.
eralmente aceptación todos
Paul Bourget, desde Le Disc,~ie acá,~ obtte~::u:1~:ad. Volve mos al dulce Jnlio
los escritores que se caracterizan po1 la esp1r
• .
·t de fü;a
Díniz, y la preferencia del público actual recae en los ulttmos escn os
A

de Queiroz.
.
..
t
oránea de Ja literatura esPuede decirse que quien abno b época con emp
• aro Desd
rbro A .5enhora ao n. mp
·
piritualista fué Anthcro ~e Figueir~ ~ con s: l de hablar a los lectores de LA
de entonces, la tendencia se acentua, y hoy e
f
o· (} Deserto de MaPtUMA de una de las obras más notables de nuestro iemp .
•

nocl Rib:~~-lo ue es. Luciano, que personifica al propio autor, recibió de _u~
ami!:p:ue va a !rofesar en la Cartuja de Miraflores, d~_B ~rr:ci::: :::;;a'.ºy
5
vitándole a pasar unos días en el conven_~o, :ar~ d~s~:o i~ía~
que pasa LucianC&gt;
sale ara Burgos. La novela es la narrac1 n e os o
Bureo etconvento de cartujos. Manoel Ribeiro describe, µ~~•• ~\:~:g:!•:edida
gos, una fría mafiana húmeda, y las impresiones que rec1 e u t se-deambuque se acerca la hora de entrar en el convento. Como se apara

l

laudo a lo poeta-de la encantadora y ,•ieja ciudad española, oyó las notas
leves de un esquilón-el cie la Cartuja-. Y ya no volvió a la ciudad. Dirigióse
inmediatamente al convento. Dijo al religioso que acudió a su llamada, que ve•
nía de Portugal, para hablM al reverendo prior. Éste, que esperaba la visita,
le mandó pasar; recibiólo, díéronle una celda; informáronle del horario de su
vida conventual y de la naturaleza de sus relaciones con los monjes. La primera noche que pasó ea el convento, Lucia no, escéptico, ya que no impío, vió en
su celda una imageD de la Virge n ante la que muchos se habían postrado humildf"s, orando, y •sin dar bue n;¡ cuenta de sí, 1 arrodillóse, y aunque no sabia
rezar, también rezó. En la alta nocb e asistió, desde el lugar que t4!nía se5alado
en el coro, a los maitines y Ltude.:; d el dla. La descripción de esa madrugada
es magistral.
Los ocho días trascurren entre rezos y ceremonias monásticas, couversaciones serenas, y un despertar, en la conciencia de Lucia no, de sensaciones puras
y de visiones sanas. El espíritu escéptico llega a convencerse de que sólo en
el convento se es como se del&gt;e ser, y fuera de él, apecas como se puede ser.
Al retirarse del convento, Luciano, que todas las ma5anas había depositado
flores a los pirs de la Virgen de su celda, confiesa que si aán 110 tiene fe, parte
•convencido de que sólo la religión es capaz de espiritualizar y orientar la
vida; de regir las vocaciones sinceras y persisteates, que ninguna desilusión ni
desánimo alguno pued e n desvirtuar; y que sólo con Dios en el alma es posi•
ble la verdadera fe y la confianza intrtpida para proseguir el bien,.
Esta novela, que ya en sí representa mucho en medio de la corriente escéptica que marca la producción de nuestro tiempo, tiene todavía más valor por
su intención, sabiendo que su autor es uno de los elementos más activos del
Sindicalismo revolucionario de Portugal. Manoel Ribeiro . pertenece a la Con•
fet1eraci6n General del Trabajo 1 y comenzó a ser notado su nombre en los movimientos de carácter sindicalista.
Por eso, su libro levantó protestas entre los obreros más ilustrados, y contra él se formularon observaciones en el órgano sindicalista, a las que respoa dió el autor, defendiendo su punto de vista. ¿Es un convertido? Todavía no. Lo
declara ea su libro: cno sé lo que es Dios; no lo comprendo aún; pero sí lo
siento-y ya es algo,. Y como su amigo el cartujo le desea que Dios le toque
con su gracia, Luciano responde: •lo deseo íntimamente. Soy todavía asaz indigno para alcanzar tal merced,.
Literariamente, esto es, desde el punto de vista técnico, el libro no es im~

XXV

�t.A PLUMA

LA PLUMA

.
I'm ccablcs? y ademá.s, ¿se propu10 Manocl Ribeiro
pecable. ¿Pero hay libros
P
b . de significación moral? El autor es
. .
b d arte pura o una o td
csc.nb1r una o ra e
l
' de tro de su teoda, ha escrito una obra que
adversario del arte p9C e _arte: y n odemos encontrarle como novela, desLas defiC!coc1as que P
'
1
tira a un b aneo.
son randes y bellos. O Deserto es la apología más
aparecen ante los fines, que
g de la vida monástica. Al cerrarlo, dcspu~s
.
equilibrada que conozco,
ca1uro,a y
.
'6 d h be atravesado una comarca toda pureza y
de leido, tuve la imprcs1 n. e a r

autor describe en qué consiste, médicamcnte, y estudia y di:M:utc tu m6.ltiples
opiniones de los tratadistas de esa especialidad. Formula Jue-go una tcrap6uti•
ca, y la pro61a.xis, que es la parte de más interés pedagógico. Concluye exponie-uc1o la lcgislaci6n dictada para estas materias en el mundo civHiJado Rea-ptcto de España, cita las disposiciones legales de! Código de los visigodos, y
llega ,'lasta el C-Migo penal vigente.

•••

suavidad, inmacula1la y musical.

• • •
I l 'l. ería!. ha aparec1·do u n volumen de un periodista, Bourbon e Men as t:.1r
.
.
. a1 q uc l03 amigos del autor cosa.1zan
d S. lilo,,uios
espirttuau,
. exa.
11
nczcs, ama o ¡J ? . 1·d d s con pretensiones de paradojas. que n1 s1qu1era
damente Son tnv1a t " e
1 . á
s
gcra
d del estilo o por la gracia de as im gene .
sr salvan por. la persona 1·d
l a
E

• • •
.
a ura a la literatura científica El médico sePasemos ahora de la hter_atur pi
t ba¡·o médico-legal sobre el Amor
.
'! t ·ro publica un argo ra
ñor Arltodo ., on
e1
.
d ú .
. E Obra dest10a a mcam ente a las bibliotecu Y a los le•
Sáplúco e Sacra/leo. s
b
para poder andar en manos
t es en demas1a esca r 050
1
trados, porque e asuo o
.
t para los lectores de LA Pun,u. es la
t L parte más interesan e
_
de toda ·gen e. a
I
sáfico La investigación paciente a que se
que se refiere a la histo:~.d: •:i:teiro 1~ granjeará la atención de los erudiba entregado el doctor r in
·¡
te la historia de esa anomalía sexual. Es
to:s, que abo:3 podrán conoce~ª 1~:e:::ra contemporánea, donde hallamos una
tal vez deficiente en cuanto.ª.
t das sus obras es sáfica declarada; y
.
f
Renée V1v1en que en o
.
escritora rancesa,
. ' Vi
Les hors nature que son de pnmedos Hbros de R.tchilde, M,nneur enus y
'

\1.

ra línea en su género.
. h
·do de punta a cabo las literaturas
A r do Monteiro a recorn
Pero el doctor
r
in
.
d
d
·1
las
manifestaciones más precions
.
f
5 no deJan o e c1 ar
griega y latina ao igua ,
.
C
gra un capitulo a España, rccoy del socratismo. onsa
1 fi
y notables de sa smo
.
d
Giovano Pontaous basta los tragiendo desde las informaciones aporta as por
bajos del doctor Mata,
.
.
b
. fisiol6&amp;ica y sentimental. el
Oespu6s de trazar la h1stor1a de esa a errac16 n

Ilazilio Telles es uno de los más curiosos esµíritus portugueses. Sus traba•
Jos económicos le hicieron célebrt- entre las personas cultas, si bien su notorie.
dad se debe más a sus escrito:-; políticos. Es unn de los dir('ctores fallidos del
republicanismo portugués. Su influencia sobre la masa de sus corrr.:ligionarios
es nula 1 porque su corte aristocrático, individ.iali~ta, le induce a no doblei::~r
su pensamiento ante l11s imposiciones de la multitud. Pero como participó t:n
la revuelta de 31 de enero de 1891, y (lf&gt;rese mt)dvo tuvo que emigrar, la mul•
titud ("mpc-zó a conocerlo, p('ro no le itmaba. Cuando en 1910 se implantó la
república en Portugal, Basilio Telles apareció en Lisboa con un programa de
Gobierno, donde al lado de algunas utopías, hal&gt;ía cosas aprovechables. Pero
entre la mentalidad de B,uilio Tdlc:s y la mentalidad de los mme,,r.r re\·nlucionarios, 1,, distancia era mucha, v Bazilio Telles se metió en su c:1sa, olvidado,
preterido. Durante los li.ltimos años del régimen monárquico escribió sus trabajos econJmicos que, como he dicho, le dieron a conocer en los medios cu!•
tos Desde la implantai.:ión de la república ha dado a luz alg"Jnos estudios de
crítica histórica y µolític3 que no aumentarán su celebridad, por dispersos y
superficiales. Entre esos trabajos hay algunos, dedicados a la guern europea,
dignos de lc-erse.
Ha lanzado ahora un libro de estudios filosóficos: A Sciencia e o Ato,,.ismo.
No siendo LA PLUMA una revista filos66ca, no estaría bien detenerme a exami•
nar la$ 300 páginas del volumen, sobre el que habría mucho que decir. Me limitaré a una ;1oticia ligera.
Después de exponer lo que considera fundamento experimental del atomis•
mo, se extiende en la noción de masa, y consagn a la masa y la inercia capítulos tanto más curiosos cuanto que ese problcm:i se encuentra actualmente en
discusi6o, debido a las teorías de Eiostci-o. Ba.zilio Telles es difícil de leer, por•
que su estilo es pesado. Sólo la voluntad legítima de conocer lo que picosa un

�LA PLUMA

!:fi~:::t~:n~;i:!:

espíritu distinguido, puede bastar a vencer es~ d~fic~!!ª~·
1
1 l"b O de Bazilio Tclles que sus conoc1m1en
contra e t r
do ue su crítica se ejerce sobre el estado del penpecan de atrasado.s1 de m~ q t años Pruébalo sobradamente su estudio sosamiento hace treinta o cmcuen a
•
~
bre las geometrías no-euclidianas.
ALFREDO Pu,xNTA.

NOCTURNO DE LUNA y AGUA

. .. CASTILLO FAMOSO

(1919)
f/(,[

Cantaba tan lejano
que el paraguas abierto
estaba chorreando de luceros.
.Ca .Cuna
pisaba con sus zuecos
/a fl?osa de los 'Vientos.
,lirio
tenía un diván de estrellas en el cielo.

BIOMBO JAPONÉS
Una est1ella-cigüeña
sueña sobre /a arboladura de un vekro.
{;/ .Sol luce un kimono
con un dragón sentado en un lucero.
Un arrozal
y un mandarín
en pala'!'JUÍn

y J:i- 'Ga-

fle

cantando el ,amovor
del 'Ge.
ADRIANO DEL VALLE.

cTJoluntario&gt; de :M.adrid, fHl/on,o /R.eges.

es una dolencia de los madrileños, o un fenómeno donde se
materializan (sin ilusión ni superchería) las fuerzas secretas qut reimotamentc presiden en la existeucia de estos vecinos: entre lo patológico y lo metapsíquico, dudo por qué camino he de buscarle
explicación a la villa. Si el espíritu madrileño recobrase la salud, el Madrid
presente se nos caería, espero yo, y arribaríamos a la plenitud vital que echo
de menmr, si a Madrid, sonámbulo, le desper'tasen, nada quedaría de esta experiencia tan penosa, tan rara, como no fuese el estupor de haberla padecido.
En niL1gún caso es normal nuestro M •drid; incita y no satisface; no habla ni
oye¡ no retiene, acorrala. Es impedimenta gruesa: nace aquí un hombre, y por
mucho instinto que tenga. pierde la vida en defender3e de Madrid. en ir tirando
La villa, aborto de una ambición que llora su fracaso, es de miel con los perdi
dos, con los ineptos; como tierna madre, los mejora; enturbia, para su consuelo, liis diferencias del valor y la nulidad. No le falta discernimiento; le sobra
cinismo: Madrid parece un desahuciado de la vida, para quien todo cede ante
la evidencia del aniquilamiento inmediato; pero no incurre en santidad ni en
sabiduría: es tolerante por desdén; dócil con rechifla. Es el Limbo de los vanidosos: todo se logra en Madrid, a condición de ser fingido; todo el mundo es lo
que quiere, si lo representa bien; nadie le va a la ma □ o; puede lucir su papelón
en este tablado, !in pena ni gloria: tal es de incongruente con la del mundo la
vi&lt;!a en Madrid. Traer, por ley de nacimiento, la villa a cuestas, es vivir a regaADRID

��LA PLUMA

LA PLUMA

-en las noches de la canícula; si lo supiera. no se dormiría. El callar de tanta
-gente solivianta a los perros, y ladrJ.n despnoridos, ladran en los solares, en
fos corrales, en los huertos; ladran por fidelidad al hombre, avisándole que no
se duerma así en el filo de la muerte.
Pensar.in que soy madril"!ño apóstata. No tal. Madrid, con su dejadez, su
desconcierto, es mi rutina; no podría abandonarlo; equivale a mi modo de ser.
Ponerle cara de pocos amigos es simple juego, sin moraleja. «La b€tise c'est
de conclure&gt;-exclama un hombre descontento-. No concluyamos, pues. El
madrileño, divertido en conocer la villa, en pensarla tal cual es, seguirá siendo
v.n hombre feliz, mientras no abrace la pretensión soberbia de emanciparse
Quien viva en el Limbo, consérvese en él; y mantenga sus horas con poner
mr,tes a personas y cosas. No ha!' libertad para dejar de ser madrilei'io; ni
arraigaríamos en otro suelo, si nos transplantaran. El escarmiento nos ha
1,·uelto díscolos, y sólo podemos vivir aglomerados, sin más nexo urbano que
el censo electoral y el padrón de cédulas personales; a condición, todavía, de
que esos instrumentos de dominio los fabrique y administre la voracidad forastera. Esta es la suma elegancia de Madrid, y así se hace amar, el muy cazurro, de los descreídos. No ostenta pretensiones colectivas, no promulga evangedlos, no quiere fundar nada, ni descubre cada veinte ai'ios cosas olvidadas de
puro sabidas. En sus entresijos se ríe de los luchadores, y a los hombres de
presa les pone entre los dientes un zoquete de pan duro.

Que naci6 en Manzanares
Para cisne del Tajo y del Henares.
Llaméme entonces Fabio;
Mudóme el nombre el desengaf'!o sabio,
Y llamóme EscarRJiento.

Dícese que, en el fondo, los hombres de casta manchega no aman la vida.
Q,,izás empiezan amándola demasiado, y van a dar en el despego, en el rencor,
aborrecen la vida ingrata porque no es lo bastante pródiga y ferviente para
llenar el cóncavo de sus almas. La injurian, porque no es infinita, como la va•
gu~dad de sus deseos. Creyentes, se refugiaban en la soledad pavorosa del
cristiano delante de su Dios; fiaban no tanto en Su amor como en ~)u vengan za: la destrucción del mundo por !a cólera divina vendría a ser el desquite de
su escarmiento personal. Descreídos, como lo son ahora. ni aquel refugio intranquilo alcanzan. En nuestro dfa el sol nunca l:cga al zénit; desde el alba se
b1rrunta la noche, la ::iada.
Madrid ha de exp!ornrse desde dentro a fuera; sufrirlo primeramente, sin
padecerlo; remar en la galera, como tantos forzados reman, aunque no lo conozcan. Sentir después los grillos, romperlos, arrancarse de la chusma, pesar
la gravedad del destino. Todavía eso no basta. El s!:creto de Madrid se entreabre únicamente al espíritu contristado. Si esa lengua de fuego desciende sobre ti, ¡oh manchego insaciable!, en un Pentecostés de la melancolía, no habrás
menester otra clave. El ~adrid agrio y dis:ordante de todas hora~, irreductiblt' a una explicación racionctl, opaco, tórnase manso y concorde, se somete, se
deja traspasar por el rayo de tu tristeza. Vendrá a decirte que tu misantropía
e:; la suya; que si tú desfalleces, él no .ilienta; que si tú vives por no esforzarte
:1 morir, tl ignora para qué ba nacido 1 ni a quién satisface con tenerse en pie.
Se ofrecerá a recogerte en su arena, si ya eres náufrago ... Los raptos de lucidez en que se anuda el coloquio son raros, y, al parecer, sir. fruto. El mismo
hombre que piensa haber entrevisto la verdad, recobra la categoría municipal,
sale a la calle, y va, sorteando los charcos, a esperar el paso de un tranvía
bracea por ganar el estribo, como si le pagasen la faena, en lugar de tenderse
friamente sobre los carriles y que las ruedas, triturándolo, se comprometan en
rn evasión definitiva. Pero le queda la virtud de entender las horas culminantes de la villa que son en las madrugadas del verano, horas en que Madrid se
apaga (':n su recogimiento funernl. Madrid no sabe qué opresor silencio guarda
39'

Et PASEANTE EN CORT.K.

1
393

�LA PLUMA
lá: la mág11ina de partir el jam6n en lo,, h, ,rer; t&gt;I ;i i:adémico. peripltético noc
turno, amigo y protector de los gatos famélin,s; las µajaritas de papel en q11e
es Unamuno maestro de maestros; una visita ;.l Hospital General; la música de
jau·,-band, son motivos en qtte su ingenio se ejercita con magnífica sutileza.
Quien haya leído una sola página de Ramón, no acertará a comprender por qué~
suscita ahora nuestro elogio fervoroso simple colecci6n de greguerlas, en escogimiento de las cuales. se nos iba en cansancio otras veces mucho de nuestra
capacidad admirativa. Cierto que no basta la enumeración d~ loe; temas de estas Variaciones. Porque lo que hay en es,;~ libro de indudable adelanto es, sobre todo, mas que la novedad del gé11ero, su perfecci6n.
eLibertemos los globos,, por ejemplo, es un verdadero poema. en que se
manifiesta clarísimo el honda sentimiento lírico que por debajo de la gracia de
expresión, forzada hasta la truculencia muchas veces, riega de lágrimas humanas el humorismo de Ramón.
Adornan este libro curiosísimns dibujos de literato, obra del propio Gómez·
de la Serna, que subrayan con intención, que en vano podría sustituir la técnica de ningún dibujante que no tuviera su mismo temperamento, y talento parejo, los temas del libro, verdadero resumen caprichoso de lo más característico
del ramonismo.
Estas páginas son, sin duda, una selección acertadísima de las crónicas publicadas con el mismo título en Et Liberal. El que pueda con ellas componerse
un volumen tao acabado , denota en la constante labor, q1.1e se nos antoja dispersa, de su autor, un esfuerzo de CO!lCentraci6n logrado al inspirado correr de
la pluma.
Novela grande subtitula Gómez de la Serna a El Incongruente. No es la primera vez que, por consideracione'3 editc riales, o porque realmente signifique
un propósito contrario id concepto teórico de la gregut&gt;rÍa, su verdadero descubrimiento, llama novelas grandes a algunos de sus libros sui géneris. Et G,·an
Hotel, La Viuda blanca y negra no implicaban, sin embargo, una determioacióo
radical que variara el carácter de su litt?ratura anterior. Son greguerías en torno
a dos temas novelescos, en que la novela aparecía pulverizada en apuntes ingeniosísimos, sagaces hasta el lirismo, para una novela que quedaba sin hacer.
En ese sentido 1 no sería aventurado equiparar a este Ramón nuestro a otro donRam6n, innovador en el siglo pasado, y por más de un aspecto parecido, salvando distancias irreductibles, a Gómez de la Serna. Don Ramón de Campoamor acertó, en efecto, a condensar en la dolora bs aspiraciones de su tiempo.
Aspiraciones literarias, filosóficas, del sentimiento popular. Pe9ueiios Poemas,
Humo,-adas, draw,as, tratados de estética y de filosofía, discursos políticos, cuanto escribió, no fueron sino doloras, más que otra cosa manera, adecuadísima
a su época, de sonrei1· entre lágrimas c!ásicamente. La difusión de sus obras, superior a la de todos sus comemporáneos1 se debió en gran parte a la calculada
generosidad con que renunció al dominio temporal sobre r-Uas, despertando así
la codicia lícita de los editores, y la propaga oda consiguiente.
Túvosele a Campoamor por ianovador o inventor, y por tal túvose el mismo.
¿Cómo explicar entonces la miseria de su descendencia directa? Campoaroor no

'ª

LIBROS Y REVISTAS
Ramón Gómez de la Sel'na: Variaciones.-Con curiosas ilustraciones del
autor.-Publicaciones Atenea, 1922; fa./ fncongn,ente.-Nov cla grande.-Los
Humoristas, C~lpe.
Creo que ha sido un escritor francés, el señor Valery-Larbaud, quien ha dicho que de haber nacido en Fraoci_a Ramón Gómez de la :5erna, a .estas hcr2~
su literatura estaría inftu, endo directamente sot;.re los literatos Jóvenes del
mundo. Estoy de todo punto conforme _con esa .a~rm~ción en 9ue_ s_e rinde al
genio literario de nuestro compañero cierta anhc1pa~161_1 de la JUSt_1cia con q~e
hemos de ver uo día acatada su obra por el reconoc1m1eato unánime del publico. No somos de los más entusiastas corifeos dr.l infatigable creador de Pombo. De intento, hemos puesto siempre sordina a la expansión de nu:,stra co~placencia en las lecturas de G6mez de la ~~rna. Creemos habe1: senalado Stn
recato el peligro que puede sup~ner 1~ fac1hdad con que se prodiga, en ~n verdadern alarde de incontinencia literaria. A punto vanas veces de rendirnos a
la evidencia de una gracia avasalladora, he~os resistido, ora a los irop~lsos de
la simpatía que. despt:rtaba en ~uestro ántmo cada_ n~eva producc1on suya,
cuándo a la cons1derac16n contrana, del talento que s1gmficaba el ganarnos precisamente con páginas trabajosas y difíciles, torpes incluso. Hora es ya de que
proclamemos. sin temor a un desen~año de la confi_anza propia, nues~ra fe en
la consagr,1ci6n progresiva del que es hoy una realidad ,en que se ~1fr~I! esas
µ-andes espe,-anzas desacreditadas por el abuso del tópico. La pubhcac1on de
Variaciones y Et Jncongrutn!t nos autoriz~ a tanto. .
,
.
Va,·iadones no es un libro m1evo. Nacido del capricho de cada d1a. han ido
viendo sus páginas la luz en las columnas de un periódico. P_ue~, no obstante
la insistencia del tono, que insensiblemente ayuda_al lector diario a co_niprender tales crónicas vohnderas como un todo orgánico, es ahora, reun1das en
volumen, cuando adquieren la formalidad, la importancia de una obra animada
en sn varied!d de- un sentimiento personal y delimitado.
Periodista, Gómez de la Serna va dejándose llevar en sn inspiración de los.
ternas que suscita la vida corriente: cEI mejor reclamista del mundo,; el comercio del pan duro en Madrid; el kiosco de los caramelos de la calle de AICi'l0

,94

j

395

�LA PLUMA

LA P L U ~1 A
fué unpioneer, no fué un ini:iador. Mas su personalidad vigorosa recogió, transfundiéndoles un aliento propio, las ideas poéticas que circulaban en su tiempo.
Fué cabo, realización, y no principio.
Así G6mez de la Serna 1 en quien convergen tantas modalidades literarias,
extranjeras o S!llonadas ya con sabor nacional, ha podido parecer el inspirador
de una nueva escuela, sin adeptos posibles, porque lo que hay en él de original ('5 la personalidad acusad{sima en que se funden irreconocibles, encontradas corrie,ntes e influencias.
Et lncon¡rrutnte señala un paso decisivo hacia la novelación de la greguería,
Si la capacidad de disgregar por lo menudo los elementos del mundo sensible,
puede llevar nunca a la composición dramática, si la iotrospecci6111 si la vida
foterior, pueden ser alguna vez materializadas literariamente, Ramón Gómez de
fa Serna está en camino de conseguirlo.
Ahora bien: todas estr1s disquisiciones, en el caso de Variaciones y El I,u;ongrumü, nos apartan de la consideración esencial, y que importa cocsignar muy
•especialmente, de que su autor atiende ante todo a conquistar lectores. Es de-eir, que su literatura es &lt;le entretenimiento; que aspira a divertir, a interesar,
verbo sin eficacia po, el mal uso que de ellos solemos hacer los críticos y apreo-Oices de tales. Entretenido, divertido, interesante, suelen ser adjetivos con que
se sobrentiende la insignificancia de una obra. Por el contrario, la categoría literaria y artística es sinónima para las entenderas del vulgo lector de aburrimiento.
Ramón Gómez de la Serna, como Campoamor también, profesa la dignidad
poética en la prosa de la vida.

•

j

• •

Isaac Goldberg. Pb. D.-La literatura hispanoamericana.-Estudios críticos.
Versión castellana de R. Cansinos Assens. P.-ólogo de E. Díez-Canedo . Madrid, Editorial-América.
¿Existe una literatura hispanoamericana? ¿Puede nadie pretender el título
de cpoeta O.e América, con más razón que otro cualq11iera, de este lado del
m&lt;1r, el de e poeta de Europa,? Díez-Caned.:&gt; se pronuncia resueltamente en el
prólogo a la edición española de La literatura hispanoamericana, ea contra de
una proposición tan absoluta. cA nuestro parecer-dice-no hay ah.ernativa
posible: o una sola literatura con la de España, o tantas, si no como repúblicas,
má.s o menos artificiales en sus límites, como países naturales haya en la América de habla española&gt;.
Estudia el Sr. Goldberg la renovación cmodernistu en la literatura espa'tlola, señalando acertadamente su coincidencia con crisis similares en Inglaterra, en Alemania, en Rusia, en Noruega, en Italia, en Francia, principal receptáculo transmisor a los países españoles de las nuevas corrientes literarias.
A nuestro entender, presumen en demasía los escritores españoles de América•de la aportación que puedan significar Sll'l licencias ai caudal riquísimo

¡

de la. lengua común. En ~odo caso, ~ubén Dar~o. poeta excepcional, por excepcio~al 'Y no por amcr!cano adquiere en la historia del español una preponderanc1~ sm par en ~os tiemp.os modernos. Poeta americano, todo lo gran poeta amen~ano, y, !11CJ0r todav1a, peruano, que se quiera es Santos Chocano, en
cuyo_s e:ntos de libertad, .co~o en sus ~antes de pleitesía a la e madre España&gt;
~ers1ste ~n acent? col?mal mcon~un~1~le. Por americano, pe&amp;e al cosmopolit1smo1 al mternac1onahsmo de la 1ustic1a, por que rlñe toda su vida desigual
~atalla, nos gana Blanco-Fombona, el desterrado de Venezuela aferrado a una
,dea ~oble de reconquista espiritual de su tierra. El amerkani;mo, voluntario
también, d~ Rodó, .escapa ya, prec~sam~nte por virtud de la Jengua, trabajada
e~ un se~t1do clás1c.o y no revol1~c.1onano del ca:stellaao, a los límites a que lo
circunscribe la ocasión de sus Ci"tUCas. José María E2'urcn desconocido co España, poco conoddo en Am.érica, paree~ señalar, pOr la 'referencia del señor
G_o!dberg, una nueva. modalidad en la_ renovación hispanoamericana, cierto esp~nlu de couc~n~ractón y menosprecio del vulgo, cierto recogimiento, que reº!ega del sent1m1cnto a velas desplegadas, de sus predecesores. A Rubén Dano, s.aotos Chocano, Rodó_, Eguren y Blanco-Fombona, dedica sendos estudios
el senor Goldberg, precedidos de un capltulo inicial sobre el modernismo otro
sobre «Algunos precu.r~ore.s moder?ista~,: Gutiérrez Nájera, José Martí, julián
d~I Casal, José Asuoc10n Silva, y D1az-Muón; y otro sobre las e Nuevas orientac1_ones, desp~és de los pre~ur~or~s'. y el cAmericanismo literario» que irrump~6 en la ~nttgua metr6poli cornc1d1endo con la pérdida de sus últimas colomas amencanas.
La preem!~encia indiscut~Ble de Rub.én Daría en la poesía española mo~erna, ~a f~cil1tado la confusión que atribuye a influencia hispanoamericana,
J s d~r:1vac10nes que en España-como en América-haya podido tener el
prestigio del autor de cLos Cisnes&gt;.
Prueba irrefutable de ello, la supremacía de los cmodernistas» españoles
so~re los hisf!anoamer~caoos, en los géneros de prosa: Un Valle-lnclán, un BaroJ~, un Azonn, postenormente un Pérez de Ayala, no tienen equivalencia Jiterana del otro lado del Atlántico. L.1 labor consiGerable de Florencia Sáncbez,
aun con ~n d:ama que toca a la perfección como Ba,·ranca Abajo, en modo al•
guno ha rnflu1do en la escena española como Jacinto Ben avente europeizador
de nuestro teatro y, no lo olvidemos, quien mató en definitiva ai mayor monstruo, Echegaray, q_ue guardaba tantas princesas chillonas.
.Es más,_Anton1_0 y Manuel Machado, Juan Ramón Jiménez, Eduardo Marquma~ el mismo y111a:spesa, _Díez-CanedJ, Pérez de Aya la y Valle-Inclán en
su ?ltim~ modalidad !mea, ¿tienen ya nada que ver con el camericanismo Jiterano», s1 es q.ue alguna vez el imperio de Rubén Daría pudo justificar el equívoco? De Ennque de Mesa no hablemos, pues que nunca tuvo más Castalia que
la fu~nte de los Gallegos, y las del Lozoya coque bebió el Marqués de las cSerramllas~. Las influencias comunes a todos los .poetas menores que empiezan
a cantar ahora ~n todas las_ Españas de aquende y allende el mar, no determi'lan dependencia mutua, m apenas otra fraternidad que la del idioma. Podemos s1• asegurar, por 1o que nos es dado conocer basta ahora, que si la época,
397

��LA PLUMA
Pedro l.eandro lpnChe.-.4las Nueva.r.-Mo □ tevideo,

1922.

Manífiéstase en estos poemas del señor Ipuche el deseo, apuntado ya su logro en aJgunos atisbos felicisimos, de fundir el sentimiento de la tierra nativa.
y su expansión en más amplios horizontes de conciencia, transmutándolos en.
una expresión poética donde los modismos populares del campo uruguayo adquierar. virtualidad literari;i.
.
«El Lazo,, p:iema central del libro, participa de esas dos cornentes de emoción en que parece dividida, espiritualmente la colección de poesías de Alas
Nut'Das: la determinada por contemplaciones visuales, cLos carrero~•, cLos
potros,, «Las lavanderas, 1 «La sorttija,, «El Viraró,; y las que derivan del
pensamiento a la raíz sensitiva, «La vocación fatal&gt;, e Ritmo y hora1&gt;, eAsunto&gt;,
cEl dedarrollo•, eLa Noche&gt; .
eYo siento el entusiasmo de los lazos abiertos
Que hacen fiesta de líneas en el aire:
Un entusiasmo largo, seguro, desplegad0,
Y bien trenzado,
Que salta hacia las cosas con afán de enlazarlas.•
canta el señor Ipuche en cEl Lazo,:

cMi lazo es inauditc,
Y va donde lo tira mi intención.
Mi oficio es intuitivo
Y cuando enlazo llevo al puño el corazón.
¡Cuidado con el arco valiente de mi lazo!
¡Soy buen enlazador!»

* * *
Dr. Atl.-Las Sinfonías del Popocatejeil.-México 1 Edic. México Moderno,
Reúne aquí el autor. bajo un título excesivo para nuestro gusto, algunas
impresiones literarias de sus antiguas excursiones y dilatada demora por las
montañas del Iztatzihualt y el Popocatepetl. Cuando el viajero se limita a describir, a apuntar sencillamente, paisajes y tipos que más que destacarse los
componen, la lectura de sus notas se hace fácil y grata.
No tanto, cuando, ahueca la voz; y prodiga palabras sonoras, por competir
en vano con la Naturaleza, en la tremenda sinfonía de las cumbres volcá.nicas.
C. R. C.

AJiÍO III.

1

MADRID, DICIEMBRE 1922

~ COMEDIA
BÁRBARA. LA ESCRIBIÓ DON RAMÓN
DEL VALLE-INCLÁN. JORNADA TiERCERA

CARA DE PLATA

CoNTJNúA

LA

ESCENA TERCERA

G 1 NE R A , ES TREME C 1 D A, abre la puerta, y bajo el
encaje lunario del empanado, aparece la sombra del sacristán, de rodillas y con los brazos abiertos.
BLAS DE MIGUEZ

¿Dónde me hallo? ¡El dolor me nubla la vista y no reconozco los
parajes!
LA SACRISTANA

¿Qué copla condenada traes?
BLAS DE MIGUEZ

¡Confesión pido! ¡Por los Divinos clamo!
400

NúM. 51.

XXVI

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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                    <text>LA P L U ~I A

!1

•.,

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·,'
"'
•
•

'"

dejadas por Dostoicwsky, su propia visión etc los tipos del Oeste Medio. Sus
mejores libros son: Po,r White, Tlz, Triumjh o/tite Egg, 0/tio, 1/Je 1rlumpl,.,
Edgar Lee Masters acaba de publicar con el título Children of tke Ma,·ket
Place un libro que es una autobiografía ficticia , la historia supuesta de nn colono americano; no es una novela solamente, pero la reseña brillante e imparcial de la historia de los E. E. U. U.
lndelibk, primera obra de Elliot H. Paul, es indiscutiblemente genial. Contiene la historia amorosa de la hija de un judío y de un individuo de cierta familia aristocrática de Nueva Inglaterra. Upton Sinclair, que años hace asombró
a los lectores con sus revelaciones acerca de las fábricas de conservas, ha pultlicado una nueva novela, They Cali ,,,e Carpenler. Es la historia de Jo que le
ocurriría a Jesucristo si volviese a la tierra para vivir en las grandes ciudades
de nuestros días.
Algunos autores jóveues explotan lo que ellos llaman iofluencia de los Indios aborígenes y de la raza negra en la literatura. Lou Sattet ha escrito versos
excelentes sobre temas indios. Este invierno tuvimos en New York un teatro
donde los autores y actores eran negros. EJ libro de T. S. Stribling, BirJl,riglt.t,
nos ayuda a comprender la situación del negro educado que vuelve a1 Sur, su
país natal, que no ha variado, llevando la educación liberal de las Universidades del Norte. Es indudable que la edad de oro de la raza negra alborea. Pronto
nos dará buenos escritores y pintores.
Los negros publican excelentes periódicos y algunas revbtas. Anunciáse,
pua el otoño próximo, la publicación de dos novela.,. Cuando el arte negro floreció, en el pasado, fué muy original, y de exquisita calidad. El cerebro de los
negros ha almacenad:, mucha alegría, sin la cual nadie puede crear, pues las
raíces más hondas del arte están en la alegría. La sangre negra ha tenido fuerte influencia en muchos poetas portugueses y españole9 de la América del Sur·
El negro posee un alma racial que a6n no se ha manifestado, y que guarda para
Jo porvenir muchas cos:is. Cualquiera que sea la forma del arte en la América
del Norte, en él tendrá mucha participación la raza negra.

.

A110 IIl.

1

MADRID, OCTUBRE 1922

1

NúJIL 29.

CARA DE PLATA ~

COMEDIA
BÁRBARA. LA ESCRIBIÓ DON RAMÓN
DEL VALLE-INCLÁN. JORNADA SEGVNDA&lt;•l
ESCENA TERCERA

LA VERDE QUINTANA tk San Cl,mtntttkLantañón
escutto, que tkspitk a tr,;
VltJOS ceremoniosos sobre la sola11:a tk dorados sillares, ,·,gala JI monas/tea, Capas largas, varas JI monteras, los tres vitj'os se vuelven con un
mismo compás,JI kaun su genuflexión en la verde Q"intana,

'º". la rectoral al flanco, JI su aóad negro JI

EL ABAD

¡Dios os acompañe!
SEBASTIÁN DE XOGAS

¡Con saludiña se mantenga!
EL VIIJO DE CURIS

i Y el Rey del Cielo nos libre a todos de coléricos y soberbios!
(1)

XVI
240

Véase L• PLUM.A. de septiembre, 19u.

�,,1

LA PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

EL DIÁCONO DE LESON

Escribanos y alguaciles no quiero que por la puerta me vengan.

¡Faltan leyes!

SEBASTJÁN DE XOGAS

EL ABAD

La Curia es la peor ralea.

Y sobran malos jueces.

EL DIÁCONO DE LESON

l!L VIEJO DE CURES

¡Y con ser tan malos, a cuántos pícaros no mandan a la horca!
Dejemos el renegar de jueces y sentencias para aquel que no labra
un mal ferrado de pan.

.,

¡Va la Ley do quiere el Rey!
HBASTIÁN DE XOGAS

Y gobierna el de oros. En el día se llama rey la moneda.

EL ABAD

i,
•

.
,

1"

,,

...

Caso de ser llamados a declaraciones ...

¡Abade, con Dios le dejamos!

EJ. DIÁCONO DE LESON

Que no lo seremos ...

t''

EL VIEJO DE CURES

ll

SEBASTIÁN DE XOGAS

¡Celebrando no pase el caso a papeles!
EL ABAD

Si el caso llega ...

EL DIÁCONO DE LESON

¡Montenegros! ¡Bárbaros selváticos!
SEBASTIÁN DE XOGAS

Si llega ... ¡Ninguna cosa hemos presenciado!
EL DIÁCONO DE LESON

¡Pur mi parte, a lo menos nada he visto!

SE AL E Y A N con tsta platica dorada de latín, como las piedras dt la Quintana. Ya son idos, y graena ti sacristdn, que hace la
corneja, acecltando ti ocaso tn el arco dt las campanas.

EL VIEJO DE CURIS
BLAS DE MIGUiZ

¡Ni tampoco se pasó cosa que pudiéramos ver!

¡El tiempo no tiene duda!

EL DIÁCONO DE LESON

Esa es la máxima: Ninguna cosa sabemos, ni hemos visto cosa

.

ninguna .
EL \~EJO DE CURES

Con declarar la verdad, no hay pleito.
t· 1,.

EL ABAD

Aquellas nubes ...
BLAS DE MlGUEZ

Aquellas se van. Tiempo bueno y seguro.

•

�LA PLUMA

LA Pl~UMA
tL ARAD

Baja a ponerme sanguijuelas, Bias.
LA HERMA NA y la sobrina del dirigo mueven ti lt11so, Y en
banquillos parejos, sentadas frente a frente, oc1tpa11 el quicio de una
puerta y g ozan de la solana.

DOÑA JEROMITA

En el arca de las tías Pedrayes.
EL ABAD pasta dt un lado al otro, band!mulo latín sobre el
breviario, negro y escueto e,t la sotaua. Cruza l 1i sobrina con el manojo
dt cera terciado en los brazos, al abri~o de la mantilla.

DONA JEROMITA

•

¡Mah ganancia nos trae ese Lucifer!
'

EL ABAD

¿Adónde vas?

SABE-LITA

'

SABELITA

¡Alma de trueno!

A Freyres.
EL ABAD
~L ABAD

!i

¡Baja, Bias!

No te coja la noche.
BLAS DE MIGUEZ

¡De cabeza bajo! Sabelita, carabel hermoso, mañana ~uadra la
misa en San Martiño. Mientras queda un rabo de tarde, quieres llegarte, paloma, a poner paños en el altar y renovar la cera'

)

'

Date prisa.
EL ABAD

DO~A JEROMITA

¡Me arranco el alzacuello si no le pongo la ceniza en la frente a
esa casta soberbia!

BUS Di: MIGUEZ

DO~A JEROMITA

¿También la cera/
Se va con el aire.

•

DOÑA JEROMITA

No se acalore, hermano.
DO~A JEROMITA

EL ABAD

·
e der1·a1nas la vela y nunca ja¡Airc excomulga do, que s,empr
más la apagas!

¡Llevaba el libro de rezos para encomendar un alma, y podía haber llevado la Eucaristía!

SABELITA

¿Dónde guardan ahora la cera?

DO!IA JEROMITA

¡Qué espanto!

�LA PLU.IIIA

LA PLUMA
EL ABAD

¡Y qué sacrilegio!

DE CA R A a la iglesia, un jinet, viene galop,mdo: Resalta por
negro sobre el sol poniente. Doña Jeromita, illzándose del banqnillo, cvn
los brazos en aspa, cacarea uua escala de espantos.

DOÍ1A JEROMITA
DOilA JEROMITA

¡Montenegros! ¡Almas negras! ¡Pedernales!
¡El malvado!
B L A S DE M 1 G U E Z sale por la puerta de la sacristía sona11do un llavero.-Blas d, Miguez, !tombre de cuentos y 1nentiras, la
cara tk sebo rancio, la boca larga, la encía sin dientes, ,nuy repelado de
las cejas, los ojos lienzos, un gran bellaco aquel sacristá,i tk San Clemente.-Sobre la escalera de la solana, ti tonsurado le recoge las llaves.

EL ABAD

¡Busca que me pierda!
BLAS DE MIGUEZ

¡Tres noches llevo soñando con jureles asados!
DONA JEROMITA

BLAS DE MIGUEZ

¡Montenegros! ¡Lobos fieros!

Y la sobrina sin recogerse.
BLAS DE MIGUEZ

EL ABAD

¡Yo lo soy más!
BLAS DE füGUEZ

¡Mucho hay que serlo!
EL ABAD

Al cabo humillarán la cabeza, y si no la humillan, condenados al
Infierno.
BLAS DE MIGUEZ

Ya lo están.
EL ABAD

Lo estarían con dobles cadenas.
DOilA JEROMITA

¡Cadenas de llamas y de serpientes!

A prevenirle me alargo.
EL S A C R 1 STA N, arraposado y medroso, salta por el muro
al camino, lil cabeza vuelta para inquirir lo que s, pasa m la Quintana. Torcido el bo11ele, escueto y enso/anado, el clérigo s, mete por una
puerta, y asoma, apuntando con el trabuco, en ti ventano del Jay!'-do.
EL ABAD

Soberbio Absalón, sigue tu camino. ¡Mira que te encañono y le
mando al lnfiernol
CARA DE PLATA

¡Señor Abad, que vengo de paces!
EL ABAD

¡Réprobo! No hay paces con mala conciencia.
&gt;47

�LA PLUMA
LA

PLUMA
CARA DI PLATA
CARA DI PLATA

¡Que le traigo la bolsa con los treinta dineros!
,

¡Señor Abad, que le parta un rayo! Ahi va la bolsa. ¡Una! ¡Dos!
¡Tres!

EL ABAD

Alguna perversa intención encubres.
CARA DE PLATA

Hacer méritos para ¡;anar el Cielo. Señor Abad, baje el trabuco y
tenga las treinta portuguesas.

los estribos, ti humoso segundón revuelve
ti brazo y
la bolsa al ventano, dondt el cornudo bonete asoma.
Como un pdjaro negro, va la bolsa por el cielo nocturno, y tl tonsurado la recoge con hosco bramido, sacando los brazos dt sombra por el

l E V ANTA D O

,n

ª"º1ª

vt1'tanuco.

ltL ABAD

~L ABAD

¡No las quiero! ¡Guárdalas y con ellas te condenes!

!

CARA DE PLATA

¡Señor Abad, no maldiga y demos por muerto el pleito!
EL ABAD

¡Ese manso hablar no te sale del corazónl ¡De tus intenciones
reniego!

¡Vuelve, soberbio! ¡Recoge tu bolsa! ¡Si eres altivo yo lo soy más.
¿No vuelves? ¡Al camino la tirol ¡Al camino val ¡En el camino se
queda! ¡Vuelve a recogerla, bárbaro! ¡Diez mil reales! ¡As! te condenes, verdugo!
DORA JBROMITA

¡El mundo §e acaba!

CARA DE PLATA

¡Señor Abad, reciba su ganancia y convide con un jarro de vino!
DORA JEROMITA

¡Vete de nuestra puerta, Satanás! ¡Arrédrate, Enemigo l\lalo, que
te haces el humilde para robar la flor de una doncella! ¡Vete de
aquíl ¡Espántate! ¡No tientes la virtud, Satanás!

EL A B A D, palpitando con ronca brama, arroja la bolsa al camino, por donde, al galope de su caballo, se aleja Cara dt Plata. Doña
Yeromila cae de rodJllas abriendo los brazos, y el Mnete tspa11ta sus
cuatro cutrnos tn ti vtnta,,uco.

ESCENA CVARTA
CARA D!: PT~ATA

•

¡Un rayo me parta si no entro en la casa y me llevo en el caballo
la prenda que me niega!
EL A.BAO

¡Soberbio Tarquino, sigue vereda y no busques que te mate!
248

HUERTO DE L UC EROS la tarde, y mtre cuatro cipreses negros, las púdras romdnicas d, San Martiño de Freyres . Son remotas lumb1ts las cimas d, los montes, y las faldas si11fónicas violetas.
Pasa ti rt/1# del viento por los maizalts ya nocturnos, y st tstále trans-

•

�LA PLUMA
LA PLUMA

porta1tdo a la c/avt del morado los caminos qut aú1t son al crtpzisculo
almagrtsy cadmios. San Martiño de Fr9rts, por la virttui crtpuscttlar, acendra s1t karma de suplicaciones, milagros y cirios de muer~t.
Ma11os dt mujer tncimden la lámpara del prtsbittrw. Vutla asttstad,
una ltclwza. Sabelzta, m sombra, aparta bajo la lámpara, y m la
putrta, refrtnando ti caballo, Lara de Plata.

SAB!LlTA

Eres tú muy soberbio para ello.
CARA DE PLATA

Soy más enamorado.
SABELlTA

¡Tarde del amor acordaste! ¿Y mi tío, a tus paces ha respondido?
CARA UE PLATA

CARA DE iLATA

El trabuco sacó de la sotana como si fuese un Santo Cristo.

¡Isabel!
(,

SABELITA

SABELITA

•

r•

¡Lástima no haberte matado!

..

¡No me hables!

f.

Levanta los ojos para mí.

CARA DE PLATA

CARA D!: PLATA

~

¡Por qué quieres vestirte de luto?
SABELITA

SABELITA

No quiero mirarte.
CARA DE PLATA

¿Tanto me aborreces?

rr

¡Me vestiría de grana!
CARA DE PLATA

¡Embustera! ¡Isabel, bodas sellan paces!
SABEL!TA
SABEL!TA

¡Espanto me das!
CARA D!: PLATA

¡Las cruces te hago!
CARA DE PLATA

¿Sabes de dóade vengo?
SABEL!TA

.

De alguna obra mala .

¡Por el asilo de la iglesia no te prendo ahora por la cintura y te
llevo robada sobre mi caballo!
SABELITA

CARA DE PLATA

¡Pirata!

De brindarle las paces a tu tío.

251

,50

•

'"

�, LA PLUMA

LA PLUMA

SAll&amp;LIU.
CARA DS PLATA

¡Vete!
ruso

¡Isabel, adiós!
SABELITA

NIGRO

¡Me das para un vaso?
SABt:LlTA

¡Adiós, Carita de Plata!

¡Vete!
ENTRA Fuso Negro con ti bouete 1/wo de piedras por la p,urt,,
de la sacristía, y st extingue ti souoro galope con que st altja Ca, a de
Plata.

c.
•

fUSO NIGRO

¡Touporroutóu! Juntando para una casa. ¡No bastan siete mil bonetes! ¡No bastan! ¡Si bastasen! Tengo q&lt;1e hacerme la casa, y prontamente: Me viene una moza embarcada de América. ¡Touporroutóu'
¡La tengo preñada! Aún no la he visto y trabajo todas las noches
con ella. Pecamos a las escuras. ¡Hay que pecar! ¡El que no peca se
condena!
SABELITA

Respeta la Iglesia, Fuso Negro.
ruso NEGRO
Ya la respeto. Espera que tenga la casa levantada, y nos ajuntamos. ¡Touporroutóu! A la otra tengo preñada: Trae en el bandullo
treinta y siete varones y treinta y siete hembras. Esta noche voy en
el caballo del viento, trabajo contigo y a ella la degüello.
SAliELlTA

•

¡Fuso Negro, no me asustes! ¿Qué quieres aqui?
ruso
Mirarte.

~EGRO

ruso NEGRC
Si no me da.~ para un vaso, enséñane las piernas.
SABELITA

¡No me asustes, Fuso Negro!

ruso

NEGR(

¡Touporroutóul ¡Ay, canela! ¡Dame ¡ara un vaso!
SABELIT.I.

No tengo.
:ruso

NIGR•

¡Qué buena idea, de mala idea, solhr el vino toJo que hay e~ el
mundo, todo a correr en una fuente di cien mil tornos! ¡Qué idea
más buena! ¡Y que las vacas, en v~ debostas, vertiesen panes por
bajo del rabo! ¡Otra buena ideal ¡Pero d, mérito! Todo anda
El
mundo va descaminado. Yo sé el remedo, y otros lo saben: Ninguno
lo declara. Al primero que hable, cuatro tiros, mandamiento ~•l cabrón Gobierno. Satanás podía goberna· el mundo a sattsfacc16n de
unos y de otros. ¡Touporroutóu! Siend&lt;; como es, tan lagarto, podía
darse con todos la lengua.

'."ªl.

SAIIELIU.

¡Respeta la Iglesia! ¡Vete, que me asistas, Fuso Negro!

�LA PLUMA

LA PLUMA

ruso

nso

NIGI\O

Reinando Satanás, las mujeres andarían en cueros. De punta de
viernes a punta de viernes, beber y comer con fornicamento. Mal
gobernado el mundo, sería algo de mérito. ¡Cara bonita, amuéstrame
las piernas!
SABELITA

¡Vete!
FUSO NEGRO

No quiero.

NEGRO

¡Concho, que te como la lengua!
SABELITA

¡Socorro!
IMPRECADOR Y VIOLEN TO, por ti muro dtl atrio
salta, impensadamtntt, un negro jinttt, y ti loco st rtvutlvt bajo las
lttrraduras, grtii11do y tspantablt como los moros dtl .Stiior Sa,.tiago.
Dtspuls, convulsa y blanca, levantada 111. ti arzón, la niña desmaya la
frm/t sobrt ,I hombro dtl Caballero.

SABELITA
SABILITA

¡Vete, o doy voces!
ruso

NEGRO

¡Padrino, adónde me llevar

1Amuéstrame las piernas, puñela!

EL CABALLERO

¡Conmigo para siempre!

SABELITA.

¡No me asustes, Fuso Negro!

SABEL.lTA

FUSO NEGRO

¡Touporroutóu! ¡Qué blanca eresl ¡Dame una vicada, conchol
¡Madre Santísima, qué virgo tienes!
EN EL R ú MAN I C O pórtico, bajo los santos dt pitdra, ti
fálico triunfo, la risa m baladros, los a¡'os tn lumbrt, la grt1ia frtnlti•
ca. Sabtlita, con 14n grito, invoca al ltjano caminanll de los caminos

.

1

crtpuscularts.
SAHLITA

¡Socorro!

1Para siempre ... !
ESCENA

QVINTA

LA RECTOR A L . A la IUII dt 11n vtlón, ti eaguá11 mcaltdo
y dts{fuarnido, con arca~ mitañonas _y negra vi!(utria. Pt1sta el tonsurado. Trab11co, sotana, bonttt. Los r,jltjos dtl vtlón lltn,m dt alad,s
inquiet11du las paredts: En tl ttmblor dt la lue y la sombra st kact v1•
sihlt ti vi,11to sobre las lfvidas cales. Colgado dt un clavo baila ti solidto, y solfta sobrt ti arcón dt los ditemos la cola dt un gato tn lucienlt
actcho. La Q11intana, silenciosa y nochar,.it¡ja, st prolonga por ti vano
&gt;SS

�LA PLUMA

LA PLUMA

,ü la puerta, y "' ,t claro ,ü 1,.,.,., ""' los braeos abin-tos, st espanta
la vitja pilonga hermana ,ul Abad. Estrmitct ti vitnto la llama dtl vt·

Ión, y calca su n,gro bail, "' la partd la borla del solitko.

DO~A JEROMITA

¡Y sin pasar alma vil'iente!
EL ABAD

EL ABAD

¿Lo lamentas?
DO°SA JE~OMIT\

¿Vuelve ese Satanás/
DORA JIROMITA

¡Este sobresalto me acaba! ¡Tantísimo dinero\ ¡Hermano, considere que condena su alma\

KL ABAD

EL ABAD

¡El rabo!

¡Calla, serpiente\

¡Un rayo le parta!

DORA JERO&gt;IITA

DORA JEROMITA

¡Y la bolsa luciendo en el camino!

,~o le corresponde en justicia la bolsal ¿No se la dió el naipe?

EL ABAD

¡Así se vea pidiendo limosna ese altanero\

IL ABAD

¡El naipe marcado!

DORA JEROMITA

¡Hay otro que se pasa de altanero, y es usted, mi hermano! ¡A
mí me entierra\ ¡Se llevará la bolsa el primero que pase! ¡Le cleclaro
la luna malvada!

DO~A JEROMITA

Se llena de un escrúpulo y por soberbio cC&gt;ndena su alma. ¡Es orgullo, el lobo que le come!
EL ABAD

EL ABAD

Deja esos rezos y métete adentro, que quiero echar la llave.

Acaso ..

¡Luna sin ansias, ya podías esconderte en una nube negra! ¡Luna
cismática!

DOR., JEROMITA

,

DORA JEROMITA

Puesto rn disputa no quiere que ninguno le supere. ¡Hermano,
haga cuenta de sus canas, y no tire el dinero como un malvado
sus años!

EL ABAD
·' 1

¡Calla con esos reniegos de bruja\

fl::L ABA.U

Tengo de superarle. ¡Métete adentro y no hablemos más!
XVII

,

�LA PLUMA
LA PLUMA
LA VIEJA
DORA JEP.OMITA

¡La Madre Benta me valga, y no me pone de alcahueta!

¡Máteme! Pero me rebelo contra su dictado, y la bolsa recojo y la

EL ABAD

bolsa me guardo.

,Por qué buscas a la rapaza?

EL ABAD

LA VIEJA

¡De un trabucazo te doblo!

No la busco.

DO~A JEP.O"1TA

DO~A JEP.OMITA

¡Por un pique de orgullo sería asesino de su h~rmana! ¡Me hoPor ella llamabas.

rrorizo!

LA VIEJA

i:L ABAD

'•.
•
t

Llamaba para cerciorarme.

¡Entra y callal

DvRA JEROMITA

DOÑA JEROMIT,A

,De qué cerciorarte?

¡Esto me entierra!

LA VIEJA

EL ABAD

\

¡Y a mil Pero no me vence ese Satanás. Entra, que quiero echar
la llave.

D O lv A JE R OMITA rae de r,dillas con lo.&lt; bra,os abiertos
bajo la luna clara. El Abad, neg10 y tsc1utn, tstá en el umbral. BM,te,
trabuco, sotana. Una voz. La so111bra parda de u11a vitja por tira-

De si la e:a o no la era. En el camino tuve el encuentro, y aca. .
rrerada
d
· me vine ... Algún aguinaldo me dará · ·Tan
t
s1qmera
un puno
e harma para el caldo de la cena! Sabeliña, en los brazos de a uel
q
turqués, era una despeinada Madanela.

El SACRISTAN aparta tn la nitbla lunar dt la Quintana.

mmo.

BLAS DE MIGUEZ
LA VIEJA

¡Sabeliña! ¡Sabe!!
beliña?

I

\,

DO~A JERO).UTA

¿Dónde dejas a la niña?

DORA JEP.OJiITA

•

,Qué enredo traes/ No quiero cuentos a la ore~ Conozco tus malas artes.

¡El mundo se acaba!

Asómate un momento, paloma. ,No está Sa-

•\

'

BLAS DE MIGUI:Z

Arrebatada en su caballo se la lleva un negro Satanás .

�LA PLUMA
DO~A JEROMIT A

¡La niña disoluta teníalo tramado! ¡Me cegó la malvada!

•

EL ABAD

¡Qué hora negra!
BLAS DE MIGUEZ

EL PASADO

Desencadenóse el Infierno!
LA VIEJA

19 21

¡Buen quiebravirgos es el diablo!

e,

EL ABAU

.,.

•

La mala oveja esta noche vuelve a su corte. Arrastrada la traigo.

¡Acompáñame, Bias!
DORA JEROM!TA

¡Y mañana mismo sepulta en un convento, hermano!
BLAS DE ll!IGUEZ

¡Requies in pace!
LA VIEJA

¡Aún se pudiera encontrar alguno con quien casarla! ¿'fo habrá
para un aguinaldo, señor Abade?
EL ABAD

¡Así la lengua se te caiga!

..

EN L A N l E B L A L UN A R, por ti camino de plata, un
caminante. Tropi,za co11 la bolsa y escapa con tila. Doña Jeromita abrt
los brazos para alcanzar ti cielo, y co11 un grito traspasa ti nocturno
silmcio dt estrtllas. El Abad dispa,a su trabuco. Ladridos ltjanos.

.

FIN DE LA ]ORNADA SEGUNDA.
160

{;[ !Pasado, alharaquiento,
&lt;Jiene a mí. !Pero yo eludo
su plática, que es tormento.
Gstog triste. Gstog desnudo.
9l mi &lt;Jera, ondula el mar,
espejo de mi inquietud.
«Gl mar-pienso-es un azar
digno de la ju&lt;Jentud. •
!Pero este &lt;Jiejo-antropoide
de rostro enjuto g xiloideque es el !Pasado, se obstina.

('/in diminuto asteroide
fulge en su frente cetrina.)

-fNo trabajaste tus músculos
-me dice-: tu &lt;Joluntad.
Gn ti medran los corpúsculos
261

�LA PLUMA

LA PLUMA
de la. «nsibilidad.
'Ge conmueven los crepúsculos
y te acucia la. verdad.
.Son tus designios, minúsculos
segmentos de eternidad.
!Pero le faltan los músculos
tensos de la voluntad.
- 'Gú eres-le digo - un lamento
ecoico, sin existencia.
{;/ torpe remordimiento:
la escoria de la conciencia.
8res lo que ya no siento.
81 grito de una demencia
pasada.
'V hoJJ ya me asiento
sobre una roca de ciencia
que en mi formó el sedimento
de una continua experiencia.
81 !Pasado, a su espelunca
se parte. !Pero al partir,
me grita:
-'Ge engañas. ;Nunca
podrás, de nuevo, vivir.
C:uando una vida se trunca
nunca ya se vuelve a erguir.
C:amina. 8n su espalda adunca
se quiebra mi porvenir.

... .Silencio. 81 sol, que desciende,
lleva agon{a. 9!1 pasar
junto a su lumbre se prende
un C:irrus crepuscular.

.La vista, lenta, se extiende
en un perdido mirar.
!Detona un grito, que hiende
mi amargura y mi pesar.

:Bajo las rocas se tiende
el verde clamor del mar ...
JUAN JosÉ: DuMEN~HlNA.

�LA PL U\\ A
carios y Arqueólogos, en él que había ingresado despnés de cur;,ai en la
ya desaparecida Escuela Superior de Diplomática y de hacer oposiciones a la Sección de Museos. La Arqueología, la Historia de Arte, la

.-u-

mismática y la Epigrafía, formaban el fondo de conocimientos nccesa

rios para ingresar en la Sección de Muscos. Era natural que se roe destinara a una colección arqueológica; pues no, fui nombrado archivero
de Hacienda de Teruel, para catalogar documentos de Bienes de Propios, estanco de la sal, cédulas personales, etc., étc.

.

UN PERSONAJE DE NOVELA
PARA EL SR. J. B. TREND

Hice un viaje raro, Fui a Cuenca en ferrocarril, y en Cuenca tomé la

diligencia de Cañete. Subieron al coche onas cuantas mujeres, con su
impedimenta de cestos, colmados con piezas de percal, gallinas, bacaladas y huevos; un albañil valenciano, serio como un peregrino de la
Meca, y un muchachote alto, guapetón, de unos treinta años, con aire

mujer, americana del ;\orte, me ha traducido la obra de usted referente a España.
En el capítulo que dedica usted a los libros de mi hermano Pío Baroja, 1'11ly un párrafo en el que creo notar el deseo
de saber dónde mi hermano conoció al pintor Bohtwell Crawford, ~carácttr txtraño, intertsan!t, excéntrico, a quien no le gustaba [ng'laterra .. .&gt;J
que aparece en El Mayorazgo d, labraz.
Este personaje fué a medias inventado por el novelista, a medias tQJnbién tomado de la realidad.
•
•~Yo creo que asi suelen proceder la mayoría de los a~ores _de no~ •
las. Los datos reales dan al personaje una armazón sólida, que quizá la,
fuerza imaginativa del autor no pudiera crear, y sobre este maniqu~ vi..viente se yustaponen detalles fantásticos o vistos en otras personas.
En este caso, puedo decir que mi hermano no conoció a su modelo,
y los rasgos que dan vida a Bohtwell Crawford fueron proporcionados
\Por mí.
El pintor inglés que yo conocí se llamaba José Sttatford Gibson (no
estoy seguro de la ortografía). Le vi por primera vez en Albarracín, en
la última decena del siglo pasado. No puedo precisar qué año.
Yo, en aquella época, pertenecía al C.uerpo de Archiveros, Bibliote1

264

"

de jaque.
En cuanto el coche tomó carretera adelante, todas las mujtres comenzaron a charlar por los codos y querer enterarse de quiénes éramos
y adónde íbamos. A fuerza de preguntas, consiguieron saber que yo iba
a Teruel y que venía de Madrid, que el jaque bien plantado era maderero, que cortaba pinos en los Montes Universales y los echaba por los
arroyos, hasta el Tajo o el Júcar, y que el moruno albañil iba a arreglar
una casa en Cañete.

Una de las viajeras me preguntó si conocía a Francisco Sáochez. comerciante de la Cava Alta, y al responderla yo que no tenía el gusto de
conocer a Francisco Sánchez, noté que dudaba mucho de mi ventajosa

condición de vecino de Madrid .
El maderero tuvo que explicar el motivo de su viaje: iba a Salvacañete a ai;reglar un puente que sus almad ías de troncos estropearon en la
última primavera.
- ¿Entonces lleva usted el mismo camino que yo?-le dije.
-El mismo hasta Salvacañete; luego, usted tendrá que atravesar la
sierra para ir a Albarracín.
-¿Habrá algún guía en Sah acañete?
-Ya veremos.
•1 •

�LA PLUMA
LA PLUMA
El n¡aderero, en la primera parada de la diligencia se apeó y entró en
1a venta con el cochero. Al poco rato salia éste, enjugándose los labios
con el dorso de la mano, y subía al pescante. El cortador de pinos tardaba y comenzábamos a impacientarnos. Por fin apareció de espaldas a
la pu~rta de la venta, se despidió de una muchacha, apretándola la mano
Y diciendo: «¿A la vuelta, eh?» En dos zancadas llegó al estribo y subió
al coche.
En todas las paradas ocurría lo mismo: el cochero echaba un trago
y el mad~r~ro tenía una tierna entrevista con la moza del mesón.
Las viaieras fueron bajando, y quedamos el silencioso valenciano el
m~=roy~.
'
-¿Sabe usted que voy notando que es usted el gallito de estos andurriales?-dije al maderero.
-¿Por qué?-respondió.
-Porque en cada posada tiene usted su rato de parla con alguna
chica.
-¡Bah! Se hace lo que se puede.
-Esa última era guapa de verdad.
-¿A usted le parece ... ?
-¡Ya lo creo!
-No es maleja, .. ; pero donde hay una que quita el sentido es en la
posada de Salvacañete. ¡Vaya una mujer! Lo que tiene de malo es que
es sorda.
-¿Sorda de nacimiento?
-No; se quedó sorda ... ¡Si es uoa historia pero que la mar de rara!
Ella era muy ... ¿cómo diremos ... ?
No voy a referir la historia de la sorda que nos contó el maderero
porque_únicamcnte t':~dría cabida en un tratado de Psicología Sexual.
El s1lenc1oso ~baml, q_ue escuchaba el pornográfico relato, preguntó:
-¡Pero los med1cos d1¡eron que la frialdad de aquello fué lo que le
produjo la sordera.
-Así se decía.
Llegamos a Cañete, término de nuestro viaje en diligencia. El a\ba266

ñil se despidió de nosotros, y ya estábamos dispuestos el maderero y yo
a pasar la noche en aquel pueblo, cuando se terció el modo de llevar los

equipajes a Salvacañete en carreta de bueyes.
Cargamos nuestras maletas, y charla que charla, carretera adelante,
llegamos al pueblo entrada la noche.
Fuimos a la posada de la sorda, y nos dispusimos a cenar.
t,ramos seis o siete alrededor de la mesa. La sorda nos servía.
Buena moza, bien plantada y garrida, llevaba gran faldamenta de refajos a la manera aldeana y cubría su cabeza con un pañuelo azul muy
ceñido, anudado por debajo de la barbilla.
Los prójimos que cenaban la hicieron unos cuantos arrumacos, más
de mano que de palabra, a los cuales la moza no se mostró demasiado
esquiva; al contrario, sonreía picarona y se dormía en la suerte sobre el
hombro de los comensales al cambiar los platos o escanciar el vino. El
maderero torcía el gesto.
Ahora, que han pasado tantos años, puedo decir, sin pecar de vanidoso, que yo, el señorito madrileño, fui especialmente distinguido por
el dejar hacer de la sirvienta.
-Pues nada, señorito-saltó el maderero bruscamente-, esta misma noche me ocupo en buscar un guía que le lleve a usted a Albarracín,
que siempre se encontrará aquí algún trajinero que vaya para allá.
-Pues mire usted, compañero-respondí-, la verdad es que no
tengo maldita la prisa, y lo mismo me da marcharme mañana que pasado que dentro de quince días.
-¿Pues no me dijo usted que tenía que tomar posesión de ese destino dentro de la semana?
-¡Bah! El Archivo de Teruel y sus papelotes pueden esperar.
El maderero se sirvió un vaso de vino, lo apuró de un trago y se mar:hó, lanzando miradas iracundas a la sorda, que se puso inclinada sobre mí a recoger los cubiertos, con una lentitud muy de agradecer por
mi parte.
Se marcharon los compinches de la cena, y la madre de la sorda dispuso una cama para mí en la alcoba del comedor.

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�LA PLUMA
que mi mujer me ha dado una cría. ¡Maja ... , bien majical Venga a verla,
buen amigo.
-Enhorabuena. ¿Y está bien la madre .. .?
-Y la hija, mejor que nunca.
Pasamos a la alcoba; en un catre vi a la parturienta, que me miró
con ojos lánguidos, y al lado una bolita amoratada, la cabeza de la reciénnacida.
-¿Pero no ha venido nadie a asistir ... ?-pregunté.
-¡Nadie! ¡Ja!, ¡ja! ¡Que se equivocó en la cuenta ... ! Que dec/a que
era para la semana que viene ... y ¡zás... ! Esta mañana ¡pum ... l Como
con una escopeta ... ¡la chica ... ! Y que es bien maja ... Ahora sacaré
agua y unas copejas.
Disimuladamente puse un duro sobre una cómoda bajo la fotografía
del hombre del zorongo, vestido de solda~o, y salimos de la habitación.
Bebimos dos, tres copas de aguardiente a la salud de la reciénnacida,
y despidiéndome de aquel feliz padre marchamos a campo traviesa y nos
internamos en el monte.
A medio día llegamos a un pueblo llamado Toril.
Pedro de Ademuz se encargó de la comida. Comimos no recuerdo
qué, bebimos vinazo negro de un porrón.
El guía se puso taciturno cuando vió que se terminaba el líquido, y
me miró de soslayo.
-¿Qué, más vino?-pregunté.
-Bueno.
La posadera trajo otro porrón. Yo tomé un par de tragos, y el guía,
sentado en el banquillo, la nuca apoyada en la pared y el compás de las
garrillas bien abierto, alzó el porrón en el aire y Jo vació sin resollar.
Pagué y echamos a andar a pie. Pedro de Ademuz se puso a mi lado.
Sonreia, y el vino Je daba ganas de conversación.
-Mi amo-principió y le interrumpió el hipo-. Yo tengo que confesar ... eso ... , que ... confesar ... que nunca he ido ... a ... Albarracín ...
-¡Demoniol

LA PLUMA
-No ... , no ... señor... ; no he estado nunca en Albarrada ... Yo soy
del Rincón de Ademuz ... , sí..., por eso me llaman Pedro.
-¡Maldito seas ... !
-No se incomode usted ... , mi amo ... , yo siento ... , yo tengo remor ...
remordimiento ... , eso ... , por engañar a un señor que da tan bien de comer y de beber ... , yo seria un cochino ... , peor que un cochino ... , si no
Je dijera la verdad a quien me da de comer y de beber ... El señor Juan,
el de los pinos, ¡le parta un rayo!, tienela culpa ... Me dijo que usted necesitaba ir hoy mismo a Albarracín y que yo tenía que acompañarle ... a
Albarrada ... Si quiere usted ir a Ademuz ... yo sé el camino ... como el
pasillo de mi casa ... Diga usted ¡vamos a Ademuz! y voy con los ojos
cerrados ...
Yo sentía ganas de machacarle aquel cráneo, en forma de coco, que
cubría con el grasiento pañuelo negro.
-El señqr Juan, el de los pinos ... es un canalla.
-¡Y usted otro!-grité exasperado.
-Es que yo no tengo más remedio que estar a bien con el señor Juan
y obedecerle, porque cuando llega la corta ... da jornal. .. Es una cochinada ... , sí, señor ... , una guarrada ... , yo creo que lo ha hecho por ... la
sorda de la posada ... ¡Ji!, ¡ji!, ¡ji ... !
Y el condenado guía, no sé si llorando o riendo, se fué hacia la raíz
de un pino, se sentó, dió dos o tres cabezadas y cayó al suelo de bruces.
Me acerqué y le sacudí con violencia. Se le diría muerto si no fuera
por el borboteo que hervía en su gaznate.
Yo estaba furioso y le dí unos cuantos puntapiés para hacerle volver
en sí. Todo fué inútil.
Monté en la yegua, descargué en ella parte de mi cólera, y con el potrillo detrás seguí el camino a la buena de Dios.
El terreno era cada vez más montúoso; enormes picachos cerraban el
horizonte, iba anocheciendo, y en el fondo de la pinada sonaban los chillidos del mochuelo.
El camino subía recto por un barranco, y cuando llegué a la altura
era noche cerrada.

"

�LA PLUMA
LA PLUMA

El camino se hundía bruscamente en una torrentera pedregosa, y la
yegua tanteaba el terreno antes de afianzar las pezuñas. Penetré en un
desfiladero, la senda se allanó y desemboqué en una carretera a orillas
de un río.
Dejé que la yegua tomara la dirección que quisiera, y el animal, sin
vacilar tomó a la derecha, siguiendo aguas abajo.
El ~auce del río estaba formado por dos ingentes murallas de piedra
negra, en las que se abrían oquedades más negras.
.
Ya desconfiaba de llegar a poblado, cuando al doblar un recodo v,
una luz, alta, muy alta. Sacudí un par de ramalazos a la yegua, que no
dejó por eso su paso cansino. Desapareció la luz y me encontré en la
boca de un túnel. Era para volverse loco.
La yegua se negaba a penetrar en las tinieblas que teníamos delante:
a fuerza de tirones de ronzal se decidió. Yo no sé cuánta longitud tendría aquel túnel; lo que si sé decir es que a mí me pareció largo, largo
como una noche de insomnio.

Por fin salí del agujero. Luces, casas; en una, como anuncio de felicidad y de descanso, lá sublime palabra POSADA escrita con letras de a
vara. Me arrojé de la cabalgadura y, como siempre, mi pobre maleta
cayó dando tumbos. Fui a la puerta de la posada y la golpeé con todas
mis fuerzas.

Se abrió un ventanuco, y una voz cavernosa me indicó la convenien cia de marcharme con viento fresco. Protesté a grito pelado, pateé la
puerta, cogí un canto y pegué con golpes capaces de derribarla.
Me abrieron por fin.
Entré jurando como un carretero. El hombre del mesón me hacía
dúo con una retahíla de maldiciones.
-Bueno; ¿pero dónde demonios estoy?
El posadero interrumpió su letanía respondiendo:
-En la posada de Narro, en Albarrada.
Suspiré satisfecho, y toda mi cólera desapareció.
-Pues dele usted doble ración a la pobre yegua, y su amo, así re-

.,.

viente ...

-¿No es de usted la yegua?
-No; es de un majadero que he dejado medio muerto en el monte,
de puro borracho. ¡Así se lo coman los cuervos esta noche!
El posadero me miró extrañado, murmuró media docena de blasfemias, y se llevó la yegua a la cuadra.
Yo vi una puerta iluminada por la que salía delicioso olor de cocina,
y me metí por ella.

• • •
A la luz de un quinqué, vi a una mujer que cocinaba en el hogar terrero, a una muchacha y a dos chitos sentados junto al fuego, y debajo
de la luz, sentado a una mesita cubierta con un mantel, comía un

hombre.
El hombre dejó la cuchara de boj en el plato de vidriado, se levantó
, al verme entrar y me saludó inclinando la cabeza.
Era alto, de cabeza pequeña, cabellos grises, bigote y barba recortados. Su rostro, ligeramente asimétrico, recordaba la figura de Covarrubias, pintada por el Greco, en el «Entierro del Cónde de Orgaz~.
El hombre se adelantó hacia mí, se puso la mano izquierda sobre el
pecho, y alargándome la derecha, dijo:
-José Sttatford Gibson, pintor acuarelista inglés.
Yo estreché la mano que me tendía, dije mi nombre y añadí:
-Archivero de Hacienda de Teruel.
Vestía aquel personaje un viejo traje gris; pero su figura era tan noble, que el ternd, rozado por los codos, adquiría la prestancia del traje
de etiqueta. Calzaba alpargatas blancas y no llevaba calcetines.
Le rogué que no interrumpiera su cena, se sentó a la mesa y conti-

nuó comiendo potaje de judías encarnadas. De vez en cuando, con un
tenedor, sacaba de un cacharro de loza pedazos de pan húmedos a mi
parecer, y el caballero, al notar mi sorpresa, me explicó que no podía
masticar los duros mendrugos del pan que se cocía cada ocho días, y
que usaba de aquel medio para reblandecerlos.
La posadera me destinaba un par dé huevos fritos con torreznos.
XVIII

273

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�LA PLUMA
-Sí, hasta mañana-y el acuarelista se levantó y, descolgando su
sombrero de un clavo, se dirigió a la puerta.
-Le acompañaré a su casa, y así veré el pueblo a la luz de la luna
-dije saliendo con él a la carretera.·
El pintoriba preocupado pensando en mis futuros modelos.
-El canónigo :lfachancoses, el señor Paco ... , la señora Francisca.
¡Ah!, se me olvidaba lo mejor. ¡La señora Pía! ¡Oh, sí, la señora Pía!
¡Gran tipo con su cara pálida, noble, con su mantón alfombrado! ¡Ad·
mirablel Mejor que la posadera, mucho mejor ...
-No se preocupe tanto, mañana pensaremos en ello, don José.
-¡Ah!, mañana, mañana. Es necesario recordar ... Sí, sí, la señora

Pía. ¡Esa es una figura para honrar sus pinceles!
Llegamos a la herrería y me despedí del inglés. .
-Acuérdese, señor pintor; ante todo, el retrato de la señora Pía
-dtjo al estrechar mi mano, y penetró en la casa.
Extraño tipo, pensaba yo mientras volvía a la posada de Narro, por
la carretera que pasa a lo largo del río. Había salido la luna y su reflejo
se mezclaba en el remanso de la presa con el reflejo de las luces de Albarracín, edificado sobre un risco.
Estaba ya cerca de la posada, cuando sentí pisadas rápidas de alguien
que se acercaba a la carrera. Una voz jadeante gritaba:
-¡Eh, señor pintor ... ! ¡Retratista .. 1 ¡Señor archivero!
-¿Qué pasa?-grité.
-¿Que qué pasa? Nada, que la señora Pía, mi recomendada, la de
cara pálida y noble, la del mantón alfombrado ...
-Sí, bueno. ¿Y qué?
-¡Que se murió el año pasadol-y después de darme la noticia, el
inglés huyó dando grandes zancadas y se perdió en la oscuridad.

•••
Al día siguiente por la mañana me despertó la señora Francisca para
decirme que un hombre chiquito, mal encarado, quería presentarse delante de mí, de rodillas, a pedirme perdón.
276

-:lhre usted, ama--contesté-, co¡a usted del chaleco cuatro pesetas y deselas a ese sinverguenza de Pedro de .-\demuz, y d igale de mi
parte, que como se presente aquí le doy con el orinal en la cabeza. Que
se lleve su yegua, que tiene más sentido que él y es menos falsa que el
tunante de Juan, el de los Pinos.
Salió la posadera, y aJ cabo de poco rato volvió, diciendo que mi borrachín de guía se había marchado lloriqueando y sonándose los mocos
con la manga de la chaqueta.
_Recor;í el pueblo en compañia de Narro, que se había hecho gran
amigo mio: y a la hora de comer lle~ó don José Sttatford muy sofocado. Se dedicó a la pmtura durante toda la mañana.
Según me dijo, vivía en España hacía muchos años. Pasaba Jo más
crudo del inviernc/ en la corte, y al asomar la primavera se marchaba a
su querido Albarracín.
Aquellas casas con muros de ocre amarillo, puertas de añil y ,·entanas nbeteadas de cal, le parecían la quinta esencia de Jo pintoresco,
Los riscos cobrizos y los pinares centenarios eran motivos de sus acuarelas.
-Me he refugiado aquí-me dijo-, después de mis correrías por el
mundo, porque cada vez se está poniendo más feo. El industrialismo Jo
invade y lo corrompe todo. La tierra se llena de fábricas horribles de
estaciones de ferrocarril. Hasta el mar, sí, hasta el mar está surc~do

por s~cios va~ores tiznados de carbón. Yo he visto el Mar Egeo, desde
un m1st1~0 gncgo, en el cielo de la tarde he comprobado que los rojos y
los amanllos de Turner en su cuadro Polifemo son reales. He mirado
aquel esplendor de luces y colores, y cuando estaba más embriagado, ha
llegado un paquebote inglés, vomitando por su chimenea bocanadas pestífer~• de hum?··· Aquí mismo, en este rincón, el leñador derriba pinos
y mas pmos, sm que a nadie le importe el color dorado del tronco ni
copa azulada de forma clásica tan querida por el Pusino y por Claudto de Lorena. Las pobres casas derrengadas por el tiempo suelen restaurarse con ladrillo recocho y no las revocan con el manteo de arcilla
y paja. El Arrabal ha sido prostituido por una espantosa serrería mecá-

fa

'77

�LA P L U ~I A

LA PLUMA
nica, que alza su techumbre de teja plana, orgullosa de su fealdad, sobre
los tejados, a los que el sol y los líquenes patinaron ...
-Pero, don José-le interrumpí en su perorata-. ¡Qué le vamos a
hacer? Son cosas inevitables. Todo cambia y nosotros también. Yo, lo
declaro con vergüenza. encuentro belleza en una locomotora y en un
acorazado de cuatro chimeneas y treinta cañones.
-¡Puff!, iPUff!
-O en una fábrica colosal. ..
-¡Puff!,¡puffl
-El progreso-quise continuar pero el inglés no me dejó.
-Yo vengo a Albarracín hace veinte años. Creía que para cuando
llegara aquí eso que llama usted progreso yo habría desaparecido de
este mundo. Desgraciadamente, asoma el progreso y yo vivo. En España hay dos pueblos admirables: uno, Fuenterrabía; otro, Albarracín.
¡Soa dos hermosas mujeres españolas! Fuenterrabía, es la española que
se pone sombrero a la francesa. Albarracín, a pesar de las barbaridades
progresivas, conserva su carácter, como la española castiza conserva su
mantilla. Por eso estoy aquí. Además, este pueblo es culto, naturalmente culto. El otro día estaba pintando en la plaza y una ráfaga de viento
arrebató mi hoja de papel. Pues bien, un chiquillo se precipitó a recogerla, y quitándose la gorra me trajo mi acuarela. ¡Eh? ¿Qué le parece?
¿En Londres o en París hubiera ocurrido lo propio?
-¡Londres! ¡Londres!- -continuó el acuarelista, y su rostro expresó
el desprecio-. ¡Infecto montón de ladrillos negros! No comprendo cómo
se puede vivir allí .. ¡Aire corrompido!; ¡río sucio!; ¡alcantarilla navegable! ¡Puff!, ¡puff!, ¡puffl Y pensar que una millonada de seres humanos
se apelmaza también en París, a pocas leguas del bosque de Fontainebleau. ¡Eso!, ¡eso es magnífico! Allí sí se puede estar. Yo he recorrido el
bosque infinidad de veces, con el morral a la espalda Tiene, eso sí, un
1nconveniente para pintar a la acuarela: el agua, el agua de los países
llanos descompone el tono de los colores. Por eso yo siempre llevo una
botella con agua de manantiales que broten en roca silícea. Es la mejor.
-¿Y por qué no usa usted agua destilada?-le pregunté.

-¡Jamás! ¡Nunca! ¡Agua modificada por un alambique! 1'o, natural, natural-. Y el acuarelista me miró casi con desprecio.
-Me gustaría mucho conocer sus obras-le dije.
Al oirme, torció el gesto; aquella energía que usaba para abominar
del progreso, se tornó en timidez.
-¿Mis acuarelas ... ? Pues ... , bueno ... , las tengo en la herrería.
-¿Le molesta enseñar sus cuadros?
-No son cuadros, modestos ensayos de un aficionado ... ; después
iremos, ya que siente usted esa amable curiosidad.
Terminamos la comida con ensalada de tomates y pimientos, a modo
de postre, y salimos a la carretera.
El caballero inglés me confesó que no poseía más que una renta muy
corta, resto de su fortuna, y que como siempre había sido aficionado al
arte y no un profesional, no pudo ganarse la vida nintando. Prefería
conseí\·ar sus acuareJas a venderlas.
·
Toda su vida fué empleada en viajar, sin rumbo fijo ni idea preconcebida, y ahora se encontraba casi en la penuria. Se remendaba él mismo los zapatos, se zurcía y larnba la ropa, y todo lo que podía ahorrar
durante el año, lo empleaba en colores, pinceles y papel de la mejor
marca inglesa.
La habitación que ocupaba don José en la herrería, era muy reducida; una ventana daba sobre el río; a un lado, el catre de tijera, cubierto con una colcha roja de percal; debajo de la ventana, la mesita y la
silla; en el ángulo, el lavabo, con la palangana llena de agua jabonosa,
en la que se remojaban pañuelos de bolsillo y calcetines usados. Arrimados a las paredes, rimeros de cartones y algunas cajitas enfundadas
en tela gris.
-Es mi única riqueza-dijo señalando las cajas-; son de lo me¡or-. Y cogiendo una, desprendió la funda y me enseñó la charolada
caja, que se abría como un tríptico, para mostrar las pastillas de color,
limpias, brillantes, como piedras preciosas.
-Estos canutos de bambú, que traje hace muchos años del Japón,
contienen los pinceles. Suelo lavarlos tres veces, después del trabajo,
2 79

278

�LA PL U~¡ A

LA PLVMA
con agua de manantial de roca silícea. La botella está en ese rincón, y
entre los cartones guardo las hojas de papel, para que no se arruguen
con la humedad de la noche. Todas las precauciones son pocas para
pintar a la acuarela.
Experimenté una gran desilusión cuando me enseñó sus pinturas.
De factura premiosa, sobada, parecían miniaturas de paisaje, en las
que el electo total se perdía a fuerza de detalles inútiles.
-¿Ve usted este rincón del pinar?-dijo mostrando una acuarela-.
Pues no puedo ya continuarlo; los pinos han crecido y el paisaje ha
cambiado.
Le miré cara a cara al oírle. Y la verdad es que iba creyendo que se
burlaba de mí. Pero en el rostro del inglés no vi el menor asomo de
burla.
-Pero don José-le dije-, los pinos crecen con una lentitud
enorme.

-Es que yo pinto con más lentitud todavía-contestó con seriedad
enteramente británica.
Me enseñó diez o doce acuarelas, casi todas ellas sin terminar por
falta de tiempo, y eso que habían sido empezadas hacía más de ocho
años, y después de guardarlas cuidadosamente entre los cartones, me
preguntó si quería decirle mi opinión acerca de su manera de interpretar la Naturaleza.
Quise salir del difícil paso, diciendo vaguedades, haciendo equilibrios, que si el color, que si el detalle, etc., etc.
El caballero me escuchó atento, y después, tranquilamente, me dijo:
-En resumidas cuentas, que no le han gustado nada.
Me dejó pegado a la pared, sin saber qué contestar.
Nos despedimos; él se fué a pintar y yo a dar una vuelta con Narro.
Por la noche, después de cenar, el posadero y su mujer discutían la
conveniencia de que uno de sus hijos entrara de aprendiz en un taller de
carretería, o fuera con unos arrieros a Valencia. Don José, que estaba de
mal humor, terció en la conversación y dijo que todos los oficios son
malos, y el peor de todos, el de vivir.
280

-Las madres no lo comprenden-continuó, dirigiéndose a mí-.
Figúrese, ese chico, golpeando toda la vida con el mazo sobre el formón,
o por esos caminos, escuchando las atrocidades de los trajinantes. ¿Qué
porvenir? Cuánto mejor hubiera sido para el chico que, cuando nació,
lo hubiera cogido Narro por la piel del cogote y lo hubiera arrojado al
río, que pasa, ad kor, por debajo de estas ventanas.
No pude menos de soltar una carcajada.
-¿No le parece a usted lógico?-me preguntó el inglés, extrañado
por mi risa.
-¡Sí, don José ... , muy lógico!
-¡Está loco!-me dijo Narro, cuando don José marchó a su casa-.
Figúrese usted que cuando mi perra tiene ganas de juerga va y la trinca
con una cuerda del collar y se la lleva a todas partes consigo,. y si hay
algún perro valiente que se acerca, se lía a cantazos con él, hasta que les
hace correr rabo entre piernas. Está más loco que una espuerta de grillos, porque después de hacer eso va, y un día de invierno que helaba
más que Dios, se mete entre los al morrones de una acequia llena de agua,
a salvar a un gato sarnoso, que unos chicos habían echado para que se
ahogara.

•••
Durante los días que pasé en Albarradn vi las cosas más curiosas de
la Colegiata, de la Escuela Pía, y las viejas fortificaciones arruinadas. Me
disponía a marchar a Teruel, cuando el inglés me llamó aparte y me
dijo:
-Se va usted de aquí sin ver una de las maravillas del país.
-¿Qué es'-pregunté con verdadera curiosidad.
-La obra maestra de un gran pintor de animales, un gran artista caprichoso.
-¿Y dónde está esa mara villa?
-En el monte; si no tuviera que aprovechar las horas de sol le
acompañaría. Pero he de continuar una acuarela que empecé hace siete

•8•

��LA PLUMA

PÁGINAS JNACTUALES

RELIGIÓN DE HOMBRES HONRADOS
-

EDRO.-Estaba [un bisoño] tn v11a posada de vn lab.-ador rico

y ae onrra, y Itera razien pasado d'España, y como no entendía la le11gua, vio que a la mug,r llamavm, madona, y dixole
al huesped: Madono porta manjar, pensando que deáa 1111,y
bien; que es como quien di:rest mugero. El otro corríose,y entre il y dos
hijos suyos le pelaron como palomino, y lubo por bien mudar de allí adtlanlt la posada y avn la costumbre.
MATA-Si el rd los pagase"º quitarían a nadie lo suyo.
PEDRO.-Vi, los paga; pero es como cuando en el banquete falta el
vino, que siem.pre hai para los que se sientan en cabtztra de mesa,y los
otros se van a la fuente. Para los generales y capitanes muica falta;
son como los pues, que los mayores st comen a los menores. Coclusió1t
es averiguada que todos los capitanes s011 cnmo los sastres, qu.e na es en
su mano de:rar d,.¿ hurtar, en poniendolts la pieza de seda en las manos,
sino solo el día que se confiesan.
MATA.-Ese día cortaría yo siempre de bestir; pero ellos ¿cÓHW
hurtan?
PEDRO. -Yo os lo diré como quien lt,, pasado p ,,. ello: Cada capitán
time de te,ur tantos soldados, y para tantos se le da paga. Pongamos
por caso 300; él time dofientos, y para el día de la reseña busca fiento
184

de otras compañías o de los oficiales del pueblo, y dales el quinto como
al rei y toma/es lo dtmas, al alferez d1 q1te pueda hazer esto en tantas
plazas y al sargento en tantas; lo de mas para no bis.
JUAN.-Y los genuales ¿no lo remedian eso?
PEDRO.-¿Cilmo lo !tan de remediar, que son ellos sus maestros, de
los q1tales deprendieron/; antts estos dismmlan,por que 110 los descubran,
q1te ellos lo httrtan por grueso, dizim,/o q1tt ,rl ni es licito vrtarl, porque no le da lo que ka 111enester.
MATA,-/ Y el rri no pone remedzo/
PEoRo.-No lo sabe, ¡q1&lt;é ka de hacer!
]UAN.-¿Pues stmejante cosa ignora?
Prn'Ro.-Sí, porque todos los que !tablan con el rei o sori genera/es
o capitanes, o oficiales a quien toca, que no se para hablar con pobres
soldad"s; que si eso fuese, ll lo sab, ia y sabiendo/o lo atajada; pero
¿que, eis que vaya el capita1t a dezir: Señor, yo vrto de tres partes la
vna de mis sollados; castígame por ello/
JUAN.-Y el Consejo del rei ¿no lo sabe/
PEDRO.-No lo debe de saber, pues 110 lo remedia; mas yo reniego
del capitan que no Ita sido primero muchos a,zos soldad».
MATA.-Esos soldados .fieros que defiais dntantes en el escuadran
al arremeter ¿qué tales son?
PEDRO.-Los postreros al acometer y p, imeros al retirar.

JuAN.-B1una va La guerra si todos son ansf.
PEoRo.-Nttnca Dios tal quisiera, ni avn de treinta p11rtts vna.
antes toda la religión, crianfa y bondad, está entre los bueiros soldados,'
de los qua/es kai in.finitos que son vnos (:esares y andan con su bestido
llano y son todos gente noble y illustre; con su pica al hombro, se andan
sirviendo al rei como esclavos invierno y verano, dt noche y de día,_y de
mue/tos se le olvida al rei, y de otros no se acuerda, y de los que ,·estan

110 tiene 1~tmoria para gratificarles sus servicios.

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�LA PLUMA

LA PLUMA

· Iba 8 dialogar con sus heroínas, sus Matildes, sus Cármenes, sus
Adelaidas:
, -,Qué os parece?
.
.
-Que también a nosotras nos es necesano este retiro;
,
de !no no sab1amos
_t·Os acord a1·s de aquel día en que muertos
)
ómo íbamos a salir del apuro del sustento.
.
.
c -Sí nos acordamos que te hicimos el socomdo arroz de toda la primera etapa de tu vida...
. d
d'
t
-El arroz que me volvereis a hacer en el ret1r~ e me 10 muer o.
-Sí te lo haremos; pero en vez de echarte en el las oscuras p1m1entas ue engañan y el aceitazo de haber guisado otras cosas que su~t1tu)e
la f~ta de todo te echaremos gallina o la cabeza del besugo re~1en pescado en el mar 'de enfrente y que nos traerán las pescadoras, aun vivo,
en las cestas de mimbres separados para que sean cedazo a la vez que
sosténPero siempre me echareis muc~os ajos estimulantes, aquellos ajos
que da~an todo el sabor al arroz antiguo.
Des~;e modo el Novelista cambiaba impresiones con sus heroínas,
las ,que se iban con él al asilo final.

XXX
El Novelista, por fin, estuvo instalado en un ~ote\ hast~ la mue:te.
Estaba satisfecho, pero lánguido. Su vejez se volv1a mas puhda por d1as.
_
Sus manos estaban pulidas de felicidad ¡•. de renuncia plena:
0
Andrés Castilla miraba al le¡ano con m del mar en éxtasis prolon.,a
dos como si esperase un barco.
Buscaba muchos consuelos a su soledad y pensaba qud
~menaza
ael catarro que seca al hombre y le hace poroso Y. escar a o e irritación, ya no le perseguiría en el noble pueblo. p~rdido en que la mt1m1dad es de quinta de recreo siempre en el para¡e ideal.
El corrosivo catarro no le desharía casi nunca, y eso ya era bastante.
Sus personajes nuevos, como turis~as que. creen _que no van 3: se_r sorprendidos por un novelista, lleganan de incógnito a su conoc1m1ento,
pero él los descubriría.
¡
No existía la amenaza dura del frío, al que de pronto le da la ocura
y estrangula al hombre pacífico.
d.
Siempre le parecía mentira vivir otro día sereno después de un 1a

Jª

de serenidad; pero allí se podía esperar con fe la continuidad del buen
tiempo.
Los pinos. se conmovían _bajo la caricia de es~ clima, y se ponían dorados como s1 el sol les hubiese 0X1genado. Perd1an su color los cipreses
bajo la ¡¡alv~noplastía tan en su punto del sol d~l buen invierno.
El !'.ovehsta disfrutaba ese color de musgo dichoso de liquen divino
que tenían los pinos de cabeza ancha en lo más alto d~ sus cabezas.
:\'o se había libertado de la muerte, pero sí del altercado del mal
tiempo con el buen tiempo, algo así como el desagradable altercado del
padre y _la madre, en cuyo confücto no se puede intervenir y cuyas con-

secuencias aprietan el a]ma.

En la permanencia de la vida no se podía creer nunca. El Novelista
al construir la casa en aquel rincón resguardado por un monte con u~

y

pinar a un cos.tado, _un jardín_ espléndicfo y abierto al otro lado el mar
enfrente, creyo que iba a sentir asegurada una racha larga de tiempo.
¡Nada más talsol La incertidumbre era la misma, aunque no la encrudecía el trío tenebroso.
Todos sus libros estaban colocados para siempre en las estanterías
que llenaban escaleras, pasillos y toda pared, pues por fin había realizado su sueño de tener todo al alcance de la vista y de la mano· nada de
librerías altas o profundas, sino anchas y bajas.
'
Había clavado cada clavo para siempre. Los relojes ya no se desnivelarían más, porque habian sido colocados detinitivamente, y los cuadros
tampoco variarían de sitio ni se ladearían, porque estaban clavados entre cuatro clavos.

• Todo ya no padecería otro desahucio que el de muerte. El desahucio
que se p_uede consentir, porque toda supervivencia del alma seria repugnante e infame.

Los personajes de sus novelas se paseaban a lo largo de la costa y se
l?s tropezaba al_ darse un paseo: Todos se trasl_ucían porque creían estar
libres de mvest1gac16n en la l!erra de prom1s1ón, pudiéndose pasear
desde el amanecer hasta bien entrada la noche. La fuerza de los eucaliptus se los conservaba buenos.
-Un sitio de hotelitos-solía decir el Nol'elista- es un sitio de muchas novelas ...
En cada hotel se cura y se prepara una nueva novela ... Es como una
cosecha que el novelista ve al pasar por el camino y con cuyo futuro
cuenta ...

Andrés veía a esas jovencitas entre mujeres y niñas que pasaban por
su lado por entre las calles de hoteles, X las miraba como a futuras he-

,,,

�LA PLUMA

LA PLUMA
roínas, todavía criándose para s~rlo, pero ya con la alegría en que se

cuaja la tristeza fotura que habra en_ el ~rama .
,
Alimento y aliciente de su 1magmac1ón eran los geraneos, que se
asomaban a todas las tapias y terrazas siempre floridos. Dab~n la emoción de un tiempo invariable, en que se podía pensar con sosiego en los
,
grandes dramas de la vida,
La perspectiva de la miseria, del encono, de la sensualidad desacertada del frío eran más vivas desde aquel camino de la costa, en cuyos
ban¿os públi~os estaba sentada la avizoración oteando el mundo como
sólo se otea frente al mar.
Las novelas y los conflictos del mundo se veían_ apiña?º' en las casas de los pueblecillos de la nbera . ¡Qué gran traba¡o hac1an todos l&amp;s
días por vivir con alguna felicidad en aquel recodo del mundo, frente
al mar y el cielo!
Andrés guardaba su silencio de todo el día, su silencio de retitado
del mundo que sólo habla a lo lejos-v lo retenía en su boca-, como
lucha de amar~ura y de delicia_ que lle'vaba quieto y sin que se le perdiese en el fondo oscuro y sumido del alma .. ,
.
«Tenoo fe-se decía-en seguir comprend1endolo todo y solo eso es
bastante,º sólo eso es lo que necesito.

»Sólo con esta gran serenidad no me distraeré nada de_cont_emplar las

pasiones humanas y ahora va a ser cuando voy a escribir m1s me1ores
novelas.»
. .

Junto a él aprovechando el sol de la tarde y la pulvenzac1ón del mar,
pasaban damas con sombrillas de antiguos encajes. Todas se veían lejos
de la novela; en un rincón del mundo y paseaban su decadencia con
encanto.,. ¿Cómo se iban a suponer que pasaba ¡unto a ellas, el novelista que iba a divulgar sus vidas, porque siempre sospechana alguna
verdad de las que la• corresP.ondían o alguna infidelidad de la que fueron capaces .. .? Surgían en el frases de serenidad que sólo en aquella
gran paz se le ocurrían.

«El mundo entero se está hundiendo en cada instante, y los barcos
que entran en el puer_to piden, a la ve~ que entrada, auxilio en el gran
naufragio en que se Sienten comprendidos.
.
.,
»El cielo se levanta sobre el mar con vuelo de miedo, adqumendo
su mayor altura.
, ,
»La arena de las orillas sueña con la caricia del mar, esta palida de
tanta voluptuosidad, está nerviosa de deseo. .
.
»Toda la costa recuerda la inundación antigua y presagia la futura.
»Ríen en anfiteatro las costas.

»Los gemelos lejanos nos ven pasear y buscan un rostro en todos los
cristales, tristes, oscuros, y con cuchilladas de luz,
»¡Qué en vano es toda la expectación del mundo!
»Somos ya la cruz del camino que anuncia un caminante menos. No
tenemos mas que abrir los brazos,
»Esos hoteles que tienen intención en la veleta y en el modo de rematarse, perturban todo el panorama y son como iglesucas de una religión desconocida o castillos que quieren poder sobre nosotros . Las hijas
de_ sus dueños son las más orgullosas de todas las muchachas del paisa¡e.
»Hay días en que los railes del tren costero están más planchados y
brillantes. Durante la noche parece que los han dado brillo esos hombres que se recuerda haber visto en las ciudades trabajando como planchadoras en estirar y enlucir las tirillas de acero,
»Sólo en las costas de buen clima hay gentes que creen que van a
ser felices siempre, que no sospechan que sus leñazos sobre el mar no
van a ser eternos. Yo me paro a mirar esas gentes dichosas en las que
no hay ningún temblor, y robo en sus jardines algo de su fe, como quien
arranca una de las madreselvas que se escapan a su verja.
»En aquel balcón de la casa triste de madera se asoma el colchón del
muerto desde hace un mes. Debía enterrarse al muerto con su colchón,
perp con lo mucho que se le llora a nadie se le ocurre tener ese rasgo
espléndido.
»En los trenes del anochecido vendrán siempre los trabajadores de
la ciudad, los que mejor cumplen con su deber, pero los que odian más
la ciudad y sus oficinas . Me aplacarán siempre como novelista.»
Y Andrés Castilla, que pensaba inundar las habitaciones del hotel
con las cuartillas de numerosas novelas, se desleía en la luz y no se atrevía a tirar nada de aquello como elemento novelesco.

Había encontrado la luz final, el clima constante y el cloridio divino para los ojos cansados.

FIN
RAMÓN GóMEZ DE LA SE ..NA,

�LA PLU,\\A

/'JI antes que la lujuria de .Salomé fJenciera
a !Dios, a ti y al mundo, por tu constancia, un día

MANANTIALES EN LA RUTA
A

&lt;•&gt;

SAN JllAN

rui mente se imagina, de pronto, tu figura
junto a este arroyo, como en el ;Jordán, un día,
la gente de ;Judea miró tu mano pura
bañando la cabeza del SCijo de ruaría.
')/ ante mi flista surge tu fJaroníl belleza
-¡oh, las purpúreas rosas de tu rostro encendido!¡'Gu cuerpo de mancebo contrasta su grandeza
con la pobreza humílde del rústico fJestidol
ru;s ojos en la senda flan buscando las huellas
de tus plantas, pastor de sagrados corderos;
por elección divina santo pastor de estrellas
que hoy fJas, tras tu rebtJño, por celestes senderos ... I
¡ 'bu fJOZ estremecía los montes de granito
y sacudía el alma de toda Qalilea,
cuando a las multitudes tu fNúmen infinito,
lanzaba la sagrada semilla de la f!dea!

'JI así el ido/o fuiste de la comarca entera .
.Cas gentes te adoraban y !Dios le bendecía.
(1)
294

Libro en prcpa.raci6n.

tus ojos, dilatados por el asombro fJaslo,
de pronto, en un paraje de la amplia selva, han fJisto
cómo, u la sombra fresca de un viejo olivo casto,
ruaría füagdalena daba aposento a Cristo!
LA PRESENTIDA

.Silencio... {;sta mañana mi corazón te espera.
ClJendrás a mi, no sé por qué extraño camino,
nimbada de oro y de azul de primavera,
con un manto en que el púrpura pone festón al lino.
{;[ sol te anuncia. !Dice tu claro nombre el fliento .
.Ca puerlcr de mi vida presiente tu llegada.
!Para escuchar tus pasos se detiene mi aliento
y la ansiedad prolonga la luz de la mirada ...
.Serás buena y serena como mi alma ... 'Gus manos
sabrán curar las llagas de todos los humanos
con su magia sublime de bálsamo divino ...
¡!Para que le saluden en la mañana de oro
,¡o he puesto cien campanas a orillas del camino
y en mi fJentana el canto de un caracol sonoro .. .!
FERNANDO GONZÁLEZ.

•

�l. A P L U ~I A
de mi tiempo: por demasiado antiguo o, (~Or qué no?, por uacido harto prestfl.
Pensaba y pienso en Stendhal; pero luego IJO me part"ce que Lucini haya dejado,
como Steudhal, pruebas acabadas y seguras de un gran poder artístico; y sí
solo señales innumerables aquí y allá, a que naturaleza o d .izar negó la obra
maestra.

• * •

CRÓNICAS LITERARIAS
ITALIA
1 D'ANNUNno A NOSOTROS: G11.K Purra.o Luc1N1.-No había nacido

para su época. De haber vivido ahora_ y continuado produciendo,
probablemente la juventud de después de la guerra le hubiera
comprendido. Pero nacido y desarrollado en el período gris e incoloro que corre del So al 914, su voz no llegó a los contemporáneos, y los poquísimos que le oyeron no tuvieron valor ni fuerza para ayudarle, ya por demasiado j6venes, ya por harto viejos. Se decía en 19r4 que Croce
tenía el propósito de escribir algo acerca de ti y lo mismo Cecchi; pero luego,
ni uno ni otro lo cumplieron. Una vez muerto, otros hombres, otros ingenios
se sucedieron, de suerte que Lucini entró en la sombra y nadie le recordó más.
Sobreviviente de aquel período, y amigo del Lucini de los primeros tiempos,
era Lioati; pero poeta, y no crítico, cuando con gusto y emocióo dedicó algunas páginas de un libro suyo a Lucini, los críticos leyo:!ron y comentaron incidentalmente, agradecidos a Liaati por haber escrito unas cuantas páginas de
las que Lucini era tan solo ua motivo, Yo mismo, ayudado por Linati e inspirado por el propio Lucioi, todavía vivo, publiq•Jé en las ediciones de Carabba
una antología de sus mejores cosa3; pero, salida a luz ea plena guerra, tampoco mi trabajo suscitó la menor atención. Por lo demás, yo empezaba a separarme del escritor a quien tanto había amado, atraído por pruebas y experienci.is
GUe me parecían más nuevas y modernas, y en las que, por el contrario, tuve
que reconocer una antigüedad de muchos años, y en todo caso, superadas por
él. Hoy, si picoso en Lucini y lo rdeo, estimo sl su estilo, pero no me parece

Vió la luz en Milán el 20 de septiembre de 1867: ea una época inmediata a
la r~volución; pero ya aquietada y pobre de idealidad. Dotado de un temperamento excepcionalmente despierto, burlón, de-sdeñoso, intencionado, Gian
Pietro Lucini no aceptó el tranquilo ambiente que se respira en Italia; y odia
al puato, desde su primera juventud, a la jocunda burguesía y a los poetas y
artistas porque se expresa: afeminados y palabreros. Comenzó a escribir muy
joven, revelando desde los primeros intentos que poseía una mente (aunque
no desarrollada aún) túrgida de ideas y ritmos. Revolucionario por instinto, se
apoya en los mazzinianos y en los republicano!', en los cuales ve y cree ver reflejada la atrevida temeridad de los hombres de la revolución. Pero, mientras
se acerca al pueblo y le babia, enllubia su pluma con tales y tan afanosas nov~dades de lengua y de ortografía, que sus artículos no se entienden ni se leen;
Jos más de los lectores los saltan. Y como los artículos, los librns.
Su natural es abierto y generoso; pero ya sea por la soledad que le impide
la comunión inmediata con los hombres, o por la cultura mal dosificada, sus
artícttlos y sus libros c:trecen de medida; y los italianos, incluso ]o;ó; itmigos político!i, acaban por conocerlo solo d~ nombre. c¿Luc.:ini? ¡Oh, sí: uno ele esos
pensadores!&gt; O: c¡un µolemista 1 sí!&gt; Pero sin haberlo l~ído. Por otrn parte,
como todos los solitarios y los enfermos, se acercaba a la tragedia de los demás, pulsándose él mismo primero: por Vl;'r si estaba sano y bien dispuesto.
Leía en el mal y en el bien, en lo justo y en lo injusto, pero siempre desde un
punto de vista angosto y personal. En suma, más que un corazón, un cerebro,
que veía el mundo con el termómetro de :su realidad; y, lo que es peor, sin que
esta realidad fuera siempre la misma, sino varia.ble, y pudiéramos decir que
correspondiente a sus condiciones de salud ¡ay! siempre circunstanciales. Como
un ser deforme al que la suerte haya empeorado su condición física, para colmo de injusticia, con una enfermedad incurable, la tuberculosis ósea.
Operado, medicado, amputado, no gozó ni una sola hora de salud perfecta.
Con todo, si he conocido nunca un ser alegre, pronto a la risa y a la burla, era
297

�LA PLUMA

lAPLUM.A
Lucini precisamente. Parecía en algunos momentos un niño; si bien la cara
faunesca, acabada en una barba puntiaguda, desigual, revelaba por deseracia
los sufrimientos del cuerpo: amarilla, ch11pada, devastada por precoces arrugas. Pero si estaba alegre, desahogaba su bue11 humor en gustosísimas donosuras; cuando fui su huésped en Breglia, varias veces se burló festivo de mí, de
su mujer, de una sobrina que con él estaba por aquellos días, hasta que cansado, mudab~ de fisonomía y de conversación: haciendo decaer la broma a los
sarcasmos y basta la invectiva. De la muerte, estoicamente, no tenfa miedo;
Linatí y yo recordamos aún Sl!S palabras de junio de 1914, cuando en su casa
de Milán, despué~ de la última amputación, nos mo~traba la gangrena ascendente por el pie que aún le quedaba: fiando, sí, en la nueva cura al sol que el
médico le había prescrito; pero confesando al punto que, aunque la enfermedad concluyese con la muerte, estaba bien dispuesto. A momentos de seguridad y orgullo (Jmi obra no morir~,) sucedían por lo demás, aunque no frecnentes, momentos de desconsuelo; y entonces se lamentaba de no haber dicbo aún
cuanto podía; de que su cestétita, no e:.tuviese toda ya escrita; de cierto libro
suyo de filosofía; de una obra de crítica, no se cual. Entonces él, tan combativo
y que tanto gustaba de los hombres activos y CO'.Ilbativos, escribía a los amigos: c¿combatir?, y ¿para qué? Todo se mueve conforme a un orden inmutable;
y todo esfuerzo humano es superflu.o, cuando no inútil, En tales horas, se encerraba en sí mismo; y en vano sw. mujer, buena, afectuosa, conciliadora, intentaba consolarlo con palabras y caricias. Lucini ya no respondía, sórdidamente cerrado, acorazado casi en su desperación. Pero amaba la vida y ea
Bretlia, en el lago de Como, sentíase siempre mucho más consolado que en
Milán, y nunca o casi nunca desfallecía. «Resistir todavía algún año más-me
escribía desde allí pocos días antes de su muerte -- , acabar los cuatro o cinco
libros en que trabajo; fijar en el papel unas cuantas ideas que me bullen y que
aún no he sabido o podido decir; y después morir.•
Pero la muerte llei.!Ó solícita. Y no se curó de las cosas empezadas, de los
pensamientos que Luciai no había expresado aún. Muertos, con él. Lo mismo
que las apostillas a los volúmenes qua pensaba escribir y que hubieran sido
interesantísimas; y como todas las cosas bellas que nos había prometido. Todo
muerto ¡ay! o naonato.

• • *

He dicho que los pocos crític0s de talento y seriedad que poseemos, no se
acercan todavía a la obra de Luciai, no la buscan, no quieren darse cuenta de

.

.

ella. ¿Pero por qué maravillarse? Yo mismo, que be sido de los primeros en
gustarla y que creo entenderla, experimento ahora su dificultad. V es que Lucini fué un espíritu disperso. Escribió de todo: poesía, drama, noveia, política,
filosofía, tentado por todas las aventuras espirituales, a que le atraía la curiosidad del momento; y muchas veces, obsesionado por ideas fijas, que en vez de
ayudarle a clasificar su material, lo recargaban. Nada le era ajeno; y no ya
de los acontecimientos espirituales y físicos de su país, sino de los extranjeros; e incluso de países l~janos. Pero lo que otros hubieran saciado con rápida
ojeada, profundizábalo él-y el derroche era siempre enorme-. Su talento había nacido para la orgía; entusiasta, sensual, febril, abandonaba totalmente sus
fuerzas internas y exteriores, ante fenómenos mezquinos .

• • •
Este ímpetu no estaba, por lo demás, de acuerdo con los tiempos, ni tampoco con la región lombarda, de la que procedía, donde et ingenio sabe ser
siempre cauto, y aunque lo tienten aventuras osadas, sabe contener el propio
impulso y medirlo. Lucini tenía algo de los románticos alemanes: y más de una
vez yo mismo Je be oído parangonarse a Jean Paul Ricbter, a quien leía y amaba. De la sensibilidad de Jean Paul heredó, a buen seguro, muy poco; porque
le falta sobre todo la delicadeza del sentimiento; y por completo, el humorismo
n6rdico que melancólicamente, y a golpes, veía en el estilo de Jean Paul.
Lucini era más biP,n un sensual, en el verdadero sentido de la palabra: anheloso siempre y dispuesto a volcarse por entero en !a emoción. No conoce la
meclid~; y cuando está excitado, la imagen se le espesa en vez de afinársele;
su estilo es siempre superabundante, nunca dosificado, frenado, consciente.

• * *
Poeta, se perdi\J en .concepciones vastas, sin límites, y aunque penetrado
de que el arte es medida, una vez lanzado, no se detiene; expresa, cuanto hay
en él. Pensaba en Foscolo y decíase su heredero, pero le fa\t11ba su arte, esa
admirable sucesión de efectos que dan a la lírica del autor de los cSepulcros,
uoa solidez marmórea. Él no; abierta la vena, deja fluir cuanto contiene: lo bello y lo inútil; y ésto muchas veces enturbia aquello, Piénsese en su «Carme di
angoscia e di speraoza•, poema de un millar de versos: riguroso de concepto
y rico de momentos líricos sublimes. Estaba convencido de qae este poema

•

�LA PLUMA

LA PLUMA
perduraría; y, ciertamente, algunos fragmentos no morirá □: sobre todo los internos: ciertos pequeños cuadros d,: muerte y de espasmo; ciertas sensaciones
cósmicas y pánicas¡ un sentimiento de terror robustamente expresado aquí y
allá. Quería ser una composición clásica en la intención ( cEstanme al lado
las gracias,), pero la concepción. el desarrollo, el movimiento son románticos;
y, peor aún, decadentes. Hay allí demasiado peso muerto de pensamiento; rara
vez la imagen se desprende de él y vuela. Y lo mismo sus demás líric ts: desde
La prima ora d1 'f Accademia, concepción grandiosa, que hace pensar en el Fausto,
harto sofística por lo demás en el fondo, que ahoga con sus disquiiiiciones cerebrales el drama lírico; basta las poesías de Revt1lverate y de La Salita canzone det
Metibeo en que es más manifiesto el esfuerzo del poeta por fundir el concepto
idealista que tiene (o quiere tener) de la vida, con la materialidad de su temperamento. Este dualismo tormentoso podía ser su drama; y aquí y allá lo
fué; pero la fusión solo se dió raramente, y siempre de una manera fugaz. La
riqueza de sensaciones, verdaderamente insólita y desbordada, no se at~mperó nunca a ritmos mesurados, y, pudiéramos decir, l·onscientes.

* * *
Pero a quien pidiera a Lucini mayor equilibrio y freno, se le contestaría
que de la misma suerte que en la naturaleza los desequilibrios son tan solo
apariencia, así en algunos talentos poderosos; que contemplase un día su obra
total y la vería entonces, aunque nada fácil ni simple, coherente; tan coherente
que la muestra más pequeña tendría su razón de ser1 estricta. Un crítico joven,
A. N. Tarabori, que ha tornado en CO'lSlderación ahora la obra completa de
LuciQ.i, de las primeras a las últimas páginas, y escrito un largo y armónico
eo!:tayo: G. P. L,,cini (Rinaldo Caddé Editare, Milano) 1 encuentra a su vez, coovencido admirador, esa coherencia: y lo demuestra. Pero se le podrían hacer
muchas objecciones. Principalmente la de que la razón crítica sobrepuja asai:
frecuentemente en Lucini al esfuerzo creador; y a. vecell casi lo anula. En otras
palabras, nos parece que por cada página artística que Lucini produce, nacen
por lo menos diez sofísticas y críticas; de suerte que el lector queda las más
de las veces antes convencido que emocionado, ganado por la dialéctica y no
por la poesía.

•••

Más razón tiene Tarabori cuando quiere hacernos reconocer la sincera hu
manidad con que Lucini se enlaza a la tradición lombarda: con cuánte vigor y
300

•

emoción la expresa; cómo participa de ella. Por esto tal vez, el libro más
hermoso, e incluso diremos perfecto de Lucini es eL'ora to pica di Carla Dossi~: cuadro enteramente logrado de la vida intelectual milanesa, realizado no
crítica, sino Hricamente. Este es acaso el esfuerzo creador de Lucini más duradero; por cuanto carece en absoluto de reflejos o contorsiones: discurso fácil, armónico, fel ,z; nunca ahogado por disquisiciones polémicas, por tentativas
sofísticas, por añadidos filosóficos. Cario Dossi, figura literaria tao diferente de
Lucioi (aquél todo economía 1 éste disperso en grado sumo), revive por entero
en esas páginas: sobre el fondo del Milán de anteayer, tan poético, luminoso y
atractivo. Obra biográfica; pero sólo aparentemente: porque la materia se
transforma, se ilustra, se enciende: arte.

•••
Pero quien quiera, por lo de'más, incluso eo las obras inperfectas, juzgar a
Lucini con el compás y la escuadra sólitoi, yerra: que si los defectos de c\arid:1d (la ondulación rebuscada del período, la ortografía extrañamente forzada,
d estilo lleno de idiotismos y neologismos ...) son frecuentes y chocantes, d
µe nsamiento es siempre vigoroso, .complejo, la imaginación riquísima, la cultura enorme. ¡Nol Lucini es una mente y un alma superiores, y su obra, inclu!O
la más imperfecta, denota siempre que ha sido elaborada por un cerebro poderoso, y que su expresión ha sido trabajadísima. Por eso digo que quizás ha
nacido antes de tiempo: que tiene en sí elementos grandiosos. los cuales si no
llegan siempre a emocionarnos, es porque vamos todavía al paso marcado por
los Ci.ltimos grandes escritores, y no hemos salido aún ¡ay! de la tutela. Hay,
sin duda aquí y allá, en su obra crítica sobre todo, ciertas señales que nos
mueven a dudar de él: preferencias, admiraciones, amistades: esa misma fobia
danounziana en cuyo altar él mismo sacrificó más de una vez; ese fetichismo
destemplado por Dossi, y, lo que es peor por Rovani, novelista harto exageradamente alabado. Pero si consideramos que estaba solo, aislado en el mundo
y casi en la roca de su oscuridad, se pueden comprender y compadecer esas
apoyaturas, inexplicables de otra suerte. ¿Dónde ballar hoy, por lo demás, un
hombre semejante? ¿Dónde hallar un espíritu tan henchido de turbacióo, de rebeliones, capaz de grande: amor y de un gran odio 1 accesible e inflamabld
¿Dónde un carácter que se le parezca? Es mene.ster llegar hasta Carducci. Y
aunque no comparables uno a otro en los resultados, sus huellas morales
coinéiden en algún momento; se ve por lo menos que Lucioi no se ha abreva301

�LA PLUMA

LA PLUMA
do en la escasa linfa de que viven incluso los literatos más famosos de hoy día;
sino que se nutrió de una médula que tiene ciertamente el sabor de la de un
Foscolo, de un Parini, de un Alfieri, de un Stendbal: rica y sanguínea. Y aunque
no hubiera una sola página suya perfecta-las hay perfectísimas-quedarí:an
de él signos de verdadera grandeza: el desdén varonil de la al:tbaoza 1 la dignidad y el org:ullo del pensamiento prC)pio, la seriedad en los actos J en las pa~
labras que :Wlo tu.vieron los grandes hombres.

• • •

.,

Nosotros, que lo hemos conocido de cerca y medido con nuestro criterio
de contemporáneos, podemos habernos engañado o al menos, pese a nuestra
buena fe, no haber visto, a través de- sus muchos defectos, el verdadero centro
de su pensamiento y de su moral literaria y civil; pero, como dice Tarabori
muy bien en su honrada conclusión, Lucini quedará en nuestra historia literaria; y, añadimlii'ls nosotros, si no como un gran poeta, como un espíritu moderno r.o menos grande; del que los jóvenes de mañana puedan, con sólo proponérselo, tomar ejemplo de vida, primeramente; y además, enseñanza de seriedad artística y civil.
M.iRIO PucCINI.

BrnuoGRAFÍA.-Obras principales. Poesía: lJ libro de/Je jiguraziom ideali; lt
lib,·o delte immagini te,·rene; Ejisodi dei Drami" del/e 1/aschere; La pt"ima ora detl'Accademia¡ Carme di angosúa e di speranza; Revolvtrate¡ La solita can$one del
Me#beo. Prosa: San Pie/ro da Core; Le no/tole é i vasi; JI tenipio delta gloria¡ Giosué Carduccz"¡ It ve,·so libero; L'ora to/rica di Cario Dossi¡ Antidannunziana; Enrico lbsm; Filoso.ft ultüni.
Véase: Mario Puccioi: Sc,·itti Scelti di G. P. Lucmi; (antología con prefazior.e, autobiografia e note). Ed. R. Carabba-Lanciano (Co11ezione .. Scrittori
nO!tri~, diretta da Giovanni Papini.)

-

TEATROS

:tN1nto CATALÁN.-Al fin se ha presentado al público de Madrid la
señorita Jordi, ccstrella» qu~ fué durante_ estos ólti~os. años d~l
Paralelo de Barcelona. Cornan, a prnpós1to de la senonta Jord1,
rumores por demás atractivos. La rectificación que la señorita
Jordi se apresuró a mandar a los periódicos, no bien desembarcó
en la estación de Atocha, llevaron a nuestro ánimo la duda. Traía fama la actriz
catalana de desenvuelta y aún de procaz. Sería hipócrita negar cuanto nos felkitábamos de ello los hombres de bJena fe, harto convencidos de la honestidad del
escote y virtuoso desaliño monjil de algunas primeras actrices. La señorita Jordi, curándose en salud, declaraba paladinamr-nte su propó_sito de hacer comedia
ligera, sin concesiones al mal gusto. De ello habría mucho que hablar y que es~
cribir, por más que de gustos, pese al refrán, haya muchísimo escrito. Probablemente no ha hecho la Chelito nada tan gustoso como la exhibición rotunda
de sus encantos, al final de la rumba. Sentada así nuestra opinióo 1 temerosos de
la falsa actitud con que, al parecer, pretendía ganar Madrid la señorita Jordi,
fuimos al lindo teatrito de la plaza de Bilbao.
Líbrenos Dios de tronar contra el género francés. La Presidenta es un
vau.devitle muy gracioso. Su representación requiere unos intérpretes sui géneds. ¿Concibe nadie La verbena de la Patona, Et san/o da ta Isidra, o una canción
de Pastora Imperio , por un actor francés de vaudeville, ni aún por la misma
Sarab? Con excepción del Sr. Allens-Perkios, la compañía de la señorita Jordi
representa el 'Daudevilte de Hennequin y Vcber deplorablemente.
La señorita Jordi sabe sentarse encima de las mesas y en las rodillas de los
actores, sabe brincar sobre un sofá1 sabe hacer como que besa a su interlocutor, sabe convertir un traje de sociedad en un deshabillé de teatro. Pero no sabe
hablar.
No es que tenga acento catalán. Después de todo, uunca hemos compren•
dido que se le pueda hacer semejante reproche a un buen actor cu:rndo los hay
tan malos con ceceo an°daluz, ocupando los primeros puestos de la escena española. No es que tenga acento catalán. Es que no sabe hablar español. Para
decir un nombre tan sencillo y corriente como Eugenio, tiene que pensarlo
tanto antes de decidirse, pone tal esfuerzo en marca! bien las dos primeras v&amp;cales, que casi se suspende la representación, a fin de que la primera actriz
concentre su atención en "'l difícil empeño, Si, al cabo, se abaridona un momen-

�LA PLUMA
LA PLUMA
. 1ueg 0 con
tal arrebato • abrazada al galán: ,Estov ~01110
to a 1 pape 1, d 1ce
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delante Asueros:., que el público, ríe, sí, pero de ella, ajeuo a\~ com1c1dad de 1a

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escena.
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Hubo una época, allá por la última Exposü.:i6n Universa 1y co1nci 1cn o e
el estilo modernista de todos los ensanches urbanos, en que se propagó por E~ropa y América cierta epidemia de imitación parisiense, en lo qu~ más tema
.París de feria circunstancial. Bucarest y l\fonich, Milán y Buenos Aires, y hasta
resumieron más O menos de sucursales acreditadas del bottleva,·d. En
M
11
arsea, P
fi. d
'l L
d.i
España se alzó Barcelona con el último grito de la moda .n e s1g o.. a an luza de la Rambla cantada por Musset, arrojó de sí la navaJa en la lltga d~ las
española.das pari. la exportación; y adoptando un aü·e desenfadado de suficiencia, pretendió legitimar entre nosotros su tra~ucción del chic. Pero ~.l género ca:
talán es de una trama inconfundible. Sus me1ores muestras-de teJtdos, de po
lítica, de arte-denotan luego la mixtificaci6n.
Hemos de t:.acer e.o este punte una salvedad fundamental. Hablando entre
castellanos de géne,·o cataldn, creo que todos sabemos a qué atenernos. No estará de más sin embargo, que expliquemos el poco aprecio que nos merece.
' 110 es para nosoti·os, aunque
.
· cuan t ~ de Cata
Género catalán
pa.r~zca para d OJa,
, luña procede, ni mucho menos lo que por sustancialmente catal:n hen.e caracter propio e inconfundible, dentro o fuera de la comu.nidad e~panola. S100_ todo
lo .falso, poslizo y adquirido de segunda mano y a baJO ~recio, que los catalanes prepotentes pretenden imponer a título de v~lor t~n1versa_l.
. . .
.
El arte de ínfima categoría de la señorita Jord1 hubiera kmdo cie1t~ inte1és
en su propia salsa, en catalán del Paralelo. Cohibida .hasta la angustia por 1~
preocupación del idioma en que trabaja, cuya prosodia le es en absoluto ex
traña, apenas puede hacer gala de la desenvoltu~a, ~e.l gracioso descoco, qu~
tanto celebran en ella sus admiradores. Sus gracias frncas no ba.stan a campen
sar los defectos esendales de la actriz.
. .
tá
-EL TEATRO Muna: MusmottA EN EsPAÑA.-DouGLAS FilRBANKS.-Mus1dma es
haciendo películas españolas. Parece ser que la luz y el dima de Espa,ña soo
muy favorables al establecimiento de grandes casas productoras de pd1culas.
La inestabilidad del negocio cinematográfico en todG el mundo, pese a la afición creciente a! teatro mudo-s6lo en Milán bao quebrado después de 1~ gu.erra cincuenta editoriales de películas-, detiene sin duda a nuestros ca~itahstas, poco propicios hasta la fecha a aventurarse en un negocio de ~au pmgües
rendimientos. Musidora, la gentilísima vampiresa de gnta recordac1ón para los
304

buenos aficionados al cine, se ha laa.aado • impresionar po;:- su cuenta y riesgo
temas españoles para la exportación.
Dos ensayos lleva hechos: la adaptación a la pantalla del célebre folletín
Por don Carlos, de Pierre Bc-noit, con el título de :..a capitana A.leg·rfa, y Sol y
Sombra, arreglo de no se qué novela norteamericana (?) a la manera de .Sangre
y Arena .
La capitana Ale.rrla es, en sustancia, la repetición de la intriga melodramá•
tica de 1a Toua rJe Sardou, tan celebrada en el mundo entero c'on la melopea
de Puccini. Está situada por el novelista en un supuesto ambiente de la óltima
glterra civil en las Provincias Vascongadas, como podía haber servido de pretc~to a cualquier otra falsedad folletinesca. i\presur6monos a decir, en descargo de Benoit, reo de /f•adiciona(¡is,no en punto a la ya proverbial ignorancia
francesa de la Geografía, .. y la Historia, que no pretende su Por don Carlos
más vernsilimitud que la pequeña corte alemana de Koenigsmarck. L11 refundición de la novela en La capitana Alegría de Musidora, destaca, con acierto indudable, la nota melodramática. ¿En detrimento del arte?
He aquí una pregunta que aos hacemos sinceramente, no con la intención.
de lograr un efecto retórico aprendido en el bachillerato. No nos hacemos la
pregunta, seguros de la respuesta, como el conde Tolstoi, anatematiiador del
arte. Nosotros no sabe1J10S bien lo que es el arte. Sobre todo, donde empieza y
donde acaba . Cuando de arte cinematográfico se trata, nuestra incertidumbre
sube de punto.

r

Alguna virtud tendrá el espectáculo de la pantalla 1 cuando tao ciega fe po~
nemos en sus posibiUdadcs los desengañados un día y otra de lo que va logrado hasta ahora. ~u difusión cada vez mayor es, sin duda, lo que nos mueve a
inquirir algún motivo en que fundar nuestra aquiescencia, faltos de gusto para
rendirnos a la belleza de las películas más celebradas. Los propios productores-a los directores conscientes me refiero-penígueu un ideal a1•fútico en
la consecución de su negocio. Pero, ¿qué es el arte del cinematógrafo? ¿Qué debemos hacer en las películas?
Algunos aficionados vergonzantes pretenden engañar su gusto, disculpándolo con lo que en él pueda haber de pllra complacencia visual en la fotografía
anima.da. (Es el viaje del mundo ante mi butaca•, se aicen. El ~xito limitadísi• •
mo de las películas panorámicas y de las instructivas-cultivo de los gusanos
de seda, menagen'es en el corazón de la $elvas africanas, fabricación de abanicos en el Japón-, la avidez con que la masa anónima sigue las incidcncfas de

�LA PLUMA

LA PLUMA
1

Jas cintas de serie, la influencia de los trncos ciuem;itográficos en lá vida soda\
-robos de trenes, detectivismo. resurgimiento actu.al de las sociedades_secretas bandas infantiles de ;1.paches en ,ciernes, gusto por las aventuras· ex.trnor'
, .
di1;1arias-rcvelan que el interés del cine será más o menos arhshco; pero,
desde luego, deriva de sus cualidades draruá.ticas. La expresión habrá de ser
necesariamente más plástica que literaria, variarán los elementos de que puede disponer el artista para suscitar e·n el e_spectad?r la emoción comunicat~va;
pero, ¿dejará de ser teatro QJ.i&lt;:;ntras subsista• el eme como tal repres~ntac16Ll
sucesiva de imágenes/otog,·dficas del mundo rea!?
Cierto que las más d'e las veces las adaptaciones a la pantalla de novelas o
dramas, más que una nueva r~presentación son ilustraciones anirn.adas de un
texto que el espectador conoce. A medida que los productores.de cmtas.\~a.~an
obteniendo la película pura-sin apoc;tillas pi letreros,-, el crne adquinra la
condición esem:ial que le falta para constituir un arte en sí.
Musidor~ tiene instinto y ~xperiencia nada comunes. La esceoil central de
La capitana Al;gría llega a adquirir, gracias a su talento de miru.a, calid-adt:s
transcenPenlales. Si lr1 escena concebida por el novelista no evoca más recu_e r•
do que el de Tosc:4, la interpretación personc1.I de la actriz correspo_nde al ti~o
clásico de la Judith . ¡Lástima que al final exa~ere con un a!ar~e innecesario
de romanticismo ~ la italiana, el efecto de la muerte y el entleno de la he•
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Sol y Sombra es un escenario absurdo, sin interés dramático_, el'fóneo ~re•
texto para algunas composictones magníficas de Musidora en traJe de ·:spanola
de corrida de toro~·, sobre fondos de Écija y de Toledo, de plaz_a taurma Y de
dehesa pintoresca. El final, esµecialmente, e11 que la protag~n1sta mata a su
rival-la consabida extranjera, por la .que ha muerto en glad,ad.or romano el
toreado/' andaluz-¡con la puntilla!-de un tamaño que infringe por ]Q deseo•
munal todos los reglamentos de que se muestra tan celoso guardador el Jefe
Superior de P.:.licía-es un puro disparate, sin justificacié~ posible.
.
En la interpretación de Sol y Sombra acompaña muy discretamente a Mus1•
dora con su arte de buen torero, el que lo es por afi~ión, y ahora de,muestra
sus ~ualidades de excelente sujeto fotogénico, Sr. Cañero.
Puede sin duda, 1fosidora afianzar sus prirnerQS éxitqs de vampiresa, a poco
que persi~ta en definirse con carácter propio pn la pantalla. El ci~e tiende en
sus mejores realizaciones a suscit&lt;1r tipos que correspondan en cierto modo a
los consaO'rados en la c:om.media dell'arte, llegados h"-sta nosotros cu la pa11to•

•

l
t

mima tradicional de Pierrot, Colombina y Arlequín, El autor de teatro pro~
cura sobre todo diversificarse lo más posible en sus creaciones, adscr!tas siempre a un texto literario en que se fija la diferente p3Si6n de un Otelo o un Pe•
dro Crespo 1 de una Nora o una Cordelia, seres vivos por el aliento divino que
les infundió el autor de quien son imagen y semejanza. Los mimos de la pantalla han de persistir en el recuerdo del espectador, por la insistencia co □ queacusan !u personalidad a través de las vicesitudes de una en otra película. Así
Charlot 1 así Mary Pickford, así Douglas Fairbanks.
Douglas Fairbanks se ha metido En c:amt'sa dt once varas. Y ha hecho otra
pequeña obra maestra de la cinematografia americana. He aquí que la produc ción en que nos lo han presentado por primera vei en esta temporada los sa:
Iones oscuros de la Corte, resuelve felizmente el problema técnico e11 queparecía irrevocablemente condenadas a naufragar las grandes casas de Los Angeles. Dos grandes escollos se alzan amenazadores para el buen gusto en la
lontananza de las posibilidades del cine por el lado de Norteamérica: el acro•
batismo, la reducción del campo visual del espectador ante la pantalla a toda
emoción que no sea la del salto, la carrera automovjlista o a caballo, 11 perse•
cución constante, la invariable intriga clásica de poncho y browning; o el sentimentalismo facilitón de tantas young-girls abnegadas como luchan entre la
pasión y el deber más ridículos de cuantos inventaron los propulsores de toda
fábula con moraleja.
Douglas Fairbanks ha encontrado la fórmula. Más sano, más fuerte que Char•
lot, su humorismo no implica la menor crueldad del público que con él se regocija. Ágil y gallardo, templa con una sonrisa constante de buen chico el incansable alarde en que ejercita su fuerza. En catnisa de once varas nos lo pre.
senta de empleado de un banco, en donde hace además las veces de ayo y tu.•
tor de un canario, propiedad del director. El canario, escapado de su jaula,
vuela corto de tejado en tejado, perseguido por Douglas intrépido y aud;z_
Llevado de tal azar, las aventuras se suceden graciosas, oportunas, tan impre~
vistas como humanas.
Apuntar los detalles con que Douglas Fairbanks va caracterizaudo su situa•
ción cómicamente anómala, valdría tanto como descubrir en cada gesto. en
cada movimiento, en la proporción y medida cou que se suceden lógicamente
ponderados la aceleración y el reposo, Otros tantos motivos de ínspiraci6n propiamente cinematográfica. Apenas si haj,- letreros que indiquen o subrayen la
acción. El adaptador español no se ha excedido por esta vez, aunque todavía

�LA PLUMA
'a más evidente la comicidad de la cinta suprimiendo todo comentitrio, limisen
• • · 1
tá.ndose a guiar al espectador dándole los supuestos 1111 c 1a es.
alas Fairbanks sabe ¡0 qur- es el arte df'l cine y lo que se debe hacer.
D

º"·

UN CRÍTlCO lNCCPJJi.NTE.

;Nunca aspiré a la gloria, ni me atrajo
de la fama el estruendo,
ni soñé que mi nombre
pueda en su libro recoger el tiempo ...
¡:De esa ambición mi corazón no sabe!
!Pero cuando contemplo
por la noche, del campo en el retiro,
el humilde sendero
que hollaron pobres pies que ya descansan,
borrado en parte, que blanquea a trechos,
mí terrena raíz se reverdece
y, acaso, a veces pienso
con humana emoción: f/{.sí quisiera
que en la tierra quedara mi recuerdo ...
DOMINGO RIVERO.

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EL HUMILDE SENDERO .. -

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LIBROS Y REVISTAS
Tomás Morales.-Las Rosas de Hlrc1'les.-Libro primero.-1\Iadrid. Librería
Pueyo, MCMXXII.
Al cumplirse el año de la muerte del poeta, sus amigos coaterráneos ofrendan a su memoria la realización de su deseo más inmediato, reuniendo en un
primer libro de Las rosas de Hércules, aquellos Poemas de ta Gloria, del A"wr
y del A-far que señalaron triunfalmente su vocación a la poesía, y algunos otros
de varia inspiraci6n, a tono siempre en la vasta armonía que Tomás Morales
quiso infundir a su obra lírica. La piedad fraterna de sus camaradas ha añadido tal cual fragmento de poemas esbozados, muestra preciosa e interesantísima del ímpetu con que acometía, exuberante y vigoroso, la obra circunstancial. Ningún lema hacíasele pequeño o indigno. No ya el mar en su extensión
azul rival del cielo inmenso, el puerto, los muelles, los barcos humeantes 1 los
revueltos olores y el abigarramiento de colores y formas, se dignjficabao en
la ex,resión magnífica, alegórica y transcendente.
Enrique Díez-Canedo ha sido el encar¡:ado de dedicar en breve prólogo,
la intención de la familia y los compañeros de Tomás Morales al publicar el
libro, antecedente p6stumo al segundo volumen de las rosas de Hércules, salido a luz poco antes de la muerte de nuestro amigo. Pocas veces se alian como
en esta ocasi6n, con tan serena ¡:racia, el puro sentimiento de la amistad y la
razón del crítico. Nadie ajeno al dolor con que lo.s amigos llora mes a Tomás
Morales, dejará de participar de él con s6lo leer las páginas de Caoedo. No ~e
podrá decir tampoco que ese dolor ex-ageró lastimero, en holocausto a la amistad, la pérdida del poeta. Intérprete fidelísimo del sentir de cuantos le conocimos, ha sabido Canedo removernos el ánimo evocando la sombra familiar y el
eco augusto del que los dioses eligieron arrancindole de esta vida.
No podía faltar en ese pr61ogo, el recuerdo a otro muerto, Fernando Fortún, compañero mío que fué y amigo de Morales. Nunca la amistad selló imper~cedera fuerzas más encontradas. Cuanto en el uno estruendo, exuberanria, ca.oto a toda voz, era en Fernando recogimiento, sonrisa dulce y melodía

�LA PLUMA

LA PLUMA
interior. Ambos tenían un punto común, cierto dejo melan~ólico, trasparente
en la fisonomía de Fernando, disi-nulado por el acento nativo en la voz de To.
más: sin duda el sígoo de la predestinación, que n~s los ha roba~o. Las R:-Itquias literarias que de Fernando quedan, no dan smo en potencia la medida
de su talento. Menos cruel la suerte con Tomás Morales 1 se lo ha llevado en
pl('oa sazón. Verdaderamente malogrado, a medida _q?~ el tiempo _µasa, des;
cúbrennos las Retiqulas de Fortún tesoros de sens1b1hdad, escondidos en~r ~
balbuccos•a..veces. Morales sentíase demasiado feliz. Feruandoi harto desg~ac1ado. No podía vivir ninguno de los dos. Se fueron, y con ellos nuestras meJores
esperanzas. Nuestr11. juventud no era nuestra sólo.

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A. Hernández.Catá: La Muerte Nueva.-Novela.-Editorial Mundo Latino,
Madrid.

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Se advierte, de algún tiempo a esta parte, cierto recrudecimiento de la a6,cióo literaria. El koómeno no se nota en España tan s6lo. Incluso en los pa1ses que más han padecido con la guerra, y aun en aquellos que, guerras y revoluciones asuelan actualmente, hay cada vez más gu3to por los libros. Obsérvase
también la falta ele predilección en el público por un autor, o un género determinado,,s. Sin duda porque no es factible, en el comercio de libr~ría, el l?nz~mieoto de cuando en cuando, de un Hugo, de un ZoI.,, de un D Annunz10 siquiera. Ello hace que los autores, buscándole el gusto_ al lector, ensayen de
continuo nuevas intenciones, o, cuando menos, se prodiguen, forzando la producción llamada de entretenimiento.
No es cosa de dilucidar ahora, y meuos de pronunciarse en pr6 o ~n centra, si e5 o no conveniente para el arte literario el exceso o la conteuc160 . No
hay razón bast3ntc fuerte para invalidar la obra en bloque de un Lope de Vega
a la mayor gloria de la de un Flaub Tt, pongamos por op~estos métodos de trabajo. Aun .1hora mismo, y en Espaiia, ¿depende.o ex~lus1vamente de su_ abundancia o de su parquedad respectivas las excelencias y fallas de BaroJa o de
Azorín?
Cuenta entre los autores más prolíficos últimamente Alfonso Herná~dez
Catá. Su novela La Muerte NudVa, recientemente aparecida con atuendo tipográfico imitado del Notlurno, de D'Annunzio, ostenta además un tamaño desusado en los modelos corrientes del género, y en el autor, propulsor en otras
obras suyas inmediatamente anteriores; del tipo de novela corta, ~n que se h,a
distinguido muy señaladamente. Ello rev~la, y no,s parece propósito acertad1simo la intención de no someterse a un cnteno fiJO en cuanto al género que
se b~ de cultivar . .-Todos son buenos, menos el aburrido:.. Ya lo dijo Voltaire.
La Muerte N11,eva nos gusta menos que las novelas corta~ de C_atá. Sobran
páginas, desde luego. Por la precipitación, acaso, con que esta escnta 1 el autor
no nos ahorra ninguna justificacióo de cuantas se compla~e-en acumu!ar. sobre
los personajes de su ficción-de lugar, de tiempo, de acción, de sentimientos,
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de impulso!'!, de maneras-; hablan por sí y por el autor, ate nto en todo instante a justificarse a su vez, haciendo el juego y enseñando la trampa; 5e a1rnlizan, se desnudan, reflexionan demasiado. Y, por añadidura, la fusión que e! novelista pretende, entre un estilo natural y corriente, a vuela pluma, propio
para la nanaci6n, y el adecuado a las disquisiciones psicológicas, pictóricas,
explicativas del ambiente físico y moral de la novela, falla y agobia la atención. Falta, en suma, arquitectura, pon,d eración, evidencia humana.
No basta para la verosimilitud, ni hace falt~, que las cosas hayan sucedido
o puedan suceder tal y como el novelista nos las cuenta. Es preciso limitarlas
en el espac_io. y en el tiempo. En el espacio y en el tiempo reales-390 páginas
repartidas en las horas, con los necesaribs respiros, de que el lector puede disponer para leer la novela.
El protagonista, hijo de familia enriquecida, vuelve de In~laterra, donde se
ha educado, a Madrid. Cuatro mujeres se insertan desde luego en su vida, hasta
acabar con ella. en una muerte nueva, que no otra cosa es la disparatada exis•
tencia solitaria a que Se L:ondena en compaiiía de un tío suyo, bombre por de•
más extravagante- y novelesco. Esas cuatro mujeres son: la querida de un malvado, socio del padre del protagonista, una mecanógrafa, una virgen loca de la
clase media, una prima insignificante y zafia, cuyas ambiciones matrimoniales
alimenta la propia madre del galán. No aparecen delimitados de una pieza los
caracteres de las cuatro heroínas. Una misma fatalidad sentimental confunde
~us acciones en el transcurso de la fábula: Acierto innegable del novelista.
Acaso propende a presentarnos con colores excesivamente simpáticos a la 11tu~
jer mata, tipo dama ae las camelias, Por el contrario, logra justificar-sin explicación esta vez, sólo por su manera de producirse, dramáticamente-a la pobre fea, sobr~ la que se acumula toda la antipatía de cierto género de perfectas casadas. El sacrificio de la mecanógrafa vale por toda una novela. El ambiente de la calle donde vive se nos antoja el mejor fondo de cuantos se nos
ofrecen, no siempre necesarios, en La Muerte Nueva.
La grandiosidad pretendida én la última parte, la precipitación con que se
suceden episodios truculentos, en que nos parece advertir un mal con1:agio de
dannunzianismo de película, la incoherencia en, que la acción se diluye, malogran para nuestro gusto esta novela de nuestro amigo Hernáudez Catá, cuyo
constante esfuerzo por aunar la conquista del público a la dignidad literariá
-supremo don del gran escritor-le hacen acreedor a la sinceridad de una
opinión como l,1 nuestra, perseguidora de 1a verdad iuasequible.

* * *
Saulo Toróu: Las monedas de &amp;ob,·~.-Poemas.-Con una poesl,1 preliminar de
Pedro Salinas.

·
«T-6, que al mediado de tu vida
hasta nosotros te llegaste
con sólo unas monedas de cobre

�LA PLUMA

LA PLUMA

Joaquín Edwards Bello.- La M1ierte de Vanderbilt.-Novela.-Editorial

en la palma de la mano abierta,
señor eres de gran riqueza
que no se cambia ni se acuña
y tras la cual nos afanamos,
Como mineros incesantes
y como comerciantes activos,
unos cuantos hermanos dispersos,
de común anhelo, en la tierra.•

Mundo Latino. Madrid.
No sabemos a qué obedece la poca correspondeucia que se adviert~ entre
la poesía. lírica y \a novela, en lo que hace a los mo~os nuevos, que ~~ cµando
en cuando marcan con una sacudida más o menos v10lenta, la alteracion en las
normas literarias de una época.
La poesía lítica adquiere en E$paña un impulso que !:lignifica variaci,60 ¡¡b•·
soluta de rumbos desde el triunfo de Rubén DaTÍO eotre los jóvenes del 98,
con la consiguiente jmportadón de id~as francesas) hasta los prime_ros b~otes
futuristas, no granados aún en obras nt poetas com_parables a sus 1111?-edlatos
antecesores. La novela, en cambio, pese al ejem_plo de un Valle-lnclan, o de
un Bároja, no toma dirección alguna en pugna con las normas de Galdós,_ de
Pereda, de la Pardo, de Blasco Ibáñez1 v;vo y coleando triunfos no.rteamencanos. ¿Es que la sensibilidad que hemos dadry en llamar moderna, llene su expresión adecuada en la lírica, sin que sea dado intentar con éxito una nueva
interpretación novelesca del mundo?
En el flujo y reflujo de tendencias literarias y apetito'i del lector voraz, se
ha iniciado, de la guerra para acá1 cierta boga europea de las novel_as d~ av:nturas. De otrA parte, el humorismo, confinado hasta la fecha en la iroma ática
de segunda mano, según el patrón francés fin de siglo-modelo clásico-1 empieza a rebasar eso&amp; Jímües en busca de la farsa alegórica. La AfuerJe de. Vanderbitt, del señor Edwards Bello, revela el propósito de trasplantar a la novela española ese estado de á.nimo de ciertos escritores de allend~ el Pirineo }'
los Alpes, en que se funden el humorismo lírico, y la epopeya ma9uinista _de la
época-motores, vuel os, humos, energía eléctrica, ~aneo~, Bolsas, es decir, la
poetización del 1naterial t~nid? basta a~ora-por a.nt~p?éhco.
.
.
.
La Muerie de Vmlderbtll, llene grac1.11., soltura, d1v1erte, excita la 1mag~oación, mantiene el inlerés eh pos de la página siguiente, y, sobre todo sugiere
la posibilidad de rmevos veneros vírgenes todavía de toda mirada observadora
de novelista.
Lleva un prólogo muy justo eo su exaltaci6n, del literato chileno Augusto
d'Halmar.

En este envío con que se cierra la poesía de Pedro Salinas que figura al
frente de Las monedas de cobre, se declara su intenci6n honesta. Claridad de
espíritu y sencillez de expresión son sus cualidades notorias. El poeta proclama la sabiduría del médico que profetiza la salud de sus hermanos, como si le
agradeciera má.s que la salvación de sus vidas la seguridad del diagnóstico feliz; canta el poema de la vida familiar, la hermana mayor, en quien se compen~
dian las virtudes del hogar, las tertulías tranquilas y apacibles de su casa1 el
juego de los pequeños-paz y serenidad simplemente evocadas, rara vez sugeridas por una imagen ideal sin correrpondencia inmediata en 1a realidad - ;
canta a la barca vieja, a la casa en construcción, al borracho pintoresco de la
calle, que se embria~a de vino como el poeta, su compañero in mente, de en~
sueño; canta fraternalmente al poeta 1 cuyo libro Je trae una ráfaga de emoción;
canta las cartas vulgares, los viajes discretos, la lámpaga amiga, la hora del
ángelus.
Contrasta la inspiración 'recatada de este poeta canario con el esplendor y
el bartoquismo, que ya, por virtud de la poesía de Tomás Morales, de la pintura de Néstor de la Torre, se nos antojaban necesaria acomodación de la expresión literaria y pictórica-confundidas incluso eu las obras de Néstor y de
Morales-a una sensibilidad propiamente isleña.
La poesía de Saulo Torón tiene, sin embárgo, no sé qué especial acento
-dentro dé la generalidad y hasta vulgaridad de los temas que prefiere-, no
sé qué dejo característico del esptritu canarío, en lo que µueda tener de escala
obligada en el viaje espiritual de Esl?aña al nuevo continente. Un latido universal en el que perdura cierto eco provinciano:
«Palabras fugitivas
mis monedas de toóre
que al mundo vais a circular, o acaso
a saber del olvido de los hombres:
que el destino os depare
mejor suerte que a mí ... Que alguno log.re
sacar del cobre vuestro el oro suyo,
y que ricos y pobres
en vuestro amor 5e unan 1 como buenos
y bíblicos ap6stolcs.&gt;

•• •

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1

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Juan Ruiz de Afarcón.-los Pavores del J ,f u;;:Jo.-Edición de Pedro Henriquez Ureña.-Cultura, Méjico 1

1922.

Contrastra con la exuberancia y profusi6n del teatro clásico español, la meaura del mejicano Alarcón. No es la pi-imera vez que hemos tenido ocasión de
St&gt;ñalar ese comedimiento, como peculiar de la literatura mejicana, patente en
la literatura española t:Q.Oderna, y mucho más .comparándola con las del resto
de Ja América que habla español.
No se ha de exagerar, con todo, ni atribuir por entero a cualidades de raza .

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LA PLUMA

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y de civilización, lo quet en el caso de Alarc6n especialmente, es efecto de la
fatal reacción de su espíritu contra el destino: la agudeza de la sátira, Ja complacencia en las virtudes morales y su exaltación, más se debell sin duda a los
defectos físicos del autor de La verdad sospechosa, que a otra cosa. Por lo demás, si es cierto que sus comedias se distinguen de las de sus contemporáneos
más grandes, por un sello especial de dignidad y compostura, no lo es menos
que en punto a arquitectura su teatro no rompió deciC.idameote los moldes al
uso. En Los Favores deJ Mundo, recientemente editado en Méj\co, se echa de
ver cictto cuidado en trabar rigurn·s amente las variadas incidencias de !a intri•
ga; pero ésta no rebasa los límites canónicos de la comedia de capa y espada.
En cuanto a la lección moral, no falta tam'póco en los grandes ejemplos de
Lopc, de Tirso, de Calderón, de Moreto; salvo que en Alarcón, y ello 'no re.dun•
da, para nuestro gusto, en alabanza suya, los sucesos de la acción dramática
están encaminados con orden tan premeditado a la moraleja, que la fábula, de
tan evidente, pierde consistencia humana Es fodudable 1 no obsbmte la rigidez
con que pinta los caracteres dramáticos, que ese mismo empeño moralizador
le hace ver y declarar la condición de los personajes de que se vale, antes que
su aparato y comportamiento más exteriores y pintorescos, como suelen sus
contemporáneos de la metrópoli.
La presente edición de LQs Favores del A;/undo, cuidadosamente impresa, va
precedida de breves ensayos acerca de Alarc6n y su obra, ya pi!blicados en
otras ediciones y revistas por Alfonso Reyes y Enrique Díez-Canedo. En ellos
se fija con seguro trazo la figura de AlarcÓl'l y se deducen comentarios de gran
originalidad, sugestivos e interesantísimos, no ya para el estudioso, mas para
el lector en general, a quien se dedica esta edición popular.

* * *
Alfredo Pimenta: Prelexlos e R'q'lexoens.-Pdmera serie: 1920-1922.-Lis•
boa, ~ICMXXIL

No compartimos po1· entero el credo estético de nuestro colaborador. Credo
estético que es más bien una norma de vida. Aristocrática, refinad&lt;1. señera.
¿Quiere esto decir que prefiramos una existencia anodina, fea y toi-pe? No; c:ida
cual tiene su ;ilma en su almario y tiende a vivir plenamente. La discrepancia
está en las limitaciones a que sometemos el gusto propio. En el caso de nues•
tras afinidades o diferencias con Alfredo Pimenta, pudiéramos decir que esta•
mos de acuerdo en cuanto afirma; mas no en todo Jo que niega.
Pretextos e Rejleroens es una colección de notas breves y apostillas circunstanciales, entreveradas de expansiones líricas en prosa, a los pequeños acoote•
cimientos diarios de la vída literaria y artística. La lectura de un libro, la asistencia a un concierto o a una exposición, los bailes rusos, un simple paseo, o
la consideración del crepúsculo vespertino desde la terraza de un café, una
conversación con una dama en un salón, son motivo para otras tantas divaga·
ciones de varia lección, eu 1as que se descubre siempre el mismo sentido críti•
co, irreductible a la realidad.

.
.
uesto~ por el tráfago de la vida
Enemigo de los hábitos d~mocrát1cos,
d esPiritual con !o:s Wilde, los
moder □ a, Alfredo Pimenta vive en
~-tístico muy fin de siglo XIX., ;10
Lorrain los Bum e Janes, vacado a un I ea a todo intento de clasificar su 10·
'
• t · ue pretende
oponer a
á
rece
obstante la res1s encia q
,
scritor es:pañol co11tempor neo,_pa · .
dependencia. Cuando habla de a 1gun e
b a de circunstancial, de tributo al
r¡ducir su admiració~ a lo que bay_en ~u v:lle-lnclán limitadas al -preciosista
gusto de la época; aSl_ sus referencias e h n ens(lnchazado y ltmiianizado .Y.ª•
de ua tiempo al tslibsta, cuyas normas se a
o admite la colaborac1on
,
,
. foa Pimenta en suma, n
sin perder de su grncta prlS t .
p . t en la negación de ver d adera
anónima del pú.blico en la obra ~e arte. ers1~:nor intento utilitario. No sólo
calidad artística a Jas obras realizadas c~a el e juzga de la belleza del cuadro,
cree en la virtud aristocrática_del arte, s1i1~ s;¡udificultad.
del poema, de la sonata, prec1sament~Jrdad delicadísimos, y sobre _todo, no
Ello revela temperamento y sens1 l 1
1 es íritu cosmopolita de Al·
obstante Ja universalidad de los temdasl tri31ad~=u~:so, Je no es un tópico a qu_e
fredo Pimeata, descubre ese fondo e ª. ?1ªd 1 mundo civilizado, mas la condt·
haya reducido a Portn~al la ,incomprens1on :eblo libre, como concjencia hu·
ción esencial de su ex1stenc1a, no ya como p
mana.

he::ªr1mg

•••

, 1

la tradudda del italiano por J._Sán·

Mario Puccini.-Viva la anarfu,a.-[f,Nov_e. deboli e uomini" Jorti.-Le Sp1ghe,

cbez Rojaii,-Editorial Aménca.- om,m
Milano, Fratelli Treves, ed.
.
·. es r,n el orden espiritual, como
Pocos campos de experimentacuSn tan feiac ' '.d ocasión de respirar iU
.
h
'd
vez
en su
. d de
Italia. Quien qu1era que aya tem O una
d v1 acraños qiJe la leni1tu
•
•
·
, ·e por mucho~ esen.,,
·
¡¡ a
ambiente, conservara pflra s1em1 .1 ,
_ ·vas de energía adquinda _en e
r ·
la existencia normal le depare, c1ertasre,,er U 'd de América suscitar en el
siempre causa el especgor de- la vida italiana. Podrán los E 5 lad?s. ni . os
ánimo e*.· ·un español el a.sombro_ Y aturdimiento qte fsico v espiritual. Pero
táculo r:e la velocidad ea cualquiera de sus aspet ~~r;s la lui serena quepa·
ha de faltar e.n ta\ preponderancia de energ¡¡t ~x
No hay en el mundo
1
rece difundir su gracia de siglos sobre la vor 10 e l
:aYor rapidez, con más
país a1gL1no con mayor ..::apacidad de adaptac1 n, con
sensibilidad.
. T ación europea con la guerra,
En el punto crítico a que ha llegado la civi iz
ugoa por lograr una
.
¡
¡
roa de esfuerzos en P
d
Itaha representa ta vez a mayor_s_u .
ómico moral. Hasta don e es_a
nueva estabilidad1 un nu~vo equ1hbn~ econ
de!arrollo requiere la parst•
crisis se manifiesta en la hterature, es tema cuyMo . p
· • ¡ viene tratando
10 1 0
monfa. y método con qne nlleS t ro co Iaborador ano u·ucc de uoa opiu1º6 n per·
· t
·,
representa va
en sus crónicas. Por más que su ID enctoni d
oetáneos más afines, vaya
sonal al par que corr..partida por el ~rnpo e s~;- e adquiere un vigor, una
paladinamente declarada en sus arbcul0s de Ctt tea,
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315

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claridad singularísimos en sus creaciones puramente artísticas, en obras como
este Viva la Anarquía! recientemente traducida al español.
Hemos dicho que se trata de una obra puramente artística, y casi e3tamos
ya arrepentidos de nuestro aserto. Eu todo caso, esa puridad no excluye en
modo alguno la combinación de elementos, no ya meramente narrativos o de
invención, mas satíricos y aun en parte priacipalísima, de crítica literaria.
Tomando un punto de apoyo en la realidad 1 y en la autobiografía incluso, el
novelista se propone en Vha la anan¡u{al pintar el mundo apenas se aventura
e1 protagonista a comprenderlo y reconstruirlo idealmente sobre las minas de
la guerra. En esa n~construcción, radica a nuestro entender el alto sentido de
la novela, ita1ianísima, y por Jo tanto lo más adecuada a la comprensión del
lector español.
~
La actittid espiritlla] de Mario Puccini ante la disolución de los valores mo.
rales en que se cimentaba la vida anterior a la guerra, parece envolver, a pri•
mera vista, ese supremo desengaño en que juntan su nihilismo prestándose
fuerza mutuamente, anarquistas y conservadores a u.Itram:a. La solución es, con
todo1 digna de un espíritu liberal. No se ha de entender por estos términos que
Viva la anarquía! pertenezca a ningún género de literatura política. Hay en
sus páginas humanidad, y ello implica necesariamente que el autor aborde, por
boca y, aun mejor, por obra de sus personajes, problemas cuyo engranaje cons•
tituye Ja vida misma de estos días de lucha, de renovación, de amanecer
cruento.
¡Lástima que las míseras condiciones en que medra la librería española ha•
gan pasar inadvertida hasta la fecha, la novela de Mario Puccini!
El pequeño volumen, titulado úomini debo!i e 11011#ni forfi, contiene tres no•
vela~ cortas, inspiradas en e1 mismo criterio de realismo, a lo Verga, saturado
de crítica humana dentro de 1a gran tradición de Maozoni, en que inspira sus
propósitos el fecundo autor de Viva ta anarquta!

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•••

:111il"

Carlos Préndez Saldias: Et alma en los cristales. (Ilustraciones líric ~· de Ga•
briela Mistral y
Chile, 1922.

' 1

J. Lagos

Lisboa. Portada de Laureano Guerra.).- rntiago

Esta colección de poemas «es propiedad de la mujer amada. Queda hecho
el depósito que marca la ley•. ¿Buen humor? No, sino romanticismo ingenuo.
Es poeta qu(l! pulsa lira, a la que arranca sones acordados, a tono eon toda
clase de músicas oonocidas. Algunos poemas, como el titulado cMi estrella•.
denotan distinción y gr3cia poco comunes:
Tan vaga y pequeñita, que en la noche azulada
tiene apenas el débil claror de una mirada.
Los ojos agresivos de los sabios austeros
ínMilmente buscan en las altos senderos
la lumbre soñolienta de la estrella dormida.
316

Se niega a la mezquioa ciencia de los austeros
¡y encanta la brumosa nostalgia de mi vid al
Ha siglos que los hombres a la noche preguntan
el lejano misterio de la estrella que falta;
yo, cuanrlo las p.rimeras luciérnagas despuntan,
siento el beso inefable de una estrella muy alta!
Quieren darle los sabios en su ciencia pequeña
un nombre como a todas las estrellas vulgares,
y decir a la triste caravana que sueña:
¡apareció la estrella que se perdió en las naves!
Pero tú, la ermitaña de los cielos profundos,
mientras la ciencia diga su vanidad eterna,
has de seguir velada para todos los mundos,
¡y besandó la'5 aguas vivas de mi cisterna!
C. R. C.

•••
En el número del mes corriente de La Nouvetle Revue Francaise, Albert
Thibaudet dedica sus habituales Re'fl,exiones sobre literatura a la crisis del pensamiento francés y a su reha,bilitación ante el mundo:
cEs inótil decir una vez más que la figura actual de Francia no es la que e~peraban quienes están habituados a verla ocupar un lugar eminente_en el pai•
saje universal de las ideas y de las formas. Tanto más inútil cuanta que no soy
de los que se preocupan y lamentan, a este r:especto, des~edidamentc. Hay
alao mejor que hacer. De una parte es interesante y ventajoso el recor:·er los
sa7ientes de esa figura, engendrándola con el pensamiento. Por otro lado, podernos considerarla como uaa especie de corteza, de caparazó~~, un _tanto duro
y denso, impuesto por cierto impulso vital de defensa, Y en el rntenor_ del cual
se opera la c:volu.ció.n que, de hallar circunstan~ias favorables, dará mana~a un"'a
figura más ágil, compensando en solidez in tenor la actual d~reza cal~~rea. dc
1a periferia de su muro defensivo. Es ambicioso y de peligrosa facthdad e 1.
pensar y hablar por generaciones, pretendieQ.do dibujar-una de las grandes
tentaciories de la crítica-un diseño de la generación venidera. L~ más qu~ se
P uede hacer es reconocer, más o menos frágilmente, algunos equipos, que tm. ¡ a con d.1c100,
·' el terreno 1 el
plican o implicarán equipos adversos, y presentir
· uego el público de los grandes partidos.

J

•
&gt;El' crítico que se esfuerza-en pensar as1, por equipos
contemporáneos ' por
desenvolvimiento regular y natural del tiempo social, se encuentra hoy, Y ex•
presamente este año de H)Z2, con una so 1ue1'6 n d e eo n tiouidad 1 con un °aran
317

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bien le sentaba cuando comía pan y ceboUa con el honrado pLteblO:, más que
t&gt;I Sr. Lerroux en licenciarse hn ta11dado Santa Teresa en llegar a doctora; más
doctrina que en las Facultades universitaria!! hay en cualquier discurso de! señor Lerroux. Le ha bastado arengar en Canarias para que las divinidades académicas de La Lagu.na se decidieran a zambullirlo simbólicamente en aquellas
aguas, sacándolo jurisperito regenerado. Poseemos el texto de su oración!
«Llegará un día-exclama el Sr. Lerroux, profeta-en que grandes vías férreas
han de cruzar Europa, han de cruzar el Atlántico por la línea más breve, y por
la costa del Cllotinente africano, llegar hasta América, donde se irradiarán por
todos los países 1 llevando hasta ellos el caudal de nuestra rique.za, las palpitaciones de toda nuestra vida. Esn L.0 VERÁN LAS (;KNERACIONBS VKNIDRRAS.:t ¡Pues
tendrán que abrir un ojo tamaño! ¿Y lo que se atormenta el Sr. Lerroux con
los grandes problemas históricos? ,He sentido-añade-un gran dolor en el
corazón cuando algunos pensaban que acaso hubiese sido preferible que no
hubiese nacido Cristóbal Colón.:t ¡No se apure, doo Alejandro; ni se duela de
nada! Podemos asegurarle que si CristóGal Colón no hubiese nacido, no tendríamos toros de la ganadería de Veragua; lo demás, sería casi lo mismo. cHa
de pensarse siempre coa la mirada fija en el porvenir, como pensó Inglaterra
cuando 1 coN oos SIGLOS DK A.NTIC[J&gt;AClÓN (?) ocupó Gibraltar, se hizo daefia de
Malta 1 dominó el Egipto, para hacer de la India un pueblo auxiliar (o para kacer !tablar a Lert·oux en Las Palmas) y poder expansionar su riqueza, abriéndose nuevos mercados.:t Esa _prev~sión inglesa será mucho más admirable de
aquí a cien o doscientos años, cuando el Lcrroux que esté de tanda eche de
ver que los ingleses se apoderaron de Gibraltar ccon cuatro siglos de anticipación». Pero los ingleses mismos, con ser quien son, no pueden competir con
Ja Providencia, que biza nacer a Jesuc1•isto eL1 el comienzo exacto de la Era
Cristiana, precisamente mil novecientos veintidós áños antes de licenciarse en
Derecho el Sr. Lerroux.

•
320

A:ilO III.

MADRID, NOVIBMBRE 1922

NÚM. 50.

UN LIBERAL DE ANTAÑO
EN LA MUERTE DE DON AMÓS SALVADOR

niño, la idea que yo tenía de los patriarcas era por
demás imponente; la luenga barba blanca, la túnica, el aspecto grave con que los pintaban las estampas del Fleury,
sugeríanme la impresión de una voz tonante que amedrentaba mis sueños. Como después he visto alguno sin tal atuendo
bíblico, de primeras no lo he reconocido.
Hace el nombre a la cosa. Aunque no lo sé de cierto, no creo que
el nombre de pila de D. Amós Salvador respondiera a ninguna tradición antigua en su familia. Sin duda sus padres, a usanza castellana
de cristianos viejos, pusiéronle simplemente bajo la advocación del
santo del día, en que nació. El apellido Salvador ¿denota ascendencia
de judíos conversos? En todo caso, Amós Salvador es nombre que
imprime carácter, que parece definir ya de por sí una personalidad

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XXI

UANDO

321

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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>Azaña, Manuel, 1880-1940, Redactor</text>
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                <text>Rivas Cherif, Cipriano de, 1891-1967, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA PLUMA
bía p;1rado atención en el nombre ni en el descubrimiento del poeta ausente.
«Es algo así como Góra, Góra, pero tan difícil...», insistió Miss Natalie Clifford
Barney sacando fuerzas de su flaqueza de memoria.-¿Góngora?-aventuré-.
Cest fªl

La Confnsion de Lémuel, e~ un libro de pequeños poemas herÓ'léticos, precedidos de una epístola, a modo de prólogo simbólico, de un simbolismo
pseudo-filosófico, místico, e incidentalmente inspirado en motivos pe rsonales
a que se alude por confidencias sucesivas. ¿El señor O .-W. de L.-Milosz, es un
mallarmeano? Un mallarmeano de salón, en todo caso. Del salón. gongorino de
Miss Natalie Clifford Barncy. Lo más ínteres2nte para el crítico, y aun para el
dílettante, del libro del señor Milosz, es la sombra, el eco, la evocación-a través de la depuración occidental, francesa-del evidente espíritu eslavo que de
sus páginas trasciende.

• ••
Céline Arnauld.-Poin/ de mire.-PoCmes. Collection 11.Z, Jacques Povolozky
et Cie.-París.
Un retrato, al lápiz, de la auton, puesto al frente del librito, nos predispone en su favor. Más que por su hermosura, por el androginiomo gracioso que
sus facciones, su figura, su peinado, su traje, denotan. Es el suyo, sin duda, un
tipo muy de mujer moderna, cuyo mayor encanto está en la perversión inocente con que se produce y nos solicita. Es romántica. Romántica, todo Jo dernier
cri de la moda literaria que se quiera, pero lo es. Pretende sorprendernos con
el misterio, harto descubierto, de sus ojos, de su paso masculino, de. su humorismo lírico. Es inútil que nos diga cosas incongruentes, en versos estrafalarios , Va ve:;tida por un buen modisto, lee los últimos libros, sabe estar en la
sociedad de las gentes de letras de París. Su gracia exige cierta comprensión
del lector, e-s verdad. Pero ya, nos guste o no, lo comprendemos todo. Lo que
ella misma no sabe, se explica por el psicoanálisis.
11.Dans ce monde traitre rien
va trop vite ni trop tard
l'aspect des choses depend ,
du Poin.t áe Mire du regard,,
que pudiéramos decir, traduciendo libremente la profética kumorada relativista de nuestro Campoamor.
c. R. c.

160

A:'l'O Jll.

1

~!ADRID, SBPTIBMBRB 1922

NÚM. 28.

~ COMEDIA
BÁRBARA. LA ESCRIBIÓ DON RAMÓN

CARA DE PLATA

DEL VALLE-INCLÁN. JORNADA SEGVNDA &lt;1&gt;
ESCENA PRIMERA
! ' !ANA DEL PRIOR: Fttévil/ad,señorío, como lo declaran
sus púdras insignes: Está llena de prestigio la ruda sonoridad tk sus
atrios y quintanas: Tient su. crónica tlt piedras sonoras: Candoroso romance de rapiñas feudales y banderas tk gremios rebeltks, frente a condes y mitrados. Viejas casonas, viejos linajes, pergaminos viejos, escudos marcos, pregonan las góticas fábulas de la Armería Galáica. ¡ Viana

dd Prior! Feria renombrada en la Octava dd Corpus. Nunca faltan
lusos y castellanos.-Un campo verde con robledo. Velarios.-Gentío. Ganados. Vistosos tendales. Portugueses talabartes, jalmas zamoranas,
pardas esta111e,ias. En las bayetas de los refajos canta1t amarillos, verdes y granas. El asul en las calzas, y en los recortes tkl sayo. Tentk( 1) V éase LA

XI

PLUMA.

de agosto, 1922.
161

�LA P L U ~I A
LA PLUMA
PICHONA LA BISBISERA

r,tes de espejillos, navajas J' sartales, fulgen al sol, y bajan en dos
carreros por la cuesta tnlosada con prosapia romana, )' aun traspone11
ti arco qut comunica la iglesia dt un convt,zto y u.,, palacio. Bajo gr1111,-

¡Agua de rosas para los ojos! ¡Petaquillas del presidio de Ceuta!
¡A la rueda del biribís, que a todos contenta! ¡Amigos, ya desconocéis a Pichona la Bisbisera! ¡A cuarto la suerte! ¡A cartiño rabelo!

des parasoles, tienen el tabanque tunos y buhone,os que el barato_¡• la
suerte pregonan 1 y con arte !(i!ana engat!an a los mara·vitlados aldeanos. Ciegos y lazariiio.'i cantan sus romances.

EL CIEGO DE GONDAR

¡Se cansa la boca de cantar! ¡Se cansa el pie de bailar! ¡Se cansa
el hombre de picar en la misma mujer! ¡Y los ojos nunca cansos en
su aquel de mirar y contemplar!

UN PREGÓN

¡El Ciprianillo! ¡Libro para toda casa y personal

.1 11

OTRO

¡Sanguijuelas de la Limia! ¡Sanguijuelas!
OTRO

¡El zamorano! ¡Lienzos y mantas!
EL MARAGATO

SO.VORA DE FEUDú Y ESPUELA una tropa de s1is jinetes,
galanes achalanados, mtra por la quintana y a la puerta del mesón
/Úscabalga. Son Cara de Plata y sus lunJZanos, Don Pedro, Don Rou1tdo, Don Mauro, Don Gonzalo y Don Farruquiño, el 1nt1zor de los
stis, qut luce tricornio y btca,perdurabits dir:isa,; de los colegialts tn el
seminario de Via11a del Prior. Con las varas golp,an la puerta,)' reclaman al mtsontro. Acude la coima.

¡Mal rayo te parta, Lucero!
LA COIMA

PICHONA LA BISBISERA

¡A cuarto la suerte' ¡Rosarios, naipes, verduguillos, alfileres! ¡A
cuarto rabelo 1

¿Qué se ofrece?
CARA OE PLATA

Apronta un jarro.
FRENTE AL MESÓN, un labriego, cetrino y endrino, co1t
hábito de e, mita,lo, salmodia la confesión de su vida, si ahora penitente, antes disipada. Pecado, sangre y candor de milagro.

LA COIMA

¿Del Rivero, o de la tierra?
DON 1-EDRJTO

EL PENITENTE

¡Mirad aquí el ejemplo de un calificado pecador, que por señales
y presagios fué amonestado para que se apartase de la vida de juego
y mujeres!

Sea moro, y sea del infierno.
LA

Todo él es moro.

COIMA

�LA PLUMA

LA PLUMA
DON

FUSO NEGRO

MAURO

El mundo está para acabarse. ¡Talmente finalizando! ¿Para qué
mudar de costumbres y echarse nuevos cargos? ¡Pero me hacían
obispol Hay pocos teólogos, y los pocos que hay, amancebados.

¡Un jarro de cada cual, Marela!
LA COIM,\

Don Mauro falló el pleito.

EL CIEGO DE GONDAR

DON ROSENDO

¡Se cansa la boca de comer! ¡Se cansa el cuerpo de dormirl Solamente los ojos no son cansos en su aquel de mirar.

Sobra el de la tierra donde está el Rivero.
:EL

MARAGATO

DON MAURO MONTENEGRO, un gigar,te btrmtjo y
atrabiliario, salt dtl mtsÓlt contando dinuos. Para abravar su figura
st concitrtan, pica vaqutra, ,spuela.r y galgos.

¡Buenos mostos, en Castilla!

1¡

DON PEORITO

A los mostos castellanos, los mata el gusto a la corambre.
DON FARRUQUIÑO

EL MARAGATO

¡Hay juego dentro?

No lo cuento yo como tacha.

DON

DON FARRUQUJÑO

Cada vino reclama su sacramento. Rueda blanco, propio para
acompañar una tortilla de chorizos. Espadeiro de Salnés, bueno para
refrescar en el monte, o en un, romería o en un juego de bolos.
¡Sardinas asadas! Rivero de Avia para las empanadas de lamprea y
las magras de Lugo. Cada vino tiene su correspondencia en la vida,
igual que todas las cosas. El mundo es armonia y concierto pitagórico. ¡Y nadie me rebata, si no está ordenado de teóloaol.

MAURO

Un burlote.
CARA. DE PLATA

¿Quién tira?
DON

MAURO

El abad de Lantañón.
CARA DE PLATA

~

Voy a coparle.
CARA DE PLATA

¡Cómo se conoce que andas entre abades!
FU SO NEGRO, con su m edia sotana /,ecl,a jirones, al sol una
nalga Y d bonete lleno de t;1ú¡'arros, blasfema y dogmatiza en el atrio
tu la iglesia.

DON

MAURO

Tú le has hecho vol ver del camino, pero no le harás tirar una
sota cargada.
CARA DE PLATA

Voy a coparle.

�LA PLUMA
LA PLUMA
DON FARRUQUIÑO

Es un taumaturgo barajando.

mundo. Me junté con malas. compañías. Llevé el juego fullero por
las ferias, y con una mujer de mala vida pasé mis escándalos . ¡Por
muchos caminos fui llamado! ¡Por muchos signos amonestado!
EL MARAGATO

EL MARAGATO

Juega leal, pero la suerte le favorece.

¡Anda, aparenta cuentos, que con la industria del hábito holgazaneas, y de engaños vives como el Real Gobierno!

DON FARRUQWIÑO
EL PENITENTE

Tira siempre la descargada con dialéctica escolástica.
DON PEDRITO

Hago penitencia por mi salvación.
CARA DE PLATA

Supiera Teología como sabe amarrarlas ...
EL MARAGATO

¿De qué eres reo?
EL PENITENTE

No lo he visto, y estuve reparándole como barajaba.

De muerte. ¡Peor que Caín\ ¡Tuve el hacha suspendida sobre la
CARA DE PLATA

cabeza de mi padre 1

¡Voy a coparle!

CARA DE PLATA

DON PEDRJTO

Todos levantamos una parte. Es dinero de mi padre.

¿Mataste a tu padre?
EL PENITENTE

PICHONA LA BISBISERA

Señor Carita de Plata, mérqueme alguna cosa. Esta gargantilla,
que no le faltará a quien regalarla.
CARA DE PLATA

Para ti es, y no te la pago .

Espantado de verme, cay&lt;&gt; fulminado. ¡Maté a mi padre con el
aire del hacha! ¡Bastó mi saña para matarle! Me criaron mis padres
con el vicio del hijo único, donde fué la mayor causa de mi perdición. Salí a mozo desenfrenado.
CARA DE PLATA

CON LA S TA ZA S dtl vino m la mano, pm,tra m el mesón la tropa dt Montmeg-ro. Cara dt Plata queda un momento suspensu
m la puerta, oyendo al mozo pmitent, y al Maragato.
EL PENITENTE

Del Demonio revestido, dejé la casa de mis padres y salí a correr
166

¿Cómo te llamas?
EL PENITENTE

Maldito me llamo. Mala intención. Mal pensamiento. Negro infierno. Reo de Satanás.
167

�LA PLUMA
LA PLUMA
CARA DE PLATA

ESCENA SEGVNDA

¡Embustero!
GRACIOSO m ,! tÚsngravio, deja u11a moneda de plata en la
ma110 del po, diosero, al tiempo que la palabra en ,l aire. Y mira por el
mesón con gmtiles paso.&lt;, llevándose al hombro las jalmas d,t caballo.
PICHONA LA BISlHSERA

Ese que ahora entró, tampoco está libre de matar a su padre. Miran los dos a una misma mujer.

UN HUERTO CON PARRAL, A ESPALDAS DE LA
VENTA . Tragi11antes chalanrs _y ,ufos clérigos. en una rinconada,
tiran al naipe, tl juego clásico de las ferias españolas, gallos Y albures.
que dict11 los doctos.
EL ABAD DE LANTAÑÓN

¡As en puerta!
EL INDIANO

Horita, quebró juego. Se daban judías.
FUSO NEGRO

UN CHALÁN

Celos con rabia a la puerta de la casa. Matas a tu padre y libras
del verdugo. ¡Touporroutóul Ese sí que es milagro del Diablo. ¿Tenéis conocimiento? ¡Bueno! ¿Te saludas con ese sujeto? Ahora está
publicado su gobierno sobre el mundo. El clero lo pasará mal, y las
putas beatas, todas en camisa, irán a una hoguera.
EL MARAGATO

¡No he visto eso!
DON FARRUQUIÑO

¿Quién tenía el corte?
PEDRO ABUIN

Yo lo tenía. ¿Qué se ofrece?
DON FARRUQUIÑO

¡Si no repelan al Diablo!
¡Benditas tus manos!
FUSO

NEGRO

,Sabes quién soy? ¿Los estudios que tengo? ¿Te pones conmigo?
¡No te pongas que saldrás perdiendo! ¡Todo anda mal! El mundo
visto es como está descaminado. Entre un viernes y un martes se
escachiza en mil pedazos.

PEDRO ABUIN

¿Gana usted?
DON FARRUQUIÑO

¡Indulgencias!
EL ABAD, lento y socarrón, apila los dineros, pei11a tl naipe Y lo
pone al corle. Do" Mauro tiende m brazo de gigante, y el clerigote

161

queda. con la mano sobre las cartas.
169

�LA PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

Lo tiene pedido el Capellán de Lesón .

EL ABAD

No respondo a preguntas impertinentes.

EL CAPELLÁN

Se lo cedo a Don Mauro.
EL INDIANO

¡Qué jueguecito, ché! ¡Recién quebró con el Rey! ¡Cabrón!

EL ABAD habla oscuro, entornando los ojos. Tiene vuelta sobre el tapete la baraja, y encima cruzadas las dos manos. Cara dt Plata
sonríe, rubio y btllo, .:,poyado tn la pica vaquera, al hombro las.fa/mas
cantándole alegres.

EL VIEJO DE CURES

Ya lo dijo el refranero: Con maricones y putas no te metas a
disputas. Por sota y rey nunca jures, ni tu dinero aventures.
D O N M A U R O, soberbw y callado, asesta los ojos sobre ,l
naipe y juega su dinero ,n un rey. El Abad, acastillado y enjuto, la
nariz torcida, la boca dibujada como una boca de pitdra, corre la pinta
y oficia dramático .Y lento.

CARA DE PLATA.

¡Señor Abad, con lo que yo le quiero!
EL ABAD

¡Tengo los ejemplos!
CARA DE PLATA

Dígalo, el venir a dejarle las vacas paternas. Treinta onzas portuguesas.

DON MAURO
EL ABAD

Me quedo a la luna, si ese rey me falla.
Estás demente.
DON FARR UQUIÑO

CARA DE PLATA

¡Que te falla!
DON MAURO

Quiero que tenga usted de mí un buen recuerdo.

Pues en él voy.

EL ABAD

CARA DE PLATA

¿Qué hay en el monte, señor Abad?

170

CARA DE PLATA

EL ABAD

¡Va usted a ganarme las treinta portuguesas? Yo se las juego.

CARA DE PLATA

A UD A Z Y AL E GR E, ti hermoso segundón arra.fa sobre la
mesa una bolsa sonora de oro. El tonsurado la sopesa.

¡Desalmado!
¿A cuánto sube?

¡Desalmado!

171

�LA

PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

DON MAURO

CARA DE PLATA

Recuerda al oráculo de Cures: Con maricones y putas no te meas a disputas.

¿Están aquí?
Contarlas puede.
1

CARA DE PLATA

EL ABAD

Allá veremos.

No te admito la jugada. Tienes la leche en los labios.

1

CARA DE PLATA

EL A.BAD

Aún estás a tiempo de retirarte.

No es la edad lo que se tercia,
EL ABAD

DON FARRUQUIÑO

¡Cátalo visto! El rey de copas.

¡Réprobo!

CARA DE PLATA
CARA DE PLATA

Esa maldita baraja no tiene más que reyes.

Tire usted.

EL ABAD
EL ABAD

Advertido estabas. No dirás que te robo los dineros.

Voy a complacerte.

DON MAURO
CARA DE PLATA

Las treinta onzas en la doble, matando la pinta de espadas.
DON MAURO

Mi carta es el rey.
EL ABAD

¡Juego! Rey en puerta.
EL lNDJANO

Quien eso dice soy yo. Tiene usted la baraja amarrada y tira
el pego.

EL RO y O G l GANTE levanta 1~ bolsa dt las trti11ta p,rtugutsas, y la rueda dt jugadores se apasiona y revuelve: Titnt un
acento dramático, una ruda corrtsp01ukncia de voces y ademanes. El
tonsurado saca un pistolón. Cara dt Plata st inttrpont y arrebata a su
htrmano la bolsa.

Estaba oyéndonos el pendejo.
CARA DE PLATA

Palo de espadas. No pierdo ni gano. Sigo en iguales, jugando el
blanquillo.

CARA DE PLATA

Ganó el Abad.
DON MAURO

Con trampa.

�LA PLUMA

LA PLUMA
EL ABAD

Goliat, que te abraso.
DON MAURO

¡Tahur!
EL ABAD

¡Judas!
DON MAURO ,estalla .,u vara. El fogonazo de vn tiro, cha-

.,,

fl

ramu&amp;cas, olor de pólvora, ladridos, denuestos, espantos. Don Jl,fauro

pelea }ar desasirse entre clerigotes y chalanes que le ac011sejan y traban. El Abad, can la sotana rata y la pistola h1tm,ante, caminando de
espalda, pega con la puerta del huerto y escapa. Repentinamente se
aclara el tropel. Cara tk Plata tzene en la frente el rasguño rojo de
una bala, y todo un lado del rostro, negro del fogonazo . Se lava con
vino, y sus hermanos, con sorda brama, /tacen rueda mirándole.

PAISAJE
C,stío. eluema el sol. C,l aire duerme.
fNace la tarde, muerta de pereza.
93ajo la espesa copa de un castaño
un pobre can escuálido bosteza.
cSe oye zumbar un moscardón. C,l burro
de la noria tropieza a cada paso.
C,l campo está amarillo, pardo, verde.
{;l cielo es de un divino azul de raso .
f!{ay una calma eterna en cada hoja,
en cada florecilla de la linde.
Gl gañán ha dejado la faena.
Los párpados entorna ... fl{,[ fin, se rinde.
eluietud. .Silencio. cSoledad. .;1l Nlos,
tiembla una hoja, pía un pajarillo.
flnesperada y amorosamente,
pasa y nos besa un fresco vientecillo.

ANTE LAS CUARTILLAS
;JU fin, suave cuartilla inmaculada,
a profanar me atrevo tu blancura.
elsado so,¡, si bien de prematura
no puede mi osadía ser tildada.

'j/a con la vista, de leer, cansada,
y con la vida, de luchar, madura,
y con el alma, de sufrir, tronchada,
quiero que seas tú mi sepultura.
1

75

�LA PLUMA

LA PLUMA
Gn ti, en efecto, enterraré las penas
de que mis horas idas están llenas,
mi ardiente sed de eternidad y amor.

'Y, cuando ya no sepa qué contarte,
dareme al rezo, y volaré a otra parte,
donde todo, tal vez, será mejor.
ADOLFO RUBIO

Cluiero ser cómico,
hacer reír y llorar al mundo,
ser héroe y cobarde.

'Godos los hombres en uno,
como :Dios.
:Dios solo hace ya papeles de barba.
Gl humor herpético sale a la cara.
Gl humor lírico va por dentro.
Gl verdadero culto no tiene signos exteriores,
bombo, platillos ni campanas.

FACECIAS
'Godo está verde: tus ojos, la tierra
la esperanza de que repintan la puerta oscura de la taberna.

9f. los muertos les cierran media puerta.
¿.Son todos tuertos?
5Cuelga de brazos caídos.
'Un mundo todo de mancos.

EL A~!ISTAD

-'Yate ideal en figura de corazón.
fNo es velero a todos los vientos ni navega a todo vapor.
fM.atrícula particular y amarras en seguro puerto.
.Co tripulan solo dos hombres sin más carga ni pasajeros.
fNo es pirata como el 9l.mor ni en el cabo de los 'Gormen/os
se pierde.
Gnarbola pabellón cándido . .Cleva el casco pintado de verde.

:Místicos ojos al cielo
ven pajaritos sin cola.
:Mamola.
9'uego de niños.
'Y de monjas .

c.

RIVAS CHERIF.

.Suspiro: bostezo puesto en verso .
.Son rimas fáciles las ya aprendidas
fM.ujeres conocidas
las que el deseo sabe de memoria.
!Por miles cuenta vírgenes la 5Cistoria.

.,

XII
1'¡6

'77

�LA PLUMA

a Fulano. Si es en las letras, el color local no Jo percibo; Jo vistoso me
irrita; y en los modos de tratar el lenguaje, pongo al escritor que acerca
nuevamente dos vocablos desgastados, y saca de ellos un acorde también
nuevo, delante del que va volcando en la senda trillada del estilo, palabras como pedruscos, para que tropecemos, y caigamos de bruces, y se
nos acuerde Jo que hemos leído .
Que mis observaciones acerca de los curas sean, cuando más las ha•
bría menester, pocas, viene de esa tendencia descrita, que no me ha de-

LOS CURAS OPRIMIDOS

jado escudriñar la huella de cada profesión en el carácter humano, o las
variantes de la probada zafiedad general, según los oficios . Se me ha
atrampado la vena de Jo cómico. A dos pasos estoy del aborrecimiento
de Alceste. Con que sea ingrato el comercio sociali me sobra: no tengo

observado poco las costumbres de los curas, digo los modos de vivir determinados por el orden sacerdotal, en que
consiste el papel de cura. Defecto es de m1 sagacidad, que
usta más de Jo general, y de generalizar con cualquier motivo que de ;sparcirse en Jo ameno, en Jo especial, o en Jo pmto~esc~.
El detecto es ave en un siglo de documentación y de rarezas, on_ e
luce más el fi~ero' que el raciocinio; pero es mejor abundar en es.tas,~E

~~~:¡:;::~;;::

ltj:t::;i~::;r:~:~~!~~:n: 1::i:::0~!J:i~~it:s,1~~t::~
1 b oaría mil libertades particulares. Tirama inexorable, porq
~:r:; J:so~~~n del temperamento, sino rigorismo extremado de Ia ~~:::
ligencia, ofendida de no ver las cosas gobernarse por Jo que m_am 6 bien
d d Me place Jo que se razona, refinendolo a un canon_
:;:::::~:t::;~: : 0 j0 que vale sólo por su fecha, o por sus facdciones s111r·¡
n· ensarlo Prefiero levantar hoy un ,scurso so re
~::;~ ~:~~e:e~!~' se~ ~rró~eo.", al ac~rreo de materialesd Pª~:i:'\i°:~'.
más dichoso, discurra manana en m,lpuesto. De! :::. ;boles 'cerrada
,. D 1
·or re alo es una llanura no muy opu enta, con u
~or afguna barrera natural en el extremo donde alcanzan _los o¡os . a ~o
mundo moral, como estoy exhausto de compasión, me importa, Je

por qué dividir en dos manadas, una para los clérigos, otra para los laicos, a tanta pécora como me aflige con su cacumen estrecho y sus intenciones podridas. Faltándome preparación especial, se tachará de frívolo este parecer, parecer vago, de simple aficionado: que no pueden ser
los curas gente oprimida . El clérigo irredento es invención nueva, contraria a las promesas del bautismo, a lo que nos enseñaron en la cuna, a
nuestra experiencia, por truncada que brote, y a los fines de la vocación
de cura . «Este hábito es una libertad~, decía un gran misionero, no ins-

crito en nómina ni amedrentado por el peso de la cruz. Ya no Jo es.
Ufanos porque entienden de curas, pintan algunos a la clerecfa encadenas, o igualan al clérigo con el soldado, el presidiario u otros tipos sujetos a una autoridad que no rinda cuentas. Leo el escrito de un capitular
reverendo. donde se llama (¡a buena hora, señor ilustre!) a los espíritus
liberales del país en auxilio del clero oprimido. Los sacerdotes ya no se
sienten libres en su hábito. Van camino de formar una de esas clases su-

fridas que impetran mercedes del Estado. Los partidos extremistas, si
perseveran en la cordura española, que manda no suscitar recelos, no

espantar a las fuerzas sanas, acabarán por tomarlos bajo su protección.
El levantamiento general de presbíteros, daría a la revolución en ciernes
una faz original, y tal vez fuese la prenda del buen éxito. Pero esto es lo
exterior. Si la opresión es cierta, psicológicamente, y los curas lo sienten

sumo, lo que conviene al mayor número, o a todos, no le que le cump
'79
178

�LA PLUMA
LA PLUMA
así, 0 no son lo que dicen, o no son como deben. Me niego a ir en socorro de las sotanas cautivas.

El cura que primeramente conocí, era capellán de ladrones. ~onde
otros correligionarios suyos, más sufridos, conllevaban capellamas de
monjas, oyéndolas suspirar, plañir, diciéndoles una m1S1ta despa•
ciosa, una plática gazmoña, tomándoles por regalo. un chocolate c~n
agua, el cura de mi amistad servía las querencias rehg10sas de lo~ huespedes del presidio. Misa sucinta, al vuelo, que los galeotes?º ped1an floreos· confesión por los mandamientos, en víspera del domingo In Albts;
y en' caso de muerte, exhortaciones a la conformidad, proferidas con la
más llana franqueza, por este tenor: que si les iba mal en el otro mundo,
peor que en presidio, con tanta habichuela podrida y tanto verdascaz~,
no podría ser. Confortadas las almas, "_'i amigo el capellán asum1a
el hábito, el porte y el lenguaje de su pasion dommante. Era _pescador.
De ]as fangosas entrañas del río sabía sacar, _contra todo presagio razonable, fuesen cualesquiera el tiempo y la sazon, abundante pesca. Calzadas unas botas altas, oculta I• mitad del ro,:tro pizmiento bajo el sombrerote de paja, al hombro las artes de pescar, rompía por _entre el carrizo y los mimbres, en demandad~ los sitios buenos. Nad'.e se los disputaba. Era el amo de la ribera. Mas de una vez Je sorprend,, en los anocheceres sosegados del verano, tendido en la margen, v1g1lando las zam~

' i1

1
1

bullidas de sus corchos, o de pie en el filo del agua quebrando con la
red el cristal del remanso. Llegaban los sones discordantes de la música
del presidio, el vocerío, los cánticos de los feligreses del cura. ~•recia un
hombre profundamente dichoso. Cuando era perm11tdo hab,ar, el re•
bote de su vozarrón en el haz del río ahuyentaba a los peces y a los ge·
nios. Volvíamos juntos a la era; en el chozo, cortaba un cantero de pan
y se Jo comía, engañándolo con un tomate reventón, jugoso. Apostaba
con los agosteros, por la cabida de los montones de grano; pretexto para
meterse en ellos y pisarlos en el copete, hundiendo los rem?~ hasta _la
corva. «¡Qué gusto da! ¡Qué gusto da!», decía con entonac,on puenl.
Dentro de las botas se llevaba el cura una almorzada de tngo.
Otro clérigo me salió al paso en la carretera de Guadalupe: el fuego

del hígado le resecaba la piel, adherida al esqueleto; con su bonete de
dos cuartas calado hasta la nuca, parecía más largo; los ojos, saltones; el

gesto, de hombre muy padecido. ,En estos temperamentos-recordé entre mí-el calor excede a la frialdad, y la sequedad a la humedad. Será
propenso a la cólera y a la hipocondría.» Hablamos. Él, con voz muy gra•
ve, mudándola de tiempo en tiempo al tono declamatorio, tremante, que
echaba de menos el eco de la iglesia parroquial, se declaró ocupado en po•
ner chinitas en el camino de la anarquía. Tres palurdos le acompañaban,
tan parecidos, tan feos, que cada uno se me antojó caricatura de los otros
dos. Eran hermanos, caciques repezuñados. Llamábanlos 4&lt;los Tuertos»,

aunque ninguno lo fuese; pero lo fué su padre, de quien heredaron po•
derío y mote. Cosechaban votos, ayudados del cura, por la intención de
un candidato que Je había donado tres mil pesetas para recomponer
el órgano. Caminando juntos, me explicó su política, que era desvelarse por la salvación de sus ovejas, y no exponerlas a los ataques del
lobo.
-Contribuyo a restaurar el poder espiritual-decía-. Su cometido
es grandioso, si hemos de buscar la resolución armónica de los conflictos entre el capital y el trabajo, como enseñó el inmortal pontífice
León XIII.
El enfático cura trataba de imponérseme. Se detenía, con ua brazo
en alto, dilatando las sílabas sonoras. Dijérase que, sólo en tantísimo
campo, apostrofaba a los vientos, a los terrones, a las encinas. Los Tuertos, formados en ala, nos seguían sin escucharle, pensando en sus co-

sas. Me despidieron a la entrada de las labranzas de un propietario re•
miso, a quien iban a embaucar. «Veremos-dijo un Tuerto-por dónde
sale este ahorcado».
Pasados veinte años de no verlo, topé una tarde, volviendo de caza,
con cierto cura barbián. Le conocí al momento: enjuto, trigueño, los
ojos garzos alegrillos; la nariz recta, fina; la boca delgada, con fugaces
mohines de burla: tal fué, y tal Jo encontraba, sin otra mudanza que habérsele retostado la tez y abierto la pata de gallo en la comisura de los
párpados. Venía por el borde de una arroyada-la escopeta a punto,

�LA PLUMA
LA PLUMA
cia mí, entre latidos, la mirada, tan chispeante y franca, tan aguda, que
los perros cazando-, en busca de un rodal de codornices. Era su habilidad excelente: la caza. Dominaba muchas. Buen servidor del altar, puntual en el coro, atacaba el tono ferial en la misa o despachaba los sermones
de tabla con el desembarazo de quien posee al dedillo una técnica y la
aplica en frío. Obtuvo su mayor triunfo exhortando a dos reos de muerte: halló palabras y acento tales, que los curas fanáticos y los hermanos
de la Paz y Caridad, maravillados, ponderaban entre burlas y veras el su·
ceso. Desbravar caballos, enseñar perros, atronar los billares aporreando
la tarima con el taco, desfogaban su robustez corporal; pábulo de su facultad discursiva era el tresillo, tomado con aliento de gigante, en jornadas cumplidas, entreveradas de disputas, donde el clérigo, por guardar el
decoro, adecentaba los vocablos obscenos poniéndoles desinencias nuevas. Ningún macho de perdiz más célebre que los suyos; dos perros traía,
príncipes de los perdigueros. Le pregunté por su caza. Había marrado algunos tiros: me probó con razones palmarias que estuvieron muy bien

marrados: nada podía ocurrirle mejor que marrarlos. Tiró por tirar, por
meter ruido y darle gusto al dedo. Ponderándome sus blancos y las muestras de los perros, abordamos en el río. Nos sentamos en el poyo de piedra, delante de la fuente antigua, quien sostiene en sus hombros de
mampostería el acirate desplomado. El agua surte a par del suelo; para
catarla, ha de hacerse la triste figura. Comimos y bebimos reposadamente. El clérigo contaba los cismas del cabildo, roto en dos bandos
por si había de imponerse o no, a cierto canónigo que lo rehusaba, el
uso de la luenga cola negra, prolongación del balandrán con que asisten a coro. Pensando que las canongías iban a perder su valor proverbial de emblemas pacíficos, me distraje en mirar los giros de las golondrinas, que volaban a ras del espejo empañado del río, y los perros retozones que en la arena marginal, blanca, suelta, erizada de regaliz, se

refregaban después de chapuzarse. El aroma de los cañamares silvestres,
cargados de flor en racimos, tan fuerte, disuelto en la emanación calienta del agua, entorpecía los sentidos. Vinieron los perros a prestar al discurso del amo más atención que yo. Oíanlo inquietos; remuzguillos eléctricos serpenteaban por su piel; lo devoraban con los ojos o volvían ha182

nos entendíamos muy bien, por comunicación directa; las maravillosas

criaturas enloquecían de gozo, viéndose así entendidas, muy cerca de un
corazón humano, y yo creo que algo debía de robarles, a mi vez, de su
expresión canina y su dulce lealtad, para serles acepto. Este juego rompieron ciertas palabras del cura:
-¡Los prelados son unos granujas, desengáñese!
Me sonó a que empezaba de nuevo el discurso. No entré en su desengaño: tan sin cuidado estaba yo, tan sin malicia de la opresión contra
los clérigos, que no se me ocurrió tirar del hilo de esa sentencia. Hombre libre en la naturaleza no lo había visto tan acabado como en el cura
cazador.
Apenas he ampliado de,pués mis observaciones personales en los_ curas. Vísperas de Navidad vi a uno, joven, bien portado, rolltzo, brillar
en la cadena de holgazanes famélicos enroscada a la Casa de la Moneda,
esperando el sorteo de la lotería. La expresión de manso regocijo, de pacífica y segura tenencia que advertí en su semblante, mostraba que tras
de echar cuentas con el premio, no quiso esperarlo en su casa o en lasacristía: prometíase verlo salir del bombo. A otro encontré, viejo y raído,
de porte rústico, embelesado en el umbral de una taberna: ap,yado e_n
el quicio, laxas las facciones, la boca entreabierta, clavados los o¡os, o,a
la música dulzona y aflautada de un órgano mecánico como si fuese la
de las esferas. Ninguno de estos curas me dejó conocer que estuviesen
corroídos por el descontento.
De no repugnado mi gusto, las novelas con cura hubieran suplido
por mi experiencia. Pude, si no observar la naturaleza, estudiar los bue~

nos modelos, graduarme de doctor en papalogía a fuerza de leer narraciones de amores sacrílegos, hacerme papálogo libresco. Hay quien sabe
mucho de amor según Stendhal, o de ambición según Balzac, y se precia de haber explorado lo más recóndito del corazón del hombre, aunque no haya sentido palpitar el suyo propio. Pero la simple entrada del
cura en la novela me infunde desconfianza; y si el autor describe principalmente el erotismo del clérigo, su enredo con tal señora o damisela
183

�LA PL U~¡ A
más o menos almibarada y redicha, me invaden sentimientos ingratos:
asco y despecho, templados por la presunción de que allí va a suceder
algo muy ridículo. Menester es que el público español lector de novelas
se haya pasado de gazmoño, y los autores de tímidos, para que un día
pudiesen, los unos, hacer el descubrimiento de las pasiones carnales del
cura, y el otro recibir por tema peliagudo la descripción de esas'fatigas.
Si a una señora le ronda un sacerdote, ¿a quién le importa? Tal vez ni
a la señora; y hemos de ver en el caso un conflicto raro, y convertir un

trapicheo vulgar en cuestión de orden público porque el galán lleve sotana. Suele poner el novelista buena porción de sus terrores propios en
la conciencia del cura enamorado; Je sobrecoge de espanto el sacrilegio;
échase de ver que, metido a cura, jamás habr/a afrontado pasión igual
ni declarádose a la dama de sus pensamientos: hubiera probado mejor
cura que su héroe. Esta noción: que el sacerdote, cediendo a su apetito,
incurre en culpa ominosa, puede mucho con el ,escritor laico, y le des-

vía, a su pesar, del propósito original; en vez de pintarnos la pasión de
amor, bastándose a sí misma, bastante para la obra de arte, se enzarza
en el caso de conciencia, ca el miedo, en los remordimientos del tonsu-

rado. La pasión, en los curas de novela, suele adquirir lóbregos tonos,
causa de mi despego. Es propio del clérigo, dirán, dejarse atormentar
por la moral de sus creencias. Yo Jo dudo; la virtud y el vicio, la conducta en general, poco tienen que ver con las ideas; y el clérigo que,
rota su fortaleza, se allana a la pasión, recae en el estado natural, como

cualquier hombre o mujer picados por el tábano. Su conducta depende
de su historia sentimental, no de la profesión . Los aspavientos, zozobras

LA PLUMA
pasmo de otras damas de cura en ciernes: así Doiia Lut , cuyo enamoramiento no puedo recordar sin náusea.
Mi aversión literaria no me priva de tratar con templanza en materia

clerical. Cierto, una puntita de clerotobia descubrí en mi ánimo tiempo
atrás, adquirida en contagios callejeros, de quien nadie está libre. En un
teatro averigüé de súbito que aborrecía a los curas, sin saber la causa;

revelación fué, o dicho en otro estilo, flechazo. Habriame inficionado
profundamente, hasta la muerte de la razón entre bascas horribles, sin
la alarma que me movió a extirpar en el aclo el germen del mal, cortando lo dañado y lo sano. Oíamos un concierto de música eclesiástica .

Tenía yo tanto hábito de encuadrar en el velludo rojo de los palcos el
descote, J~s plumas, las joyas y los gestos de muchas damas conocidas,
que en levantando aquella tarde la vista a los Jugares donde solían estar,
nunca pude reprimir un movimiento de sorpresa al ver trocadas en obis-

pos las señoras. Repartidos por parejas o por ternas en los palcos, bastantes había de manifiesto con su cortejo de familiares negros. Lo demás
del público, también clerical o asacristanado, se congregaba por ser la
música de iglesia, y eclesiásticos el director y los ejecutores. Gustamos
unos trozos de misa y unas cantatas en el modo altisonante, vulgar, que

corresponde a sentimientos triviales hinchados. El autor-aunque la
música me pareció inclusera-estaba presente; ya desde esta vida terre-

na «había entrado en la inmortalidad»; el programa omitía que fuese
«el primer músico del mundo», pero yo rellené mentalmente esa laguna. Granizadas de aplausos, arrebatados, descubrían la intención de
desquite y de trágala, presente en todo alarde profano de la clerecía

y poquedades que un clérigo de novela, si se rinde a ser amante, prodi-

cuando se manifiesta a solas. El director, frenética batuta, se retorcía

ga en negocio tan natural, no pertenecen al estado eclesiástico, sino a la
condición de primerizo, de hombre sin mundo ni cortesanía, criado

como un poseído. La sotana bailábale en los hombros, subía, bajaba,
dejando al descubierto los pantalones y los zapatos, volaba de una a
otra parte según el meneo de los brazos. Entonces me entró el acceso de

aparte del otro sexo. El novelista cuida de poner un clérigo que desbra •
ve su inocencia en el primer amor¡ mostrándolo en lances ulteriores , se

las compondría por otro estilo; la absurdidad de aquellos sentimientos
postizos quedaría al descubierto. Pero nada es comparable al rencor que
siento por las damas de cura . Sobre todo, si las inventan para deleite y

clerofobia. Zafiedad, palabrería, ignorante engreimiento, chabacano
gusto: eso vi en tantas almas de pazguato. Me abrasó la cqlcra, y comencé a odiar al director en representación de todos, por zurdo, por basto;
no podía reirme de él, no obstante sus ridículas contorsiones; la saña

�LA PLUMA

.

'

vencía a la risa . Sali a la calle preguntándome el motivo de aquel rapto;
si no fué persuasión del demonio, sería un estallido de los malos humores almacenados sin advertencia mía por el despecho y la inquina. Me
pareció desatinado, y feo, enviar al corazón los residuos de ciertas hogueras; y peor aún, en la cabeza de un pobre diablo, no muy seguro de lo
que representa, vengar la perdición de una gran causa histórica . M~ esforcé a la piedad, a no quitar la vista del chasco postrimero, comun a
todos; creo haberme portado desde entonces blandamente con los curas;
y hasta los he favorecido en persona. Al capellán pescador, mi amigo,
lo saqué de las garras de la policía. Es tal su catadura que al sub1r a un
tren lo detuvieron, sospechando que fuese un asesino a quien buscaban.
Le arrancaron la teja, y en viendo la tonsura, quisieron someterlo a más
apretado reconocimiento. Por mí lo soltaron en la estació~ misma; el
cura, con el susto, se fué sin decir adiós ni dar las gracias .
Guardo, en fin, delante del clero la actitud ingenua de quien fía en
el testimonio de los sentidos y cree que el sol rueda sobre nuestras cabezas. El clero es un cuerpo inmune, con más predicamento e imperio que

pudieran tener el médico, el maestro y el militar si los fundiesen en una
pieza. Unico tronco venerable de España: puede probar que a su amparo v costa han vivido, como el muérdago en la encina, las clases espa~

ñol~s. Es más antiguo que el reino; ya el godo soberbio se prosternaba
ante el clero; todavía el rey, a ciertos dignatarios de la Iglesia los llama
primos, y son los únicos personajes a quien hace acatamiento . ~ue un

gremio tan potente gima, teniéndose por desheredado en este siglo, no
pasa de ser un melindre gracioso: ignora lo que son apuros . Como a
criatura mimada, el revés más fútil le llena de pesadumbre y se ,magma
que le es contrario el universo. Esta explicación plausible, vale para
otros clamores y alborotos, triunfantes porque los promovía gente de
mucho peso, no con intención mala, pero temiendo por las franquicias

y exenciones que siempre han gozado y gozan. Y si el clero está descontento, escarmiente en cabeza ajena; tómese la justicia por su mano; em-

plee la acción directa: ya contra la sociedad e~pañola, cuand_o se crea
-inverosímil supuesto-aminorado en rango, ya contra sus Jerarcas y
186

LA PLU/VIA
príncipes, si cometen desafuero. El clérigo tropezará con los cánones, a
veces, o con la institución divina de ciertos poderes, y tendrá que reformar la Iglesia, o arrepent!rse de no haber mirado mejor dónde se ponía,
o ejercitar la paciencia. Andese con tiento, no vaya a pisotear el espíritu cristiano, sola razón de su vida; o a rebelarse alocadamente contra
algunas privaciones, fruto de la sabiduría, de la cordura de los siglos
traducidas en leyes, como la de tenerle sin mujer, a lo menos sin mujer

que pueda alegar derechos civiles. Duélense algunos curas de su pobreza. Deploran la desigual repartición de los bienes de la Iglesia. Que un
obispo tenga automóvil, no teniéndolo el cura rural; que el párroco de
Madrid devengue miles de duros en la misma función que desempeña
su colega de pueblo por unos ochavos, parecerá irritante si se mira con

ojos terrenales. Pero los curas saben que siempre hubo pobres y ricos;
que los bienes del espíritu son la única riqueza; y que nada importa ganar un tesoro si se pierde el alma. Deberán, pues, callar sobre eso .
Pónganse en lugar de la parroquia: el vecin~ de la capital reclama un
cura suntuoso, como llama para que le mire la lengua a un médico que
sepa alemán y que cobre diez o veinte duros por visita, mientras el médico de aldea se satisface con la iguala de una fanega de trigo por familia. Ese desnivel, admitido en una profesión asimilada a la del clérigo
(«el cura es médico del alma", se dice a la cabecera de los enfermos; o
también: «¡aquí la ciencia humana ya nada puede hacer!»), debiera servir de ejemplo a los curas, moviéndolos a escarnecer la civilización y el
lujo: inventan necesidades fingidas, elevan a quien los sirve, dejan a
otros olvidados en el santo suelo; y moverlos también a contentarse con
la pobrecilla mesa, bien abastada, de que habló el clérigo poeta. Contentos o no, lo que el gremio clerical pretende, habrá de lograrlo por
sus puños. Su apelación a los espíritus liberales no carece de ironía. Por
luengos siglos los curas han perseguido el exterminio de esa planta; si
no lo alcanzaron no fué culpa suya. Pero ha quedado tan endeble que
los partícipes en ese famoso espíritu liberal no pueden malgastar sus
energías en acorrer a los antiguos perseguidores.
CARDENJO.

�LA PLUMA
das

EL N O V E L I S T A

ci¡

(NOVELARIO)

XIX

[I

novelista había vuelto a sus dias de fiebre, cuando comía y
cenaba entre las cuartillas sin levantarse de la mesa, llenando
de migas el revés de las cuartillas, y resultando eso tan molesto como el que se llenase la cama de ellas.

L

EL BIOMBO avanzaba manteniéndose erguido, insensible,
como lo que posee un misterio fiero que no es que se in\·cnte sino que existe.

Ya había llegado a obsesionar al escritor el biombo de mirada felina

y atrevida. Ya iba por el capítulo XIII y se sostenía tieso e impertérrito

el bello encubridor, el suntuoso mueble con brillos lacustres de ciénaga
en que florecían los asfodelos.
«Hasta que no quite el biombo de en medio, hasta que no resuelva
el desenlace-se decía-no podré ocuparme de otra novela. El biombo
lo perturba todo, ten&amp;o que venderlo, tiene que llevárselo el editor para
volverlo a leer una sola vez más en pruebas y procurar oh idarle toda la
vida. El día que acabe regalaré mi biombo .»
Y el novelista escribió, con esa facilidad de señalar los números romanos que sólo el reloj posee.
XIII
U. MODELO DK UN FALSO

PINTOR

El biombo me seguía por todos lados. Nunca dejé que "" lo llevasen
en los carros de mudanza; siPmpre lo llevaba un mozo, en cuyas espal(1) Véase LA
188

PLUMA

de agosto, 1922.

s, hacía tan crnz a cuesttrs de su destino como lo había sido del mío.
Ahora brillaba con .-ayos di negrura en aquel gran despacho. El
biombo convirtió mi desfacho en estudio. Yo sabía que las mod,los u
esconden detrás de los biombos pa,-a desnudarse, como si se metiesen en
la caseta antes de lanzarse al baño, y siempre tenía el deseo de ver m
mi intimidad ese g,sto smcillo en que la mujer sin pudor pone en el
biombo su último pudorcillo.
Compré un gran lienzo, pútturas, todo, y busqué en el círculo de los
pi11tores la modelo de desnudo, la que 110 se presta a ser el absoluto ideal
de arte, sino a que pongan sobre su desnudo otro desnudo mejor, a ser
el maniquí de otro desnudo, el espectro de que colga, lo.
¿Cómo estar 111i1ando _fijamente a 11,na mujer desnuda, sht que esa
coll!nnplacirJn exija el fin del arrebato? Necesitaba realizar esa larga
contemplaczón, pero sin que la mujer desconfíe o se canse.
El engañ• le hacia gracia . Todo lo que había comprado eran ,na/eriales para una falsificación, pero la modelo sería la que menos se diese
cuenta de ella y era a la que había que engañar. Había comprado tubos
de óleo como el que compra tubns dentríficos, que hacen el mismo efecto
que pintums cuando se les aprieta sobre los cepillos de dientes.
La modelo acudió puntual, y dió al despacho tipo de estudio de pintor. Dejó el paquete de la bata sobre un sillón, como si hubiera entrado
en el taller de Velázquez.
Ninguna mujer que produzca tanta confianza como la modelo. Viene a quedarse sin ninguna ropa, viene a jugar m la playa del estudib,
e:,,plota la tontería humana qut da importancia a lo que sucedía en el
principio. Ha comprendido de una vez para siempre la naturalidad que
hay en ponerse desnuda.
La modelo es tan casera y tan buena, que pedíría permiso para hacer crochet mientras está desnuda si eso no descompusiese la ·inJpiración
del artista. Sabe su i11stinto que hay que adaptarse y representar algo
así como una figura r,mántica o estatua de jardín.
Cuando dijo:
-Dejaré la ropa aquí detrás del biombo--y se llevó una silla consigo, me quedé satisfecho.
Iba a poner del otro lado del biombo algo verdadero, algo con lo que
soñaba el biombo. Iba a satisfacer de algún modo su instinto.

189

�LA PLUMA

LA PLUMA

El diahlo que se tsco1uú detrás del biombo la ab, azaba. Hubiera iurado q,u había oído un beso.
-¿Qué hacer-la pr,guuté.
-Mt desnudo-respondió con stnci!lez.
Tardaba. Yo estaba impacie11te,y aunqut podía asomarme para ver
lo que pasaba dttrás dtl biombo, no quería faltar a tsa única cortesía
que ,xigen las modelos.
-¿Pero qué la pasa?
-Que se me ha hecho un 1mdo qut no puedo dtsatar-respondió.
¿No era ,so a las claras un abra~o del que se esconde detrás de los
biombos y que había aprovechado ese pretexto para abrazarla? Parecían
oirse lo_s jadtos dt una lucha comprimida, de alientos contenidos.
Entonces, i•iolento, suponiendo lo que siempre había supuesto detrás
del biombo,fuí a sorprenderlo, pero tampoco, ya había huido, y en cambio allí estaba la mujer, que tiene un nudo en el corsé y cu_~o premio ya
se sabe cual es, sobre todo si es muy difícil desatarlo.
Detras del biombo rernltaba pecaminosa la escena de nuestros roces.
Era la mujer inquit la que rabotea y da con el posterior molledo e11 el
vientre dd komb,e, en la desesperación del nzulo que no se desata, como
mulilla a la que pican las moscas en la rabadilla.
Ya no pinté a la modelo, ¿para qué? Mt pareció que era mtendida
en la pintura y descubriría mi estratagema, la pintura torp,, el desnudo pintado por un niño o por un salva¡e en qut ltabría de incurrir.
Sin la sospeclta de que aquella mujer me la pegaba detrás del biombo no se me ltabría ocurrido trasponerlo y comenzar aquellos amores
con la modtlo, que quería dedicarme el hijo que ya llevaba pintado m
su vientre.
XlV

!U.DA, NADIR

El biombo me iba dtjando la impresión má"'· fija dt algo que sin biombo ltubiera sido vaguedad de mi vida, la existencia dt «n,zday nadie&gt;.
La mitad de la.- cosas raras qut sucedían a m, alrededor no ku!,ieran sucedido ,in el biombo. Lo que no se l,ubiera podido pertrecltar del
biombo, alegre y disimulado-«yo• no amo el fondo de los armario, ni
los cuartos oscuros sin los burladeros-, 1w hubiera tenido en ·mi casa

una vida tan campante y tan die/tosa, aprovecltándose dtl gran burladero .
La existencia dt «Nada, nadie•, la notaba a todas !toras.
Yo no creo en nada y sin embargo l,e presenciado esa presencia de lo
que no puede ser ni misterioso, de lo que ni puede aspirar a str, dt lo
qut quisiera darme un gran susto en la noclte y no puede, no puede dt
ninguna manera, no podrá 11unca.
-Anda, ahora que puedes, a/tora que estoy solo, porque la antigua
asistenta que asea mi casa no está ya aqui y no vtndrá !tasia después de
las once de la nockt.
Le provoco, busco las vueltas a esa nada, y yo, que no creo en nada,
voy creyendo demasiado en esa nada. ( El parquet !te notado que tiene
tres pasos en vez dt dos. Paree, que andamos por él coll tres pies sin llegar nunca a los cuatro, pero sí co11 trts)
Hago ya la excursión por la noclte con ti pie forzado de buscar fil
nada, con el afán de que me enc11entrt.
Alguna vez, al sacar una botella de entre las botellas, se kan reído y
kan castañeteado los dientes de todas con sospecltosa algazara. ¡Fué esa
la señal de su int xistencia y de aprovtchar esa misma casualidad para
meter baza en mi vida?
Soy solitario y dialogo solo conmigo mismo.
Yo.-¿Pero para qui st me va a aparecer a mí lo que no existe si eso
no pasa en el resto dt la creación . ..?
Yo mismo.-Tienes razón. ¿Para qui? ¿Por que voy a merecer esa
distinción?
Yo.-¡Qué más da la noclte de aquí dentro que la noche de los
tiempos!
Yo mismo.-Lo mismo da ... Pero todo el esfuerzo ltumano, el esfu rzo de los hermanitos, consiste en demostrarnos que no da lo mismo ...
¡Pobrtcitos y qué razones !tallan y cómo st afanan! Hasta encuentras
motivos para creer eJt los q11.t no hay más remedio que "º creer .
Yo.-¡Es que no se dan cuenta de que se está en igualdad de condiciones con toda la naturaleza para áspirar al milagro, al imposiblt milagro de la creación upiritual!
Yo mismo.-¡No es nada lo que pidtn los niños!
Cuánto kt estado solo en el mundo y sin más fe que ti ruido del rt-

�j

LA PLUMA
LA PLUMA

,,

/oj, siémpre anfisesmático, sim,pre con el golpe que le mata, con _el tropiezo fatal. Si sobrt el golpe no duse el •regoipe•, todo marchana hten,
pero da el «regolpe».
,
.
,
E11 la caja del reloj podra darse por ,yemplo la prese&gt;lfac1on de eso
que no es nada, qut no es nadie y qut estoy deseando ver. Como uso de
un reloj que no es de uso, podr_ía abrir la puerteczlta y asomarse. .
¡Cómo he esperado del relo; hace mucho tzempo,pero se ve demasiado
que ti reloj se va a morir!¡ Camina J1acia la muerte, pzerde corazón tn
cada palpitación!
«Nada•. «nadie•, no /iay que darle vutltas, eso es lo que hay fuera
de nuestra vida, la vida q,ie nos Ita tocado trasportar por el mundo, conse, var por instinto y lucir por vanidad. . ,
.
¿Seria .eso•-nada, nadie-la qut de;o encendida la luz del comedor
la noc!te de anteanoche?
Yo estoy seguro dt qut la apagué, y, sin emba,go, amaneció encendida. ¿Denunció su ma/a·intención con tst rasgo, eso que no se me ~
descubi.erto nunca? No. Me dediqué a perseguir la verdad, me estudie,
inrfagui, nu anduve en el fondo de la americana. Y por fin dí con timomento medio sonambúlico en qut encendí la luz...
.
1Vunca .. nada» ni «nadie», porque el Ladrón o ti asesmo que se me

apareciesen serán alguien.

.

Siempre detriis del biombo «naaa», «nadu».
1

XV

1

'1
1 1

LA DKSVANKCJDA

La habitacion que tiene fo111za de estudio partee que puede ser pres.
..
.
.
tada a quien la pida.
-¡Hombre, si me prestases tu estudzo!-mt di;o el amigo del colegio,
ti amigo de siempre. .
.
-No es mi estudi,o ... Es mz casa.
-Sí, pero tiene puerta y llave distinta ti salón y además tienes la
inmoralidad insaciable de un diván .•. Déjame que le eche carne a tu
diván.
.
.
Termi11é accediendo y procuré alejarme, no sólo del estudio, sino de
la ca.,a, la tarde en que mi amigo llevó aquella jovencita cuyo nombre Y
figura velaba con la más estricta discrecció11.

_-¡Lo que la ha g1tSlaao tu b,0111bo!-1Jle di]O al día siguiente mt
amt,l[O-. Además, gracias a él se pudo arrtglar ti pelo ... Es inverosímil
que."º tengas un mal espefo en que mirarse en tu cuarto ... l!,,l/a, que es

rubza, se tu.1 0 que hacer un peinarlo oscuro de morena.
1

Yo JZO lzabía entrado e11 mí habitación desde el día anterior. pero
cuando e11tré y cerre la puerta tras de mí, encajrmdo su colmillo con un
fuerte ![olpe, noté algo cO/J/O una presencia perfumada que no había

antes.

No pude trabajar. En el biombo había una sonrisa y zma mujer despeinada.
Dí vutltas a la lzabitacion como ptrro que busca una huella. ¡Que
testarudez de 1·econocer las huellas cuando no había ninguna! Fué tan

fuerte aq1tetia maña11a para mi cabeza como una insolación.
Me acosté en el diván y busqué en SltS almohadones el perfume de
una cabeza y hasta esa mancha definitiva que de.Jan los amantts en los
divanes por tener debajo la azalea de los niños.
Nada; y, sin embargo , todo estaba lleno de la presencia de aquella
m:,jer que había llevado el amigo que pone en ese compromiso difícil de
conllevar.
B_usquépor el suelo una orquilla, algo, v no encontre nada. Busqui
lo mas sutzl y difícil de buscar:"" beso caído, un pelo, un alfiler. Nada.
Debió dejannt su pañuefo o su cubrecorsé en un rincón, como impuesto galante, como lzuesecillo de regalo por lo qut la había consentido.
Sólo un botón de él encontré.
Mi biombo se sonreía y detrás de él miraba mi búsqutda una mujer
muerta de risa, una mujer de encarnadura tan vaga como la de las musas de los poetas.
Ya estaba contagiaao aqutl despac/io por la presencia de aqutlla
dtsconocida, que se había qutdado allí, sarcástica, cruzando una pierna
sobre otra con mucho descoco, dándostlas de ltabirmtla pegado.
Desde aqutl día, en vista de eso, busqut a aquella seducida y busque
las 7:ueltr1s al ª""lfº, y no paré hasta que dí con ella, que, como toda seducida en casa a;tna qutda corrompida para la fidelidad, logré que
volviese al sitio de su bautismo galante.
.
Quería que el biombo viese el desquite, y que m aqutl reflejo dudoso de una mujer qut había quedado en su casa se recalcase el veraadero.

�LA PL U ,\1 A
LA P L U f\l A

·,

. .
ue vagaban por la habitación se
Las ltuellas dispers;s e inc1:n'::u1t que ,10 sintió pena por lo qiu
encontraron alrededor e aque ªh b'a estado conmi&lt;To al haber estado
,
de lguna manera a z
b
.
hacia_, porque
a ultó ue se acordaba de mí como de su p1 tmer noq , J ' s niñas como sólo las agranda el arell mi despacho, y res
vio, cuando el espasmo agranuo su
slnico.
XV
SOltPRESAS MENUDAS

. .
de nocturnidad hasta durante el día,
1l
El biombo inevzta~le J:
'da y ya sabía mis flaquezas y conavanzaba ni su experiencia
mi vi
vi·vía mis visitas.
.
.
.
Discutía yo conmigo mis~no. l b. b
No es elegante ni político...
-Es una falta de hcortesi:r~er
:~~ no están aseados' los que esSólo sirve para que ec en a c
y además es he, moso.
tán de cualquier mo~...
-Pero era de mz p_adr,be... l
e le sirve a la providencia para Iza-Sí, pero con el biom o es o qu

J/º .

zf;;:

cer más trampas.
1 p obabilidades de hacer fortuna ... Las
-En cambio aumentl as ;e Neetsitan disimularse ... Como lr:,
cosas buenas no llegan l fre~ ...l da vergüenza conceder la felictmaldad es_ la patronla de 1lnun a;io ~on el regalo Jeliz desde detrás de
dad... y tiene que a a,gar a m
un biombo. _
da l
al enuaño ... Debían deja, las puertas
-Predispone a to
a casa
,,
l l b b
O vender el biombo...
l
francas y rega ar
. 't
lo miraban con extrañeza, o a a a an
Ti dos al entrar a vzsz arme
,
.,
o
l s veia sospeclutr no se de que.
.
generalmente, per_o yo, o
d es1&gt;eio de otra casa, de la casa ae
Cada vez tenia mas una ~os;1- ~ 'l'do:; l .
• ¡ de •1&gt;e;o intrinca Y f!Jano.
da
enfrente, por e;emp o, . esr1,¡ ble de una casa, de una casa encanta .
Era como el ala viva y r. ega
.
ver cómo y cuándo te atreves a
Yo le desafiaba con cora;e: «Quier~ 'dad no quiero que me llam1s
'
matarme... N,o quiero retroceder, preczosi
cobarde&gt;.
. .
de un modo digno de tus hojas
«PfJr lo menos hazlo con ltmpQzeza, uera asfixiado en ti sin síntomas
pulidas... Qtte yo no me entere... ue m
de asfixia..,,
194

El biombo lttúrgido y mitrado, rtaliza con esa especie de gran car-

!,, a mágica que es, todos los actos de prestidigitación.

-¿Pero y tse sei'zor? ¿No le han dicko que pasara?-pregunto const. mado a la muchacha.
-Si, seiiorito, ahí le he dejado smtado !tace un momento ...
-¿Qué decía, que tmía un g,an mteris en verme?
-Sí... Pero se ha debido ir.
En efecto, ya no estaba, y no volví a saber de il. El biombo me lo
había escamoteado.
Yo mismo resultaba el transformista del biombo y lzablaba hipócrilamente detrás de él y decía cosas que no quisiera haber dicko mientras
pretextaba en falso «que estaba acabándome de arreglan .
«¿Cómo !te salido? ¿Que ser que no soy J'O es t'Sfe que acaba de salir
de detrás del biombo con una sonrisa tan osadar-,,-1,ze he dicho varias
veces a mí mismo.
A vecespregunto con curiosidad al que entraba:
-¿Quién?
-Servidor-contesta una voz detrás del biombo y se retarda. ¿Que
careta se pone ese visita11te?
-Pase.
Y tarda mi poco más.
-Pase, hombre, pase-diffO ya con cierta vi0lencia, como si fuese que el nuevo visitante se hubiera estado rechupando la risa a1ites de
entrar.
Y por fin entra un cualquiera que trae la cara corrida como sí se
hubiese estado burlando de mí detrás del biombo.
Una vez he respondido hoy con sinceridad a ten «¿se puedeh
con un:
-Adelante.
Y el que iba a entrar me ha preguntado con voz de cómico:
-¿Me conocesr
Por la voz me parece aquel condiscípulo simpáticoy bueno; pero no,
es el ot, o condiscípulo, el malo, el avieso, el torpazo .. .
La desagradable sorpresa sólo me la ha ocasionado el biombo, escamoteándome el amigo bueno para que fuese el que si presmtaba el desleal, el de la voz gangosa y contenida, el de las conversaciones lentas,
195

�LA PLUMA

LA PLUMA

¡,

1

flemáticas, estúpiaas, hablando encima a través de una pipa que usaba,
fJorque creía que sentaba bien a su nariz aguileña.
¡ Qué aburrimiento con aquél espíritu mediocre y aburrido que como
el sordo usa una trompetilla usaba la pipa como aparato ortopedico!
Al final yo lo sabía, se abriría como en los bastidores de las comedias de magia y aparecería mt japón vivo o cosa por el estilo.
XVI.
LOS BIOMBOS

"'

OK

LA FKANCESA

Ya no por mi biombo de laca y perspectiva, por todos los biombos
hube de ttner aprensión.
Me desconcertaban los biombos de los cumás, pero ningunos que me
intimidasen tanto como los de la francesa.
· Teníamos una perla muy grande, herencia de nuestro padre, que
guardábamos para cuando buenamente se presentase la ocasión de 1•enderla.
Pasaba el tiempo y no se presentaba esa ocasión, decidiéndonos entonces a pignorar/a de cualquier modo.
FuíytJ el comisionado,}' en el simón de todos los días, con muchos
billetes en la cartera, como si los simones estuviesen blindados, me dirigí
a casa del joyero más amigo, que desde luego me dijo que no se podía
quedar con ella y que por str yo me iba a hacer una r'ecommdación.
-La única que podría comprar esa perla es una francesa llamada
Mademoisetle Nodier... No es una fortuna y es una fortu11a esa perla
tan grande... Depende de que se encuentre un comprador particular.. .
No es comercial... Sólo si esa mujer rara la quisiese como coleccionista ...
-Pues haré un via;e a París. . Mi pobre padre creía que era un tesoro ...
-Puede ser que Mad.emoiselle NtJdier se la .:ompre...
Me &lt;kspedí del joyero, que me escribió en una tarjeta las señas de la
francesa y una presentación, y me fuí a casa a notificar a mis hermanos
el chasco de la perla z·nmensa.
-Los reyes ya no compran las grandes joyas... No se puede tratar
con ellos y además no quieren tratar con nadie... Emplean su diner&lt;&gt; en
otra cosa que en joyas... Tienen bastante con dar vueltas y cambiar de

montura y marco las que tienen... En resumen, que me ka dicko eljoyero que,no puede ofrecer nada por la perla, que no es comercial aquí...
Que solo una coleccionista francesa, de la que me ka dado las señas,y a
la que me presenta, la compraría...
.. Todos convinimos en el viaje y salí para Francia con la perla muy
distmul,zda erz el equipaje...
En !~guida m_e dirigi a casa ~ Mademoiselle Nodier, cuya belleza
rejinadmma me imaginaba con m~edo, viéndola cubierta de perlas y sonrzendom, con tma dentadura perlma tambien. Me iban a ofuscar y desvanecer las perlas. ¡ Qué g, an timidez iba a ser la mía al sacar miperla
solitaria por grande que fuese!
, Dos biombos habúi en casa de la fra_ncesa, en aqutl gabinete en que
tema que hablar otra lengua, cosa que zban a hacer más difíciles precisamentr los biombos.
i~a a conocer una mujer que me era completamente descouocida, y
los bwm_bos me la recelaban más y me hacian temblar de timidez, p"es
las cortinas St! mueven un poco cuando miran a travts de ellas.
Los biombos, impasibles, me miraban. Ya había perdido yo todas las
ventajas que pudiera tener .1obre ella.
-Espere wz momento-me di.fo desde detrás de uno de los biombos
'
notándose/e en la boca los últimos alfilens de su toilette.
_Miré_al biombo con odio, encontrando en él lo que de libro cerrado
tema y como eran las tapaJ, el empastado de la vida humana la cubierta del libro.
'
L.~s rendí;~ t¡uizá me en/ilab:m a mí, pero yo no podía enfilar las
rendgas; me mtre receloso a los o;os alargados tkl biombo.
El bi~mbo iba~ hacer rue yo ve~dies~ mucho más barata la perla.
Mademozselle Nodzer habrta descubierto indudablemente mi timidez mi
.
. respecto al preczo
.
'
zg1tora11cza
de la perla, mi modestia.
Si no hubiera habido biombo, la sorpresa hubiera sido mayor y yo
kabría gozado de las ventajas de la sorpresa.
Por fin aparaió Mademoiselle Nodier. Toda iba llena de perlas y
daba por eso la sen&lt;ación de una mujer encapullada; de una dama del
mar sacada del naefraft,·o llena de sonrosadas burbujas.
¿Cómo iba yo a ensniar una perla más a esta mujer?
Desde detrás de los biombos ,ne vigilaban indudablemente, pues que
197

�LA PLUM:\

LA P L U ,\1 A
ptrdtrse'm su tntrtVista co,i ,u, tusetmocido a ""ª mujer tan
cM!g'ada ik perlas.
lA dal,m, 11n µan asptcto dt rtcitn lavaaas sus rosas brillant,s y
sus briJ!qs rositlwrllos. La lltpblm rtsplandores qutbrados dt una aurora ltJª"ª·
Por'.fa, ,u a/rt1,'Í a sacar,,,; ptrla. La miró como quim cotrttmpla
ti ~,uvo dt#lasia':° ptq~o, ti l,utvo como dt paloma que st lt ka ocumO&lt;J potlh' a""ª gallma,y levm,tóse y mt dijo:
_:_Voy a vrr si ts ~ua/ qut otra ptrla
tengo al,í a,ntro ... S,
futst ,gua/ 'st la adquirl11.
St µrdió dmtro dtl bior,1/Jo y mctndió luz tn la alcoba a gut daba.
Estuvt por as~r•t_a las rtndi_jas, desconfiado y co•o ymdo a sorpm,dtr _fd ;;;a,,tpult1aon dt la tstafa, pero m uguida volvió.
• T_ra,a la pn-lti m la mano, y dtsdt el primer momento vi qut no"ª
la miS#la, qut tstaba más amarilla y ltnía más marc,1dos los dos bollos
tJW par«t qw las 1,a,, luclto co1t los dttlbs n las ptrlas tsos qut /as
aprtttan y las manostan.
-No, no ts igual.
Mi,t kacia ti biombo con sarcasmo y rabia, como dicitndola sin
faltar a la galantería: «Dttrás dt tse biombo me /,i ka tscamote~do.&gt;
Ella, con_ la gran distir.cion qut la daban sus perlas, me di.Jo:
- Y lo szmto tanto.
. Volví a mirar al biombo al dtsptdirmt con mucko rttintÍII1 como si
mzrast con _tkJprtcio al /adron qut se tscondía dttrds dt/ biombo.
No ~/vrdart nunca aquel biombo burlón detrás del que kizo dtsapartctr "'' perla aq"ella francesa cuyas uñas "ª" como perlas y cuanao
tstuvitst dormida sus finos párpados sobrt el globo dd ojo tamóiin tomarimi asp,cto dt ptrlas dormi"1r.
. El nov~lista se detuvo al fin. Era muy tarde y estaba cansado. El
biombo, sm embargo, seguía retador y en pie.
1IO podía

q,,,~

XV
. El novelis~ siguió en días sucesivos su B10100. Tenía el coraje de
9u1en ~os fabnca y un_as veces emplea la gubia y otros ratos se vuelve
loe~ dandole ~ 1~ muneca y otros ratos se dedica a formar la humanidad
sutil de los masules.

«&lt;Qué hace usted ahora?», le pr~untaban; y él contestaba con orgullo de artífice: «EL B10MBO», y sonre1a con altivez, porque un biombo
puede ser cosa excelsa, refinada, pulida, interminable oora de arte.
Ya estaba en el capítulo XXII, en que se veía al fatal protagonista de
EL 81011BO casado y con un niño.
·
Andrés Castilla, sentado a su mesa y al cuello el¡añuelo que se ponía en las grandes etapas de trabajo, iba por la mita de su XXII capítulo, titulado Ei. GRITO ENlGMÁnco:
«Aunque mi esposa .1e negó a qut ."VO regalase ti biotHbo y lo cuidaba co,e los trapos s11at1e.1 J' milagrosos qut da/Ja11. profu11dos t i,u,u#ltrah/ts reflejos al biombo, yo estaba rtsignado; pero toda mirada qut
tcl,aba al biombo tra dt pma, buscando tn ti los sombríos prtsagios.
Parecía arrtpmtido y dulcificado porqu, lt cuidaba,e las manos dt
Esptranza; pero ltabia mucl,a tristeza en su cara morada.
Akora, cubrimdo la alcoba, sólo podía actuar sobre los que vivían
dmtro dt la casa, ya no tn las entradas dt nuevos emisarios dtl dtstino, como cuando vivía en aqutl castron con su salon-tstudio.
Como en este instantt, siempre le dirijo miradas qut pierdo con pnf ~tncia tn su paisaje qut en ti paisa.ft real a 'l"' da mi balcon. Algo
v,e,,t y va constanttmtntt m ti, y kay m su INmz ,ug,·a la vida dt las
vidas en abanico dt varillaje i11terminablt que se suudn1 tn ti techo dt
las kabitaciones.
¡Qui cómodo era aqutl sillón! En él me qutria morir.
Del brazo salía el atril en que co/ocaha la ltctura y jttnto al balcón
,,,, pasaba la tardt, oytndo el ritmo dtl tiet11po, cómo St dtsmenu::a,
como trascurre matando ti mundo.
El biombo t~ía tardts tranquilas tn que parecía que un paisajt mt•
nos urbano que ti qut se asomaba kacia dentro a travls dt los cristales
dt visillos dtscorridos, se reflt.faba en él.
C"ando de pronto kt oítúJ un grito tn ti fondo dt la casa, un grito
dt Esperanza como no In oí otro, como no ful dt fúlgido y dtsganador
cuando recibió ti telegrama dt la muerte de su padre.
-¡El niño! ¡El niñol-gritaba-, y su grito mt contu1.'o en tsptra
dt lo que apareciese, con las manos como ptim s dt mis cabellos enre-

dados.

mas

-¡Jli lziiof ¡Mi k(iol-gritaba con
k orror después dt kabtrlt
visto CN110 e.1 /u,:iese-. Yo en pie, quieto, paralizado, tirnndo del enredo
1 99

�LA PLUl\lA

u .-\
que me.había hecho m los pelos con los peines de 1flÍS manos, esperaba
lo que iba a aparecer detrás del biombo ...
/ Qué minuto de telón de la tragedí,1 cuyo procedimiento se ignora, el
que tuvo el negro biombo!
Y apareció el niño con el rostro q11emado, encendido, amoratado. Estaba hadendo caramelo J' había echado más alcohol sobre el alcohol encendido.
Recuerdo cómo cayó el biombo como en los grandes acontecimientos
sobre la cama, como acostado en ella, da11do un susto 111ás en la inquietud dd momento.
. D,spués he recordado mucho este mome11to, y siempre achacaré al
biombo el que agravase to que traía el wño en la cara, el niño al que
mi! mgañé al pensar que su madre había visto las quemaduras antes
que y~, pues ~l. niño,. com~ actor caracterizado por el peluquero de la
tragedia, corno hacza mi despacho, amotoso dt· enseiiarme su rostro
quemado por la bree/za entornada del biombo.
Hubo un 11zo11zento que fué cuando fl niño estuvo ht la alcoba, un
mo~ento antes de presentárseme, atnmesando el telón del biombo, que
el biombo agravó como 110 puede tenerse idea, pues vi a mi lzijo con el
dardo clavado en el corazón.
XX 111
LOS

VECINOS

DB

ENFRBNTB

Ni aun con la desgracia del niiio pude despedir el biombo.
-Pe,o ¿qui culpa tuvo el biombor-decía mi esposa que lo miraba
como las mujeres miran los recargados retablos churriguerescos.
Yo, la verdad es que tampoco me atreví a echarle. Era mi joya, y,
adeniás, todo lo que sucedía hubiera sucedido sin biombo. No hay que
salir fiador nunca de ninguna puerilida,d.
Nos tomaría el destino por débiles y miedosos.
Los biombos insignificantes sí los mandaría plegar y que se los llevase el trapero, como la puerta falsa e inútil, la puerta de la desgracia.
-¡Ha figurado tanto,en n1testro amor!-me decía ella.
Yo callaba, lo apreciaba, .Y, sin emhargo, lo 11/!Ía enlazado a la fatalidad de la vida.
-Hasta hago viajes por él... Me Paseo en esos estanques de laca en

I' L U ~t A

una góndola negra con gualdrapas ribeteadas de bla'nco de las que en
Venecia sirven pa1·a los entierros.
Nunca por su revés habia visto nada, J' eso que aquel día en que mi
tsposa tzwo mie.lo vigilé a aquella nmjer que nos constaba que estaba
tnvene11ando poco a poco con arsénico a su marido, par,: ver si lo echaba
en la taza de mi esposa.
Por el revés pertenecía al dueño del cotarro humano, al que da los
sustos, al enemigo malo.
Solo un día, estando arreglándome en la alcoba con ese sigilo con
q11e a veces nos arreglamos en esas alcobas que dan a una habitación
de recibir. como si hubiese siempre vzsita, aunque 110 la haya, vi en la
casa de enfrente a una dama desconocida hasta que dir~([Í esa mirada
por el biombo, y bellísima.
En cuando salí de detrás del biombo para contemplada de cerca,
como el que se acoda sobre el balustre que separa los retratos del público en los museos, vi que se metía.
No la volví a ver en va1·ios días, lzrzsta que otro día, estando de•th#
del biombo, vz que se asomaba con szgzlo, mirando el biombo lejano,
contemplándose en la gran dalia de color que debía de enviarle reflejos
extraños.
Me di ~uenta que era 1ma visio"n de l,1s 1eJ1d1jas del biombo, algo
que m realidad quizás 110 existía, una realid,zd que sólo existía citando
nadie la contemplaba.
En vano que yo dú igiese esas miradas a los balcones cerrados con
las que se quiere llegar a conmover a los que nos hacen caso.
Sólo me servían aquellas miradas para litografiar en mi espíritu la
casa ae enfrente; tenia el tono que yo quería que tomasen las casas y
las maderas que la empe,si.maban. Tenía envidia a aquella casa y, sobre todo, te,,ia ansias de ver szt jardín. Era un jardín del que .solo se
veían las puntas de los árboles desde fuera, pues tmía una tapia muy
alta.
E1t el jardín de ltz vecindad, en un laboratorio de otra viaa, en la
casa deshabitada de más allá, es donde se fragua el atentado c01ttra
nuest,a vida.
Una temporada gocé a aquella mujer pura t incomprensible mirando por detrás del biombo, y por su escasa pero clarividente rendija y

200
201

�LA PLUMA

L A P 1, U .\1 .A¡

las pinzas, y el que viese el único dunte postizo que tenia en el vaso de
cristnl.
Desae que aquel día quedó desterrado definitivamente el biombo, mi
vida es más tranquila y puedo contar con el día de mañana con cierta
seguridad, sin aprensiones de beata o pusilánime que siempre repite:
«Si Dios quiere».

dttrnnte esa tempwrada, quizás porque era _¡10 el vigilante Je mi propia
habitacüín y quitaba su puesto al malo, no hubo traición m mi vida.
-¿Qué haces ahít-me pregu,,trí varias veces mi esposa .1orprendié1Zdrime en aquel acecho-, y aunque realmente nn podía lzacer nada
malo, ella se quedaba escamada, hasta que un día vino sigilosa y' descalza para so, prenderme en mi escondite, y viendo por detrás de mí a
la mujer bellísima, siempre desgreñada, como si se arnbase de levantar
d.e la siesta, r111pujó d biombo hacia a/ante _Y quedé a la -vista de la
vaina en aquella actitud de fisgón mimtras mi esposa nu rec, imi11aba.
Se metió conimdo y 110 se volvió a asomar nunca.

FIN
Y después de escrita la breve palabra ideal, Andrés Castilla se
echó el pelo hacia atrás y se quedó reclinado en ei respaldo de su
sillón como si estuviese en la peluquería.

XXI V

..

RAMÓN GóMEZ DE LA SE1'NA.
jNO PASKS!

(Concluirá).
"Hasta que un día, de vuelta del trabajo, que dejé antes y por lo
tanto un poco a deshora ¡ara que me esperase, al abrir el picaporte de
mi puerta oí que me gritaba mi esposa:
-;No pases... !
Confieso que me quedé parado en 1•ez de correr con valmtiu kaáa la
verdad, fufSe la que fuese, y como tenía entreabierta la puerta miré hacia el biombo, que ya había alcanzado el máximo de su sarcasmo, de su
cel,stinismo, de su maldad e11cubrido,a.
A través de sus rendijas vi sombras sospechosas e inquietas moviindose, y entonces me acordé del biombo que había en la entrada del estudio de Luua No11icio y al traspasar el cual y ver a su esposa con otro
la mató, y despuis a JU suettra.
Aquel ¡no pases! que había pasado no había podido contener una
decisión fatal, y yendo a mi mesilla de noche cogí mi browning.
Seguía viendo las sombras que cruzaban por las rendijas como poniéndolo todo en su sitio, y sin poderme contener dí u11 salto, y dando
un puntapie formidable al biombo lo lancé contra los m,írmoles de la
chimenea y se hizo añicos, pisándole para acabarle de destrozar al 1r
haca mi esposa, q,,e contra la inducción del maldite biombo estaba sola,
y si me había dicho que no pasase era porq!te nunca la gustaba que la
sor rmdiese haciendo sus limpiezas íntimas, sus abluciones, la la/Jor de
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203

�LA PLUMA

PÁGINAS INACTUALES

LOS LISONJEROS Y EL PRÍNCIPE
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otra cosa muy importante tiene necesidad el príncipe de
la frudencia, que es para conocer el falso amigo y distinguirle del verdaderu, para saber quien es lisonjero y quien
es consejero fiel. Esta es cosa de tanto momento, que no sé
110 si hay otra de mayor en el príncipe para bien de su república. Para
entender bien lo que en esto importa, se ha de presuponer primero que el
homb, e, por la corrupción de la naturaleza, es muy amigo de .ií mismo,
Y tiene deutro de sí, metido en las entrañas, un amor propio que le ciega
Y le lisonjea, y le hace a·eer que merece m1tcho, y que por su casta, ingenio, letras, prudencia y talentos, debe ser antepuesto a los demás,y le
incita a estimarse a síy menospreciar a los otro.s.
E.ste amor propio es el que los griegos llamanfilautia, y dicen que es
ciego, porque riega a los ho111bres y hace que no se conozcan. Este amor
propio en los reyes y principes comúnmente es más poderoso, porque con
el regalo y mando,y verse servidos y adorados de todos, crece la co"upción de nuestra naturaleza, y así timen los príncipes más necesidad de la
divina gracia para conocerse y reprimirse e irse a la mano, que los otros
que no lo son.
Tambiln se ka de presuponer que unos hombres naturalmente son
ARA

204

más inclinados a unos vicios que a otros (conforme a su complexión, contiición y estado); unos son más inclinados a la ambición y apetito de
konras, otros a las blanduras y deleites sensuales, otros al interese, otros
a la ira y venganza, y cada uno tiene su particular alguacil y doméstico
enemigo, que le hace !aguerra.
Estas pasiones son más vzvas y má.s vehementes en los príncipes, por
la razón que dijimos de su grandeza y estado,y tanto más peligrosas que
en los demás, cuanto ellos son más libres y absolutos señores,y pueden lo
que quieren sin hallar resistencia en cuanto se les antoja; pues rtinancú,
en los prhuipes las pasiones que reinan m los otros hombres (porque
ellos también lo son),y siendo comúnmente más poderosas en ellos que
en los otros, por la razón que habemos dicho, si se acrecientan con las
lisonjas, y la llama que arde en elpecho delpríncipe toma mayores fuerzas con los soplos de los que la debrían apagar, ¿que .ie puede esperar,
sino que abrase al príncipe y consuma y vuelva en ceniza la república?
Guárdanse los príncipes con gran cuidado de los memigos de fuera, y
para ello tienen guardas de alabarderos y soldaaos, y no se guardan de
los amigos falsos y enemigos domisticos que tienen dentro de sus palacios, con tanto mayor pel~rro, cuanto son más blandos y más caser~s, y
halagando matan sin sentir.
Algunos que tienen entrada en los palacios reales, y son admitidos a
la familiaridad y privanza de su príncipe, como ven que para !()do lo que
pretenden de honra i interese, lo que mas les importa es ganarle la voluntad (que es la fuente de donde Ita de manar todo su falso bien, y hartarse, si hartarst! pudiese su loca mnbición y codicia), para conquistar esta
voluntad del príncipe, procuran que él entienda que no tiene criados ni
servidores que más le amen ni le sean más fieles; porque el amor naturalmente engendra amor, y no es hombre, sino tigre, el que no ama a
quien le ama. Para esto, cuando están presentes, están colgados de su
rostro y sus ojos moran en los ojos del príncipe. Cuando están ausentes,
205

�LA PLUMA
muestran que nuu, en de deseo ck 'l 'tr a su seiior; 110 pueden oir palabra
que no s,a alabanza suya; de día pien.&lt;an y de noche sueñan m él, y

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como unos cama/rones se visten de la color y afecto del príncipe, y como
espejo representan la imagen que ven tll él.
Si se ríe, ríen; si está triste, están tristes; si st enoja, salen de sí; si
enfermo, no hay quien les vea la cara,y lo que suele ser señal de un amor
encendido y vehemente, tienen celos y envidias entrt sí y aunque .fingm
quererse bim, cada uno pntmde desprivar al otro y tener más parte y
cabida ron .rn príncipe, y amarle sill competidor (como lo hacen los que
andan perdidos de amores); pero en lo qut más se desvelan es en juntarst
con aqutl amor propio y ciego que tenemos todos los hombres, como dijimos,y es más furioso y vehemente m los príncipes,y ir con ellos al amor
del agua y servir en todo a su buena o mala inclinac:ión; porque, asi
como el agua de los ríos toma el color de la tierra por dvnde pasa, y la
sombra sigue su cuerpo, y las líneas no se mueven por sí, sino por el
cuerpo cuyas líneas son, así ti lisonjero &lt;e mueve con el príncipe,y como
sombra sigue sus afetos y toma la color que ve en él.
Si ti príncipe gttsta de caza, ellos se hacen cazadores; si de música,
músicos; si de amores torpes y livianos, ellos se los alaban y procuran;
si es flojo y amigo de holt5arse, dictn que aquello es ser rey, y que se
descargue del trabajo con otros; .,i es cruel, que tl príncipe debe ser temido; si quita las haciendas a sus vasallos, que todo es suyo; si quiere
hacer alguna guerra injusta y peligrosa, que bim se ve que es hijo de sus
padres y digno de tales y tan gloriosos príncipes sus progenitores, y con
sus palabras y consejos mas blandos que el olio atraviesan como con
saetas los corazones de sus príncipes, como dice ti real profeta David. Y
siendo el ,·ey como tma fuente pública de todo ti reino, tstos lisonjeros la
inficio,;an de manera que no pueda manar della sino ponzoña y corrupción.
PEDRO DE füVADENEIRA.

CRÓNICAS LITERARIAS
ITALlA
K D'A!fNUNZIO A NOSOTROS.-U!'f NOMBIK y UNA FECHA: Pa.e:zZOLINI.-Pa-

san los años; los nombres jóvenes van poco a poco sustituyendo a
Jos viejos; pero en tantas tentativas, pruebas y sondeos, no se inicia todavía entre nosotros una nueva corriente de pensamiento .
Quizá no faltan esfuerzos individuales y subjetivos, de artistas probos y de grupos homogéneos; pero, después de la g~erra, en punto a filosofía,
estamos todavía en el idealismo de Croce y de Genttle; y en cuanto al arte, en
Verga. Nosotros digo, pua indicar los jóvenes, los últimos lleg~d?s, los que de
treinta a cuarenta años a la sazón, representan el desarrollo arhshco, filosófico,
moral. de esta generación. Porque, en cuanto a los demás, los que han permanecido fieles al estetismo dannunziano, al funambulismo marinettiano, o a la
filosofía positivi,ta, si no de años, son viejos de espír.itu, y, por lo tan~o, :uera
por completo de las corrientes directivas del pensamiento y del arte 1tahanos
de hoy. No es posible salir de estos términos por buena voluntad c;¡ue se tenga; al menos por ahora ... No obstante hayan sido mucb~~• y alguno conspicuo,
los propósitos de rejuvenecimiento o de franca renovac1on , estos esfuerzos artísticos O de pensamiento, no han colocado en primera línea a un gran filósofo
ni a un gran artista nuevo.

• • •
Estamos, pues, todavía en los tiempos en que nos dejQ La Voce de Prezzolini, ni más ni menos. Sólo ahora, a distancia de años y después de la guerra,
podemos comprender lo que el movimiento fJOCiano ha beneficiado a Italia Y al
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P L U ~l A

LA PLUMA

pE-nsamiento italiano. No se p·1ede decir otro tanto de la moral y de la política, si bien Prezzolini se ha esfonado en extender con todas las fuerzas del ingenio y del ánimo, contra la vida italiana en sus expresiones políticas y morales, la misma cruzada emprendida contra el mal arte y la mala filosofía. Pareció en el primer momento que sus esfuerzos-en los cuales le ayudó fraterna
L'Unitá de Salvemini-pareció, digo, que los efectos de su lucha se reflejaban,
aunque en menor grado que e ,1 el campo literario y cultural, en el aire malsano de ese mundo pútrido que eran-y son-el Parlamento y Roma; mas, ya
porque la guerra llegase demasiado pronto (ella apagó las últimas y limpidísimas chispas de la «Voce&gt; política) o por razones que sería largo dilucidar aquí,
y nada fácil el hacerlo, ni Roma, ni el Parlamento, ni en general la vida política de la nación se beneficiaron de aquel esfuerzo. Las campañas contra la guerra de Libia, contra el proteccionismo, contra Giolitti, contra los post-liados
nacionalistas en la poHtica, en pro de la moral sexual y de la escuela, en el
campo genérico de la vida moral italiana, si tuvieron resonancia en el momento, no así efectos duraderos; de suerte, que agotado el esfuerzo polémico, faltóle a Prezzolini, no digo la satisfacción de contar para algo en la vida de su
país-que ello no entraba y no entra en sus propósitos-. pero al menos el
ver planteados y resueltos algunos de los problemas que le habían ocupado durante años, con molestias e inconvenientes de todo género.

• • •
Quien pensaba años atrás, en la hora de la lucha, en Giuseppe Prezzolini,
imaginábase un hombre membrudo, de voz fuerte y tonante, una de esas figuras que parecen nacidas para dominar. Este hombre era la inquietud en persona. Había creado con Papini una revista, el Leonardo, batalladora, ávida de
polémicas, dispueata siempre a atacar y a discutir. Papini estaba todavía en
mantillas en punto a polémica; pero era Papini, que se iba desarrollando en
una Italia falta de años atrás de ingenios osados y entusiastas (Sbarbaro, que
tenía mucho menos talento, no era más que un recuerdo). Aquel Gian Falco,
tan preciso en el lenguaje y tan áspero en el ataque, gustóles luego a los jóvenes. Era un hombre que no tenía miedo, y a los jóvenes les gusta que no se
tenga miedo. Y además veíase deshacerse famas sólidas: grandes nombres
pomposos quedaban empequeñecidos, cabezas que parecían qué se yo cuán
ilustres reducíaase a términos harto más modestos. Gian Falco era Papini, y
estaba además Giuliano il Sofista (Prezzolini), más comedido, más señoril, pero

en sus intentos polémicos no menos severo y arrollador. ¿Qué era esta gente
que surgía de la 11ada y que decía sin ambages tantas verdades? ¿Quién era?
Giuliano il Sofista parecíame, no sé por qué, que había de ser un hombre
robusto: un coloso tonante en cuanto al cuerpo; y de ánimo, puesto que 1us
palabras se hincaban como punta de alfiler, malicioso; tal vez una mala
persona.

• • •
(Yo no era entonces más que un muchacho. Creo que cuando leí los primeros números del Leon~rdo-me los enseñó en mi pueblo un viejo pintor fracasado-no había salido aún del Instituto; era el tiempo en que muchos dioses
dominaban todavía nuestro cielo, y, al menos en provincias, se creía en Rovetta, en Barrili, en Stecchetti, en Pa1Jzacchi. De D'Annunzio se contaban fábulas maravillosas y encantadoras: un hombre que galopaba por la campaña romana y cantaba sus cantos apolíneos a musas de carne y hueso, señoras de la
alta aristocracia de Roma; que paseando en coche por la ciudad profería infamantes insultos para nuestros muertos de África; dulce efebo de garganta de
om, de cabellos de oro, feliz cuanto famoso, por amado de las más bellas mujeres, porque toda palabra suya tenía una resonancia musical, como la de los
antiguos dioses y semidioses.
¿Qué hacía el gran viejo Carducci? Su melena ya no se rebelaba; nuestro
poeta de las mejores jornadas estaba a la expectativa, y no sólo no protestaba,
sino que parecía escuchar tan contento las alabaazas que se prodicaban a Barrili, novelista de ínfima categoría, pero muy celebrado y leído, o a Rovetta,
dialectal y sentimentalón, o al Jacrimosísimo Daniele Cortis; mientras aceptaba flores de las mano&amp; pulidas de aquel efebo que cantaba tan gentil y feme11ino, sin estallar, sin coger el primer objeto arrojadizo y contundente que tuviera a mano. El ambiente era completamente retórico, falso, y la gente de
alrededor dulzona; todas las bocas vertían mieles; todo era bueno, bonito y cantante; un paraíso tal, ea suma, en el teatro, en sociedad y en la calle, que a
quien se hubiera armado tan sólo de palabras sinceras y rudas, le habrían linchado cuando menos...
¡Oh, Papini! ¡Oh, Prezzolini! ¡Cuán cerca estuvo de vosotros_ quien no_ten~a
la boca de miel y no sabía cantar en lindas palabras sonoras na una canc1onc1ll1 siquiera! ¡Cómo os escuchó y os leyó, cómo amó vuestr~ libro La cultu,:a
italiana, en el que hablábais al revés de los demás y por primera vez en Itaha
XIV

.,

zo9

�LA PLUMA

LA PLUMA
· 1a herei1
··a1. r,
c-n aquellas ¡&gt;áginas clara,; os vimos, Gian Falco •V Giuliano
osa'b a1s
,
·¡ Sofista vivaces ligeros, audaces, y os quisimos cerca, como no hab1amos
1
,
•
•
d'
querido nunca a ningún compañero o amigo; soñan_do encontraros un _ia, presentarnos ante vosotros, tímidos, claro está y humildes, pero convencidos de
ue vosotros nos habríais levantad&lt;&gt; de nuestra timidez y llam,idonos con un
;brazo. Porque voiotros, como nosotros, os sentíais también en ~e mundo harto ceremonioso y difícil; vosotros que érais, como nosotros, seuc11los.
.
Tú, Prezzolini, ¡no eras un hombrón de cuadrados hom~ros y cabeza leo~inal Cuando ví que eras casi de mi misma est~tura, me s;ntl confortado. Habian_
muerto. el . f✓eonardo,
pasado muehos an·o·" desde aquellos del Iast1tuto·' babia
.
¡
habían muerto Rovetta, Barrili y Panzacchi, y también tantas 1lus1ones de a

'"

primera juventud..
.
Rubio, con tus ojos claros que resplandecen de sinceridad, hablas al J?V~n
casi desconocido. La Voce está en la hora de mayor auge; t_ú ya no eres_ G1uhano ¡¡ Sofista el misterioso, sino Prezzolini, el h:&gt;mbre a quien_ toda ltaha conoce, con amor O con odio, el amigo fraternal de los jóvenes. G1an, Falco esti ya
lejos; aunque todavía contigo, marcha por el cam'.no de su ego1s11;0, en bu~c~
de su mundo que va, no ya enriqueciéndosele, hmchindosele: Tu, Prezzohm,
estás solo con nosotros. Nosotros hemos errado muchos cam10os; porque en
un momento dado, muerto el Leonardo y no muy viva todavía ~a Vo~e, hemos
buscado 00 sé si instintivamente o de propósito, otros apoyos literanos Y morales. P~ro tú esperas en cuantos has leído posibilidades poco vulgares, Y sabes que antes o después te seguiremos.)
•

1
(

1

1

* * *

·Cuán difícil hoy e! reconstruir con elementos claros y didácticos el mundo
de ~yerl Pero si se dice que era «la época de las palabras_despilfarradas, tal
vez sea fácil-hacerse entender. Palabras escritas y pronunciadas a r:te un poeta
que nace; ante un hombre que obtiene una condecoración cualquiera; a~te _la
virgen que va al tálamo; sobre: el féretro de un grande hombre o de uno ms~gnilicantísimo. Época de las palabras: que los hombres lanzan ,en cualquier
evento y a cada minuto, y que escriben también a cada minuto y en todo ev~nto. El aire, con sólo que se abra la boca, sabe :1 retórica (es un sabo: que quita
el respiro) a i-stlidio mecánico. Nada procede del alma, de los sentidos. Se habla O ,e es~ribe, porque si no se ha~lase o se escribiese, esta gente que se extiende de los Alpes al Etna, casi no creería ser una nación; Y son tantas las pa210

labras, tantos lm; vivas, las músicas, los cantos, que el aturdimiento, el ato■ta­
mir.nto de la generación es '-Ompleto. Basta con abrir la boca para que la gente
aplauda, se agiten pañuelos al viento y viertan los ojos conmovidos IJ.grimas de
ll'do sabor. Es la época que aún no ba visto nacer al italiano verdadero; la época &lt;le la incubación en que todos sen monárquicos, incluso las moscas que
zu.11ban en la,; cocinas¡ la época anónima en que vienen al mundo el positivismo de Enrico Ferri, las teorías criminales de Lombroso, y nadie se percata de
Giovanni Verga.

*

*

*

Pero ;,oi::o a poco vino el despertar. No hablaremos aquí del socialismo, del
internacionalismo, de los primeros vagidos de los partidos subversivos q_ue nacían, sino sólo de la literatur1, la cual, aun siendo la última, como es lógico
-¿es lógico ea efecto?-, en sentir las bofetadas de la realidad, se di6 cuenta
un día de que el gran viejo Carducci, el único que hubiera ter.ido felices explosiones de ira y de rabia, dormía en su sillón y que el sueño ¡ay! amenazaba
ser largo, prolijo, definitivo. En rededor de su cadáver la academia velaba, para
que una vez apagado el viejo rebelde el aire volviese a calmarse como antes.
Pero en el ambiente notábanse las primeras señales del nuevo fervor¡ y si los
creadores no eran grandes, la crítica, con Croce a la cabeza, toreaba posiciones; y lo que Croce no podía reducir de su pensamiento a moneda corriente,
lo intentaron los jóvenes. La academia vigilaba; pero el clamor de las voces rebeldes, vago al principio, iba advirtiéndose cada vez más claramente. Todo el
profesorado italiano, hasta ayer a la cabeza, intentó defender posiciones y reductos; pero los asaltos se :mcedían por doquier, el iuego simultáneo atacaba
la fortaleza. Florencia, naturalmente, estaba en primera línea, y delante de todos, el Leonardo primero, ,/..,a Voce después .. ¡Cuántas famas que demoler,
cuántos académicos por vencer! Debía ser difícil la lucha si se piensa que los
asaltantes, aunque en gran número y audaces, surgían de posiciones descubiertas, jóvenes no ya sin cátedra, sino sin título incluso, con poca o ninguna fama;
y los asaltados, por el CQntrario, estaban muy altos en la consideración de la
nación, y alguno poderoso. Con todo, la lucha, a11nque nada breve, se resolvió
a favor de los jóvl'nes. Quedó D'Annunzio y quedó Pascoli, los cuales, en el
campo creativo y lírico, representabH cada cual una tendencia, pero todo el
cenáculo carducciaoo de mediocres desapareció, y asimismo los imitadores innumerables de aquellos dos poetas más representativos, incluído ;l bemllism•.
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�LA PLUMA
LA PLUMA
Aclarada la atmósfera después de la batalla, los jóvenes se regocijaron por no
haber hallado sólo muertos en el campo. Sino también a los desconocidos del
día antes que de aquella confusión de cabcias rotas y troncos deshechos, sur~
gían por primera vez a la luz; Verga el primero, y luego Paozini, y después
otros, los no leídos, los abandonados en la sombra, los no funámbulos, los no
·arribistas, li,s artistas modestos y hurr.aildes.

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Croce estaba ya; pero si no hubiese nacido La Voce, si no es Prczzolini,
Croce hubiera permanecido por mucho tiempo lejos de los jóvenes. Y diciendo
Croce decimos la atmósfera nueva, decimos el retorno a Verga (es decir, a un
arte claro específicamente italiano), decimos la caída de D'Aonunzio, decimos
un nuevo período literario que surge sobre los despojos del estetismo dannuziano y del postcarduccianismo harto profesoral 1 barto literario, en demasía
bajo por lo que hace a la crítica y en cuanto a creación. Quien intentó antaño
el parangón entre Croce y D'Annunzio no aventuró una paradoja. Con Croce
empezaba a germinar verdaderamente en Ita.lía una nueva juventud. A falta de
un gran creador y maestro {Verga no fué ni podía ser al mismo ti('mpo maestro y creador), (talia expresaba su deseo de verdad y claridad {sobre todo de
claridad) con este filósofo: e incluso a donde no encontraba lectores (transcurrió algún tiempo antes de que lo:. jóvenes se le acercaran) llegaba algo de él
(un reflejo, un eco) que despertaba atención y curiosidad hasta entonces no
experimentados. Prez.zolini representaba con su periódico el pensamiento de
Croce; y no en sus términc:,s más rígidos y científicos, sino emulsionado y destilado en el esfuerzo hacia la sinceridad y la cbridad. Naturalmente, los jóvenes que se iban dcstacand&amp; en torno a Prezzolini no eran todos filósofos ni todos crociaaos. Et más brusco había sido Papini. Grl'ln talento, acepta en el primer momento la fascinación de Croce; pero después esa aceptación le ocasiona intranquilidades1 arrepentimientos, rebeliones. De natural inquieto Yrebelde, llega el momento en que confía tanto en sí mismo que encuentra la fuerza
necesaria para sacudir el yugo y aun de reputarse capaz de un esfnerzo enteramente antagónico. Es el primer período de Papiní, del cansancio que precede
en él a rebuscas y excitaciones de varia naturaleza; las cuales culminarán un
día en la experiencia futurista. Pero los más son y siguen siendo durante mucho tiempo crocianos, Prezzolini el primero. 1A Vact es, sin decirlo, expresión
de Crocc, combate a D'Anounzio y el estctismo, se sacude el yugo de la acade~

~ia. se asoma a mundos hasta entonces desconocidos en Italia y los acerca con
diversas lentes (y por lo tanto con inevitables desproporciones y errores) al
joven lector italfano. Mientras Papini con sus extravagancias empieza a llegar
hasta el lector más ajeno y distraído, Prezzolini organiza cada vez mis estrecha
Y claramente su trabajo: primero con un libro sobre Croce, evidente en Ja exposición y en la crítica, copioso de grata lectura, armónico en grado sumo; y
más tarde con tentativas moralistas menos impetuosas que las de Papini, pero
no menos efi~aces sCJbre los lectores. Es la hora de auge de La Voce: porque
~as ~e sus directores, he aquí otros ingenios: Boia.e, admirable temperamento
mqu~eto, que re~uerda los tiempos del Slurm und Dra,s:galemin, entre poeta
~ filosofo_; ~o~ diversos sondeos en cada uno de estos campos y una imposibil~dad casi f1s1ca de esclarecer en la conquista del estilo el propio mundo esté~
t1co y mor~I, no obst~ntc su riqueza; Soffici, que va de la poesía a la pintura,
de la estética en senhdú genérico a la crítica propia y verdadera; Jahier, tem•
peramento montaraz, que empieza de ironista y un buen día se descubre
moralista y poeta; Slataper, un tanto rígido y encerrado en sí, pero de sentido
Y ánimo elevadísimos; y luego la poesía irónica de Palazzeschi que tritura los
mundos estéticos en que hasta entonces se ba mantenido en equilibrio el dann~nziai~ismo; y la crítica que encuentra en Serra al humanista, en Borgese el
dialéctico, en Cecchi el poeta ... ¿Donde está Crocc? Croce no escribe en La Voce
Croc_e ~stá en Nápoles con su revista reservada a pocos y su pequeño grup~
de _d1_sc1pulos. No está Croce, repetimos, pero está su aliento; en el que Prczzoltm, con inspiración de innovador, ha sabido imbuir el sentimiento lírico
que en Croce faltaba, es decir, el abandono, el eotusiumo, el calor; en una palabra, la juventud.

• * •
Se ha dicho que en substancia Prezzolini no ts más que un divulgador.
~ace Croce y él está con Croce; nace Gcntile y está con Gentile; nace el político en e! historiador Salvcmini y está con Sal ve mini; nace el modernista en
Rom?l~ Murri y está con l\forri; nace el patrocinador de los jóvenes, el editor,
e~ mishco Peguy Y sigue y copia a Peguy. No comparto yo, con todo, tales juicios Aparte lo ridículo de semejante posición, substanci~lmente equivocada,
p~rque un imitador, incluso de mediano ingenio, tiene siempre sus puntos de
vista, no me parece en modo alguno que estos amores y hábitos hayan ejercido sobre Prcnolini una influencia duradera. Prezzolini muestra. bien patentes

212

213

�LA P L lJ \I A

.,

..1:¡,

en tu obra las scftalet de un tormt:nto interior que ha teuido sus orfecnes más
que en las !ecturu y en las amistades, en su adolescencia; la cual fué sí recogida y familiar, pero encaminada desde el primer momento a auto-investigaciones afanosas y ardientes. Siente y ama desde niño la poesía, pero la poesía de
las cosas se le muestra y rcsuen11. tal vez en su interior tormcntosamentc y aun
con cierto dejo de hastío; como si en el mundo humano y moral no hubiese
mú que injusticias, desequilibrios y desorden.
Esta sensibilidad particular que da a las cosas un aspecte insólito e inorgánico, revela o un poeta naciente, despectivo e irónico, o ua dialéctico y polemista. Y como no ha nacido poeta, apenas pone la pluma ce. el papel la po1ici60 que asume al punto es ofensiva, de ataque, de fastidio. Crítico, dialéctico, polemista, moralista ... , llamadlo como querais; pero quien lea sus primeras p'-ginas (de hace veiote afios) o sus 6ltimas de hoy, a menos que no teoga
ojos ni mente sanos, no puede engañarse: Prezzolini tiene una dirección y un
estilo. Dirección y estilo que tienen oscilaciones de toda suerte, retrocesos,
arrepentimientos, dcsequ.ilibrios, descontentos, pero que en todo caso son seftales de una personalidad de primer orden. Dura todavía en los más el engaño de la coherencia del carácter en el hombre: nacer enarbolando una bandera
y sin replegarla emprender la marcha hacia la C:.ltima morada. Engafio dialéctico de los más 1imples. que podía contar en tiempo de los guerreros y de la
política facciosa de la época de Farinata; pero que hace reir hoy que podemos
cuando nos place volver los ojos por doquier y sentirnos hermanos de poetas
del Eúfrates o de filósofos de Noruega. Personalidad de primer orden y no
sólo desde el punto de vista literario. Este hombre ha sido ciertamente un productor limitado; no ha dejado en sus libros, pocos en n6mero, señales de un
cerebro potente, pero su personalidad no es por eso menos enérgica y real.
Todos tenemos uo poco de Prezzolioi; es de los hombres que más cuentan hoy
y que mis contarán mañana, de los que más han podido influir con sus consejos cariñosos, con su desaprobación o con su desprecio; su ir.fluencia se advierte incluso en el ambiente de después de la guerra, en esta inquietud no satisfecha, en el odio profundo que los mejores de nosotros sienten contra la retórica, la falsedad, la política nefasta y el arte inólil; Prezzolini está con nosotros como si La Voc, viviese a6n resolviendo problemas o planteándolos simplemente como seis o siete ai\os ha. Hombre moderno se ha llamado cierta
ve~ y ninguna definición Je cuadra mejor ni le pinta tan a lo vivo. Hombre
moderno, que ycrra 1 que se vuelve atrás, que se balancea entre h. fe y la duda,

LA PLUM A
entre el amor y el desAmor, que intenta todas las experiencias y 1 una vez que
las ha aprovechado, las abandüna como despojos muertos; que se siente solicitado por toda nueva expresión de pensamiento y de arte, cada vez más jove n
aunque los año::! corran, y siempre e l primero cuando es menester hablar clA~
ramente y sin cálculo alguno. Su honestidad moral e intelectual es in:itacable 1
11s( como Sll sentimiento de hombre entre los hombres. Podrá también odiar
acaso este hombre rubio de ojos claros y voz: femenina; pero su odio es tan
franco y paladino que incluso sus enemigos se dan cuenta y estoy por decir
que se lo perdonan. Con su nombre y sus amistades podía haber ido al Parla•
mento tiempo ha; pero todavía no ha proouociado una sola palabra que aludiese. a semejante posibilidad o permitiese siquiera que sus amigos la pronunciasen.
Permanece en una sombra discreta de segundo término, y es entre los jóvenes de cuarenta años la figura más relevante y tal vez, si no por sus obras
por los efectos de su acción, la que más se recomienda al tiempo. Se afanan
todnía sus coetáneos, qui~n, procurándose una personalidad artística, quién
crítica o filosófica; pero sus libros pasan, ¡ay!, sin dejar rastro, en la mayor parte de los casos. La obra de Prezzolini, por el contrario, que incluso en los libros
es harto más modesta, corre bastante meuos peligro de perecer, porque está
polarizada en la sangt'e misma de los jóvenes que nacen y en el aire que respiran y respirarán (1).
MAaio

PucCINt.

•
(t) Obras de Prezzolioi: «Vita intima&gt; (1903). - cll linguaggio come cau~a
di errore».-«La cultura italiana&gt; (iu collab. con Papini).-cll sarta 1pirituale,.
«L'arte di persuadere&gt;.-cU 1 cattolicismo rosso&gt;.-«Cos'é il modernismo,.«Benedetto Croce&gt;.-«La teoría sindacalista&gt;.-cStudi e capricci sui mistici tedeschi&gt;.-cla Francia e i francesi&gt;.-«-Vccchio e nuovo nazionalismo, (in collab. con Papioi).-«Discorso su Giovanoi Papini&gt;. -«La Dalmaziu.-cTutta la
guerra&gt;.-«Paradossi educativi•.-«Caporetto,.-cViltono Vcneto•.-«UO!Dini
22 citta 3 Amici».-«Codice della vita italiana&gt;.
Vé:i. s,• el interesante «Servitorrc de Piana•, simpático libro de Adolfo
Franci, donde están diseñados con buen gusto y desenvoltura nuestro11 escritores más notables, entre ellos, y con felicísim a C3ricatura, Prez.zolini.
215

�LA PLUMA

LA PLUMA
ALEMANIA

[11

RANK WEDBKIND.-Marzo de 1918: Bruselas ocupada por los alemanes.

En vano un derrotista como yo ha resistido con todas sus fuerzas
a los hábitos de traición: han concluído por dominarme. Y todas
las mañan-as la llevo más al cabo leyéndome las diversas ediciones de la Frankfurler Zeitung; y así desde cuarenta y dos meses.
Los ccnsore5 de la patria me lo perdonen: nunca podré olvidar el alud de emociones que se apoderó de mí el 11 de marzo de 1918 al encontrarme con un
breve suelto en el periódico: Muerte de Wedekind.
Sé muy bien que Wedekind era casi un anciano en una época en que los
jóvcnés escaseaban más qut" las flon.•s en abril, y que ese mes de marzo
de 1918, al inaugurar una era de grandes ofensivas a!ems.nas, iba a snmir en la
aflicción a millares de familias. Pero también sé que ante la muerte de Wedt"~
ki'ld recibí la impresión del inevitabl&lt;'! desgajamiento de Europa, con más
fu e rza que ante los comunicados de los Estados Mayores, por terribles que fuesen. Porque, al 60, para Yosotros como para mí, para todos aquellos a quieues
la guerra no les destruyó su pasado, Europa consistía en unos cuantos hombres
y obras, en unos impulsos, y en la seguridad orgullosa con que se afirmaban
unos cuantos genios. En &lt;'!Se haz de individuos, Wedekind tu'fo siempre un
puesto, dond&lt;'! recordaba que la consigna intelectual más imperiosa es incapaz
de quebrantar la voluntad de emanciparse. En las horas más sombrías de la
guerra, cuando los individualistas más tenaces necesitaban de toda su reflexión
para no dejarse coger cu la trampa de las geu.~ralizaciones prematuras, Wedekind no dejó de ser uno de los raros apoyos de mi certidumbre.
Para muchos lectores, sobre todo franceses, el nombre de Wedekind no
evoca sino un escritor algo más grande, un poco más misterioso o un poco más
loco que los restantes. Para mí simboliza una de las grandes rebeldías de la
mente y del corazón y toda una época de heroísmo y de sacrificio. Su ejemplo,
la lección de su vida entera, la suerte de frenesí con que se erguía frente a su
tiempo, frente a las fuerzas coligadas del Equilibrio Naturalista, cuanto le concernía y formaba su atmósfera, avergonzaba a los indecisos y a los impotentes.
De tal manera, que ese hombre, cuyo único resorte fué la impopularidad y
cuya única paga fué el odio de dos generaciones, ha ejercido una influencia sin
igual en su tiempo, y todo el Expresionismo, en el teatro, pero también en la
216

.,.

novtela, y también, que es más importante, en la mentalidad cotidiaua (porque
el Expresionismo es un movimiento social), ha nacido de é l, o le debe cuando
meaos, su vitalidad.
Poseo el último retrato de Wedekind, el de los meses postreros, cercano a
la muerte, el de la faz dolorida y tranquila de quien ya ue abriga ilusión alguDd, pero que ha dejado de padecer. Sin resignación y sin encono: Wedekind se
había elevado sobre la una y el otro, hasta el plano en que el universo no es
más que un conjunto de espectáculos y de testimonios, en que hasta el azar
deja de ser temible. Mucho se ha dicho y repetido de Wedekind que odiaba a
los hombres, y alguna¡ de sus obras han servido para acercarle a Strindberg y
Ssologub, y clasificarlo entre los genios malditos e infernales. Cierto: puestos a
hacer comparaciooes literarias, esta era tan cómoda, que todo un batallón de
críticos no ha dejado de cebarse en ella. Pero la distancia que sep1ra a Wedekind de Strindberg es tan grande, que sóle un examen superficial puede conducir a equiparar sus genios. \Vedekind a nadie aborrece. Es implacable y
cruel a fuerza de la superior imparcialidad que le poseía, y porque 'iU curiosidad no se detenía en las lindes de la decencia com·encional ni en los problemas gratos a la escuela naturalista. Hay en su obra tipos de emocionante humanidad, delicados y tiernos, que en vano se buscarían en los di-amas del gran
autor de La danza de ,nuertt y de La Señorita Julia. Va confrontando los que suelen llamarse virtudes y vicios, e investiga en qué consiste la verdadera faz del
hombre, sin atenerse al patrón de las convenciones recibidas. \Ved t:kind está.
animado por el ideal de un Balzac en la Comedia Humana y como suele decirse, sus diez y nueve obras vienen a ser las piezas de un políptico inmenso.
Diez y nueve obras, y en realidad, uua sola. Rara vez ha incurrido en la debilidad de desquitarse de un agravio, o de sus apuros. Incluso cuando empieza
a ceder a ese impulso, torna rápidamente a la objetividad terrible, principal
característica de su teatro, y le ocurre a menudo que sale rehabilitado el Personaje a quien quiso A.acer odioso. Diré más: a menudo Wedckind se pone
en escena y ejercita contra sí mismo su sátira rigurosa. Se trata sin miramientos, se conoce mejor que nadie, y realiza e!:\e tipo de hombre, raro y valioso,
que acierta a escrutar su alma como si no fuese suya, y se apoya en ella para
observar a los demás.
Míresele por donde se quiera, Wedckind nunca transige; se afirma siempre
como una fatalidad, se substrae a la presión de sus contemporáneos. Ensu vida
cotidiana estaba fuera -de la ley común: durante los cincuenta y cuatro años
217

�LA PLU11A

,,,

•

.

'

que vívió (1864-1918) ejerció veint~ oficios distintos y permaneció constantemente al margen de la vida social; fué sucesivamente (cito de memoria, sin
preocuparme de la cronología) actor, administrador de circo, periodista, secretario del pintor mundano \Villy Grctot", redactor del Simplizissimus. jefe de pu·
blici::lad en h casa Maggi, vivió en Zurich, París, Londres, Marsella, Berna,
Leipzig, Munich, Viena, Hamburgo, Breslau y Berlín; se llamó Wedekind, Cornelius :Mine Haha Y. Heinrich Kammerer; conoció a todos los hombres célebres
de su generación, y todos se apartaron de él; conoció también la prisión política. Durante cuarenta años se ahitó del rudo gozo de luchar como salvaje con.
tra el mundo entero, y en el umbral de la vejez:, cuando el combate ya uo le
¡nteresaba, del gozo de no estar vencido. Es ~vidente que la burguesía alemana no lo aceptó, y por eso no se le hicieron honras fúnebres nacionales. ¡Ah!
Si hubiese sido Tbomas M.rnn o Gerhardt Hauptmann, la resonancia de su
muerte hubiese dominado un dla entero el cañón de Hindenburg.
Fuera de la ley común en su vida literaria: sin preparación alguna se hace
periodista y en ello emplea varios años metido en Suiza, hasta que le contratan
para alabar en modo lírico, las ventajas del caldo Maggi. A los veinti~éis años,
cuando empieza a escribir, y firma su primer drama, Frül,lings-E,-wadsen, ha
arrastrado ya su miseria por las cuatro puntas de Europa. Escribe sus mejores
obras rodeado de tribulaciones constantes, y al hacerse actor, en 1897, en el
Ibsen-Theater de Leipzig, consigue hacerlas representar apresuradamente.
aprovechando las excursiones por provincias. Logra imponer algunas obras,
si no a la admiración, por lo menos al estupor de sus contemporáneos: entre
ellas, Erdgeist, acaso su obra ma-i:slra. En la cárcel escribe una novela: Mine
Ha/Jn. Después, instalado en Municb, se limita a trabajar, a ir todos los años a
Berlín, donde le acoge Reinhardt, y representar en persona la serie de sus
dramas. Representacíones casi improvisadas; con pocos r.nsayos o ninguno; y
la mise rn scéne variable. Pero su genio suple por todo, y quienes· han visto a
Franck \Vedekind representar sus obras, Oa/z.a, por ejemplo. o el .A-Jarquis r,on
Keitk, y despu~s de muerto han asistido en los mejores teatros d(" Alemania a
)as representaciones c-..1idadísimas de c::sas mismas obras, dan testimonio unánime de la grandeza misteriosa de aquel hombre: no era actor, en el sr.ntido
corriente de la palabra, y sin embargo su estilo es inolvidable.
Fuera de la ky com6n en su posteridad: influyente como nadie en su tiempo, cuece de discípulos directos-felizmente-y quienes más le deben, temen
declarar sus simpatías por su arte y por su memoria. Creo que la muchedumbrt:
218

••

no se acercaría a él, por miedo de su genio, si algunos directores, como Falkenberg, Jessner, Weicbert y Hartung no acudiesen a su obra para alimentar el repertorio. Es un consuelo ver que los hombres de teatro, dedicados por afido
a descubrir las posibilidades dramáticas, reronocen unánimemente su genio y
están como embrujados por él.
Algo de vergüenza me da emplear ese vocablo:genio; y con tanta frecuencia.
Porque se presta a demasiadas confusiones e interpretaciones, y bien sabe Dios
que está raído basta la trama. Pero no dispongo de otro que exprese mejor lo
que pienso acerca del frenesí con que Wedekind µrofundizaba, llevándole a
destruir todo estorbo, y a reducir la tragedia del hombre al esquema de sus líneas esenciales. Hay dos modos de simplificar los espectáculos del universo:
detenerse en las líneas externas, ocultando con discreción la pobreza del artista;
horadar el aspecto exterior y dibujar con brutal concisión el contorno del alma.
El primero, si es excelente (cosa rara) puede llamarse sobriedad; el segundo, si
es lúcido. no puede amoldarse en una definición.
El teatro de \Vedekind rompe los moldeJ. de la psicología rutinaria. Ignora
la escala de valores y las mil y tantas maneras de levantar sobre el artificio de
una an~cdota la apariencia de la realidad. Ignora la hal&gt;ílidad teatral y de diálogo que constituye todo el bagage de muchos que presumen de dramaturgos:
algunas de sus obras, como 1odtmd leufeJ, van contra tod;1s las reglas y códigos, pero le guía el instinto, y cu:t0do cae el telón, reconócese que \Vedekind
tiene razón y que las tradiciones se equivocan. Si no fuese expuesto a confusiones diría que no tiene talento alguno, o sea, las cualidades brillantes y mundanas de las que un hombre hábil puede extraer gloria y una carrera esplendorosa. Es duro, agrio, inhábil; posee el don y casi el prurito de la impopularidad.
Carece de gusto, de ponderación, de elegancia, y si no es mucho decir, de economía. Como Miguel Ángel. como Tintoretto, Cervantes, Delacroix, Cézaone, y
como Nietzsche. Es superior a las clasificaciones.
Su teatro requiere la atmósfera y el acento de la tragedia, o l.t brutalidad de
las mario~tas. Nada común tiene con el naturalismo, y eso precisamente en
el punto en que Wedekind rae hasta el hueso la armazón de la sociedad moderna; es una lección, casi una conclusión. En el teatro contemporáneo entero
ac hallarán pocas pruebas más convincentes de que la deformación es la ley
creadora por excelencia. En esto residen la importancia y la significación hisricas de Wedek.ind: cuando el teatro alemán sufría un yugo tan pesado, que la
obra de un Hauptmann pareció a ciertos hombres de buena fe y de buena vo-

�LA PLUMA
LA

.'

PL U ~1 A

!untad una liberación, Wedekind aulló una denegación formidable. Es evidente
que su intransigencia logró menos atención que los atrevimienh.&gt;s mitigados y
diplomáticos del nombrado Hauptmann o de HOlz. Y el público, harto de esa
escuela, se volvió hacia lo extranjero y descubría a los grandes escandinavos ( 1890) y a lbsen. Pero esto no mengua el ~alar de la rebeldía en que secolocó \Vcdekind desde el comienzo: si pertenece a la clase de escritores cuyo
destino es que empiecen a conocerlos y comprenderlos sus nietos, las obras
que produjo dan testimonio por él. Lo que Reinhardt ha hecho por la escena,
Wedekind lo hizo por el teatro mismo; uoo y otro quebraron el cíngulo de convenciones que ahogaban al arte dramá~ico; para apreciar la calidad de su triunfo, piénsese en el esfuerzo sobrehumano que haría falta en nuestros días para
operar en la escena de occidente tal revolución.
Frank Wedekind libró su combate en toda la guerra de independencia intelectual que empezó hacia 1890 en los cenáculos, para lograr, diez años más tarde, al nacer literariamente la generación de Heinrich Mano, St"rias conquistas.
Pero al paso que los otros escritores de este primer grupo influían unos en
otros y arrojaban a la cabeza de la multitud tal lluvia de manifiestos, de teorías
y de artes poéticas que los oyentes más acérrimos no lo resistieron, Wedekind
afirmó su independencia, y guiado por su robusto instinto, se salvó de los- contagios y de las polémicas. Cuando los innovadores-me refiero a los que ostentaban ese título-no tenían más afán que el de dotar con ejemplos sus afirmaciones estéticas, y escribían novelas y dramas pensando demostrar la solidez de
su geometría literaria, Wedekind creaba para si y para el porvenir, dramas
exentos de las preocupaciones de actualidad.
No es mi propósito trazar una biografía académica. Generalmente, me aparto de catalogar la producción del autor de quien hablo, y dejo para los historiadores de la literatura la tarea de pegar en las obras de cada uno, como en tarros de farmacia, las etiquetas que correspondan. Pero voy a ser, por Wede•
kind, momenU.neamente infiel a esa regla general. Sin entrar en laberínticas
comparaciones y resúmenes, consignaré los datos suficientes para que los lectores de LA PLUMA animados de la curiosidad de conocer tales obras, no se extravíen o no vayan a abordarlas por el lado más escarpado ·y abrupto.
Debe abordarse la producción de Wedekind por el .F1·ül,lings Erwachm, que
es su primera obra, y la menos sintética de todas. Es un drama de la adolescencia, mejor que una crisis de la adolescencia; pero no hay en la Gbra ni rastro de inexperiencia técnica. De golpe, el autor se apoderó del asunto y de sus
220

...

medios, que ya no había de perfeccionar. Si hubiese tenido talento, en el sentido corriente del vocablo, habría mejorado su desempeño; pero no lo tenía, y
durante su vida toda, al expresar su pensamiento o sus inquietudes sentimentales, incurrirá en las mismas flaquezas. Siempre estuvieron en desacuerdo su
cerebro y sus manos: manos inobedientes, cerebro en demasía perspicaz.
La atmósfera de .Prühlings Erwachen permitirá al lector entrar llanamente
en Erdgeisl., una de las obras más grandes de Wedekind y en su continuación,
Die Büchse der Pand,ra; ambas violan la disciplina del teatro convencional. Por
estas dos obras se habló de satanismo. La fuerza, la satisfacción cruel del autor.
que confiere talla heroica a sus personajes esquemáticos, sublevaron a los críticos que tienen por axiomas la lógica y la mora 1. El personaje verdadero, iba
a decir el único, es Lulú, personificación de la mujer, que juguetea sin malignidad ni remordimiento con los sentimientos que la asedian. Esclava o dueño:
su elección es siempre instintiva 1 y ese perfume de inconsciencia flota de escena en escena, hasta la conclusión de la aventura. Es imposible resumir la
obra, ni la impresión que produce. Sobre todo, es imposible dar a entender
cómo dos obras de asunto tan trivial, al parecer, afirman con inesperada violencia su incomparable novedad.
Después de E,·dgeisi y Die Bückse ckr Pandora, puede abordarse todo Wedekind. A los que quieran limitarse, les aconsejaré que lean a continuación
OaJia, su comedia más fustigan te, escrita en 1908¡ en ella se pone en escena
\Vedekind, en el ambiente del periódico satírico Simplizissimtts, donde, como
he dicho, colaboró por bastante tiempo. A esta obra de clave la llamó l!:átira
de la sátira•; no puede llegarse a más en 13. objetividad y crueldad críticas.
Importa citar después Der Marquis von Ktiih, cuyos cinco actos están equilibrados con una prndencia y una ductilidad raras en Wedekind; desde el punto de vista de la forma es la mejor obra que ha escrito. Percíbese en esta autobiografía simbólica, una seguridad plena, y que el autor no se hace ilusiones,
ni en bien ni en mal, sobre su persona. Es un verdadero triunfo del análisis y
de la disección sincera y minuciosa del más íntimo y secreto mecanismo de su
corazón.
En fin, antes que remitirlos a las otras obras ¡:randes de Wedekind, So its
daJ Lthtn, Hidalla, y ese Sckloss Wetttrsttin, tan curioso por su forma (cada
uno de los tres actos puede constituir una obra aparte), acon'iejaré a los lectores eventuales de Wedekind los breves Eina!etern (comedias en un acto), donde quizá se ha expresado mejor que en obras de más aliento. Enumeraré las
221

�LA PLUMA

LA PLUMA
principales: Der Kam,,,e,·slinger, de una ironía exasperada, Tod und Teufel, que
concentra una tragedia en tres escenas, dentro de una casa de mal vivir, y .Die
Zenmr.
Wedekind escribió todavía otras obras; ninguna es insignificante, pero yo
no puedo detenerme más. Apuntaré tan sólo que también escribió poesías y
un cuento autobiográfico importante: .Mine-Ha/za.
P.1.uL CoUR.

..

TEATROS
sÁBAno.-Cuando se estrenó La noche del sábado se
llegó a decir que podría haberla firmado Shakespeare-adhesión
implícita, en todo caso, a la opinión que discute a Shakcspcare la
paternidad de su teatro.
En La noche dd sábado hay de todo como en botica. Si la receta pudo entonces parecer sorprendente, la originalidad que se le reconoció
descubre ahora a la luz del tiempo S'l grosera trama. El oro dannunziimo se ha
oxidado pronto, las perversiones literarias género J.orrain y Osear Wildc se
nos antojan cándidas, la novela y l:'I melodrama policíacos han venido a satisfacer el gusto de mucha gente sencilla que pretendía complicarse la asistencia
al teatro, mintiéndose paraísos artificiales en Ja·vacuidad de algunas comedias
extraordinarias. No es de extrañar que los perfumes de segunda mano a que
transciende el exotismo inocente de La noche del sábado huelan a rancio con los
años transcurridos desde su estreno.
Un acto de Gran Guiñol y otro pncuno,· del detectivism.o, desconocido entonces todavía del público español, en un ambiente de príncipes, rastacueros y patibularios de película-a letreros de película suenan las frabcs que se tuvieron
un día por dechado de inspiración poética-, constituyen el espectáculo de La
noc/re del sábado, reminiscencia del mundillo satírico de Abel Hcrmant, del lirismo exaltado de D'Annunzio, de un vago simbolismo nietzscheano, sin emoci6n dramática verdadera en el transcurso de sus cinco actos.
En la representación de ahora en el Español el espectáculo, por lo demás,
es deplorable. El pobrísimo lujo de la escena denota el error de antaño
al juzgar magnificencia literaria el oropel escenográfico. La inexperiencia
A MOCHB Dl!l

..

f

de 1~ _lindísima señorita Carbonell, el defecto del coujunto, ponen de relíe,..e la
frag1hdad del cuadro del cabaret, defendido, en el recuerdo de los que asistieron al estreno de la obra. por Josefina Blanco, que supo infundir a la Donnina
•
sin hablar apen&amp;s, la apariencia de un ente trágico.
~fargari~a Xirgu ha acertado en el cuarto acto a comunicar a su papel de Imperia un ahento de verdad humana. Habla, llora, mira sobre todo como una
mujer. No así en el resto de la representación, agobiada sin duda p~r el esfuerza de tanta declamación sin sentido.
No lo ticn~ tampoco el que imprime a sus pasos, desde los primeros en un
e~cenario de :,tadrid, la excelente actriz catalana. Esperábamos en ella a la pos'.ble renov~dora de un aspecto del teatro español. Su juego escénico revelaba
ciertas preciosas dotes de que se han mostrado siempre avaras nuestras actrices. Dotes esenciales de la condicióri femenina, cuya manifestación teatral no
debe ser tan fácil, cuando tanto las echamos de menos en las primeras intérp_retes de c~m_edias. Las actrices españolas acostumbran representar con excesivo coroed1m1ento los papeles harto convencionales que los autores escriben
par~ un público de sobra timo~ato. La salida de "largarita Xirgu en Madrid par~cia prom~tcrnos en ese sentido algo que, err6nea,meute dirigida, no ha querido cumplir.
Adolecen las heroínas del teatro español, aun en sus obras más grandes, de
cortedad de expresión-pese a la elocuencia con que exageran sus afectos-.
Suelen ser lo que se llama de ttna jieza, es decir, rígidas en demasí,1, suelen ost~ntar demasiado carácter, De ahí, en la decadencia del car.icter verdadero, la
tiesura, la ñoñez de las criaturas imaginadas por los a11torcs dramático, contemporáneos más aplaudidos, y el amaneramiento consiauiente de los actores.
¿~o era l~gico suponer que con una actriz capa.z de re~rcsentar mujeres, pod1an surgir los autores nuevos de comedias humanas, Entre tanto, Lady l\lacbeth y Hcdda Gab!er, la Cándida de Bernard Shaw y la LtJ.lú de Wedekind
~a Parisiense de Becque y la Judith de Hcbbel, hubieran sido buenos ejercí~
c1os para templar un temper.irnento como el de _:¡fargarita X:irgu. El atractivo
de su imje1f1cta lurmosura, subrayado por la intención sensual de su arte femen~no por excelencia, indícanla como intérprete de un teatro posible, ~ás
apasionado y sincero que el nuestro moderno.
Pero la Xirgu. temiendo el desdo del público afecto a determinados teatro:;, co_ntaminada por l3 rutina de los empresarios, lóin aliciente que la obligue
a trabaJar por algo más que por el negocio pecuniario de las excursiones a
223

222

�LA P L U~! A

.

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.,
•

provincias-mal negocio en definitiva-, va adocenándose de error en error,
pese a cuanto le quierau mentir los aplausos a los recursos afectistas y la adulación, no por sincera menos dañ0sa, de los amigos incondicionales.
-LA N1i1J. DB G6Miu:-All1As.-!\o había representado la Xirgu ninguna obra
de nuestros clá.sicos. Eduardo Marquina ha querido brindarle la oportunidad
de incorporar a su repertorio la interpretación moderna de una heroína de
Calderón.
Los primeros carteles que anunciaron el acontecimiento declaraban paladinamente la colaboración de Marquina con el autor de La Niña dt Gdmez-A.ria.r.
Alguien se llamó a escándalo, se disculpó Marquina sobre la dirección artística del teatro, y al cabo se corrigió el anuncio con la fórmula de la refundición.
Creemos, sin embargo. que La Niña de Gómez-Arias, más que refundida, es
una tragedia nuetra inspi: ada en una escena-magnífica y subsistente por entero en el arreglo-de la de Calderón. Creemos, además, que a ello hay perfecto
derecho .
La Ni,la de Gómez-Arias es un drama de lo más deslabazado de cuanto Calderón escribió. La escena que Marq11ina ba respetado integramente vale por
todo el drama. Ha querido darle la evidencia dramática que en el original faltaba, ba deducido de ella el carácter de la heroína y ha planteado sus antecedentes en otros términos que Calderón. Un mal entendido respeto le ha forzado a ensamblar la acción dentro de las triquiñuelas y efectos de que el propio
Calderón se valía conforme a los malos usos de entonces. No ba justificado tanto
los sentimientos como el engranaje exterior de las escenas.
De otra parte, la Xirgu, falta &lt;le recursos vocales y plásticos para abordar
la tragedia, en vez de aventurarse a una interpretación distinta de la tradicional, sigue las normas de María Guerrero1 cuyas aptitudes naturales cuadran
tan bien al énfasis, al aparato exterior de nuestros clásicos. la Niña de Gómer..Arias del Español, es un ejemplo de lo poco que se puede esperar de nuestros
actores y empresarios más eminentes. La decoración, no ya en su realitaci6o
por los escenógrafos y sastres1 en el coocept::&gt; que la ha dirigido, es prueba
irrefutable del desconocimiento absoluto de las nociones más elementales del
arte teatraÍ, en que prosperan los directores de compañías.
La inauguración de la temporada no ofrece el menor asomo de compensación de las anteriores.
U lf CRÍTICO IHClPlDTK.

PÓLUX A CÁSTOR
Igual que aytr lure koy d sol pres/ando
el armo,iinso fuego e,1 que se enciende
COll tan v,1rio color la titrra cuando

al clarín dt {ns gallos kuye el duende
callado tú la noclze; la campana
igual que ayer su agudo canto extiende
a travls tú/ azul de la mañana,
y lzoy como ayer alegre se despierta
el mulldo bullicioso con la sana
claridad en el rostro de quien citrta
ve la esperanza en que cifró su vida.
Pero la mía Iza amo.n,cido muerta.
Y Iza IÚ ser vano qut al rtcuerdo pida
el consuelo qu.t sólo da el olvÚÚJ.
Ya sé que anta,zo la lloré perdida
y al ritgo de mi llanto Izan florecido
tkspuis, cien ilusionts y quimeras
que el titmpo deskojó. Ya si que hall sido
mis Inocentes lágrimas primeras,
cual las de tantos otros, excesivas.
Cuando se cuentan ¡ay! por primavtras

�,,
'

LA PLUMA
los aJZos presurosos, son más vi·vas
tus quejas, corazón, y tamb~n s~be
mejor la miel que de los labio, /zbas.
Ahora es tal mi II isteza que no cabe
fiar en que el dolor, exhausto, luego
de llorar largo llanto con qut lave
la ·negrura del ánimo, sosiego
conceda a mi inquietud y nueva fuerza
para aspirar al bien a que no llego .
No esperéi&gt; ahora no, que me retuerza
las manos ui con trágicos desplantes
pretenda yo que mi pesar ejerza

'11

-(

.1

•

la mismc1, gravedad en lús circunstantes,
que me miran tal vez con atención
curiosa, por si soy de esos ama~tes
románticos que dan el corazon
tn coplas y drvitrten a la gente

.'

para cobrarse en conmiseración.
Yo ya no lloro; seca está la fuente
que de mis ojos manantial de llanto
lzizo, en los años en que no se siente
si no st //vra. Ya no lloro. Canto.
y no quiero mentir que unen su acento
a mi voz y sz, duelo a mi quebranto
las fuerzas naturales; que si el vitnto
gime en la obscuridad y suspiros finge
le falta carne para el sentimiento; . .
y por ,nás que nos duele ver que infrmge

,.

,..

la ley drvina del dolor la dura
piedra, Natliraltza eterna esfinge
11

226

LA PLUMA
ni nuestro bien ni nuestro mal procura.
Indiferente corre al mar el río
v el mar debe a sus sales la amargura,
nunca al kunzano llanto; desvarío
de poeta es creer que ríe el día
si él se muestra contento, y si sombrío,
trueca la luz al punto su alegría,
y ti citlo, antes streno,ya se cubre
de nubes g, ises que la poesía
dice que lloran porque llueve. Octubre
dorada palidez pinta en las hojas,
mas no el dolor que nuestro ,ifán descubre.
Insensible a las líricas co11gojas
de los hombres, ni la Naturaleza
da su sangre por tilos m las rojas
auroras estivales, 11i flaqueza
que es propia de mortal ptcko comparte.
En el día nefasto que ahora empieza,
alivio inútil me será que tl arte
a tu lamento antiguo ejemplo preste,
corazó11, p1·ete11diendo decorarte
de inspiración ajena. A usada veste
por cuanto noble sea, se resiste
mi grave luto. Mío, mío es este
dolor de soledad, y nunca oíste,
¡oh, tú, desconocido que me escu.ckas!
perderse en el azul eco ta1t triste.
Las peHas de uu amante, con ser muchas,
no juntan entre todas el tormento
en que yo nze co11sunz1, ni fas luchas
227

�LA PLUMA
LA PLUMA

TARDE DE SOL

tk amor son nada en parangón tkl ltnto
martirio qW! trabaja por vtncerm,.
No vengo a repetir ti vitjo cumto
de otros enamorados. Vtngo inerme
sin retórica lira con qta el o,o
de unos cabellos, o un amor que duerme
suave sueño de olvido, ca1ttt, a coro

con anticuados vates. No es lo mismo
que el suyo mi dolor, 111 muerte intploro
con gesto usado tk roma11ticismo.
No. De estJJ muda soledad mt qu,jo,
dt este ciego estupor, tkl Y" to abismo
que al irtt tú se ha abitrto en mi alma, vitj•
amigo, compañtro dt la suave
ligera moctdad, bla11do constjo,

1

•

...

r·

risutño humor y pensmniento grmJt

en que post mi juvmtud alada.
Al borrarse la ,stela tk tu nave
st mt ltund&lt; tl mundo en la primera Nada,

I
Gl sol entibia las cuartillas
!earece que oa a 1alir
de la blancura un poema de oro
y de topacios vesperales
C,l sol escribe lentamente
desde el cristal su alegarla.
9Jlanca algazara &lt;Ú papeles
iluminados.
II

.t:a botella del agua
tiene un halo de luz.
C,l sol circunda
ul cristal de una caricia
reberberante.
9lraña de mil prismas
descompuestos en luces refractadas,
corona de crepúsculos
por donde suben globos cautivos
hacia el sombrero cándido.

111
G. G.t.SPAR.

Gl perro blanco
tiene humo en su nieue,
nieve derritiéndose
sobre el tapiz dorado.

IV
:Mis manos, diez luces,
bujías en llamas,
sobre las cuartillas
se han quedado olvidadas.

.

RoGELIO BUDIDÚ.

''

�LA PLUMA
para que reunidos en u'1 libro no constituyan un2 f:'.Xcepción, mas señalen la
continuidad de la obrí\ del literato .

• • •

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LIBROS Y REVISTAS

.

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1." ~ !
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l"'

El'

Manuel Ugarte: Mi campaña hispanua1tlericana.. -Editorial Cervantes Barcelona.

'

Un li?ro oportunísimo. Ha coincidido su publicación con la visita a España
del presidente electo d: la República Argentina, preludio, sin duda, de la de
Alfon~o XIII a la Aménca española. De otra parte, ea la misma época del año
orga_nnaba la Junta de Ampliación de Estudios el acos\urnbfado curso de ex-t~aDJCros en la Residencia de Estudiantes, pretexto para el intercambio creciente de pr~feso~es y alumnos. españoles y norteamericanos especialmente~
Aumenta a OJOS vistas la demanda de profesores de español en las Universidades Y ~scuelas de los Estados Unidos. La realidad parece desmentir el temor
profético del.poeta: ~lTanlos millones de hombres, hablaremos ioglés?t
La co!e~c1ón _de d1~cursos 1 escogidos de 1910 a 1920, de Manuel Ugarte, plantea co_n hnca ev1?e~c1a ~l problema fundam&lt;."otal de la América española: la
neces1?ad de res1sh_r.. al imperialismo norteamericano. Ello 110 significa, entiéndase bten, preparac1on alguna belicosa. El Sr. Ugarte es pacifista y por asegura: la paz clama en pro de 1~ unión sud-americana contra la federación anglos_aJona del Norte. A la d?ctrma de Monroe, paladinamente declarada por la reah_dad no ya en el cAmé~1ca para los americanos•, sino en un amenazador cAmér_1ca para los norteamen~anos,, opone el Sr. Ugartc el ideal unionista de los
h~ert~dores de las coloo1as españolas, reivindica para España un justo lugar
h1stónco, y promueve en nombre de la América española el problema universal de la libertad.
. Quéjase más ~e u.na vez el S:, Ugarte de las persecuciones de que ha sido
obJ~to, de la torct~~ 1nt~rpretac1ón que se ha atribuído a su campaña. Es el calvario de todo esp1ntu liberal.
1!-fi campaña hispanoamerica":a no es un libro de cuestiones diplomáticas. No
babia menester el Sr. U~arte srncerarse como lo hace justificando su actuación
política por la necesaria participación que cumple al hombre cabal en toda
cosa humana. El tono encendido, el aliento poético de sus discursos, bastan

Lea pensee"4 choisies d' .\le:x:andre )\ercereau. -Préface de Carios Larronde.-Collection de Penseurs Conternporains.-París, [ugene Figuil!re.
2 vol.
La nueva Colección de Pem,adores Contemporáneos que inauguran los Pensamientos escogidos de AJexand,·e JJerct.reau revela ese exquisito gusto de los libros, peculiar del aficionado parisiense. No es Mercereau un escritor de gran
público. Ensayista principalmente, es decir, cultivador de ese género cuyas
fronteras se confunden con las de la poesía y las de la filosofía puras, no tiene. es cierto, el número de lectores que un novelista, no ya famoso 1 de su misma categoría. Pertenece al grupo de escritores que, consideradísimos entre
los mismos literatos, empiezan ahora a aumentar las tiradas de su producción .
Nacido a la literatura con el siglo, revela su obra, lírica, de imaginación, de moralista, la reacción constructiva contra el decadentismo anterior. La influencia
difusa, intelectualizada, de Tolstoi en algunos escritores franceses de los más
caracterizados, muéstrase patente en estos Pensamientos de Mercereau, escogidos de sus dos libros preferidos: Pa,·oles devant la vie y Ev~ngile de la Bonne Vie.
·
Poeta, crítico literario y de arte, cuentista de fibra, &amp;us mejores cualidades
se resumen en estas moralidades, con las que Mercereau, contmuando una de
las roás puras tradiciones francc.sas, profes.l en la religión literaria de que son
s11cerdotes universales un Emerson, un Marco Aurelio, un Epicteto.

•••

(

P. Iscar Peyra: La bolsa y la vida.-Novela.-Calleja.
La bolsa y la vida no es una novela de actualidad. Ni el autor se ha propuesto al escribirla ningún tema de los llamados palpitantes o de ocasión, ni J;i;
manerll como está escrita revela esa comezón de modernidad fugitiva, en que
fatigan su esfuerzo algunos principiantes, no por repetir los últimos ecos de la
moda eurapea más originales. Por otra parte, aunque Iscar Peyra no haya publicado después ninguna otra obra, tampoco es ésta una novedad de librería~ en
la misma colección de la Biblioteca Calleja son más recientes otros varios títulos españoles y extranjerós. Nos mueve a hablar de La bolsa y la vida, el haberla r1!leido nosotros ahora, en un remanso veraniego-circunstancia lo más
adecuada para tal novela-y la consideración del silencio con que fué recibida
al salir a luz; por más que esta confabulación del sureta p,rofesional a que pireceo vocados los pocos críticos (?) literarios de la Prensa cotidiana no es nueva,
,31

230

�LA P L lJ .\1 A

i.A PLUMA

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ni p'arece preoc:uparle gran ,-osa a los escritores, que es a quienes debiera interesar principalmente.
Las cualidades d~ novelista con que r:n La bolsa y la vida ise nos mue.::tra Iscar Peyra le señalan como un continuador del género que ilustró emiaentemeote D. Benito Pérez Gald6s. Galdós ha tenido una consecuencia lógica en Pércz
de Ayala. Lo cual no quiere decir que sus novelas se parezcan, ni delaten im itació~ ni calro. Iscar Peyra tiene ciertas afinidades con Pérez de A,yala, y esta
filiac160 tampoco implica depe11dencia del uno al otro 1 ni completa influencia
de aquél en éste. Las afinidades entre Galdós y Ayala son interiores, responden tal vez a un posible encuentro en el infinito de dos tendencias paralelas.
Las semejan.zas entre Ayala e lsca.r Peira son exteriores. Los tres beben en la
fuen te del humorismo: el grande, de bruces, casi bañándose la cara en la linfa,
ayudándose de las manos, a 50rbetones, re::odeándose a sus anchas, el otro degustando, paladeando el agua, y, sobre todo, mirándose en ella, con ático aarcisis1;0-o intelectual; el autor de La bolsa 11 ta vida, con comedimiento y circunspección, en buena vasija, quizá de Talavera, suya por haberla adquirido, con
instinto seguro, en el saldo de estilos nacionales.
La bolsa y la vida, más que novela, trabarla con rigor 16gico, en la que el carácter de los personajes se vaya definiendo por la manera como actó.an en ·la
intriga imaginada por el novelista, es una galería de retratos srn destacar apenas del ambiente en que están e-nfocados: una ciudad parecidísima a Salamanca.
Y aquí del acierto de Iscar Peyra, le que denota su condición de novelista,
pese al defecto de in_teris propiame11te novelesco que en la nanación se advierte: que mientras el turista estetizante hubiérase dejado llevar de la propensión evocadora a que invitan las de.radas pi~dras salmantinas, abigarradamente decoradas por los estudiantes de un tiempo, el autor de La bolsa y la
vida ha pintado la vida misma, el contraste entre el magnífico escenario y la
mediocridad de sus habitantes, herederos, en sus menudas querellas, de lapasión escolástica, de la picaresca estudiantil de la ciudad universitaria, sobre la
que triunfa hoy el espíritu rural del charro.
Tiene, sin duda, Iscar Peyra demasiada preocupación por hacer estilo académico, o se deja llevar de la facilidad que le .impele por el camino de la prosa
clásica, que viene a ser lo mismo. Exceso, sin embargo, que no nos atrevemos
a reprocharle sino con ciertas reservas, ya que revela al menos manifiesta disparidad con el criterio, que empieza a prosperar, de dar a las palabras un valor puramente subjetivo, lo que destruye el idioma como tal medio de entender:se unos hombres con otros.

•••
André Gide: La Puerta Estrtda.-Novela. ,Tradudda por E. Díez-Canedo.Biblioteca Calleja.
La lectura de La Puerta Estrecha nos produce un disgusto inexplicable al
pronto. Disgusto que nos producen :,iempre las obriils de André Gide, y que
culmina en esta novela, capital entre todas las suyfls. André Gide es jefe, si no

de escuela, de una tendencia, de una política literaria.. E:, la cabeza mas visible
del grupo de escritores de la Nouvelle ,,:evue Pra'!fªist'. Si le falta fuerza para
represt::ntar por sí ~olo al espíritu (':ª'!~és caractenzado hasta la g~erra en Ao~1.ole France perm1tasenos esta div1s100 grosso modo-, la reacción que venia
operándose en el criterio literario de París, reflejo de la actitud de los france•
ses, muestra en André Gide, ya que no su expresióo cabal, uno de sus aspectos más considerables. Por represeotatíva eo grado sumo, La Puerta Estrecka,
aparte sus cualidades que extienden su acción e influencia más allá de ~os limites perent0rios de Ja novedad, llega oportunam~nt~ ~ los lectores. espanoles,
no obstante los años transcurridos desde su µubhcac100 por nz pnroera.
Aparentemente La Putrta Est,·echa es una novela sencilla: un sacrificio de
amor. Aglavaine et Sdisette de Mac.terlinck, .5acrificios de nuestro Benavente, ~e•
velan la misma preocupación stntimental: dos hermanas enamoradas del mismo hombre. Aridré Gide sitúa la novela en un dmbiente burgués, y protestante. Escrita en tooo autobiográfico, el lector atribuye luego a intención moralizadora del novelista la sujeccióu a los preceptos bíblicos a que se someten los
per~onajes de la novela. De lo que se sigue el m~lestar que P.roduce su le~t.ura.
El can/ inglés, la prudencia exterior, la bipocres1a no ya soc1al, personahs1ma,
con que los protagonistas castigan sus pasiones, malgashndo su esfuerzo en
inútiles desistimientos, ·nos hacen antipática la historia de La Pue,·ta Estr;c!ra.
¿Por el tn'unfo de la virtud que en ella se c~lebra? No; hay al~o e.n, esa edificación cristiana que huele a Podrido, que trasciende a desmorahzac1on dec~dentista a Jo Osear WiJde, a deformación triSi.e de la naturaleza en sus me1ores
sentimientos. Hay esa vaga cuanto malsana confu!:tió? de .ª?etit~s! patente ~n
los devocionarios católicos para uso y desahogo de h1sténcas, d1s1mulada baJO
la contención de palabra, la sequedad de estilo, la pretendida dignidad de
conciencia. Esa doblez intelectual es lo que nos produce un malestar muy parecido al asco de la pornografía.
.
Sería cosa de estudiar las encontradas inclinaciones de algunos escritores
contemporáneos, cuyo desacuerdo con la room.! social de sus connacionales lleva aparejada la adhesión a los usos de otra so~tedad, separada, no más que por
un canal de la Mancha, de aquella en que nacieron y se educaro?. T~l el anglofilismo-anglicanismo pudiéramos decir en el caso de .André G1d~-del grupo
literario de La JVouvelle J(evue ftrattfaise, cuya expansión en el V1eux•Colombier-capilla protestante del arte teatral-denot-a. la misma propensión a que
se entregan, en sentido contrario, un. Beroard Sh~w y, sobre. tod?, "? &lt;;besterton, en Inglaterra, contra la hipocresta social. contra la co□ c:1enc1a bzbtica de la
sociedad ingles~.
En España, si no todavía manife~taci?nes literarias ?e ese e~p~ritu protestante, se observa en algún círculo reducido, pero cuya mflue□c1a 1rrad1a cada
día mavor fuerza la mis-na tendencia moralizadora de las costumbres, en un
sentidÓ inglés. '
En ese público hallará seguramente lectores gustosos la excelente traducción que de La Puerta Estrec/Ja ha hecho Enrique Diez-Canedo.

• • •

233

�LA P L U~! A

LA PLUMA
Paul Verlaine: Cordura (Sagtsse)-Trad. en verso de E. Díez CanedoEditorial Mundo Latino.

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Traducir _es_ oficio sobremanera árduo. Las traducciones de Enrique DíezCaned? se _d1:-tmguen sobre las dem~ al uso, aparte su perfección, en queparec~n inspiradas por un gusto especial, que les quita precisamente lo que de
oficio suelen tener las más de las que los editores publican. Las versiones espa~~las de poetas extranjeros modernos cuentan entre lo mejor de la obra
ong1nal de Canedo. _Algunas de /)el ce,·cado ajeno y de la Antologfa de Poetas
f1·1111ceses que triidu¡o con Fernando Fortún, tienen en español la misma virtud
que ~us autores \a,; infnndieron.
La que de c'''J'agesse publica ahora /1.,fmzdo Latin", en la Colección de Obras
compl&lt;"'tas de Vcrlaine, contiene más de una muestra preciosa de la excelencia
que apuntamos:
•Cae sobre mi vida,
negro y grande. un sueño:
dormid, Esperanzas;
dormíos, Anhelos.•
o los célebres tercetos que empiezan:
«Dios mío, vuestr~ amor me ha lacerado
y está vibrando aún la roja llaga,
Dios mío, vuestro amor me ha lacerado.•

,;

"

Cordura. no es 1 sfo embargo, la mejor versión de Canedo. La misma corrección y co1:tinencia. del traductor resta no poco. de la. música, que antes que
todo quena Verlaine; pero a la que no es posible siempre adaptar en otro
idioma, letra y espíritu.
~Deben traducirse íntegramente los poetas como Verlaine-los poetas-?
Qu1zá_no. Seguro~ estarnos d_e que, a no haber recibido Canedo el encargo de
un ed_itor, no hubiera traducido por entero un poema que, sin su música uativa,
!·e~et1~0s, se nos hace harto abstracto. Mejor nos parece la versión libre, la
1m1tac1on. de que gustaban tanto los poetas antiguos respecto de los clásicos.
En todo casn, hagamos votos por que nuestros reparos a tod.:1 traducción
puedan serlo siempre a cuenta del exceso de fidelidad de corrección de dig'
'
nidad poética.

• • •

.

Artemio de Valle Arizpe.-JJo,ia Leonor de Cdceres y Actvedo y CosaJ Tenedu.-Madrll:I, MCMXII.
No suelen ser de nuestro gusto las llamadas reconstrucciones históricas
Casi siempre. juzgamos del mérito de un trabajo en estilo antiguo, por el qu~
?ºS cues~a leerlo. Preferimos el artificio que disimula la manera de contar. El
ideal sena que la forma, de taCJ eficaz, se borrase luego de nuestra memoria,
234

dejándonos tan impresos el bulto, los colores de los objetos descritos, la animada gradación de los sentimientos imaginados, que llegara a confundirse con
el recuerdo de la verdad.
Hay, con todo, evocaciones cuya verdad artística requiere precisamente ese
artificio, como tal, sin disimulo, y aun exagerado con ostentación barroca. Las
dos novela~ breves reunidas en el nuevo libro del Sr. Valle Arizpe pertenecen
a esta categoría. Ya sus obras anteriores mostraban su predilección por el género.
En los tiempos comerciales que atravesamos, la literatura de Valle Arizpe
parece, más que oficio artístico, simple juego. Recobra en cterto modo la obra
literaria su antiguo prestigio de ocio inútil. Ese desinterés, si le presta atractivo por una parte, puede ser perjudicial en definitiva para el arte mismo. La
independencia del artista en relación con el gusto de sus contemporáneos, no
ha dC ser absoluta. De otra suerte, lo que empieza siendo inclinación aristocrática, acaba en manía.
Doña Leono,· de Cáceres '\' .4cevedo 1 Cosas 7medes, son dos cuentos muy gustosos. El primero sobre todo ganaría, a nuestro entender 1 descargado del engolamiento en que su autor se coro place con exceso. No obstante lo curtido de
nuestro ánimo a las impresiones de brujas y trasgos, las historias de aparecidos con que nos regala el Sr. Valle Arizpe se leen con interés. que alimenta y
solicita la socarrona parsimonia con que están cOotadas por boca de Jos protagonistas, harto conceptuosos.

* * •
Pernán Silva Valdés: Aiua del tiempo.-Poemas nativos.-Otros poemas.Montevideo, Cooperativa Editorial cPegaso•, 1922.
La autoinvt&gt;stigacióo, la introspección tan de moda, tieoen ancho campo en
la lírica. La minuciosa renovación de la sensibilidad a que ha dado lugar el
desmenuzamiento de los cánones antiguos, promueven en los poetas verdaderamente jóvenes, nuevos brotes de inspiración sincera.
.
Agua del tiempo, de Silva Valdés, nos descubre un ~oeta atento a copiar
del natural no la naturaleza muerta, impasible, sino la naturaleza viva, de que
su espíritu forma parte consciente. Violenta ■ do con decisión normas retóricas
y ritmos fijos, anota más que canta el paisaje espiritual de su América:
¡Guitarra,
no te queda un amante,
debe hacer mucho tiempo
que no le ves a solas con un hombre:!
&gt;Alégrate, guitarra .
En tu boca se hastían los cantos viejos,
penJ ha llegado alguien a estar contigo.a solas
y a hacerte madre de un canto nuevo.,
235

�LA P L l' ~¡ A

LA PLUMA

La América de Silva Va\dés no rs solo la dt"l centauro indígena, la del
poncho

•...
que des¡lUéS de una noche

aliento que le da carácter. Hacia las cumóres,.tiene algo de esa hipertrofia de la
expresión lírica, propia de los poetas americanos ..- Cu~bre~ y c~ndores en
campo de azul -. Su autor revela desde luego esa srncendad Juvenil, de creer
que canta por primera vez la tristeza que existe desde que hay poesía ...
y mundo.

i\ la intemperie
amanece cubierto de rocío,
húmedo de alborada,
húmedo y estirado
como si e l viento se lo hubiera puesto.&gt;

.,

•••

la del mate dulce
corrido de los salones
y arrojado a la orilla de las ciudades
como los chíogolos por los gorriones.•
«..•

Es también la del tango canalla en el cabaret criollo, la de la yiradora vendedora de placer, la del poeta moderno en cuya lira bárbara bay un eco dormido de vidalita ancestral.

•••

Napoleón Pacheco: Personalidad literaria de Ventura García Calaerón.-Re-

P':rtorio Americano. Publicado por J. García Monge.-San José de Costa
R1ca.
Persiste el benemérito editor García Monge en la tarea de reunir en su Biblioteca cuantas manifestaciones con ·ribuyen a formar una conciencia literaria
P!opiamente americana. No quiere esto decir que su Repertorio pretenda sigmficarse por el colorismo local. Tiende, por el contrario, a divulgar en América
el espíritu cosmopolita de los mejores escritores del Nuevo Continente. En
este tomito del Sr. Pacheco se estudia con simpático entusiasmo la personalidad de Ventura García Calde rón.
Peruano de nacimiento, europeo en toda la extensión de la palabra por educación, residente en París, García Ca lderón goza ya en los centros i:1telectuales
de toda la América española y de la capital de Francia de la consideración que
su labor múltiple le ha conquistado. Hombre de letras por excelencia 1 su curiosidad apasionada le ha h.echo asomarse a las ventanas del pasado y a las de
la aurora. Poeta, novelista, critico, su actividad ábrele sin cesar nuevas perspect_ivas, en que su espíritu vaga protegido por las sombras propicias de Rubén
Dano y Rodó, vates de la España americana. La juventud de las repúblicas
transatlánticas tiénele por Mentor amigo.

• • •
Gastón Pi~ueira:-Hacia tas cumbres.-Poemas idcalistas.-Buenos Aires.
.1ño de MCMXXII.
Hay una poesía americana, cuyas imágenes sentimentales, de un romanticismo muy siglo xrx:, y muy de los veillte años sobre todo, toman del pals el
236

1

B. Male■ pin.c: MtlaóoiiqutS.-Lyon.-lmpressions des Deux•Collines.
El Sr. Malespine dirige ttna rev.ista literaria, Manomftr~1 que ~o~ parecer
una de tantas revistas de vanguardia corno surgen en Francia, se d1strngue por
el espíritu sutil de su director. La donosura, el divertido ingenio de que hace
gala en su revista se multiplican en Métaboliqi;~s, delicios? fantasía humorística, sio moraleja, un tanto abstrusa, pero agud1s1,ma en S\t hgereza .. El cuento de
hadas, la sátira la novela de aventuras, la alegona, componen, báb1lmeote apuntados, los cuat;o breves capítulos de este librito encantador, muestra finísima
de buena gracia y gusto excelente.

• • •
Leó11 M.artin Granizo.-Paisajes, Homb,·es y Costumbt·es de la provincia de
Ledn.-Madrid 1 Imp. de Juan Pueyo, 1922.
Estos apuntes interesantísimos constituyen el tema de una conferencia
dada en la Sociedad Geográfica por el señor Martín Granizo, viajero curioso y
leonés entusiasta.
El seTero paisaje de León, sus hombres austeros, sus costumbres en q":e se
revela la antigüedad augusta de los montañeses, de lo~ parameaes ascéttce~1
de los maragatos exóticos, sus cantos, los más bellos qu.Jzá del folk-lore mus1•
cal de la península, son evocados con trazos eficaces en el rápido diseño compuesto por el conferenciante, en quien se reúnen la probidad del investigador
y el ímpetu lírico del poeta.

• • •
José Ignacio B■cobar.-Escritos .-Repertorio Americano.-J. García Monge. Sao José de Costa Rica, 1922.
El doctor Diego Mendoza señala en el breve prólog? de la selección p~r él
ordenada las circunstancias que adornan a D. José Ignacio Escobar, colombiano
ilustre:
e Frisa hoy con los setenta años. Hijo de un maestro, hubiera sido sie~~re,
como lo fué en los primeros años de su dora,,Ja juventud, a haberlo perm1hdo
las circunstancias 1 maestro de varias generaciones ... ReJentaba .en l~ Univ~rsidad dos dtedras: la del idioma español y la de Geograf1a ... La ciencia de R1tter
y de Humboldt tuvo en él un afortunado propagador.•
237

�L.\ PL U 11 A
LA P L U ~I .-\
. El Sr. Mcndoza ha e11tr;sacado de 1a obra de D. José Ignacio Escobar tres
discursos y do, breves artículos acere~ de 1~ cultura int~lectual y la libertad
hu01an3:, en que ~esplandecc la noble 10teoc16n, la clara conciencia del mac-stro
colomb1ano. cscntor t'!xcelcnte de ideas generosas.

• * •
Rogel_lo Sote~a: Hecogimiento.-(Apuntes, Comentarios, Rcflc:xiones).-Repertono Amencano.-San José de Costa Rica,

1g22.

'de Todo está dicho desde hace miles de años; ciertamente. Pero no todo se hª
01

O.&gt;

. Podrás lo~ pensamientos, sentencias y sugestiones coleccionados en el libnto del r. Sotel~ no revelar una originalidad destacada. Todos ellos contribu~·':0 a la comumón ideal de los hombres de buena voluntad, con los conceptos liberal.es so_bre que se funda. la civilización del mundo moderno. eTener un
poco de silen~10 entre el bulli~io y huir del contagio de los vanos., e No servia la patria solam_ente munéndonos por ella, sino también haciéndola más
~ 11 .Y m~s culta., ePiensa que tu mayor deber es revelar a los demás su espí~1.tu inmortal, y que tu más bello día será aquel en que hayas desenvuelto un
I0~•1 son lemas de otras tantas acotaciones abstractas: e Hombre,, «Patria,
cAite,, cAlma,, en que el Sr. Sotela agrupa consideraciones de varia filosofía.

(

.

•

r?'

r

C. R.C.

* * *
UNIDOS.-De un artículo pubhca~o por Edna Wort~l.ay Underwood eo la revista bruselesa Le Disque Vtrl,
colegunos algunas noticias y apreciaciones relativas a los p.)etas y prosistas
modernos de
• aquella
· repúbl 1·c·a. L a vtta
· l"d
I ad que impera
·
actualmente en los
Estados Uuidc.s
· · ha:en cast· 1mpos1ble
·
·
• •
, y la extens·ó
1 n d e ¡ t errttono,
encerrar en
u~a rt"d cntica de orden general el movimiento literario del país. En el Oeste
siempr~ .ha pred_omioado cierto ·dealismo político. En el Sur sigue reinando
un espmtu de mdo 1encia mczc Iad o con romanticismo,
· ·
y palpables vestigios
del~ esplendor del espíritu latino, heredado de los colonos que vinieron de Espana ~ de Fr~ncia. En el Norte y eo el Este prepondera el conservadurismo,
el egoismo. Con excepción de algunas grandes ciudades, la tendencia es I pcr
;~necer adheridos a las ideas del pasado. Hasta ahora, ninguna novela ha po:
1 0 concentrar todos esos elementos heterogéneos, ni es probable que tal
cosa se logre en mucho tiempo.
• -LA NUEVA GENHACIÓN UTBRARU IN LOS Esn.DOS

+

•

238

,

Las antiguas y podefosa, casas editoriales de los Estados Unidos se obstinan en aferrarse a las fol•mas literarias .arcaicas. Sin embargo, no faltan, entre
los poetas ni entre los prosistas, hombres nuevos, si bien muchos de ellos son
de origen extranjero. o llevan en sus venas algo de sangre extranjera. Las casas editoriales que más los han explotado son casas judías, porque los judíos
suelen hallarst: en la vanguarJia de los que se asimilan y explotan las ideas
nuevas.
Los que más han contdbuído al auge de la poe~ía nucva en los Estados
Unidos son Amy Lowec y Alfred Krymborg. La primera pertenece-e:s una
excepción-a una familia antigua. aristocrática y puritana. Miss Lowec esrá a
la cabeza de. la nueva gt-neración. Ha publica-do ya v•rias colecciones de poesías modernas, y recientemente, en colaboración con florenc(; Ayscougb, sinólogo distinguido, un volumen de poemas traducidos del chino. Su colección
flir Flower ra/Jlets es uno de los libros más notables rlel año .
Alfred Krymborg, autor de J/uskroom.s, Lima Beans y otras obras para mal
rionetas, ha sido el primero en brindar una salida a las obras de los poetas modernos, fundando la revista extremista Otl,ers. Es también fundador de la revista Broom, editada en Italia, en inglés; Krymborg vive en Italia.
Carl Sandburg, de Chicago, es otra figura notable entre los poetas jóvenes.
Es extremista, como Krymborg. Su (iltima obra se titula Siaó, o/ the Sun/Ju,·nt
Wesl. Es un innovador audaz.
Entre los autores de la nueva escuela son de notar, además, Lola Ridge,
Marianne Moore, Pascal d'Angclo, John Gould Fletcher, Williams Carlos \Villiams, Benjamine de Casseres (descendiente de Spinoza), Ezra Pound, Vachel
Lindsay, que ha recorrido las úidas llanuras del suroeste predicando la religión de la belleza, Baxter Alden, que ha interpretado las artes pláoticas del

Oriente bajo el título de Jnk o/ India and Gold.
Marsden Hartley maneja la pluma y el pincel, pero ante todo es poeta; delicioso estilista, aunque a~arente desdeñar esa cualidad. Entre los jóvenes,
Miss Zona Gale se ha labrado una reputación con su novela Afiss Lulu Bets,
adaptada al teatro; acaba de publicar un nuevo libro de versos: 1ke Secret,
Way. Una poetisa de once años. Hilda Conkling1 ha escrito un librito delicioso·
S!wer o/ the ffind, muy alabado
De los prosistas nuevos conviene citar a Sherwood Anderson y Ben Hecbt.
Este último acaba de publicar una novela de la vid:t americana, escrita a lamanera de los folletines populares. Anderson se esfuerza en adaptar a las normas

�LA P L U ~I A

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•

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dejadas por Dostoicwsky, su propia visión etc los tipos del Oeste Medio. Sus
mejores libros son: Po,r White, Tlz, Triumjh o/tite Egg, 0/tio, 1/Je 1rlumpl,.,
Edgar Lee Masters acaba de publicar con el título Children of tke Ma,·ket
Place un libro que es una autobiografía ficticia , la historia supuesta de nn colono americano; no es una novela solamente, pero la reseña brillante e imparcial de la historia de los E. E. U. U.
lndelibk, primera obra de Elliot H. Paul, es indiscutiblemente genial. Contiene la historia amorosa de la hija de un judío y de un individuo de cierta familia aristocrática de Nueva Inglaterra. Upton Sinclair, que años hace asombró
a los lectores con sus revelaciones acerca de las fábricas de conservas, ha pultlicado una nueva novela, They Cali ,,,e Carpenler. Es la historia de Jo que le
ocurriría a Jesucristo si volviese a la tierra para vivir en las grandes ciudades
de nuestros días.
Algunos autores jóveues explotan lo que ellos llaman iofluencia de los Indios aborígenes y de la raza negra en la literatura. Lou Sattet ha escrito versos
excelentes sobre temas indios. Este invierno tuvimos en New York un teatro
donde los autores y actores eran negros. EJ libro de T. S. Stribling, BirJl,riglt.t,
nos ayuda a comprender la situación del negro educado que vuelve a1 Sur, su
país natal, que no ha variado, llevando la educación liberal de las Universidades del Norte. Es indudable que la edad de oro de la raza negra alborea. Pronto
nos dará buenos escritores y pintores.
Los negros publican excelentes periódicos y algunas revbtas. Anunciáse,
pua el otoño próximo, la publicación de dos novela.,. Cuando el arte negro floreció, en el pasado, fué muy original, y de exquisita calidad. El cerebro de los
negros ha almacenad:, mucha alegría, sin la cual nadie puede crear, pues las
raíces más hondas del arte están en la alegría. La sangre negra ha tenido fuerte influencia en muchos poetas portugueses y españole9 de la América del Sur·
El negro posee un alma racial que a6n no se ha manifestado, y que guarda para
Jo porvenir muchas cos:is. Cualquiera que sea la forma del arte en la América
del Norte, en él tendrá mucha participación la raza negra.

.

A110 IIl.

1

MADRID, OCTUBRE 1922

1

NúJIL 29.

CARA DE PLATA ~

COMEDIA
BÁRBARA. LA ESCRIBIÓ DON RAMÓN
DEL VALLE-INCLÁN. JORNADA SEGVNDA&lt;•l
ESCENA TERCERA

LA VERDE QUINTANA tk San Cl,mtntttkLantañón
escutto, que tkspitk a tr,;
VltJOS ceremoniosos sobre la sola11:a tk dorados sillares, ,·,gala JI monas/tea, Capas largas, varas JI monteras, los tres vitj'os se vuelven con un
mismo compás,JI kaun su genuflexión en la verde Q"intana,

'º". la rectoral al flanco, JI su aóad negro JI

EL ABAD

¡Dios os acompañe!
SEBASTIÁN DE XOGAS

¡Con saludiña se mantenga!
EL VIIJO DE CURIS

i Y el Rey del Cielo nos libre a todos de coléricos y soberbios!
(1)

XVI
240

Véase L• PLUM.A. de septiembre, 19u.

�</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>En junio de 1920 apareció el primer número de La Pluma, sin nombre de director o de editor, solamente con la mención “Redactores: Manuel Azaña y C. Rivas Cherif”, aunque seguidamente se indicaba: “Pedidos y suscripciones a Manuel Azaña, Hermosilla, 24, duplicado – Madrid”, que era el domicilio particular del redactor, y en consecuencia podía suponerse que hacía también de editor y de administrador. Subtitulada “Revista literaria” anunció en sus primeros números: “Se publica mensualmente en Madrid en fascículos de 48 páginas”, lo que fue cierto hasta el número 7, pero del 8 al 25 los fascículos tuvieron 64 páginas, y desde el 26 al 37 alcanzaron las 80 páginas, excepto el 32, extraordinario dedicado a Valle-Inclán, que llegó a las 96, el doble del tamaño inicial. Se vendía el ejemplar suelto a dos pesetas, y los suscriptores se beneficiaban de un interesante descuento, ya que se les enviaban seis fascículos por nueve pesetas y doce por quince. Lo que no se modificó fue el formato, de 22,5 por 15,5 centímetros, así como el diseño, que era obra de Azaña, lo mismo que el título y el lema que lo justificaba: “La pluma es la que asegura / castillos, coronas, reyes / y la que sustenta leyes.” La cubierta llevó inicialmente un adorno tipográfico, pero después incluyó el sumario del número. Se encuadernaba con tapas facilitadas por la revista, en volúmenes de seis números, excepto el primero, que reunió las siete iniciales del año 1920. Se compuso en la Imprenta Artística de Sáez, sita en el número 21 de la calle del Norte, Publicó 37 números, o fascículos, todos de gran interés histórico.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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